Saint Jean de la Croix
(J. Meganck, XIXe siècle)
JEAN DE LA CROIX
DOCTEUR DE L'ÉGLISE
Présentation
Voici pour
la première fois, une traduction française des Oeuvres complètes de Jean de la
Croix conforme à l'édition critique espagnole. Précieux instrument pour le
spirituel et le chercheur.
La
multitude des commentaires témoigne de l'influence du Docteur de l'Église, de
son actualité, de sa modernité. Le nombre des éditions de ses oeuvres en
français dépasse la centaine, mais ces traductions ou bien sont partielles, ou
bien datent, ou bien trop souvent ne sont que des interprétations.
Au cours
du XXe siècle, l'édition critica a fait des progrès décisifs avec un souci
d'authenticité. Cette nouvelle traduction la respecte en tout point.
OEUVRES
COMPLÈTES
selon
l’ediciôn critica espagnole
Nouvelle
traduction par André Bord
Pierre
Téqui, éditeur 82 rue Bonaparte - 75006 Paris
Sculpture
Bernard Saudout
PREFACIO
en langue
espagnole*
*.
Traduction p. 10 à 12.
San
Juan de la Cruz ha disfrutado siempre de una generosa acogida en Francia. En
ningún otro idioma moderno han alcanzado los textos sanjuanistas una difusión
comparable a la conseguida en lengua francesa. Compite en número de ediciones
con las realizadas en la original del autor.
En
francés se han compuesto también buena parte de los estudios fundamentales en
torno al sanjua-nismo. Siguen siendo clásicas y fundamentales las monografías
de J. Baruzi, J. Maritain, Bruno de Jésus Marie, H. Sanson, J. Vilnet, J.
Orcibal, G. Morel y otros muchos muchos. Nadie conoce mejor que A. Bord la
gloriosa histórica de san Juan de la Cruz en Francia y nadie ha contribuido
tanto como él durante los últimos lustros a que se extienda y afiance esa
memoria clectiva.
Le
presencia de san Juan de la Crue en Francia, como en otras naciones y
latitudes, desborda el ámbito de la ciencia y del arte. Se ha proyectado ante
todo en el ámbito de la vida espiritual con una incidencia más difícil de medir
y cuantificar que en la cultura, pero indudablemente más extensa y profunda.
Ha
sido, sobre todo, en el ámbito de la espiritualidad donde el magisterio de
Santa Teresa y San Juan de la Cruz ha tenido una acogida extensa y entusiasta a
lo largo de los siglos en Francia. Los escritos sanjuanistas han subyugado
tanto a las almas sencillas (Thérèse de Lisieux, Élisabeth de la Trinité,
Charles de Foucauld) como a espíritus gigantes y refinados, como M. Blondel,
Bergson, P. Valéry, Rolland-Simon, Bernard Sesé y tantos otros.
La
inmensa mayoría de los lectores han conectado con el Doctor místico a través de
las diferentes versiones publicadas en francés. Se han sucedido en rápida e
ininterrumpida cadencia a partir de la realizada por René Gaultier, aparecida
el 1621 en París. Fue felizmente suplantada en 1641 por la del P. Cyprien de la
Nativité de la Vierge, que se volvió clásica.
En
la época moderna los escritos sanjuanistas han sido sometidos en Francia a un
intenso trabajo de revisión, tanto en la lengua original como en variadas y numerosas
traducciones, tanto completas como parciales. Los intentos de depuración
textual y de traslación correcta en francés han cosechado frutos sazonados.
Ninguna otra lengua disfruta de versiones tan variadas y tan distantes unas de
otras. Frente a las que apuestan por una fidelidad rigurosa a la letra de los
originales, se colocan otras mucho más preocupadas por una interpretación en
lenguaje moderno dentro del respeto al contenido del texto original.
Existe
coincidencia fundamental en el que presentan las ediciones españolas, pero
persisten entre ellas abundantes diferencias de detalle que inciden
necesariamente en la calidad de cualquier traducción. No siempre los
responsables de las versiones han cuidado la selección de las fuentes de mayor
garantía textual. El peligro ha sido especialmente grave en la lectura del Cántico
espiritual. Durante muchos años se ha leído en Francia, casi en exclusiva,
un texto de esta obra notablemente alejado del que escribió Juan de la Cruz.
La
nueva traducción de A. Bord supone en este sentido un paso adelante muy digno
de tenerse en cuenta. Las numerosas y minuciosas investigaciones sanjuanistas
del autor le han permitido comprobar al autor la importancia decisiva de contar
con textos seguros, rigurosamente documentados. Cualquier lectura dudosa
compromete tesis laboriosamente construidas o soluciones dadas por definitivas.
Gracias
al esfuerzo realizado por el ilustre sanjua-nista los nuevos lectores franceses
de san Juan de la Cruz pueden estar seguros de que se les ofrece una versión
depurada y ajustada a los últimos avances de la crítica textual. Los
investigadores del pensamiento sanjuanista agradecerán el empeño puesto en
ofrecer una traducción de plena garantía. La rápida difusión de la misma será
la mejor recompensa al esmerado trabajo de A. Bord y a la calidad tipográfica
de las ediciones Pierre Téqui.
Eulogio
Pacho TERESIANUM
PRÉFACE
en langue
française
Saint Jean
de la Croix a toujours bénéficié d'un généreux accueil en France. En aucune
autre langue moderne les textes sanjuanistes n'ont atteint une diffusion
comparable à celle obtenue en langue française. Elle rivalise en nombre
d'éditions avec celles publiées en langue d'origine de l'auteur.
C'est en
français aussi qu'ont été composées une bonne partie des études fondamentales
concernant le sanjuanisme. Continuent d'être classiques et fondamentales les
monographies de J. Baruzi, J. Maritain, Bruno de Jésus-Marie, H. Sanson, J.
Vilnet, J. Orcibal, G. Morel et de beaucoup d'autres. Personne ne connaît mieux
que A. Bord la glorieuse histoire de saint Jean de la Croix en France et
personne n'a contribué autant que lui au cours des derniers lustres à ce que se
répande et s'affermisse cette mémoire collective.
La
présence de saint Jean de la Croix en France, ainsi qu'en d'autres pays et
latitudes déborde les limites de la science et de l'art. Elle a visé avant tout
le domaine de la vie spirituelle avec une influence plus difficile à mesurer et
à quantifier que pour la culture, mais sans aucun doute plus étendue et plus
profonde.
Ce fut
surtout dans le domaine spirituel que l'enseignement de sainte Thérèse et de
saint Jean de la Croix a eu un accueil vaste et enthousiaste tout au long des
siècles en France. Les écrits sanjuanistes ont subjugué^ aussi bien les âmes
franches (Thérèse de Lisieux, Élisabeth de la Trinité, Charles de Foucauld) que
des esprits supérieurs et subtils, tels M. Blondel, Bergson, P. Valéry,
Rolland-Simon, Bernard Sesé et tant d'autres.
L'immense
majorité des lecteurs ont pris contact avec le Docteur mystique à travers les
différentes traductions publiées en France. Elles se sont succédé à une cadence
rapide et ininterrompue depuis celle réalisée par René Gaultier, parue en 1621
à Paris. Elle fut supplantée avec bonheur en 1641 par celle du P. Cyprien de la
Nativité de la Vierge qui est devenue classique.
À l'époque
moderne les écrits sanjuanistes ont été soumis en France à un intense travail
de révision aussi bien dans la langue d'origine qu'en traductions diverses et
nombreuses, soit complètes, soit partielles. Les tentatives d'épuration
textuelle et de traduction correcte en français ont donné des résultats
appréciables. Aucune autre langue ne dispose de traductions aussi variées et
aussi différentes les unes des autres. À côté de celles qui se proposent une
rigoureuse fidélité à la lettre des originaux, beaucoup d'autres sont plus
préoccupées par une interprétation en langage moderne tout en respectant le
sens du texte original.
Il existe
une coïncidence fondamentale en ce que présentent les éditions espagnoles, mais
subsistent entre elles d'abondantes différences de détail qui influent
nécessairement sur la qualité d'une quelconque traduction. Les responsables des
traductions n'ont pas toujours eu le souci de la sélection des sources offrant
une meilleure garantie textuelle. Le danger a été particulièrement grave dans
la lecture du Cantique spirituel. Pendant de nombreuses années on a lu en
France, presque exclusivement un texte de cette oeuvre notablement allégé par
rapport à celui qu'écrivit Jean de la Croix.
La
nouvelle traduction de A. Bord représente en ce sens un pas en avant fort digne
d'être pris en compte. Les nombreuses et minutieuses investigations
sanjuanistes de l'auteur lui ont permis de mesurer l'importance décisive de
prendre en compte des textes sûrs, rigoureusement documentés. Une lecture
douteuse compromet des thèses laborieusement construites ou des solutions
données pour définitives.
Grâce aux
efforts de l'illustre sanjuaniste les nouveaux lecteurs français de saint Jean
de la Croix peuvent être assurés qu'il leur offre une traduction épurée et
conforme aux ultimes avancées de la critique textuelle. Les chercheurs de la
pensée sanjuaniste lui sauront gré de sa persévérance à offrir une traduction
d'une totale garantie. La rapide diffusion de celle-ci sera la meilleure
récompense du travail très soigné de A. Bord et de la qualité typographique des
éditions Pierre Téqui.
TABLE
DES ILLUSTRATIONS
Le Christ.
Dessin du Christ crucifié réalisé à la plume par Jean de la Croix avant
novembre 1577 au couvent de l'Incarnation d'Avila où il est conservé. Format 57
x 47 mm. Ce dessin fait l'étonnement des spécialistes (Voir René Huyghe, « Le
Christ de Saint JN de la Croix », dans L'Espagne Mystique au XVIe
siècle, (Paris, Arts et métiers graphiques,
1946). Et
inspire les peintres comme : Salvador Dali :
Le Christ
de Jean de la Croix
Le Mont
Carmel, ou Mont de perfection, copie notariée
Le même,
écrit en français
Autographe
de Jean de la Croix: une page des Dits de lumière et d'amour
Signature
de Jean de la Croix
Sculpture
Bernard Saudout
Portrait
de Saint Jean de la Croix (J. Méganck - XIXe siècle)
AU
LECTEUR
En 2026
seront célébrés le centenaire de la reconnaissance de Jean de la Croix comme
Docteur de l'Église Universelle et le troisième centenaire de sa canonisation.
Si son influence spirituelle fut considérable au XVIIe siècle, le XXe a vu un
éclatement de son audience: depuis les positivistes jusqu'aux philosophes
spiritualistes, depuis les poètes jusqu'aux âmes ferventes avides d'absolu1.
Le nombre
des traductions françaises des oeuvres de Jean de la Croix, complètes ou
partielles, dépasse la centaine2; ce qui témoigne de son rayonnement3.
Nombreux
sont ceux qui ont voulu transmettre aux lecteurs français les richesses de son
message exceptionnel : prélats, religieux de tous Ordres, prêtres séculiers,
philosophes, hispanistes, laïcs catholiques ou protestants4.
1
Voir notre Jean de la Croix en France, Beauchesne, 1993.
2 On en
trouve une liste, arrêtée en 1990 dans Jean de la Croix, Oeuvres complètes,
édition du P. Dominique Poirot, Le Cerf, 1990. Mais on en découvre d'autres,
avant et après cette date. Et comme on ne prête qu'aux riches, certaines
bibliothèques classent faussement à Jean de la Croix, les oeuvres du dominicain
Juan de la Cruz, ou d'un Jean de la Croix Français... !
3 Nous ne
parlons pas ici des ouvrages sur Jean de la Croix. Ils sont légion.
4
Rappelons que la première traduction fut faite à Bordeaux par des prêtres
séculiers dans les années 1610, et les premières traductions publiées, par un
laïc, René Gaultier, dans les années 1620.
Pourquoi
donc une nouvelle traduction ? Une longue fréquentation de ces éditions montre
que la plupart sont des adaptations, des interprétations plus que des
traductions5. Même des publications qui se veulent fidèles comme celles de
Bordeaux ou du P. Cyprien, s'écartent parfois de l'espagnol6. Un souci
d'authenticité se manifeste avec les traductions de Bernard Sesé ou de François
Bonfils, mais elles sont partielles.
5
L'Avertissement de la traduction du P. Maillard (1694), grâce à laquelle le
message de Jean de la Croix va survivre au XVIIIe siècle, ne s'en cache pas :
«... Quant à l'obscurité de ces ouvrages, on l'a diminuée et éclaircie autant
qu'il a été possible, en coupant & en développant les périodes trop
longues. en adoucissant les propositions un peu dures, en tempérant celles qui
sont trop subtiles & trop métaphysiques, en expliquant tout au long celles
que la brièveté... On a évité les redites. »
6
L'excellent Cyprien traduit (1NO 13,3) de tal manera, que queda impuesta el
alma, reformada y emprensada segûn la concupiscencia y apetito... par: « l'âme
va se composant, réformant et mortifiant ». Cette transposition du passif à
l'actif fausse le sens.
Nous ne
voulons pas minimiser le mérite des travaux passés ; nous comprenons
l'intention d'un pasteur de mettre à la portée d'un plus grand nombre le trésor
du Docteur ; mais nous pensons que s'il lui appartient dans ses propos de
commenter, expliquer, adapter le texte à son auditoire, il ne lui appartient
pas de le modifier7. Nous n'avons pas à rabaisser Jean de la Croix vers les
lecteurs, mais essayer de les élever vers lui.
7Nous
admirons des formules très belles, tel « le miroir de ses eaux argentées »,
mais le « miroir » n'est pas chez Jean de la Croix.
Grâce au
travail persévérant et minutieux des carmes déchaussés espagnols, en
particulier du P. Eulogio Pacho, l'ediciôn critica a fait au cours du XXe
siècle des progrès décisifs qui aboutissent à un texte quasi définitif, doublé
de précieuses Concordancias. Voulant faciliter le travail de ceux qui ne se
contentent pas du mouvement général du message, mais qui veulent l'approfondir
en ses moindres détails, notre règle sera la stricte fidélité au texte des
Obras en la B. A. C.
Nous
suivons la même ordonnance des oeuvres. Nous adoptons la numérotation des §,
des lettres, poésies, maximes, etc. Nous respectons autant que possible le
style de l'auteur. Sans nous asservir au mot à mot, nous essayons de conserver
dans la phrase le même ordre qui traduit le cheminement de la pensée : le début
par exemple met en relief ce qui veut être important. Les inversions, nous en
trouvons bien chez les Français, de La Fontaine à Valéry.
Souvent
Jean de la Croix s'exprime en de longues périodes, ponctuées seulement de
virgules ou de points-virgules. C'est le débordement d'une intelligence et d'un
coeur, d'une âme qui vit intensément. Il faut se laisser porter sans la briser
par cette vague déferlante qui n'en finit pas de s'épancher (avec ses
parenthèses et ses incises comme une pensée trop riche pour la plume) en
parfaite maîtrise et qui réclame d'être relue, en esprit de prière ; Jean de la
Croix le dit. On ne l'aborde pas comme un roman.
Parfois au
contraire la phrase est d'une concision énigmatique. Mais la traduction n'a pas
à expliquer, ni à commenter, c'est le rôle des notes. De même qu'elle n'a pas à
supprimer des mots qui lui paraissent inutiles, elle n'a pas à en ajouter qui
lui semblent nécessaires.
L'éventail
du vocabulaire est très ouvert; mais à côté de cette richesse, souvent le style
est dépouillé, abrupt, avec des mots passe-partout: cosa, haber, hacer; Jean de
la Croix ne fait pas de littérature, il laisse parler son coeur qui déborde
d'amour et de culture, simplement.
Nous
tâchons de ne pas tomber dans la tentation de tout lecteur qui ayant assimilé
le sens, le fait sien, et le traduit non comme il a été écrit, mais comme il
l'exprimerait lui-même8. C'est ainsi qu'il arrive que la phrase espagnole soit
meilleure que la française qui la traduit ; et parfois la prose de Jean de la
Croix s'accorde mieux avec le français actuel, plus libre, qu'avec le style
classique. De toute façon je n'ai pas à traduire ce que d'après moi, il aurait
dû dire, mais ce qu'il a dit et autant que possible comme il l'a dit9.
Ce qui
interpelle et séduit le penseur, c'est la doctrine dont l'unité est
remarquable, c'est une psychologie qui dévoile sans indulgence les tréfonds de
l'âme. Ce qui implique des termes techniques incontournables : substance et
accidents, fantaisie, passions, entendement, puissances et sens, fruition, sens
de l'âme, vertus théologales, puissance obédientielle, gloire, sagesse, actif,
passif, naturel, surnaturel, et le même mot a parfois chez lui plusieurs
significations, piège pour le traducteur non averti. Ces termes viennent d'une
longue tradition culturelle néoplatonicienne et chrétienne, du thomisme
souvent, mais de façon souple de façon à constituer une pensée très
personnelle. De brèves notes éviteront les contresens.
8 Ou même,
toujours à son insu, la tendance à dire autrement, en inversant les termes
d'une énumération par exemple.
9 D'autant
que dans ce domaine, notre langue s'est plutôt appauvrie. Si nous ne pouvons
garder certains termes du XVIIe siècle français qui sont désuets, nous gardons
« énamourer » qui est clair et que nous trouvons avec bien d'autres comme «
abyssal » dans le Littré, .
Ou
même : en vida la has trocado. las ha trocado.
D'ailleurs
le lecteur ne peut tout comprendre et goûter à la première lecture ; une
fréquentation assidue va de découverte en découverte. Il faut savoir se mettre
à son École. Peut-être n'est-il pas à la portée de tous. Qu'on lise alors l'une
de ses disciples, les Thérèse, toutes deux Docteur de l'Église.
Mais
n'exagérons rien. Jean de la Croix ne s'adresse pas spécialement à des
théologiens, il parle, il écrit non en latin, mais en espagnol, en particulier
pour des religieuses dont beaucoup n'avaient pas un haut niveau intellectuel,
pour des laïques même. Ces âmes données avaient soif du Dieu vivant ce qui leur
permettait de dépasser les difficultés conceptuelles et de se nourrir des paroles
du Maître. D'ailleurs Jean de la Croix se met à la portée de son auditoire, de
ses lecteurs. Il procède par approches successives, reprenant ses explications
autrement, avec des comparaisons et un vocabulaire très concret, parfois cru,
qu'il faut éviter de traduire par des expressions abstraites. Et pourquoi ne
pas garder la saveur de l'expression : « plongé jusqu'aux yeux », ou sa force:
« Écriture divine » ?
Il écrit
au fil de la plume. Qu'importent les menues négligences, ses manies. Il passe
allègrement du latin à l'espagnol, du passé au présent, du pluriel au
singulier, du masculin au féminin10... Il se moque des digressions, des
pléonasmes, des répétitions, il les affectionne même, en jouant sur les mots,
sur les sonorités : dice... diciendo, fréquent ; ou même : Que por eso dice san
Pablo... estas palabras, diciendo (C 39...), au point de gêner le traducteur
obligé d'user de synonymes. En tout cela nous gardons fidélité au texte.
10 Le
chapitre général convoqué à Madrid par le P. Nicolas de Jésus-Maria (Doria)
pour le 13 aout 1586.
Mais nous
ne traduisons pas toute l' ediciôn critica. Nous ne retraçons pas sa vie, nous
ne reproduisons pas l'abondant appareil critique, nous ne répétons pas
plusieurs fois le même texte, nous ne rapportons pas une bibliographie
surabondante et toujours dépassée. Nous ne traduisons pas les Dictâmenes del P.
Eliseo de los Mârtires dont l'authenticité sanjua-niste est plus que douteuse.
Un
chercheur ne peut se dispenser de l'ediciôn cri-tica. Notre traduction en facilitera
l'accès aux Français en leur évitant les écueils des précédentes :
interprétations approximatives et besogne fastidieuse pour trouver les
correspondances entre la traduction et l' ediciôn critica ou les Concordancias.
Au fond
notre originalité est de ne pas en avoir. Nous ne cherchons pas à faire oeuvre
personnelle, à faire une belle oeuvre. Nous traduisons les textes de Jean de la
Croix.
Certainement
quelque erreur, quelque coquille nous aura échappé qui réclamera correction, à
condition de se rapprocher davantage du texte espagnol, et non pas de s'en
éloigner.
BRÈVE
CHRONOLOGIE SANJUANISTE
1542 :
Naissance à Fontiveros [fontaine de Tibère] (province d'Avila) Vieille
Castille, de Juan de Yepes, troisième fils d'une famille noble, pauvre et
besogneuse (LE 24 juin?).
1548 : La
mère, veuve, ayant perdu le second de ses fils, va s'installer à Arévalo, puis
1551: à
Medina del Campo.
1559-63 :
Jean travaille à l'hôpital de la Conception et fait en même temps ses humanités
chez les Jésuites.
1563 : À
21 ans, alors que le directeur de l'hôpital lui offre la fonction d'aumônier,
Jean entre chez les carmes de Medina et prend le nom de Jean de Saint-Mathias.
1564-68 :
Étudiant à l'Université de Salamanque, alors la première d'Europe.
1567 :
Ordonné prêtre à Salamanque, envisage d'entrer chez les chartreux. À l'occasion
de sa première messe à Medina, rencontre Thérèse d'Avila qui a 27 ans de plus
que lui. Elle lui propose de réformer les carmes, comme elle réforme les
carmélites.
1568 : Le
28 novembre, commence la réforme à Duruelo. Maître des novices. Prend le nom de
Jean de la Croix, et les réformés deviennent carmes déchaussés ou déchaux.
1570 :
Continue la réforme à Mancera. Le 25 janvier assiste à la fondation d'Alba de
Tormès par Thérèse.
1571 : En
avril, est Recteur d'Alcalâ, premier collège déchaux.
1572-77 :
Appelé par Thérèse comme confesseur et Vicaire du monastère de l'Incarnation
d'Avila.
1574 : 19
mars, va à la fondation de Ségovie par Thérèse.
1576 : Le
9 septembre, assiste au premier chapitre d'Almodovar.
1577 : Le
2 décembre, est enlevé, transporté à Tolède, tenu prisonnier par les carmes non
réformés, dans un placard infect. Là, entre la vie et la mort, il atteint les
sommets de l'union à Dieu et compose des poèmes mystiques dont 31 couplets du
Cantique spirituel.
1578 : Au
bout de neuf mois, dans l'octave de l'Assomption, s'évade de nuit, à l'aide
d'une corde improvisée, un peu trop courte, par un à-pic impressionnant
au-dessus du Tage.
Assiste au
chapitre d'Almodovar.
En
octobre, est nommé Vicaire du Calvario (Jaén).
1579 : Le
14 juin, fonde le collège de Baeza. Est son premier Recteur.
1580 : Le
22 juin, Grégoire XIII autorise la fondation d'une province indépendante de
déchaussés.
1581 : En
mars, assiste au chapitre d'Alcalâ. Est nommé troisième définiteur jusqu'au
chapitre de 1583.
En
novembre, de Baeza se rend en Avila pour préparer avec Thérèse la fondation de
Grenade.
1582 : Le
20 janvier inaugure la fondation des carmélites de Grenade avec Anne de Jésus.
À la fin
de janvier, commence son premier priorat de Grenade. C'est dans cette ville,
son écritoire, qu'il va écrire la plus grande partie de son oeuvre. Thérèse
meurt le 4 octobre.
1583 : En
mai, assiste au chapitre d'Almodovar. Est réélu Prieur de Grenade.
1585 : Le
17 février, fonde le couvent des carmélites à Mâlaga.
En mai,
assiste au chapitre de Lisbonne. Est élu définiteur.
En
octobre, assiste au chapitre de Pastrana. Est élu Vicaire provincial
d'Andalousie. N'est plus prieur de Grenade, mais continue d'y résider.
1586 : Le
18 mai, fonde le couvent des frères à Cordoba.
En août,
avec quelques religieuses de Grenade, va fonder le couvent de Madrid. Où il
assiste à un définitoire.
Le 12
octobre, fonde le couvent des frères de Manchuela (Jaén).
Le 18
décembre, fonde le couvent des frères de Caravaca (Murcia).
1587 : En
avril, assiste au chapitre de Valladolid. Ses fonctions de Définiteur et de
Vicaire provincial en Andalousie cessent. Est nommé pour la troisième fois
Prieur de Grenade.
1588 : En
juin, assiste au premier chapitre général à Madrid. Est élu premier Définiteur
général, troisième conseiller de la Consulta et supérieur de la Maison
généraliste de Ségovie.
1590 : En
juin, assiste au second chapitre général de Madrid.
1591 : En
juin, assiste au troisième chapitre général de Madrid. Comme Anne de Jésus, il
s'oppose au provincial, Nicolas Doria, qui veut modifier les constitutions
thérésiennes.
Le 10 août
est relégué comme simple moine à la Penuela (Jaén).
Tous ces
déplacements, des milliers de kilomètres, se font à pied ou à dos d'âne.
Le 14
décembre, meurt à Ubeda, à minuit, à 49 ans.
1593 : À
la demande de Ana de Penalosa, son corps est transféré d'Ubeda à Ségovie.
1675 : Le
25 janvier, il est béatifié par Clément X.
1726 : Le
27 décembre, il est canonisé par Benoît XIII.
1926 : Le
24 août, il est déclaré Docteur de l'Église universelle par Pie XI.
1927 : Le
11 octobre, son corps incorrompu, est placé dans son sépulcre actuel à Ségovie.
La
première édition de ses oeuvres en espagnol est de 1618.
Les
premières traductions françaises commencent en 1610, puis 1621... puis 1641...
Elles dépassent aujourd'hui la centaine.
Nous
signalons des Vies de Jean de la Croix dans la bibliographie à BRUNO,
CRISÔGONO, RICHARD
P.
HARDY, SESÉ.
INTRODUCTION
GÉNÉRALE
L'oeuvre écrite de Jean de la Croix présente
une riche variété en des genres littéraires différents que l'on peut cependant
classer en deux groupes: les poésies, la prose.
Dans les
poésies, Jean de la Croix n'a pas d'intention. Ce trésor qu'il porte en lui,
cette union d'amour avec Dieu si étroite qu'il peut dire après saint Paul : «
Je vis, mais non pas moi; il vit vraiment en moi le Christ », ce bonheur
ineffable a besoin de s'extérioriser. Outre que la poésie est toujours
première, seule, par ses rythmes, ses sonorités, ses symboles, elle parvient à
suggérer quelque chose de cette expérience qui ne peut se dire, car elle est
au-delà du conceptuel. C'est un jaillissement spontané, irrépressible, une joie
qui se chante soit sur des airs connus, soit par la propre musique de ses vers.
Le poème n'est pas adéquat à l'expérience, il propose seulement une direction,
il est une invite à deviner, si l'on peut.
La prose
sanjuaniste au contraire a un but pédagogique. L'Amour a besoin de se donner.
Le mystique chante ses vers à ses frères, à ses soeurs dans le Christ, aux
religieuses d'abord. Elles sont transportées, elles veulent en savoir
davantage. D'où les commentaires qu'elles réclament. Ou bien le maître
spirituel envoie une lettre à tel couvent, à tel frère, à telle soeur; ou une
maxime bien frappée que l'on conserve pieusement; ou encore le futur Docteur
fait part de sa science à des religieux attentifs.
Entre
l'expérience et les poèmes, il y a déperdition. Entre le poème et son
commentaire, nouvelle déperdition. Mais Jean de la Croix alors s'adresse à nous
au niveau qu'est le nôtre et invite à nous élever et à le rejoindre au sein de
la Trinité.
Le but de
Jean de la Croix est simple et unique: conduire les âmes généreuses à l'union
étroite avec Dieu. C'est la finalité de tout homme rendue possible par le
baptême grâce à l'Incarnation et à la Rédemption du Christ. Il écrit en
particulier pour ceux qui après avoir tout quitté pour Dieu sont arrêtés en
chemin, car ils ne parviennent pas à l'heureuse aventure, la mutation de la
contemplation. Ils ont trop compté sur eux, pas assez sur Dieu. Pour les
spirituels, Jean de la Croix est le guide des hauteurs.
Mais son
extraordinaire richesse de dons : mystique, philosophe, théologien, fin
psychologue de grande expérience, poète, écrivain, dessinateur, interpelle en
fait un public beaucoup plus vaste. Il est universel, le nombre des éditions et
des études prouve son actualité. Cependant on ne peut vraiment le comprendre
que de l'intérieur, avec une expérience religieuse. Son oeuvre n'est pas une
construction intellectuelle, c'est une doctrine spirituelle, pratique. Elle
réclame une longue fréquentation. Que de contresens chez ceux qui s'en tiennent
à quelques passages ! Tel est séduit par le nada (indice de fréquence, 373) et
qui oublie le todo (if: 2774). Ses disciples qui cheminent vers Dieu sont
d'abord des commençants qui méditent, puis des progressants qui contemplent, et
enfin des parfaits qui jouissent de l'union à Dieu.
Cette
doctrine suppose une anthropologie. L'âme comporte le sens et l' esprit.
Le sens se
partage en deux: l'extérieur et l'intérieur. Les cinq sens corporels externes
sont connus : vue, ouïe, toucher, goût, odorat. Les deux sens corporels
internes sont: la fantaisie qui est le dépôt ou réceptacle des cinq sens
externes (VFB 3,69); et l'imaginative qui compose ces données en figures,
formes ou fantasmes (3MC 13, 7)11. Une fois seulement Jean de la Croix ajoute
comme sens corporel interne une mémoire sensitive (CSB 18,7) 12.
11 En M 2
44, il dit fantaisie au lieu de imaginative et en (3MC 13,1), imaginative pour
fantaisie.
12 En M 3
14 1, il précise mémoire spirituelle, il y en a donc une autre. C'est la
mémoire sensitive qui a son siège dans le cerveau (3MC 2,5).
L'esprit
comporte trois puissances13: entendement, mémoire, volonté. Ces puissances
s'enracinent dans la substance où le sens commun de l'âme est capable de
recevoir et d'archiver les grandeurs de Dieu (VFB 3,69). À la volonté se
rattachent deux puissances : l'irascible et le concupiscible ou appétits (1NO
13,3) ; et quatre passions de l'âme ou affections de la volonté: joie, douleur,
espoir, crainte. Mais passions et appétits appartiennent à la partie sensitive
(CSB 28,4).
13
Rarement Jean de la Croix emploie sens au lieu de puissance (3MC 15). Très
généralement les puissances agissent, les sens reçoivent. Il y a donc des
puissances sensitives et des puissances spirituelles, des sens sensitifs et des
sens spirituels.
De même
que concupiscible et irascible, quand ils sont désordonnés sombrent dans la
concupiscence, les puissances de l'esprit bien ordonnées, c'est-à-dire
orientées vers Dieu et guidées par lui, forment la raison.
Tout ceci
appartient à la nature humaine, mais au baptême l'âme reçoit un organisme
surnaturel qui va lui permettre de partager la vie de Dieu et qui comporte les
dons de l'Esprit Saint dont Jean de la Croix parle peu (CSB 26,3) et les vertus
théologales, foi, espérance, charité, qui permettent l'union divine et de
capter la grâce dans le sens commun de l'âme.
Les
progrès spirituels sont entravés par trois ennemis: chair, monde, démon.
Jean de la
Croix articule ces données en une architecture spirituelle disséminée dans son
oeuvre, mais d'une constante unité doctrinale.
Personnes
de la Trinité
Père
Fils
Esprit
Saint
Fruits de
l'union
Gloire
Sagesse
Amour
Vertus
théologales
Espérance
Foi
Charité
Puissances
de l'esprit
Mémoire
Entendement
Volonté
Voeux de
religion
Pauvreté
Obéissance
Chasteté
Ennemis de
l'âme
Monde
Démon
Chair
Ces
triades, Jean de la Croix ne les a pas inventées. Elles appartiennent à la
tradition chrétienne, mais il a le mérite de les avoir rassemblées, ordonnées,
exploitées spirituellement. La division tripartite de l'âme est d'inspiration
augustinienne. Puisque Dieu est trine, puisque l'âme est image de Dieu, l'âme
est trine. Et Augustin fait correspondre chaque puissance de l'âme à une
Personne : la mémoire au Père, l'intelligence au Fils, la volonté à l'Esprit
Saint.
On peut
lire cette structure selon les lignes horizontales : les trois personnes de la
Trinité divine (L 1,15), les trois fruits de l'union de l'âme avec Dieu,
préludes du Ciel (CSB 19,4 ; 26,5), les trois vertus théologales, les trois
puissances de l'esprit, les trois voeux des religieux, les trois ennemis de
l'âme. Il y a d'ailleurs une solidarité étroite à l'intérieur de chaque triade:
les vertus théologales entre elles, les puissances de l'esprit entre elles, les
ennemis entre eux... (S 2,24 8 ; S 3,11).
La
structure peut se lire aussi verticalement. La première colonne est la plus
originale. Si en ce qui concerne la mémoire, Jean de la Croix est augustinien,
il est vraiment unique lorsqu'il greffe l'espérance théologale sur la
mémoire14. Avec le voeu de pauvreté, l'espérance théologale permet de lutter
contre le monde - spécialement le monde intérieur que sont les souvenirs -, en
tant qu'il est mauvais. Par ses propres ressources, la mémoire ne peut s'unir à
Dieu, elle ne le peut que grâce à l'espérance théologale. L'espérance
théologale n'est pas l'espoir passion15. L'espoir en une dimension horizontale
est orienté vers l'avenir; l'espérance, en une dimension verticale, vers Dieu
éternel. Ce n'est pas la notion de temporalité qui lie mémoire et espérance,
mais la notion de non possession, de pauvreté. Plus la mémoire se dépossède,
plus elle a d'espérance, et plus elle devient riche de la gloire divine. Non la
gloire au sens grec (doxa) ou latin (gloria) de renommée, mais au sens hébreu
(kâbôd), de valeur intrinsèque de l'être16. D'ailleurs, Jean de la Croix
n'ignore pas l'autre sens du mot gloire.
14 Peut-être trouve-t-on chez saint Bernard
un possible antécédent. Voir notre Mémoire et espérance chez Jean de la Croix,
Beauchesne p. 235.
15 Nous
traduisons esperanza, par espoir pour la passion, et par espérance pour la
vertu théologale.
16 Voir
notre Mémoire et Espérance, p. 252-255.
La seconde
colonne montre la foi greffée sur l'entendement. L'entendement saisit la
formule dogmatique, la foi s'en sert comme tremplin pour pénétrer en Dieu. Avec
le voeu d'obéissance, la foi permet à l'âme de lutter contre le démon et de
recevoir la Sagesse divine (S 1 ; 1NO 14,4 ; 2NO 21,3) 17.
17
Pascal caractérise le troisième ordre, surnaturel, comme celui de la charité,
mais aussi comme celui de la sagesse (fr. 308).
La
troisième colonne montre la charité, vertu théologale, greffée sur la volonté.
Avec le voeu de chasteté, elle permet la victoire sur la chair en tant qu'elle
se rebelle contre l'esprit. Elle permet de boire le véritable Amour, celui qui
vient de Dieu, celui qui est Dieu (S 3,11 ; 2NO 21,10).
L'architecture
peut paraître artificielle18, Jean de la Croix l'exploite avec bonheur.
9
Baruzi, S. J. de la C. et le problème de l'exp. myst., p. 457, 564 ;
Sanson, op. cit., p. 158.
Cette
forte doctrine s'exprime en une variété d'une grande richesse. D'abord des
poésies. L'union d'amour avec le Dieu vivant est en soi ineffable, au-delà de
tout concept. Il n'est que la poésie avec ses symboles, sa musique, pour la
suggérer. Mais les disciples transportés réclament davantage. Alors ce sont des
maximes bien frappées, des traités, des commentaires, des avis, des lettres,
des croquis, des dessins.
Notre
intention étant surtout de traduire les écrits de Jean de la Croix, nous
réduisons l'appareil critique à ce qui est nécessaire pour la compréhension du
texte. Outre l'ediciôn critica et les Concordancias, le chercheur devra
consulter : Eulogio Pacho, Initiation à Saint Jean de la Croix (traduit par
Pierre Sérouet).
ESSAI
SUR LA CHRONOLOGIE DES ÉCRITS19
19 D'après Eulogio Pacho, ocd, Initiation à
Saint Jean de la Croix, traduit par Pierre Sérouet, Paris, Cerf, 1991.
À Medina
del Campo, puis à Salamanque, Jean s'est exercé à l'écriture, prose et vers,
car il en maîtrise parfaitement la technique.
1572-1577,
AVILA. Les joutes poétiques sont prisées par Thérèse. Datent de cette époque
des poèmes :
J'entrai
je ne sus où (9)
Je vis
sans vivre en moi (1)
À la suite
d'un ravissement d'amour (7)
1577-1578,
dans le cachot de TOLÈDE :
31
premières strophes du Cantique spirituel
Les
romances (3, 1 à 9)
Je connais
bien la source (2)
Superfumina
Babylonis (4)
1578-1582,
ANDALOUSIE.
Avis
Dits de
lumière et d'amour
Précautions
Mont de
perfection
Ajout au
Cantique (1580-1584)
Commence
la Montée (qui s'éloigne du poème et ne sera jamais terminée)
1582-1587,
GRENADE (que l'on désigne parfois comme l'écritoire de Jean)
Commentaire
du Cantico (1584) qui comporte alors 39 couplets.
Reprise de
la Montée (1581-1585)
Commentaire
de la Nuit (1583-1585), qui ne sera jamais terminé (6).
Pour Ana
de Penalosa composition et commentaire de
la Vive
Flamme (1585-1586)
Poème Sans
appui et pourtant appuyé (8)
Refonte du
Cantique spirituel, poème et commentaire
(1585-1586)
Poèmes :
Le pastoureau (10) et Pour toute ta beauté (11) (1584-1586)
1591
Reprise de la Vive Flamme (12) Les Lettres que nous possédons datent des dix
dernières années: 1581-1591.
PROPOSITION
POUR UN ORDRE DES LECTURES
Comme tous
les grands du passé on peut trouver Jean de la Croix très lointain ou très
proche car il s'adresse au mystique qui sommeille en chacun de nous.
Celui qui
aborde les oeuvres de Jean de la Croix devra d'abord avoir une vue globale et
essentielle; et pour cela lire les Prologues de la Montée, du Cantique et de la
Vive Flamme.
Il pourra
ensuite apprécier les Lettres, les Romances dans les Poésies (3, 1 à 9) et les
Dits de lumière et d'amour.
La Vive
Flamme le transportera au sommet de l'union d'amour; le Cantique retrace
l'évolution de l'âme fidèle.
La Nuit
parle surtout des purifications en vue de l'amour et du passage décisif à la
contemplation. La Montée montre la nécessité de la mortification et du
détachement, avec des analyses qui séduiront le philosophe.
Les autres
écrits révèlent d'autres aspects, car cette oeuvre est une mine aux trésors
inépuisables que l'on ne découvre que progressivement. Sa richesse est telle
qu'on peut s'intéresser à nombre d'aspects captivants : son art, sa poésie, sa
doctrine, sa pédagogie...; ils ne doivent pas faire oublier le but principal et
même unique: Jean de la Croix s'adresse à ceux, à quelque niveau qu'ils se
trouvent, qui ont faim et soif de Dieu afin de les conduire à l'union avec le
Dieu d'amour. Avec une sincérité absolue, il ne leur cache pas que le chemin
est rude et ne souffre ni accommodement, ni compromis, mais leur propose son
aide hautement autorisée. Son message est éternel. L'accompagnement d'un
spécialiste, d'un carme par exemple, semble nécessaire.
TABLE
DES SIGLES
ÉCRITURE
DIVINE
Jean de la
Croix cite l'Écriture divine d'après la Vulgate et souvent de mémoire assez
librement en vue d'un message spirituel. Nous traduisons les citations
sanjuaniste et non la Vulgate. Il appelle 1er et 2e livres des Rois nos Ier et
2e livres de Samuel, et 3e et 4e livres des Rois nos 1er et 2e livres des Rois.
Ac
Actes des
Apôtres
Ap
Apocalypse
Ba
Livre de
Baruch
2Ch
2e livre
des Chroniques (= II Paralipomènes)
1Co
1ère
épître aux Corinthiens
2Co
2e épître
aux Corinthiens
Col
Épître aux
Colossiens
Ct
Cantique
des Cantiques
Dn
Livre de
Daniel
Dt
Deutéronome
Eccl
L'Ecclésiaste
(= Qohélet)
Eccli
L'Ecclésiatique
(= Le Siracide)
Ep
Épître aux
Éphésiens
Est
Livre
d'Esther
Ex
Exode
Ez
Livre
d'Ézéchiel
Ga
Épître aux
Galates
Gn
Genèse
Ha
Livre
d'Habacuc
He
Épître aux
Hébreux
Is
Livre
d'Isaïe
Jb
Livre de
Job
Jc
Épître de
saint Jacques
Jdt
Livre de
Judith
Jg
Livre des
Juges
Jn
Évangile
selon saint Jean
1Jn
1ère épître
de saint Jean
Jon
Livre
de Jonas
Jos
Livre
de Josué
Jr
Livre de
Jérémie
Lc
Évangile
selon saint Luc
Lm
Lamentations
de Jérémie
Lv
Lévitique
2M
2e livre
des Maccabées
Mc
Évangile
selon saint Marc
Mi
Livre de
Michée
Mt
Évangile
selon saint Matthieu
Na
Nahum
Nb
Livre des
Nombres
Os
Livre
d'Osée
1P
1ère
épître de saint Pierre
2P
2e épître
de saint Pierre
Ph
Épître aux
Philipiens
Pr Livre
des Proverbes
Ps Livre
des Psaumes
1R 1er
livre des Rois
2R 2e
livre des Rois
Rm Épître
aux Romains
Rt
Livre de Ruth
Sg Livre
de la Sagesse
1Sm 1er
livre de Samuel
2Sm 2e
livre de Samuel
So
Sophonie
Tb Livre
de Tobie
1Th 1ère
épître aux Thessaloniciens
1Tm 1ère
épître à Timothée
OEUVRES
DE JEAN DE LA CROIX
M 3 13
8 Montée du Mont Carmel, livre 3, chapitre 13, § 8.
N 2 16
7 Nuit obscure, Livre 2, chapitre 16, § 7.
C 30
3 Cantique spirituel B, couplet 30, § 3.
VF 4
10 Vive flamme d'amour B, couplet 4, § 10.
L Lettres
D Dits de
lumière et d'amour
Po Poésies
Pr
Précaution
A Avis
Nota : En
italiques, particulièrement pour le latin, les oe et les oe liés ont une
différence typographique imperceptible.
INTRODUCTION
AUX LETTRES
On ne sait
combien Jean de la Croix a écrit de lettres, un grand nombre. Elles ont été
brûlées par crainte de la persécution, ou perdues par négligence; toutes ou
presque. Nous n'en avons aucune à sa mère ou à son frère; aucune à Thérèse
d'Avila. Les trente-trois, entières ou fragmentaires, qui ont été authentifiées
montrent un Jean de la Croix à l'unisson de ses grands traités, et pourtant
différent.
À
l'unisson, car c'est la même doctrine monnayée à l'occasion des besoins de
chacun, de chacune, ou d'un couvent, pour stimuler en vue de l'union d'amour
avec Dieu. Que l'on ne confonde pas sentiment et amour (Lettre 13) ; que Dieu
«....nous rende tout à fait vides, afin que de la sorte Il nous remplisse de
ses dons » (15). Dieu «....dont le seul langage qu'il entende est le silencieux
amour » (8). Le renoncement est la condition de l'amour «..car le coeur qui est
à quelqu'un, comment peut-il être tout à un autre ? » (17).
Mais nous
découvrons en ces lettres un Jean de la Croix différent. «....on s'attendait de
voir un auteur et on trouve un homme. » 1 Alors que dans ses oeuvres il parle
très rarement de lui (2MC 29,4), (1NO 3,2), dans la correspondance, c'est un
épanchement personnel: il fait allusion à son emprisonnement (1), à un de ses
voyages, il dit qu'il a cueilli des pois, qu'il va les battre (28). Il se
confie sans s'étendre: « J'ai appris cela, filles » (8) ; il est dépaysé (1),
il a été souffrant, il va mieux (19), à nouveau il a besoin du secours de la
médecine, il a de la fièvre (33).
1 Pascal,
pensée 675 (Lafuma).
La palette
est variée. Lettres d'un supérieur pour le bien spirituel et temporel de
l'Ordre, alliant autorité et délicatesse, vie intérieure et sens pratique
doublé d'une grande expérience des âmes mais aussi des choses et des affaires.
Et puisque Thérèse l'a désigné comme le maître spirituel de la Réforme, lettres
de direction alliant exigence et compréhension.
Ce qui
domine dans ces lettres, c'est la douceur affectueuse. Elles débordent de la
tendresse des grands mystiques, et du Christ lui-même, et d'autant plus
profonde qu'elle est plus pure et qu'elle est la tendresse même de Dieu.
Détaché de tout, il les aime tous et toutes en Dieu avec une délicatesse
extrême. Il tutoie les autres Pères carmes, mais il vouvoie les carmélites ou
les personnes du monde et même les religieux qui ne sont pas prêtres. Il se
fait compatissant:
« Faites
attention à votre santé, ne manquez pas l'oraison chaque fois que vous pourrez
la faire » (28).
Les
dernières lettres sont comme un testament spirituel. Rejeté, sans fonction,
dans la solitude, on le sent proche du Face-à-face : « Le Seigneur.... qu'Il
lui plaise de me disposer pour qu'il me prenne avec Lui » (33). Et son amour de
Dieu s'épanche en termes sublimes: Dieu « nous aime pour que nous l'aimions,
grâce à l'amour qu'il a pour nous » (31) ; « Notre grand Dieu humilié et
crucifié » (26). « Là où il n'y a pas d'amour, mettez de l'amour et vous
recueillerez de l'amour » (27).
Il indique
les dates de façons différentes ; nous essayons de garder cette variété.
Lettres
1. À la M.
Catherine de Jésus2
2 Catherine de Jésus, originaire de Valderas
(Léon), fit profession à Valladolid en 1572. En 1580, elle est envoyée à
Palencia ; c'est là que le P. Jean lui adresse cette lettre. La M. Thérèse, en
janvier 1582, prend avec d'autres religieuses soeur Catherine pour aller fonder
à Burgos. Aux premières élections, le 21 avril 1582, Catherine est élue
sous-prieure. Plus tard elle passa au carmel de Soria où elle mourut.
Jésus soit en votre âme, ma fille Catherine.
Quoique j'ignore où vous êtes, je veux vous écrire ces lignes, confiant que
notre Mère3 vous les fera parvenir, si vous n'êtes pas avec elle. Et s'il en
est ainsi et qu'elle ne soit pas avec vous, consolez-vous avec moi, qui suis
plus exilé et seul par ici ; car depuis que m'avala cette baleine4 et qu'elle
me vomit en ce port étranger5, jamais plus je n'ai eu la faveur de la voir, ni
les saints de là-bas6. Dieu le fit bien, car après tout l'abandon est une lime,
et souffrir des ténèbres mène à une plus grande lumière. Plaise à Dieu que nous
ne marchions pas en elles. Oh ! que de choses je voudrais vous dire ! Mais je
vous écris très à l'aveuglette, ne pensant pas que vous deviez recevoir cette
lettre. Pour cette raison, je m'arrête sans achever. Recommandez-moi à Dieu. Et
je ne veux pas vous en dire plus long pour ce qui en est d'ici, car je n'en ai
pas envie. - De Baeza et le 6 juillet 1581. Votre serviteur en Christ, Fr. J.
de la f Adresse : C'est pour la soeur Catherine de Jésus, carmélite déchaussée,
où elle se trouvera.
3 Thérèse
d'Avila.
4 Allusion
à son emprisonnement à Tolède, nov. 1577-août 1578.
5 Par
rapport à la Castille, Baeza en Andalousie est un port étranger.
6 Il
devait revoir Thérèse à Avila le 28 nov. 1581, et pour la dernière fois.
2. À Maria
de Soto, religieuse béate (autographe)
Jhs
[Jésus] soit en votre âme, ma fille en Christ. Vous m'avez fait une grande
charité en m'écrivant et je voudrais bien réaliser ce que vous me dites dans votre
lettre et vous donner grand contentement, à vous et à vos soeurs. Mais comme
Dieu ordonne autrement que nous pensons, nous devrons nous conformer à sa
volonté. On m'a fait prieur de cette maison de Grenade et c'est une terre où il
est facile de servir Dieu. Sa majesté fait tout pour le mieux. Oh ! si
vous-même et vos soeurs demeuriez ici, alors je pourrais vous contenter en
quelque chose. J'espère que Dieu, lui, vous contente fort. Veillez à ne pas
délaisser vos confessions et dites la même chose à vos soeurs. Que toutes me
recommandent à Dieu, car pour moi jamais je ne vous oublierai. Ne manquez pas
de recourir au P. Fr Jean7, même s'il se trouve plus fatigué. Demeurez avec
Dieu et que Sa Majesté vous donne son saint esprit. Amen. -Des Saints Martyrs de
Grenade et de mars 1582. Votre serviteur dans le X.°, Fr. J. de la f.
7 Jean de
Sainte-Anne.
3. À la M.
Anne de Saint-Albert, fondatrice et prieure de Caravaca (fragment) 8
[Grenade,
1582?]
. Puisque
vous ne me dites rien, je vous dis moi que vous ne soyez pas sotte et ne
marchiez pas avec ces craintes qui découragent l'âme. Remettez à Dieu ce qu'il
vous a donné et ce qu'il vous donne chaque jour; car vous paraissez mesurer
Dieu à la mesure de votre capacité. Et il ne doit pas en être ainsi.
Préparez-vous, car Dieu veut vous faire une grande faveur.
8 Née à
Malagon, Anne avait pris l'habit dans cette ville. Thérèse vint la chercher
pour l'emmener d'abord à la fondation de Béas, puis à celle de Séville, d'où
elle l'envoya fonder Caravaca en déc. 1575. Elle avait beaucoup de lettres de
J. de la f. Elle fit une déposition au procès de béatification.
4. À la
même religieuse (fragment)
[peu de
mois après.]
. Jusques
à quand pensez-vous, fille, que vous deviez avancer appuyée sur des bras
étrangers ? Voici que je désire vous voir en une grande nudité d'esprit et si
détachée des créatures que l'enfer entier soit impuissant à vous troubler. Que
sont ces larmes si déplacées que vous avez versées ces jours-ci? Combien de
précieux temps pensez-vous avoir perdu avec ces scrupules ? Si vous désirez me
communiquer vos peines, allez à ce miroir sans tache du Père éternel, qui est
son Fils, car là, je regarde, moi, votre âme chaque jour, et sans doute sortirez-vous
consolée et n'éprouverez-vous plus la nécessité de mendier aux portes des
pauvres.
5. À une
carmélite fondatrice en Madrid (fragment)
[1586 ?]
. Fille,
c'est dans le vide et la sécheresse de toutes choses, que Dieu éprouve ceux qui
sont de vaillants soldats, capables de vaincre dans sa bataille; ceux qui
savent boire l'eau en l'air sans mettre la poitrine au sol, comme les soldats
de Gédéon, ceux qui vainquirent avec de l'argile sèche, contenant des torches
enflammées à l'intérieur; ce qui signifie la sécheresse du sens, et à
l'intérieur, l'esprit bon et embrasé9.
9
(@JG 7,6 JG 16-22@).
6. À la M.
Anne de Saint-Albert, prieure de Caracava (autographe).
Jésus soit
en votre âme. Au moment de quitter Grenade pour la fondation de Cordoue, je
vous ai écrit en hâte ; et depuis, étant à Cordoue, j'ai reçu vos lettres et
celles de ces messieurs qui allaient à Madrid et durent penser me retrouver à
l'Assemblée10. Mais sachez que rien n'a été fait, car on attend que se terminent
ces visites et fondations ; et en ces jours, le Seigneur se hâte tellement que
nous n'avons pas de répit. La fondation de Cordoue, des frères, vient de se
faire, la ville tout entière témoignant d'une jubilation et d'une solennité
telles qu'il ne s'en était pas tant vu pour aucune autre Religion ; car tout le
clergé de Cordoue et les confréries se réunirent, et l'on porta le Très Saint
Sacrement avec une grande solennité depuis l'église majeure, toutes les rues
très bien tapissées, et le peuple comme le jour du Corps de Christ. Ce fut le
dimanche après l'Ascension. Le seigneur Évêque vint et prêcha, nous louant
beaucoup. La maison se trouve dans le meilleur endroit de la ville, sur la
paroisse de l'église majeure. À présent je suis à Séville pour la translation
de nos religieuses qui ont acheté de très importantes maisons, qui bien
qu'ayant à peine coûté quatorze mille ducats, en valent plus de vingt mille.
Elles y sont maintenant, et le jour de saint Barnabé, le Cardinal y a mis le
Très Saint Sacrement avec beaucoup de solennité. Et j'ai l'intention de laisser
ici un autre couvent de frères avant de m'en aller, et il y en aura deux de
frères à Séville. Et d'ici à la Saint-Jean, je partirai pour Ecija, où avec la
grâce de Dieu nous en fonderons un autre, puis ensuite à Malaga, et de là à
l'Assemblée. Que n'ai-je le pouvoir pour cette fondation comme je l'ai pour
celles-ci ! Je n'y mettrais pas tant d'atermoiements ! mais j'espère en Dieu
qu'elle se fera, et à l'Assemblée je ferai tout ce que je pourrai. C'est ce que
je dis à ces messieurs auxquels j'écris. J'ai été contrarié de ce que
l'engagement par écrit n'ait pas été aussitôt exécuté avec les Pères de la
Compagnie, parce que je ne les considère pas, à ce que je vois, pour des gens
qui tiennent leur parole, aussi suis-je persuadé que non seulement ils
biaiseront en partie, mais que si l'on diffère ils se raviseront complètement
si cela leur paraît avantageux. Faites donc attention à ce que je vous dis,
sans rien leur dire à eux, ni à personne, traitez avec le seigneur Gonzalo
Mufioz pour acheter l'autre maison qui est de l'autre côté, et faites par
écrit, car eux, voyant qu'ils tiennent bien la corde, font les importants ; et
il importe très peu que l'on sache après que nous les avons achetées uniquement
pour nous libérer d'une vexation. Et ainsi ils accepteront de bon gré sans trop
nous casser la tête, et même nous les ferons venir à ce que nous désirons le
plus. Rendez compte à peu de personnes et agissez, une ruse parfois ne peut
être déjouée que par une autre ruse. Le livret des Cantiques de l'Épouse, je
voudrais que vous me l'envoyiez, maintenant vraisemblablement en aura pris
copie Mère de Dieu11.
Cette
Assemblée tarde beaucoup et je le regrette pour l'entrée de Doia Catherine, car
je désire donner. Votre serviteur, Fr. Jean de la +
De Séville
et juin de l'année 1586.
Très chère
fille en Christ : Dites bien mon bon souvenir au sieur Gonzalo Muioz, pour ne
pas fatiguer sa grâce, je ne lui écris pas, et parce que Votre Révérence lui
dira ce que je dis ici.
Adresse :
Pour la mère Anne de Saint-Albert, prieure des Carmélites Déchaussées à
Caravaca.
10 Le
chapitre général convoqué à Madrid par le P. Nicolas de Jésus-Marie (Doria)
pour le 13 août 1586.
11
Françoise de la Mère de Dieu, Saojossa, une des trois fondatrices de Caravaca
fut chargée vers 1586 de faire une copie du Cantique Spirituel.
7. Aux
carmélites déchaussées de Beas12
Jésus soit
en vos âmes, mes filles. Pensez-vous donc, me voyant si muet que je vous perds
de vue et que je cesse d'admirer comment avec grande facilité vous pouvez être
saintes, et avec beaucoup de consolation et de sûre protection jouir de l'Époux
aimé ? Mais j'irai là-bas et vous verrez que je n'étais point oublieux, et nous
verrons les richesses gagnées dans l'amour pur et sur les sentiers de la vie
éternelle et votre bel avancement en Christ dont les épouses sont les délices
et la couronne ; qui ne doit pas aller roulant sur la terre, mais bien plutôt
être portée dans les mains des séraphins, pour être posée avec révérence et
estime sur la tête de leur Seigneur. Quand le coeur chemine sur la terre au
milieu des bassesses, la couronne roule et chaque bassesse la heurte du pied ;
mais quand l'homme tâche de porter haut son coeur (PS 63,7), comme dit
David, alors Dieu est exalté par la couronne qu'est ce coeur élevé de son
épouse, dont on le couronne le jour de l'allégresse de son couronnement (CT
3,11), en lequel il prend ses délices quand il est avec les fils des hommes
(Prov 8,31). Ces eaux de délices intérieures ne naissent point en la terre;
c'est vers le ciel qu'on doit ouvrir la bouche du désir, vide de toute autre
plénitude, afin qu'ainsi la bouche de l'appétit, sans être rétrécie ni resserrée
par aucune bouchée d'un autre goût, demeure bien vide et ouverte vers celui qui
me dit : Ouvre et dilate ta bouche et moi je te l'emplirai (PS 80,11).
De sorte que celui qui cherche goût en chose quelconque ne se garde plus vide
pour que Dieu le comble de son ineffable délice, et tel il va à Dieu, et tel il
s'en retourne, car il a les mains embarrassées et ne peut prendre ce que Dieu
lui donnait. Dieu nous délivre de si tristes choses embarrassantes qui
troublent de si douces et savoureuses libertés.
Servez
Dieu, mes filles aimées en Christ, suivant ses exemples de mortification en
toute patience, en tout silence et en tout désir de souffrir, devenues
vous-mêmes bourreaux des contentements, vous mortifiant si d'aventure il est
resté quelque chose qui doive mourir et qui s'oppose à la résurrection
intérieure de l'Esprit, qui demeure en vos âmes. Amen. - De Malaga et du 18
novembre de 1586. - Votre serviteur, Fr. Jean de la +.
12 Chaque
samedi, d'octobre 1578 au printemps 1579, Jean de la + part du Calvario vers
Beas : trois heures de marche. Anne de Jésus est prieure, il lui dédiera le
Cantique spirituel.
8. Aux
carmélites déchaussées de Beas
Jésus
Marie soient en vos âmes, mes filles en Christ. J'ai eu beaucoup de consolation
avec votre lettre ; que Notre Seigneur vous le rende ! Si je ne vous ai pas
écrit ce ne fut pas faute de le vouloir (car je désire vraiment votre plus
grand bien ; mais c'est que je jugeais qu'il y avait assez de choses dites et
écrites pour faire ce qui importe ; et que ce qui fait défaut (si quelque chose
fait défaut), ce n'est pas d'écrire ou de parler, parce qu'en cela on excède
d'ordinaire, mais bien de se taire et d'agir. De plus, parler distrait, mais se
taire et agir recueille et donne des forces à l'esprit. Et ainsi quand la
personne sait ce qu'on lui a dit pour son avancement elle n'a pas besoin
d'entendre ni de parler davantage, mais de le réaliser effectivement, en
silence et avec sollicitude, avec humilité et charité et mépris de soi ; et ne
pas chercher aussitôt des choses nouvelles qui ne servent qu'à satisfaire
l'appétit dans les choses extérieures (et même sans pouvoir donner
satisfaction) et à laisser l'esprit sans force, vide et sans vertu intérieure.
D'où vient que ni ce qu'on a reçu d'abord, ni ce que l'on prend ensuite ne
profite, de même qu'une nourriture ne sert point, si la première n'est pas
digérée, car la chaleur naturelle se divise et est occupée en l'une et en
l'autre, elle n'a point de force suffisante pour les convertir en substance, et
ainsi s'engendre la maladie. Il est très important, mes filles, que nous
mettions notre esprit à couvert des ruses du démon et de la sensualité, car
autrement, sans nous en apercevoir, nous nous trouverons bien déchus et bien
éloignés des vertus de Christ, et ensuite nous nous réveillerons avec notre
travail et notre oeuvre faits à rebours, et pensant avoir une lampe ardente,
elle apparaîtra éteinte, car les souffles avec lesquels nous pensions l'allumer
étaient peut-être plus propres à l'éteindre. Donc, de peur que cela ne nous
arrive et afin, comme j'ai dit, que nous gardions l'esprit, je dis qu'il ne
reste point de remède plus propre que de pâtir, d'agir et de se taire, et de
fermer les sens avec un exercice et une inclination à la solitude et à l'oubli
de toutes choses et de tous événements, même si le monde venait à périr.
Jamais, pour le bon comme pour le mauvais, il ne faut négliger la tranquillité
du coeur procédant des entrailles de l'amour, pour pâtir en toutes les choses
qui se présenteront; car la perfection est de si grande importance et la
délectation de l'esprit est si riche et si précieuse, que Dieu veuille que tout
cela suffise pour l'obtenir; car il est impossible de profiter, sans opérer et
pâtir avec vertu, enveloppant le tout dans le silence. J'ai appris cela,
filles: que l'âme qui se porte à parler et converser beaucoup a bien peu
d'attention à Dieu, car quand elle en a, aussitôt elle est fortement attirée de
l'intérieur au silence et à la fuite de toute conversation, car c'est une chose
plus agréable à Dieu que l'âme se délecte en Lui qu'en une quelconque créature,
si excellente et utile qu'elle soit.
Aux
prières de Vos Charités je me recommande; et tenez pour chose certaine,
qu'encore que ma charité soit petite, elle est néanmoins si recueillie à votre
égard que je ne m'oublie aucunement de vous à qui je dois tant en Notre
Seigneur, qu'il soit avec nous tous. Amen. - De Grenade, le 22 novembre 1587. -
Fr. Jean de la Croix.
La plus
grande nécessité que nous ayons est de nous taire près de ce grand Dieu avec
l'appétit et avec la langue, lui dont le seul langage qu'il entende est le
silencieux amour.
À Anne de
Jésus et aux autres soeurs Carmélites Déchaussées du couvent de Beas.
9. À la M.
Éléonore-Baptiste, à Beas (Autographe)13
Jésus soit
en Votre Révérence : Ne pensez pas, fille en Christ, que j'ai manqué de
compatir à vos épreuves, ni à celles qui y ont participé ; mais quand je me
souviens que, comment Dieu l'a appelée afin de mener une vie apostolique, qui
est une vie de mépris, et qu'elle est conduite par ce chemin, je me console. À
vrai dire, Dieu veut que le religieux soit de telle manière, qu'il ait dit
adieu à toutes choses, et que toutes choses aussi lui aient dit adieu, car
Lui-même veut être son trésor, sa consolation, et sa gloire délectable. Dieu a
fait une grâce signalée à Votre Révérence, car, maintenant ayant bien mis en
oubli toutes les choses, elle pourra jouir de Dieu dans la solitude, étant
indifférente, pour son amour, à ce qu'on fera à son égard tout ce qui plaira,
puisqu'elle n'est plus à elle mais à Dieu. Faites-moi savoir si votre départ
pour Madrid est certain et si la mère prieure y vient, et recommandez-moi
beaucoup à mes filles Madeleine et Anne, et à toutes, car on ne me donne pas le
temps de leur écrire. De Grenade, le 8 février 1588. - Fr. Jean de la +
13
Éléonore-Baptiste terminait alors son temps de priorat. Elle ira plus tard
fonder Valence où elle mourra en 1604.
10. Au P.
Ambroise Mariano de Saint-Benoît, prieur de Madrid14
Jésus soit
en Votre Révérence :
Le besoin
de religieux, comme V. R. le sait, selon le nombre de fondations qui se font,
est fort grand; pour cela il faut que V. R. se résigne à ce que le P. Fr.
Michel parte pour Pastrana, afin d'y attendre le P. Provincial qui doit bientôt
fonder ce couvent de Molina.
De même il
a paru convenable aux pères de donner sans tarder à V.R. un sous-prieur, et
ainsi, ils lui ont donné le P. Fr. Ange qui, semble-t-il s'entendra bien avec
son prieur, ce qui est le plus important dans un couvent ; que V. R. donne à
chacun ses patentes. Il importera que V. R. ne néglige pas de veiller à ce que
nul, prêtre ou non prêtre, s'entremette de traiter avec les novices ; vu que
comme le sait V. R., il n'est pas chose plus pernicieuse pour les novices que
de passer de main en main et que d'autres aillent les agiter; et puisqu'il y en
a beaucoup, c'est une raison pour aider et soulager le père frère Ange et même
lui donner, comme on vient de la lui donner, l'autorité de sous-prieur, de
sorte que dans la maison on lui ait plus de respect. Il semble que le P. Fr.
Michel n'était plus maintenant très nécessaire là et qu'il pourra mieux servir
la Religion15 autre part. Quant au père Gratien, il n'y a rien de nouveau,
sinon que le P. Fr. Antoine est maintenant ici. - De Ségovie et le 9 novembre
1588. -Fr. Jean de la +
Le P.
Grégoire de S. Ange baise les mains de V. R.
14 Jean de la Croix écrit en tant que
Conseiller de la Consulta et Définiteur général.
15 Au sens
d'Ordre religieux.
11. À Dona
Juana de Pedraza16, à Grenade (Autographe).
Jésus soit
en votre âme : Voici peu de jours, je vous ai écrit par la voie du P. Fr. Jean
en réponse à votre dernière lettre, qui, dans la mesure même où elle s'était
fait attendre fut bien appréciée. Là, je vous disais comment, à ce qui me
semble, j'ai bien reçu toutes vos lettres et combien je souffre de vos malheurs
et de vos maux et de vos solitudes qui silencieusement crient toujours
tellement en moi que ma plume ne saurait le dire autant. Tout est coups de
heurtoirs et meurtrissures en l'âme afin d'aimer davantage, ils causent plus
d'oraison et de soupirs spirituels vers Dieu pour qu'Il accorde ce que l'âme
demande pour lui. Je vous ai déjà dit qu'il n'y avait pas lieu de s'inquiéter
pour ces bagatelles, mais faites ce que l'on vous a commandé ; et quand on vous
en empêchera, obéissez et avisez m'en, Dieu alors pourvoira au mieux. Ceux qui
aiment bien Dieu, Lui prend soin de leurs affaires, sans qu'eux se soucient
pour elles. Pour l'âme, sa meilleure voie pour être en sécurité est de n'avoir
attache en rien, ni appétit de rien, mais de l'avoir très véritable et entière
à qui revient de la guider, autrement ce serait alors ne point vouloir de
guide. Et quand un seul suffit et qu'il est celui qui convient, tous les
autres, ou n'ont rien à voir, ou troublent. Que l'âme ne s'attache à rien, car
pourvu que l'oraison ne faille, Dieu aura soin de sa propriété, car elle n'est
à nul autre maître, ni ne le doit être. Je le vois pour moi-même, que plus les
choses sont miennes, plus j'y tiens l'âme et le coeur et mon souci, parce que
la chose aimée se fait une avec celui qui aime ; et ainsi fait Dieu avec qui
l'aime. Aussi ne peut-on oublier cela sans oublier sa propre âme, et même sa
propre âme, on l'oublie pour l'âme aimée, car on vit plus en l'âme aimée qu'en
soi. Ô grand Dieu d'amour et Seigneur! que de richesses divines vous versez en
celui qui n'aime et ne goûte que Vous ! car Vous vous donnez vous-même à lui et
ne faites plus qu'une chose avec lui par amour. Et ainsi vous donnez à goûter
et à aimer à l'âme ce qu'elle préfère en vous et lui est de plus de profit. Ce
pourquoi il convient que f ne nous manque pas, comme à notre Aimé, jusqu'à la
mort d'amour, c'est Lui qui dispose nos souffrances dans l'amour de ce que nous
aimons le plus, pour que nous fassions de plus grands sacrifices et en
profitions davantage. Mais tout est bref, tout ne va que jusqu'à lever le
couteau et alors Isaac demeure vivant, avec promesse du fils multiplié (GN
22,1-18). La patience est nécessaire, ma fille, en cette pauvreté, et
profitable pour bien sortir de notre terre et pour entrer dans la vie où nous
jouirons parfaitement de tout, ce qui est privation de vie. Pour l'instant
j'ignore quand sera mon départ. Je me porte bien, quoique l'âme fort à la
traîne. Recommandez-moi à Dieu et donnez les lettres à frère Jean ou aux
religieuses plus souvent, quand ce sera possible, et si elles n'étaient si
courtes, meilleur ce serait. - De janvier et Ségovie, le 28 de 1589. - Fr. Jean
de la +
16 Pieuse
laïque, amie d'Ana de Pefialosa, et dirigée par Jean de la Croix.
12. À une
demoiselle d'Avila, résidant à Madrid, qui désire se faire carmélite déchaussée
(Autographe).
Jésus soit
en votre âme : Le messager est passé au moment où je ne pouvais vous faire
réponse, et même à présent il attend pour repartir. Dieu vous donne toujours sa
sainte grâce, ma fille, afin qu'en toutes choses vous vous employiez toute à
son saint amour et à son service, comme vous en avez l'obligation, puisque
c'est seulement pour cela qu'il vous a créée et rachetée. Au sujet des trois
points sur lesquels vous m'interrogez, il y aurait beaucoup à dire, plus que le
peu de temps et une lettre ne le permettent ; je vous dirai cependant trois
autres choses dont vous pourrez tirer quelque profit. Concernant les péchés,
que Dieu abhorre tellement qu'ils ont nécessité sa mort, il convient afin de
bien les pleurer et de n'y pas tomber, de traiter le moins possible avec les
gens, de les fuir, et de ne jamais parler plus que nécessaire en chaque chose ;
car traiter avec les gens plus qu'il est purement nécessaire et que la raison
le réclame, jamais personne quelque saint fût-il ne s'en est trouvé bien. Il
faut aussi que vous gardiez la loi de Dieu avec grande ponctualité et amour. Au
sujet de la passion du Seigneur, étudiez-vous à traiter votre corps avec
rigueur mais discernement, exercez la haine de vous-même et la mortification,
et gardez-vous de suivre en rien votre goût et votre volonté, puisqu'elle fut
la cause de sa mort et de sa passion ; et tout ce que vous ferez, que ce soit
par le conseil de votre mère17. Le troisième point qui est la gloire, afin de
bien penser à elle et de l'aimer, tenez toute la richesse du monde et ses
délices comme de la boue, de la vanité et de la fatigue comme elles le sont en vérité,
et n'estimez en rien aucune chose, pour grande et précieuse qu'elle soit, mais
seulement l'amitié de Dieu, vu que tout ce qu'il y a de précieux en cette vie,
s'il vient à être comparé avec ces biens éternels pour lesquels nous sommes
créés, est difforme et amer, et quoique brèves, son amertume et sa difformité
demeureront pour toujours dans l'âme qui les aura estimées.
Je
n'oublie pas votre affaire; mais pour l'instant je ne peux davantage, malgré
tout mon désir. Recommandez-la beaucoup à Dieu et prenez pour avocats,
Notre-Dame et saint Joseph. Je me recommande beaucoup à votre mère, qu'elle
veuille bien regarder cette lettre comme lui étant adressée, et priez Dieu
ensemble pour moi, et demandez aussi que vos amies exercent la même charité.
Dieu vous donne son esprit. - De Ségovie et février. - Fr. Jean de la +.
17 La Mère
prieure.
13. À un
religieux dirigé par lui.
La paix de
Jésus-Christ soit toujours en votre âme, fils. J'ai reçu la lettre de Votre
Révérence, dans laquelle vous me dites les grands désirs que vous donne Notre
Seigneur d'occuper votre volonté en Lui seul, en l'aimant par-dessus toutes les
choses, et dans laquelle vous me demandez que pour atteindre ce but je vous
donne quelques conseils.
Je me
réjouis de ce que Dieu vous ait donné de si saints désirs, et je me réjouirai
beaucoup plus que vous les mettiez à exécution. Pour cela il convient de
remarquer comment tous les goûts, joies et afflictions naissent toujours dans
l'âme par le moyen de la volonté et de l'amour des choses qui se présentent
comme bonnes, convenables et délectables, parce qu'elles vous paraissent
savoureuses et précieuses ; cela étant, les appétits de la volonté se meuvent
vers elles, elle les espère, et elle se réjouit en elles quand elle les possède
et elle craint de les perdre et elle souffre quand elle les perd18; et ainsi
selon les affections et les goûts des choses, l'âme est troublée et inquiète.
18 Nous
avons là les quatre passions de l'âme (ou affections de la volonté) : espoir,
joie, crainte, douleur.
Donc pour
anéantir et mortifier ces affections et ces goûts à l'égard de tout ce qui
n'est pas Dieu, Votre Révérence doit noter que tout ce dont la volonté peut se
réjouir distinctement est ce qui est suave et délectable ; et il n'y a aucune
chose suave ni délectable où la volonté puisse se délecter et dont elle puisse
jouir qui soit Dieu, car comme Dieu ne peut tomber sous les préhensions19 des
autres puissances, ainsi ne peut-il non plus être compris par les appétits et
les goûts de la volonté, parce qu'en cette vie, comme l'âme ne peut goûter Dieu
essentiellement, ainsi toute la suavité et toute la délectation qu'elle
pourrait sentir, pour hautes qu'elles soient, ne peuvent être Dieu ; car tout
ce que la volonté peut distinctement goûter et désirer, c'est en tant qu'elle
le connaît pour tel ou tel objet. Or, comme la volonté n'a jamais goûté Dieu
tel qu'il est et ne l'a point connu sous aucune préhension de l'appétit, et par
conséquent qu'elle ignore ce qu'est Dieu, de là vient que son goût ne le peut
savourer tel qu'il est et que ni son appétit, ni son goût ne peuvent arriver à
savoir désirer Dieu puisqu'il excède leur capacité ; il est donc clair
qu'aucune chose distincte, de toutes celles dont la volonté peut jouir, n'est
Dieu. Et ainsi pour s'unir à Lui, elle doit se vider et se détacher de toute
affection désordonnée d'appétit et du goût de tout ce qu'elle peut
distinctement se réjouir, soit de là-haut, soit d'ici-bas, temporel ou
spirituel, afin que, purgée et débarrassée de tous goûts, joies et appétits
désordonnés, tout entière, avec ses affections elle s'emploie à aimer Dieu;
car, si en quelque manière la volonté peut comprendre Dieu et s'unir avec Lui,
ce n'est pas par quelque préhension de l'appétit, mais par l'amour. Et comme la
délectation et la suavité et tout autre goût dont la volonté est capable ne
sont point l'amour, il s'ensuit que de tous les sentiments savoureux, pas un ne
peut être un moyen proportionné afin que la volonté s'unisse à Dieu, si ce n'est
l'opération de la volonté, car l'opération de la volonté est absolument
distincte de son sentiment. Par l'opération qui est l'amour, elle s'unit avec
Dieu et trouve son terme en Lui, et non par le sentiment ni par la préhension
de son appétit qui réside en l'âme comme s'il était sa fin et son terme. Et
ainsi les sentiments peuvent seulement servir de motifs pour aimer si la
volonté veut passer plus avant, et pas plus. Et ainsi les sentiments savoureux
de soi n'acheminent pas l'âme à Dieu, au contraire ils la font s'arrêter à
eux-mêmes ; mais par l'opération de la volonté, qui est d'aimer Dieu, en Lui
seul l'âme met son affliction, sa joie, son goût, sa satisfaction, laissant en
arrière toutes choses et L'aimant par-dessus toutes. C'est pourquoi, celui qui se
porte à aimer Dieu sans que ce soit à cause de la suavité qu'il expérimente, en
cela même il laisse en arrière cette douceur et met son amour en Dieu qu'il ne
sent point; car s'il mettait son amour en la suavité et au goût qu'il éprouve,
en faisant cas et s'y arrêtant, ce serait déjà mettre son amour en la créature
ou en quelque chose d'elle, et se proposer le motif comme fin et terme, et par
conséquent, l'oeuvre de la volonté serait vicieuse. Puisque Dieu est
incompréhensible et inaccessible, la volonté, afin de mettre son opération
d'amour en Dieu, ne doit pas la mettre en ce qu'elle peut toucher et saisir par
l'appétit, mais en ce qu'elle ne peut comprendre ni atteindre par lui. Et de
cette manière la volonté aime ce qui est certain et véritable au goût de la
foi, en vide et à l'obscur de ses sentiments, par-dessus tous ceux qu'elle peut
sentir, tout comme l'entendement dans le vide de ses connaissances, croit et
aime par-dessus tout ce qu'il peut entendre.
19 Au sens
de ce qui est saisi.
Et ainsi,
bien insensé serait celui qui se voyant manquer de suavité et de consolation
spirituelles, penserait pour autant que Dieu se serait retiré de lui, et qui
les ayant se réjouirait, estimant pour ce sujet qu'il aurait Dieu avec lui. Et
il serait encore plus insensé s'il cherchait cette suavité en Dieu et s'il s'en
réjouissait; parce que de la sorte il ne chercherait plus Dieu avec une volonté
fondée sur le vide de la foi et de la charité, mais il chercherait le goût de
l'esprit, qui est du créé, suivant en cela son appétit, et ainsi il n'aimerait
pas Dieu purement par-dessus toutes choses (ce qui est mettre toute la force de
la volonté en Lui), car s'attachant par l'appétit à cette créature, la volonté
ne monterait pas au-dessus d'elle à Dieu qui est inaccessible ; car il est
impossible que la volonté puisse arriver à jouir de la suavité et de la
délectation de la divine union, si ce n'est dans le vide de l'appétit de tout
goût particulier, d'en haut comme d'en bas. Ce que David a voulu signifier
quand il a dit : Dilata os tuum, et implebo illud20 (PS 80,11). Il
convient donc de savoir que l'appétit est la bouche de la volonté, bouche
dilatée quand elle n'est point empêchée par la bouchée de quelque suavité, car
quand l'appétit s'occupe en quelque chose, en cela même il se rétrécit, vu que
hors de Dieu tout est étroit. Et ainsi, l'âme doit toujours avoir la bouche de
la volonté ouverte à Dieu et vide de toute bouchée de l'appétit, afin que Dieu
la comble de son amour et de sa douceur, et elle doit avoir cette faim et soif
de Dieu seul, sans vouloir la satisfaire d'autre chose, puisqu'ici-bas elle ne
peut goûter Dieu tel qu'il est; et que ce qui peut être goûté, si l'appétit le
désire, empêche de le goûter. Ce qu'enseigne Isaïe quand il dit : Vous tous qui
avez soif, venez aux eaux, etc. (55,1). Où il invite ceux qui ont soif de Dieu seul au rassasiement des eaux
divines de l'union de Dieu et qui n'ont point l'argent de l'appétit21.
20 Ouvre grande ta bouche, et je l'emplirai.
21 Sous
entendu : l'union divine, c'est de l'or. L'appétit n'est que de l'argent.
Il
convient donc beaucoup à Votre Révérence si elle veut jouir d'une grande paix
en son âme et parvenir à la perfection, qu'elle remette toute sa volonté à
Dieu, afin qu'ainsi elle s'unisse à Lui, et ne l'occupe pas dans les choses
viles et basses de la terre.
Que Sa
Majesté le rende aussi spirituel et saint que je le désire. - De Ségovie et le
14 d'avril. - Fr. Jean de la Croix.
14. À la M. Marie de Jésus, prieure de
Cordoue (Autographe)
Jésus soit
en Votre révérence et la rende aussi sainte et pauvre d'esprit qu'elle en a le
désir, et qu'elle me l'obtienne de Sa Majesté.
Voici la
licence pour les quatre novices. Veillez à ce qu'elles soient bonnes pour Dieu.
Je veux
maintenant répondre à tous vos doutes brièvement, car j'ai peu de temps, j'en
ai d'abord traité avec ces pères, parce que le nôtre22 n'est pas ici, mais
voyage par là-bas. Dieu le ramène.
22 Ces
pères : les membres de la Consulta que Jean de la Croix préside en l'absence du
provincial, Doria (notre père), parti faire la visite canonique des couvents
d'Andalousie.
1. Il n'y
a plus de discipline de verges, quoique l'on fasse un office de férie, car ceci
a pris fin avec l'office carmélitain23, il n'existait d'ailleurs qu'à certains
temps et il y avait peu de féries.
23 En
1586, les déchaux remplacèrent leur antique rite hiérosolymitain pour le
romain.
2. Pour le
deuxième point, ne donnez pas en général licence à toutes, ni à aucune, pour
qu'en compensation de cela ou d'autre chose on se donne la discipline trois
jours par semaine. Pour les cas particuliers, comme d'habitude, à vous de
juger. Gardez la règle commune.
3.
Qu'elles ne se lèvent pas communément de meilleure heure que ne le demande la
constitution, je parle de la communauté.
4. Que les
autorisations expirent avec le prélat qui les a données, et ainsi par la
présente je vous renouvelle l'autorisation pour qu'en cas de nécessité puissent
entrer dans le couvent confesseur, médecin, barbier et officiers24.
24 Le
chirurgien-barbier pratiquait les saignées ; les officiers étaient les
artisans.
5. Pour le
cinquième point, puisque vous avez maintenant de nombreuses places vacantes,
quand sera devenu nécessaire ce que vous dites, vous pourrez résoudre la
question de la soeur Aldonce. Recommandez-moi à elle, et moi à Dieu. Et
demeurez avec Lui, enfin je ne puis m'étendre davantage. De Ségovie et du 7
juin de 1589. - Fr. Jean de la +
15. À la
M. Éléonor de Saint-Gabriel, à Cordoue.25
Jésus soit
en votre âme, ma fille en Christ. Je la26 remercie de sa lettre et Dieu de ce
qu'il a voulu se servir d'elle en cette fondation, car Sa Majesté a fait cela
afin qu'elle profitât davantage ; car plus il pense à nous donner, plus il nous
fait désirer, jusqu'à ce qu'il nous rende tout à fait vides, afin que de la
sorte il nous remplisse de ses dons. Les biens qu'elle laisse maintenant à
Séville, l'amour de ses soeurs, seront bien payés, en effet puisqu'il n'y a que
le coeur vide et solitaire qui soit capable des biens immenses de Dieu, pour
cela, le Seigneur parce qu'il l'aime bien, veut qu'elle soit bien solitaire,
avec le désir de lui tenir lieu de toute compagnie. Et il sera nécessaire que
Votre Révérence applique son esprit à se contenter de lui seul avec elle afin
qu'elle y trouve tout contentement; parce que bien que l'âme soit dans le ciel,
si elle n'applique sa volonté à l'aimer, jamais elle ne sera satisfaite, et
ainsi nous arrive-t-il avec Dieu (bien qu'il soit toujours avec nous) si nous
avons notre coeur attaché à autre chose, et non seulement à Lui.
25
Infirmière de sainte Thérèse, Éléonor va fonder Séville avec elle. Puis Jean de
la Croix la propose comme sous-prieure pour la fondation de Cordoue. Elle
retournera comme prieure à Séville et entretiendra alors avec le Rouennais Jean
de Brétigny une correspondance qui favorisera en 1604 le départ de six
carmélites pour la France.
26 Mis
pour: Votre Révérence.
Je ne
doute point que celles de Séville ne sentent de la solitude sans la présence de
Votre Révérence. Mais peut-être que Votre Révérence avait fructifié là autant
qu'elle le pouvait et maintenant Dieu veut qu'elle fructifie ici, car cette
fondation est des plus importantes. Aussi que Votre Révérence tâche d'aider
beaucoup la M. Prieure avec grande concorde et amour en toutes les choses; bien
que je n'ignore pas que ce soit chose superflue de recommander cela à Votre
Révérence, puisque si ancienne et si expérimentée, elle sait ce qui a coutume
d'arriver en ces fondations ; et c'est pourquoi nous avons choisi Votre
Révérence, car les religieuses ne manquent pas par ici, mais ne conviennent
pas.
À la soeur
Marie de la Visitation, que Votre Révérence donne un grand souvenir, et à la
soeur Jeanne de Saint-Gabriel que je remercie du sien. Que Dieu donne à Votre
Révérence son esprit. De Ségovie et le 8 juillet de 89. - Fr. Jean de la +.
Adresse :
À la M. Léonor de s. Gabriel, carmélite déchaussée à Cordoue.
16. À la
M. Marie de Jésus, prieure des déchaussées de Cordoue (Autographe)
[Ségovie,
28 juin 1589]
Jésus soit
en votre âme. Vous êtes obligées de répondre au Seigneur à la mesure de
l'applaudissement avec lequel vous avez été reçues dans le lieu où vous êtes,
car j'ai été bien consolé d'en voir le récit. Que vous soyez entrées en des
maisons si pauvres et avec de si fortes chaleurs, cela est arrivé par une
spéciale providence de Dieu, pour que les gens soient édifiés et qu'ils
comprennent ce que vous professez, qui est Christ dans le dénuement, pour que
celles qui auront la vocation, sachent avec quel esprit elles doivent venir. Je
vous envoie toutes les licences. Veillez beaucoup à ce que vous recevrez au
début, parce que la suite lui sera conforme. Que toutes s'étudient à conserver
l'esprit de pauvreté et le mépris de toutes choses, sinon qu'elles sachent
qu'elles tomberont en mille nécessités spirituelles et temporelles ; voulant se
contenter de Dieu seul. Sachez aussi que vous n'aurez ni n'expérimenterez
d'autres nécessités que celles auxquelles volontairement vous assujettirez vos
coeurs, vu que le pauvre d'esprit est plus constant dans la disette, parce
qu'il a mis son tout dans le peu et dans le rien, et ainsi il trouve en tout
l'amplitude du coeur. Heureux rien et heureuse cachette du coeur qui est de si
grande vertu qu'il assujettit toutes choses, en ne voulant rien assujettir, et
quitte tous soucis pour pouvoir s'embraser davantage d'amour.
Saluez de
ma part toutes les soeurs dans le Seigneur, et dites-leur que, puisque Notre
Seigneur les a choisies pour premières pierres, qu'elles veillent à ce qu'elles
doivent être, car comme plus fortes elles doivent être le fondement des autres
; qu'elles fassent leur profit des prémices de cet esprit que Dieu donne dans
les commencements, afin de prendre d'une manière toute nouvelle le chemin de
perfection en toute humilité et détachement intérieur et extérieur, non avec un
esprit puéril, mais avec une volonté robuste. Qu'elles embrassent la
mortification et la pénitence, désirant que ce Christ leur coûte quelque chose,
et n'étant pas comme ceux qui cherchent leur propre commodité et consolation,
soit en Dieu, soit hors de Lui; mais plutôt cherchant à pâtir en Dieu, ou hors
de Lui pour Lui en silence et espérance et amoureuse mémoire27. Dites cela à
Gabrielle et à vos filles de Malaga, car j'écris aux autres, et que Dieu vous
donne son esprit. Amen. - De Ségovie et 18 juillet 1589. - Fr. Jean de la +.
Le P. Fr.
Antoine et les autres Pères se recommandent à vous. Que votre Révérence salue
de ma part le P. Prieur de Guadalcâzar.
Adresse :
Pour la M. Marie de Jésus, prieure du couvent de Sainte-Anne de Cordoue, des
Carmélites déchaussées.
27 Comme
chez saint Augustin, la mémoire chez Jean de la Croix est une faculté de
l'esprit; elle est l'esprit qui domine le temps : passé, présent, futur.
Fréquente dans la Bible, la mémoire du présent, comme ici, correspond à
l'attention.
17. À la
M. Madeleine de l'Esprit Saint, à Cordoue Jésus soit en votre âme, ma fille en
Christ. Je me suis réjoui de voir les bonnes résolutions que vous montrez par votre
lettre. Je bénis Dieu qui pourvoit à toutes les choses, car ces résolutions
vous seront bien nécessaires en ces commencements de fondation, pour supporter
chaleurs, incommodités, pauvretés et épreuves en tout, sans faire attention si
vous souffrez ou non. Considérez que dans ces commencements Dieu ne cherche pas
des âmes paresseuses, ni délicates, ni encore moins amoureuses de soi ; et pour
cela Sa Majesté donne plus de secours en ces commencements de sorte qu'avec un
peu de diligence on peut profiter en toute vertu. Et à la vérité ce fut un
grand bonheur et un signe de Dieu de laisser les autres et de vous choisir,
vous. Car bien que ce que vous laissez vous dût coûter beaucoup, ce n'est
toutefois rien, en effet, car de toutes façons il fallait le quitter bientôt.
Or afin que nous ayons Dieu en toutes choses, il faut que nous n'ayons rien en
toutes choses ; car le coeur qui est à quelqu'un, comment peut-il être tout à
un autre ?
Je dis la
même chose à la soeur Jeanne et aussi qu'elle prie Dieu pour moi, qu'Il soit en
votre âme. Amen. - De Ségovie et le 28 juin de 1589. - Fr. Jean de la +.
18. Au P.
Nicolas de Jésus-Marie (Doria), vicaire général des Déchaussés28.
Jésus
Marie soient avec votre Révérence. Nous sommes très heureux que votre Révérence
soit arrivée en bonne santé et que tout aille si bien là-bas, ainsi que pour le
seigneur Nonce. J'espère que Dieu veillera sur sa famille. Ici les pauvres vont
bien et sont bien unis. Je tâcherai de terminer promptement l'affaire, comme
Votre Révérence me l'a commandé, bien que jusqu'à présent ceux qui sont
attendus ne soient pas arrivés.
28 Plus
politique que spirituel, plus ascète que mystique, Doria, le banquier Génois,
fit sa profession chez les déchaux à 38 ans. Provincial en 1584; vicaire général
en 1588, chef universel de tout l'Ordre, avec six conseillers, c'est la
Consulta dont Jean de la Croix est premier conseiller et premier définiteur.
Jean s'opposera à lui quand il modifiera les Constitutions thérésiennes. Pour
cela, Doria le persécutera.
Au sujet
de la réception à Gênes29 de jeunes gens ignorant la grammaire, les Pères
disent qu'il importe peu de ne pas la savoir, pourvu qu'ils entendent le latin
avec la suffisance que demande le Concile, en sorte qu'ils sachent bien
construire, et que si avec cela seulement on les ordonne là-bas, il semble
qu'on pourra les recevoir. Mais si les Ordinaires de là-bas ne s'en contentent
pas, il ne semble pas alors qu'il y ait la suffisance nécessaire exigée par le
Concile ; et que ce serait difficile de devoir les faire venir par ici pour les
ordonner ou les instruire ; et, à la vérité, nos Pères ne voudraient pas que
passent par ici beaucoup d'Italiens.
Les
lettres iront au P. Fr. Nicolas, comme Votre Révérence le dit, que Notre
Seigneur nous la garde, comme Il voit que nous en avons besoin. - De Ségovie et
21 septembre de 89. - Fr. Jean de la +.
29 En
1584, Doria avait fondé à Gênes le premier couvent italien.
19.
À Dona Juana de Pedraza, à Grenade (Autographe).
Jésus soit
en votre âme. Et merci à Lui de ce qu'il m'a fait la grâce de ne pas oublier
les pauvres, comme vous dites, et de ne pas les laisser dans l'ombre, comme
vous le dites ; je serais enragé de penser que vous croyez réellement ce que
vous dites. Car ce serait trop mal de ma part après tant de témoignages que
j'ai reçus de vous lorsque je le méritais moins. Il ne me manquait plus
maintenant que de vous oublier. Considérez ce qui peut se passer en l'âme dans
l'état où vous êtes. Comme vous marchez dans les ténèbres et dans le vide de la
pauvreté spirituelle, vous pensez que tous et tout vous abandonnent; mais ce
n'est pas étonnant, puisqu'il vous semble aussi que Dieu vous ait abandonnée.
Mais en réalité vous n'êtes pas délaissée, et il n'y a aucune nécessité d'en
parler et même je vous dis qu'il n'y a rien à dire et que vous ne sauriez rien
dire et ne trouverez rien, parce que toutes ces choses ne sont que des soupçons
sans fondement.
Celui qui
ne veut rien d'autre que Dieu, ne marche point dans les ténèbres, même s'il se
voit très à l'obscur et pauvre ; et celui qui ne cherche point l'estime et les
goûts personnels, ni en Dieu ni dans les créatures, et qui n'obéit en rien à sa
volonté propre, n'a pas à trébucher ni à consulter. Vous êtes dans la bonne
voie, laissez-vous conduire et réjouissez-vous. Car qui êtes-vous pour avoir
soin de vous ? Vous auriez un beau résultat. Jamais vous n'avez été dans un
meilleur état que celui auquel vous êtes maintenant, parce que jamais vous
n'avez été si humiliée ni si soumise, jamais vous n'avez fait si peu d'estime
de vous et de toutes les choses du monde ; ni vous ne vous connaissiez si
mauvaise, ni Dieu si bon, ni vous ne serviez Dieu si purement et avec un esprit
si désintéressé, comme vous le faites à présent, ni non plus vous n'allez à
travers les imperfections de votre volonté et de votre intérêt comme sans doute
vous aviez l'habitude.
Que
voulez-vous donc ? Quelle existence ou quelle façon d'agir imaginez-vous en
cette vie? Que croyez-vous que ce soit que servir Dieu, sinon ne pas faire le
mal, en gardant ses commandements et aller en ses affaires autant que nous le
pourrons ? Puisque vous avez cela, qu'avez-vous besoin d'autres connaissances
ou d'autres lumières ou d'autres sucs d'ici ou de là, où ordinairement ne
manquent jamais les pierres d'achoppement et les périls pour l'âme, qui par ses
compréhensions et appétits se trompe et se leurre et ses propres puissances la
font errer? Et ainsi c'est un grand don de Dieu quand il les obscurcit et rend
l'âme si pauvre qu'elle ne puisse errer par elles. Si en cela on ne commet
point d'erreur, qu'y a-t-il à désirer, que d'aller par le chemin uni de la loi
de Dieu et de l'Église, et de vivre seulement en vraie et obscure foi, en
espérance certaine et charité entière, et ainsi d'attendre nos biens en l'autre
vie, vivant ici-bas comme des pèlerins, des pauvres, des exilés, des orphelins,
dans la sécheresse, sans chemin et sans rien, espérant tout de l'autre vie?
Réjouissez-vous
et ayez confiance en Dieu, qui vous a donné des signes, montrant que vous pouvez
très bien et même devez le faire ; autrement ce ne sera pas surprenant si Dieu
s'indigne en vous voyant si sotte, puisqu'Il vous conduit par ce qui convient
le mieux, et qu'il vous a mise en un état si sûr. Ne désirez rien d'autre que
cette manière, et pacifiez votre âme, qui est bonne ainsi, et communiez comme
d'habitude. La confession, quand vous aurez quelque chose de précis et il n'est
pas nécessaire que vous en parliez par ailleurs. Quand quelque chose vous
tracassera écrivez-le moi ; et écrivez-moi vite, et plus souvent, par
l'intermédiaire de D. Ana30, quand vous ne le pourrez par les religieuses.
Je me suis
trouvé un peu mal ; je me porte bien maintenant ; mais Fr. Jean Évangéliste est
malade. Recommandez-le à Dieu, et moi aussi, ma fille dans le Seigneur. De
Ségovie et 12 octobre de 1589. Frère Jean de la +.
Adresse :
À dona Juana de Pedraza, en la maison de l'archidiacre de Grenade, en face du
Collège des Abades.
30 Dona
Ana de Penalosa, qui a demandé à Jean d'écrire le Commentaire de la Vive
Flamme.
20. À une
carmélite qui souffrait de scrupules (Autographe)
[date
incertaine]
Jésus
Marie.
En ces
jours-ci employez-vous intérieurement au désir de la venue de l'Esprit Saint,
et en la Pâque31 et après, à sa continuelle présence ; et que le soin et
l'estime de cette présence soient si grands que vous ne fassiez pas cas d'autre
chose, que vous n'y jetiez pas les yeux, soit peines ou autres souvenirs
pénibles. Et tous ces jours, y eût-il des fautes en la maison, passez outre
pour l'amour de l'Esprit Saint et pour ce qui est dû à la paix et à la quiétude
de l'âme dans laquelle il lui plaît de demeurer.
31 La Pâque d'été, c'est-à-dire la Pentecôte.
Si vous
pouviez en finir avec vos scrupules, il serait, à mon avis, préférable pour
votre paix de ne pas vous confesser ces jours-ci ; mais quand vous le ferez,
que ce soit de cette manière:
Concernant
les attentions intérieures et pensées, qu'elles portent soit sur des jugements,
soit sur des objets ou représentations désordonnées et tous autres mouvements
qui arrivent sans que l'âme y consente ni les admette, et sans qu'elle veuille
s'y arrêter avec advertance32, ne les confessez pas, n'en faites pas cas, ne
vous en souciez pas, car il est préférable de les oublier quelle que soit la
peine qu'ils donnent à l'âme. Tout au plus pourrez-vous dire d'une manière
générale l'omission ou le relâchement qu'il y aurait peut-être eu par rapport à
la pureté et à la perfection que vous devez avoir dans les puissances
intérieures : mémoire, entendement et volonté.
32
Attention que le pécheur porte à son péché.
Concernant
les paroles, le verbiage et le peu de circonspection peut-être apporté pour
parler selon la vérité et la rectitude et la nécessité et la pureté
d'intention.
Concernant
les oeuvres, le manque de finalité droite et unique qui est Dieu seul, sans
aucune autre considération. Et vous confessant de cette manière, vous pouvez
être satisfaite, sans confesser rien d'autre en particulier, quelque guerre
qu'on vous fît. Vous communierez pour cette Pâques outre les jours habituels.
Quand il se présentera quelque insipidité ou dégoût, souvenez-vous de Christ
crucifié et taisez-vous.
Vivez en
foi et espérance, bien que ce soit dans l'obscurité vu qu'en ces ténèbres Dieu
protège l'âme. Jetez votre souci en Dieu car Il a souci de vous ; Il ne vous
oubliera pas. Ne pensez pas qu'Il vous laisse seule, ce serait Lui faire
injure.
Lisez,
priez, réjouissez-vous en Dieu, votre bien et votre salut; qu'il vous le donne
et le conserve tout entier, jusqu'au jour de l'éternité. Amen. - Fr. Jean de la
+.
21. À la
M. Marie de Jésus, prieure des déchaussées de Cordoue (Autographe)
Jésus soit
en votre âme, ma fille en Christ. La cause pour laquelle je ne vous ai point
écrit tout le temps que vous me dites, doit être attribuée plus à la distance
comme l'est celle de Ségovie, qu'au peu de volonté, car elle est toujours la
même et j'espère en Dieu qu'elle le sera. J'ai compassion de vos maux.
Quant au
temporel de cette maison, je ne voudrais pas que vous en ayez tant de
sollicitude, car il arrivera que Dieu l'aura en oubli et vous souffrirez une
grande nécessité temporelle et spirituelle, parce que c'est notre sollicitude
qui nous contraint. Jetez, fille, votre souci en Dieu et il vous nourrira,
celui qui donne et qui veut donner le plus, ne peut manquer dans le moins.
Veillez à ne pas manquer du désir de ce qui manque et d'être pauvre, car à la
même heure vous manquera l'esprit et vous vous relâcherez dans les vertus. Que
si avant vous désiriez être pauvre, maintenant que vous êtes supérieure vous
devez le désirer et aimer beaucoup plus ; car la maison, vous devez la
gouverner et la pourvoir plus avec vertus et vifs désirs du ciel qu'avec
sollicitudes et projets du temporel et de la terre ; car nous dit le Seigneur
que ni de la nourriture ni du vêtement ni du jour de demain nous ne nous
souvenions (MT 6,25). Ce que vous devez faire c'est de vous efforcer
d'amener votre âme et celles de vos religieuses en toute perfection et religion
unies avec Dieu, oublieuses de toute créature et de leur considération,
devenues toutes en Dieu et joyeuses en Lui seul, et moi, je vous garantis tout
le reste; mais penser que désormais les autres maisons vous donneront quelque
chose, alors que vous êtes en un si bon lieu comme celui-ci et que vous recevez
de si bonnes religieuses, je le tiens pour difficile ; cependant si j'en vois
la moindre possibilité, je ne manquerai pas de faire ce que je pourrai.
Je
souhaite à la mère Sous-Prieure beaucoup de consolation. J'espère dans le
Seigneur que cela lui arrivera si elle s'anime à porter son pèlerinage et son
exil en amour pour lui. Je lui écris ici. À mes filles Madeleine, Saint-Gabriel
et Marie de Saint-Paul, Marie de la Visitation, Saint-François et toutes,
beaucoup de mes salutations en notre Bien, qu'il soit toujours en votre esprit,
ma fille. Amen. - De Madrid et 20 juin de 1590. - Fr. Jean de la +.
Bientôt
vous me verrez à Ségovie à ce que je crois.
22. À la
M. Éléonore de Saint-Gabriel, à Cordoue (Autographe)
Jésus soit
en votre âme ma fille en Christ. Avec votre lettre j'ai compati à votre peine
et j'en suis attristé pour le dommage qu'elle peut vous faire à l'esprit et
même à la santé. Cependant sachez qu'il ne me paraît pas à moi y avoir sujet à
une peine pareille, car pour ce qui est de notre Père je ne lui vois aucun
sujet de fâcherie à votre égard, ni même le souvenir d'une telle chose; et en
eût-il, votre repentir actuel le lui aurait fait oublier, et s'il en restait
quelque chose, je prendrai volontiers soin d'en parler. N'ayez aucune peine et
n'y attachez pas d'importance, car il n'y a pas de quoi. En réalité je suis
persuadé que c'est une tentation du démon, qui vous le rappelle à la mémoire,
pour que ce qui devrait être occupé en Dieu soit occupé en cela. Ayez courage,
ma fille, et donnez beaucoup à l'oraison, oubliant ceci et le reste, puisque
après tout nous n'avons pas d'autre bien ni appui ni conseil sinon
celui-là33... De Madrid et juillet...
Adresse :
À la M. Éléonore de Saint-Gabriel, supérieure des carmélites déchaussées de
Cordoba.
33 Nous ne
pouvons traduire les quelques lignes suivantes, le texte ayant été découpé pour
le mettre dans un reliquaire.
23. À une
dirigée
[date
incertaine]
Avez-vous
vu, fille, qu'il est bon de n'avoir point d'argent, qui nous vole et nous
trouble, et que les trésors de l'âme, eux aussi soient cachés et en paix, au
point même que nous les ignorions et que nous ne les apercevions même pas
nous-mêmes? Car il n'y a pire larron que celui qui est à l'intérieur de la
maison. Que Dieu nous délivre de nous-mêmes. Qu'il nous donne ce qui lui plaira
et que jamais Il ne nous le montre, jusqu'à ce qu'il le veuille. Car, enfin,
celui qui thésaurise par amour, thésaurise pour un autre, et il est bon que
celui-ci le garde et en jouisse, puisque tout est pour lui ; et il est bon que
nous autres, nous ne le voyions de nos yeux, ni n'en jouissions, de peur que
nous ne déflorions la joie que Dieu trouve dans l'humilité et le dénuement de
notre coeur et le mépris, pour Lui, des choses du monde.
C'est un
trésor bien manifeste et de grande joie, de voir que l'âme cherche à lui faire
manifestement plaisir, sans s'occuper des fous de ce monde qui ne savent rien
garder pour plus tard.
Les messes
seront dites et j'irai de bon coeur, si on ne m'avise pas. Dieu vous garde. -
Fr. Jean de la Croix.
24. Au P.
Jean de Sainte-Anne (fragment)
[Ségovie,
date incertaine]
Si en un
temps, mon frère, quelqu'un voulait vous persuader, qu'il soit prélat ou non,
une doctrine plus large et plus légère, ne la croyez pas ni ne l'embrassez,
même s'il la confirmait par des miracles ; mais plutôt pénitence et encore
pénitence et détachement de toutes choses ; et si vous voulez parvenir à
posséder Christ, ne le cherchez jamais sans la croix.
25.
Critique et avis que le bienheureux Père donna sur l'esprit et la manière de
procéder en l'oraison d'une religieuse de notre Ordre, les voici.
En ce mode
affectif que pratique cette âme il semble qu'il y ait cinq défauts qui
empêchent de le juger comme d'un esprit véritable:
Le
premier, qu'elle paraît se conduire en grande gourmandise spirituelle de
propriété, et l'esprit véritable se conduit toujours en grand dénuement dans
l'appétit.
Le second,
qu'elle a trop de confiance et trop peu de méfiance d'errer intérieurement,
sans laquelle ne va jamais l'esprit de Dieu pour garder l'âme du mal, comme dit
le Sage.
Le
troisième, il semble qu'elle ait envie de persuader que ce qu'elle reçoit est
bon et fort important; ce qui n'est pas du véritable esprit, car au contraire
il désire que l'on fasse peu de cas de lui et qu'on le méprise, comme il le
fait lui-même.
Le
quatrième et principal, dans la manière dont l'âme se conduit on ne trouve pas
les effets de l'humilité ; quand les grâces sont véritables, comme elle le
prétend ici, ordinairement elles ne se communiquent jamais à l'âme sans d'abord
l'anéantir, l'annihiler dans l'abaissement intérieur de l'humilité. Si cette
âme ressentait ces effets, elle ne manquerait pas d'en noter quelque chose ici,
elle en dirait même beaucoup, car ces effets d'humilité sont les premiers que
l'âme pense à dire et à estimer. ils opèrent d'ailleurs si puissamment qu'elle
ne peut les dissimuler. Bien que ces effets n'apparaissent pas aussi notables
dans toutes les connaissances qui viennent de Dieu, cependant ils ne font
jamais défaut en celles que cette âme appelle ici union. Quoniam antequam exaltetur anima
humiliatur (PR 18,12), et: Bonum mihi, quia humiliasti me (PS 118,71)34.
Le
cinquième, est que le style et le langage employés ici ne correspondent pas à
l'esprit dont elle se prétend animée ; car ce même esprit enseigne un style
plus simple et sans affectations ni exagérations, comme le comporte celui-ci;
et tout ce qu'elle prétend: « qu'elle a dit à Dieu » et « que Dieu lui a dit »,
tout cela paraît n'être qu'extravagance.
Ce que je
conseillerais, c'est de ne pas commander ni de permettre à cette religieuse
d'écrire quoi que ce soit de tout ceci ; que le confesseur ne se montre pas
disposé à l'écouter de bon gré, si ce n'est pour abaisser et mépriser ce
qu'elle lui dira; qu'on l'éprouve dans la pratique des vertus, sèchement,
spécialement dans le mépris, l'humilité et l'obéissance. Au son que rendra
cette âme sous cette touche, on verra la douceur que tant de faveurs ont dû
produire en elle, et les épreuves doivent être de bonnes épreuves, car il n'y a
pas de démon qui, pour son honneur, ne souffre quelque chose.
34 Avant
d'être élevé, l'âme est humiliée. — C'est un bien pour moi que d'être humilié.
26. À la
M. Anne de Jésus à Ségovie
Jésus soit
en votre âme. Je vous remercie beaucoup de ce que vous m'avez écrit, ce dont je
me tiens bien plus obligé envers vous que je ne le faisais. Les choses ne sont
pas arrivées comme vous le désiriez35, ce devrait être plutôt un sujet de
consolation et de beaucoup d'actions de grâces à Dieu, puisque Sa Majesté l'a
ordonné ainsi, c'est ce qui convient le mieux à tous. il ne nous reste qu'à y
appliquer notre volonté pour que, comme il est vraiment, cela paraisse ainsi.
Parce que les choses qui nous déplaisent, pour bonnes et convenables qu'elles
soient, nous paraissent mauvaises et défavorables, or il est évident que
celle-ci n'est point mauvaise ni pour moi ni pour personne; car pour moi c'est
un grand bonheur puisque avec l'aide de Dieu, librement et sans charge d'âmes,
je puis, si je veux, jouir de la paix, de la solitude et du fruit délectable de
l'oubli de moi-même et de toutes choses, et quant aux autres cela leur sera
encore utile si je suis éloigné d'eux, car ainsi ils seront délivrés des fautes
qu'ils auraient commises à cause de ma misère.
Ce que je
vous demande, fille, est de demander au Seigneur que de toutes manières il
achève de me faire cette grâce, car je crains encore qu'on ne m'envoie à
Ségovie et que je ne sois point entièrement libre de toutes choses, bien sur
autant que je le pourrai, je tâcherai de me libérer aussi de cela. Si cela ne
pouvait être, néanmoins la mère Anne de Jésus ne sera pas délivrée de mes
mains, comme elle le pense ; d'où vient qu'elle ne mourra point désolée de ce
que, comme elle pense, l'occasion lui manquera d'acquérir une grande sainteté.
Mais soit que je m'en aille, soit que je demeure ici, en quelque lieu qu'on
m'envoie et en quelque condition que je sois, je ne vous oublierai point ni ne
vous tiendrai pas quitte de tout compte comme vous dites, car je désire pour de
vrai votre bien pour toujours.
En
attendant que Dieu nous en fasse jouir dans le ciel, exercez-vous avec persévérance
en l'exercice des vertus de mortification et de patience, désirant vous rendre
par la souffrance semblable en quelque sorte à notre grand Dieu humilié et
crucifié ; car cette vie, si elle n'est pas pour l'imiter, n'est pas bonne. Que
Sa Majesté conserve et augmente en vous son amour, comme en sa sainte aimée. -
De Madrid et le 6 juillet de 1591. - Fr. Jean de la +.
35 Au
chapitre de Madrid de 1591, on s'attendait à voir confier un poste important à
Jean. Pour s'être opposé à Doria, il fut envoyé comme simple religieux au
désert de la Penuela, et persécuté.
27. À la
M. Marie de l'Incarnation, à Ségovie36
[Madrid, 6
juillet 1591]
... Pour
ce qui me concerne, fille, ne vous mettez point en peine car cela ne m'en fait
aucune à moi. Mais ce qui me peine beaucoup est que l'on rejette la faute sur
qui est innocent ; car ces choses, ce ne sont pas les hommes qui les font, mais
Dieu, qui sait ce qui nous convient et dispose tout pour notre bien. Ne pensez
pas autrement, sinon que Dieu dispose tout; et là où il n'y a pas d'amour,
mettez de l'amour et vous recueillerez de l'amour.
36 Elle
est alors prieure. Avant le chapitre de Madrid, elle dit à Jean de la Croix que
peut-être il en sortirait provincial. Il répondit: « On me jettera dans un coin
comme une vieille guenille, comme un vieux chiffon de cuisine ».
28.
À D. Ana del Mercado y Penalosa37
Jésus soit
en votre âme. Quoique je vous ai écrit via Baeza pour vous raconter mon voyage,
je me suis réjoui de ce que le passage de ces deux domestiques du sieur don
Francisco me permette d'écrire ces lignes qui vous parviendront plus sûrement.
Je vous disais que j'avais voulu rester dans ce désert de la Penuela, six
lieues avant Baeza, où je suis arrivé voici bientôt neuf jours. Je m'y trouve
très bien, gloire au Seigneur, et je me porte bien ; car la grande étendue du
désert aide beaucoup l'âme et le corps, quoique l'âme se trouve bien pauvre. Le
Seigneur doit vouloir que l'âme ait aussi son désert spirituel. À la bonne
heure ! comme il lui plaira le mieux, car Sa Majesté sait bien ce que nous
sommes par nous-mêmes. J'ignore combien cela durera car de Baeza le père
Antoine de Jésus me menace de ne me laisser ici que peu de temps. En tous cas,
je me trouve fort bien sans rien savoir, et l'expérience du désert est
admirable.
Ce matin,
nous nous sommes déjà mis à cueillir nos pois chiches et continuerons les
matinées. Un autre jour nous les battrons. Il est beau de manier ces créatures
muettes, c'est bien meilleur que d'être manié par les vivantes. Que Dieu me
donne de m'en tirer bien. Demandez-le-lui, ma fille. Mais tout heureux que je
suis, je ne manquerai pas de m'en aller quand vous le voudrez.
Ayez soin
de votre âme et ne confessez ni les scrupules ni les premiers mouvements, ni
les simples regards sur les choses où l'âme ne veut pas s'arrêter; faites
attention à votre santé et ne manquez pas l'oraison chaque fois que vous
pourrez la faire.
Je vous ai
déjà dit dans l'autre (celle-ci dût-elle vous parvenir la première) que vous
pouvez m'écrire par Baeza, parce qu'il y a un courrier, en adressant les
lettres aux Pères déchaussés de là-bas ; je leur ai demandé de me les envoyer.
Au sieur
don Luis et à ma fille dona Inés38, dites mes compliments. Que Dieu vous donne
son esprit, amen, comme je le désire. - De la Penuela et 19 août de 1591. - Fr.
Jean de la +.
37 Ana a
perdu son mari, puis sa fille unique ; elle élève une nièce. Riche et
généreuse, avec son frère, elle a accueilli à Grenade les carmélites conduites
par Anne de Jésus et Jean de la Croix. Dirigée par lui, elle lui demandera
d'écrire le commentaire de la Vive Flamme. Elle fera transférer son corps
d'Ubeda à Ségovie.
38 Don
Luis : le frère d'Ana. Dona Inés : la fille de don Luis et donc la nièce d'Ana
qu'elle élève.
29. À une
personne inconnue
Que Dieu
nous donne une intention droite en toutes choses et fasse que nous n'admettions
pas sciemment de péché : de cette manière quoique les attaques soient
nombreuses et de bien des sortes, vous irez en sécurité et tout contribuera à
votre couronne. Transmettez mes saluts à votre soeur et un grand souvenir dans
le Seigneur à Isabelle de Soria, je me suis étonné de ce qu'elle ne soit pas à
Jaén, puisqu'il y a là un monastère. Que le Seigneur soit en votre âme, ma
fille en Christ. - De La Penuela et 22 août de 1591. -Fr. Jean de la +.
30. À la
M. Ana de San Alberto, prieure de Caravaca
[La
Penuela, 1591]
Vous
savez, fille, les épreuves que nous souffrons actuellement. Dieu le permet pour
la gloire de ses élus. Dans le silence et l'espérance sera notre force (IS
30,15). Dieu vous garde et vous fasse sainte. Recommandez-moi à Dieu.
31. À une
religieuse de Ségovie
[date
imprécise de ces mois]
Aimez
beaucoup ceux qui vous contredisent et ne vous aiment pas, car en cela naît
l'amour dans le coeur où il est absent; comme Dieu fait avec nous, qui nous
aime pour que nous l'aimions grâce à l'amour qu'il a pour nous.
32. Au P.
Jean de Sainte-Anne [La Penuela, 1591.]