Le
XVe siècle fut italien, les XVIIe, XVIIIe et XIXe seront français, le XVIe est
espagnol. En Europe, l'Espagne alors domine à tous points de vue :
scientifique, technique, médical, littéraire, philosophique, spirituel41.
L'Université
de Salamanque où Jean fut pendant quatre années est la première d'Europe: c'est
le siècle d'or. La poésie culmine avec Boscan, Garcilaso, Luis de Leon... Or,
celle de Jean de la Croix, en dépit de son étendue modeste, moins de mille
vers, les dépasse par sa densité, sa beauté, sa hauteur, et la variété des
strophes, des rimes et des vers : poèmes et chansons, couplets et gloses,
romances. Richesse dans la simplicité dont seul un hispaniste averti peut
apprécier la qualité qui vient du concours du poète, du théologien et du
mystique.
À
Medina del Campo, à Salamanque, Jean s'est appliqué aux exercices littéraires
et poétiques car dès les premières compositions que nous connaissions, celles
d'Avila, il maîtrise parfaitement la technique.
Mais
à Tolède, dans cet infâme placard qui lui servait de prison, privé de tout, à
l'obscur, ravagé par les tortures physiques et morales, abandonné de tous, son
contact intime avec Dieu seul décuple ses dons. Jaillissent alors spontanément
du poète-né, échos de son union, la Nuit, le Cantique... Il les chante, avant
de pouvoir les écrire dans le dépouillement qui fait les écrits sublimes42.
À
peine évadé, il les dit43, il les chante aux carmélites qui le cachent.
Transportées par une richesse qui les concerne et les dépasse, elles les copient,
les diffusent, les connaissent par coeur, les chantent à leur tour. Bien avant
les commentaires, les billets ou les lettres, les poésies ont sur les
carmélites grande et peut-être plus profonde influence.
Les
Romances expriment avec justesse la Révélation de la Bible vécue par Jean de la
Croix, les autres poèmes traduisent une intime expérience personnelle.
Jean
de la Croix connaît les grands classiques, il est aussi de son temps. Au poème
de la Vive Flamme, écrit pour Ana de Penalosa, il dit imiter les compositions
de Boscan qui en fait sont de Garcilaso dans l'édition de Boscan. Plusieurs
poésies comme les gloses (1, 2, 7 à 11) sont composées très librement sur des
airs profanes ou même imitent des poésies profanes tournées a lo divino, en une
radicale originalité qu'il n'a pas recherchée. Mais la source omniprésente,
c'est l'Écriture divine, méditée, vécue. Les références à la mythologie,
fréquentes chez d'autres, sont ici insignifiantes44.
Jean
de la Croix n'est pas avare d'images, de comparaisons, de symboles : la Nuit,
la Montagne, la Flamme. Dans le Cantique spirituel, inspiré du Cantique des
Cantiques, biblique, on est submergé par leur nombre, étonné de leur audace,
surpris de la facilité avec laquelle il passe de l'un à l'autre.
Le
Pastoureau (10) rappelle le Christ en croix, ce croquis fait à la plume qui
étonne les spécialistes et inspire les peintres.
Les
trois poèmes majeurs pour lesquels Jean de la Croix a fait des commentaires
émergent par leur excellence, et des trois, le poème de la Nuit est considéré
comme le chef-d'oeuvre.
Nombreux
sont ceux qui ont essayé de traduire ces poèmes. Paul Valéry tombant par hasard
sur la traduction du P. Cyprien est tellement séduit qu'il prononce ces vers
pour les entendre chanter d'eux-mêmes, qu'il les redit et les répète et les
édite45 en proposant d'emblée le P. Cyprien comme « l'un des plus parfaits
poètes de France ». Valéry est aussi saisi par le souffle mystérieux et
puissant qui vient de Jean de la Croix et que Cyprien a su transmettre. Nous n'avons
nullement la prétention de vouloir rivaliser en traduisant les poèmes
sanjuanistes en poésie, en remplaçant une musique par une musique différente.
C'est un exercice périlleux qui ne va pas sans fausser le sens qui pour nous
est prioritaire.
40 Pour la poésie, on consultera avec profit
: Dâmaso Alonso, La poesia de San Juan de la Cruz. Desde esta ladera, Madrid,
Aguilar, 1966. Et Bernard Sesé, Jean de la Croix, poésies complètes, Paris,
José Corti, 1993.
41
Cf. Joseph Pérez, L'Espagne du XVIe siècle, Armand Colin, 1973. Exemples : les
voies de communication sont remarquables, l'Université de Salamanque adopte
l'hypothèse de Copernic en 1580, la notoriété de trois médecins, en particulier
de Gomez Pereira, passe les frontières, l'oeuvre de Plotin se trouve dans les
Universités et les grands ordres religieux en la première édition de 1492 de la
traduction par Marsille Ficin, le nombre des contemporains de Jean de la Croix
canonisés est significatif.
42
Comme le Mémorial ou le Mystère de Jésus de Pascal.
43
Decir, mot le plus fréquent chez lui : if, 4553, avant Dieu: 4522.
44
Il appelle le rossignol philomèle (CSB 39), il évoque le basilic (CSB 11), les
nymphes (CSB 18), le phénix (P 4, 22), les sirènes (CSB 30).
45
Les cantiques spirituels de saint Jean de la Croix... Paris, Louis Rouart et
Fils, 1941.
Poésies
1
LES
POESIES
I
Nuit
Par une nuit obscure
Ardente d'un amour plein d'angoisses,
Oh! l'heureuse fortune!
Je sortis sans être vue,
Ma maison désormais en repos.
A l'obscur et en assurance,
Par l'échelle secrète, déguisée,
Oh! l'heureuse fortune!
A l'obscur et en cachette,
Ma maison désormais en repos.
Au sein de la nuit bénie,
En secret - car nul ne me voyait,
Ni moi je ne voyais rien -
Sans autre lueur ni guide
Hormis celle qui brûlait en mon coeur.
Et celle-ci me guidait,
Plus sûre que celle du midi,
Où Celui-là m'attendait
Que je connaissais déjà:
Sans que nul en ce lieu ne parût.
O nuit! toi qui m'as guidée,
O nuit! plus que l'aurore aimable,
O nuit! toi qui as uni
L'Aimé avec son Aimée,
L'Aimée en son Aimé transformée.
II CANTIQUES ENTRE L'ÂME ET L'ÉPOUX
ÉPOUSE
1.Où
t'es-tu caché,
Aimé,
et m'as laissée dans le gémissement ?
Comme
le cerf tu as fui,
m'ayant
blessée ;
après
toi je sortis en clamant, et tu étais parti.
2.
Pâtres, qui
vous en irez
là-bas
par les bergeries vers le sommet,
si
d'aventure vous voyez
celui
que moi j'aime le plus,
dites-lui
que je suis malade, souffre et meurs.
3.
Cherchant
mes amours
j'irai
par ces monts et ces rivages ;
ni
ne cueillerai les fleurs,
ni
ne craindrai les fauves,
et
passerai les forts et les frontières.
4.
Ô forêts et
fourrés épais
plantés
par la main de l'Aimé ;
ô
pâturage de verdures
de
fleurs émaillé,
dites
s'il est passé par vous !
5.
En répandant
mille grâces
il
est passé par ces bois touffus en hâte,
et,
les regardant,
avec
sa seule figure
il
les laissa vêtus de beauté.
6.
Hélas ! qui
pourra me guérir ?
Achève
de te livrer enfin pour de vrai,
ne
veuille plus m'envoyer
désormais
d'autres messagers,
qui
ne savent me dire ce que je veux.
7.
Et tous ceux
qui s'attachent à toi
de
toi me rapportent mille grâces,
et
tous davantage me blessent,
et
me laisse mourante
un
je ne sais quoi qu'ils balbutient.
8.
Mais comment
persévères-tu,
ô
vie ! en ne vivant pas où tu vis
lorsque
tendent à te faire mourir
les
flèches que tu reçois
de
ce que de l'Aimé en toi tu ressens ?
9.
Pourquoi,
puisque tu as blessé
ce
coeur, ne le guéris-tu pas?
Et,
puisque tu l'as dérobé,
pourquoi
le laissas-tu ainsi
et
n'as-tu pas pris le vol que tu volas ?
10.
Éteins mes impatiences,
puisque
personne ne peut y mettre fin ;
et
puissent mes yeux te voir,
puisque
tu es leur lumière,
et
pour toi seul je les veux avoir.
11.
Découvre ta présence,
et
que me tuent ta vue et ta beauté ;
prends
garde que la maladie d'amour
ne
se guérit qu'avec la présence et la personne.
12.
Ô source cristalline,
si
sur tes faces argentées
tu
me laissais voir soudain
les
yeux désirés
que
je porte en mes entrailles dessinés !
13.
Détourne-les, Aimé,
voici
que je m'envole.
ÉPOUX
Reviens,
colombe,
car
le cerf blessé
apparaît
sur le sommet
prenant
l'air de ton vol, et la fraîcheur.
14.
Mon Aimé, les montagnes,
les
vallées solitaires ombreuses,
les
îles étrangères,
les
fleuves tumultueux,
le
sifflement des souffles d'amour ;
15.
la nuit apaisée
proche
des levers de l'aurore,
la
musique silencieuse,
la
solitude sonore,
le
dîner qui récrée et énamoure.
16.
Attrapez-nous les
renards
car
notre vigne est déjà fleurie,
cependant
qu'avec des roses
nous
faisons une pigne,
et
que personne ne paraisse sur la montagne.
17.
Arrête, bise de mort.
Viens,
auster, qui réveilles les amours ;
souffle
par mon jardin
et
courent ses parfums
et
l'Aimé se rassasiera parmi les fleurs.
18.
Ô nymphes de Judée,
tandis
que parmi les fleurs et les rosiers
l'ambre
donne son parfum,
demeurez
dans les faubourgs
et
veuillez ne point toucher nos seuils.
19.
Cache-toi, Chéri,
et
regarde avec ton visage vers les montagnes,
et
ne veuille point le dire ;
mais
regarde les compagnes9
de
celle qui va par des îles étrangères.
9
La poésie porte campanas. Le commentaire dira companas. Le Cantique B corrige.
20.
Oiseaux légers,
lions,
cerfs, daims bondissants,
monts,
vallées, rivages,
ondes,
souffles, ardeurs,
et
craintes des nuits d'insomnies
21.
par les lyres charmeuses
et
le chant des sirènes, je vous conjure
que
cessent vos colères
et
ne touchez pas au mur,
pour
que l'épouse dorme plus sûrement.
22.
L'épouse a pénétré
dans
le jardin charmeur désiré,
et
délicieusement elle repose
le
cou appuyé
sur
les doux bras de l'Aimé.
23.
Sous le pommier
là
avec moi tu fus fiancée ;
là
je te donnai la main
et
tu fus restaurée
là
où ta mère avait été violée.
24.
Notre lit fleuri
de
cavernes de lions entouré,
de
pourpre tendu,
de
paix édifié,
de
mille écus d'or couronné.
25.
À la quête de ta trace
les
jeunes filles courent sur le chemin
sous
la touche de l'étincelle,
du
vin aromatisé ;
émissions
d'un baume divin.
26.
Dans le cellier intime
de
mon Aimé j'ai bu, et quand je sortis
par
toute cette plaine
chose
ne savais plus
et
je perdis le troupeau qu'avant je suivais.
27.
Là il me donna son
coeur,
là
il m'enseigna une science très savoureuse,
et
à lui je me donnai vraiment
moi,
sans rien garder ;
là
je lui promis d'être son épouse.
28.
Mon âme s'est employée
et
tout mon bien à son service.
Je
ne garde plus de troupeau
ni
n'ai plus d'autre office,
car
désormais seulement d'aimer est mon exercice.
29.
Ainsi donc si au pré
public
de
ce jour on ne me voit ni ne me trouve,
dites
que je me suis perdue;
et
qu'allant énamourée,
je
me suis faite perdante, et je fus gagnante.
30.
De fleurs et d'émeraudes
dans
les fraîches matinées cueillies
nous
ferons les guirlandes
en
ton amour fleuries
et
avec un de mes cheveux entrelacées.
31.
En ce seul cheveu
que
sur mon cou tu as observé voler,
tu
le regardas sur mon cou
et
en lui tu restas pris,
et
à l'un de mes yeux tu te blessas.
32.
Quand tu me regardais
ta
grâce en moi tes yeux imprimaient ;
pour
cela tu me chérissais,
et
en cela les miens méritaient
d'adorer
ce qu'en toi ils voyaient.
33.
Ne me méprise pas,
car,
si tu m'as trouvé le teint brun,
maintenant
tu peux bien me regarder
depuis
que tu me regardas,
car
grâce et beauté en moi tu as laissées.
34.
La blanche colombe
à
l'arche avec le rameau est revenue ;
et
enfin la tourterelle
le
compagnon désiré
sur
les rives verdoyantes elle l'a trouvé.
35.
En solitude elle vivait,
et
en solitude elle a déjà placé son nid,
et
en solitude la guide
tout
seul son amoureux,
lui
aussi en solitude d'amour blessé.
36.
Réjouissons-nous, Aimé,
et
allons nous voir en ta beauté
au
mont et à la colline,
où
jaillit l'eau pure ;
entrons
plus avant dans l'épaisseur.
37.
Et bientôt aux hautes
cavernes
de la pierre nous irons,
qui
sont bien cachées ;
et
là nous entrerons
et
nous goûterons le moût des grenades.
38.
Là tu me montrerais
ce
que mon âme désirait,
et
bientôt me donnerais
là,
toi, ma vie,
cela
que tu me donnas l'autre jour :
39.
le souffle de l'air,
le
chant de la douce philomèle,
le
bocage et son enchantement
en
la nuit sereine,
avec
la flamme qui consume et ne donne pas de peine.
40.
Personne ne regardait...
Aminadab
désormais ne se montrait plus ;
et
les assiégeants s'apaisaient,
et
la cavalerie
à
la vue des eaux redescendait.
III COUPLETS QUE CHANTE L'ÂME
EN
L'INTIME UNION EN DIEU, SON ÉPOUX BIEN-AIMÉ.
1.
Ô vive
flamme d'amour,
qui
tendrement blesses
de
mon âme dans le centre le plus profond
car
désormais tu n'es plus cruelle,
achève
si tu veux,
brise
la toile de cette douce rencontre.
2.
Ô cautère
délectable !
Ô
savoureuse plaie !
Ô
douce main, ô touche délicate
qui
sent la vie éternelle
et
paie toute dette;
en
tuant, la mort tu l'as changée en vie.
3.
Ô flambeaux
de feu
dans
les splendeurs de qui
les
profondes cavernes du sens,
qui
était obscur et aveugle
avec
de singulières excellences
chaleur
et lumière
ensemble
donnent à son bien-aimé.
4.
Combien doux
et amoureux
t'éveilles-tu
dans mon sein
où,
secrètement seul tu demeures
et
en ton souffle savoureux
riche
de bien et de gloire
combien
délicatement tu m'énamoures !
IV
Couplets du même faits après une extase de haute contemplation
J'entrai où
je ne sus,
et
restai sans savoir,
toute
science transcendant.
1.
Moi je ne sus où j'entrais,
mais,
quand je me vis là, (5)
sans
savoir où je me trouvais,
de
grandes choses je compris ;
je
ne dirai pas ce que je sentis55,
car
je demeurai sans savoir
toute
science transcendant56. (10)
2.
De paix et de piété
c'était
la science parfaite,
en
profonde solitude,
connue
directement;
c'était
chose si secrète, (15)
que
je restai balbutiant,
toute
science transcendant.
3.
J'étais si ravi,
si
absorbé et transporté,
que
mon sens se trouva
de
tout sentir privé (20)
et
l'esprit doté
d'un
entendre n'entendant pas,
toute
science transcendant.
4.
Celui qui arrive là pour de vrai (25)
à
soi-même défaille ;
tout
ce qu'il savait avant
lui
paraît très bas,
et
sa science croît d'autant plus,
qu'il
demeure sans savoir, (30)
toute
science transcendant.
5.
Plus haut il s'élève,
et
moins il comprenait,
ce
qu'est la nuée ténébreuse57
qui
la nuit éclairait ; (35)
pour
cela celui qui la savait
reste
toujours sans savoir,
toute
science transcendant.
6.
Ce savoir ne sachant pas
est
d'un si haut pouvoir, (40)
que
les sages argumentant
jamais
ne le peuvent surpasser,
car
leur savoir n'atteint pas
au
non entendre en entendant,
toute
science transcendant. (45)
7.
Et il est de si haute excellence
ce
suprême savoir,
qu'il
n'y a faculté ni science
qui
pourraient s'y mesurer ;
qui
saura se vaincre 50
avec
un non savoir savant,
ira
toujours en transcendant
8.
Et si vous voulez l'ouïr,
cette
science suprême consiste
en
un sublime sentir (55)
de
la divine Essence ;
c'est
l'oeuvre de sa clémence
de
laisser sans entendre,
toute
science transcendant.
55
Sentir, au sens de connaître.
56
Science désigne ici tout savoir, mais plus particulièrement la théologie.
57
(@EX 14,20@).
V.
de l'âme qui peine pour voir Dieu, du même auteur
Je
vis sans vivre en moi
et
de telle manière j'espère
que
je meurs de ne pas mourir.
1.
En moi je ne vis plus,
et
sans Dieu vivre ne puis ; (5)
car
sans lui et sans moi demeurer,
cette
vie que sera-t-elle ?
Mille
morts elle me vaudra,
puisque
ma vie même j'espère,
mourant
de ne pas mourir.(10)
2.
Cette vie que je vis
est
privation de vivre ;
et
ainsi c'est une mort continuelle
jusqu'à
ce que je vive avec toi.
Entends,
mon Dieu, ce que je dis, (15)
que
cette vie je ne la veux pas ;
puisque
je meurs de ne pas mourir.
3.
Étant privée de toi,
quelle
vie puis-je avoir,
sinon
endurer la mort, (20)
la
plus grande que jamais je vis ?
J'ai
pitié de moi,
puisque
je persévère de sorte,
que
je meurs de ne pas mourir.
4.
Le poisson
qui de l'eau sort (25)
n'est
pas tant privé de secours,
puisque
dans la mort qu'il souffre,
la
mort enfin le secourt.
Quelle
mort pourra s'égaler
à
ma pitoyable vie, (30)
puisque,
si plus je vis, plus je meurs ?
5.
Quand je me
crois soulagée
de
te voir dans le Sacrement,
cela
me fait une plus grande affliction
de
ne pouvoir jouir de toi ; (35)
tout
est pour plus de peine
de
ne te voir comme je veux,
et
je meurs de ne pas mourir.
6.
Et si je me réjouis, Seigneur,
avec
l'espérance de te voir, (40)
à
voir que je puis te perdre
se
redouble ma douleur ;
vivant
en tel effroi
et
espérant comme j'espère
je
me meurs de ne pas mourir. (45)
7.
Tire-moi de cette mort,
mon
Dieu, et donne-moi la vie ;
ne
me tiens pas entravée
dans
ce lacet si rigoureux ;
vois
que je peine pour te voir, (50)
et
mon mal est si entier,
que
je meurs de ne pas mourir.
8.
Je pleurerai ma mort désormais
et
me lamenterai sur ma vie
en
tant qu'elle est encombrée (55)
par
mes péchés.
Ô
mon Dieu ! quand sera-ce
quand
donc dirai-je pour de vrai :
je
vis maintenant de ne pas mourir.
VI
chants du même
"A
lo divino"
En quête d'un élan amoureux,
et
ne manquant pas d'espérance,
je
volai si haut, si haut,
que
j'atteignis ce que je chassais.
1.
Pour que je puisse atteindre (5)
à
cet élan divin,
il
me fallut tellement voler
que
je me perde de vue ;
et
pourtant en ce transport
en
mon vol je restai court ; (10)
mais
l'amour fut si haut,
que
j'atteignis ce que je chassais.
2.
Quand plus haut je m'élevais,
ma
vue était éblouie,
et
la plus forte conquête (15)
à
l'obscur se faisait ;
mais,
comme c'était l'élan d'amour,
je
fis un saut à l'aveugle dans le noir,
et
je fus si haut, si haut,
que
j'atteignis ce que je chassais. (20)
3.
D'autant plus haut je parvenais
par
cet élan si élevé,
d'autant
plus bas et accablé
et
abattu je me trouvais ;
je
dis : Nul ne pourra y atteindre ; (25)
et
je m'abaissai tellement, tellement,
que
je fus si haut, si haut,
que
j'atteignis ce que je chassais.
4.
D'une étrange manière
mille
vols je franchis en un seul vol,
car
l'espérance du ciel (30)
obtient
autant qu'elle espère ;
j'espérai
seulement cet élan
et
en espérance ne fus pas déçu,
puisque
je m'en fus si haut, si haut,
que
j'atteignis ce que je chassai. (35)
VII
Autres chants « a lo divino » (du même auteur),
du Christ et de l'âme
1.
Un pastoureau seul est en peine,
étranger
au plaisir et à la satisfaction,
et
en sa pastourelle la pensée fixée,
et
le coeur d'amour bien blessé.
2.
Il ne pleure pas que l'amour l'ait blessé, (5)
car
il n'a pas de peine de se voir ainsi affligé,
bien
qu'en son coeur il soit blessé ;
mais
il pleure de penser qu'il est oublié.
3.
Car seulement de penser qu'il est oublié
de
sa belle pastourelle, en grande peine, (10)
il
se laisse maltraiter en terre étrangère,
le
coeur de l'amour fort blessé.
4.
Et le pastoureau dit: Ah ! malheureux
qui
de mon amour s'est fait absent,
et
ne veut pas jouir de ma présence (15)
et
de mon coeur par son amour tout blessé !
5.
Puis après un long temps il monta
sur
un arbre, ouvrit ses beaux bras,
et
mort il demeura, pendu par eux,
le
coeur d'amour fort blessé. (20)
VIII
Chant de l'âme qui se réjouit de connaître Dieu par foi
Je
connais bien moi la source qui jaillit et coule,
bien
que de nuit.
1.
Cette source éternelle est cachée,
et
pourtant je sais bien moi où elle a sa demeure,
bien
que de nuit. (5)
2.
En cette nuit obscure de cette vie,
je
sais bien moi par foi la source fraîche
bien
que de nuit.
3.
Son origine je ne le sais, car elle n'en a pas,
mais
je sais que toute origine
vient
d'elle (10)
bien
que de nuit.
4.
Je sais qu'il ne peut être chose si belle
et
que cieux et terre s'abreuvent d'elle,
bien
que de nuit.
5.
Je sais bien que de limite
en
elle on ne trouve (15)
et
que personne ne peut la comprendre
bien
que de nuit.
6.
Sa clarté jamais n'est obscurcie
et
je sais que toute lumière d'elle est venue,
bien
que de nuit. (20)
7.
Je sais que ses courants sont si puissants,
qu'enfers,
cieux, ils arrosent, et les nations,
bien
que de nuit.
8.
Le courant qui naît de cette source
je
sais bien qu'il est hautement capable
et
omnipotent, (25)
bien
que de nuit46.
9.
Et le courant qui de ces deux procède,
je
sais qu'aucune des autres47 ne le précède,
bien
que de nuit.
10.
Je sais bien que les trois
en
une seule et unique eau vive (30)
résident,
et que l'une de l'autre découle,
bien
que de nuit.
11.
Cette source éternelle est cachée
en
ce pain vivant pour nous donner vie,
bien
que de nuit. (35)
12.
Ici elle appelle les créatures,
qui
de cette eau s'abreuvent, quoiqu'à l'obscur,
car
c'est de nuit.
13.
Cette source vive que je désire,
en
ce pain de vie je la vois, (40)
bien
que de nuit.
46 Il s'agit du Verbe tout-puissant, deuxième
personne de la Trinité.
47
Des autres sources.
IX
Glose « a lo divino », du même auteur
Pour toute la
beauté
jamais
je ne me perdrai,
mais
pour un je ne sais quoi
qui
se trouve d'aventure.
1.
Saveur d'un bien qui est fini, (5)
le
plus qu'elle peut atteindre
est
de lasser l'appétit
et
de gâter le palais ;
et
ainsi, pour toute douceur
jamais
moi je ne me perdrai, (10)
mais
pour un je ne sais quoi,
qui
se trouve d'aventure.
2.
Le coeur généreux
jamais
n'a cure de s'arrêter
là
où l'on peut passer (15)
sinon
dans le plus difficile ;
rien
ne lui causera satiété
et
sa foi monte tellement,
qu'il
goûte d'un je ne sais quoi
qui
se trouve d'aventure. (20)
3.
Celui qui d'amour tombe malade,
épris
de l'être divin,
a
le goût si changé
qu'à
tous les goûts il défaille ;
comme
celui qui avec la fièvre (25)
se
dégoûte de la nourriture qu'il voit,
et
désire un je ne sais quoi
qui
se trouve d'aventure.
4.
Ne soyez pas surpris de cela
que
le goût demeure tel, (30)
car
la cause du mal
est
étrangère à tout le reste ;
et
ainsi, toute créature
se
voit étrangère,
et
goûte d'un je ne sais quoi (35)
qui
se trouve d'aventure.
5.
Car la volonté étant
par
la Divinité touchée,
ne
peut se trouver payée
qu'avec
la Divinité ; (40)
mais,
sa beauté étant telle
qu'elle
se voit seulement par foi,
elle
la goûte en un je ne sais quoi
qui
se trouve d'aventure.
6.
Or d'un tel amoureux (45)
dites-moi
si vous aurez douleur
qu'il
ne goûte saveur
parmi
tout le créé ;
seul,
sans forme ni figure,
sans
trouver appui ni avoir pied, (50)
goûtant
là un je ne sais quoi
qui
se trouve d'aventure.
7.
Ne pensez pas que l'intérieur,
qui
est de beaucoup plus de valeur,
trouve
joie et allégresse (55)
en
ce qui donne ici saveur ;
mais
au-delà de toute beauté
de
ce qui est et sera et fut
là
goûtant un je ne sais quoi
qui
se trouve d'aventure. (60)
8.
Mieux emploie son soin
qui
veut s'avantager
en
ce qui est à gagner
qu'en
ce qu'il a gagné ;
et
ainsi, pour plus de hauteur, (65)
moi
toujours je m'inclinerai
surtout
à un je ne sais quoi
qui
se trouve d'aventure.
9.
Pour ce qui par le sens
peut
ici-bas se comprendre (70)
et
tout ce qui peut s'entendre,
bien
qu'il soit très élevé
ni
pour grâce ni beauté
moi
jamais je ne me perdrai,
mais
pour un je ne sais quoi (75)
qui
se trouve d'aventure. Fin.
X Glose du même auteur
Sans appui et pourtant appuyé,
vivant
sans lumière et à l'obscur
je
vais tout me consumant.
1.
Mon âme est dégagée
de
toute chose créée (5)
et
au-dessus d'elle élevée,
et
en une savoureuse vie
seulement
à son Dieu attachée.
Par
cela déjà se dira
la
chose que j'estime le plus, (10)
que
mon âme se voit déjà
sans
appui et pourtant appuyée.
2.
Et bien que ténèbres j'endure
en
cette vie mortelle,
mon
mal n'est pas si grand, (15)
car,
si je manque de lumière,
je
possède une vie céleste ;
car
l'amour donne une telle vie,
quand
il est plus aveugle,
qu'il
tient l'âme soumise, (20)
vivant
sans lumière et à l'obscur.
3.
L'amour fait une telle oeuvre
depuis
que je le connus,
que,
s'il y a bien ou mal en moi,
il
donne à tout même saveur, (25)
et
transforme l'âme en soi ;
et
ainsi, en sa flamme savoureuse,
qu'en
moi je sens,
vite,
sans que rien ne reste,
je
vais tout me consumant. (30)
Les Romances
Romance
I
sur l'évangile In principio erat Verbum,
concernant
la Sainte Trinité.
1 Dans le
principe demeurait
le
Verbe, et en Dieu il vivait,
en
qui sa félicité
infinie
il possédait.
Le
Verbe lui-même était Dieu, (5)
puisque
le principe il se disait.
Il
demeurait dans le principe,
et
n'avait pas de principe.
Il
était le principe même ;
pour
cela il n'en avait pas. (10)
Le
Verbe se nomme Fils,
puisqu'il
naissait du principe.
Il
l'a toujours conçu
et
toujours il le concevait.
Il
lui donne toujours sa substance (15)
et
toujours il se la gardait.
Et
ainsi, la gloire du Fils
est
celle qu'en le Père il avait ;
et
toute sa gloire le Père
dans
le Fils possédait. (20)
Comme
l'aimé en l'amoureux
l'un
en l'autre résidait,
et
cet amour qui les unit
convenait
en lui-même
à
l'un et à l'autre (25)
en
égalité et en valeur.
Trois
personnes et un aimé
entre
tous trois il y avait ;
et
un seul amour en elles toutes
et
un seul amoureux les faisait, (30)
et
l'amoureux est l'aimé
en
qui chacun vivait ;
car
l'être que les trois possèdent
chacun
le possédait,
et
chacun d'eux aime (35)
celle
qui possédait cet être.
Cet
être est chacune
et
lui seul les unissait
en
un ineffable noeud
qui
ne saurait se dire. (40)
Pour
cela était infini
l'amour
qui les unissait,
car
un seul amour ont les trois,
que
l'on disait leur essence;
car
l'amour, plus il est un, (45)
plus
amour il se fait.
Romance
II DE LA COMMUNICATION DES TROIS
PERSONNES
2 En cet amour immense
qui
des deux procédait,
des
paroles de grande douceur
le
Père au Fils disait, (50)
de
si profond délice,
que
nul ne les entendait;
seul
le Fils en jouissait,
car
cela le concernait.
Mais
ce qu'on en peut entendre (55)
de
cette manière il le disait:
-
Rien ne me contente, Fils,
hors
de ta compagnie.
Et
si quelque chose me contente,
c'est
en toi que je l'aimerais. (60)
Celui
qui à toi ressemble le plus
à
moi le plus me satisferait ;
et
celui qui ne te ressemble en rien
en
moi rien ne trouverait.
En
toi seul je me suis complu, (65)
ô
vie de ma vie !
Tu
es lumière de ma lumière48.
Tu
es ma sagesse;
figure
de ma substance
en
qui je me complais bien. (70)
À
celui qui t'aimerait, Fils,
moi-même
à lui je me donnerais,
et
l'amour que moi j'ai en toi
celui-là
même en lui je mettrais,
pour
la raison qu'il a aimé (75)
qui
j'aimais tant moi-même.
48
La formule de Plotin « lumière née de la lumière » (f?s ?? f?t??) passe
en l'année 325 dans le Credo : lumen de lumine.
Romance
III DE LA CRÉATION
3 - Une épouse qui t'aime,
mon
Fils, j'aimerais te donner,
qui
par ta valeur mérite
d'avoir
notre compagnie (80)
et
de manger du pain à une seule table
le
même que moi je mangeais,
pour
qu'elle connaisse les biens
que
moi en un tel Fils j'avais,
et
qu'elle se réjouisse avec moi (85)
de
ta grâce et de ta vigueur.
-
Je te remercie beaucoup, Père
-
le Fils lui répondait -.
À
l'épouse que tu me donnerais
moi
ma clarté je lui donnerais, (90)
afin
que par elle, elle voie
tout
ce que mon Père valait,
et
comment l'être que je possède
de
son être je le recevais.
Moi
je l'inclinerais sur mon bras, (95)
et
en ton amour elle s'embraserait,
et
avec un éternel délice
ta
bonté elle exalterait.
Romance
IV SUITE DE LA CREATION
- Ainsi donc soit fait - dit le Père -,
car
ton amour le méritait. (100)
Et
dans cette parole qu'il dit,
le
monde il avait créé ;
palais
pour l'épouse,
fait
en grande sagesse;
qu'en
deux logis, (105)
haut
et bas, il divisait.
Celui
du bas de variétés
infinies
il composait ;
mais
le haut il l'embellissait
d'admirables
pierreries, (110)
pour
que l'épouse connût
l'Époux
qu'elle avait.
Dans
le haut il plaçait
l'angélique
hiérarchie;
mais
la nature humaine (115)
dans
le bas il la mettait,
pour
être en sa composition
chose
de moindre valeur.
Et
bien que l'être et les lieux
de
cette façon il les partageât (120)
cependant
tous sont un seul corps
de
l'épouse dont il parlait;
car
l'amour d'un même Époux
une
seule Épouse les faisait.
Ceux
d'en haut possédaient (125)
l'Époux
en allégresse,
ceux
d'en bas en espérance
de
foi qu'il leur infusait,
en
leur disant qu'en un certain temps
il
les exalterait, (130)
et
que leur bassesse présente
il
la leur élèverait,
de
manière que personne
ne
la mépriserait plus ;
parce
qu'en tout semblable (135)
à
eux lui se ferait,
et
qu'il viendrait avec eux,
et
avec eux demeurerait;
et
que Dieu serait homme,
et
que l'homme serait Dieu, (140)
et
qu'il parlerait avec eux,
mangerait
et boirait;
et
qu'avec eux continuellement
lui-même
resterait
jusqu'à
ce que se consume (145)
ce
siècle qui allait son cours,
qu'alors
ils se réjouiraient ensemble
en
éternelle mélodie ;
car
il était la tête
de
l'épouse qu'il avait, (150)
à
laquelle tous les membres
des
justes il joindrait,
qui
sont le corps de l'épouse ;
que
lui la prendrait
en
ses bras tendrement, (155)
et
là son amour lui donnerait ;
et
qu'ainsi réunis,
au
Père il la conduirait,
où,
du même délice
dont
Dieu jouit elle jouirait ; (160)
car,
comme le Père et le Fils
et
celui qui d'eux procédait
l'un
vit dans l'autre,
ainsi
l'épouse serait,
car
au dedans de Dieu absorbée, (165)
vie
de Dieu elle vivrait.
Romance
V Des Désirs des Saints Pères
5 Avec cette bonne espérance
qui
d'en haut leur venait,
le
chagrin de leurs épreuves
plus
léger se faisait ; (170)
mais
la lenteur de l'espérance
et
le désir qui croissait
de
jouir avec leur Époux
continuellement
les affligeaient.
C'est
pourquoi avec prières, (175)
avec
soupirs et désir véhément,
avec
larmes et gémissements,
ils
le priaient nuit et jour
qu'enfin
il se décidât
à
leur donner sa compagnie. (180)
Les
uns disaient: Oh ! si c'était
en
mon temps l'allégresse!
d'autres
: Achève, Seigneur,
envoie
celui que tu dois envoyer ;
d'autres
: Oh ! si enfin tu déchirais (185)
ces
cieux, et si je voyais
avec
mes yeux que tu descends,
alors
mes pleurs cesseraient !
Arrosez,
nuages d'en haut,
car
la terre le demandait, (190)
et
que s'embrase désormais la terre
qui
des épines nous produisait,
et
qu'elle produise cette fleur
avec
laquelle elle fleurirait.
D'autres
disaient : Oh ! heureux (195)
celui
qui en tel temps vivrait,
qu'il
mériterait de voir Dieu
avec
les yeux qu'il aurait,
et
de le toucher avec ses mains,
et
de marcher en sa compagnie, (200)
et
de jouir des mystères
qu'alors
il promulguera49!
49
Références bibliques : (GN 3,18) ; (EX 4,13) ; (Is 11,1, 45,8,
64,1) ; (1JN 1,11) ; (I P1, 11).
Romance
VI SUITE
En
ces prières et en d'autres
un
long temps était passé ;
mais
dans les dernières années (205)
la
ferveur beaucoup grandissait,
quand
le vieil Siméon
en
désir se consumait,
priant
Dieu qu'il voulût
lui
laisser voir ce jour. (210)
Et
ainsi l'Esprit Saint
au
bon vieillard répondait :
-
Qu'il lui donnait sa parole
que
la mort il ne verrait
avant
qu'il ne vît la vie (215)
qui
d'en haut descendrait,
et
que lui en ses mains mêmes,
Dieu
même il prendrait,
et
le tiendrait en ses bras
et
contre lui l'étreindrait. (220)
Romance
VII SUITE DE L'INCARNATION
7 Dès lors que le temps était venu
où
il convenait que se fît
le
rachat de l'épouse
qui
en rude joug servait,
sous
cette loi (225)
que
Moïse lui avait donnée,
le
Père avec un tendre amour
de
cette manière disait:
-
Tu vois bien, Fils, que ton épouse
à
ton image je l'avais faite, (230)
et
en ce qu'elle te ressemble
avec
toi elle convenait bien ;
mais
elle diffère en la chair,
qu'en
ton être simple il n'y avait.
Dans
les amours parfaites (235)
cette
loi se requérait,
que
se fît semblable
l'amoureux
à qui il aimait,
car
la plus grande ressemblance
plus
de délice contenait ; (240)
qui,
sans doute, en ton épouse
grandement
croîtrait
si
elle te voyait semblable
en
la chair qu'elle avait.
-
Ma volonté est la tienne (245)
-
le Fils lui répondait -
et
la gloire que moi je détiens
est
que ta volonté soit mienne ;
et
à moi convient, Père,
ce
que ton Altesse disait, (250)
car
de cette manière
ta
bonté plus se verrait ;
on
verra ta grande puissance,
justice
et sagesse;
j'irai
le dire au monde (255)
et
lui donnerai connaissance
de
ta beauté et douceur
et
de ta souveraineté.
J'irai
chercher mon épouse,
et
sur moi je prendrai (260)
ses
fatigues et ses épreuves,
où
tant elle pâtissait ;
et
pour qu'elle ait la vie
moi
pour elle je mourrai,
et
la tirant du lac, (265)
à
toi je la rendrai.
Romance
VIII SUITE
Alors il appela un archange
qui
saint Gabriel se nommait,
et
l'envoya à une vierge
qui
s'appelait Marie, (270)
par
le consentement de laquelle
le
mystère s'accomplissait ;
en
elle la Trinité
de
chair revêtait le Verbe ;
et
bien que trois fissent l'oeuvre, (275)
en
un seul elle se faisait ;
et
le Verbe fut incarné
dans
le ventre de Marie.
Et
lui qui avait seulement un Père,
avait
désormais aussi une Mère, (280)
quoique
non comme n'importe laquelle
qui
d'un homme concevrait,
car
des entrailles d'elle
lui
il recevait sa chair ;
pour
cela Fils de Dieu (285)
et
de l'homme il se disait.
#109Romance
IX DE LA NATIVITÉ
Alors
qu'était venu le temps
où
il devait naître,
ainsi
comme un époux
il
sortait de son lit nuptial (290)
étreignant
son épouse,
qu'en
ses bras il tenait ;
lui
que la gracieuse Mère
en
une crèche déposait
entre
des animaux (295)
qu'à
ce moment il y avait là.
Les
hommes disaient des chants,
les
anges une mélodie,
fêtant
les épousailles
qu'entre
les deux il y avait. (300)
Mais
Dieu en sa crèche
alors
pleurait et gémissait ;
c'étaient
les joyaux que l'épouse
aux
épousailles apportait.
Et
la Mère était stupéfaite (305)
d'un
tel échange qu'elle voyait :
les
pleurs de l'homme en Dieu,
et
en l'homme l'allégresse ;
ce
qui à l'un et à l'autre
était
habituellement si étranger. - Fin. (310)
Autre
romance du même d'après « Super Humilia Babylonis »
Au-dessus des courants
qu'à
Babylone je trouvais
là
je m'assis en pleurant,
là
j'arrosais la terre,
me
souvenant de toi, (5)
ô
Sion ! que j'aimais.
Elle
était douce ta mémoire,
et
avec elle plus je pleurais.
Je
laissai les habits de fête,
et
ceux de travail je prenais, (10)
et
je suspendis aux saules verts
la
musique que je portais
la
mettant dans l'espérance
de
ce qu'en toi j'espérais.
Là
me blessa l'amour, (15)
et
le coeur m'arrachait.
Je
lui dis qu'il me tuât,
puisque
de telle sorte il me blessait.
Je
me plongeais dans son feu,
sachant
qu'il m'embrasait, (20)
justifiant
l'oiseau
qui
dans le feu se consumait50.
J'étais
en moi-même mourant,
et
en toi seul je respirais.
En
moi pour toi je me mourais, (25)
et
par toi je ressuscitais,
car
le souvenir de toi
donnait
la vie et l'enlevait.
Je
me mourais de ne pas mourir
et
ma vie me tuait, (30)
car
en se prolongeant
de
ta vue elle me privait.
Ils
se réjouissaient les étrangers
parmi
lesquels j'étais captif.
Je
constatais comment ils ne voyaient pas (35)
que
la joie les trompait.
Ils
me demandaient des chants
de
ceux qu'à Sion je chantais :
-
Chante un hymne de Sion ;
voyons
comme il sonnait. (40)
-
Dites, comment en terre étrangère,
où
pour Sion je pleurais,
moi
je chanterai l'allégresse
qu'en
Sion j'éprouvais ?
je
la mettrais en oubli (45)
si
à l'étranger je me réjouissais.
Qu'elle
s'attache à mon palais
la
langue avec laquelle je parlais,
si
de toi moi j'étais oublieux
en
la terre où je demeurais. (50)
Sion,
pour les verts rameaux
que
Babylone me donnait,
que
de moi s'oublie ma droite,
car
c'est ce qu'en toi le plus j'aimais,
et
si moi je faisais fête (55)
et
sans toi je la festoyais.
Ô
fille de Babylone,
misérable
et infortunée!
Heureux
était
celui
en qui je me confiais, (60)
qui
doit te donner le châtiment
que
de ta main je supportais ;
et
qui réunira ses petits
et
moi, car en toi j'espérais
en
la pierre, qui était le Christ, (65)
pour
lequel moi je te délaissais.
Debetur
soli gloria vera Deo.51
50 Le phénix.
51À
Dieu seul est due la vraie gloire.
12
Chants
de l'âme dans l'intime communication
d'union
d'amour de Dieu
Du même auteur
Ô
vive flamme d'amour,...Voir pages 1184-1185.
13
Letrillas58
1.Du
Verbe divin
la
Vierge enceinte
vient
en chemin ;
si
vous lui concédiez un gîte !
2.
Somme de la perfection59
Oubli
du créé,
mémoire
du Créateur ;
attention
à l'intérieur ;
et
ne cesser d'aimer l'Aimé.
58
Letrilla : composition écrite en vers très courts et souvent mise en musique.
59
Publié tardivement en 1667, attribué à Jean de la Croix. ( - INTRODUCTION AUX
POÉSIES40)
http://ictuswin.com BIBLIA CLERUS - ©1994-2008 A. Bouchez