Le XVe siècle fut italien, les XVIIe, XVIIIe et XIXe seront français, le XVIe est espagnol. En Europe, l'Espagne alors domine à tous points de vue : scientifique, technique, médical, littéraire, philosophique, spirituel41.

 

L'Université de Salamanque où Jean fut pendant quatre années est la première d'Europe: c'est le siècle d'or. La poésie culmine avec Boscan, Garcilaso, Luis de Leon... Or, celle de Jean de la Croix, en dépit de son étendue modeste, moins de mille vers, les dépasse par sa densité, sa beauté, sa hauteur, et la variété des strophes, des rimes et des vers : poèmes et chansons, couplets et gloses, romances. Richesse dans la simplicité dont seul un hispaniste averti peut apprécier la qualité qui vient du concours du poète, du théologien et du mystique.

 

À Medina del Campo, à Salamanque, Jean s'est appliqué aux exercices littéraires et poétiques car dès les premières compositions que nous connaissions, celles d'Avila, il maîtrise parfaitement la technique.

 

Mais à Tolède, dans cet infâme placard qui lui servait de prison, privé de tout, à l'obscur, ravagé par les tortures physiques et morales, abandonné de tous, son contact intime avec Dieu seul décuple ses dons. Jaillissent alors spontanément du poète-né, échos de son union, la Nuit, le Cantique... Il les chante, avant de pouvoir les écrire dans le dépouillement qui fait les écrits sublimes42.

 

À peine évadé, il les dit43, il les chante aux carmélites qui le cachent. Transportées par une richesse qui les concerne et les dépasse, elles les copient, les diffusent, les connaissent par coeur, les chantent à leur tour. Bien avant les commentaires, les billets ou les lettres, les poésies ont sur les carmélites grande et peut-être plus profonde influence.

 

Les Romances expriment avec justesse la Révélation de la Bible vécue par Jean de la Croix, les autres poèmes traduisent une intime expérience personnelle.

 

Jean de la Croix connaît les grands classiques, il est aussi de son temps. Au poème de la Vive Flamme, écrit pour Ana de Penalosa, il dit imiter les compositions de Boscan qui en fait sont de Garcilaso dans l'édition de Boscan. Plusieurs poésies comme les gloses (1, 2, 7 à 11) sont composées très librement sur des airs profanes ou même imitent des poésies profanes tournées a lo divino, en une radicale originalité qu'il n'a pas recherchée. Mais la source omniprésente, c'est l'Écriture divine, méditée, vécue. Les références à la mythologie, fréquentes chez d'autres, sont ici insignifiantes44.

 

Jean de la Croix n'est pas avare d'images, de comparaisons, de symboles : la Nuit, la Montagne, la Flamme. Dans le Cantique spirituel, inspiré du Cantique des Cantiques, biblique, on est submergé par leur nombre, étonné de leur audace, surpris de la facilité avec laquelle il passe de l'un à l'autre.

 

Le Pastoureau (10) rappelle le Christ en croix, ce croquis fait à la plume qui étonne les spécialistes et inspire les peintres.

 

Les trois poèmes majeurs pour lesquels Jean de la Croix a fait des commentaires émergent par leur excellence, et des trois, le poème de la Nuit est considéré comme le chef-d'oeuvre.

 

Nombreux sont ceux qui ont essayé de traduire ces poèmes. Paul Valéry tombant par hasard sur la traduction du P. Cyprien est tellement séduit qu'il prononce ces vers pour les entendre chanter d'eux-mêmes, qu'il les redit et les répète et les édite45 en proposant d'emblée le P. Cyprien comme « l'un des plus parfaits poètes de France ». Valéry est aussi saisi par le souffle mystérieux et puissant qui vient de Jean de la Croix et que Cyprien a su transmettre. Nous n'avons nullement la prétention de vouloir rivaliser en traduisant les poèmes sanjuanistes en poésie, en remplaçant une musique par une musique différente. C'est un exercice périlleux qui ne va pas sans fausser le sens qui pour nous est prioritaire.

 

 40 Pour la poésie, on consultera avec profit : Dâmaso Alonso, La poesia de San Juan de la Cruz. Desde esta ladera, Madrid, Aguilar, 1966. Et Bernard Sesé, Jean de la Croix, poésies complètes, Paris, José Corti, 1993.

 

41 Cf. Joseph Pérez, L'Espagne du XVIe siècle, Armand Colin, 1973. Exemples : les voies de communication sont remarquables, l'Université de Salamanque adopte l'hypothèse de Copernic en 1580, la notoriété de trois médecins, en particulier de Gomez Pereira, passe les frontières, l'oeuvre de Plotin se trouve dans les Universités et les grands ordres religieux en la première édition de 1492 de la traduction par Marsille Ficin, le nombre des contemporains de Jean de la Croix canonisés est significatif.

 

42 Comme le Mémorial ou le Mystère de Jésus de Pascal.

 

43 Decir, mot le plus fréquent chez lui : if, 4553, avant Dieu: 4522.

 

44 Il appelle le rossignol philomèle (CSB 39), il évoque le basilic (CSB 11), les nymphes (CSB 18), le phénix (P 4, 22), les sirènes (CSB 30).

 

45 Les cantiques spirituels de saint Jean de la Croix... Paris, Louis Rouart et Fils, 1941.

  Poésies

 1

 

LES POESIES

 

I Nuit

 

     Par une nuit obscure

     Ardente d'un amour plein d'angoisses,

     Oh! l'heureuse fortune!

     Je sortis sans être vue,

     Ma maison désormais en repos.

 

     A l'obscur et en assurance,

     Par l'échelle secrète, déguisée,

     Oh! l'heureuse fortune!

     A l'obscur et en cachette,

     Ma maison désormais en repos.

 

     Au sein de la nuit bénie,

     En secret - car nul ne me voyait,

     Ni moi je ne voyais rien -

     Sans autre lueur ni guide

     Hormis celle qui brûlait en mon coeur.

 

     Et celle-ci me guidait,

     Plus sûre que celle du midi,

     Où Celui-là m'attendait

     Que je connaissais déjà:

     Sans que nul en ce lieu ne parût.

 

     O nuit! toi qui m'as guidée,

     O nuit! plus que l'aurore aimable,

     O nuit! toi qui as uni

     L'Aimé avec son Aimée,

     L'Aimée en son Aimé transformée.

 

 

II   CANTIQUES ENTRE L'ÂME ET L'ÉPOUX

 

ÉPOUSE

 

1.Où t'es-tu caché,

 

Aimé, et m'as laissée dans le gémissement ?

 

Comme le cerf tu as fui,

 

m'ayant blessée ;

 

après toi je sortis en clamant, et tu étais parti.

 

 

2.             Pâtres, qui vous en irez

 

là-bas par les bergeries vers le sommet,

 

si d'aventure vous voyez

 

celui que moi j'aime le plus,

 

dites-lui que je suis malade, souffre et meurs.

 

 

3.             Cherchant mes amours

 

j'irai par ces monts et ces rivages ;

 

ni ne cueillerai les fleurs,

 

ni ne craindrai les fauves,

 

et passerai les forts et les frontières.

 

 

4.             Ô forêts et fourrés épais

 

plantés par la main de l'Aimé ;

 

ô pâturage de verdures

 

de fleurs émaillé,

 

dites s'il est passé par vous !

 

 

5.             En répandant mille grâces

 

il est passé par ces bois touffus en hâte,

 

et, les regardant,

 

avec sa seule figure

 

il les laissa vêtus de beauté.

 

 

6.             Hélas ! qui pourra me guérir ?

 

Achève de te livrer enfin pour de vrai,

 

ne veuille plus m'envoyer

 

désormais d'autres messagers,

 

qui ne savent me dire ce que je veux.

 

 

7.             Et tous ceux qui s'attachent à toi

 

de toi me rapportent mille grâces,

 

et tous davantage me blessent,

 

et me laisse mourante

 

un je ne sais quoi qu'ils balbutient.

 

 

8.             Mais comment persévères-tu,

 

ô vie ! en ne vivant pas où tu vis

 

lorsque tendent à te faire mourir

 

les flèches que tu reçois

 

de ce que de l'Aimé en toi tu ressens ?

 

 

9.             Pourquoi, puisque tu as blessé

 

ce coeur, ne le guéris-tu pas?

 

Et, puisque tu l'as dérobé,

 

pourquoi le laissas-tu ainsi

 

et n'as-tu pas pris le vol que tu volas ?

 

 

10.           Éteins mes impatiences,

 

puisque personne ne peut y mettre fin ;

 

et puissent mes yeux te voir,

 

puisque tu es leur lumière,

 

et pour toi seul je les veux avoir.

 

 

11.           Découvre ta présence,

 

et que me tuent ta vue et ta beauté ;

 

prends garde que la maladie d'amour

 

ne se guérit qu'avec la présence et la personne.

 

 

12.           Ô source cristalline,

 

si sur tes faces argentées

 

tu me laissais voir soudain

 

les yeux désirés

 

que je porte en mes entrailles dessinés !

 

 

13.           Détourne-les, Aimé,

 

voici que je m'envole.

 

 

ÉPOUX

 

Reviens, colombe,

 

car le cerf blessé

 

apparaît sur le sommet

 

prenant l'air de ton vol, et la fraîcheur.

 

 

 

 

14.           Mon Aimé, les montagnes,

 

les vallées solitaires ombreuses,

 

les îles étrangères,

 

les fleuves tumultueux,

 

le sifflement des souffles d'amour ;

 

 

15.           la nuit apaisée

 

proche des levers de l'aurore,

 

la musique silencieuse,

 

la solitude sonore,

 

le dîner qui récrée et énamoure.

 

 

16.           Attrapez-nous les renards

 

car notre vigne est déjà fleurie,

 

cependant qu'avec des roses

 

nous faisons une pigne,

 

et que personne ne paraisse sur la montagne.

 

 

17.           Arrête, bise de mort.

 

Viens, auster, qui réveilles les amours ;

 

souffle par mon jardin

 

et courent ses parfums

 

et l'Aimé se rassasiera parmi les fleurs.

 

 

18.           Ô nymphes de Judée,

 

tandis que parmi les fleurs et les rosiers

 

l'ambre donne son parfum,

 

demeurez dans les faubourgs

 

et veuillez ne point toucher nos seuils.

 

 

19.           Cache-toi, Chéri,

 

et regarde avec ton visage vers les montagnes,

 

et ne veuille point le dire ;

 

mais regarde les compagnes9

 

de celle qui va par des îles étrangères.

 

 

9 La poésie porte campanas. Le commentaire dira companas. Le Cantique B corrige.

 

 

20.           Oiseaux légers,

 

lions, cerfs, daims bondissants,

 

monts, vallées, rivages,

 

ondes, souffles, ardeurs,

 

et craintes des nuits d'insomnies

 

 

21.           par les lyres charmeuses

 

et le chant des sirènes, je vous conjure

 

que cessent vos colères

 

et ne touchez pas au mur,

 

pour que l'épouse dorme plus sûrement.

 

 

22.           L'épouse a pénétré

 

dans le jardin charmeur désiré,

 

et délicieusement elle repose

 

le cou appuyé

 

sur les doux bras de l'Aimé.

 

 

23.           Sous le pommier

 

là avec moi tu fus fiancée ;

 

là je te donnai la main

 

et tu fus restaurée

 

là où ta mère avait été violée.

 

 

24.           Notre lit fleuri

 

de cavernes de lions entouré,

 

de pourpre tendu,

 

de paix édifié,

 

de mille écus d'or couronné.

 

 

25.           À la quête de ta trace

 

les jeunes filles courent sur le chemin

 

sous la touche de l'étincelle,

 

du vin aromatisé ;

 

émissions d'un baume divin.

 

 

26.           Dans le cellier intime

 

de mon Aimé j'ai bu, et quand je sortis

 

par toute cette plaine

 

chose ne savais plus

 

et je perdis le troupeau qu'avant je suivais.

 

 

27.           Là il me donna son coeur,

 

là il m'enseigna une science très savoureuse,

 

et à lui je me donnai vraiment

 

moi, sans rien garder ;

 

là je lui promis d'être son épouse.

 

 

28.           Mon âme s'est employée

 

et tout mon bien à son service.

 

Je ne garde plus de troupeau

 

ni n'ai plus d'autre office,

 

car désormais seulement d'aimer est mon exercice.

 

 

29.           Ainsi donc si au pré public

 

de ce jour on ne me voit ni ne me trouve,

 

dites que je me suis perdue;

 

et qu'allant énamourée,

 

je me suis faite perdante, et je fus gagnante.

 

 

30.           De fleurs et d'émeraudes

 

dans les fraîches matinées cueillies

 

nous ferons les guirlandes

 

en ton amour fleuries

 

et avec un de mes cheveux entrelacées.

 

 

31.           En ce seul cheveu

 

que sur mon cou tu as observé voler,

 

tu le regardas sur mon cou

 

et en lui tu restas pris,

 

et à l'un de mes yeux tu te blessas.

 

 

32.           Quand tu me regardais

 

ta grâce en moi tes yeux imprimaient ;

 

pour cela tu me chérissais,

 

et en cela les miens méritaient

 

d'adorer ce qu'en toi ils voyaient.

 

 

33.           Ne me méprise pas,

 

car, si tu m'as trouvé le teint brun,

 

maintenant tu peux bien me regarder

 

depuis que tu me regardas,

 

car grâce et beauté en moi tu as laissées.

 

 

34.           La blanche colombe

 

à l'arche avec le rameau est revenue ;

 

et enfin la tourterelle

 

le compagnon désiré

 

sur les rives verdoyantes elle l'a trouvé.

 

 

35.           En solitude elle vivait,

 

et en solitude elle a déjà placé son nid,

 

et en solitude la guide

 

tout seul son amoureux,

 

lui aussi en solitude d'amour blessé.

 

 

36.           Réjouissons-nous, Aimé,

 

et allons nous voir en ta beauté

 

au mont et à la colline,

 

où jaillit l'eau pure ;

 

entrons plus avant dans l'épaisseur.

 

 

37.           Et bientôt aux hautes

 

cavernes de la pierre nous irons,

 

qui sont bien cachées ;

 

et là nous entrerons

 

et nous goûterons le moût des grenades.

 

 

38.           Là tu me montrerais

 

ce que mon âme désirait,

 

et bientôt me donnerais

 

là, toi, ma vie,

 

cela que tu me donnas l'autre jour :

 

 

39.           le souffle de l'air,

 

le chant de la douce philomèle,

 

le bocage et son enchantement

 

en la nuit sereine,

 

avec la flamme qui consume et ne donne pas de peine.

 

 

40.           Personne ne regardait...

 

Aminadab désormais ne se montrait plus ;

 

et les assiégeants s'apaisaient,

 

et la cavalerie

 

à la vue des eaux redescendait.

 

 

III  COUPLETS QUE CHANTE L'ÂME

EN L'INTIME UNION EN DIEU, SON ÉPOUX BIEN-AIMÉ.

 

1.             Ô vive flamme d'amour,

 

qui tendrement blesses

 

de mon âme dans le centre le plus profond

 

car désormais tu n'es plus cruelle,

 

achève si tu veux,

 

brise la toile de cette douce rencontre.

 

 

 

2.             Ô cautère délectable !

 

Ô savoureuse plaie !

 

Ô douce main, ô touche délicate

 

qui sent la vie éternelle

 

et paie toute dette;

 

en tuant, la mort tu l'as changée en vie.

 

 

 

3.             Ô flambeaux de feu

 

dans les splendeurs de qui

 

les profondes cavernes du sens,

 

qui était obscur et aveugle

 

avec de singulières excellences

 

chaleur et lumière

 

ensemble donnent à son bien-aimé.

 

 

 

4.             Combien doux et amoureux

 

t'éveilles-tu dans mon sein

 

où, secrètement seul tu demeures

 

et en ton souffle savoureux

 

riche de bien et de gloire

 

combien délicatement tu m'énamoures !

 

IV Couplets du même faits après une extase de haute contemplation

        J'entrai où je ne sus,

 

et restai sans savoir,

 

toute science transcendant.

 

 

 

1. Moi je ne sus où j'entrais,

 

mais, quand je me vis là, (5)

 

sans savoir où je me trouvais,

 

de grandes choses je compris ;

 

je ne dirai pas ce que je sentis55,

 

car je demeurai sans savoir

 

toute science transcendant56. (10)

 

2. De paix et de piété

 

c'était la science parfaite,

 

en profonde solitude,

 

connue directement;

 

c'était chose si secrète, (15)

 

que je restai balbutiant,

 

toute science transcendant.

 

 

 

3. J'étais si ravi,

 

si absorbé et transporté,

 

que mon sens se trouva

 

de tout sentir privé (20)

 

et l'esprit doté

 

d'un entendre n'entendant pas,

 

toute science transcendant.

 

 

 

4. Celui qui arrive là pour de vrai (25)

 

à soi-même défaille ;

 

tout ce qu'il savait avant

 

lui paraît très bas,

 

et sa science croît d'autant plus,

 

qu'il demeure sans savoir, (30)

 

toute science transcendant.

 

 

 

5. Plus haut il s'élève,

 

et moins il comprenait,

 

ce qu'est la nuée ténébreuse57

 

qui la nuit éclairait ; (35)

 

pour cela celui qui la savait

 

reste toujours sans savoir,

 

toute science transcendant.

 

 

 

6. Ce savoir ne sachant pas

 

est d'un si haut pouvoir, (40)

 

que les sages argumentant

 

jamais ne le peuvent surpasser,

 

car leur savoir n'atteint pas

 

au non entendre en entendant,

 

toute science transcendant. (45)

 

 

 

7. Et il est de si haute excellence

 

ce suprême savoir,

 

qu'il n'y a faculté ni science

 

qui pourraient s'y mesurer ;

 

qui saura se vaincre 50

 

avec un non savoir savant,

 

ira toujours en transcendant

 

 

 

8. Et si vous voulez l'ouïr,

 

cette science suprême consiste

 

en un sublime sentir (55)

 

de la divine Essence ;

 

c'est l'oeuvre de sa clémence

 

de laisser sans entendre,

 

toute science transcendant.

 

 

 

55 Sentir, au sens de connaître.

 

56 Science désigne ici tout savoir, mais plus particulièrement la théologie.

 

 

57 (@EX 14,20@).

 

 

V. de l'âme qui peine pour voir Dieu, du même auteur

 

 

Je vis sans vivre en moi

 

et de telle manière j'espère

 

que je meurs de ne pas mourir.

 

 

 

1. En moi je ne vis plus,

 

et sans Dieu vivre ne puis ; (5)

 

car sans lui et sans moi demeurer,

 

cette vie que sera-t-elle ?

 

Mille morts elle me vaudra,

 

puisque ma vie même j'espère,

 

mourant de ne pas mourir.(10)

 

 

 

2. Cette vie que je vis

 

est privation de vivre ;

 

et ainsi c'est une mort continuelle

 

jusqu'à ce que je vive avec toi.

 

Entends, mon Dieu, ce que je dis, (15)

 

que cette vie je ne la veux pas ;

 

puisque je meurs de ne pas mourir.

 

 

 

3. Étant privée de toi,

 

quelle vie puis-je avoir,

 

sinon endurer la mort, (20)

 

la plus grande que jamais je vis ?

 

J'ai pitié de moi,

 

puisque je persévère de sorte,

 

que je meurs de ne pas mourir.

 

 

 

4.             Le poisson qui de l'eau sort (25)

 

n'est pas tant privé de secours,

 

puisque dans la mort qu'il souffre,

 

la mort enfin le secourt.

 

Quelle mort pourra s'égaler

 

à ma pitoyable vie, (30)

 

puisque, si plus je vis, plus je meurs ?

 

 

 

5.             Quand je me crois soulagée

 

de te voir dans le Sacrement,

 

cela me fait une plus grande affliction

 

de ne pouvoir jouir de toi ; (35)

 

tout est pour plus de peine

 

de ne te voir comme je veux,

 

et je meurs de ne pas mourir.

 

 

 

6. Et si je me réjouis, Seigneur,

 

avec l'espérance de te voir, (40)

 

à voir que je puis te perdre

 

se redouble ma douleur ;

 

vivant en tel effroi

 

et espérant comme j'espère

 

je me meurs de ne pas mourir. (45)

 

 

 

7. Tire-moi de cette mort,

 

mon Dieu, et donne-moi la vie ;

 

ne me tiens pas entravée

 

dans ce lacet si rigoureux ;

 

vois que je peine pour te voir, (50)

 

et mon mal est si entier,

 

que je meurs de ne pas mourir.

 

 

 

8. Je pleurerai ma mort désormais

 

et me lamenterai sur ma vie

 

en tant qu'elle est encombrée (55)

 

par mes péchés.

 

Ô mon Dieu ! quand sera-ce

 

quand donc dirai-je pour de vrai :

 

je vis maintenant de ne pas mourir.

 

 

 

VI chants du même

"A lo divino"

 

 

 

      En quête d'un élan amoureux,

 

et ne manquant pas d'espérance,

 

je volai si haut, si haut,

 

que j'atteignis ce que je chassais.

 

 

 

1. Pour que je puisse atteindre (5)

 

à cet élan divin,

 

il me fallut tellement voler

 

que je me perde de vue ;

 

et pourtant en ce transport

 

en mon vol je restai court ; (10)

 

mais l'amour fut si haut,

 

que j'atteignis ce que je chassais.

 

 

 

2. Quand plus haut je m'élevais,

 

ma vue était éblouie,

 

et la plus forte conquête (15)

 

à l'obscur se faisait ;

 

mais, comme c'était l'élan d'amour,

 

je fis un saut à l'aveugle dans le noir,

 

et je fus si haut, si haut,

 

que j'atteignis ce que je chassais. (20)

 

 

 

3. D'autant plus haut je parvenais

 

par cet élan si élevé,

 

d'autant plus bas et accablé

 

et abattu je me trouvais ;

 

je dis : Nul ne pourra y atteindre ; (25)

 

et je m'abaissai tellement, tellement,

 

que je fus si haut, si haut,

 

que j'atteignis ce que je chassais.

 

 

 

4. D'une étrange manière

 

mille vols je franchis en un seul vol,

 

car l'espérance du ciel (30)

 

obtient autant qu'elle espère ;

 

j'espérai seulement cet élan

 

et en espérance ne fus pas déçu,

 

puisque je m'en fus si haut, si haut,

 

que j'atteignis ce que je chassai. (35)

 

VII Autres chants « a lo divino » (du même auteur),

 du Christ et de l'âme

 

1. Un pastoureau seul est en peine,

 

étranger au plaisir et à la satisfaction,

 

et en sa pastourelle la pensée fixée,

 

et le coeur d'amour bien blessé.

 

 

 

2. Il ne pleure pas que l'amour l'ait blessé, (5)

 

car il n'a pas de peine de se voir ainsi affligé,

 

bien qu'en son coeur il soit blessé ;

 

mais il pleure de penser qu'il est oublié.

 

 

 

3. Car seulement de penser qu'il est oublié

 

de sa belle pastourelle, en grande peine, (10)

 

il se laisse maltraiter en terre étrangère,

 

le coeur de l'amour fort blessé.

 

 

 

4. Et le pastoureau dit: Ah ! malheureux

 

qui de mon amour s'est fait absent,

 

et ne veut pas jouir de ma présence (15)

 

et de mon coeur par son amour tout blessé !

 

 

 

5. Puis après un long temps il monta

 

sur un arbre, ouvrit ses beaux bras,

 

et mort il demeura, pendu par eux,

 

le coeur d'amour fort blessé. (20)

 

 

 

VIII Chant de l'âme qui se réjouit de connaître Dieu par foi

 

 

 

Je connais bien moi la source qui jaillit et coule,

 

bien que de nuit.

 

 

1. Cette source éternelle est cachée,

 

et pourtant je sais bien moi où elle a sa demeure,

 

bien que de nuit. (5)

 

 

 

2. En cette nuit obscure de cette vie,

 

je sais bien moi par foi la source fraîche

 

bien que de nuit.

 

 

 

3. Son origine je ne le sais, car elle n'en a pas,

 

mais je sais que toute origine

 

vient d'elle (10)

 

bien que de nuit.

 

 

 

4. Je sais qu'il ne peut être chose si belle

 

et que cieux et terre s'abreuvent d'elle,

 

bien que de nuit.

 

 

 

5. Je sais bien que de limite

 

en elle on ne trouve (15)

 

et que personne ne peut la comprendre

 

bien que de nuit.

 

 

 

6. Sa clarté jamais n'est obscurcie

 

et je sais que toute lumière d'elle est venue,

 

bien que de nuit. (20)

 

 

 

7. Je sais que ses courants sont si puissants,

 

qu'enfers, cieux, ils arrosent, et les nations,

 

bien que de nuit.

 

 

 

8. Le courant qui naît de cette source

 

je sais bien qu'il est hautement capable

 

et omnipotent, (25)

 

bien que de nuit46.

 

 

 

9. Et le courant qui de ces deux procède,

 

je sais qu'aucune des autres47 ne le précède,

 

bien que de nuit.

 

 

 

10. Je sais bien que les trois

 

en une seule et unique eau vive (30)

 

résident, et que l'une de l'autre découle,

 

bien que de nuit.

 

 

 

11. Cette source éternelle est cachée

 

en ce pain vivant pour nous donner vie,

 

bien que de nuit. (35)

 

 

 

12. Ici elle appelle les créatures,

 

qui de cette eau s'abreuvent, quoiqu'à l'obscur,

 

car c'est de nuit.

 

 

 

13. Cette source vive que je désire,

 

en ce pain de vie je la vois, (40)

 

bien que de nuit.

 

 46 Il s'agit du Verbe tout-puissant, deuxième personne de la Trinité.

 

47 Des autres sources.

 

 

IX Glose « a lo divino », du même auteur

 

 

       Pour toute la beauté

 

jamais je ne me perdrai,

 

mais pour un je ne sais quoi

 

qui se trouve d'aventure.

 

 

 

1. Saveur d'un bien qui est fini, (5)

 

le plus qu'elle peut atteindre

 

est de lasser l'appétit

 

et de gâter le palais ;

 

et ainsi, pour toute douceur

 

jamais moi je ne me perdrai, (10)

 

mais pour un je ne sais quoi,

 

qui se trouve d'aventure.

 

 

 

2. Le coeur généreux

 

jamais n'a cure de s'arrêter

 

là où l'on peut passer (15)

 

sinon dans le plus difficile ;

 

rien ne lui causera satiété

 

et sa foi monte tellement,

 

qu'il goûte d'un je ne sais quoi

 

qui se trouve d'aventure. (20)

 

 

 

3. Celui qui d'amour tombe malade,

 

épris de l'être divin,

 

a le goût si changé

 

qu'à tous les goûts il défaille ;

 

comme celui qui avec la fièvre (25)

 

se dégoûte de la nourriture qu'il voit,

 

et désire un je ne sais quoi

 

qui se trouve d'aventure.

 

 

 

4. Ne soyez pas surpris de cela

 

que le goût demeure tel, (30)

 

car la cause du mal

 

est étrangère à tout le reste ;

 

et ainsi, toute créature

 

se voit étrangère,

 

et goûte d'un je ne sais quoi (35)

 

qui se trouve d'aventure.

 

 

 

5. Car la volonté étant

 

par la Divinité touchée,

 

ne peut se trouver payée

 

qu'avec la Divinité ; (40)

 

mais, sa beauté étant telle

 

qu'elle se voit seulement par foi,

 

elle la goûte en un je ne sais quoi

 

qui se trouve d'aventure.

 

 

 

6. Or d'un tel amoureux (45)

 

dites-moi si vous aurez douleur

 

qu'il ne goûte saveur

 

parmi tout le créé ;

 

seul, sans forme ni figure,

 

sans trouver appui ni avoir pied, (50)

 

goûtant là un je ne sais quoi

 

qui se trouve d'aventure.

 

 

 

7. Ne pensez pas que l'intérieur,

 

qui est de beaucoup plus de valeur,

 

trouve joie et allégresse (55)

 

en ce qui donne ici saveur ;

 

mais au-delà de toute beauté

 

de ce qui est et sera et fut

 

là goûtant un je ne sais quoi

 

qui se trouve d'aventure. (60)

 

 

 

8. Mieux emploie son soin

 

qui veut s'avantager

 

en ce qui est à gagner

 

qu'en ce qu'il a gagné ;

 

et ainsi, pour plus de hauteur, (65)

 

moi toujours je m'inclinerai

 

surtout à un je ne sais quoi

 

qui se trouve d'aventure.

 

 

 

9. Pour ce qui par le sens

 

peut ici-bas se comprendre (70)

 

et tout ce qui peut s'entendre,

 

bien qu'il soit très élevé

 

ni pour grâce ni beauté

 

moi jamais je ne me perdrai,

 

mais pour un je ne sais quoi (75)

 

qui se trouve d'aventure. Fin.

 

 

X  Glose du même auteur

 

 Sans appui et pourtant appuyé,

 

 vivant sans lumière et à l'obscur

 

je vais tout me consumant.

 

 

 

1. Mon âme est dégagée

 

de toute chose créée (5)

 

et au-dessus d'elle élevée,

 

et en une savoureuse vie

 

seulement à son Dieu attachée.

 

Par cela déjà se dira

 

la chose que j'estime le plus, (10)

 

que mon âme se voit déjà

 

sans appui et pourtant appuyée.

 

 

 

2. Et bien que ténèbres j'endure

 

en cette vie mortelle,

 

mon mal n'est pas si grand, (15)

 

car, si je manque de lumière,

 

je possède une vie céleste ;

 

car l'amour donne une telle vie,

 

quand il est plus aveugle,

 

qu'il tient l'âme soumise, (20)

 

vivant sans lumière et à l'obscur.

 

 

 

3. L'amour fait une telle oeuvre

 

depuis que je le connus,

 

que, s'il y a bien ou mal en moi,

 

il donne à tout même saveur, (25)

 

et transforme l'âme en soi ;

 

et ainsi, en sa flamme savoureuse,

 

qu'en moi je sens,

 

vite, sans que rien ne reste,

 

je vais tout me consumant. (30)

 

 

                                                                                Les Romances

 

 

Romance I

 sur l'évangile In principio erat Verbum,

concernant la Sainte Trinité.

 

 

1         Dans le principe demeurait

 

le Verbe, et en Dieu il vivait,

 

en qui sa félicité

 

infinie il possédait.

 

Le Verbe lui-même était Dieu, (5)

 

puisque le principe il se disait.

 

Il demeurait dans le principe,

 

et n'avait pas de principe.

 

Il était le principe même ;

 

pour cela il n'en avait pas. (10)

 

Le Verbe se nomme Fils,

 

puisqu'il naissait du principe.

 

Il l'a toujours conçu

 

et toujours il le concevait.

 

Il lui donne toujours sa substance (15)

 

et toujours il se la gardait.

 

Et ainsi, la gloire du Fils

 

est celle qu'en le Père il avait ;

 

et toute sa gloire le Père

 

dans le Fils possédait. (20)

 

Comme l'aimé en l'amoureux

 

l'un en l'autre résidait,

 

et cet amour qui les unit

 

convenait en lui-même

 

à l'un et à l'autre (25)

 

en égalité et en valeur.

 

Trois personnes et un aimé

 

entre tous trois il y avait ;

 

et un seul amour en elles toutes

 

et un seul amoureux les faisait, (30)

 

et l'amoureux est l'aimé

 

en qui chacun vivait ;

 

car l'être que les trois possèdent

 

chacun le possédait,

 

et chacun d'eux aime (35)

 

celle qui possédait cet être.

 

Cet être est chacune

 

et lui seul les unissait

 

en un ineffable noeud

 

qui ne saurait se dire. (40)

 

Pour cela était infini

 

l'amour qui les unissait,

 

car un seul amour ont les trois,

 

que l'on disait leur essence;

 

car l'amour, plus il est un, (45)

 

plus amour il se fait.

 

 

Romance II  DE LA COMMUNICATION DES TROIS PERSONNES

 

 

2  En cet amour immense

 

qui des deux procédait,

 

des paroles de grande douceur

 

le Père au Fils disait, (50)

 

de si profond délice,

 

que nul ne les entendait;

 

seul le Fils en jouissait,

 

car cela le concernait.

 

Mais ce qu'on en peut entendre (55)

 

de cette manière il le disait:

 

- Rien ne me contente, Fils,

 

hors de ta compagnie.

 

Et si quelque chose me contente,

 

c'est en toi que je l'aimerais. (60)

 

Celui qui à toi ressemble le plus

 

à moi le plus me satisferait ;

 

et celui qui ne te ressemble en rien

 

en moi rien ne trouverait.

 

En toi seul je me suis complu, (65)

 

ô vie de ma vie !

 

Tu es lumière de ma lumière48.

 

Tu es ma sagesse;

 

figure de ma substance

 

en qui je me complais bien. (70)

 

À celui qui t'aimerait, Fils,

 

moi-même à lui je me donnerais,

 

et l'amour que moi j'ai en toi

 

celui-là même en lui je mettrais,

 

pour la raison qu'il a aimé (75)

 

qui j'aimais tant moi-même.

 

 

48 La formule de Plotin « lumière née de la lumière » (f?s ?? f?t??)  passe en l'année 325 dans le Credo : lumen de lumine.

 

 

Romance III DE LA CRÉATION

 

 

3  - Une épouse qui t'aime,

 

mon Fils, j'aimerais te donner,

 

qui par ta valeur mérite

 

d'avoir notre compagnie (80)

 

et de manger du pain à une seule table

 

le même que moi je mangeais,

 

pour qu'elle connaisse les biens

 

que moi en un tel Fils j'avais,

 

et qu'elle se réjouisse avec moi (85)

 

de ta grâce et de ta vigueur.

 

- Je te remercie beaucoup, Père

 

- le Fils lui répondait -.

 

À l'épouse que tu me donnerais

 

moi ma clarté je lui donnerais, (90)

 

afin que par elle, elle voie

 

tout ce que mon Père valait,

 

et comment l'être que je possède

 

de son être je le recevais.

 

Moi je l'inclinerais sur mon bras, (95)

 

et en ton amour elle s'embraserait,

 

et avec un éternel délice

 

ta bonté elle exalterait.

 

 

Romance IV SUITE DE LA CREATION          

 

 

 - Ainsi donc soit fait - dit le Père -,

 

car ton amour le méritait. (100)

 

Et dans cette parole qu'il dit,

 

le monde il avait créé ;

 

palais pour l'épouse,

 

fait en grande sagesse;

 

qu'en deux logis, (105)

 

haut et bas, il divisait.

 

Celui du bas de variétés

 

infinies il composait ;

 

mais le haut il l'embellissait

 

d'admirables pierreries, (110)

 

pour que l'épouse connût

 

l'Époux qu'elle avait.

 

Dans le haut il plaçait

 

l'angélique hiérarchie;

 

mais la nature humaine (115)

 

dans le bas il la mettait,

 

pour être en sa composition

 

chose de moindre valeur.

 

Et bien que l'être et les lieux

 

de cette façon il les partageât (120)

 

cependant tous sont un seul corps

 

de l'épouse dont il parlait;

 

car l'amour d'un même Époux

 

une seule Épouse les faisait.

 

Ceux d'en haut possédaient (125)

 

l'Époux en allégresse,

 

ceux d'en bas en espérance

 

de foi qu'il leur infusait,

 

en leur disant qu'en un certain temps

 

il les exalterait, (130)

 

et que leur bassesse présente

 

il la leur élèverait,

 

de manière que personne

 

ne la mépriserait plus ;

 

parce qu'en tout semblable (135)

 

à eux lui se ferait,

 

et qu'il viendrait avec eux,

 

et avec eux demeurerait;

 

et que Dieu serait homme,

 

et que l'homme serait Dieu, (140)

 

et qu'il parlerait avec eux,

 

mangerait et boirait;

 

et qu'avec eux continuellement

 

lui-même resterait

 

jusqu'à ce que se consume (145)

 

ce siècle qui allait son cours,

 

qu'alors ils se réjouiraient ensemble

 

en éternelle mélodie ;

 

car il était la tête

 

de l'épouse qu'il avait, (150)

 

à laquelle tous les membres

 

des justes il joindrait,

 

qui sont le corps de l'épouse ;

 

que lui la prendrait

 

en ses bras tendrement, (155)

 

et là son amour lui donnerait ;

 

et qu'ainsi réunis,

 

au Père il la conduirait,

 

où, du même délice

 

dont Dieu jouit elle jouirait ; (160)

 

car, comme le Père et le Fils

 

et celui qui d'eux procédait

 

l'un vit dans l'autre,

 

ainsi l'épouse serait,

 

car au dedans de Dieu absorbée, (165)

 

vie de Dieu elle vivrait.

 

 

Romance V  Des Désirs des Saints Pères

 

 

5  Avec cette bonne espérance

 

qui d'en haut leur venait,

 

le chagrin de leurs épreuves

 

plus léger se faisait ; (170)

 

mais la lenteur de l'espérance

 

et le désir qui croissait

 

de jouir avec leur Époux

 

continuellement les affligeaient.

 

C'est pourquoi avec prières, (175)

 

avec soupirs et désir véhément,

 

avec larmes et gémissements,

 

ils le priaient nuit et jour

 

qu'enfin il se décidât

 

à leur donner sa compagnie. (180)

 

Les uns disaient: Oh ! si c'était

 

en mon temps l'allégresse!

 

d'autres : Achève, Seigneur,

 

envoie celui que tu dois envoyer ;

 

d'autres : Oh ! si enfin tu déchirais (185)

 

ces cieux, et si je voyais

 

avec mes yeux que tu descends,

 

alors mes pleurs cesseraient !

 

Arrosez, nuages d'en haut,

 

car la terre le demandait, (190)

 

et que s'embrase désormais la terre

 

qui des épines nous produisait,

 

et qu'elle produise cette fleur

 

avec laquelle elle fleurirait.

 

D'autres disaient : Oh ! heureux (195)

 

celui qui en tel temps vivrait,

 

qu'il mériterait de voir Dieu

 

avec les yeux qu'il aurait,

 

et de le toucher avec ses mains,

 

et de marcher en sa compagnie, (200)

 

et de jouir des mystères

 

qu'alors il promulguera49!

 

 

 

49 Références bibliques : (GN 3,18) ; (EX 4,13) ; (Is 11,1, 45,8, 64,1) ; (1JN 1,11) ; (I P1, 11).

 

 

Romance VI SUITE

 

 

En ces prières et en d'autres

 

un long temps était passé ;

 

mais dans les dernières années (205)

 

la ferveur beaucoup grandissait,

 

quand le vieil Siméon

 

en désir se consumait,

 

priant Dieu qu'il voulût

 

lui laisser voir ce jour. (210)

 

Et ainsi l'Esprit Saint

 

au bon vieillard répondait :

 

- Qu'il lui donnait sa parole

 

que la mort il ne verrait

 

avant qu'il ne vît la vie (215)

 

qui d'en haut descendrait,

 

et que lui en ses mains mêmes,

 

Dieu même il prendrait,

 

et le tiendrait en ses bras

 

et contre lui l'étreindrait. (220)

 

 

Romance VII SUITE DE L'INCARNATION

 

 

7  Dès lors que le temps était venu

 

où il convenait que se fît

 

le rachat de l'épouse

 

qui en rude joug servait,

 

sous cette loi (225)

 

que Moïse lui avait donnée,

 

le Père avec un tendre amour

 

de cette manière disait:

 

- Tu vois bien, Fils, que ton épouse

 

à ton image je l'avais faite, (230)

 

et en ce qu'elle te ressemble

 

avec toi elle convenait bien ;

 

mais elle diffère en la chair,

 

qu'en ton être simple il n'y avait.

 

Dans les amours parfaites (235)

 

cette loi se requérait,

 

que se fît semblable

 

l'amoureux à qui il aimait,

 

car la plus grande ressemblance

 

plus de délice contenait ; (240)

 

qui, sans doute, en ton épouse

 

grandement croîtrait

 

si elle te voyait semblable

 

en la chair qu'elle avait.

 

- Ma volonté est la tienne (245)

 

- le Fils lui répondait -

 

et la gloire que moi je détiens

 

est que ta volonté soit mienne ;

 

et à moi convient, Père,

 

ce que ton Altesse disait, (250)

 

car de cette manière

 

ta bonté plus se verrait ;

 

on verra ta grande puissance,

 

justice et sagesse;

 

j'irai le dire au monde (255)

 

et lui donnerai connaissance

 

de ta beauté et douceur

 

et de ta souveraineté.

 

J'irai chercher mon épouse,

 

et sur moi je prendrai (260)

 

ses fatigues et ses épreuves,

 

où tant elle pâtissait ;

 

et pour qu'elle ait la vie

 

moi pour elle je mourrai,

 

et la tirant du lac, (265)

 

à toi je la rendrai.

 

 

Romance VIII SUITE

 

 Alors il appela un archange

 

qui saint Gabriel se nommait,

 

et l'envoya à une vierge

 

qui s'appelait Marie, (270)

 

par le consentement de laquelle

 

le mystère s'accomplissait ;

 

en elle la Trinité

 

de chair revêtait le Verbe ;

 

et bien que trois fissent l'oeuvre, (275)

 

en un seul elle se faisait ;

 

et le Verbe fut incarné

 

dans le ventre de Marie.

 

Et lui qui avait seulement un Père,

 

avait désormais aussi une Mère, (280)

 

quoique non comme n'importe laquelle

 

qui d'un homme concevrait,

 

car des entrailles d'elle

 

lui il recevait sa chair ;

 

pour cela Fils de Dieu (285)

 

et de l'homme il se disait.

 

 

#109Romance IX  DE LA NATIVITÉ

 

 

Alors qu'était venu le temps

 

où il devait naître,

 

ainsi comme un époux

 

il sortait de son lit nuptial (290)

 

étreignant son épouse,

 

qu'en ses bras il tenait ;

 

lui que la gracieuse Mère

 

en une crèche déposait

 

entre des animaux (295)

 

qu'à ce moment il y avait là.

 

Les hommes disaient des chants,

 

les anges une mélodie,

 

fêtant les épousailles

 

qu'entre les deux il y avait. (300)

 

Mais Dieu en sa crèche

 

alors pleurait et gémissait ;

 

c'étaient les joyaux que l'épouse

 

aux épousailles apportait.

 

Et la Mère était stupéfaite (305)

 

d'un tel échange qu'elle voyait :

 

les pleurs de l'homme en Dieu,

 

et en l'homme l'allégresse ;

 

ce qui à l'un et à l'autre

 

était habituellement si étranger. - Fin. (310)

 

 

Autre romance du même d'après « Super Humilia Babylonis »

 

 Au-dessus des courants

 

qu'à Babylone je trouvais

 

là je m'assis en pleurant,

 

là j'arrosais la terre,

 

me souvenant de toi, (5)

 

ô Sion ! que j'aimais.

 

Elle était douce ta mémoire,

 

et avec elle plus je pleurais.

 

Je laissai les habits de fête,

 

et ceux de travail je prenais, (10)

 

et je suspendis aux saules verts

 

la musique que je portais

 

la mettant dans l'espérance

 

de ce qu'en toi j'espérais.

 

Là me blessa l'amour, (15)

 

et le coeur m'arrachait.

 

Je lui dis qu'il me tuât,

 

puisque de telle sorte il me blessait.

 

Je me plongeais dans son feu,

 

sachant qu'il m'embrasait, (20)

 

justifiant l'oiseau

 

qui dans le feu se consumait50.

 

J'étais en moi-même mourant,

 

et en toi seul je respirais.

 

En moi pour toi je me mourais, (25)

 

et par toi je ressuscitais,

 

car le souvenir de toi

 

donnait la vie et l'enlevait.

 

Je me mourais de ne pas mourir

 

et ma vie me tuait, (30)

 

car en se prolongeant

 

de ta vue elle me privait.

 

Ils se réjouissaient les étrangers

 

parmi lesquels j'étais captif.

 

Je constatais comment ils ne voyaient pas (35)

 

que la joie les trompait.

 

Ils me demandaient des chants

 

de ceux qu'à Sion je chantais :

 

- Chante un hymne de Sion ;

 

voyons comme il sonnait. (40)

 

- Dites, comment en terre étrangère,

 

où pour Sion je pleurais,

 

moi je chanterai l'allégresse

 

qu'en Sion j'éprouvais ?

 

je la mettrais en oubli (45)

 

si à l'étranger je me réjouissais.

 

Qu'elle s'attache à mon palais

 

la langue avec laquelle je parlais,

 

si de toi moi j'étais oublieux

 

en la terre où je demeurais. (50)

 

Sion, pour les verts rameaux

 

que Babylone me donnait,

 

que de moi s'oublie ma droite,

 

car c'est ce qu'en toi le plus j'aimais,

 

et si moi je faisais fête (55)

 

et sans toi je la festoyais.

 

Ô fille de Babylone,

 

misérable et infortunée!

 

Heureux était

 

celui en qui je me confiais, (60)

 

qui doit te donner le châtiment

 

que de ta main je supportais ;

 

et qui réunira ses petits

 

et moi, car en toi j'espérais

 

en la pierre, qui était le Christ, (65)

 

pour lequel moi je te délaissais.

 

Debetur soli gloria vera Deo.51

 

 50 Le phénix.

 

51À Dieu seul est due la vraie gloire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

12

 

 

Chants de l'âme dans l'intime communication

d'union d'amour de Dieu

 Du même auteur

Ô vive flamme d'amour,...Voir pages 1184-1185.

 13

 Letrillas58

 

 

1.Du Verbe divin

 

la Vierge enceinte

 

vient en chemin ;

 

si vous lui concédiez un gîte !

 

 

 

2. Somme de la perfection59

 

Oubli du créé,

 

mémoire du Créateur ;

 

attention à l'intérieur ;

 

et ne cesser d'aimer l'Aimé.

 

 

 

58 Letrilla : composition écrite en vers très courts et souvent mise en musique.

 

59 Publié tardivement en 1667, attribué à Jean de la Croix. ( - INTRODUCTION AUX POÉSIES40)

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