Montée

du mont Carmel

et de la nuit obscure

(second livre)

 

 

À l'obscur et en assurance,

Par l'échelle secrète déguisée,

Oh! l'heureuse fortune!

À l'obscur et en cachette,

Ma maison étant désormais paisible.

 

 

  1     L'âme, en ce second couplet, chante l'heureuse aventure qu'elle a eue à dénuer l'esprit de toutes les imperfections spirituelles et de tous les appétits de propriété au spirituel. Ce qui lui fut un plus grand bonheur, à cause qu'il y a plus de difficulté d'apaiser cette maison de la partie spirituelle, et de pouvoir entrer en cette obscurité intérieure qui est la nudité d'esprit en toutes choses, tant sensibles que spirituelles, s'appuyant seulement sur la pure foi et montant par elle à Dieu.

     C'est pourquoi je l'appelle ici échelle et secrète, parce que tous les degrés et tous les articles qu'elle a sont secrets et cachés à tous sens et à tout entendement. Aussi, l'âme demeure privée de toute lumière de sens et d'entendement, sortant hors de toutes bornes naturelles et raisonnables, pour monter par cette divine échelle de la foi, qui grimpe et pénètre jusqu'au profond de Dieu.

     C'est pourquoi elle dit qu'elle allait déguisée, parce qu'elle avait sa livrée et son vêtement et sa façon naturelle d'agir changée en divine, montant par foi. Et ainsi ce déguisement empêchait qu'elle ne fût connue ni détenue du temporel, ni du raisonnable, ni du démon: aucune de ces choses ne lui peut nuire, tant qu'elle chemine en foi.

     Et non seulement cela, mais l'âme va si couverte et cachée et si éloignée de toutes les tromperies du démon, que véritablement (comme il se dit aussi ici) elle chemine en ténèbres et en cachette, à savoir, pour le démon, auquel la lumière de la foi est plus que des ténèbres. Et ainsi, nous pouvons dire de l'âme qui marche par là, qu'elle va inconnue et cachée au démon, comme il sera dit ci-après plus clairement.

 

  2     C'est pourquoi elle dit qu'elle sortit à l'obscur et en assurance; parce que celui qui est si heureux de pouvoir cheminer par l'obscurité de la foi, la prenant pour guide d'aveugle - sortant de toutes les imaginations naturelles et raisons spirituelles - marche fort sûrement, comme nous l'avons dit.

     Et pour ce, elle dit encore qu'elle sortit par cette nuit spirituelle sa maison étant désormais paisible, c'est à savoir la partie spirituelle et raisonnable de manière que, quand l'âme parvient à l'union de Dieu, elle a ses puissances naturelles, ses impétuosités et anxiétés sensibles paisibles en la partie spirituelle. Aussi ne dit-elle pas qu'elle sortit ici avec angoisses, comme en la première nuit du sens. Car pour aller en la nuit du sens et se dénuer du sensible, il fallait des pressures d'amour sensible pour achever de sortir. Mais pour achever d'apaiser la maison de l'esprit, il est requis seulement que toutes les puissances et tous les goûts et appétits spirituels soient niés en pure foi. Ce qu'étant fait, l'âme se joint avec l'Aimé dans une union de simplicité, de pureté, d'amour et de ressemblance.

 

  3     Il faut remarquer que le premier couplet, parlant de la partie sensitive, dit qu'elle sortit par une nuit obscure; ici, parlant de la spirituelle, il est dit qu'elle sortit à l'obscur, à cause que les ténèbres de la partie spirituelle sont plus grandes, comme l'obscurité est plus ténébreuse que la nuit: pour ce qu'en la nuit - tant obscure soit-elle - on ne laisse pas de voir quelque chose; mais en l'obscurité on ne voit rien. Et ainsi, en la nuit du sens il y a encore quelque clarté, parce que l'entendement et la raison demeurent sans s'aveugler. Mais cette nuit spirituelle - qui est la foi - est une privation entière, tant pour le sens que pour l'entendement. D'où vient que l'âme dit en celle-ci qu'elle allait à l'obscur et en assurance, ce qu'elle n'a pas dit en l'autre. Car tant moins l'âme opère avec sa propre habileté, plus sûrement elle va, puisqu'elle chemine davantage en foi.

 Nous déclarerons ceci amplement en ce second livre, dans lequel je demande au dévot lecteur son attention, parce que nous y dirons des choses bien importantes au véritable esprit. Et quoiqu'elles soient quelque peu obscures, on y ouvre tellement la voie des unes aux autres que, comme je me persuade, tout s'entendra très bien.

 

 

 

Chapitre 2

 

 OÙ L'ON COMMENCE À TRAITER DE LA SECONDE PARTIE OU CAUSE DE CETTE NUIT, QUI EST LA FOI. ET AVEC DEUX RAISONS IL EST PROUVÉ QU'ELLE EST PLUS OBSCURE QUE LA PREMIÈRE ET QUE LA TROISIÈME

 

 

  1     Il nous faut maintenant traiter de la seconde partie de cette nuit, qui est la foi, laquelle est le moyen admirable que nous disions pour aller au terme, qui est Dieu - lequel nous disions aussi qu'il est à l'âme, quant à l'ordre de nature, troisième cause ou partie de cette nuit.

     Car la foi, qui est le moyen, est comparée à la minuit. Si bien que nous pouvons dire qu'elle est plus obscure pour l'âme que la première et, en certaine manière, que la troisième. Car la première, qui est celle du sens, est comparée à l'avant-minuit, qui est lorsque la vue de tout objet sensible cesse, et ainsi elle n'est pas encore si éloignée de la lumière que la minuit.

     La troisième partie, à savoir l'avant-jour, qui avoisine immédiatement la lumière du jour, n'est pas si obscure que la minuit, vu qu'il n'y a rien entre elle et l'illustration et information de la lumière du jour; et cette partie de la nuit est comparée à Dieu. Car, bien qu'il soit véritable que Dieu est à l'âme une aussi obscure nuit que la foi, parlant naturellement, toutefois ces trois parties de la nuit étant déjà achevées - qui sont naturellement une nuit à l'âme - Dieu illustre l'âme surnaturellement avec le rayon de sa lumière divine, lequel est le principe de la parfaite union qui suit la troisième nuit, sitôt qu'elle est passée; et ainsi on peut dire qu'elle est moins obscure.

 

  2     La seconde nuit est aussi plus obscure que la première parce que celle-ci appartient à la partie inférieure de l'homme - qui est la sensitive - et par conséquent plus extérieure; et celle-là, qui est la nuit de la foi, appartient à la partie supérieure de l'homme - qui est la raisonnable - et par conséquent plus intérieure et plus obscure, puisqu'elle la prive de la lumière raisonnable ou, pour mieux dire, l'aveugle. Et ainsi elle est bien comparée à la minuit, qui est la plus intime et la plus obscure partie de la nuit.

 

  3     Nous avons donc maintenant à prouver comment cette seconde partie, qu'est la foi, est nuit pour l'esprit, comme la première l'est au sens. Puis nous déduirons ses contraires, et comment l'âme se doit disposer activement pour y entrer, réservant à son lieu - savoir au troisième livre - de parler du moyen passif, qui est ce que Dieu opère sans elle pour l'y mettre.

 

 

 

Chapitre 3

 

 COMMENT LA FOI EST NUIT OBSCURE À L'ÂME. - CE QUI EST PROUVÉ PAR RAISON ET AUTORITÉS ET FIGURES DE LA SAINTE ÉCRITURE

 

 

  1     La foi, disent les théologiens, est une habitude de l'âme certaine et obscure. Et la raison pourquoi elle est une habitude obscure, c'est parce qu'elle fait croire des vérités révélées par Dieu même, lesquelles sont au-dessus de toute lumière naturelle et surpassent tout entendement humain, sans aucune proportion.

     D'où vient que cette excessive lumière de la foi qui est donnée à l'âme lui est une obscure ténèbre, parce que le plus surmonte le moins et nous en prive: tout de même que la lumière du soleil éclipse toutes les autres lumières - en telle sorte que leur lumière ne paraît point quand elle luit - et surmonte notre puissance visive. Elle l'aveugle même et la prive de la vue qui lui est donnée, pour autant que sa lumière est excessive et fort disproportionnée a la puissance visive. Ainsi, la lumière de la foi par son grand excès opprime et vainc celle de notre entendement, lequel s'étend seulement de soi à la science naturelle, encore qu'il ait puissance pour le surnaturel, quand Notre Seigneur le voudra mettre en un acte surnaturel.

 

  2     Si bien qu'il ne peut savoir de soi aucune chose sinon par la voie naturelle - ce qui est seulement ce qu'il acquiert par les sens. Pour lequel effet, il doit avoir les phantasmes et les figures des objets présents en eux-mêmes ou en leurs ressemblances, autrement il ne pourra rien entendre; car, comme disent les philosophes, de l'objet présent et de la puissance s'engendre la connaissance. D'où vient que si on disait à quelqu'un des choses qu'il n'eût jamais connues et dont il n'eût jamais vu la ressemblance, il ne lui en demeurerait non plus de lumière que si on ne lui en avait rien dit.

     Par exemple, si l'on disait à quelqu'un qu'en une certaine île il se trouve un animal qu'il n'a jamais vu et si on ne lui disait quoi il ressemble de ce qu'il a vu en d'autres animaux, il ne lui en demeurerait pas plus de notice ni de figure qu'auparavant, quoi qu'on lui en pût dire.

     Ceci s'entendra mieux par un exemple plus clair. Si l'on disait à un aveugle-né, qui n'a jamais vu aucune couleur, que le blanc et le jaune sont de la sorte, encore qu'on le lui répétât souvent, il n'entendrait pas plus d'une manière que d'une autre, parce qu'il n'a jamais vu de telles couleurs ni leurs ressemblances pour en pouvoir juger; seulement leur nom lui demeurerait, parce qu'il l'a pu recevoir par l'ouïe, mais la forme et figure, non: car il ne l'a jamais vue.

 

  3     De cette façon la foi agit à l'endroit de l'âme, laquelle foi nous dit des choses que nous n'avons jamais vues ni entendues auparavant, ni en elles, ni en leurs ressemblances, vu qu'elles n'en ont point. Aussi n'avons-nous d'elle aucune lumière de science naturelle; vu que ce qu'elle nous dit n'est proportionné à aucun sens; nous le savons néanmoins par l'ouïe, croyant ce qu'elle nous enseigne, soumettant et aveuglant notre lumière naturelle. Car, comme dit saint Paul: la foi nous vient par l'ouïe (Rm 10,17), ce qui revient à dire: la foi n'est point une science qui entre par aucun sens, mais est seulement le consentement de l'âme a ce qui entre par l'ouïe.

 

  4     Et encore la foi surpasse beaucoup plus que ce qui a été donné à entendre par les exemples déduits. Car non seulement elle ne fait point d'évidence ou de science, mais (comme nous avons dit) elle prive et aveugle de toutes autres connaissances ou science, afin qu'on puisse bien juger d'elle. On acquiert les autres sciences avec la lumière de l'entendement; mais celle de la foi s'acquiert sans elle, en la niant par la foi, laquelle même se perd par notre propre lumière, si on ne l'obscurcit. C'est pourquoi Isaïe dit: Si vous ne croyez, vous n'entendrez pas (Is 7,9).

     Il est donc clair que la foi est une nuit obscure à l'âme et en cette façon elle lui donne lumière. Et tant plus elle l'obscurcit, tant plus grande lumière de soi elle lui donne, parce qu'elle éclaire en aveuglant, selon le dire d'Isaïe: car si vous ne croyez, vous n'aurez point de lumière. Aussi, la foi est figurée par cette nuée qui divisait les enfants d'Israël des Égyptiens, était sur le point d'entrer en la mer Rouge: sur quoi l'Écriture dit que c'était une nuée obscure et qui éclairait la nuit (Ex 14,20).

 

  5     Chose admirable qu'étant ténébreuse elle éclairât la nuit! C'était parce que la foi, qui est une nuée obscure et ténébreuse pour l'âme (qui est aussi une nuit, puisque en présence de la foi l'âme demeure privée de sa lumière naturelle et aveugle), avec sa ténèbre éclaire et donne lumière à la ténèbre de l'âme, afin qu'ainsi le maître fût semblable au disciple. Car l'homme qui est en ténèbres ne peut convenablement être illuminé que par une autre ténèbre, comme nous l'enseigne David, disant: Le jour dégorge et respire la parole au jour; et la nuit apprend la science à la nuit (Ps 18,3). C'est-à-dire le jour, qui est Dieu en la béatitude - où il est déjà jour - communique et prononce aux anges et aux âmes bienheureuses, qui sont aussi un jour, la Parole qui est son Fils, afin qu'ils le connaissent et en jouissent. Et la nuit, qui est la foi dans l'Église militante - où il est encore nuit - montre la science à l'Église, et par conséquent à quelque âme que ce soit, laquelle est une nuit, vu qu'elle ne jouit pas encore de la claire sagesse béatifique; et en présence de la foi, elle est comme aveugle de sa lumière naturelle.

 

  6     De manière que ce qu'on doit tirer d'ici, c'est que la foi, parce qu'elle est une nuit obscure, donne lumière à l'âme qui est en obscurité, pour que vienne à se vérifier ce que dit aussi David à ce propos, disant: La nuit sera mon illumination en mes délices (Ps 138,11). Comme qui dirait: dans les plaisirs de ma pure contemplation et union avec Dieu, la nuit de la foi me servira de guide. En quoi il donne clairement à entendre que l'âme doit être en ténèbres pour avoir lumière pour faire ce chemin.

 

 

 

Chapitre 4

 

 OÙ IL EST TRAITÉ EN GÉNÉRAL COMMENT L'ÂME DOIT AUSSI ÊTRE EN L'OBSCURITÉ EN CE QUI EST DE SA PART, POUR ÊTRE BIEN CONDUITE PAR LA FOI À UNE TRÈS HAUTE CONTEMPLATION

 

 

  1     Je crois qu'on donne assez à entendre comme la foi est une obscure nuit pour l'âme et aussi comme l'âme doit être obscure ou demeurer obscurcie de sa lumière pour se laisser guider par la foi à ce terme sublime d'union. Mais afin que l'âme le sache faire, il sera à propos de déclarer un peu plus en détail cette obscurité que l'âme doit avoir pour entrer en cet abîme de la foi. C'est pourquoi en ce chapitre je parlerai d'elle en général, et puis après, avec la faveur divine, je déduirai plus en particulier le moyen qu'il faut tenir, de peur d'y faillir ou d'empêcher un tel guide.

 

  2     Je dis donc que l'âme, pour se bien conduire par la foi à cet état, non seulement doit demeurer en obscurité selon la partie qui regarde les créatures et le temporel (qui est la partie sensitive et inférieure dont nous avons déjà parlé); mais encore qu'elle se doit aveugler et obscurcir selon la partie qui regarde Dieu et le spirituel (qui est la raisonnable et la supérieure dont nous traitons à présent). Car il est évident qu'une âme, pour parvenir à la transformation surnaturelle, doit s'obscurcir et s'absenter de tout ce que contient son naturel, qui est le sensible et le raisonnable. Pour ce que surnaturel signifie ce qui monte au- dessus du naturel; partant, le naturel demeure au-dessous.

     Car, comme cette transformation et cette union ne peuvent tomber sous le sens et l'habileté humaine, il faut que l'âme se vide parfaitement et volontairement de tout ce qui peut tomber en elle, soit d'en haut, soit d'en bas, je dis: d'affection et de volonté, en ce qui est de sa part. Car qui empêchera Dieu de faire ce qui lui plaira en l'âme résignée, anéantie et dénuée?

     Donc, elle doit se vider de tout ce qui peut tomber en sa capacité, de façon qu'encore qu'elle ait plusieurs choses surnaturelles, elle doit toujours demeurer comme en étant dénuée, et en ténèbres comme l'aveugle, s'appuyant sur la foi obscure et la prenant pour guide et lumière, sans s'appuyer sur aucune des choses qu'elle entend, goûte, sent ou imagine. Parce que tout cela n'est que ténèbres, qui la feront errer; et la foi surpasse toute cette sorte d'entendre, de goûter, de sentir et d'imaginer. Que si elle ne s'aveugle en cela, demeurant entièrement en ténèbres, elle n'arrivera point à ce qui est davantage, qui est ce qu'enseigne la foi.

 

  3     L'aveugle, s'il n'est entièrement aveugle, ne se laisse pas bien conduire par son guide; car pour un peu qu'il voie, il pense que le premier chemin est le meilleur, parce qu'il n'en voit pas d'autres meilleurs. Et ainsi, il peut faire errer celui qui le guide et voit mieux que lui; car, enfin, il peut commander plutôt que son guide. Ainsi l'âme, si elle s'appuie en son savoir, ou en sa manière de goûter ou de sentir de Dieu - comme toutes ces choses, pour grandes qu'elles soient, sont fort petites et dissemblables de ce que Dieu est - pour aller par ce chemin, elle erre facilement ou s'arrête, faute d'être entièrement aveugle en foi, qui est sa vraie guide.

 

  4     C'est aussi ce qu'a voulu dire saint Paul quand il a dit qu'il faut que celui qui s'approche de Dieu croie qu'il est (He 11,6). Il veut dire que celui qui doit s'unir à Dieu doit croire son être. Comme s'il disait que celui qui doit venir à se joindre à Dieu par union ne doit aller en entendant ou en s'appuyant au goût, au sens ou à l'imagination, mais en croyant son être, qui ne tombe point en l'entendement, ni en l'appétit, ni en l'imagination, ni en aucun autre sens, ni durant cette vie ne se peut savoir; au contraire, tout le plus haut qu'on peut sentir et goûter de Dieu ici-bas est infiniment distant de ce qu'il est et de sa pure possession. Et ainsi Isaïe et saint Paul disent: L'oeil n'a jamais vu ni l'oreille n'a point ouï et n'est point tombé au coeur ni en la pensée de l'homme, ce que Dieu a préparé à ceux qui l'aiment (Is 64,4 1Co 2,9). Or, de quelque manière que l'âme prétende de s'unir parfaitement par grâce en cette vie avec Celui avec lequel elle doit être unie en l'autre par gloire - ce qui est un bien que l'oeil n'a vu, comme dit saint Paul, ni l'oreille n'a entendu et qui n'est point tombé dans le coeur de l'homme vivant encore dans la chair - il est évident que, pour venir à s'unir parfaitement avec lui en cette vie par grâce et amour, elle doit être en obscurité de tout ce qui peut entrer par l'oeil et de tout ce qu'on peut recevoir par l'ouïe, de ce qu'on peut imaginer avec la fantaisie et comprendre par le coeur, qui signifie ici l'âme.

     Partant, l'âme se détourne grandement du chemin de ce haut état d'union, quand elle s'attache à quelque manière d'entendre, à quelque sentiment, ou à quelque imagination, ou jugement, ou volonté, ou façon de faire, ou à quelque autre oeuvre ou chose propre, ne sachant se défaire et dénuer de tout cela. Car (comme nous avons dit) le terme où elle va est par-dessus toutes choses, encore que ce soit le plus haut savoir et goûter; et ainsi, par- dessus tout il faut passer au non-savoir.

 

  5     Partant, en ce chemin, entrer dans le chemin c'est laisser son chemin, ou, pour mieux dire, c'est passer au terme et laisser son mode, c'est entrer en ce qui n'a point de mode, qui est Dieu. Car l'âme qui parvient à cet état n'a plus de modes ni de manières, et encore moins ne s'attache ni ne peut s'attacher à eux. Je dis: des modes d'entendre, ni de goûter, ni de sentir, encore qu'elle contienne en soi tous les modes, de même que celui qui n'a rien et qui possède tout (cf. 2Co 6,10). Car ayant le courage de passer de son naturel limité, quant à l'intérieur et l'extérieur, elle entre en domaine surnaturel qui n'a aucun mode, contenant en substance tous les modes. D'où vient qu'arriver ici, c'est sortir de là, sortant d'ici et de là et s'éloignant de soi, pour monter, de ce bas, à ce plus haut que tout.

 

  6     C'est pourquoi, l'âme s'écartant de tout ce qu'elle peut savoir et entendre spirituellement et naturellement, elle doit désirer avec tout désir de venir à ce qu'elle ne peut savoir en cette vie et qui ne peut tomber en son coeur. Et laissant en arrière tout ce qu'elle goûte et sent temporellement et spirituellement, et tout ce qu'elle peut goûter et sentir en cette vie, elle doit désirer avec tout désir de parvenir à ce qui excède tout sentiment et tout goût.

     Et afin de demeurer vide et libre pour un tel bien, elle ne doit aucunement s'attacher à tout ce qu'elle recevra en son âme spirituellement ou sensiblement (comme nous dirons ci-après, quand nous traiterons de ceci en particulier), estimant toutes choses bien au-dessous. Car, tant plus elle pense ce que c'est qu'elle entend, goûte et imagine et tant plus elle l'estime, que ce soit spirituel ou non, tant plus elle ôte du souverain bien et se retarde d'y parvenir. Et tant moins elle pense ce qu'est ce qu'elle peut avoir, pour grand qu'il soit, au regard du souverain bien, tant plus elle l'exalte et l'estime et par conséquent, tant plus elle s'en avoisine. Et, de cette façon, l'âme dans l'obscurité s'approche grandement de l'union par le moyen de la foi, laquelle aussi est obscure et qui de cette manière lui donne une lumière admirable. Certainement si l'âme voulait voir, elle s'obscurcirait auprès de Dieu, bien plutôt que celui qui ouvre les yeux pour contempler la grande clarté du soleil.

 

  7     Partant, en cette voie, s'aveuglant en ses puissances, elle verra la lumière, suivant ce que le Sauveur dit en l'Évangile: Je suis venu en ce monde pour le jugement, afin que ceux qui ne voient pas voient; et que ceux qui voient deviennent aveugles (Jn 9,39). Ce qui se doit entendre à la lettre, touchant ce chemin spirituel, à savoir que l'âme qui sera en obscurité et s'aveuglera en toutes ses lumières propres et naturelles, verra surnaturellement, et celle qui se voudra arrêter à quelque sienne lumière sera d'autant plus aveugle et arrêtée en la voie de l'union.

 

  8     Or, afin de procéder avec moins de confusion, il me semble qu'il sera nécessaire de donner à entendre au chapitre suivant ce qu'est ce que nous appelons union de l'âme avec Dieu; parce que cela, étant compris, éclaircira beaucoup ce que nous dirons après et partant je trouve que c'est ici le vrai lieu d'en parler. Car, encore que nous interrompions le fil de notre discours, ce ne sera pas hors de propos; puisque en ce lieu cela servira pour donner lumière à ce qu'on traite; et ainsi ce chapitre sera comme une parenthèse - placé dans un même enthymême - après laquelle nous en viendrons à traiter en particulier des trois puissances de l'âme à l'égard des trois vertus théologales, touchant cette seconde nuit.

 

 

 

Chapitre 5

 

 OÙ IL EST DÉCLARÉ CE QUE C'EST QUE L'UNION DE L'ÂME AVEC DIEU, ET CECI AVEC UNE COMPARAISON

 

 

  1     Par les choses qui ont été dites, se donne quelque peu à entendre ce que nous appelons union de l'âme avec Dieu, et par ce moyen ce que nous en dirons ici sera plus intelligible. Ce n'est pas notre intention d'expliquer à présent quelles sont ses divisions ni ses parties, parce que ce ne serait jamais fait si je me mettais maintenant à déclarer quelle est l'union de l'entendement, quelle est celle de la volonté, et aussi celle de la mémoire; quelle est l'union passagère et quelle est l'union permanente en ces puissances; et enfin quelle est l'union totale passagère et permanente en ces puissances ensemble. De cela nous irons traitant a chaque pas du discours, tantôt de l'un, tantôt de l'autre. D'ailleurs cela ne convient pas maintenant pour donner à entendre ce que nous avons ici à dire d'elles, et cela s'entendra beaucoup mieux en son lieu, lorsque, discourant de la matière même, nous aurons devant les yeux le vif exemple joint à l'intelligence du sujet. Alors, on entendra et on remarquera chaque chose et on en pourra mieux juger.

 

  2     Je parle ici seulement de cette union totale et permanente selon la substance de l'âme et selon ses puissances quant à l'habitude obscure d'union; parce que, quant à l'acte, nous en parlerons après et dirons, avec l'aide de Dieu, comment nous n'avons et ne pouvons avoir d'union permanente en cette vie dans les puissances, mais seulement passagère.

 

  3     Donc, pour entendre quelle est cette union dont nous traitons, il faut savoir que Dieu demeure en toutes les âmes, fût-ce celle du plus grand pécheur du monde, et qu'il y est présent en substance. Et cette manière d'union est toujours faite entre Dieu et toutes les créatures, selon laquelle il les conserve en leur être; de sorte que si elle venait à leur manquer, elles s'anéantiraient aussitôt et ne seraient plus.

     Ainsi, quand nous parlerons de l'union de l'âme avec Dieu, ce ne sera pas de cette présence substantielle de Dieu qui est toujours faite en toutes les créatures, mais de l'union et de la transformation de l'âme en Dieu qui n'est pas toujours faite, mais qui se fait seulement lorsqu'il y a une ressemblance d'amour. Et, partant, celle-ci se nommera union de ressemblance, comme l'autre s'appelle union essentielle ou substantielle. Celle-là est naturelle; celle-ci surnaturelle. Elle est quand les deux volontés, à savoir celle de l'âme et celle de Dieu, sont conformes en un, n'y ayant aucune chose en l'une qui répugne à l'autre. Ainsi, quand l'âme ôtera entièrement de soi ce qui répugne et n'est pas conforme à la volonté divine, elle demeurera transformée en Dieu par amour.

 

  4     Ce qui ne s'entend pas seulement de ce qui répugne selon l'acte, mais aussi selon l'habitude: de manière que non seulement les actes volontaires d'imperfection doivent être bannis, mais aussi les habitudes de toutes ces imperfections doivent être anéanties. Et pour autant que toute créature et toutes ses actions et habiletés ne conviennent ni n'arrivent à ce qui est Dieu, pour ce sujet, l'âme se doit dénuer de toute créature et de toutes ses actions et habiletés - à savoir de son entendre, de son goûter et sentir - afin que, chassant tout ce qui est dissemblable et non conforme à Dieu, elle vienne à recevoir la ressemblance de Dieu ne demeurant en elle aucune chose qui ne soit volonté de Dieu, et qu'ainsi elle se transforme en lui.

     D'où vient qu'encore que la vérité soit (comme nous avons dit) que Dieu est toujours en l'âme, lui donnant et conservant l'être naturel avec sa présence, néanmoins il ne lui communique pas toujours le surnaturel. Car celui-ci ne se communique pas, si ce n'est par amour et par grâce, en laquelle toutes les âmes ne sont pas; et celles qui y sont, ce n'est pas en pareil degré; parce que les unes sont en un plus haut, les autres en un moindre degré d'amour. D'où vient que Dieu se communique plus à l'âme qui est plus avantagée en amour, ce qui consiste à avoir sa volonté plus conforme à celle de Dieu. Et celle qui l'a totalement conforme et semblable est totalement unie et transformée en Dieu surnaturellement.

     C'est pourquoi, selon ce que nous avons déjà fait entendre, tant plus une âme est revêtue des créatures et de leurs habiletés selon l'affection et l'habitude - tant moins a-t-elle de disposition à cette union, puisqu'elle ne donne lieu entier à Dieu, afin qu'il la transforme au surnaturel. De sorte que l'âme n'a besoin que de se dénuer de ces contrariétés et dissemblances naturelles afin que Dieu, qui se communique naturellement à elle par nature, se communique à elle surnaturellement par grâce.

 

  5     Et c'est ce que saint Jean a voulu donner à entendre par ces paroles: Qui ne sont point nés des sangs ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu (Jn 1,13). Comme s'il disait: Il a donné le pouvoir d'être faits enfants de Dieu (c'est- à-dire de se pouvoir transformer en Dieu) seulement à ceux qui ne sont point nés des sangs (c'est-à-dire qui ne sont point nés des complexions et compositions naturelles), ni non plus de la volonté de la chair (c'est-à-dire de l'arbitre de quelque habileté ou capacité naturelle), ni moins encore de la volonté de l'homme (en quoi est compris tout mode et manière de juger et concevoir avec l'entendement). Il n'a donc donné pouvoir à aucun de ceux-là d'être faits enfants de Dieu; mais seulement à ceux qui sont nés de Dieu, c'est-à-dire à ceux qui, renaissant par grâce, en mourant premièrement à tout ce qui est du vieil homme, s'élèvent au-dessus de soi au surnaturel, recevant de Dieu cette autre naissance et cette filiation, qui est au-dessus de tout ce qui se peut penser. Car, comme dit le même saint Jean autre part, si quelqu'un n'est rené de l'eau et du Saint Esprit, il ne peut voir le royaume de Dieu (Jn 3,5). Il veut dire: celui qui ne renaîtra point au Saint Esprit ne pourra voir ce royaume de Dieu, qui est l'état de perfection. Or, renaître au Saint Esprit en cette vie, consiste en ce qu'une âme vienne à être très semblable à Dieu en pureté, sans avoir en soi aucun mélange d'imperfection; et ainsi se peut faire une pure transformation par participation d'union, quoique non pas essentiellement.

 

  6     Afin qu'on entende mieux l'un et l'autre, mettons une comparaison. Le rayon du soleil bat dans une vitre. Si la vitre est couverte de taches ou de vapeurs grossières, il ne la pourra éclaircir ni la transformer entièrement en sa lumière, comme si elle était pure et nette de toutes ces taches. Au contraire, tant moins il l'éclaircira qu'elle sera moins dépourvue de ces voiles et taches; et tant plus, qu'elle sera plus nette. Et ce ne sera pas la faute du rayon, mais de la vitre. Parce que si elle était entièrement nette et pure, il l'éclaircirait et la transformerait tellement qu'elle paraîtrait le rayon même et rendrait la même lumière que le rayon; bien que, à la vérité, la vitre, malgré sa ressemblance au rayon, ait son être naturel distinct de celui du rayon; mais nous pouvons dire que cette vitre est rayon ou lumière par participation.

     Ainsi, l'âme est comme une vitre dans laquelle bat toujours, ou pour mieux dire, en laquelle demeure toujours par nature cette lumière divine de l'être de Dieu, comme il a été dit.

 

  7     L'âme, donc, faisant place (c'est-à-dire ôtant de soi tout voile et toute tache de créature, ce qui se fait en tenant la volonté parfaitement unie avec celle de Dieu - parce qu'aimer est travailler à se dépouiller et dénuer pour Dieu de tout ce qui n'est point Dieu), elle demeure aussitôt éclaircie et transformée en Dieu. Et il lui communique Son être surnaturel de telle sorte qu'elle paraît Dieu même et a ce que Dieu même possède. Et il se fait une telle union lorsque Dieu départit cette surnaturelle faveur à l'âme, que toutes les choses de Dieu et de l'âme sont unes en transformation participée; et elle semble plus être Dieu qu'être âme, et même elle est Dieu par participation; encore qu'à la vérité son être naturel soit aussi distinct de celui de Dieu qu'il l'était auparavant, quoiqu'elle soit transformée; comme aussi la vitre a son être distinct de celui du rayon, lorsqu'elle en est éclairée.

 

  8     De ceci l'on voit plus clairement que la disposition pour cette union, comme nous l'avons dit, n'est pas l'entendre de l'âme, ni goûter ni sentir ni imaginer de Dieu ni de quelque autre chose que ce soit, mais seulement la pureté et l'amour, qui est une nudité totale et une résignation parfaite pour Dieu seul. Et comme il n'y peut avoir de transformation parfaite s'il n'y a de parfaite pureté, aussi selon la pureté sera l'illustration, l'illumination et l'union de l'âme avec Dieu, en moindre ou en plus haut degré; bien que, comme je dis, elle n'arrive pas à être entièrement parfaite, si l'âme n'est entièrement parfaite et claire et nette.

 

  9     Ce qui s'entendra pareillement par cette comparaison. Voici une image très accomplie, ayant des excellences nombreuses et extraordinaires, avec des émaux très délicats et très subtils, et il y en a quelques-uns si fins que, pour leur délicatesse et perfection, on ne peut bien les discerner. À cette image, celui qui aura la vue moins claire et moins épurée n'y apercevra pas tant d'excellence et de délicatesse; mais un autre qui aura la vue un peu plus épurée en découvrira mieux l'excellence et la perfection et si quelqu'un a encore la vue plus épurée, il y remarquera encore plus de perfection, enfin, celui qui aura la vue la plus claire et la plus nette y verra plus de perfection et d'excellence. Parce qu'il y a tant à voir en cette image que, quoi qu'on en découvre, il en reste beaucoup davantage à remarquer.

 

  10     Aussi pouvons-nous dire que les âmes se comportent de même manière avec Dieu en cette illustration ou transformation. Car bien qu'à la vérité une âme, selon son peu ou plus de capacité, puisse être arrivée à cette union, néanmoins toutes n'y parviennent pas en pareil degré; parce que c'est comme il plaît au Seigneur de le donner à un chacun: ce qui est en la manière que les bienheureux le voient au ciel, parce que les uns le voient plus, les autres moins, encore que tous voient Dieu et que tous soient contents, vu que leur capacité est satisfaite.

 

  11     D'où vient qu'encore qu'en cette vie nous trouvions des âmes en un repos et une paix égale en leur état de perfection, et que chacune demeure satisfaite, néanmoins l'une pourra être élevée beaucoup plus haut que l'autre en cette union, et toutes demeurer également satisfaites en tant que leur capacité est satisfaite. Mais celle qui ne parvient pas à la pureté requise par sa capacité, n'arrive jamais à la vraie paix et satisfaction, vu qu'elle n'est pas arrivée à la nudité et au vide en ses puissances, comme il est nécessaire à la simple union.

 

 

 

Chapitre 6

 

 OÙ IL EST TRAITÉ COMMENT LES TROIS VERTUS THÉOLOGALES DOIVENT ÉTABLIR EN LA PERFECTION LES TROIS PUISSANCES DE L'ÂME ET COMMENT CES VERTUS FONT EN ELLE DU VIDE ET DES TÉNÈBRES

 

 

  1     Ayant donc à traiter du moyen d'introduire les trois puissances de l'âme, l'entendement, la mémoire et la volonté, en cette nuit spirituelle - qui est le moyen pour arriver à l'union divine - il est nécessaire de donner à entendre premièrement, en ce chapitre, comment les trois vertus théologales - la foi, l'espérance et la charité, qui se rapportent à ces trois puissances comme leurs propres objets surnaturels et moyennant lesquelles l'âme s'unit à Dieu selon ses puissances - font le même vide et la même obscurité chacune en sa puissance: la foi en l'entendement, l'espérance en la mémoire et la charité dans la volonté.

     Après, nous dirons comment il faut perfectionner l'entendement dans la ténèbre de la foi et la mémoire dans le vide de l'espérance et comment aussi la volonté doit s'ensevelir dans la privation et le dénuement de toute affection pour aller à Dieu.

     Cela fait, on verra clairement combien il est nécessaire à l'âme, pour marcher sûrement au chemin spirituel, d'aller par cette nuit obscure, appuyée sur ces trois vertus qui la vident de toutes les choses et l'obscurcissent en elles. Parce que, comme nous avons dit, l'âme en cette vie ne s'unit point à Dieu par l'entendre, ni par le jouir, ni par l'imaginer, ni par quelque autre sens, mais seulement par la foi selon l'entendement, et par l'espérance selon la mémoire, et par l'amour selon la volonté.

 

  2     Toutes lesquelles vertus, comme nous avons dit, font un vide dans les puissances: la foi dans l'entendement cause un vide et une obscurité d'entendre, l'espérance en la mémoire fait un vide de toute possession et la charité dans la volonté un vide et un dénuement de toute affection et de toute jouissance de tout ce qui n'est point Dieu.

     Car nous voyons déjà que la foi nous dit ce que l'entendement ne saurait comprendre. C'est pourquoi saint Paul la définit la substance des choses qu'on espère (He 11,1). Et quoique l'entendement y consente avec fermeté et certitude, néanmoins ce ne sont pas choses qui se découvrent à lui: autrement il n'y aurait plus de foi, laquelle, encore qu'elle rende l'entendement certain, pourtant elle ne le rend pas clair, mais obscur.

 

  3     Quant à l'espérance, il n'y a point de doute qu'elle met aussi la mémoire en vide et en ténèbres des choses de cette vie et de celles de l'autre. Car l'espérance est toujours de ce que l'on ne possède pas, parce que, si on le possédait, ce ne serait plus espérance. D'où vient que saint Paul dit aux Romains: L'espérance que l'on voit n'est plus espérance; car ce que quelqu'un voit - c'est-à-dire ce que quelqu'un possède - comment l'espérera-t-il? (Rm 8,24). Donc cette vertu fait aussi un vide, puisqu'elle est de ce que l'on n'a pas et non de ce que l'on a.

 

  4     La charité, ni plus ni moins, fait en la volonté un vide de toutes choses, vu qu'elle nous oblige d'aimer Dieu sur toutes choses; ce qui ne peut être qu'en écartant l'affection d'elles toutes pour la mettre entièrement en Dieu. D'où vient que le Christ dit en saint Luc: Celui qui ne renonce pas à toutes les choses qu'il possède avec la volonté, ne peut pas être mon disciple (Lc 14,33). Et ainsi, toutes ces trois vertus mettent l'âme en obscurité et dans un vide de tout.

 

  5     Et nous devons ici remarquer la parabole que notre Rédempteur dit en saint Luc, de cet ami qui fut obligé d'aller à minuit demander à son ami les trois pains (cf. Lc 11,5), qui signifient ces trois vertus. Et il dit qu'il les demandait à la minuit, pour donner à entendre que l'âme, en l'obscurité de toutes les choses selon ses puissances, doit acquérir ces trois vertus et en cette nuit se perfectionner en elles. Nous lisons dans Isaïe (cf. Is 6,2), des deux Séraphins que ce prophète vit aux côtés de Dieu, chacun ayant six ailes, qu'avec deux ils se couvraient les pieds, ce qui signifiait aveugler et amortir les affections de la volonté envers toutes choses pour Dieu; et qu'avec deux autres ailes ils se couvraient la face, ce qui signifiait les ténèbres de l'entendement devant Dieu; et qu'ils volaient avec les deux autres, pour donner à entendre le vol de l'espérance vers les choses qu'on ne possède pas, espérance qui est élevée au-dessus de tout ce qu'on peut posséder, soit d'ici-bas, soit de là-haut, hors de Dieu.

 

  6     Il faut donc induire les trois puissances de l'âme à ces trois vertus, informant chacune des puissances par chacune des vertus, la dénuant et mettant en obscurité de tout ce qui n'appartiendra point à ces trois vertus. Et c'est ici la nuit spirituelle que nous appelions ci-dessus active, attendu que l'âme fait ce qu'elle peut de son côté pour y entrer. Et comme en la nuit sensitive nous avons donné le moyen de vider les puissances sensitives de leurs objets sensibles quant à l'appétit, afin que l'âme sorte de son terme pour entrer au moyen qui est la foi, ainsi en cette nuit spirituelle, avec la faveur de Dieu, nous donnerons le moyen de vider et purifier les puissances spirituelles de tout ce qui n'est point Dieu, et de les faire demeurer en l'obscurité de ces trois vertus, qui sont le moyen et la disposition (comme nous l'avons dit) pour l'union de l'âme avec Dieu.

 

  7     En laquelle manière on est en toute sûreté contre les ruses du démon et contre l'efficace de l'amour-propre et de ses branches, qui est ce qui a coutume de tromper très subtilement et d'empêcher les personnes spirituelles de s'avancer, pour ne savoir se dénuer en se gouvernant selon ces trois vertus. Et ainsi, elles ne parviennent jamais à la substance et pureté du bien spirituel, et ne marchent par un chemin si droit et si court qu'elles pourraient faire.

 

  8     Toutefois, on doit prendre garde que maintenant je parle spécialement à ceux qui ont commencé d'entrer dans l'état de contemplation; parce que, pour les commençants, ceci se doit traiter un peu plus amplement, comme nous le ferons dans le second livre, quand nous traiterons de leurs propriétés.

 

 

 

Chapitre 7

 

 OÙ IL EST DÉCLARÉ COMBIEN EST ÉTROIT LE SENTIER QUI CONDUIT À LA VIE ÉTERNELLE, ET COMBIEN CEUX QUI Y VEULENT CHEMINER DOIVENT ÊTRE DÉNUÉS ET DÉSEMBARRASSÉS. - ON COMMENCE À PARLER DE LA NUDITÉ DE L'ENTENDEMENT

 

 

  1     Pour traiter maintenant de la nudité et de la pureté des trois puissances de l'âme, il faudrait un autre plus grand savoir et un autre esprit que le mien, afin qu'on pût bien faire entendre aux spirituels combien est étroit ce chemin, lequel - selon ce qu'a dit Notre Sauveur - conduit à la vie; afin qu'étant bien persuadés de cette vérité, ils ne s'étonnassent pas du vide et de la nudité où nous devons laisser en cette nuit les puissances de l'âme.

 

  2     C'est pourquoi on doit bien remarquer les paroles que Notre Sauveur dit de ce chemin, en saint Matthieu, au chapitre 7, c'est savoir: Combien la porte est étroite et combien est resserré le chemin qui conduit à la vie, et combien il y en a peu qui le trouvent! (Mt 7,14). Où l'on doit beaucoup remarquer l'exagération et le renchérissement que contient cette parole: Combien, car c'est comme s'il disait: En vérité, elle est fort étroite, et plus que vous ne pensez!

     L'on doit aussi peser qu'il dit premièrement que la porte est étroite, pour nous faire entendre qu'afin que l'âme entre par cette porte du Christ qui est le commencement du chemin, il faut auparavant qu'elle se resserre et qu'elle dépouille sa volonté de toutes choses sensibles et temporelles, aimant Dieu par-dessus toutes - ce qui appartient à la nuit du sens, dont nous avons parlé.

 

  3     Et aussitôt il ajoute que le chemin est resserré, à savoir: de la perfection, donnant à entendre que pour aller par le chemin de perfection, non seulement il faut entrer par la porte étroite, s'évacuant du sensible, mais il se faut aussi étrécir, se désappropriant et se désembarrassant purement en ce qui est de la part de l'esprit. Si bien que nous pouvons rapporter ce qu'il dit de la porte étroite à la partie sensible de l'homme, et ce qu'il dit du chemin resserré, nous le pouvons entendre de la partie spirituelle et raisonnable. Et en ce qu'il dit que fort peu le trouvent, on doit remarquer la cause, à savoir, parce qu'il n'y en a guère qui sachent et qui veuillent entrer en cette extrême nudité et vide de l'esprit. Parce que ce sentier du haut mont de perfection - attendu qu'il tire en haut et qu'il est étroit - demande de tels voyageurs qu'ils n'aient aucune charge qui les appesantisse quant aux choses qui regardent la partie inférieure, ni chose qui les embarrasse quant à celles qui regardent la supérieure. Car, puisque c'est un trafic où seulement Dieu est cherché et gagné, aussi Dieu seul est celui qu'on doit chercher et gagner.

 

  4     D'où l'on voit clairement que non seulement l'âme doit être dépêtrée de tout ce qui est de la part des créatures, mais aussi elle doit cheminer désappropriée et anéantie de tout ce qui est de la part de l'esprit. Aussi Notre Seigneur, nous instruisant et nous introduisant en ce chemin, propose en saint Marc cette doctrine si admirable - d'autant moins pratiquée par les spirituels, si je l'ose dire, qu'elle leur est plus nécessaire - laquelle, pour être tant à notre propos, je rapporterai ici tout entière et la déclarerai selon son sens véritable et spirituel. Il dit donc ceci: Quiconque veut suivre mon chemin, qu'il se nie soi-même, et qu'il porte sa croix et me suive. Car celui qui veut sauver son âme la perdra, et celui qui la perdra pour moi la gagnera (Mc 8,34-35).

 

  5     Oh! qui pourrait faire entendre, pratiquer et goûter ce qu'est ce conseil que nous donne ici Notre Sauveur de renoncer à nous-mêmes, pour montrer aux spirituels combien le moyen qu'ils doivent tenir en ce chemin est diffèrent de celui que beaucoup d'entre eux pensent - se persuadant que n'importe quelle sorte de retraite et de réformation dans les choses est suffisante! Et d'autres se contentent de pratiquer vaille que vaille les vertus, continuent l'oraison et suivent la mortification, mais ils n'arrivent pas à la nudité et pauvreté ou aliénation ou pureté spirituelle (car c'est tout un) que le Seigneur nous conseille ici; parce que, malgré cela, ils vont repaissant et revêtant leur naturel de consolations et sentiments spirituels, plutôt que de le dénuer et de le nier en ceci et en cela pour Dieu. Ils pensent qu'il suffit de le nier en ce qui est du monde, et non pas de l'anéantir et purifier en la propriété spirituelle. D'où vient que, se présentant quelque chose de cette solidité et perfection qui est l'anéantissement de toute suavité en Dieu, en aridité, en dégoût et en travail - ce qui est la pure croix spirituelle et la nudité de l'esprit pauvre du Christ - ils fuient cela comme la mort et seulement vont recherchant des douceurs et communications savoureuses en Dieu - ce qui n'est pas renoncer à soi-même, ni nudité d'esprit, mais gourmandise spirituelle. En quoi ils se rendent spirituellement ennemis de la croix du Christ; parce que le vrai esprit recherche plutôt ce qu'il y a d'insipide en Dieu que le savoureux, et s'incline plutôt à pâtir qu'à être consolé, et plutôt à être privé de tout bien pour Dieu qu'à le posséder, et plutôt aux aridités et aux afflictions qu'aux douces communications, sachant que cela est suivre le Christ et renoncer soi-même; et il se peut que de faire autrement soit se rechercher soi-même en Dieu, ce qui est fort contraire à l'amour. Parce que se chercher soi-même en Dieu, c'est chercher les caresses et récréations de Dieu; mais chercher Dieu en soi, c'est non seulement vouloir être privé de l'un et de l'autre pour Dieu, mais aussi avoir inclination à choisir pour le Christ ce qu'il y a de plus insipide, soit de Dieu, soit du monde - et cela est amour de Dieu!

 

  6     Oh! qui pourrait donner à entendre jusqu'où Notre Seigneur veut porter cette abnégation! Sans doute elle doit être comme une mort et un anéantissement temporel, naturel et spirituel en tout, quant à l'estime de la volonté, dans laquelle se trouve toute abnégation.

     Et c'est ce que Notre Sauveur a voulu dire ici que celui qui voudra sauver son âme la perdra - c'est à savoir, que celui qui voudra posséder quelque chose ou la chercher pour soi, la perdra; et celui qui perdra son âme pour moi la gagnera - c'est-à-dire que celui qui renoncera pour le Christ à tout ce que sa volonté peut désirer et goûter, faisant choix de ce qui ressemble plus à la croix (ce que le même Seigneur appelle en saint Jean abhorrer son âme; Jn 12,25), celui-là la gagnera.

     Et c'est aussi ce que Sa Majesté enseigne aux deux de ses disciples qui lui demandaient la droite et la gauche, lorsque, tranchant le fil de leur ambition, il leur offrit le calice qu'il devait boire comme une chose plus précieuse et plus assurée en cette vie que la jouissance (cf. Mt 20,20-23).

 

  7     Ce calice est de mourir à son naturel en le dénuant et anéantissant, afin qu'il puisse cheminer par ce sentier étroit en tout ce qui lui peut appartenir selon le sens (comme nous avons dit) et selon l'âme (comme nous dirons ci-après), ce qui est le dénuer en son entendre, en son jouir et en son sentir. De manière que non seulement il demeure désapproprié en l'un et en l'autre, mais, de plus, qu'en ce qui est de l'esprit, il ne demeure embarrassé pour marcher en ce chemin étroit; puisque, comme donne à entendre le Sauveur, il n'y peut tenir autre chose que l'abnégation et la croix, qui est le bâton pour y monter, lequel allège et facilite beaucoup ce chemin. D'où vient que Notre Seigneur dit en saint Matthieu: Mon joug est suave et ma charge légère, qui est la croix (Mt 11,30). Parce que, si l'homme se détermine à s'assujettir à porter cette croix, ce qui est une vraie résolution à vouloir trouver et supporter des travaux en toutes choses pour Dieu, il trouvera en elles un grand allégement et beaucoup de suavité pour cheminer par ce chemin, ainsi dénué de tout, sans rien vouloir. Mais, s'il prétend d'avoir quelque chose avec propriété quelconque, soit de Dieu, soit d'autre chose, il n'est pas dénué ni renoncé en tout, et ainsi il ne pourra tenir en ce chemin, ni monter par ce sentier étroit vers le haut.

 

  8     Je voudrais bien persuader aux spirituels comme ce chemin de Dieu ne consiste pas en multiplicité de considérations, ni de moyens, ni de manières, ni de goûts, encore que cela soit à sa manière nécessaire aux commençants, mais en une seule chose nécessaire, qui est de savoir se renoncer vraiment selon l'extérieur et l'intérieur, s'exerçant à pâtir pour le Christ et à s'anéantir en tout. Car en pratiquant ceci, tout ce qui a été dit et autres choses encore se font et se trouvent ici. Que si l'on manque à cet exercice - qui est le sommaire de tout et la racine des vertus - toutes les autres manières ne sont rien, sinon battre les buissons et ne pas profiter, encore qu'on ait d'aussi hautes considérations et communications que les anges. Car on ne peut profiter qu'en imitant le Christ, qui est la voie, la vérité et la vie; et personne ne vient au Père que par lui, lui-même le dit en saint Jean (Jn 14,6). Et ailleurs il dit: Je suis la porte; si quelqu'un entre par moi, il sera sauvé (Jn 10,9). De sorte que je ne tiendrais pas pour bon esprit celui qui recherche les douceurs et la facilité et qui fuit d'imiter le Christ.

 

  9     Or, parce que j'ai dit que le Christ est le chemin, et que ce chemin c'est mourir à notre nature en ce qui est du sens et en ce qui appartient à l'esprit, je veux donner à entendre comment cela se peut faire à l'exemple du Christ. Car il est notre exemple et notre lumière.

 

  10     Quant au premier, il est certain qu'il mourut spirituellement à ce qui est du sensuel en sa vie, et naturellement en sa mort, attendu, comme il dit, qu'il n'eut pas en sa vie où reposer sa tête (Mt 8,20), et encore moins en mourant.

 

  11     Quant au second, il est tout manifeste qu'à l'instant de sa mort il fut aussi anéanti en l'âme, sans aucune consolation ni soulagement, son Père le laissant ainsi en une intime aridité, selon la partie inférieure. Cc qui le fit écrier en la croix: Mon Dieu! Mon Dieu! pourquoi m'avez-vous délaissé? (Mt 27,46). Lequel délaissement fut le plus grand qu'il souffrît en la partie sensitive durant sa vie. Aussi fit-il en ce délaissement le plus grand oeuvre qu'il eût opéré en toute sa vie par ses miracles et ses merveilles, ni sur la terre ni dans le ciel, qui fut de réconcilier et unir le genre humain par grâce avec Dieu. Ce qui fut au moment et à l'instant que ce Seigneur se trouva le plus anéanti en tout; à savoir: quant à l'estime des hommes, car, le voyant mourir, ils s'en moquaient plutôt que d'en faire aucun cas; et quant à la nature, puisque, mourant, il s'anéantissait en elle; et quant à la protection et consolation spirituelle du Père, puisqu'en ce temps Il l'abandonna afin qu'étant ainsi anéanti et réduit ainsi comme à rien, il payât purement la dette et unît l'homme à Dieu. D'où vient que David dit de lui: J'ai été réduit a néant et je ne m'en suis aperçu (Ps 72,22). Afin que l'homme vraiment spirituel entende le mystère de la porte et du chemin du Christ pour s'unir à Dieu; et qu'il sache que tant plus il s'anéantira pour Dieu selon ces deux parties - la sensible et la spirituelle - tant plus il s'unit à Dieu et fait une oeuvre meilleure. Et lorsqu'il sera réduit à rien - ce qui sera dans l'extrême humilité - alors l'union spirituelle sera faite entre l'âme et Dieu, ce qui est le plus grand et plus haut état où l'on puisse parvenir en cette vie.

     Il ne consiste donc pas en récréations, ni en goûts, ni en sentiments spirituels, mais en une vive mort de croix sensible et spirituelle, c'est-à-dire intérieure et extérieure.

 

  12     Je ne veux point m'étendre davantage sur cela, encore que d'autre part je voudrais bien ne pas trancher si court, voyant le Christ si peu connu de ceux qui s'estiment ses amis; puisque nous les voyons chercher leurs goûts et consolations en lui, s'aimant par trop eux-mêmes - et non pas ses amertumes et ses morts, l'aimant beaucoup, lui. Je parle de ceux qui (comme j'ai dit) se tiennent pour ses amis. Car, quant à ceux qui vivent si éloignés de lui, séparés de lui - quoique grands docteurs et hommes puissants et tous les autres qui vivent au monde, plongés dans les soins de leurs prétentions et de leurs grandeurs - desquels nous pouvons dire qu'ils ne connaissent pas le Christ et dont la fin, tant bonne soit-elle, ne sera que trop amère - on ne fait pas ici mention d'eux; mais il en sera fait au jour du jugement. Parce que c'est eux qu'il appartenait principalement d'annoncer cette parole de Dieu, comme gens qu'il a mis en évidence pour leur doctrine et pour leur dignité.

 

  13     Mais parlons à présent à l'entendement de l'homme spirituel, particulièrement de celui à qui Dieu a fait la grâce de le mettre en état de contemplation - car, comme j'ai dit, je m'adresse particulièrement à ceux-là - et disons comment on doit se dresser à Dieu en foi et se purifier des choses contraires, en se resserrant pour entrer par ce sentier étroit de la contemplation obscure.

 

 

 

Chapitre 8

 

 OÙ IL EST TRAITÉ EN GÉNÉRAL COMMENT NULLE CRÉATURE NI AUCUNE CONNAISSANCE QUI PUISSE TOMBER EN L'ENTENDEMENT NE LUI PEUT SERVIR DE PROCHAIN MOYEN POUR S'UNIR À DIEU

 

 

  1     Avant que nous traitions du moyen propre et proportionné pour s'unir à Dieu - qui est la foi - il est à propos que nous prouvions comment il n'y a chose créée, ni pensée, qui puisse servir à l'entendement de propre moyen pour s'unir à Dieu et comment tout ce que l'entendement peut acquérir lui sert plutôt d'empêchement que de moyen, s'il se voulait attacher à cela.

     Nous le prouverons maintenant, en ce chapitre, en général; et puis nous en parlerons en particulier, descendant par toutes les connaissances que l'entendement peut recevoir de la part de quelque sens que ce soit, intérieur ou extérieur, et en même temps nous déduirons les inconvénients et dommages qu'il peut recevoir par le moyen de ces connaissances intérieures et extérieures qui l'empêchent d'avancer, faute de s'être attaché au propre moyen qui est la foi.

 

  2     Il faut donc savoir que, selon une règle de philosophie, tous les moyens doivent être proportionnés à la fin, c'est à savoir: ayant quelque convenance et ressemblance avec elle, telles qu'elles suffisent pour atteindre par eux à la fin qu'on prétend. Par exemple, celui qui veut aller à la ville doit nécessairement suivre le chemin, qui est le moyen qui joint et unit à la ville même. Semblablement, si on doit joindre et unir le feu avec le bois, il faut que la chaleur - qui est le moyen - dispose d'abord le bois avec tant de degrés de chaleur qu'il ait une grande ressemblance et proportion avec le feu. D'où vient que si on voulait disposer le bois par un autre moyen que le propre, qui est la chaleur, se servant par exemple de l'air, de l'eau ou de la terre, il serait impossible que le bois se pût unir avec le feu, de même aussi le serait-il, d'arriver à la ville, si on ne va par le chemin qui y mène.

     Ainsi donc, afin que l'entendement s'unisse en cette vie avec Dieu - autant qu'il se peut faire - il doit nécessairement prendre ce moyen qui joint avec lui et qui lui a une très proche ressemblance.

 

  3     À quoi il faut prendre garde qu'entre toutes les créatures supérieures et inférieures, il n'y en a aucune qui joigne de près Dieu, ni qui ressemble à son être. Car, encore qu'il soit vrai que toutes, comme parlent les théologiens, aient une certaine relation à Dieu et un vestige de lui - les unes plus, les autres moins, selon leur être plus ou moins principal - néanmoins il n'y a aucun rapport ni ressemblance essentiels de Dieu à elles; au contraire, il y a une distance infinie entre son être divin et le leur. C'est pourquoi il est impossible que l'entendement puisse atteindre Dieu par le moyen des créatures, soit célestes, soit terrestres, pour autant qu'il n'y a aucune proportion de ressemblance. D'où David dit, parlant des créatures célestes: Seigneur, il n'y a rien de semblable à vous parmi les dieux (Ps 85,8), entendant par les dieux les anges et les âmes saintes. Et ailleurs: Dieu! votre chemin est au saint. Quel grand dieu y a-t-il comme le nôtre? (Ps 76,14). Comme s'il disait: le chemin pour venir à vous, Seigneur, est un chemin saint, à savoir, la pureté de foi. Car, quel dieu se trouvera si grand, c'est-à-dire, quel ange si relevé en son être et quel saint si exalté en gloire sera si grand qu'il soit un chemin proportionné et suffisant pour venir à vous? Le même David, parlant conjointement des choses terrestres et célestes, dit: Le Seigneur est haut et il regarde les choses basses, et connaît les hautes de fort loin (Ps 137,6). Comme s'il disait- étant si relevé en son être, il voit celui des choses terrestres fort bas au prix du sien, et les choses hautes - qui sont les créatures célestes - il les aperçoit et les connaît fort éloignées de son être.

     Donc, toutes les créatures ne peuvent servir à l'entendement de moyen proportionné pour atteindre Dieu.

 

  4     Ni plus ni moins, tout ce que l'imagination peut imaginer et l'entendement recevoir et comprendre en cette vie n'est ni ne peut être un prochain moyen pour l'union de Dieu.

     Car, si nous parlons naturellement, comme l'entendement ne peut entendre aucune chose si elle n'est comprise et ne se trouve sous les formes et images des choses que l'on reçoit par les sens corporels - lesquelles, comme nous avons déjà dit, ne peuvent servir de moyen on ne peut se prévaloir de l'intelligence naturelle.

     Que si nous parlons de la surnaturelle selon qu'il se peut en cette vie, de puissance ordinaire l'entendement n'a point de disposition ni de capacité en la prison du corps pour recevoir une claire notice de Dieu; vu que cette notice n'est pas de cet état car ou il faut mourir, ou ne la point recevoir. C'est pourquoi, à Moïse qui lui demandait cette claire notice, Dieu répondit qu'il ne le pourrait voir, disant: Pas un homme ne me verra, qui puisse demeurer en vie (Ex 33,20). Et saint Jean dit: Aucun homme n'a jamais vu Dieu ni chose qui lui ressemble (Jn 1,18). Et saint Paul, avec Isaïe: L'oeil ne l'a vu, ni l'oreille ouï, et n'est point tombé au coeur de l'homme (1Co 2,9 Is 64,4). C'est pourquoi Moïse n'osait considérer le buisson ardent où Dieu était présent, comme il est dit aux Actes des Apôtres (cf. Ac 7,32), sachant bien que son entendement ne pouvait considérer chose aucune de Dieu comme il était convenable, conformément à ce qu'il sentait de Dieu. Il est dit que notre père Élie sur le mont se couvrit la face en présence de Dieu (1R 19,13), ce qui signifie aveugler l'entendement: ce qu'il fit alors, n'osant jeter une main si basse sur une chose si élevée connaissant évidemment que tout ce qu'il eût considéré et entendu particulièrement, eût été bien distant et dissemblable de Dieu.

 

  5     Partant, il n'y a aucune notice ni appréhension surnaturelle, en cet état mortel, qui puisse servir comme de proche moyen à la haute union d'amour de Dieu. Parce que, comme il a été dit, tout ce que l'entendement peut comprendre, tout ce que la volonté peut goûter et l'imagination forger, tout cela est fort dissemblable et disproportionné à Dieu. Le prophète Isaïe donne tout ceci admirablement à entendre en cette remarquable autorité, disant: À qui avez-vous fait Dieu semblable? Ou quelle image lui mettez-vous qui lui ressemble? Peut-être que le fondeur en a fait quelque statue, ou que l'orfèvre l'a figuré avec l'or, ou l'argentier avec des lames d'argent? (Is 40,18-19) Par le fondeur est désigné l'entendement, dont l'office est de former les intelligences et les dénuer du fer des espèces et des fantaisies. Par l'orfèvre s'entend la volonté qui est habile à recevoir la figure et la forme du plaisir causé par l'or de l'amour. Par l'argentier qu'il dit ici ne pouvoir figurer Dieu avec des lames d'argent s'entend la mémoire avec l'imagination, dont les notices et les images qu'elle peut feindre et fabriquer ressemblent aux lames d'argent. Et c'est comme s'il disait: ni l'entendement avec ses intelligences ne pourra concevoir chose qui lui soit semblable; ni la volonté goûter de contentement et de douceur qui ressemble à celle qui est Dieu; ni la mémoire mettre en l'imagination des notices et des images qui le représentent. D'où il est évident qu'aucune de ces notices ne saurait immédiatement acheminer l'entendement à Dieu, et que pour arriver à lui, il doit plutôt cheminer sans entendre que de vouloir entendre, et plutôt en s'aveuglant et mettant en ténèbres qu'en ouvrant les yeux, pour s'approcher plus près du rayon divin.

 

  6     C'est pourquoi l'on nomme la contemplation, par laquelle l'entendement a la plus haute connaissance de Dieu: théologie mystique, c'est-à-dire sagesse secrète de Dieu, parce qu'elle est cachée à l'entendement même qui la reçoit. Et pour cela saint Denis l'appelle rayon de ténèbre. Duquel le prophète Baruc dit que pas un ne sait son chemin et ne saurait penser ses sentiers (Ba 3,23). Il est donc certain que l'entendement se doit aveugler en tous les sentiers auxquels il pourra arriver, s'il veut s'unir Dieu. Aristote dit que, comme les yeux de la chauve-souris se comportent envers le soleil - qui les met totalement en ténèbres - ainsi notre entendement se comporte à l'égard de ce qui est le plus lumière en Dieu - qui est totalement ténèbre pour nous. Il dit davantage: que tant plus les choses divines en soi sont hautes et claires, tant plus elles nous sont inconnues et obscures. L'Apôtre en dit autant, disant que ce qui est élevé en Dieu est le moins su des hommes (cf. 1Co 1,18-25 2,6-9).

 

  7     Nous ne manquerions pas ici d'autorités et de raisons pour montrer et manifester qu'il n'y a point d'échelle avec laquelle l'entendement puisse arriver à ce haut Seigneur, parmi toutes les choses créées et qui peuvent tomber sous l'intellect. Tant s'en faut: il est nécessaire de savoir que si l'entendement se voulait servir de toutes ces choses, ou de quelques-unes d'entre elles, comme d'un moyen très proche à une telle union, non seulement elles lui nuiraient, mais elles le pourraient en outre précipiter en plusieurs erreurs et tromperies dans la montée de cette montagne.

 

 

 

Chapitre 9

 

 OÙ IL EST PROUVÉ QUE LA FOl EST LE MOYEN LE PLUS PROCHE ET LE PLUS PROPORTIONNÉ À L'ENTENDEMENT, AFIN QUE L'ÂME PUISSE PARVENIR À L'UNION D'AMOUR DIVIN. - ON LE PROUVE AVEC AUTORITÉS ET FIGURES DE LA SAINTE ÉCRITURE

 

 

  1     Nous déduisons de ce qui a été dit, qu'afin que l'entendement soit disposé a cette union divine, il faut qu'il demeure net et vide de tout ce qui peut tomber dans le sens, et dénué et désoccupé de tout ce qu'il peut lui-même clairement entendre, de sorte qu'il demeure intimement en repos et apaisé, établi en la foi, laquelle seule est le plus proche et le proportionné moyen d'unir l'âme à Dieu - attendu que, si grande est la ressemblance entre elle et Dieu qu'il n'y a d'autre différence sinon que Dieu soit vu ou qu'il soit cru. Car tout ainsi que Dieu est infini, aussi elle nous le propose infini; et comme il est Trine et Un, aussi elle nous le propose Trine et Un; et comme Dieu est ténèbre pour notre entendement, ainsi aveugle-t-elle aussi et éblouit-elle notre entendement. Et ainsi, par ce seul moyen Dieu se manifeste à l'âme en lumière divine, qui surpasse tout entendement. C'est pourquoi, tant plus l'âme a de foi, tant plus elle est unie Dieu. Et c'est ce que saint Paul a voulu dire dans l'autorité ci- dessus alléguée: Celui qui veut s'approcher de Dieu est obligé de croire (He 11,6), c'est-à-dire, se doit acheminer à Dieu par la foi. Ce qui se fait, l'entendement demeurant aveugle et dans l'obscurité, seulement élevé en foi. Car sous cette ténèbre l'entendement s'unit à Dieu, et sous elle Dieu est caché, selon ce que dit David: Il a mis l'obscurité sous ses pieds et a monté par-dessus les chérubins et a volé sur les ailes des vents et, pour cachette, a mis les ténèbres et une eau ténébreuse (Ps 17,10-12).

 

  2     En ce qu'il dit avoir mis l'obscurité sous ses pieds et pris les ténèbres pour cachette et que son tabernacle autour de lui est de l'eau ténébreuse, se dénote l'obscurité de la foi où il est enfermé. Et dire qu'il a monté sur les chérubins, qu'il a volé sur les plumes des vents, cela signifie comment il est par-dessus tout entendement; parce que chérubins veulent dire: intelligents ou contemplants, et les ailes des vents dénotent les connaissances subtiles et les conceptions relevées des esprits, par-dessus toutes lesquelles est son être, où pas un, de soi, ne peut atteindre.

 

  3     En figure de cela, nous lisons en l'Écriture que quand Salomon eut achevé de bâtir le temple, Dieu descendit dans une nuée et remplit le temple, en sorte que les enfants d'Israël ne voyaient goutte. Alors, Salomon dit: Le Seigneur a promis qu'il demeurera en ténèbre (1R 8,12). À Moïse aussi il apparut sur la montagne en ténèbre, dont il était couvert (cf. Ex 19,9). Et toutes les fois que Dieu se communiquait beaucoup, il apparaissait en ténèbre. Comme on voit dans Job, où l'Écriture dit que Dieu lui parla dans l'air obscur (Jb 38,1 40,1). Toutes lesquelles ténèbres désignaient l'obscurité de la foi où la Divinité est couverte quand elle se communique à l'âme; laquelle finira quand - selon ce que dit saint Paul - ce qui n'est qu'en partie s'évacuera, à savoir cette ténèbre de la foi, et ce qui est parfait viendra (1Co 13,10), c'est à savoir la lumière divine. Dont nous avons une assez bonne figure en la milice de Gédéon, où il est dit que tous les soldats avaient des lumières dans les mains et ne les voyaient pas, parce qu'elles étaient cachées dans les ténèbres des vases, lesquels étant rompus, la lumière parut aussitôt (cf. Jg 7,16-20). De même la foi, qui est figurée par ces vases, contient en soi la lumière divine; laquelle foi étant achevée et cassée par la rupture et fin de cette vie mortelle, à l'instant paraîtra la gloire et la lumière de la Divinité qu'elle contenait en soi.

 

  4     Il est donc clair que l'âme, pour venir à s'unir à Dieu en cette vie et pour communiquer immédiatement avec lui a besoin de s'unir avec la ténèbre où Salomon dit que Dieu avait promis d'habiter, et qu'elle se doit tenir près de l'air ténébreux d'où il daigna révéler ses secrets à Job, et prendre en mains à l'obscurité les cruches de Gédéon, pour tenir en ses mains (c'est-à-dire dans les oeuvres de sa volonté) la lumière qui est l'union d'amour - encore qu'obscurément en foi - afin qu'aussitôt que les vases de cette vie seront rompus, qui seuls empêchaient la lumière de la foi, on voie Dieu face à face dans la gloire.

 

  5     Il reste maintenant à traiter en particulier de toutes les intelligences et appréhensions que l'entendement peut recevoir, quels empêchements et dommages elles peuvent faire en ce chemin de foi, et comment l'âme s'y doit comporter, afin qu'elles lui soient plus utiles que nuisibles, tant celles qui viennent de la part des sens que celles qui sont de la part de l'esprit.

 

 

 

Chapitre 10

 

 OÙ IL EST FAIT DISTINCTION DE TOUTES LES APPRÉHENSIONS ET DE TOUTES LES INTELLIGENCES QUI PEUVENT TOMBER EN L'ENTENDEMENT

 

 

  1     Pour traiter en particulier du profit et du dommage que les connaissances et les appréhensions de l'entendement peuvent causer à l'âme touchant la foi - qui est le moyen de l'union divine - il est nécessaire de mettre ici une distinction de toutes les appréhensions tant naturelles que surnaturelles qu'il peut recevoir, afin que nous dressions en elles, plus distinctement et par ordre, l'entendement en la nuit et obscurité de la foi: ce que nous ferons le plus succinctement qu'il nous sera possible.

 

  2     Il faut donc savoir que l'entendement peut recevoir par deux voies des notices et intelligences: l'une naturelle, l'autre surnaturelle. La naturelle est tout ce que l'entendement peut comprendre, soit par la voie des sens corporels, soit par soi- même. La surnaturelle est tout ce qui est donné à l'entendement par-dessus sa capacité et habileté naturelle.

 

  3     De ces notices surnaturelles, les unes sont corporelles, les autres sont spirituelles.

     Les corporelles sont en deux manières: les unes qui sont reçues par la voie des sens corporels extérieurs; les autres, par la voie des sens corporels intérieurs, en quoi est compris tout ce que l'imagination peut appréhender, feindre et fabriquer.

 

  4     Les spirituelles sont aussi en deux manières: les unes sont distinctes et particulières; l'autre est confuse, obscure et générale. En les distinctes et particulières, il entre quatre manières d'appréhensions particulières qui se communiquent à l'esprit sans l'entremise d'aucun sens corporel: ce sont les visions, les révélations, les paroles et les sentiments spirituels.

     L'intelligence obscure et générale consiste en une seule, à savoir la contemplation qui se donne en foi. C'est en elle qu'il faut mettre l'âme, l'acheminant à elle par le moyen de toutes ces autres particulières, commençant par les premières, et la dénuant d'elles.

 

 

 

Chapitre 11

 

 DE L'EMPÊCHEMENT ET DU DOMMAGE QUE L'ÂME PEUT RECEVOIR EN LES APPRÉHENSION DE L'ENTENDEMENT PAR VOIE DE CE QUI EST SURNATURELLEMENT REPRÉSENTÉ AUX SENS CORPORELS ET EXTÉRIEURS, ET COMMENT L'ÂME S'Y DOIT CONDUIRE

 

 

  1     Les premières notices dont nous avons parlé au précédent chapitre  sont celles qui appartiennent à l'entendement par voie naturelle. Desquelles, parce que nous en avons traité au premier livre - acheminant l'âme en la nuit du sens - nous n'en parlerons plus ici, ayant assez instruit l'âme à leur égard.

     Partant, le chapitre présent sera de ces notices et de ces appréhensions lesquelles seulement surnaturellement appartiennent l'entendement par la voie des sens corporels extérieurs, qui sont: voir, ouïr, flairer, goûter et toucher. Au sujet desquels peuvent se produire et se produisent d'ordinaire chez les spirituels des représentation et des objets surnaturellement représentés.

     Car il se représente à leur vue des figures et des personnes de l'autre vie - comme de quelques saints, de bons ou de mauvais anges - et des lumières et splendeurs extraordinaires.

     Dans l'ouïe ils entendent des paroles extraordinaires, tantôt dites par ceux qu'ils voient, tantôt sans rien voir. Dans l'odorat ils sentent parfois de très suaves odeurs, sans savoir d'où elles viennent.

     Au goût ils sentent une très douce saveur et dans le toucher une grande délicatesse - et parfois telle qu'il semble que toutes les moelles et que tous les os s'éjouissent, fleurissent et se baignent dans les délices - comme est celle qu'on nomme onction de l'esprit, qui descend de lui jusque dans les membres des âmes pures. Et ce goût du sens est très ordinaire aux spirituels, parce que, de l'affection et dévotion de l'esprit sensible, il en découle plus ou moins, à chacun selon sa manière.

 

  2     Or il faut savoir qu'encore que toutes ces choses puissent arriver aux sens corporels par la voie de Dieu, il ne s'y faut jamais assurer, ni les admettre, mais les fuir entièrement, sans vouloir examiner si elles sont bonnes ou mauvaises: car tant plus elles sont extérieures et corporelles, tant plus il y a de doute si elles viennent de Dieu. Car il est plus propre et ordinaire à Dieu de se communiquer à l'esprit - où il y a plus de certitude et de profit à l'âme - qu'au sens, où il y a ordinairement beaucoup de danger et de tromperie; pour autant qu'en elles le sens corporel se rend juge et appréciateur des choses spirituelles, pensant qu'elles sont comme il les sent, encore qu'il y ait autant de différence que du corps à l'âme et de la sensualité à la raison. Car le sens corporel est aussi ignorant des choses spirituelles - et même davantage - qu'une bête brute des choses raisonnables - et même davantage.

 

  3     De manière que celui-là se trompe fort qui fait cas de ces choses, et il se met en danger d'être trompé; et pour le moins il aura en soi un total empêchement pour aller au spirituel. Parce que toutes les chose corporelles (comme nous avons dit) n'ont aucune proportion avec les spirituelles. C'est pourquoi il faut toujours tenir que de telles choses viennent du démon plutôt que de Dieu - vu que le démon a plus de pouvoir dans l'extérieur et le corporel et y déçoit bien plus aisément qu'en ce qui est plus intérieur et spirituel.

 

  4     Ces objets et ces formes corporelles, tant plus en soi elles sont extérieures, tant moins elle servent à l'intérieur et à l'esprit, à cause de la grande distance et du peu de proportion qu'il y a entre le corporel et le spirituel. Parce que, bien qu'elles communiquent parfois un peu d'esprit - comme elles font toujours, étant de Dieu - c'est toutefois beaucoup moins que si les mêmes choses étaient plus spirituelles et intérieures.

     Et ainsi elles causent plus facilement de l'erreur, de la présomption et de la vanité en l'âme. Parce qu'étant si palpables et matérielles, elles émeuvent fort le sens: et il semble au jugement de l'âme que ce soit quelque grande chose, à cause que cela est fort sensible; et elle court après, abandonnant la foi, pensant que cette lumière est le guide et le moyen de sa prétention - qui est d'arriver à l'union de Dieu; et d'autant plus perd-elle le chemin et le moyen, qui est la foi, qu'elle fait davantage état de cela.

 

  5     En outre, l'âme qui se voit avec ces choses extraordinaires conçoit souvent une secrète opinion de soi-même, qu'elle est déjà quelque chose devant Dieu - ce qui détruit l'humilité. Le démon aussi sait bien glisser en l'âme une complaisance cachée d'elle-même, et parfois fort manifeste. C'est pourquoi il met souvent ces objets dans les sens, montrant à la vue des figures saintes et de belles clartés, mettant en l'ouïe des paroles bien déguisées, à l'odorat des suaves odeurs, des douceurs à la bouche, des délices au toucher, afin que, les ayant appâtés de ces amorces, il les attire en bien des maux.

     Partant, il faut toujours rejeter ces représentations et ces sentiments; car, bien qu'il y en eût quelques-uns de Dieu, cela néanmoins ne fait point de tort à Dieu, et on ne laisse pas d'en recevoir l'utilité et le fruit que Dieu veut faire par leur moyen l'âme, encore qu'elle les rebute et ne les veuille.

 

  6     La raison en est que la vision corporelle, ou le sentiment en quelqu'un des autres sens (aussi bien qu'en toute autre communication des plus intérieures), si elle est de Dieu, à l'instant qu'elle paraît ou se sent, elle opère son effet en l'esprit, sans attendre que l'âme délibère si elle le voudra ou non. Car tout ainsi que Dieu donne surnaturellement ces choses sans diligence suffisante ni habileté de l'âme, de même, sans son soin ni son adresse, Dieu fait en elle ce qu'il veut par ces choses: parce que cela se fait et s'opère passivement en l'esprit, et ainsi cela ne consiste pas à vouloir ou ne pas vouloir, pour que cela soit ou manque d'être. Par exemple, si on jetait du feu sur un homme tout nu, il ne lui servirait de rien de ne se vouloir pas brûler, vu que le feu ferait son effet par force. Ainsi sont les bonnes visions et représentations, lesquelles, même si l'âme ne le veut pas, font leur opération premièrement et principalement en l'âme plutôt qu'au corps. Et celles aussi qui sont de la part du démon, malgré l'âme, causent en elle de la brouillerie, ou de l'aridité, ou de la vanité, ou de la présomption en l'esprit. Encore qu'elles n'aient pas tant d'efficacité au mal que celles de Dieu au bien. Car celles du démon peuvent seulement mettre les premiers mouvements dans la volonté et ne la sauraient porter à davantage si elle n'y consent; et leur inquiétude ne dure guère, si le peu de courage et de soin de l'âme ne l'entretient. Mais celles qui sont de Dieu pénètrent l'âme et meuvent la volonté à aimer et laissent leur effet auquel l'âme ne peut pas plus résister - encore le voudrait-elle - que la vitre au rayon du soleil quand il donne sur elle.

 

  7     Partant, l'âme ne doit jamais se risquer à les vouloir admettre, encore qu'elles soient de Dieu (comme je le dis), car, si elle les veut admettre, il y a six inconvénients.

     Le premier, que la foi se diminue, parce que les choses qu'on expérimente avec les sens y dérogent grandement - vu que la foi (comme il a été dit) est par-dessus les sens; et ainsi on s'écarte du moyen de l'union de Dieu, ne fermant pas les yeux de l'âme à toutes ces choses des sens.

     Le second, que, si on n'y renonce, cela empêche l'esprit, parce que l'âme s'y retient et l'esprit ne vole pas à l'invisible. D'où vient qu'une des causes que le Seigneur dit à ses disciples, pourquoi il fallait qu'il s'en allât afin que le Saint Esprit vînt, c'était cela (cf. Jn 16,7). Comme aussi il ne laissa pas Marie- Madeleine toucher ses pieds après sa résurrection, afin qu'elle s'établît en la foi (cf. Jn 20,17).

     Le troisième est que l'âme devient propriétaire en ces choses, et ne chemine pas à la vraie résignation et nudité d'esprit.

     Le quatrième, qu'elle perd l'effet et l'esprit qu'elles causent en l'intérieur, parce qu'elle met les yeux dans le sensible qui y est, qui est le moins principal; et ainsi elle ne reçoit pas si amplement l'esprit qu'elles causent - lequel s'imprime et se conserve davantage en niant tout le sensible, qui est fort différent du pur esprit.

     Le cinquième, qu'elle va perdant les bienfaits de Dieu, attendu qu'elle s'en rend propriétaire et n'en use comme il faut. Et les prendre avec propriété et n'en faire son profit, c'est le même que les vouloir prendre- car Dieu ne les lui donne pas pour que l'âme les veuille prendre; donc l'âme ne doit jamais se déterminer à croire qu'elles sont de Dieu.

     Le sixième est que, les voulant admettre, elle ouvre la porte au démon pour la tromper en d'autres semblables, qu'il sait fort bien dissimuler et déguiser en sorte qu'elles paraissent bonnes, puisqu'il peut, comme dit l'Apôtre, se transfigurer en ange de lumière (2Co 11,14). Dont nous traiterons, avec l'aide de Dieu, au livre troisième, au chapitre de la gourmandise spirituelle.

 

  8     Partant, il est toujours expédient à l'âme de les rejeter à yeux clos, de quelque part qu'elles viennent; autrement, elle donnerait tellement lieu à celles qui sont du démon, et au démon un tel accès, que non seulement elle recevrait les unes au lieu des autres, mais aussi que celles du démon se multiplieraient et que celles de Dieu cesseraient, tellement que tout se réduirait à être du démon et qu'il n'y aurait plus rien de Dieu. Comme il est arrivé à plusieurs âmes imprudentes et ignorantes, qui se sont tellement assurées là-dessus qu'elles ont été après bien empêchées de retourner à Dieu en pureté de foi; et plusieurs ne purent retourner, tant le démon était déjà enraciné en elles. C'est pourquoi il vaut mieux se fermer à elles et les nier toutes. Parce que, dans les mauvaises on évitera les tromperies du démon, et dans les bonnes l'empêchement de la foi - et l'esprit ne laissera pas d'en tirer profit. Et comme Dieu les ôte quand on les admet - à cause que, pour l'ordinaire, on y a de la propriété sans aucun fruit - et que le démon y entremet et augmente les siennes - parce qu'il trouve lieu et libre accès pour elles - ainsi, quand l'âme est résignée et contraire à elles, le démon cesse, voyant qu'il ne nuit point par là, et Dieu, au contraire, augmente et parfait les faveurs en cette âme humble et désappropriée, la traitant, dans les grandes choses, comme le serviteur qui a été fidèle en peu de choses (Mt 25,21.23).

 

  9     Auxquelles faveurs - si l'âme se montre fidèle et discrète le Seigneur ne s'arrêtera pas qu'il ne l'ait élevée de degré en degré à l'union et transformation divine. Car Notre Seigneur éprouve et élève l'âme de telle façon que premièrement il lui donne des choses très extérieures et basses selon le sens, suivant sa petite capacité, afin que, se gouvernant comme elle doit et usant sobrement de ces premiers morceaux pour se nourrir et fortifier, il lui donne après une plus abondante, plus solide et meilleure nourriture. De manière que si elle surmonte le démon au premier degré, elle passera au second et du second au troisième, et de là par toutes les sept demeures, jusqu'à ce que son Époux la mette dans la cave du vin (Ct 2,4) de sa parfaite charité - ce sont là les sept degrés d'amour.

 

  10     Heureuse l'âme qui pourra combattre cette bête de l'Apocalypse (cf. Ap 13,1), qui a sept têtes contraires aux sept degrés d'amour, avec lesquelles elle guerroie contre chacun et, avec chacune, bataille contre l'âme en chacune de ces demeures, dans lesquelles l'âme s'exerce, gagnant chaque degré d'amour de Dieu. Sans doute, si elle combat fidèlement en chacun et si elle est victorieuse, elle méritera de passer de degré en degré et de demeure en demeure, jusqu'à ce qu'elle arrive à la dernière, après avoir tranché les sept têtes de la bête, avec lesquelles celle-ci lui faisait une guerre sanglante; tellement que saint Jean dit en ce lieu qu'il lui fut permis d'attaquer les saints, et de les pouvoir vaincre (Ap 13,7), mettant en oeuvre contre chacun de ces degrés d'amour des armes et des machines suffisantes.

     Partant, l'on ne saurait assez déplorer que plusieurs, qui entrent au combat spirituel contre la bête, n'aient même pas le courage de lui couper la première tête - renonçant aux choses sensibles du monde. Que si quelques-uns en viennent à bout et la tranchent, ils ne tranchent pas la seconde, qui sont les visions du sens dont nous parlons. Mais ce qui est le plus triste est que quelques- uns, ayant tranché la seconde et la première tête et même la troisième - qui regarde les sens sensitifs intérieurs - dépassant l'état de la méditation et encore plus avant, cette bête spirituelle les surmonte lorsqu'ils sont sur le point d'entrer au pur de l'esprit: où de nouveau elle se va révoltant contre eux et ressuscitant jusqu'à la première tête, et elle fait qu'ils sont pires - dans leur rechute - à la fin qu'au commencement, prenant avec soi sept autres esprits pires qu'elle (cf. Lc 11,26).

 

  11     Le spirituel doit donc nier toutes les appréhensions et délectations temporelles qui tombent en les sens extérieurs, s'il veut couper la première et la seconde tête de cette bête - entrant en la première demeure d'amour et en la seconde, de vive foi, sans se vouloir lier ni embarrasser avec ce qui est donné aux sens, car c'est ce qui déroge le plus à la foi.

 

  12     Il est donc clair que ces visions et appréhensions sensibles ne peuvent servir de moyen à l'union, attendu qu'elles n'ont aucune proportion avec Dieu. Et l'une des causes pour lesquelles le Christ ne voulait pas que la Madeleine le touchât, ni saint Thomas, était celle-là (Jn 20,17.29).

     Et ainsi le démon est fort aise qu'une âme veuille admettre des révélations et qu'il l'y voie portée: parce qu'il a bien alors l'occasion et le moyen de couler ses erreurs et de déroger à la foi en ce qu'il pourra; car (comme j'ai dit) l'âme qui les désire devient fort rude, et parfois avec beaucoup de tentations et d'impertinences.

 

  13     Je me suis un peu étendu sur ces appréhensions extérieures pour éclaircir davantage celles dont nous traiterons ci-après. Mais il y a tant à dire là-dessus, que ce ne serait jamais fait. Je confesse avoir beaucoup abrégé, disant, en un mot, qu'on prenne bien garde à ne les admettre jamais, si ce n'est quelquefois, avec un avis exceptionnel, et alors sans le désirer nullement. Il me semble que ce qui a été dit suffit en cette partie.

 

 

 

Chapitre 12

 

 OÙ IL EST TRAITÉ DES APPRÉHENSIONS IMAGINAIRES NATURELLES. - ON DIT CE QUE C'EST ET PROUVE QUE CE N'EST PAS UN MOYEN PROPORTIONNÉ POUR PARVENIR À L'UNION DE DIEU ET LE TORT QU'ON SE FAIT DE NE S'EN DÉFAIRE

 

 

  1     Avant de parler des visions imaginaires qui ont coutume de se présenter surnaturellement au sens intérieur - qui est l'imaginative et fantaisie - pour aller avec ordre, nous traiterons ici des appréhensions naturelles du même sens intérieur corporel, afin que nous procédions du moins au plus, et du plus extérieur au plus intérieur, jusqu'à parvenir à l'intime recueillement où l'âme s'unit avec Dieu. C'est l'ordre que nous avons tenu jusqu'à présent: car premièrement nous avons traité de dépouiller les sens extérieurs des appréhensions naturelles des objets, et par conséquent des forces naturelles des appétits - ce qui a été dit au premier livre, où nous avons parlé de la nuit du sens; puis nous avons commencé à dénuer ces mêmes sens des appréhensions extérieures surnaturelles qui arrivent aux sens extérieurs (selon ce que nous avons fait au chapitre précédent) pour acheminer l'âme à la nuit de l'esprit.

 

  2     En ce second livre, ce qui s'offre maintenant le premier est le sens corporel intérieur, qui est l'imaginative et la fantaisie de laquelle nous devons aussi évacuer toutes les formes et appréhensions imaginaires qui y peuvent tomber naturellement, et prouver qu'il est impossible que l'âme arrive à l'union de Dieu jusqu'à ce qu'elle cesse son opération en elles, pour autant qu'elles ne peuvent être ni propre ni proche moyen de cette union.

 

  3     Sachez donc que les sens dont nous parlons ici en particulier sont deux, corporels et intérieurs, qu'on nomme l'imagination et la fantaisie, lesquels ordinairement servent l'un à l'autre; parce que l'un discourt en imaginant, et l'autre forme l'imagination ou ce qui est imaginé. Et, quant à notre propos, traiter de l'un c'est traiter de l'autre. C'est pourquoi, quand nous ne les nommerons pas tous deux, que ce que nous avons dit ici soit bien entendu. D'où vient que tout ce que ces sens peuvent recevoir et fabriquer se nomme imaginations et fantaisies, qui sont des formes qui se représentent à ces sens avec une image et figure corporelle. Lesquelles peuvent être en deux manières: les unes, surnaturelles, qui sans aucune opération de ces sens se peuvent représenter et se représentent passivement à eux; nous les nommons visions imaginaires par voie surnaturelle, dont nous traiterons ci- après. Les autres sont naturelles: ce sont celles que, par leur habileté, ces sens peuvent activement fabriquer en eux-mêmes par leur opération, sous des formes, figures et images. Et ainsi, ces deux puissances servent à la méditation, qui est un acte de discours par le moyen des images, formes et figures fabriquées et formées par ces sens: comme imaginer le Christ crucifié, ou attaché à la colonne, ou en un autre épisode; ou Dieu sur un trône en grande majesté; ou imaginer et considérer la gloire comme une très belle lumière, et telles autres choses semblables, tant divines qu'humaines, qui peuvent tomber en l'imaginative. Toutes lesquelles imaginations doivent être évacuées de l'âme - demeurant en obscurité selon ce sens pour arriver à l'union divine - pour autant qu'elles ne peuvent avoir aucune proportion de proche moyen à l'égard de Dieu, aussi peu que les corporelles qui servent d'objet aux cinq sens extérieurs.

 

  4     La raison de cela est parce que l'imagination ne peut forger ni imaginer aucune chose hors de celles qu'elle a expérimentées par les sens extérieurs, à savoir de ce qu'elle a vu des yeux, ouï des oreilles, etc.; ou, à tout le plus, peut-elle composer des choses semblables à celles qu'elle a vues, ouïes et senties, qui ne sont pas plus excellentes, ni même autant, que celles qu'elle a reçues par les mêmes sens. Car encore qu'elle imagine des palais de perles et des montagnes d'or, parce qu'elle a vu de l'or et des perles, néanmoins, tout cela en vérité est moins que l'essence d'un peu d'or ou d'une perle, encore qu'en l'imagination cela semble multiplié et composé avec ordre. Et comme les choses créées (ainsi qu'il a été dit) ne peuvent avoir aucune proportion avec l'être de Dieu, il s'ensuit que tout ce qu'elle s'imaginera à leur ressemblance ne peut servir de moyen proche à l'union avec lui - au contraire (nous l'avons dit), bien moins encore.

 

  5     D'où vient que ceux qui imaginent Dieu sous quelques-unes de ces figures: ou comme un grand feu, ou comme une lumière, ou autres formes, et pensent que quelque chose de cela lui ressemble, sont bien loin du compte. Car, encore qu'il soit nécessaire aux commençants d'avoir ces considérations, ces formes et modes de méditations pour affectionner et appâter l'âme par le sens (comme nous dirons ci-après), et qu'ainsi ils leur servent de moyens éloignés pour s'unir à Dieu - par lesquels moyens les âmes doivent ordinairement passer pour arriver au terme et station du repos spirituel - néanmoins, ce doit être en telle sorte qu'ils passent par eux sans s'y arrêter toujours. Autrement, ils n'arriveraient jamais au terme, lequel n'est pas comme les moyens éloignés et n'a rien à voir avec eux. Tout ainsi que les degrés de l'escalier n'ont rien de commun avec le terme ou le haut de la montée dont ils sont les moyens. Et si celui qui monte ne laissait les degrés en arrière, jusqu'à ce qu'il n'y en ait plus, et s'il voulait s'arrêter sur quelqu'un d'entre eux, il ne parviendrait ni ne monterait jamais à la paisible et à l'agréable demeure du terme.

     Pour la même raison, l'âme qui prétendra d'arriver en cette vie à l'union de ce souverain repos et bonheur doit passer par tous les degrés de considérations, formes et notices et en finir avec elles, vu qu'elles n'ont aucune ressemblance ni proportion avec le terme où elles acheminent, qui est Dieu. Ainsi saint Paul, dans les Actes des Apôtres, dit que nous ne devons pas estimer ce qui est divin être semblable à l'or ou à l'argent ou à la pierre artistement taillée ou à ce que l'homme peut fabriquer avec l'imagination (Ac 17,29).

 

  6     D'où vient que de nombreux spirituels s'abusent grandement, qui, s'étant exercés à s'approcher de Dieu par images, formes et méditations convenables aux commençants, et Dieu, les voulant attirer à des biens plus spirituels, plus intérieurs et invisibles, leur ôtant désormais le goût et le suc de la méditation qui se fait par discours, ils n'achèvent point de s'en défaire et n'osent et ne savent quitter ces moyens palpables qu'ils ont accoutumé; et ainsi, ils s'efforcent encore de les garder, voulant aller par leur considération et méditation de formes comme auparavant, pensant que cela doit être toujours ainsi. En quoi ils peinent fort avec peu ou point de suc; au contraire, l'aridité, la fatigue et l'inquiétude de l'âme augmentent et s'accroissent, tant plus ils travaillent pour ce premier suc qui ne se peut plus trouver en cette première manière. Parce que l'âme (comme nous avons dit) ne savoure plus cette nourriture trop sensible, mais une autre, plus délicate, plus intérieure et moins sensible - qui ne consiste pas à travailler avec l'imagination, mais à tenir l'âme en repos et à la laisser en sa quiétude et son repos, ce qui est plus spirituel. Parce que, tant plus l'âme s'avance en esprit, plus elle cesse l'oeuvre des puissances en les actes particuliers, se mettant en un seul acte général et pur; partant, les puissances cessent d'opérer, qui cheminaient pour arriver où l'âme est parvenue: de même que les pieds cessent et s'arrêtent après avoir achevé leur voyage. Car, s'il fallait toujours marcher, on n'arriverait jamais, et si tout était moyens, où et quand est-ce qu'on jouirait des fins et du terme?

 

  7     C'est pourquoi, c'est une pitié de voir qu'il y en a beaucoup qui - leur âme voulant être en cette paix et repos de quiétude intérieure, où elle se comble de paix et de la réfection de Dieu - l'inquiètent et la tirent dehors au plus extérieur, et veulent qu'elle retourne à marcher sans but par où elle cheminait auparavant, et qu'elle laisse la fin et le terme où elle se repose déjà pour reprendre les moyens lesquels y acheminaient, qui sont les considérations. Ce qui n'arrive qu'avec un grand dégoût et répugnance de l'âme, qui désire demeurer dans cette paix, qu'elle n'entend pas, comme en son propre lieu. Comme celui qui est arrivé avec peine là où il se repose, si on le fait retourner au travail, cela lui pèse fort.

     Et comme ils ignorent le mystère de cette nouveauté, ils s'imaginent qu'ils demeurent oisifs, sans rien faire, de sorte qu'ils ne se laissent reposer, mais tâchent toujours de considérer et discourir. D'où vient qu'ils se remplissent de sécheresse et de labeur pour tirer le suc qu'ils n'exprimeront plus par là. Tant s'en faut, nous leur pouvons dire que tant plus ils se resserrent, tant moins il leur profite: car tant plus ils s'obstineront à cela, ils se trouveront pis, vu qu'ils tirent l'âme de la paix spirituelle, et c'est laisser le plus pour le moins, et reculer sur le chemin parcouru, et vouloir refaire ce qui est fait.

 

  8     Il faut dire à ceux-là qu'ils apprennent à demeurer avec attention et regard amoureux en Dieu en cette quiétude, sans se soucier de l'imagination ni de ses opérations, attendu que (comme nous avons dit) les puissances se reposent et n'opèrent point activement, mais passivement, recevant ce que Dieu opère en elles et si parfois elles opèrent quelque peu, ce n'est pas avec effort, ni avec discours fort procuré, mais avec douceur d'amour, étant plus mues de Dieu que de l'habileté de l'âme, comme il sera déduit après. Mais cela suffira, pour l'heure, à donner à entendre qu'il est nécessaire à ceux qui prétendent de passer plus avant de savoir se détacher de tous ces modes et manières et opérations de l'imagination, au temps et en la saison que le demande et le requiert le progrès de l'état où ils sont.

 

  9     Et afin qu'on sache quand et en quel temps cela doit être, nous donnerons au chapitre suivant quelques signes que le spirituel doit remarquer en soi pour entendre la saison et le temps où il pourra librement user de la manière susdite et cesser de marcher par le discours et par l'oeuvre de l'imagination.

 

 

 

Chapitre 13

 

 OÙ L'ON MET LES SIGNES QUE LE SPIRITUEL DOIT AVOIR EN SOI, PAR LESQUELS ON CONNAÎT EN QUEL TEMPS IL LUI CONVIENT DE LAISSER LA MÉDITATION ET LE DISCOURS POUR PASSER À L'ÉTAT DE CONTEMPLATION

 

 

  1     De peur que cette doctrine ne demeure confuse, il sera convenable de donner à entendre en ce chapitre en quel temps et saison il faudra que le spirituel laisse la méditation discursive par voie des dites imaginations, formes et figures, afin qu'il ne les laisse plus tôt ou plus tard que l'esprit ne le requiert; parce que, comme il est à propos de les quitter à temps pour aller à Dieu, afin de n'être empêché par elles, de même aussi ne faut-il pas laisser la méditation imaginaire avant le temps, de peur de retourner en arrière. Parce que, encore que les appréhensions de ces puissances ne servent de proche moyen d'union à ceux qui sont avancés, pourtant elles servent de moyen éloigné aux commençants, pour disposer et habituer l'esprit aux choses spirituelles par le sens et pour évacuer du sens, en passant, toutes les autres formes et images basses, temporelles, séculières et naturelles. Nous donnerons ici quelques signes et marques que le spirituel doit avoir en soi pour connaître s'il conviendra de les laisser en ce temps-là, ou non.

 

  2     La première est de voir en soi qu'il ne peut plus méditer ni discourir avec l'imagination et qu'il n'y a plus de goût comme auparavant: au contraire, il trouve désormais de l'aridité en ce où il avait accoutumé de ficher le sens et tirer du suc. Néanmoins, tant qu'il tirera du suc et pourra discourir en la méditation, il ne la doit laisser, si ce n'est quand son âme se mettra en la paix et quiétude dont il sera parlé au troisième signe.

 

  3     La deuxième est quand il voit qu'il n'a aucune inclination de mettre l'imagination ni le sens en d'autres choses particulières, extérieures ni intérieures. Je ne dis pas qu'elle n'aille et ne vienne (car même en un grand recueillement, elle ne laisse pas d'être vagabonde), mais que l'âme ne prenne plaisir de l'appliquer exprès en d'autres choses.

 

  4     La troisième et la plus certaine est si l'âme prend plaisir d'être seule avec attention amoureuse à Dieu, sans considération particulière, en paix intérieure, quiétude et repos, sans actes ni exercices des puissances - mémoire, entendement et volonté - au moins où il y ait du discours - qui est d'aller d'une chose à l'autre - mais seulement qu'elle demeure avec l'attention et connaissance générale amoureuse que nous disons, sans intelligence particulière et sans en comprendre l'objet.

 

  5     Le spirituel doit voir en soi, pour le moins, ces trois marques conjointement pour se risquer à quitter sûrement l'état de la méditation et du sens et entrer en celui de la contemplation et de l'esprit.

 

  6     Il ne suffit pas d'avoir la première seule sans la seconde: car il pourrait être que cette impuissance d'imaginer et de méditer en les choses de Dieu, comme auparavant, lui vînt par sa distraction et par son peu de soin. C'est pourquoi il doit voir aussi en soi la seconde, qui est de n'avoir envie ni appétit de penser en autres choses étrangères. Car, quand cela procède de distraction ou de tiédeur, de ne pouvoir fixer l'imagination et le sens en les choses de Dieu, on a aussitôt volonté et désir de la mettre en d'autres choses différentes, et envie de sortir de là.

     Et il ne suffit pas non plus de voir en soi le premier et le second signe, si le troisième n'y est conjointement: car, encore qu'il voie ne pouvoir discourir ni penser en les choses de Dieu, et qu'il n'ait non plus envie de penser en d'autres choses différentes, cela pourrait procéder de mélancolie ou de quelque autre mauvaise humeur du cerveau ou du coeur, causant dans le sens un certain abreuvement et suspension qui font qu'on ne pense et ne veut rien et qu'on n'a envie de penser à aucune chose, mais seulement d'être en ce charme savoureux. Contre cela, le spirituel doit avoir la troisième marque, qui est une connaissance et une attention amoureuse en paix, etc., comme nous avons dit.

 

  7     Il est bien vrai qu'au commencement de cet état on ne voit presque pas cette notice amoureuse, pour deux raisons: l'une, parce qu'au commencement cette notice amoureuse est habituellement très subtile et délicate et quasi insensible; l'autre, parce que l'âme, ayant été habituée à l'autre exercice de la méditation qui est totalement sensible, n'aperçoit et ne sent quasi pas cette autre nouveauté insensible, qui est désormais purement de l'esprit, spécialement lorsque, faute d'entendre ce nouvel état, elle ne se laisse reposer en lui - procurant l'autre qui est plus sensible, avec lequel, quoique la paix intérieure amoureuse soit plus abondante, l'on ne donne lieu pour la sentir, ni pour en jouir. Mais tant plus l'âme s'habituera à se laisser apaiser, toujours ira croissant en elle et se sentira davantage cette notice générale amoureuse de Dieu - ce qu'elle goûte plus que toute autre chose: parce qu'elle lui apporte la paix, le repos, la saveur et un plaisir sans travail.

 

  8     Pour rendre ceci plus clair, nous dirons au chapitre suivant les causes et les raisons par lesquelles ces trois signes apparaîtront nécessaires pour cheminer à l'esprit.

 

 

 

Chapitre 14

 

 OÙ L'ON PROUVE LA CONVENANCE DE CES SIGNES, DONNANT RAISON DE LA NÉCESSITÉ DES CHOSES QUI ONT ÉTÉ DITES À LEUR SUJET POUR S'AVANCER

 

 

  1     Touchant le premier signe que nous avons dit, il faut savoir que c'est pour deux raisons - qui sont quasi comprises en une - que le spirituel, pour entrer dans la voie de l'esprit (qui est la contemplative), doit laisser la voie imaginaire et de méditation sensible, quand il en est désormais dégoûté et qu'il ne peut plus discourir.

     La première, parce qu'on a déjà donné à l'âme, en certaine manière, tout le bien spirituel qu'elle devait trouver en les choses de Dieu par la voie de méditation et de discours, ce dont le signe est de ne pouvoir plus méditer ni discourir comme de coutume, ni trouver plus de suc ni de nouveau goût en cela comme elle en trouvait auparavant, n'étant pas encore parvenue jusqu'alors jusqu'à l'esprit qu'il y avait là pour elle. Car, pour l'ordinaire, quand l'âme reçoit quelque bien spirituel, elle le reçoit en le goûtant, au moins en l'esprit, dans le moyen par où elle le reçoit et qui lui profite; autrement, ce serait merveille s'il lui apportait du profit, ou si elle trouvait dans sa cause cet appui et ce suc qu'elle y trouve quand elle le reçoit. Cela se fait à la manière que disent les philosophes, que ce qui a goût nourrit et engraisse. C'est pourquoi Job disait: Pourra-t-on manger l'insipide, qui n'est point assaisonné de sel? (Jb 6,6). Telle est donc la cause pourquoi on ne peut considérer ni discourir comme auparavant: le peu de goût que l'esprit y trouve et le peu de profit.

 

  2     La seconde cause est parce que l'âme, en ce temps, a désormais l'esprit de la méditation en substance et habitude. Car il faut savoir que la fin de la méditation et du discours en les choses de Dieu, c'est de tirer quelque connaissance et amour de Dieu. Et à chaque fois que, par la méditation, l'âme la tire, c'est un acte. Et comme plusieurs actes - en quelque chose que ce soit - viennent à engendrer une habitude en l'âme, ainsi, beaucoup d'actes de ces connaissances amoureuses que l'âme a tirées de fois à autre en particulier, se continuent tellement par l'usage, qu'il s'en fait une habitude.

     Ce que Dieu a aussi accoutumé de faire en de nombreuses âmes sans le moyen de ces actes (au moins sans qu'il en ait précédé beaucoup), les mettant aussitôt en contemplation. De sorte que, ce que l'âme tirait auparavant de fois à autre en travaillant à méditer en des notices particulières, s'est désormais (comme nous le disons) fait et tourné en elle, par l'usage, en habitude et en substance d'une notice amoureuse générale, non distincte ni particulière comme auparavant. C'est pourquoi, se mettant en oraison, désormais, comme celui qui a déjà puisé l'eau, elle boit son aise avec suavité, sans qu'il soit besoin de la tirer des aqueducs des considérations passées, des formes et des figures. De manière qu'aussitôt qu'elle se présente devant Dieu, elle se met en acte d'une connaissance confuse, amoureuse, paisible et tranquille, où l'âme boit la sagesse, l'amour et la saveur.

 

  3     Voilà pourquoi elle sent beaucoup de peine et de dégoût, lorsque étant en ce repos on la veut faire méditer et travailler en des notices particulières. Il lui arrive comme à l'enfant, lequel recevant le lait qu'il trouve assemblé et ramassé au tétin, on le lui ôte néanmoins et on veut qu'avec sa diligence, en serrant et maniant, il retourne à le tirer et assembler. Ou comme à celui qui aurait ôté la peau de quelque chose et goûterait la substance, si on la lui faisait laisser pour recommencer à ôter la dite peau qui est déjà coupée; car il n'y trouverait plus de peau et ne goûterait plus de la substance qu'il avait déjà entre les mains, ressemblant en cela à celui qui laisse ce qu'il a pour prendre ce qu'il n'a pas.

 

  4     Beaucoup en font de même, entrant en cet état, lesquels, pensant que le noeud de l'affaire consiste à discourir et à entendre des particularités par images et par formes - qui sont l'écorce de l'esprit - et ne les trouvant point en cette quiétude amoureuse et substantielle où leur âme se veut tenir et où ils n'entendent rien clairement, ils pensent être perdus et qu'ils perdent le temps, et ils retournent chercher l'écorce de leur image et de leur discours, qu'ils ne trouveront plus parce qu'elle est ôtée; de sorte qu'ils ne jouissent point de la substance, ne trouvent pas de méditation et se troublent eux-mêmes, pensant qu'ils reculent et se perdent. Et à la vérité ils se perdent, mais ce n'est pas comme ils pensent, car ils se perdent à leurs propres sens et à la première manière de sentir - ce qui est se gagner en l'esprit qu'on leur donne. Dans lequel, tant moins ils entendent, tant plus ils entrent avant en la nuit de l'esprit, dont nous traitons en ce livre, par où ils doivent passer pour s'unir avec Dieu par-dessus tout savoir.

 

  5     Quant au second signe, il y a peu à dire parce que l'on voit déjà que, de nécessité, l'âme ne peut goûter en ce temps d'autres imaginations différentes qui soient au monde, vu que, de celles qui sont les plus conformes, qui sont celles de Dieu (selon ce que nous avons dit), elle ne goûte point pour les causes qui ont été dites. Seulement, comme il a été remarqué plus haut, en ce recueillement l'imaginative a coutume d'aller, de venir et de varier; mais non avec goût et avec volonté de l'âme; au contraire, cela lui fait de la peine, parce qu'elle trouble sa paix et son goût.

 

  6     Je n'estime plus nécessaire de prouver ici que le troisième signe - à savoir, la notice ou le regard général et amoureux en Dieu - soit convenable et nécessaire pour pouvoir quitter la méditation, vu que nous en avons déjà donné quelque chose à entendre en la première marque, et nous en traiterons expressément après, parlant de cette connaissance générale et confuse en son lieu - qui sera après toutes les appréhensions particulières de l'entendement.

     Nous n'en dirons qu'une seule raison qui montrera clairement comment, en cas que le contemplatif doive laisser la voie de la méditation et du discours, cette notice ou ce regard amoureux et général de Dieu lui est nécessaire. C'est que, si l'âme n'avait alors cette notice ou assistance en Dieu, il s'ensuivrait qu'elle ne ferait rien et n'aurait rien; parce que, en laissant la méditation - par le moyen de laquelle l'âme opère, discourant avec les puissances sensitives - et lui manquant aussi la contemplation - qui est la connaissance générale dont nous parlons, en laquelle l'âme tient ses puissances spirituelles actuellement appliquées, savoir, la mémoire, l'entendement et la volonté, déjà unies en cette notice qui est opérée et reçue en elles - elle manquerait infailliblement de tout exercice envers Dieu: attendu que l'âme ne peut opérer ni recevoir ce qui est opéré en elle, si ce n'est par la voie de ces deux sortes de puissances, les sensitives et les spirituelles. Car, par les puissances sensitives (comme nous avons dit) elle peut discourir et chercher et opérer les notices des objets; et par le moyen des puissances spirituelles, elle peut s'éjouir des connaissances déjà reçues en ces puissances, sans qu'elles n'opèrent plus.

 

  7     Ainsi la différence qu'il y a de l'exercice que l'âme fait l'endroit des unes et des autres puissances, c'est celle qu'il y a entre agir et jouir de l'action faite; ou celle qu'il y a entre le travail du chemin et le repos et la quiétude qu'on possède au terme; ou aussi celle qui se trouve entre apprêter la nourriture ou la goûter quand elle est apprêtée et mâchée, sans aucune manière d'exercice d'action; et celle qu'il y a entre recevoir et profiter désormais de ce que l'on a reçu. Que si l'âme n'était employée soit à opérer avec les puissances sensitives - ce qui est la méditation et le discours - soit en ce qui est déjà reçu et opéré en les puissances spirituelles - ce qui est la contemplation et la notice que nous avons dites - demeurant oisive en les unes et en les autres, il n'y aurait d'où ni comment on pourrait dire que l'âme soit occupée. Donc cette notice est nécessaire pour quitter la voie de la méditation et du discours.

 

  8     Mais il faut ici savoir que cette connaissance générale dont nous parlons est parfois si subtile et délicate - principalement quand elle est plus pure, plus simple, plus parfaite, et plus spirituelle et plus intérieure - que l'âme, encore qu'elle y soit employée, ne la voit ni ne la sent. Ce qui arrive principalement (comme nous avons dit) lorsqu'elle est en soi plus claire, plus parfaite et plus simple: et elle l'est lorsqu'elle rencontre une âme plus nette et plus éloignée d'autres intelligences et notices particulières en lesquelles l'entendement ou bien le sens se pourrait attacher. Et parce que l'âme manque de ces notices particulières - où l'entendement et le sens ont pouvoir et coutume de s'exercer - elle ne sent point cette notice générale, pour autant qu'elle n'a plus ses sensibles accoutumés.

     C'est la cause pourquoi plus cette notice est pure, parfaite et simple, moins l'entendement la sent et plus elle lui paraît obscure; et, au contraire, quand cette notice est en soi moins pure et moins simple en l'entendement, l'entendement la trouve plus claire et plus solide: à cause qu'elle est vêtue, ou mêlée ou enveloppée en quelques formes intelligibles que l'entendement ou le sens peut mieux apercevoir.

 

  9     Cela s'entendra mieux par cette comparaison. Si nous considérons le rayon du soleil qui entre par la fenêtre, nous voyous que tant plus l'air est rempli d'atomes et de poussières tant plus ce rayon paraît palpable, sensible et clair à la vue du sens il est néanmoins évident qu'alors le rayon est en soi moins pur, moins simple, moins clair et moins parfait, étant environné de tant de poussières et d'atomes. Et nous voyons aussi que quand il est plus pur et plus net de ces poussières et atomes, il semble moins palpable et plus obscur à l'oeil matériel; et tant plus il est net, tant plus il lui semble obscur et moins appréhensible. Que si le rayon était totalement pur et net de tous les grains et atomes jusqu'à la moindre poussière, il semblerait entièrement obscur et incompréhensible à l'oeil - pour autant que les choses visibles y manqueraient, qui sont l'objet de la vue. Et ainsi l'oeil ne trouverait point d'espèces où s'arrêter. Car la lumière n'est pas si proprement l'objet de la vue, que le moyen pour voir ce qui est visible; si bien que s'il n'y avait point d'objets visibles en lesquels le rayon ou la lumière fissent réflexion, on n'apercevrait rien. De façon que si le rayon entrait par une fenêtre et sortait par l'autre sans rencontrer aucune chose qui eût corps, on ne verrait rien, et néanmoins le rayon serait plus pur et plus net en soi que lorsque, étant chargé de choses visibles, on le voyait et sentait plus clair.

 

  10     Il en arrive de même touchant la lumière spirituelle en la vue de l'âme, qui est l'entendement: dans lequel cette connaissance et lumière générale surnaturelle, dont nous parlons, se glisse si purement, si simplement et si dénuée et éloignée de toutes les formes intelligibles - qui sont les objets de l'entendement - qu'il ne la sent ni aperçoit. Tant s'en faut: parfois (lorsqu'elle est plus pure) elle lui cause de l'obscurité, parce qu'elle l'éloigne de ses lumières ordinaires de formes et d'images, et alors il sent et aperçoit bien l'obscurité.

     Mais quand cette divine lumière n'investit pas l'âme avec tant de force, elle ne sent point d'obscurité, ne voit point de lumière et n'appréhende chose qu'elle sache, d'ici ni de là: et, partant, l'âme demeure parfois comme en un grand oubli, de sorte qu'elle ne saurait dire où elle était, ni ce qui s'est fait, et il ne lui semble pas qu'aucun temps se soit passé pour elle. D'où il se peut faire, et il arrive ainsi, que plusieurs heures se passent en cet oubli, et que, l'âme revenant à soi, cela ne lui semble pas un moment, ou qu'il n'y a rien eu.

 

  11     La cause de cet oubli est la pureté et la simplicité de cette connaissance, laquelle occupant l'âme, elle la rend ainsi simple, pure et nette de toutes les appréhensions et formes du sens et de la mémoire, par où l'âme opérait dans le temps: et ainsi elle la laisse en oubli et sans temps. D'où vient que cette oraison, encore qu'elle soit fort longue (comme nous avons dit), semble très courte à l'âme, parce qu'elle a été unie en pure intelligence qui n'est pas dans le temps. Et c'est la prière courte qu'on dit pénétrer les cieux (Si 35,21): courte, parce qu'elle n'est pas dans le temps; et qui pénètre les cieux, parce que l'âme est unie en intelligence céleste. Partant, cette notice laisse l'âme, quand elle se réveille, avec les effets qu'elle a opérés en elle sans qu'elle s'en aperçût - qui sont un élèvement d'esprit à l'intelligence céleste, et une aliénation et abstraction de toutes les choses et de leurs formes et figures et souvenirs. Ce que David dit lui être arrivé, retournant à soi de cet oubli: Je me suis éveillé et je suis devenu comme un passereau solitaire au toit (Ps 101,8). Solitaire, à savoir étranger et abstrait de toutes choses; au toit, c'est-à-dire l'esprit élevé en haut. Et ainsi l'âme demeure comme ignorante de toutes choses parce qu'elle ne sait que Dieu sans savoir comment. Aussi l'Épouse met, parmi les effets de ce sommeil et de cet oubli, cette ignorance, quand elle dit qu'elle y descendit, disant: Nescivi, c'est- à-dire: Je n'ai su d'où (Ct 6,11). Mais (comme nous avons dit) encore qu'il semble à l'âme ne rien faire en cette notice, et qu'elle ne s'emploie à rien, à raison qu'elle n'opère rien avec les sens ni avec les puissances, qu'elle ne croie pas néanmoins perdre son temps. Car, bien que l'harmonie des puissances de l'âme cesse, toutefois son intelligence demeure en la manière que nous avons dite. C'est pourquoi, aussi dans le Cantique, l'Épouse, qui était sage, se répondit à soi-même à ce doute, disant: Quoique je dorme - en ce que je cesse naturellement d'opérer - mon coeur veille (Ct 5,2), surnaturellement élevé en notice surnaturelle.

 

  12     Or il faut savoir qu'on ne doit pas entendre que cette connaissance doive causer nécessairement cet oubli pour être telle que nous disons ici. Parce que cela arrive seulement quand Dieu abstrait l'âme de l'exercice de toutes les puissances naturelles et spirituelles - ce qui arrive le moins souvent, parce que cette notice n'occupe pas toujours l'âme entière. Et, pour qu'elle suffise au cas que nous traitons, c'est assez que l'entendement soit abstrait de toute notice particulière, soit temporelle, soit spirituelle, et que la volonté n'ait envie de penser ni aux unes ni aux autres (comme il a été dit), parce qu'alors c'est le signe que l'âme est occupée. Et c'est là l'indice pour connaître que l'âme l'est, quand cette intelligence s'applique et est communiquée seulement à l'intellect - et c'est alors que parfois l'âme ne l'aperçoit pas. Car quand elle se communique conjointement à la volonté - ce qui est presque toujours - peu ou beaucoup l'âme ne laisse pas d'entendre, si elle veut y regarder, qu'elle est employée et occupée en cette connaissance, pour autant qu'elle s'y sent avec une saveur d'amour, sans savoir ni entendre particulièrement ce qu'elle aime. C'est pourquoi on l'appelle notice amoureuse générale car tout ainsi qu'elle l'est en l'entendement - se communiquant obscurément à lui - elle l'est aussi en la volonté - lui communiquant le goût et l'amour confusément, sans qu'elle sache distinctement ce qu'elle aime.

 

  13     Cela suffira maintenant pour entendre qu'il convient à l'âme d'être employée en cette notice pour avoir à quitter la voie du discours spirituel, et pour s'assurer qu'encore qu'il lui semble qu'elle ne fait rien, elle est néanmoins bien occupée, si elle voit en soi les signes susdits. Et pour qu'on entende aussi, par la comparaison que nous avons faite, que si cette lumière se présente à l'entendement plus compréhensible et plus palpable - comme fait le rayon du soleil à l'oeil quand il est rempli d'atomes - l'âme ne la doit pas pour cela estimer plus pure ni plus relevée, ni plus claire. Étant alors certain, selon Aristote et selon les théologiens, que tant plus la lumière divine est haute et élevée, tant plus elle est obscure à notre entendement.

 

  14     Il y a beaucoup à dire de cette notice divine, tant d'elle en soi que des effets qu'elle opère en les contemplatifs. Nous remettons tout cela en son lieu: car même ce que nous en avons dit ici ne devrait pas nous avoir tant arrêtés, n'eût été la crainte de laisser cette doctrine plus confuse qu'elle n'est. Et, c'est certain, je confesse qu'elle l'est beaucoup: parce que, outre que c'est une matière dont on traite peu en la manière que nous faisons soit de parole, soit par écrit - étant en soi extraordinaire et obscure - mon style gauche et mon ignorance y aident encore. De façon que, me défiant de la pouvoir bien expliquer, j'excède souvent en longueur et je sors des limites convenant à ce lieu et la partie de doctrine que je traite. J'avoue que je le fais parfois sciemment, parce que ce que l'on ne comprend pas avec une raison s'entendra peut-être mieux par celles-là et par d'autres: joint que j'estime qu'on éclaircit mieux ce qui sera dit ensuite.

     À raison de quoi, pour conclure cette partie, il faut que je réponde à un doute qui peut être formé touchant la continuité de cette notice - ce que je ferai brièvement au chapitre suivant.

 

 

 

Chapitre 15

 

 OÙ IL EST DÉCLARÉ COMME IL EST EXPÉDIENT À CEUX QUI S'AVANCENT ET QUI COMMENCENT À ENTRER EN CETTE CONNAISSANCE GÉNÉRALE DE CONTEMPLATION, DE SE SERVIR QUELQUEFOIS DU DISCOURS NATUREL ET DES OPÉRATIONS DES PUISSANCES NATURELLES

 

 

  1     On pourra douter, touchant ce qui a été dit, si ceux qui profitent - ce sont ceux que Dieu commence à mettre en cette notice surnaturelle de contemplation dont nous avons parlé - par le fait même qu'ils commencent à l'avoir ne doivent plus du tout se servir de la voie de la méditation, de discours et de formes naturelles. quoi on répond que l'on ne prétend pas que ceux qui commencent à avoir cette notice amoureuse ne doivent en général plus jamais tâcher de méditer. Car au commencement qu'ils vont profitant, ils n'ont pas une si parfaite habitude en cette notice qu'ils se puissent mettre en son acte aussitôt qu'ils le voudront; ni, semblablement, ils ne sont si éloignés de la méditation qu'ils ne puissent méditer ni discourir parfois naturellement comme ils avaient de coutume, par les formes et sur les mystères dont ils avaient accoutumé, trouvant là quelques choses nouvelles. Au contraire, en ces commencements, quand ils verront, par les indices déclarés, que l'âme n'est pas employée en ce repos ou notice, ils devront se servir du discours jusqu'à ce qu'ils aient acquis l'habitude que nous avons dite, en quelque sorte parfaite - ce qui sera lorsque chaque fois qu'ils voudront méditer, aussitôt ils demeureront en cette connaissance et paix sans pouvoir méditer ni même en avoir envie. Car jusqu'à ce qu'on en soit venu là, en ce temps qui est des profitants, il y aura tantôt de l'un tantôt de l'autre, à différents moments.

 

  2     De sorte que souvent l'âme se trouvera en cette amoureuse ou paisible assistance sans rien opérer avec les puissances - c'est- à-dire au sujet d'actes particuliers - n'opérant pas activement, mais seulement recevant, et souvent elle aura besoin de s'aider doucement et modérément du discours pour s'y mettre. Mais quand l'âme y est établie, nous avons dit qu'elle ne travaille plus avec les puissances. Parce qu'alors, on peut plutôt véritablement dire que l'intelligence et la saveur se produisent et sont produites en elle, et non pas qu'elle fait quelque chose, cette âme n'ayant rien à faire sinon d'être attentive à Dieu avec amour, sans vouloir sentir ou voir quelque chose. En quoi Dieu se communique passivement à elle, comme la lumière se communique à celui qui a les yeux ouverts, passivement, sans qu'il fasse autre chose que de les tenir ouverts. Et recevoir la lumière qu'on lui infuse surnaturellement, c'est entendre passivement. Or, si on dit qu'elle n'opère pas, ce n'est pas qu'elle n'entende pas, mais qu'elle entend ce qui ne lui coûte aucune industrie mais qui requiert seulement qu'elle reçoive ce qu'on lui donne, comme il arrive en les illuminations et illustrations ou inspirations de Dieu.

 

  3     Quoique ici la volonté reçoive librement cette connaissance générale et confuse de Dieu, il est seulement nécessaire, pour recevoir plus simplement et plus abondamment cette lumière divine, de ne se soucier d'interposer d'autres lumières plus palpables, d'autres lumières ou formes ou notices ou figures de discours, parce que rien de cela n'est semblable à cette sereine et claire lumière. D'où vient que si elle voulait alors entendre et considérer des choses particulières, tant fussent-elles spirituelles, cela empêcherait la nette et simple lumière générale de l'esprit, interposant ces nuées: tout comme, à celui devant les yeux de qui on mettrait quelque chose en quoi sa vue s'arrêterait, on empêcherait la lumière et la vue de ce qui est au-delà.

 

  4     De là s'ensuit clairement que, comme l'âme achève de se bien purifier et évacuer de toutes les formes et images appréhensibles, elle demeurera en cette pure et simple lumière, se transformant en elle en état de perfection: parce que cette lumière ne manque jamais en l'âme, mais les formes et les voiles des créatures dont l'âme est couverte et embarrassée l'empêchent de se communiquer. Que si elle ôtait entièrement ces empêchements et ces voiles (comme nous dirons après), demeurant en la pure nudité et pauvreté d'esprit, aussitôt l'âme, désormais simple et pure, se transformerait en la simple et pure Sagesse, qui est le Fils de Dieu. Parce que le naturel manquant à l'âme amoureuse, aussitôt le divin y est infusé, naturellement et surnaturellement, pour qu'il n'y ait pas de vide en la nature.

 

  5     Que le spirituel apprenne à se tenir avec un amoureux regard en Dieu, en tranquillité d'esprit, quand il ne peut méditer, encore qu'il pense ne rien faire. Parce qu'ainsi, peu à peu et bientôt, le repos et la paix divine lui seront infusés en l'âme avec des admirables et sublimes connaissances de Dieu, enveloppées dans l'amour divin. Et qu'il ne se jette plus dans les formes, méditations, imaginations, ou aucun discours, de peur d'inquiéter l'âme et de peur de la tirer de son contentement et de sa paix - ce en quoi elle recevrait du dégoût et de la répugnance. Et s'il a scrupule (comme nous avons dit) qu'il ne fait rien, qu'il croie que ce n'est pas peu de calmer l'âme et de la tenir en quiétude et paix, sans aucune oeuvre ni appétit. Car c'est ce que Notre Seigneur nous demande par David, disant: Apprenez à vous évacuer de toutes choses (c'est à savoir, intérieurement) et vous verrez que je suis Dieu (Ps 45,11).

 

 

 

Chapitre 16

 

 OÙ IL EST TRAITÉ DES APPRÉHENSIONS IMAGINAIRES QUI SE PRÉSENTENT SURNATURELLEMENT À L'IMAGINATION. - ON MONTRE COMMENT ELLES NE PEUVENT SERVIR À L'ÂME DE PROCHAIN MOYEN POUR L'UNION AVEC DIEU

 

 

  1     Après avoir traité des appréhensions que l'âme peut naturellement recevoir en soi et dans lesquelles elle opère en discourant avec l'imagination et fantaisie, il faut parler ici des surnaturelles qu'on appelle visions imaginaires, lesquelles, se présentant sous des images, formes et figures, appartiennent à ce sens, ni plus ni moins que les naturelles.

 

  2     Or, il faut savoir que sous ce nom de visions imaginaires, nous voulons entendre toutes les choses qui se peuvent surnaturellement représenter à l'imagination sous une image, forme, figure ou espèce. Car toutes les appréhensions et espèces qui, de tous les cinq sens corporels se représentent à l'âme et s'arrêtent en elle par voie naturelle, peuvent aussi avoir lieu en elle par voie surnaturelle et lui être représentées sans aucun ministère des sens extérieurs: attendu que ce sens de la fantaisie, joint à la mémoire, est comme une archive et un réceptacle de l'entendement, où sont reçues toutes les formes et images intelligibles; et ainsi, comme si ce fût un miroir, il les possède en soi, les ayant reçues par la voie des cinq sens, ou bien (comme nous le disons) surnaturellement; et ainsi il les représente à l'entendement et là l'entendement les considère et juge. Et non seulement il peut cela, mais encore il peut en composer et imaginer d'autres à la ressemblance de celles qu'il connaît là.

 

  3     Sachez donc que, comme les cinq sens extérieurs représentent les images et les espèces de leurs objets à ces sens intérieurs, ainsi Dieu et le démon peuvent surnaturellement (comme nous le disons), sans les sens extérieurs, représenter les mêmes images et espèces, et de beaucoup plus belles et parfaites. D'où vient que souvent Dieu sous ces images fait voir de nombreuses choses à l'âme, et lui enseigne une grande sagesse, comme nous voyons à chaque pas en l'Écriture Sainte. Par exemple, quand Isaïe vit Dieu dans sa gloire, sous l'image de la fumée qui couvrit le temple, entre les Séraphins qui, de leurs ailes, se couvraient la face et les pieds (cf. Is 6,2-4); et quand à Jérémie Il fit voir la verge qui veillait (cf. Jr 1,11); et à Daniel une multitude de visions (cf. Dn 7; 8; 10), etc. Le démon aussi, avec les siennes apparemment bonnes, tâche de tromper l'âme, comme on peut voir au passage des Rois, quand il abusa tous les prophètes d'Achab, leur représentant en l'imagination les cornes dont il dit qu'il détruirait les Assyriens - ce qui fut un mensonge (cf. 1R 22,11). Et les visions qu'eut la femme de Pilate pour empêcher la condamnation du Christ (cf. Mt 27,19); et de nombreux autres passages. D'où l'on voit comment en ce miroir de la fantaisie et imagination ces visions imaginaires arrivent plus souvent aux personnes avancées que les extérieures corporelles. Elles ne diffèrent point (comme nous le disons) de celles qui entrent par les sens extérieurs, en tant qu'images et espèces; mais quant à l'effet qu'elles font et quant à leur perfection il y a bien de la différence, parce qu'elles sont plus subtiles et font plus d'effet en l'âme, en tant qu'elles sont surnaturelles et plus intérieures que les surnaturelles extérieures. Encore que cela n'empêche pas que quelques-unes de ces corporelles extérieures ne fassent plus d'effet. Car enfin c'est comme il plaît à Dieu que la communication se fasse; mais nous parlons de ce qui est selon leur propriété naturelle, en tant qu'elles sont plus spirituelles.

 

  4     Ce sens de l'imagination et fantaisie est celui où le démon s'adresse d'ordinaire avec ses ruses, soit naturelles, soit surnaturelles; car c'est la porte et l'entrée de l'âme: et (comme nous avons dit) l'entendement vient ici comme au port et en la place du marché où il prend et il laisse. C'est pourquoi Dieu et aussi le démon viennent toujours ici avec leurs trésors d'images et formes surnaturelles pour les offrir à l'entendement - bien que Dieu ne se serve pas seulement de ce moyen pour instruire l'âme, vu qu'il demeure substantiellement en elle, et le peut tant par soi-même que par d'autres moyens.

 

  5     Et il n'y a pas lieu que je m'arrête ici à enseigner les indices qui servent à reconnaître si les visions sont de Dieu ou non, et lesquelles sont d'une sorte, les autres d'une autre; vu que ce n'est ici mon dessein, mais seulement d'instruire l'entendement en ce qui les concerne, de peur qu'il ne s'embarrasse et qu'il n'empêche l'union de la Sagesse divine par les bonnes, et ne soit déçu par les fausses.

 

  6     Partant, je dis que de toutes ces appréhensions et visions imaginaires et de toutes autres formes et espèces, qui s'offrent sous forme et image ou quelque intelligence particulière - soit fausses de la part du démon, soit qu'on les connaisse pour véritables de la part de Dieu - l'entendement ne s'en doit embarrasser ni appâter; ni l'âme ne les doit admettre ou garder, si elle veut être détachée, dénuée, pure et simple, sans aucun mode ni manière, comme il est requis pour l'union.

 

  7     La raison de cela est, parce que toutes ces formes se représentent toujours en leur appréhension (selon ce que nous avons dit) sous quelques manières et modes limités: et la Sagesse de Dieu, à laquelle l'entendement se doit unir, n'a aucun mode ni manière, ni limite, ni intelligence distincte et particulière, attendu qu'elle est entièrement pure et simple. Or, vu que pour joindre deux extrémités - comme sont l'âme et la Sagesse divine - il est besoin qu'elles conviennent en un certain moyen de ressemblance entre elles: de là vient que l'âme doit aussi être pure et simple, non limitée ni attachée à aucune intelligence particulière, ni modifiée avec quelque borne de forme, d'espèce ou d'image. Car, puisque Dieu ne tombe pas sous image ou forme, ni n'est compris sous intelligence particulière, l'âme non plus, pour tomber en Dieu, ne doit point tomber sous forme ni intelligence distincte.

 

  8     Or, qu'en Dieu il n'y ait aucune forme ni ressemblance, le Saint Esprit le donne assez à entendre au Deutéronome, disant: Vous avez ouï la voix de ses paroles et vous n'avez vu absolument aucune forme en Dieu (Dt 4,12). Mais il dit qu'il y avait là des ténèbres, une nuée et l'obscurité: qui sont la connaissance confuse et obscure dont nous avons parlé, en laquelle l'âme s'unit avec Dieu. Et il dit après: Vous n'avez vu aucune ressemblance le jour que le Seigneur parla du milieu du feu sur le mont Horeb (Dt 4,15).

 

  9     Et que l'âme ne puisse parvenir à la hauteur de Dieu - autant qu'il se peut en cette vie - par le moyen de quelques formes et figures, le même Esprit Saint le dit dans les Nombres, où Dieu reprenant Aaron et Marie, frère et soeur de Moïse, de ce qu'ils murmuraient contre lui, pour leur donner à entendre le haut état d'union et d'amitié qu'il lui avait donné, dit: S'il y a quelque prophète du Seigneur entre vous, je lui apparaîtrai en vision ou sous une forme où je parlerai à lui en songe: mais il n'y en a point comme mon serviteur Moïse, lequel en toute ma maison est très fidèle: car je parle à lui bouche à bouche, et il ne voit pas Dieu par comparaisons, ressemblances et figures (Nb 12,6-8). En quoi il donne clairement à entendre qu'en ce haut état d'union dont nous parlons, Dieu ne se communique point à l'âme par aucun déguisement de vision imaginaire, de ressemblance ou de figure, et il ne doit point s'y en trouver; mais bouche à bouche, c'est-à-dire en essence divine pure et nue - qui est comme la bouche de Dieu en amour - avec l'essence pure et nue de l'âme, qui est la bouche de l'âme en l'amour de Dieu.

 

  10     Partant, pour venir à cette union essentielle d'amour de Dieu, l'âme doit prendre garde de ne point s'appuyer aux visions imaginaires, ni aux formes, ni aux figures, ni aux intelligences particulières, puisqu'elles ne lui peuvent servir de moyen proportionné et prochain pour un tel effet; au contraire elles lui seront un empêchement et, pour ce sujet, elle y doit renoncer et procurer de ne les avoir. Car s'il les fallait admettre et estimer quelquefois, ce serait à cause du profit et du bon effet que les vraies causent en l'âme. Mais pour cela, il n'est pas nécessaire de les admettre, au contraire, il est expédient de toujours les nier, pour un plus grand bien. Parce que le bien que les visions imaginaires (aussi bien que les corporelles extérieures dont nous avons parlé) peuvent causer en l'âme, est de lui communiquer l'intelligence ou l'amour ou la suavité; mais il n'est pas nécessaire de les vouloir admettre pour qu'elles causent cet effet en elle. Parce que (comme nous avons dit plus haut) à l'instant même qu'elles sont présentes en l'imagination, elles opèrent en l'âme et versent l'intelligence, l'amour ou la suavité ou ce que Dieu veut qu'elles causent. Et non seulement conjointement, mais principalement - quoique non pas dans le même temps - elles font en l'âme leur effet passivement, sans qu'elle le puisse empêcher - encore le voudrait-elle - comme non plus elle ne l'a pu acquérir, bien qu'elle ait pu travailler auparavant à s'y disposer. Car ainsi que la vitre ne saurait empêcher le rayon du soleil qui frappe au travers, mais - étant disposée par la netteté - il l'éclaircit passivement sans sa diligence ni son opération: de même l'âme - encore le voulût-elle - ne peut faire qu'elle ne reçoive en soi les influences et les communications de ces figures, quoiqu'elle s'efforce d'y résister, parce que la volonté négative ne peut résister aux infusions surnaturelles, demeurant avec résignation humble et amoureuse, mais seulement l'impureté et les imperfections de l'âme, aussi bien que les taches de la vitre empêchent la clarté.

 

  11     Il appert de là, que tant plus l'âme se dénue par la volonté et l'affection des taches des appréhensions de ces formes, images et figures, dans lesquelles sont enveloppées les communications spirituelles que nous avons dites, non seulement elle ne se prive point de ces communications et des biens qu'elles causent mais encore elle se dispose beaucoup mieux pour les recevoir avec plus d'abondance, de clarté et de liberté d'esprit et simplicité - laissant à part toutes ces appréhensions qui sont les courtines et les voiles qui couvrent ce qu'il y a là de spirituel. Et ainsi elles occupent l'esprit et le sens, si l'âme veut se repaître en elles, de manière qu'on ne peut lui communiquer l'esprit simplement et librement; parce qu'il est évident que, s'entretenant en cette écorce, l'entendement n'a pas la liberté de recevoir la substance. D'où vient que si l'âme les voulait admettre et en faire état, ce serait s'empêtrer et contenter de ce qu'il y de moins en elles - qui est tout ce qu'elle peut appréhender et connaître d'elles, à savoir cette forme et image et particulière intelligence. Car, quant à leur principal - qui est le spirituel qui lui est infus - elle ne le saurait appréhender ni entendre: elle ne sait comme il est, et ne le saurait dire, parce qu'il est purement spirituel. Ce qu'elle en sait seulement, c'est (comme nous avons dit) le moins qui est en elles selon sa manière d'entendre, savoir: les formes acquises par la voie des sens C'est pourquoi je dis que passivement, et sans qu'elle se peine d'entendre, ni qu'elle le sût faire, on lui communique de ces visions ce qu'elle n'eût su entendre ni imaginer.

 

  12     Il faut donc toujours détourner les yeux de l'âme de toutes ces appréhensions qu'elle peut voir et entendre distinctement - lesquelles, pour avoir communication avec le sens, n'établissent le fondement et l'assurance de la foi - et les mettre en ce qu'elle ne voit et qui n'appartient au sens mais à l'esprit, qui ne tombe point sous les figures des sens, et c'est ce qui la conduit à l'union en foi, laquelle est le propre moyen (comme il a été dit). En ce faisant, les visions profiteront à l'âme en ce qui est de substantiel en elles, pour imprimer davantage la foi, quand elle saura bien nier ce qu'elles ont de sensible et d'intelligible, et user bien de la fin pour laquelle Dieu les donne à l'âme, les rejetant. Car (comme nous avons dit des corporelles) Dieu ne les donne pas afin que l'âme les veuille prendre et s'y attacher.

 

  13     Mais il naît ici un doute: s'il est vrai que Dieu donne à l'âme les visions surnaturelles, non afin qu'elle les accepte et s'y appuie et en fasse cas, pourquoi les lui donne-t-il? Vu que l'âme peut tomber par là en plusieurs erreurs et périls ou pour le moins en les inconvénients ici déclarés, touchant son avancement? Vu principalement que Dieu peut donner à l'âme et lui communiquer spirituellement et en substance ce qu'il lui communique par le sens, moyennant les dites visions et formes sensibles?

 

  14     Nous répondrons à ce doute au chapitre suivant et c'est une doctrine riche et - à mon avis - très nécessaire, tant aux spirituels qu'à ceux qui les instruisent. Parce qu'elle enseigne le style de Dieu et la fin qu'il prétend en elles; ce qu'étant ignoré de beaucoup, ils ne se peuvent gouverner ni acheminer par elles, ni eux, ni les autres, à l'union. Ils pensent que par le fait même qu'ils connaissent qu'elles sont vraies et de Dieu, il fait bon les admettre et s'assurer en elles, ne regardant pas que l'âme trouvera aussi bien en elles sa manière de propriété, d'attachement et d'embarras qu'en les choses du monde, si elle n'y sait renoncer aussi bien qu'à ce qui est du monde. Et ainsi, il leur semble à propos d'admettre les unes et de réprouver les autres se réduisant, eux et les âmes, en extrême travail et péril pour discerner si elles sont vraies ou fausses. Or, Dieu ne leur commande pas de prendre cette peine, ni de mettre des âmes simples et crédules en ce hasard et en cette lutte, puisqu'ils ont la saine et sûre doctrine de la foi, en laquelle ils doivent cheminer et s'avancer.

 

  15     Ce qui ne peut être sans fermer les yeux à tout ce qui est du sens et de claire et particulière intelligence. Car, encore que saint Pierre fût si certain de la vision de gloire qu'il vit en la transfiguration du Christ, après l'avoir racontée aux fidèles en sa deuxième Épître canonique, il ne voulut pas qu'ils la prissent comme principal et ferme témoignage, mais les acheminant à la foi, il dit: Nous avons un plus assuré témoignage (que cette vision du Thabor) en les dires et paroles des prophètes qui témoignent du Christ, auxquels vous faites bien de vous arrêter comme à la lampe qui éclaire en un lieu obscur (2P 1,19). Si nous considérons cette comparaison, nous y trouverons la doctrine que nous enseignons. Car, de dire que nous regardions la foi annoncée par les prophètes comme la chandelle qui luit en ténèbres, c'est nous avertir de demeurer en obscurité, les yeux clos à toutes ces autres lumières, et qu'en cette ténèbre seule la foi, laquelle aussi est obscure, soit la lumière où nous nous appuyions. Parce que si nous nous appuyons sur d'autres claires lumières d'intelligences distinctes, nous cessons de nous appuyer à l'obscure, qui est la foi, et elle cesse de nous éclairer au lieu obscur dont parle saint Pierre; lequel lieu signifie l'entendement, qui est le chandelier où la chandelle de la foi est posée, et ainsi il doit être obscur, jusqu'à ce que le jour de claire vision de Dieu l'éclaire en l'autre vie et, en celle-ci, celui de la transformation et union avec Dieu où l'âme s'achemine (cf. 2P 1,19).

 

 

 

Chapitre 17

 

 OÙ IL EST TRAITÉ DE LA FIN ET DU STYLE QUE DIEU A, COMMUNIQUANT LES BIENS SPIRITUELS À L'ÂME PAR LA VOIE DU SENS, ET L'ON RÉPOND AU DOUTE QUI A ÉTÉ OUVERT

 

 

  1     Il y a beaucoup à dire touchant la fin que Dieu prétend et le style dont il use en donnant ces visions pour élever une âme de sa bassesse à sa divine union. Tous les livres spirituels en traitent, et en notre traité aussi le but que nous poursuivons est de le donner à entendre. Et pour cela, je dirai seulement en ce chapitre ce qui suffira pour satisfaire à notre doute, qui était de savoir pourquoi Dieu, qui est très sage et qui est soigneux d'ôter les âmes des écueils et des pièges, offre et communique ces visions surnaturelles, puisqu'il y a tant de péril et d'embarras pour passer plus avant avec elles (comme nous avons dit).

 

  2     Pour répondre à cela, il faut présupposer trois fondements. Le premier est de saint Paul aux Romains, qui dit: Les choses qui sont, sont ordonnées par Dieu (Rm 13,1). Le second est du Saint Esprit, au livre de la Sagesse, où il dit: La Sagesse de Dieu, encore qu'elle touche d'une fin à l'autre - c'est-à-dire d'une extrémité à l'autre - dispose toutes choses suavement (Sg 8,1). Le troisième est des théologiens qui disent que Dieu meut toutes choses à leur mode.

 

  3     Or il est évident, selon ces fondements, que Dieu, pour mouvoir l'âme et la relever de la fin et de l'extrémité de sa bassesse à l'autre fin et extrémité de sa grandeur en sa divine union il le doit faire avec ordre et suavité et à la manière de l'âme. Attendu donc que l'ordre que tient l'âme en sa connaissance est par les formes et par les images des choses créées, et que sa manière de connaître et de savoir est par les sens, de là vient que Dieu, pour élever l'âme à la souveraine connaissance, et pour le faire suavement, doit commencer par toucher depuis le plus bas degré et l'extrémité des sens de l'âme, afin de la conduire ainsi à sa façon à elle jusqu'à l'autre fin de sa sagesse spirituelle, qui ne tombe point dans le sens. C'est pourquoi il l'instruit premièrement par les formes et les images et par les voies sensibles - selon sa manière d'entendre - tantôt naturelles, tantôt surnaturelles, et par le moyen du discours, et il la conduit ainsi au souverain esprit de Dieu.

 

  4     Et c'est la cause pourquoi il lui donne les visions et les formes et les images et les autres notices spirituelles, sensibles et intelligibles. Ce n'est pas que Dieu ne voulût bien lui donner aussitôt la sagesse de l'esprit, dès le premier acte, si les deux extrémités, qui sont l'humain et le divin, le sens et l'esprit, pouvaient convenir par voie ordinaire et se joindre par un seul acte, sans qu'il intervînt premièrement de nombreux actes de disposition - lesquels conviennent entre eux avec ordre et suavité, les uns servant de fondement et de disposition aux autres, tout ainsi qu'en agents naturels. Et ainsi les premiers servent aux seconds et les seconds aux troisièmes, et ainsi du reste, ni plus ni moins. De même Dieu va perfectionnant l'homme à la manière de l'homme, du plus bas et extérieur jusqu'au plus haut et intérieur.

     D'où vient que premièrement il lui perfectionne le sens corporel, l'incitant à user des bons objets naturels, parfaits et extérieurs: comme à ouïr les sermons et la messe, voir des choses saintes, mortifier le goût dans la nourriture, mater le toucher avec la pénitence et l'austérité. Et quand ces sens sont déjà quelque peu préparés, il a coutume de les perfectionner davantage, leur départant quelques faveurs surnaturelles et caresses pour les confirmer de plus en plus au bien, leur offrant quelques communications surnaturelles, comme visions corporelles de saints ou de choses saintes, de très suaves odeurs, des paroles et, dans le toucher, de très grandes délices: par quoi le sens est fort confirmé en la vertu et rendu étranger à l'appétit des mauvais objets. En outre les sens corporels intérieurs, dont nous traitons ici, comme sont l'imaginative et la fantaisie, sont conjointement perfectionnés et habitués au bien par des considérations, des méditations et des saints discours, instruisant l'esprit en tout cela. Or, Dieu a coutume d'illuminer ces personnes, étant disposées par cet exercice naturel, et de les spiritualiser davantage par quelques visions surnaturelles - que nous appelons en ce lieu imaginaires - avec lesquelles aussi (comme nous venons de dire) l'esprit profite grandement: lequel, tant en les unes qu'en les autres, se polit et se forme peu à peu.

     Ainsi Dieu mène l'âme de degré en degré jusqu'au plus intérieur. Non qu'il soit toujours nécessaire de garder cet ordre du commencement à la fin si ponctuellement, car Dieu fait parfois l'un sans l'autre, allant par ce qui est plus intérieur à ce qui l'est moins, ou donnant le tout ensemble. C'est comme Dieu voit être convenable à l'âme et selon qu'il veut la gratifier. Mais la voie ordinaire est conforme à cela.

 

  5     Ainsi, donc, Dieu instruit l'âme et la rend spirituelle, commençant à lui communiquer le spirituel par les choses extérieures, palpables et accommodées au sens, selon la petitesse et l'incapacité de l'âme, afin que sous l'écorce de ces choses sensibles, qui sont bonnes en soi, l'esprit fasse des actes particuliers et reçoive tant de morceaux de communication spirituelle qu'il s'habitue au spirituel et arrive à la substance actuelle de l'esprit qui est éloignée de tout sens - à laquelle (comme nous avons dit) l'âme ne peut arriver que bien peu à peu, à son mode, par le sens, auquel elle a toujours été attachée.

     Si bien qu'à mesure qu'elle s'approche plus de l'esprit en traitant avec Dieu, tant plus elle se dépouille et évacue des voies du sens, qui sont celles du discours et de la méditation imaginaire. D'où vient que, quand elle traitera parfaitement avec Dieu, il faut par nécessité qu'elle ait évacué tout ce qui pouvait tomber sous le sens, touchant Dieu. Comme tant plus une chose s'appuie à une extrémité, d'autant plus elle s'éloigne et s'aliène de l'autre; et quand elle s'y appuiera parfaitement, elle sera parfaitement écartée de l'autre extrémité. Ce qui a donné lieu au proverbe spirituel, que quand on a une fois goûté de l'esprit, toute la chair dégoûte. C'est-à-dire: les goûts et les voies de la chair ne servent et ne plaisent plus - en quoi l'on entend tout ce qui est de la manière de procéder du sens touchant les choses spirituelles. Ce qui est évident: parce que si c'est esprit, cela ne tombe plus au sens; et si c'est tel que le sens le puisse comprendre, ce n'est pas pur esprit. Car tant plus le sens et l'appréhension naturelle en peuvent savoir, tant moins cela a d'esprit et de surnaturel (comme nous l'avons donné à entendre plus haut).

 

  6     Partant l'esprit déjà parfait ne tient compte du sens, ne reçoit les choses par son entremise, ne s'en sert principalement ni n'a besoin de s'en servir en ce qui concerne Dieu, comme il faisait avant qu'il fût avancé en l'esprit. C'est ce que saint Paul signifia, écrivant aux Corinthiens: Quand j'étais enfant, je parlais en enfant, j'avais des sentiments d'enfant, et mes pensées étaient pensées d'enfant; mais quand je suis devenu grand, j'ai évacué les traits de l'enfance (1Co 13,11). Nous avons déjà donné à entendre comment les choses du sens et la connaissance que l'esprit peut tirer par là sont exercices puérils. Et partant, si l'âme s'y voulait toujours lier et ne s'en retirer, elle demeurerait toujours un petit enfant, et parlerait de Dieu en enfant, jugerait et penserait de Dieu en enfant; attendu que, s'attachant à l'écorce du sens - qui est l'enfant - elle ne parviendrait jamais à la substance de l'esprit - qui est l'homme parfait. C'est pourquoi l'âme ne doit admettre les révélations susdites - afin de croître - encore que Dieu les lui offre; ainsi que l'enfant doit quitter la mamelle pour accoutumer son palais à une nourriture plus forte et plus nourrissante.

 

  7     Vous me direz qu'il sera besoin que l'âme en use, étant petite, et qu'elle les laisse quand elle sera grande: comme il faut que l'enfant prenne le sein pour se sustenter jusqu'à ce qu'il soit assez fort pour le quitter. Je réponds que, touchant la méditation et le discours naturel où l'âme commence à chercher Dieu, il est certain qu'elle ne doit laisser la mamelle du sens, pour se sustenter, jusqu'à ce qu'elle vienne en la saison et au temps qu'elle la puisse quitter - qui est lorsque Dieu met l'âme en un commerce plus spirituel, qui est la contemplation, dont nous avons traité dans le onzième chapitre  de ce livre.

     Mais quand ce sont des visions imaginaires ou d'autres appréhensions surnaturelles qui peuvent tomber sous le sens sans le consentement du libre-arbitre, je dis qu'en tout temps et saison - soit en état parfait, soit en moins parfait - quoiqu'elles viennent de la part de Dieu, l'âme ne les doit vouloir admettre pour deux raisons: l'une, parce que (comme nous avons dit) Dieu produit leur effet en l'âme sans qu'elle puisse nullement l'empêcher - quoiqu'elle empêche et puisse empêcher la vision, ce qui arrive très souvent. Et par conséquent, cet effet que la vision devait causer en l'âme lui est communiqué beaucoup plus en substance, bien que ce ne soit de cette manière. Car (comme nous l'avons dit aussi) l'âme ne peut empêcher les biens que Dieu lui veut communiquer - ni n'en est capable - si ce n'est par quelque imperfection ou propriété; et à renoncer à ces choses par humilité et par crainte, il n'y a point d'imperfection ni de propriété. L'autre raison est pour se délivrer du danger et de la peine qu'il y a pour discerner les mauvaises des bonnes et reconnaître si c'est un ange de lumière ou de ténèbres; où il n'y a aucun profit, mais du temps perdu et un embarras de l'âme en cela, avec danger de s'exposer à plusieurs imperfections et de demeurer en arrière - ne mettant pas l'âme en ce qui est à propos, en la dégageant d'un fatras de petites appréhensions et intelligences particulières, selon ce que nous avons dit des visions corporelles et dirons après davantage de celles-ci.

 

  8     Croyez que si Notre Seigneur ne conduisait l'âme selon son mode (comme nous avons dit), il ne lui communiquerait jamais l'abondance de son esprit par ces étroits canaux de formes, de figures et de particulières intelligences, par le moyen desquelles il sustente l'âme comme avec de petites miettes. C'est pourquoi David disait: Il envoie sa sagesse aux âmes comme à petits morceaux (Ps 147,17). Ce qui est grandement déplorable, vu que l'âme ayant une capacité infinie, on lui donne à manger par des bouchées du sens, à cause de son peu d'esprit et de son inhabileté sensuelle. Et, pour ce sujet aussi, ce peu de disposition et cette petitesse pour recevoir l'esprit affligeait saint Paul quand il disait aux Corinthiens: Mes frères, quand je suis venu vers vous, je n'ai pu vous parler comme à des spirituels, mais comme à des charnels. Je vous ai allaités comme des enfants dans le Christ au lieu de vous donner une nourriture solide: parce que vous n'en étiez pas capables et ne l'êtes pas encore à présent (1Co 3,1-2).

 

  9     Il reste donc maintenant à savoir que l'âme ne doit jeter les yeux sur cette écorce de figure et d'objet qu'on lui propose surnaturellement, soit touchant le sens extérieur: comme sont les discours et les paroles à l'ouïe, les visions de saints et les lumières aux yeux, les odeurs au nez, les goûts et les suavités au palais et d'autres plaisirs au toucher, qui ont coutume de procéder de l'esprit - ce qui est fort ordinaire aux personnes spirituelles.

     Et elle ne doit non plus mettre les yeux en aucune vision du sens intérieur, comme sont les imaginaires; au contraire, renonçant à toutes, elle les doit seulement jeter sur le bon esprit qu'elles causent, tâchant de le conserver en travaillant et mettant en pratique ce qui est du service de Dieu, avec ordre, sans avoir égard à ces représentations et sans désirer aucun goût sensible.

     Ce faisant, on ne prend de ces choses que ce que Dieu en prétend et désire - qui est l'esprit de dévotion - puisqu'il ne les donne pour autre fin principale; et on laisse ce qu'il ne donnerait pas, si on le pouvait recevoir en esprit sans cela, qui est (comme nous avons dit) l'exercice et l'appréhension du sens.

 

 

 

Chapitre 18

 

 OÙ IL EST TRAITÉ DU DOMMAGE QUE LES MAÎTRES SPIRITUELS PEUVENT FAIRE AUX ÂMES, FAUTE D'UNE BONNE MANIÈRE DE LES CONDUIRE TOUCHANT CES VISIONS, ET COMBIEN IL Y PEUT AVOIR DE TROMPERIE EN ELLES QUOIQU'ELLES SOIENT DE DIEU

 

 

  1     En cette matière de visions, nous ne pouvons être si courts que nous voudrions, à cause qu'il y a trop à dire; c'est pourquoi, bien que nous ayons dit en substance ce qui est nécessaire pour donner à entendre au spirituel comme il se doit gouverner touchant ces visions, et au maître qui le guide la manière qu'il doit tenir envers son disciple, ce ne sera pas néanmoins excéder que de particulariser un peu davantage cette doctrine, et voir plus clairement le dommage qu'en peuvent recevoir tant les âmes spirituelles que les maîtres qui les gouvernent, s'ils s'y rendent trop crédules, encore qu'elles soient de la part de Dieu.

 

  2     La raison qui me fait étendre maintenant là-dessus, c'est le peu de discrétion que j'ai reconnu, ce me semble, en certains maîtres spirituels, lesquels, s'assurant en les dites appréhensions surnaturelles pour ce qu'ils les croyaient bonnes et de la part de Dieu, les uns et les autres se sont grandement abusés et sont demeurés courts, s'accomplissant en eux la sentence de Notre Sauveur: Si un aveugle mène un autre aveugle, ils tombent tous deux en la fosse (Mt 15,14). Il ne dit pas qu'ils tomberont, mais qu'ils tombent: car il n'est pas nécessaire qu'il y ait une chute d'erreur pour qu'ils tombent, parce que la seule outrecuidance de se gouverner l'un par l'autre est déjà une erreur: ainsi ils tombent pour le moins en cela. Et premièrement, parce que quelques-uns usent d'un tel procédé, avec les âmes qui ont cela, qu'ils les font faillir ou qu'ils les embarrassent ou bien qu'ils ne les guident par la voie d'humilité et leur prêtent la main afin qu'elles jettent en quelque manière les yeux là-dessus: ce qui est cause qu'elles demeurent sans le vrai esprit de foi et qu'ils ne les édifient pas en la foi, se mettant à faire de longs discours de ces choses. En quoi ils leur donnent à connaître qu'ils s'y arrêtent et qu'ils en font grand état, et, par conséquent, elles aussi en font de l'estime. Et ces âmes mises dans ces appréhensions demeurent là, et ne sont point édifiées en foi, ni vides, ni dénuées, ni détachées de ces choses pour voler à la hauteur de la foi obscure. Et tout cela naît de la manière et du langage que l'âme voit tenir à son maître à ce sujet. Car je ne sais comment si facilement elle se remplit de telles choses et en fait cas, vu qu'elles ne dépendent point d'elle, et qu'elle détourne les yeux de l'abîme de la foi.

 

  3     La cause de cette facilité doit être que l'âme s'occupe trop en cela. Car, étant choses du sens - à quoi le naturel est enclin et aussi y étant déjà appâté et disposé par l'appréhension de ces choses distinctes et sensibles - il suffit de voir en son confesseur ou en quelque autre personne qu'ils en font état et les apprécient, pour que non seulement l'âme en fasse cas, mais aussi que son appétit en devienne plus friand et qu'insensiblement elle s'y repaisse plus et y demeure davantage inclinée et attachée.

     De là, pour le moins, viennent de nombreuses imperfections, parce que l'âme n'est déjà plus si humble, pensant que c'est quelque chose et qu'elle possède quelque bien, et que Dieu fait cas d'elle; si bien qu'elle demeure contente et satisfaite de soi-même - ce qui est contre l'humilité. Et le démon aussitôt lui augmente cela secrètement sans qu'elle s'en aperçoive, et la fait enquérir si les autres ont de ces faveurs ou non, ou si c'en sont ou non - ce qui est contre la sainte simplicité et solitude spirituelle.

 

  4     Outre ces dommages, et outre qu'elles ne croissent pas en foi si elles ne se retirent point de ces visions, il y a d'autres dommages en ce genre - encore qu'ils ne soient si palpables ni connaissables que ceux-là - plus subtils et plus odieux aux yeux de Dieu, faute de cheminer en nudité de tout. Mais nous laisserons cela jusqu'à ce que nous traitions de la gourmandise spirituelle et des autres six vices où - Dieu aidant - nous dirons beaucoup de choses de ces taches subtiles et délicates qui s'attachent à l'esprit, pour ne le savoir conduire en nudité.

 

  5     Ici nous dirons quel est le style de certains confesseurs envers les âmes, et comment ils les instruisent mal. Et certes je le voudrais savoir dire, comprenant que c'est une chose difficile de donner à entendre comment l'esprit du disciple s'engendre conforme à celui du père spirituel, occultement et secrètement. Et cette matière si abondante me fatigue, parce qu'il me semble que l'un ne se peut déclarer sans faire connaître l'autre - vu que, comme ce sont choses de l'esprit, les unes ont de la correspondance avec les autres.

 

  6     Mais, pour ce qui suffit ici, il me semble, et il est ainsi, que si le père spirituel est enclin à l'esprit de révélations, de sorte qu'il les estime, s'en remplisse et en repaisse son âme, il ne pourra manquer - quoique sans l'apercevoir - d'imprimer ce suc et cette manière en l'esprit de son disciple, s'il n'est plus avancé que le maître. Et quoiqu'il le soit, il lui apportera beaucoup de dommage, s'il continue à traiter avec lui. Car, de cette inclination et ce goût du père spirituel à de telles visions, il lui naît une certaine estime: que, s'il n'y est grandement soigneux, il ne pourra si bien faire qu'il n'en donne des marques ou des sentiments à l'autre personne. Et si cette autre a ce même esprit d'inclination aux révélations, à mon avis, il y aura de part et d'autre une grande communication d'appréhension et d'estime de ces choses.

 

  7     Mais ne filons pas à présent si délié; parlons seulement au cas que le confesseur - qu'il y soit porté ou non - n'ait pas la discrétion qu'il doit avoir de débarrasser l'âme et de dénuer l'appétit de son disciple de ces choses, mais au contraire qu'il en traite avec lui et qu'il emploie le principal du langage spirituel (comme nous avons dit) en ces visions, donnant les marques des bonnes et des mauvaises. Car encore qu'il soit bon de le savoir, il ne faut pas pourtant mettre l'âme en ce travail, en ce soin et en ce péril. Puisque, en les rejetant sans en faire cas, on évite tout cela et l'on fait ce que l'on doit. Mais ce n'est pas tout: parce que les mêmes confesseurs, voyant que ces âmes ont ces dons de Dieu, les prient de lui demander qu'il leur révèle ou leur dise telles ou telles choses qui les concernent, ou d'autres personnes: et ces sottes âmes le font, pensant qu'il est permis de s'enquérir par cette voie. Car elles pensent que, puisque Dieu veut révéler ou dire quelque chose surnaturellement comme il lui plaît et pour telle fin qu'il voudra il est licite de vouloir, et même de lui demander, qu'il nous révèle quelque chose.

 

  8     Et s'il advient qu'il condescende, cela les assure pour d'autres occasions et elles pensent que Dieu se plaît qu'on traite ainsi avec lui et le désire, puisqu'il répond et, à la vérité, il ne l'agrée ni ne le désire. Et bien souvent ils agissent ou croient conformément à ce qu'on leur a révélé ou répondu, parce que comme ils sont affectionnés à cette manière de traiter avec Dieu, leur volonté s'y attache beaucoup et s'y accommode. Naturellement ils s'y plaisent, naturellement aussi ils s'accommodent en leur façon d'entendre; et souvent ils se trompent, et trouvent qu'il ne leur advient pas comme ils avaient entendu - ce dont ils s'étonnent, et les doutes viennent aussitôt si elles étaient de Dieu, puisqu'elles n'arrivent et qu'ils ne les voient pas telles qu'ils attendaient.

     Ils s'étaient d'abord persuadé deux choses: l'une, que la révélation était de Dieu, vu qu'elle était dès l'abord si enracinée en eux - et peut-être que le naturel enclin à cela causait cette conviction, comme nous avons dit; l'autre, qu'étant de Dieu, elle devait s'accomplir comme ils l'entendaient ou le pensaient.

 

  9     En quoi il y a une grande tromperie, parce que les révélations ou les paroles de Dieu ne s'accomplissent pas toujours comme les hommes les entendent, ou selon qu'elles sonnent en soi. De façon qu'il ne s'y faut pas trop assurer, ni les croire aveuglément, bien qu'on sache que ce sont révélations, réponses ou paroles de Dieu. Parce que, bien qu'elles soient certaines et véritables en elles-mêmes, elles ne le sont pas toujours dans leurs causes ni selon notre manière d'entendre. Ce que nous prouverons au chapitre suivant, et nous dirons et prouverons après qu'encore que Dieu réponde parfois à ce qu'on lui demande surnaturellement, il n'y prend pas plaisir et s'en fâche parfois, encore qu'il réponde.

 

 

 

Chapitre 19

 

 OÙ IL EST TRAITÉ ET PROUVÉ QU'ENCORE QUE LES VISIONS OU LES PAROLES QUI VIENNENT DE LA PART DE DIEU SOIENT VÉRITABLES EN SOI, ON S'Y PEUT BIEN TROMPER. - ON LE PROUVE PAR LES AUTORITÉS DE LA DIVINE ÉCRITURE

 

 

  1     Nous avons dit que les visions et les paroles de Dieu, quoiqu'elles soient toujours véritables et certaines en soi, ne le sont pas toujours par rapport à nous, et ceci pour deux raisons. L'une vient de notre défectueuse manière de les entendre; l'autre, de leurs causes qui parfois sont variables.

     Pour le premier, il est clair qu'elles ne sont ni n'arrivent pas toujours comme elles sonnent à notre manière d'entendre. La cause de cela est parce que, Dieu étant immense et profond, il a de coutume, en ses prophéties, paroles et révélations, d'avoir d'autres voies, des conceptions et des intelligences fort différentes du propos et du mode auxquels communément nous les pouvons entendre - étant en elles d'autant plus véritables et certaines qu'il nous semblera que non. Cela se voit très souvent en l'Écriture Sainte où, pour beaucoup d'anciens, beaucoup de prophéties et paroles de Dieu ne se réalisaient pas comme ils espéraient les prenant à leur mode, d'une autre manière, au pied de la lettre. Ce qui paraîtra clairement en ces autorités.

 

  2     En la Genèse, Dieu dit à Abraham, après qu'il l'eut conduit en la terre des Cananéens: Je te donnerai cette terre (Gn 15,7). Et comme il lui répétait cela souvent, Abraham étant déjà fort vieux, et qu'il ne la lui donnait point, Dieu le lui disant encore une fois Abraham répondit: Seigneur, où et par quel signe pourrai-je apprendre que je la dois posséder? (Gn 15,8). Alors Dieu lui révéla que ce ne serait pas lui qui la posséderait en personne, mais sa postérité, après quatre cents ans. Alors Abraham entendit enfin la promesse, qui était très véritable en soi: parce que Dieu la donnant à ses enfants pour l'amour de lui, c'était la donner à lui-même. Ainsi Abraham était déçu en la manière d'entendre; et s'il eût opéré alors selon qu'il entendait la prophétie, il eût pu se tromper beaucoup, vu qu'elle n'était pas pour ce temps-là; et ceux qui l'eussent vu mourir sans l'avoir, ayant ouï que Dieu la lui donnerait, fussent demeurés confus et eussent cru qu'elle eût été fausse.

 

  3     Comme il arriva aussi à Jacob, son petit-fils, lorsque son fils Joseph l'attira en Égypte, à cause de la famine de Canaan. Car, étant sur le chemin, Dieu lui apparut et lui dit: Ne crains point, Jacob, et descends en Égypte: j'y descendrai avec toi, et quand tu en sortiras, je t'en tirerai, te conduisant (Gn 46,3-4). Ce qui néanmoins n'advint pas comme on le prendrait à notre manière d'entendre: parce que nous savons que le saint vieillard Jacob mourut en Égypte et n'en sortit pas en vie. Et c'était que cela se devait accomplir en sa postérité qui n'en sortit que longtemps après, Lui-même leur servant de conducteur par le chemin. Où l'on voit clairement que, qui eût su cette promesse de Dieu à Jacob, pouvait croire assurément qu'étant entré vivant et en personne en Égypte par l'ordre et la faveur divine, il en devait aussi sortir plein de vie et en personne en la même forme et manière, puisque Dieu lui avait promis la sortie et sa protection et ainsi on se fût trompé et étonné, le voyant mourir en Égypte et que la chose ne s'accomplissait comme on espérait. De sorte que le dire de Dieu étant très véritable en soi, on s'y peut beaucoup abuser.

 

  4     Nous lisons aussi dans les Juges (cf. Jg 20,11-48) que toutes les tribus d'Israël s'étant assemblées pour combattre celle de Benjamin et pour punir un forfait auquel ils avaient consenti, parce que Dieu leur désigna un chef de guerre, ils s'assurèrent tellement de la victoire, qu'ayant été vaincus, avec perte de vingt-deux mille des leurs, ils demeurèrent fort étonnés et pleurèrent devant Dieu jusqu'à la nuit, ignorant le sujet de leur déroute, eux qui avaient cru comprendre que la victoire ne leur pouvait manquer. Et s'enquérant de Dieu s'ils retourneraient au combat ou non, il leur répondit d'y aller et de batailler contre eux. Tenant cette seconde fois la victoire pour certaine, ils sortirent avec grande audace et ils furent déconfits encore une fois, avec perte de dix-huit mille hommes. Dont ils furent si éperdus qu'ils ne savaient plus que faire, voyant que, Dieu leur commandant de combattre, ils demeuraient toujours vaincus, surtout qu'ils surpassaient leurs ennemis et en nombre et en force - n'y ayant que vingt-cinq mille six cents soldats en la tribu de Benjamin, et eux étant quatre cent mille. Ils s'abusaient ainsi en leur manière d'entendre, car le dire de Dieu n'était pas trompeur: il n'avait pas dit qu'ils vaincraient, mais qu'ils combattissent; et, en ces déroutes, Dieu les voulut châtier d'une certaine négligence et présomption, et les humilier par ce moyen. Mais quand il leur répondit à la dernière fois qu'ils vaincraient, ils furent victorieux - quoiqu'ils vainquirent avec bien de la ruse et beaucoup de travail.

 

  5     De cette sorte et de plusieurs autres, il arrive que les âmes se trompent en les paroles et révélations qui sont de la part de Dieu, en prenant l'intelligence à la lettre et à l'écorce. Car (comme j'ai donné à entendre) la principale intention de Dieu en ces choses est de dire et de donner l'esprit qui est enclos en de telles paroles, lequel est difficile à entendre. Et il est bien plus ample que la lettre et fort extraordinaire et hors des limites de la lettre. De façon que celui qui s'attachera à la lettre ou à la parole, ou à la forme, ou à la figure appréhensible de la vision ne pourra si bien faire qu'il n'erre beaucoup et qu'après il ne se trouve court et confus, pour s'être conduit en elles selon le sens et n'avoir donné lieu à l'esprit en nudité du sens. La lettre tue, dit saint Paul, mais l'esprit vivifie (2Co 3,6). C'est pourquoi il faut renoncer à la lettre - qui en ce cas est le sens et demeurer à l'obscurité en la foi - qui est l'esprit - que le sens ne peut comprendre.

 

  6     C'est pour cela que les paroles et les prophéties des prophètes, pour beaucoup des enfants d'Israël ne se réalisaient pas comme ils espéraient, parce qu'ils les prenaient trop à la lettre et par suite, ils les méprisaient et n'y ajoutaient point foi: au point qu'il y avait entre eux un quolibet public tenu quasi comme proverbe, se moquant des prophètes. Ce dont Isaïe se plaint, le disant et rapportant ainsi: À qui Dieu enseignera-t-il la science? À qui fera-t-il entendre la prophétie et sa parole? À ceux-là seulement qui sont déjà sevrés et qui ont quitté le tétin. Car tous disent (cela s'entend des prophéties): promets et promets encore; attends et attends derechef; un peu là et un peu là: parce qu'il parlera à ce peuple en la parole de ses lèvres et en un autre langage (Is 28,9-11). Où Isaïe donne clairement à entendre qu'ils se moquaient des prophéties et disaient par risée ce proverbe: Attends et attends derechef, nous enseignant qu'elles ne s'accomplissaient jamais parce qu'ils s'attachaient à la lettre - qui est le lait des enfants - et au sens - qui sont les mamelles - qui contredisent à la grandeur de la science de l'esprit. Pour ce sujet il dit: À qui enseignera-t-il la sagesse de ses prophètes? Et à qui fera-t-il entendre sa doctrine, sinon ceux qui sont séparés du lait - de la lettre - et des mamelles - de leurs sens? C'est pourquoi ils ne les entendent pas, sinon selon ce lait de l'écorce et de la lettre et ces tétins de leurs sens, puisqu'ils disent: Promets et repromets; attends et attends derechef, etc. Parce que Dieu leur doit parler en la doctrine de sa bouche et non pas en la leur, et en une autre langue que celle dont ils se servent.

 

  7     Et partant, il ne faut pas prendre garde à notre sens ni à notre langue, sachant que celle de Dieu est autre, selon l'esprit - très différent de notre manière d'entendre et fort difficile. Il l'est tellement que Jérémie lui- même, quoiqu'il fût prophète de Dieu, voyant la signification des paroles de Dieu si éloignée du sens commun des hommes, semble aussi s'y méprendre et vouloir soutenir le peuple: Hélas, dit-il, Seigneur Dieu! n'avez- vous point par hasard trompé ce peuple et Jérusalem, disant: la paix viendra sur vous, et voici que le couteau est parvenu jusqu'à l'âme? (Jr 4,10). Et c'était que la paix que Dieu leur promettait de faire était entre lui et l'homme par le moyen du Messie qu'il leur devait envoyer, et eux l'entendaient de la paix temporelle. C'est pourquoi, lorsqu'il leur survenait des guerres et des travaux, il leur semblait que Dieu les trompait, voyant arriver tout le contraire de ce qu'ils espéraient. Et ainsi ils disaient, comme dit aussi Jérémie: Nous avons espéré la paix, et il n'y a aucun bien de paix (Jr 8,15). Et de cette façon, ils ne pouvaient manquer d'être trompés, se gouvernant seulement par le sens littéral. Car qui ne sera confus et abusé; s'attachant à la lettre de cette prophétie de David touchant le Christ, en tout le psaume 71, et notamment où il dit qu'Il dominera d'une mer à l'autre et du fleuve jusqu'au bout de la terre (Ps 71,8) en ce qu'il dit qu'Il délivrera le pauvre de la main du puissant et le pauvre qui n'avait aucun secours (Ps 71,12): le voyant si abaissé en sa naissance, si pauvre en sa vie et si misérable en sa mort, de sorte que non seulement il ne domina pas temporellement la terre durant sa vie, mais il s'assujettit à de petites gens, jusqu'à ce qu'il mourût sous le pouvoir de Ponce Pilate? Et que non seulement il ne délivra pas temporellement ses pauvres disciples de la main des puissants, mais les laissa tuer et persécuter pour son nom?

 

  8     Et c'était que ces prophéties se devaient entendre spirituellement du Christ, lesquelles étaient très véritables en ce sens-là. Car le Christ n'était pas seulement le Seigneur de toute la terre, mais aussi du ciel, puisqu'il était Dieu: et les pauvres de sa suite ne devaient pas être seulement rachetés et délivrés des mains du démon- qui était le puissant contre lequel ils n'avaient aucune aide - mais aussi il les devait faire héritiers du royaume des cieux.

     Ainsi Dieu parlait selon le principal du Christ et de ses sectateurs - à savoir du royaume éternel et de la liberté éternelle; et eux l'entendaient, à leur mode, du moins principal qui était la seigneurie et la liberté temporelles, dont Dieu fait peu de cas et qui devant lui n'est ni royaume ni liberté. D'où vient que s'aveuglant par la bassesse de la lettre et n'entendant l'esprit et la vérité qui y était, ils ôtèrent la vie à leur Dieu et Seigneur, selon ce que dit ainsi saint Paul: Les habitants et les princes de Jérusalem, ne sachant quel il était, et n'entendant les prophéties qu'on lit chaque jour de sabbat, le jugeant, le firent mourir (Ac 13,27).

 

  9     Cette difficulté d'entendre la parole de Dieu comme il fallait vint à tel terme, que ses disciples mêmes, qui avaient conversé avec lui, y étaient trompés. Témoins ces deux qui, après sa mort, s'en allaient au château d'Emmaüs, tristes et sans espérance, disant: Nous espérions qu'il délivrerait Israël (Lc 24,21), entendant aussi que la rédemption et la domination devait être temporelle: auxquels le Christ notre Rédempteur apparut et les reprit de folie, de lourdeur et de dureté de coeur croire les choses que les prophètes avaient prédites (Lc 24,25). Et même lorsqu'il monta au ciel, il y avait encore quelques-uns si grossiers qu'ils lui demandèrent si en ce temps-là il rachèterait Israël (Ac 1,6).

     Le Saint Esprit fait dire beaucoup de choses en autre sens que les hommes ne l'entendent, comme on le voit en ce qu'il fit dire à Caïphe du Christ qu'il fallait qu'un homme mourût pour conserver la nation (Jn 11,50) - ce qu'il ne dit pas de soi-même, et lui le dit et l'entendit d'une façon et pour une fin, et le Saint Esprit d'une autre.

 

  10     On le voit par là: encore que les paroles et les révélations soient de Dieu, il ne s'y faut pas assurer, parce qu'on peut beaucoup et très facilement se tromper en notre manière de les entendre. Car elles sont toutes un abîme et profondeur d'esprit, et les vouloir restreindre à ce que nous en entendons et que notre sens en peut appréhender, ce n'est pas plus que vouloir enserrer l'air en la main et quelque atome qui s'y rencontre. Car l'air s'évanouit et la main demeure vide.

 

  11     C'est pourquoi le maître spirituel doit tâcher que l'esprit de son disciple ne s'empresse à faire état de toutes les appréhensions surnaturelles qui ne sont que des atomes d'esprit, avec lesquels seuls il demeurera à la fin, sans plus aucun esprit. Mais, le séparant de toutes visions et de toutes paroles, qu'il lui impose de savoir demeurer en liberté et obscurité de foi, où l'on reçoit la liberté et l'abondance d'esprit, et par conséquent la sagesse et intelligence propre des paroles de Dieu. Car il est impossible que l'homme, s'il n'est spirituel, puisse juger des choses divines ni les entendre raisonnablement - et alors qu'il les juge selon le sens il n'est pas spirituel. Et ainsi, encore qu'elles viennent couvertes de ce sens, il ne les entend pas, ce que dit bien saint Paul: L'homme animal ne conçoit pas les choses qui sont de l'Esprit de Dieu, car elles lui sont folie, et ne les peut entendre parce qu'elles sont spirituelles (1Co 2,14-15). Mais le spirituel juge de toutes choses. L'on entend ici par l'homme animal celui qui ne se guide que par le sens; et par le spirituel, celui qui ne s'y attache et ne se conduit par lui. C'est donc une témérité d'oser traiter avec Dieu, et donner licence de le faire, par la voie d'appréhension surnaturelle au sens.

 

  12     Pour mieux entendre ceci, mettons quelques exemples. Posez le cas qu'un saint soit fort affligé à cause que ses ennemis le persécutent et que Dieu lui réponde: Cette prophétie peut être très véritable, encore que ses ennemis viennent à prévaloir et qu'il meure de leurs mains. Partant, celui qui l'entendra temporellement sera trompé: parce que Dieu a pu parler de la vraie et principale liberté et victoire - qui est le salut, par lequel l'âme est délivrée et victorieuse de tous ses ennemis, beaucoup plus véritablement et hautement que si elle en était délivrée ici-bas. Partant, cette prophétie était beaucoup plus vraie et plus ample que l'homme n'eût pu comprendre, s'il l'eût entendue pour le temps de cette vie; car les paroles de Dieu comprennent et visent toujours le sens plus principal et plus utile; et l'homme les peut entendre à sa manière et à son propos - selon le sens moins principal - et ainsi demeurer abusé. Comme nous voyons en cette prophétie que David a prononcée du Christ dans le psaume 2, disant: Vous gouvernerez les nations avec une verge de fer, et les briserez comme un pot de terre (Ps 2,9). Où Dieu parle de la principale et parfaite seigneurie, qui est l'éternelle - laquelle s'est accomplie; et non de la moins principale, qui était la temporelle - laquelle n'a point été accomplie durant toute la vie temporelle du Christ.

 

  13     Posons un autre exemple. Une âme souhaite grandement le martyre. Il arrivera que Dieu lui réponde: , et la console intérieurement, et lui donne une grande confiance qu'elle le sera - et néanmoins elle ne mourra pas martyre, quoique la promesse soit vraie. Or, comment ne s'est-elle accomplie de cette manière? C'est qu'elle s'accomplira et pourra s'accomplir selon le principal et l'essentiel: lui donnant l'amour et la récompense du martyre essentiellement. Et en ce faisant, il accomplira en effet le souhait de l'âme et ce qu'il lui a promis. Parce que le principal de son désir était non ce genre de mort, mais de faire à Dieu ce service de martyre et d'exercer l'amour pour lui comme martyre. Parce que cette manière de mourir ne vaut rien de soi sans cet amour: lequel amour et exercice et récompense de martyre il lui donne très parfaitement par d'autres moyens. De façon qu'encore qu'elle ne meure martyre, elle demeure néanmoins satisfaite d'avoir obtenu ce qu'elle désirait. Car quand ces souhaits naissent d'un vif amour, et autres semblables, encore que cela n'arrive comme ils se l'imaginent et l'entendent, ils s'accomplissent toutefois d'une autre manière plus avantageuse et plus à l'honneur de Dieu qu'ils n'eussent su demander. D'où vient que David dit: Le Seigneur a exaucé le désir des pauvres (Ps 9,17). Et la Sagesse divine dans les Proverbes dit: Le désir des justes leur sera donné Pr 10,24). Nous voyons donc que beaucoup de saints ont souhaité beaucoup de choses en particulier pour Dieu, qui ne leur ont pas été octroyées en cette vie, mais il est de foi que leur désir étant juste et véritable, il s'est accompli parfaitement en l'autre. Ce qu'étant véritable en cette sorte, la promesse de Dieu était aussi véritable en cette vie, lorsqu'il les assura d'accomplir leurs désirs, bien que cela ne soit pas en la manière qu'ils pensaient.

 

  14     En cette façon et en plusieurs autres, les paroles et les visions de Dieu peuvent être véritables et certaines, et nous ne laissons pas de nous y tromper, faute de les savoir entendre hautement et principalement et selon les intentions et les sens que Dieu y cache. C'est donc le plus certain et le plus assuré de faire que les âmes fuient prudemment ces choses surnaturelles, les accoutumant (comme nous avons dit) à la pureté d'esprit en foi obscure, qui est le moyen de l'union.

 

 

 

Chapitre 20

 

 OÙ IL EST PROUVÉ PAR AUTORITÉS DE LA SAINTE ÉCRITURE, QU'ENCORE QUE LES PROPOS ET LES PAROLES DE DIEU SONT TOUJOURS VÉRITABLES, ELLES NE SONT PAS TOUJOURS CERTAINES EN LEURS PROPRES CAUSES

 

 

  1     Prouvons maintenant la seconde cause pour laquelle les visions et les paroles de la part de Dieu, quoiqu'elles soient toujours véritables en soi, ne sont pas toujours certaines pour notre regard. Et ceci est à raison de leurs causes, sur lesquelles elles se fondent; car souvent Dieu dit des choses qui sont fondées sur les créatures et sur leurs effets - lesquels sont variables et peuvent manquer. C'est pourquoi les paroles qui s'y fondent sont variables aussi et peuvent manquer: vu que quand une chose dépend d'une autre, l'une venant à manquer, l'autre aussi manque. Comme si Dieu disait: , et la cause et le fondement de cette menace est une certaine offense que l'on fait contre Dieu en ce royaume. Si l'offense cessait ou se changeait, la punition pourrait cesser: et la menace était véritable, parce qu'elle était fondée sur la faute actuelle et eût été exécutée si l'offense eût duré.

 

  2     Nous voyons cela être advenu en la ville de Ninive de la part de Dieu, lorsqu'il dit: Encore quarante jours, et la ville de Ninive sera ruinée (Jon 3,4). Ce qui ne s'accomplit pas, parce que la cause de cette menace cessa - qui était ses péchés - en faisant pénitence: que s'ils ne l'eussent faite, elle eût été effectuée. Nous lisons aussi dans le troisième livre des Rois, que le roi Achab ayant commis un très grand péché, Dieu lui envoya promettre un grand châtiment, sur lui, sur sa maison et sur son royaume - notre père Élie étant député pour lui faire ce message. Mais parce qu'Achab déchira ses habits de douleur, se vêtit d'un cilice, jeûna et dormit sur un sac, s'attrista et s'humilia, Dieu lui manda aussitôt par le même prophète: Parce qu'Achab s'est humilié pour l'amour de moi, je n'enverrai pas le mal que j'ai dénoncé durant sa vie, mais en les jours de ses enfants (1R 21,29). Où nous voyons que, parce qu'Achab changea l'esprit et l'affection où il était, Dieu changea aussi sa sentence.

 

  3     D'où nous pouvons déduire pour notre propos qu'encore que Dieu ait révélé ou dit affirmativement à une âme quelque chose - en bien ou en mal - qui la concerne, ou d'autres personnes, cela pourra changer plus ou moins, ou varier ou être supprimé entièrement, selon le changement ou la variation d'affection de cette âme, ou de la cause sur laquelle Dieu se fondait; et cela ne s'accomplira comme on espérait, et sans savoir pourquoi le plus souvent, mais Dieu le sait. Parce qu'encore qu'il dise, qu'il enseigne et qu'il promette bien des choses, ce n'est pas qu'on les doive entendre ou posséder en ce même temps: mais afin qu'on les comprenne après, quand il sera à propos d'en être éclairci ou quand l'effet s'en suivra. Comme nous voyons qu'il fit avec ses disciples, auxquels il proposait nombre de paraboles et sentences dont ils n'entendirent la sagesse jusqu'au temps qu'ils la devaient prêcher, qui fut lorsque le Saint Esprit descendit sur eux - duquel le Christ leur avait dit qu'il leur expliquerait tout ce qu'il leur avait annoncé durant sa vie (cf. Jn 14,26). Et saint Jean, parlant de l'entrée que le Christ fit en Jérusalem: Ses disciples, dit-il, ne connurent pas cela pour lors; mais quand Jésus fut glorifié, ils se souvinrent que cela était écrit de lui (Jn 12,16). De cette sorte, beaucoup de choses de Dieu fort particulières se peuvent passer en l'âme, sans qu'elle ni ceux qui la gouvernent les sachent entendre avant leur temps.

 

  4     Nous lisons aussi en le premier livre de Samuel que Dieu, irrité contre Héli, prêtre d'Israël, à cause des péchés de ses enfants qu'il ne châtiait point, lui envoya dire par Samuel, entre autres choses, les paroles qui suivent: Très véritablement j'ai dit jadis que ta maison et celle de ton père serviraient toujours en ma présence pour le sacerdoce; mais je suis bien éloigné de ce propos et je me garderai bien de le faire (1S 2,30). Car, attendu que cet office du sacerdoce était fondé sur ce qu'il devait rendre gloire et honneur à Dieu et que pour cette fin Dieu avait promis pour toujours le sacerdoce à son père - s'il ne venait à manquer à son devoir - il est arrivé que, le zèle de l'honneur de Dieu ayant défailli en Héli (lequel, comme porte la plainte que Dieu lui fit, honorait plus ses enfants que Dieu même, dissimulant leurs péchés par crainte de leur faire de la honte), il est arrivé que la promesse a aussi manqué, laquelle eût duré toujours s'ils eussent toujours continué leur zèle à le servir (cf. 1S 2,29). Partant, il ne faut pas croire que les paroles et révélations qui sont de la part de Dieu doivent arriver infailliblement comme elles sonnent, particulièrement lorsqu'elles dépendent de choses humaines, lesquelles peuvent varier, changer ou s'altérer.

 

  5     Et, quand elles sont dépendantes de ces causes, Dieu le sait et ne le découvre pas toujours; mais il parle ou fait la révélation quelquefois en taisant la condition, comme il fit aux Ninivites auxquels il prédit déterminément qu'ils devaient périr au bout de quarante jours (cf. Jon 3,4). D'autres fois il la déclare, comme il fit à Roboam: Si tu gardes mes commandements comme mon serviteur David, je serai aussi avec toi comme avec lui et je te bâtirai une maison comme j'ai fait à mon serviteur David (1R 11,38). Mais, soit qu'il la déclare ou non, on ne peut s'assurer de l'intelligence, parce que nous ne pouvons pas comprendre les vérités cachées de Dieu et la multitude des sens contenus en ses propos. Il est sur le ciel et parle en voie d'éternité et nous autres sommes des aveugles sur la terre, qui n'entendons que les voies de la chair et du temps. Et c'est pourquoi, à mon avis, le Sage dit ces paroles: Dieu est au ciel, et toi en la terre; et partant, prends garde a parler peu (Qo 5,1).

 

  6     Vous me direz peut-être que si nous ne le pouvons entendre ni nous mêler de cela, pourquoi est-ce que Dieu nous le communique? J'ai déjà dit que chaque chose s'entendra en son temps par l'ordre de Celui qui l'a dite, et celui qu'il voudra l'entendra, et on verra qu'il était ainsi convenable - car Dieu ne fait rien sans cause ni sans vérité. C'est pourquoi il faut tenir pour certain qu'on ne saurait venir à bout de comprendre le sens des propos et des choses de Dieu, ni porter jugement arrêté sur ce qui parut, sans s'exposer à un danger de grande erreur et à une grande confusion.

     Les prophètes savaient fort bien ce style - lesquels avaient la parole de Dieu en leurs mains - auxquels la prophétie qu'il fallait porter au peuple était pénible: parce que (comme nous avons dit) une grande partie des prédictions n'arrivaient pas selon le sens de la lettre; ce qui rendait les prophètes si ridicules et en butte aux brocards que Jérémie dit: Ils se moquent de moi tout le jour; chacun me brocarde et méprise parce qu'il y a déjà longtemps que je crie contre les vices et je promets qu'ils seront détruits, et la parole du Seigneur m'a été tournée en opprobre et en risée tout le temps, et j'ai dit: je ne me souviendrai plus de lui et ne parlerai plus en son nom (Jr 20,7-9). En quoi le saint prophète - bien qu'il dise cela avec résignation et en la figure de l'homme faible qui ne peut soutenir les voies et les détours de Dieu - donne bien à entendre la différence de l'accomplissement des paroles divines, d'avec le sens commun auquel on les prend: puisqu'on estimait les divins prophètes des moqueurs et que ceux-ci enduraient tant, sur le fait de la prophétie que le même Jérémie dit ailleurs qu'elle leur était convertie en crainte, en pièges et en contradiction d'esprit (Lm 3,47).

 

  7     Et la raison pour laquelle Jonas s'enfuit quand Dieu l'envoya prêcher la destruction de Ninive fut celle-ci: à savoir qu'il connaissait la diversité des paroles divines, eu égard à l'intelligence des hommes et à la diversité des causes de ces paroles, De sorte qu'afin qu'on ne se moquât de lui si sa prophétie n'avait lieu, il aimait mieux s'en aller, fuyant, que de prophétiser; et ainsi il demeura durant tous les quarante jours hors la ville, pour voir si elle s'accomplirait, et n'en voyant point l'accomplissement il s'en affligea fort, au point qu'il dit Dieu: Je vous prie, Seigneur, n'est-ce pas là ce que je disais étant encore en mon pays? C'est pourquoi j'ai résisté et je me suis enfui à Tharsis (Jon 4,2). Et le saint se fâcha et pria Dieu qu'il lui ôtât la vie.

 

  8     Faut-il donc s'étonner si les choses que Dieu dit et révèle aux âmes ne s'effectuent comme elles les entendent? Car, supposé que Dieu affirme à l'âme ou lui représente quelque chose de bien ou de mal, pour elle ou pour un autre, si cela est fondé en certaine affection, service ou offense que cette âme ou l'autre font alors Dieu, et de sorte que s'ils y persévèrent cela s'accomplira, néanmoins la chose n'est pas certaine pour cela: vu que la persévérance est incertaine. Partant, il ne se faut jamais assurer en notre intelligence, mais seulement en foi.

 

 

 

Chapitre 21

 

 OÙ IL EST DÉCLARÉ QU'ENCORE QUE DIEU RÉPONDE QUELQUEFOIS À CE QU'ON LUI DEMANDE, IL NE PREND PAS PLAISIR QU'ON USE DE CETTE PROCÉDURE. - IL EST PROUVÉ QU'ENCORE QU'IL Y CONDESCENDE ET RÉPONDE, IL S'INDIGNE SOUVENT

 

 

  1     Certains spirituels s'assurent (comme nous avons dit) en tenant pour bonne la curiosité dont ils usent parfois pour tâcher de savoir quelques choses par voie surnaturelle, pensant que, puisque Dieu répond quelquefois à leurs demandes que c'est bien fait et que Dieu y prend plaisir. Je veux bien qu'il soit vrai que Dieu leur réponde: ce n'est pas toutefois une bonne procédure et Dieu n'y prend pas plaisir, tant s'en faut, cela lui déplaît; et en outre il s'en fâche souvent et s'en offense beaucoup. La raison de cela est parce qu'il n'est permis à aucune créature de sortir des bornes que Dieu lui a naturellement ordonnées pour sa conduite. Il a mis les bornes naturelles et raisonnables à l'homme pour se gouverner: aussi les vouloir franchir n'est pas permis; et de vouloir éclaircir ou savoir des choses par voie surnaturelle, c'est sortir des bornes naturelles. Donc, cela n'est pas permis. Partant, Dieu ne s'y plaît nullement, vu qu'il s'offense de tout ce qui est illicite. Le roi Achaz le savait bien, puisque, même quand Isaïe lui dit de la part de Dieu qu'il demandât un signe, il ne le voulut faire, disant: Je ne demanderai pas une telle chose, ni ne tenterai Dieu (Is 7,12). Car tenter Dieu c'est vouloir traiter avec lui par voies extraordinaires, comme sont les surnaturelles.

 

  2     Vous me direz peut-être: si cela est, que Dieu ne s'y plaît, pourquoi répond-il quelquefois? Je dis que c'est parfois le démon qui répond. Que si c'est Dieu, c'est qu'il s'accommode à la faiblesse de l'âme qui veut suivre ce chemin, de peur de la déconforter et la laisser retourner en arrière, ou de peur qu'elle ne pense que Dieu est mal avec elle, et qu'elle ne s'en affecte par trop, ou pour d'autres fins que Dieu sait et qui sont fondées en la fragilité de cette âme - par où Dieu voit qu'il convient de répondre et il condescend à le faire par cette voie. Comme il fait aussi à l'endroit de nombreuses âmes faibles et tendres, leur donnant des goûts et des suavités très sensibles quand elles traitent avec lui (comme nous avons déjà dit); non que Dieu veuille ou se délecte à cette façon de procéder, ni qu'on le fasse par cette voie; mais c'est que (comme nous avons dit) il traite un chacun à son mode. Car Dieu est comme la source où chacun puise selon la capacité de son vaisseau; et quelquefois il leur en laisse prendre par ces tuyaux extraordinaires, mais il ne s'ensuit pas pour cela qu'il soit permis de tirer l'eau par là - si ce n'est Dieu même qui le fait, qui la peut donner quand, comme et à qui il lui plaît, et pour telle fin que bon lui semble, sans aucune prétention de la part de l'homme. Et en cette sorte (comme nous avons dit) il condescend parfois à l'appétit et aux supplications de certaines âmes, si bonnes et si simples qu'il ne les veut refuser, de peur de les attrister et non pour ce que cela lui plaise. Cela s'entendra mieux par cette comparaison.

 

  3     Un père de famille a des mets nombreux et divers sur la table, les uns plus délicats que les autres. Il y a un enfant qui veut avoir de ce qui est dans un plat, le plus près de lui, bien qu'il ne soit pas le meilleur; il en demande parce qu'il mange mieux de celui-là que d'un autre. Le père voit que s'il lui donne du meilleur, il n'en voudra point, mais qu'il recevra seulement celui qu'il demande, lequel est à son goût: de peur qu'il ne demeure sans nourriture et désolé, il lui en donne à regret. De même nous voyons que Dieu fit aux enfants d'Israël, quand ils lui demandèrent un roi. Car il le leur accorda contre son gré, parce que ce n'était pas ce qu'il leur fallait. Aussi dit-il à Samuel: Écoute la voix du peuple et octroie-leur le roi qu'ils te demandent; car ils ne t'ont pas rejeté, mais moi, de peur que je ne règne sur eux (1S 8,7). Ainsi Dieu condescend à quelques âmes, leur octroyant ce qui n'est pas le meilleur, parce qu'elles ne veulent ou ne savent aller que par là. Et de même aussi quelques-unes sont tendres et ont des suavités d'esprit ou du sens, et Dieu les leur donne parce qu'elles ne sauraient manger la nourriture plus forte et solide des travaux de la croix de son Fils, à quoi il voudrait qu'elles fussent plus affectionnées qu'à aucune autre chose.

 

  4     Encore que j'estime bien pis de vouloir savoir des choses par voie surnaturelle que de souhaiter des goûts spirituels au sens. Car je ne vois pas comment l'âme qui les prétend peut être exempte de péché au moins véniel, quoiqu'elle ait beaucoup de bonnes fins et qu'elle soit parvenue à une grande perfection. Je dis le même de celui qui le lui commanderait et qui y consentirait. Car il n'y a point de nécessité de rien de cela, puisque nous avons la raison naturelle, la loi et la doctrine évangélique qui nous peuvent bien suffisamment conduire, et il n'y a difficulté ni nécessité qui ne puisse être résolue et remédiée par ces moyens, tout à fait selon le bon plaisir de Dieu et au profit des âmes. Et nous devons tellement nous servir de la raison et de la doctrine évangélique qu'encore que maintenant - le voulant ou non - on nous dise quelque chose surnaturellement, nous n'en devons recevoir que ce qui est bien conforme à la raison et à la loi évangélique. Et en ce cas nous devons le recevoir, non parce que c'est une révélation, mais parce que c'est raison - laissant à part tout sens appartenant à la révélation. Encore il y faut alors bien regarder et examiner cette raison bien davantage que s'il n'y avait point eu de révélation à son sujet: parce que le démon, pour tromper, dit beaucoup de choses véritables et à venir et qui sont conformes à la raison.

 

  5     D'où vient qu'en toutes nos nécessités, travaux et difficultés, nous n'avons point de meilleur ni de plus assuré recours que l'oraison et l'espérance que Dieu pourvoira par tels moyens qu'il lui plaira. C'est le conseil de l'Écriture, où nous lisons que le roi Josaphat étant fort affligé, entouré d'ennemis, se mit en prière, le saint roi disant à Dieu: Quand les moyens nous manquent et que la raison ne peut pourvoir aux nécessités, il ne nous reste qu'à lever les yeux vers vous, afin que vous y remédiiez selon ce qu'il vous plaira le plus (2Ch 20,12).

 

  6     Or encore que nous ayons aussi donné à entendre que Dieu ne laisse de se fâcher, quoiqu'il réponde parfois à de telles prétentions, il sera bon néanmoins de le prouver ici par quelques autorités de la Sainte Écriture. Nous lisons dans le premier livre de Samuel que, Saul demandant que le prophète Samuel - qui était déjà mort - lui parlât, le prophète lui apparut, et néanmoins Dieu se courrouça. Car aussitôt Samuel le reprit de ce qu'il avait fait cela, disant: Pourquoi m'as-tu inquiété, me faisant ressusciter? (1S 28,15). Nous savons aussi que Dieu ayant donné aux enfants d'Israël les viandes qu'ils lui avaient demandées, il ne laissa pas de s'irriter beaucoup contre eux, envoyant aussitôt le feu du ciel en punition, selon qu'il est écrit au Pentateuque (cf. Nb 11,33) et selon ce que David raconte, disant: Ils avalent encore le morceau dans la bouche, que l'ire de Dieu descendit sur eux (Ps 77,30-31). Nous lisons aussi, dans les Nombres, que Dieu se courrouça beaucoup contre le prophète Balaam parce qu'il avait été vers les Madianites, à la prière de leur roi Balac: encore que Dieu eût dit qu'il y allât parce qu'il en avait envie et l'avait demandé à Dieu. Et ainsi, étant déjà en chemin, l'ange lui apparut avec une épée, le voulant tuer, et lui dit: Tu tiens un mauvais chemin, et qui m'est contraire (Nb 22,32). Et pour ce sujet il le voulait tuer.

 

  7     En cette manière et en bien d'autres, Dieu courroucé condescend aux appétits des âmes. Dont il y a de nombreux témoignages dans l'Écriture, sans compter de nombreux exemples; mais il n'en est pas besoin en une chose si claire. Seulement je dis qu'il est très dangereux - et plus que je ne saurais le donner à entendre - de vouloir traiter avec Dieu par de telles voies, et celui qui s'y affectionnera se trouvera souvent déçu et confus. Et celui qui en aura fait état, connaîtra par expérience ce que je dis. Car outre la difficulté qu'il y a de savoir ne point faillir en les paroles et en les visions qui sont de Dieu, il y en a d'ordinaire entre elles beaucoup qui sont du démon. Parce qu'ordinairement il se comporte envers l'âme comme fait Dieu, lui proposant des choses si vraisemblables à celles que Dieu lui communique - pour s'ingérer en rôdant comme le loup dans le troupeau sous la peau de brebis (cf. Mt 7,15) - qu'à peine les peut-on discerner. Comme il dit beaucoup de choses véritables et conformes à la raison et dont on voit la réalisation exacte, on se peut facilement tromper, pensant que, puisqu'elles se réalisent vraiment et qu'il prédit bien l'avenir, ce ne peut être que Dieu. Parce qu'ils ignorent que c'est une chose très aisée à celui qui a la lumière naturelle bien claire de connaître les choses, ou nombre d'entre elles, qui ont été ou qui seront, en leurs causes. Attendu donc que le démon a cette lumière si vive, il peut très facilement déduire tel effet de telle cause - encore qu'il n'arrive pas toujours de la sorte, vu que toutes les causes dépendent de la volonté de Dieu.

 

  8     Par exemple le démon connaît que la terre et l'air et l'état du soleil sont en telle manière et ont une telle disposition que, tel temps étant venu, la disposition de ces éléments nécessairement - selon l'état où ils sont - s'infectera, et ainsi infectera le monde de peste; et il connaît en quels endroits ce sera plus, et en quels, moins. Voici la peste connue en sa cause. Or quelle merveille est-ce, que le démon révélant ceci à une âme, lui disant que dans un an, ou un demi-an, il y aura de la peste, cela se trouve véritable? Et toutefois, c'est prophétie du démon. De même il peut connaître les tremblements de terre, voyant que ses concavités se remplissent d'air, et peut dire que la terre tremblera dans tel temps - ce qui est une connaissance naturelle, pour laquelle il suffit de garder l'esprit libre des passions de l'âme, selon ce que dit Boèce en ces paroles:

 

  9     L'on peut aussi connaître des événements et des cas surnaturels en leurs causes, suivant l'ordre de la Providence divine, laquelle très justement et certainement agit selon ce que demandent les causes bonnes ou mauvaises posées par les enfants des hommes. Car on peut connaître naturellement que telle personne, telle ville ou autre chose viendra à telle ou telle nécessité, ou tel ou tel point, que Dieu, selon sa providence et sa justice, y interviendra selon ce que demande la cause et conformément à elle: avec punition ou avec récompense ou comme l'exige la cause. Et ainsi on peut dire alors: en tel temps, Dieu vous donnera ou fera cela, ou telle chose arrivera certainement. Ce que la sainte Judith donna à entendre à Holopherne, lorsque, pour lui persuader que les enfants d'Israël devaient être infailliblement ruinés, elle lui raconta premièrement quantité de péchés et de misères qu'ils faisaient. Et aussitôt elle ajouta: Donc, parce qu'ils font ces choses, il est certain qu'ils seront mis en déroute (Jdt 11,12). Ce qui est connaître le châtiment en la cause; parce que c'est autant comme qui dirait: il est certain que de tels péchés doivent causer tels châtiments de Dieu, qui est très juste, et comme dit la Sagesse divine: Par les choses en lesquelles chacun pèche, il est puni (Sg 11,17).

 

  10     Le démon peut connaître cela, non seulement naturellement, mais encore par l'expérience qu'il a d'avoir vu faire choses semblables à Dieu, et le peut dire auparavant et rencontrer juste. Le saint homme Tobie connut aussi par la cause la punition de Ninive, dont il avertit son fils, lui disant: Prends garde, mon fils, quand ta mère et moi serons morts, aussitôt quitte cette terre, qui ne peut plus subsister. Je vois clairement que son iniquité même sera cause de son châtiment, lequel consistera en ce qu'elle sera ruinée et détruite entièrement (Tb 14,12-13). Le démon et Tobie pouvaient aussi savoir cela non seulement par l'iniquité de la cité, mais encore par l'expérience qu'ils avaient, voyant qu'ils commettaient les péchés pour lesquels Dieu détruisit le monde dans le déluge et ceux des gens de Sodome qui périrent aussi par le feu; encore que Tobie le connût aussi par l'esprit divin.

 

  11     Et le démon peut connaître qu'un tel ne saurait naturellement plus vivre que tant de temps et le dire auparavant: et ainsi de nombreuses autres choses et de bien des manières qu'on ne saurait suffisamment déclarer, ni même aborder pour nombre d'entre elles, à cause de leur embrouillement et de leur subtilité à insinuer des mensonges; ce dont on ne se peut exempter qu'en fuyant toutes les révélations et visions et propos surnaturels. C'est pourquoi Dieu se courrouce justement contre ceux qui les admettent, voyant que c'est témérité de telles personnes de s'exposer à un si grand péril et que c'est présomption et curiosité et une branche de superbe, et une racine et fondement de vaine gloire, un mépris des choses divines et le principe de beaucoup de maux où beaucoup sont tombés. Lesquels ont tellement irrité Dieu, qu'il les a exprès laissés tomber en erreur, se tromper, s'obscurcir l'esprit et quitter les voies ordonnées de la vie, donnant lieu à leurs vanités et à leurs fantaisies, selon ce que dit Isaïe: Le Seigneur y a mêlé l'esprit de vertige, de trouble et de confusion (Is 19,14). C'est-à-dire en bon français, l'esprit d'entendre à rebours. Ce qu'Isaïe dit tout droit à notre propos, parce qu'il parle de ceux qui veulent savoir l'avenir par voie surnaturelle.

     C'est pourquoi il dit que Dieu leur a mêlé un esprit d'entendre à rebours. Non que Dieu voulût ou leur donnât effectivement l'esprit d'erreur, mais parce qu'ils ont voulu s'ingérer en choses où ils ne pouvaient parvenir naturellement. Dont Dieu étant irrité, il les a laissés faillir, ne leur communiquant sa lumière en les choses où il ne voulait pas qu'ils s'entremissent. Et ainsi il dit que Dieu leur mêla cet esprit privativement. En cette façon, Dieu est cause de ce dommage, à savoir, cause privative, qui consiste à retirer sa lumière et sa faveur - et à si bien les retirer que nécessairement ils en viennent à errer.

 

  12     C'est ainsi que Dieu permet au démon d'en aveugler et tromper beaucoup pour leurs péchés et pour leur outrecuidance qui le mérite. Le démon le peut et en vient à bout, eux le croyant et le tenant pour bon esprit; au point que - fût-on tout à fait persuadé que ce n'est pas un bon esprit - on ne saurait les détromper, étant déjà, par permission divine, imbus de cet esprit d'entendre à rebours, comme il advint aux prophètes d'Achab, Dieu les laissant tromper par l'esprit de mensonge, donnant pour cet effet licence au démon, disant: Tu prévaudras avec tes mensonges et tu les tromperas; sors et fais ainsi (1R 22,22). Et il eut tant de pouvoir sur les prophètes et sur le roi pour les décevoir qu'ils ne voulurent pas croire le prophète Michée qui leur disait la vérité, tout au contraire de ce que les autres avaient prophétisé. La cause de cela fut que Dieu les laissa aveugler à cause de l'affection de propriété qu'ils avaient à ce qu'ils voulaient qu'il leur advînt et que Dieu leur répondît conformément a leurs appétits et à leurs désirs - ce qui était un moyen et une disposition très certaine à ce que Dieu les laissât tout exprès aveugler et tromper.

 

  13     Car Ézéchiel le prophétisa ainsi, au nom de Dieu. Parlant contre celui qui se met à vouloir savoir les choses par voie de Dieu, selon la vanité et la curiosité de son propre esprit, il dit ces paroles: Quand un tel homme s'adressera au prophète pour m'interroger par lui, moi qui suis le Seigneur, je lui répondrai par moi-même; je mettrai ma face, irrité, contre cet homme, et quand le prophète aura failli en ce qui lui fut demandé, sachez que c'est moi, le Seigneur, qui ai trompé ce prophète (Ez 14,7-9). Ce qui se doit entendre: ne concourant avec sa faveur pour qu'il ne soit trompé; car c'est ce que signifie: moi le Seigneur, je lui répondrai par moi-même, irrité. Ce qui n'est autre chose que de retirer sa grâce et sa faveur de cet homme. D'où s'ensuit nécessairement qu'il sera trompé, étant délaissé de Dieu. Et alors le démon répond selon le goût et l'appétit de cet homme: lequel, comme il se plaît à cela et que les réponses et les communications sont selon sa volonté, il se laisse grandement abuser.

 

  14     Il semble que nous soyons un peu sortis du sujet que nous avions promis au titre de ce chapitre - qui était de prouver que Dieu, quoiqu'il réponde, ne laisse parfois de se fâcher. Mais, si l'on y prend bien garde, tout ce qui a été dit sert à notre dessein, puisqu'en tout on voit que Dieu n'agrée pas qu'on désire ces visions, vu qu'il permet qu'on y soit trompé en tant de façons.

 

 

 

Chapitre 22

 

 OÙ IL EST DÉCLARÉ UN DOUTE: POURQUOI IL N'EST PLUS PERMIS EN LA LOI DE GRÂCE DE CONSULTER DIEU PAR VOIE SURNATURELLE, COMME ON FAISAIT EN L'ANCIENNE LOI. ON LE PROUVE PAR UNE AUTORITÉ DE SAINT PAUL

 

 

  1     Les doutes qui surviennent nous empêchent d'aller aussi vite que nous désirerions; parce qu'à mesure qu'ils se présentent, nous sommes obligés nécessairement de les éclaircir, afin que la vérité de la doctrine demeure toujours claire et en sa force. Néanmoins, dans ces doutes, il se trouve toujours ce bien, qu'encore qu'ils nous retardent un peu, ils servent toutefois pour une plus grande doctrine et clarté de notre dessein, comme il se verra en celui-ci.

 

  2     Nous avons dit au chapitre précédent que ce n'est pas la volonté de Dieu que les âmes prétendent de recevoir par voie surnaturelle des choses distinctes de visions et propos, etc. Par ailleurs nous avons vu dans le même chapitre et conclu des témoignages de la Sainte Écriture qu'on y a allégués, que cela se pratiquait en l'ancienne loi et qu'il était permis, voire même commandé de Dieu. Et quand on y manquait Dieu les reprenait, comme il se voit en Isaïe, où il reprend les enfants d'Israël qui voulaient descendre en Égypte sans l'avoir d'abord consulté: Vous n'avez pas d'abord, dit-il, interrogé ma bouche, pour savoir ce qui convenait (Is 30,2). Et en Josué, nous lisons que les mêmes enfants d'Israël ayant été abusés par les Gabaonites, le Saint Esprit y marque cette faute, disant: Ils ont reçu de leurs vivres et n'ont pas interrogé la bouche du Seigneur (Jos 9,14). Aussi nous voyons en la Sainte Écriture que Moïse consultait toujours Dieu, ce que faisait pareillement David et les autres rois d'Israël en matière de guerre et de nécessités, et les prêtres et les prophètes anciens, et Dieu leur répondait et leur parlait sans se courroucer, et ils faisaient bien en cela; de sorte que s'ils eussent manqué, c'eût été mal fait - et c'est la vérité. Pourquoi donc ne sera-ce bien fait aujourd'hui, en la loi nouvelle et de grâce, comme il l'était alors?

 

  3     À quoi on doit répondre que la principale cause pourquoi en la loi de l'Écriture les demandes qu'on faisait à Dieu étaient permises et pourquoi il était convenable que les prophètes et les prêtres désirassent des visions et des révélations de Dieu, c'était parce qu'alors la foi n'était pas encore tant fondée, ni la loi évangélique établie. Et partant, ils avaient besoin de s'enquérir de Dieu et qu'il parlât, tantôt par paroles, tantôt par des visions et des révélations, d'autres fois en figures et ressemblances, et en plusieurs autres manières de significations. Parce que tout ce qu'il répondait, parlait et révélait était des mystères de notre foi et des choses la concernant et adressées à elle. Pour autant que les choses de la foi ne viennent pas de l'homme, mais de la bouche de Dieu même, c'est pour cela qu'il les reprenait: parce qu'en leurs affaires ils n'interrogeaient pas sa bouche, afin que, leur répondant, il les acheminât dans le succès de leurs affaires à la foi qu'ils ne savaient pas encore, puisqu'elle n'était pas encore fondée. Mais à présent que la foi est fondée dans le Christ et que la loi évangélique est manifestée en cette ère de grâce, il n'y a plus lieu de s'enquérir de cette manière, ni qu'il parle ni réponde comme alors. Car, en nous donnant comme il nous l'a donné, son Fils qui est son unique Parole - car il n'en a point d'autre - il nous dit et révélé toutes choses en une seule fois par cette seule Parole et il n'a plus à parler.

 

  4     Et c'est le sens du texte par lequel saint Paul veut induire les Hébreux à se retirer de ces premières manières et façons de traiter avec Dieu selon la loi de Moïse, et à jeter seulement les yeux sur le Christ, disant: Ce que Dieu, autrefois, a dit à nos pères par ses prophètes en maintes sortes et manières, maintenant, en ces derniers jours, il nous l'a dit en son Fils tout en une seule fois (He 1,1-2). En quoi l'Apôtre donne à entendre que Dieu est demeuré quasi muet et qu'il n'a plus rien à dire, parce que ce qu'il disait alors par parcelles aux prophètes, il l'a tout dit en lui, en nous donnant le Tout, qui est son Fils.

 

  5     C'est pourquoi celui qui demanderait maintenant à Dieu ou qui voudrait quelque vision ou révélation, non seulement ferait une sottise, mais ferait injure à Dieu, ne jetant pas entièrement les yeux sur le Christ, sans vouloir quelque autre chose ou nouveauté. Car Dieu lui pourrait répondre de cette manière, disant: je vous ai déjà parlée, répondue, manifestée et révélée, vous le donnant pour frère, pour compagnon, pour maître, pour prix et pour récompense. Car depuis que j'ai descendu avec mon Esprit sur lui au mont de Thabor disant: Voici mon Fils bien-aimé, auquel je me suis plu, écoutez-le (Mt 17,5), j'ai cessé toutes ces manières d'instructions et de réponses et lui ai tout remis. Écoutez-le, car je n'ai plus de foi à révéler ni de choses à manifester. Que si je parlais auparavant, c'était en promettant le Christ; et si l'on m'interrogeait, ce n'était que pour demander et espérer le Christ, où ils devaient trouver toute sorte de bien (comme toute la doctrine des évangélistes et des apôtres le fait maintenant savoir). Mais à présent, qui m'interrogerait de même et voudrait que je lui répondisse ou que je lui révélasse quelque chose, ce serait, en quelque sorte, me redemander le Christ et me demander plus de foi et dire qu'il y a défaut en elle, qui est déjà donnée dans le Christ; et ainsi, il ferait grande injure à mon Fils bien- aimé; parce que non seulement en cela il manquerait à la foi, mais l'obligerait à s'incarner à nouveau et à passer par sa première vie et sa première mort. Tu n'as plus rien à me demander, ni à désirer des révélations ou visions de ma part. Regarde-le bien, tu y trouveras tout cela déjà fait et donné et encore plus.

 

  6     Si tu veux que je te dise un mot de consolation, regarde mon Fils, qui m'est si obéissant et soumis pour mon amour et qui est affligé, et tu ouïras ce qu'il te répondra. Si tu veux que je te déclare des choses occultes ou des événements, jette seulement les yeux sur lui et tu y trouveras des mystères très cachés et la sagesse et les merveilles de Dieu qui sont encloses en lui, selon que dit mon Apôtre: En lequel Fils de Dieu, tous les trésors de la sagesse et science de Dieu sont cachés (Col 2,3). Lesquels trésors de la sagesse seront pour toi beaucoup plus sublimes, plus savoureux et plus utiles que ce que tu veux savoir. Car pour cela le même Apôtre se glorifiait, disant qu'il avait donné à entendre qu'il ne savait autre chose que Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié (1Co 2,2). Et si tu veux encore d'autres visions et révélations divines ou corporelles, regarde-le aussi humanisé, et tu y trouveras plus que tu ne penses, parce que l'Apôtre dit aussi que toute la plénitude de la divinité demeure corporellement dans le Christ (Col 2,9).

 

  7     Il ne faut donc plus consulter Dieu de cette sorte, et il n'est pas nécessaire qu'il parle davantage, puisque ayant achevé de dire toute la foi dans le Christ, il n'a plus de foi à révéler ni n'en aura jamais plus. Et quiconque voudrait maintenant recevoir quelque chose par voie surnaturelle (comme il a été dit) ce serait comme arguer un défaut en Dieu, de n'avoir pas donné en son Fils tout ce qui était requis. Car, encore qu'on le fasse supposant la foi et la croyant, c'est une curiosité qui montre moins de foi. Donc, il ne faut point attendre ni doctrine ni autre chose par voie surnaturelle. Car lorsque le Christ dit en la croix ces paroles: Tout est consommé (Jn 19,30), quand il expira, non seulement ces anciennes façons prirent fin, mais aussi toutes les cérémonies et coutumes de la vieille loi. Et ainsi nous nous devons gouverner en tout par la loi du Christ-Homme et par celle de son Église et de ses ministres, humainement et visiblement, et remédier par cette voie à nos ignorances et faiblesses spirituelles. Car nous trouverons par cette voie d'abondants remèdes à tout. Et ce qui sortira de ce chemin ne sera pas seulement curiosité, mais grande témérité; et il ne faut rien croire par voie surnaturelle, sinon seulement ce qui sera enseigné par le Christ-Homme (comme je le dis) et par ses ministres, hommes. De sorte que si un ange du ciel (dit saint Paul) vous annonce autre chose que ce que nous, hommes, vous avons prêché, qu'il soit maudit et excommunié (Ga 1,8).

 

  8     Vu donc qu'il est vrai qu'on doit toujours s'arrêter à ce que le Christ a enseigné, et que tout le reste n'est rien, et ne doit être cru s'il n'est conforme à cela, celui qui veut traiter en ce temps avec Dieu à la façon de l'ancienne loi chemine en vain. D'autant plus qu'il n'était pas permis à toutes sortes de personnes de ce temps-là d'interroger Dieu, et lui non plus ne répondait à tous, mais seulement aux prêtres et aux prophètes. Car c'était par leur bouche que le peuple devait savoir la loi et la doctrine. Et si quelqu'un voulait savoir une certaine chose de Dieu, il le demandait par le prophète ou le prêtre et non lui-même. Que si David parfois consultait Dieu sans l'entremise d'un tiers, c'était à cause qu'il était prophète; encore, avec tout cela, ne le faisait-il pas sans le vêtement sacerdotal, comme on voit dans le premier livre de Samuel où il dit à Abiathar, prêtre: Mettez l'éphod sur moi (1S 23,9) - qui était un des vêtements de la plus grande autorité du sacerdoce - et c'est avec lui qu'il consulta Dieu. Mais, d'autres fois, il consultait Dieu par Nathan et par les autres prophètes, par la bouche desquels - et des prêtres - il fallait croire que ce qu'on leur disait était de Dieu, et non pas pour ce qu'il leur fut ainsi avis.

 

  9     Et ainsi, ce que Dieu disait alors n'avait aucune autorité, ni force pour y ajouter foi entière, s'il n'était approuvé par la bouche des prêtres et des prophètes. Car Dieu désire tant que le gouvernement et la conduite de l'homme soit par un autre homme son semblable et que l'homme soit régi et gouverné par la raison naturelle, qu'il veut totalement qu'on ne croie avec assurance les choses qu'il nous communique surnaturellement et qu'on ne s'y fie avec force et sécurité, jusqu'à ce qu'elles aient passé par ce canal humain de la bouche de l'homme. Ainsi, quand il dit ou révèle quelque chose à l'âme, c'est avec une manière d'inclination mise en elle, de la découvrir à qui il convient de la déclarer; et jusqu'à cela, il ne donne point d'entière satisfaction, parce que l'homme ne l'a pas reçue d'un autre homme son semblable. D'où vient que nous lisons au livre des Juges le même être advenu au capitaine Gédéon (cf. Jg 7,9-11). Parce que Dieu lui ayant dit souvent qu'il vaincrait les Madianites, néanmoins il était douteux et couard - Dieu lui ayant laissé cette timidité - jusqu'à ce qu'il eût ouï par la bouche des hommes ce que Dieu lui avait révélé. Ce fut que, le voyant ainsi faible, Il lui dit: Lève-toi, descends dans le camp, et quand tu auras entendu ce qu'ils disent, alors tu seras fortifié en ce que je t'ai dit, et tu descendras avec plus d'assurance à l'armée ennemie. Et ainsi il arriva qu'ayant ouï raconter le songe d'un Madianite à un autre - dans lequel il avait songé que Gédéon les surmonterait - il prit courage et se disposa joyeusement au combat. Où l'on voit que Dieu ne voulut pas qu'il s'assurât - puisqu'Il ne lui donna pas la sécurité par la seule voie surnaturelle - jusqu'à ce qu'il fût confirmé naturellement.

 

  10     Il faut bien plus admirer ce qui arriva en ceci à Moïse (cf. Ex 4,14-15): Dieu lui ayant commandé avec de nombreuses raisons - l'ayant aussi confirmé par les signes de la verge changée en serpent et de sa main devenue lépreuse - qu'il allât délivrer les enfants d'Israël, il fut si lâche et si ébloui en cette expédition qu'encore que Dieu se courrouçât, il ne prit jamais courage pour avoir vraiment foi - en l'occurrence pour y aller - jusqu'à ce que Dieu l'animât par son frère Aaron, lui disant: Je sais que ton frère Aaron est un homme éloquent; regarde, il viendra au-devant de toi et, te voyant, se réjouira en son coeur; parle-lui et mets en sa bouche mes paroles et je serai en ta bouche et en la sienne, afin que chacun reçoive crédit de la bouche de l'autre.

 

  11     Moïse, ayant entendu cela, s'encouragea aussitôt sous l'espérance de la consolation du conseil qu'il devait avoir de son frère. Car l'âme humble a cela de propre qu'elle n'entreprend point de traiter avec Dieu par elle seule, et qu'elle ne se peut satisfaire sans la conduite et le conseil humain. Et Dieu le veut ainsi parce qu'il est avec ceux qui s'assemblent pour savoir la vérité afin de l'éclaircir et confirmer en eux, appuyée sur la raison naturelle, comme il promit de le faire avec Moïse et Aaron assemblés, parlant par la bouche de l'un et de l'autre. C'est pourquoi il dit aussi dans l'Évangile: Là où deux ou trois seront assemblés - pour délibérer sur ce qui est plus à l'honneur et à la gloire de mon nom - je suis là au milieu d'eux (Mt 18,20). C'est à savoir éclaircissant et établissant en leurs coeurs les vérités divines. Et il faut remarquer qu'il ne dit pas: où il y en aura un seul, je suis là, mais: au moins deux, pour donner à entendre que Dieu veut que pas un ne se fie à soi-même seulement - touchant les choses qu'il juge être de Dieu - ni qu'il s'y confirme ou affermisse sans l'Église ou ses ministres, parce qu'étant seul, Il ne lui éclaircira et confirmera pas la vérité dans le coeur. Et ainsi il demeurera faible et froid.

 

  12     De là vient ce que l'Ecclésiaste enchérit, disant: Malheur à celui qui est seul, parce que s'il tombe, il n'a personne qui le relève. Si deux dorment ensemble, ils s'échaufferont l'un l'autre (c'est à savoir, avec la chaleur de Dieu qui est au milieu); comment est-ce qu'un seul s'échauffera? (c'est-à-dire, comment ne sera-t-il froid en les choses de Dieu?) Et si quelqu'un est plus fort et qu'il prévale contre un (c'est-à-dire le démon, qui sait se prévaloir contre ceux qui se veulent conduire seuls en les choses de Dieu), deux ensemble lui résisteront (Qo 4,10-12; à savoir, le disciple et le maître qui se joignent pour savoir et pour effectuer la vérité). Et jusqu'à ce qu'on en vienne là, le solitaire se sent ordinairement tiède et faible en la vérité, quoiqu'il l'ait entendue de Dieu tant de fois que vous voudrez. Ce qui est tellement véritable que saint Paul ayant longtemps prêché l'Évangile, qu'il dit avoir appris de Dieu, non des hommes (cf. Ga 1,12), néanmoins il ne se put mettre en repos jusqu'à ce qu'il s'en allât en conférer avec saint Pierre et les apôtres, de peur, dit-il, que par aventure, je ne courusse ou n'eusse couru en vain (Ga 2,2) - ne se tenant pas pour assuré jusqu'à ce que l'homme lui eût donné la sécurité. Certes! cela me paraît une chose remarquable, Paul, que Celui qui vous révéla cet Évangile, n'ait pu aussi vous révéler à coup sûr la faute que vous pouviez faire dans la prédication de sa vérité!

 

  13     Ici nous est donné clairement à entendre que ce n'est pas bien fait de s'assurer dans les choses que Dieu révèle, si ce n'est par l'ordre que nous disons. Car, supposé que la personne soit certaine du fait, comme saint Paul l'était de son Évangile (puisqu'il avait déjà commencé à le prêcher), encore que la révélation soit de Dieu, néamoins l'homme peut errer à son sujet ou en ce qui la concerne. Et quoique Dieu dise l'un, il ne dit pas toujours l'autre; et souvent il dit une chose, et non le moyen de l'exécuter. Parce que, d'ordinaire, tout ce qui se peut faire par l'industrie et par le conseil humain, il ne le fait ni ne le dit, encore qu'il traite longtemps très familièrement avec l'âme. Saint Paul savait fort bien cela, puisque (comme nous avons dit) étant assuré que Dieu lui avait révélé l'Évangile, il en alla toutefois conférer.

     Cela est clair dans l'Exode où, Dieu traitant avec tant de privauté avec Moïse, il ne lui avait jamais donné ce conseil très utile que son beau-père Jéthro lui donna, c'est à savoir, de choisir d'autres juges pour l'aider et pour que le peuple ne demeurât attendant depuis le matin jusqu'à la nuit (Ex 18,14-23). Ce que Dieu approuva, quoiqu'il ne lui en eût rien dit; parce que c'était chose qui pouvait se comprendre par la raison et le jugement humain. Touchant les visions et les paroles de Dieu, Dieu n'a pas coutume de les révéler, parce qu'il veut toujours que l'on se serve d'eux autant qu'on pourra, et toutes doivent être réglées par eux, sauf en ce qui est de la foi, qui surpasse tout jugement et raison - encore que ses mystères n'y soient nullement contraires.

 

  14     D'où vient que personne ne doit penser qu'encore qu'il soit certain que Dieu et les saints traitent familièrement avec lui beaucoup de choses, ils doivent pour ce sujet lui déclarer les fautes qu'il a touchant n'importe quelle chose, le pouvant savoir par une autre voie. Et partant, il n'y a point de raison de s'y assurer. Car, comme nous lisons, en les Actes des Apôtres, être arrivé que saint Pierre - quoique Prince de l'Église et qui avait été instruit immédiatement de Dieu - étant en quelque erreur touchant une cérémonie dont il usait parmi les Gentils, Dieu néanmoins se taisait- tellement que saint Paul le reprit, selon qu'il l'assure, disant: Mais comme je vis que les disciples ne marchaient droitement selon la vérité de l'Évangile, je dis à Pierre en présence de tous: si, étant juif, comme vous l'êtes, vous vivez à la façon des Gentils, comment faites-vous une telle fiction que vous forciez les Gentils à judaïser? (Ga 2,14). Dieu n'avertissait pas lui-même saint Pierre de cette faute, parce que cette simulation était chose qui tombait sous la raison naturelle et qu'il la pouvait savoir par voie rationnelle.

 

  15     D'où vient que Dieu punira au jour du jugement maintes fautes et péchés de beaucoup de ceux avec lesquels il aura ici-bas familièrement conversé et auxquels il aura donné beaucoup de lumière et de vertu, parce qu'en ce qu'il savaient devoir faire par ailleurs, ils se négligeaient, se confiant en cette communication et vertu de Dieu qu'ils avaient. Et ainsi, comme dit le Christ en l'Évangile, ils s'étonneront alors, disant: Seigneur, Seigneur, n'avons-nous pas prophétisé en votre nom les prophéties que vous nous disiez? Et n'avons-nous pas chassé les démons en votre Nom et fait maints miracles et vertus en votre nom? Et le Seigneur dit qu'il leur répondra: Retirez-vous de moi, ouvriers d'iniquité, parce que je ne vous ai jamais connus (Mt 7,22-23). De ceux- ci était le prophète Balaam et d'autres semblables, qui étaient pécheurs, nonobstant que Dieu leur parlât et leur donnât des grâces. Le Seigneur reprendra aussi, pour leur compte, les élus ses amis - auxquels il s'est ici-bas communiqué familièrement - de leurs défauts et paresses, dont il ne les devait pas avertir lui- même, puisque par la loi et la raison naturelle qu'il leur avait données, il les avertissait assez.

 

  16     Pour conclusion, je dis et je tire de ce qui a été dit, que tout ce que l'âme recevra, de quelque façon que ce soit, par voie surnaturelle, elle le doit aussitôt dire à son maître spirituel, clairement, sincèrement, entièrement et simplement. Car, encore qu'il semble n'y avoir sujet d'en rendre compte et d'employer du temps à cela, puisque (comme nous avons dit) en le rejetant et n'en tenant compte et sans le vouloir, l'âme demeure assurée - principalement quand ce sont visions ou révélations ou autres communications surnaturelles, lesquelles ou sont claires ou peu importe qu'elles soient ou non - toutefois, il est très nécessaire (quoiqu'il semble à l'âme n'en avoir point de sujet) de le dire entièrement et ceci pour trois raisons.

     La première, parce que (comme nous avons dit) Dieu communique maintes choses dont il ne confirme pas totalement l'effet, la force, la lumière et l'assurance en l'âme jusqu'à ce (comme il a été dit) qu'on en confère avec celui que Dieu a placé comme juge spirituel de cette âme - qui est celui qui a le pouvoir de la lier et délier, d'approuver et de réprouver en elle - comme nous l'avons montré par les autorités alléguées ci-dessus et l'expérimentons tous les jours, voyant en les âmes humbles où cela se passe, qu'après en avoir conféré avec qui de droit, elles demeurent avec une nouvelle satisfaction, force, lumière et sûreté. Tellement qu'il semble à quelques-unes que, jusqu'à ce qu'elles l'aient communiqué, cela ne leur demeure ni ne leur appartient, et qu'alors on le leur donne de nouveau.

 

  17     La seconde raison est parce qu'ordinairement l'âme a besoin de doctrine en ce qui lui arrive, pour l'acheminer par cette voie à la nudité et à la pauvreté spirituelle, qui est la nuit obscure. Car, si cette doctrine lui manque, bien que l'âme ne veuille de telles choses, sans y penser elle deviendra grossière en la voie spirituelle et se façonnera à celle du sens - touchant lequel ces choses distinctes se passent en partie.

 

  18     La troisième cause est parce qu'il convient à l'humilité et sujétion et mortification de l'âme de rendre compte de tout, quoiqu'elle n'en fasse de cas ni d'estime. Parce qu'il y a des âmes qui ont bien de la peine à déclarer cela, estimant que ce ne soit rien, et ne savent comment celui à qui on doit s'en ouvrir le prendra: ce qui est un défaut d'humilité, et c'est pourquoi il faut s'assujettir à le dire. Il y en a d'autres qui ont grande honte à le déclarer de peur qu'on ne voie qu'elles ont des choses qui paraissent appartenir aux saints, ou pour d'autres causes qui les affligent s'il le faut dire, et partant, il leur semble qu'elles n'en doivent parler, puisqu'elles n'en font point de cas. Et c'est pour ce sujet qu'il faut qu'elles se mortifient et qu'elles le disent jusqu'à ce qu'elles soient humbles, simples et douces et prêtes à le dire, et qu'après elles le disent toujours sans difficulté.

 

  19     Mais il faut prendre garde, touchant cela, qu'encore que nous ayons tant travaillé pour persuader qu'il est nécessaire de rejeter ces choses et que les confesseurs ne mettent point les âmes sur ce propos, néanmoins les pères spirituels ne leur en doivent montrer aucun dégoût, ni les en détourner ni les mépriser de telle sorte que les âmes se resserrent et n'osent plus les découvrir; et que ce serait occasion de tomber en maints inconvénients, s'ils les empêchaient de les dire. Car ces choses étant un moyen et une manière par lesquels Dieu mène ces âmes, il n'est pas convenable de les mépriser, ni s'en étonner ou scandaliser; mais plutôt il faut procéder très doucement et posément, les encourageant et enhardissant à les dire, voire le leur enjoindre, s'il est besoin, vu qu'en la difficulté qu'ont les âmes d'en parler il est parfois nécessaire de se servir de tout. Et qu'ils les acheminent en la foi, les instruisant doucement à détourner leurs yeux de tout cela, leur apprenant comment il faut en dénuer l'appétit et l'esprit pour s'avancer, et leur faisant entendre qu'une oeuvre ou un acte de volonté fait en charité est plus agréable à Dieu que toutes les visions et les communications qu'elles sauraient avoir du ciel - puisque ces choses ne sont ni mérite ni démérite - et que bien des âmes fort éloignées de ces choses sont sans comparaison plus avancées que d'autres qui en ont beaucoup.

 

 

 

Chapitre 23

 

 OÙ L'ON COMMENCE À PARLER DES APPRÉHENSIONS DE L'ENTENDEMENT QUI SONT PUREMENT PAR VOIE SPIRITUELLE. - ON DIT QUELLES ELLES SONT

 

 

  1     Encore que la doctrine que nous avons donnée touchant les appréhensions de l'entendement qui sont par la voie du sens - selon ce qui s'en pouvait dire - demeure un peu courte, néanmoins je ne m'y suis pas voulu étendre davantage, vu que, pour satisfaire à mon intention - qui est d'en désembarrasser l'entendement et l'acheminer à la nuit de la foi - il me semble plutôt y avoir été trop long.

     Partant, nous traiterons maintenant des quatre autres appréhensions de l'entendement que nous avons dites au chapitre 10  être purement spirituelles, qui sont les visions, les révélations, les paroles et les sentiments spirituels; lesquelles appréhensions nous appelons purement spirituelles, parce qu'elles ne se communiquent pas à l'entendement par voie des sens corporels (comme les corporelles imaginaires); mais, sans aucun moyen d'aucun sens corporel extérieur ou intérieur, elles s'offrent à l'entendement clairement et distinctement par voie surnaturelle, passivement, c'est-à-dire sans que l'âme interpose aucun acte ou oeuvre de sa part, au moins actif.

 

  2     Sachez donc que, parlant d'une façon plus ample et en général, on peut appeler toutes ces quatre appréhensions: visions de l'âme, car l'entendement de l'âme s'appelle aussi vue de l'âme. Et, pour autant que ces appréhensions sont intelligibles à l'entendement, on les appelle spirituellement visibles. Et ainsi les intelligences qui s'en forment dans l'entendement peuvent être nommées visions intellectuelles. Car vu que tous les objets des autres sens - comme ce qui se peut voir, ouïr, flairer, goûter et toucher - sont objets de l'entendement en tant qu'ils tombent sous la vérité ou la fausseté, de là vient que, comme tout ce qui est corporellement visible aux yeux du corps leur cause une vision corporelle, de même tout ce qui est intelligible aux yeux spirituels de l'âme, c'est-à-dire à l'entendement, lui cause une vision spirituelle; vu que (comme nous avons dit) entendre, c'est voir. Ainsi ces quatre appréhensions, parlant généralement, peuvent être appelées visions - ce que les autres sens n'ont pas, parce que l'un est incapable de l'objet de l'autre comme tel.

 

  3     Mais parce que ces appréhensions se représentent à l'âme de la même manière qu'aux autres sens, de là vient que, pour parler proprement et spécifiquement, ce que l'entendement reçoit par manière de vue (car il peut voir les choses spirituellement, comme font les yeux corporellement), nous l'appelons vision; et ce qu'il reçoit comme appréhendant et entendant des choses nouvelles (comme l'ouïe entendant des choses non encore ouïes), nous l'appelons révélation; et ce qu'il reçoit par manière d'ouïr, nous l'appelons parole; et ce qu'il reçoit par manière des autres sens - comme est l'intelligence d'une suave odeur spirituelle, et d'une saveur spirituelle et de délices spirituelles que l'âme peut goûter surnaturellement - nous appelons cela sentiments spirituels. De tout ceci, il tire intelligence ou vision spirituelle, sans aucune appréhension de forme, image ou figure d'imagination ou fantaisie naturelle; mais ces choses se communiquent immédiatement à l'âme par oeuvre surnaturelle et par moyen surnaturel.

 

  4     Il faut donc débrouiller ici l'entendement de celles-ci (aussi bien que nous avons fait des autres appréhensions corporelles imaginaires), l'acheminant et dressant par elles en la nuit spirituelle de la foi à la divine et substantielle union de Dieu; de peur que, en s'y embrouillant et se rendant grossier par là il ne se retarde au chemin de la solitude et nudité de toutes choses, qui sont requises pour cet effet. Car, posé le cas que ces appréhensions soient plus nobles, plus utiles et beaucoup plus sûres que les corporelles imaginaires - à cause qu'elles sont déjà intérieures, purement spirituelles, et où le démon peut moins aborder parce qu'elles se communiquent à l'âme plus purement et plus subtilement, sans aucune opération de sa part ni de l'imagination, au moins active - il n'en est pas moins vrai que non seulement l'entendement pourrait s'embarrasser pour le chemin susdit, mais encore il pourrait être beaucoup trompé pour son peu de prudence.

 

  5     Et encore que nous puissions, en quelque sorte, conclure tout ensemble ces quatre manières d'appréhensions, y donnant le commun conseil que nous donnons pour toutes les autres de ne les prétendre ni désirer, néanmoins, parce qu'en détail on donnera plus de lumière pour le faire et on dira quelque chose d'elles, il vaut mieux traiter en particulier de chacune. Et partant, nous parlerons des premières qui sont les visions spirituelles ou intellectuelles.

 

 

 

Chapitre 24

 

 OÙ IL EST TRAITÉ DE DEUX MANIÈRES QU'IL Y A DE VISIONS SPIRITUELLES PAR VOIE SURNATURELLE

 

 

  1     Parlant maintenant proprement de celles qui sont visions spirituelles sans le moyen d'aucun sens corporel, je dis qu'il en peut tomber de deux sortes dans l'entendement: les unes sont de substances corporelles, les autres, de substances séparées ou incorporelles.

     Les corporelles sont de toutes les choses matérielles du ciel et de la terre; lesquelles l'âme peut voir, même étant unie au corps, moyennant certaine lumière surnaturelle dérivée de Dieu, en laquelle il lui est permis de voir toutes les choses absentes, soient-elles au ciel ou sur la terre - selon ce que nous lisons que saint Jean a vu, au chapitre 21 de l'Apocalypse Ap 21, où il conte la description et l'excellence de la Jérusalem céleste, qu'il vit dans le ciel. Ainsi lit-on aussi de saint Benoît, qui, en une vision spirituelle, vit le monde entier. Laquelle vision saint Thomas, dans le premier de ses Quodlibets, dit qu'elle eut lieu grâce à la lumière dérivée d'en haut que nous avons dite.

 

  2     Les autres visions, qui sont de substances incorporelles, ne se peuvent voir moyennant cette lumière dérivée que nous disons, mais avec une autre lumière plus élevée qui s'appelle lumière de gloire. Et ainsi, ces visions de substances incorporelles - comme des anges et des âmes - ne sont propres à cette vie, ni ne se peuvent voir en corps mortel; parce que, si Dieu les voulait communiquer à l'âme essentiellement comme elles sont, aussitôt l'âme sortirait de la chair et se détacherait de la vie mortelle. C'est pourquoi Dieu dit à Moise, quand il le pria qu'Il lui montrât son essence: L'homme ne me verra pas, qu'il puisse demeurer en vie (Ex 33,20). Ce pourquoi, quand les enfants d'Israël pensaient qu'ils allaient voir Dieu ou qu'ils l'avaient vu, ou quelque ange, ils craignaient de mourir, comme on le lit dans l'Exode où, dans leur crainte, ils dirent: Que Dieu ne se communique pas à nous manifestement, de peur que nous ne mourions (Ex 20,19). Et aussi, dans les Juges, Manué, père de Samson, pensant qu'ils avaient vu essentiellement l'ange qui leur parlait, à lui et à sa femme, (lequel leur était apparu sous la forme d'un homme très beau), il dit à sa femme: Nous mourrons parce que nous avons vu le Seigneur (Jg 13,22).

 

  3     Et ainsi, ces visions ne sont pas de cette vie, si ce n'est quelquefois, en passant, Dieu dispensant ou sauvant la condition et la vie naturelle, en retirant totalement l'esprit de leur usage, de sorte que, avec sa grâce, le rôle naturel de l'âme vis-à-vis du corps soit suppléé. C'est pour cela que, quand on croit que saint Paul les vit - à savoir: les substances séparées dans le troisième ciel - ce saint dit qu'il fut ravi à elles, et ce qu'il vit, il dit qu'il ne sait si c'était dans le corps ou hors du corps et que Dieu le sait (2Co 12,3-4). Où l'on voit clairement qu'il fut retiré de la voie naturelle, Dieu opérant la manière. D'où vient aussi, quand on croit que Dieu montra son essence à Moïse, nous lisons qu'II lui promit de le mettre dans le trou de la pierre et de le protéger, le couvrant de sa droite et le garantissant, afin qu'il ne mourût pas quand sa gloire passerait - lequel passage n'était autre chose que se montrer en passant, Dieu par sa dextre conservant la vie naturelle de Moïse (cf. Ex 33,22). Mais ces visions si substantielles, comme celle de saint Paul, celle de Moïse et celle de notre père Élie - lorsqu'il couvrit sa face au doux sifflement de Dieu (1R 19,13) - quoiqu'elles ne soient qu'en passant, n'arrivent que très rarement et presque jamais et à fort peu de personnes, parce que Dieu confère cette grâce à ceux qui sont très forts en l'esprit de l'Église et la loi de Dieu, comme ont été les trois nommés.

 

  4     Or bien que ces visions de substances spirituelles ne se puissent voir nûment et clairement en cette vie avec l'entendement, elles se peuvent néanmoins sentir en la substance de l'âme, avec de très doux attouchements et embrassements - ce qui appartient aux sentiments spirituels, de quoi, avec l'aide de Dieu, nous traiterons ci-après. Parce que c'est là que tend et s'adresse ma plume - qui est à la divine conjonction et union de l'âme avec la substance divine - ce qui sera quand nous traiterons de l'intelligence mystique et confuse et obscure, que nous remettons au lieu où nous dirons comment, moyennant cette notice amoureuse et obscure, Dieu s'unit avec l'âme en un degré sublime et divin; parce qu'en quelque manière, cette notice obscure amoureuse, qui est la foi, sert en cette vie pour l'union divine, comme la lumière de gloire sert en l'autre de moyen pour la claire vision de Dieu.

 

  5     Partant, traitons maintenant des visions de substances corporelles qu'on reçoit spirituellement en l'âme, qui sont à la façon des visions corporelles. Car, comme les yeux voient les choses corporelles par le moyen de la lumière naturelle, de même, l'âme avec l'entendement, moyennant la lumière dérivée surnaturelle que nous avons dite, voit intérieurement ces mêmes choses naturelles et telles autres qu'il plaît à Dieu. Si ce n'est qu'il a de la différence au moyen et en la manière de les voir. Car les spirituelles et intellectuelles arrivent beaucoup plus clairement et plus subtilement que les corporelles. Parce que, quand Dieu veut faire cette faveur à l'âme, il lui communique cette lumière surnaturelle dont nous parlons, où elle voit facilement et très clairement les choses que Dieu lui veut montrer, tant du ciel que de la terre, sans que leur absence ou leur présence y mette empêchement ou concours. C'est parfois comme si on ouvrait une très claire porte et qu'on vît par là une lumière pareille à un éclair, lorsque, dans une nuit obscure, il éclaire tout à coup les choses et les fait voir clairement et distinctement, puis les laisse aussitôt en ténèbres, encore que les formes et figures demeurent dans la fantaisie; ce qui arrive bien plus parfaitement en l'âme, parce que ces choses qu'elle a vues avec l'esprit en cette lumière y demeurent tellement imprimées, qu'à chaque fois qu'elle y fait réflexion, elle les voit en soi comme elle les a vues auparavant - de même qu'à chaque fois qu'on regarde au miroir on y voit les formes qui y sont; et c'est de telle manière que dorénavant les formes des choses qu'elle a vues ne s'effacent jamais entièrement de l'âme, encore que par intervalles elles vont quelque peu s'en éloignant.

 

  6     L'effet de ces visions dans l'âme sont quiétude, illumination, joie en manière de gloire, suavité, netteté et amour, humilité et inclination ou élévation de l'esprit en Dieu: quelquefois plus en l'un, d'autres fois moins en l'autre, selon l'esprit dans lequel on les reçoit et comme il plaît à Dieu.

 

  7     Le démon peut aussi causer ces visions en l'âme moyennant quelque lumière naturelle, en laquelle par suggestion spirituelle l'esprit découvre les choses soit présentes, soit absentes. D'où vient que quelques docteurs qui interprètent le passage de saint Matthieu où il est dit que le diable montra au Christ tous les royaumes du monde et leur gloire (Mt 4,8), disent que ce fut par suggestion spirituelle; car il n'était pas possible qu'il lui pût faire voir tant, par les yeux du corps, que de voir tous les royaumes du monde et leur gloire. Mais il y a bien de la différence entre ces visions que cause le démon et celles qui sont de la part de Dieu. Car les effets que celles-là causent en l'âme ne sont pas comme ceux que causent les bonnes: au contraire, elles causent une sécheresse en l'esprit, touchant la conversation avec Dieu, une inclination à s'estimer et à admettre et faire cas des visions susdites, et ne produisent en aucune façon la douceur de l'humilité et amour de Dieu. Ni leurs formes ne demeurent imprimées en l'âme avec cette clarté suave, comme celle des autres, ni ne durent: mais elles s'effacent aussitôt, sauf si l'âme les estime beaucoup car alors la propre estime fait qu'elle s'en ressouvient naturellement; mais c'est fort sèchement et sans causer cet effet d'amour et d'humilité que les bonnes produisent quand on s'en souvient.

 

  8     Ces visions, à cause qu'elles sont de créatures, avec lesquelles Dieu n'a aucune proportion ni convenance essentielle, ne peuvent servir à l'entendement de moyen prochain à l'union de Dieu. De sorte qu'il convient que l'âme s'y comporte d'une façon purement négative, comme en les autres dont nous avons parlé, pour avancer par le plus proche moyen qui est la foi. D'où vient que l'âme ne doit faire réserve ni trésor des formes de ces visions qui lui demeurent empreintes, et ne s'y doit vouloir appuyer. Car ce serait être embarrassée avec ces formes et images et personnages, qui résident près de l'intérieur et elle n'irait pas à Dieu par la négation de toutes les choses. Parce que, supposé que ces images se représentassent toujours là, elles ne l'empêcheraient guère si l'âme n'en voulait tenir compte. Car, quoiqu'il soit vrai que leur souvenir incite l'âme à quelque amour de Dieu et contemplation, cependant la pure foi et la nudité en l'obscurité de toutes ces choses l'y porte et élève bien davantage, sans savoir comment ni d'où cela lui vient. Et ainsi il arrivera que l'âme sera enflammée avec des angoisses d'un très pur amour de Dieu et ne saura d'où elles lui viennent ni quel fondement elles ont eu. Et c'est que, tout ainsi que la foi s'est enracinée et coulée davantage en l'âme moyennant ce vide, ces ténèbres et cette nudité de toutes choses, ou cette pauvreté spirituelle - car nous pouvons appeler tout cela une même chose - aussi conjointement la charité de Dieu s'enracine et se glisse davantage en l'âme. D'où vient que, tant plus l'âme se veut obscurcir et anéantir en toutes les choses extérieures et intérieures qu'elle peut recevoir, tant plus on lui verse de foi et, par conséquent, d'amour et d'espérance, vu que ces trois vertus théologales vont ensemble.

 

  9     Néanmoins parfois on ne comprend ni on ne sent cet amour, parce qu'il n'a pas son siège au sens avec tendresse, mais en l'âme avec force et plus de courage et de hardiesse qu'auparavant; encore que quelquefois cela redonde jusqu'au sens et qu'il se montre tendre et doux. Tellement que pour arriver à cet amour, allégresse et joie que ces visions causent à l'âme, il faut qu'elle ait de la force et de la mortification et de l'amour pour vouloir demeurer en vide et en obscurité de tout cela, et fonder cet amour et cette joie en ce qu'elle ne voit ni ne sent et ne peut voir ni sentir en cette vie, qui est Dieu - lequel est incompréhensible et par-dessus tout; c'est pourquoi il nous faut aller à lui par négation de tout. Autrement, supposé que l'âme soit si avisée, si humble et si forte que le démon ne la puisse tromper en elles ni la précipiter en aucune présomption, comme il a coutume de faire, elles ne laisseront pas néanmoins l'âme s'avancer, parce qu'elle met un obstacle à la nudité spirituelle et à la pauvreté d'esprit et au vide en foi - ce qui est requis pour l'union de l'âme avec Dieu.

 

  10     Et parce que la doctrine que nous avons donnée aux chapitres 19 et 20  pour les visions et les appréhensions surnaturelles du sens sert aussi pour ces visions, je n'en parlerai pas davantage.

 

 

 

Chapitre 25

 

 OÙ IL EST TRAITÉ DES RÉVÉLATIONS. ON DIT CE QUE C'EST ET ON Y MET UNE DISTINCTION

 

 

  1     Selon l'ordre que nous suivons ici, il nous faut maintenant parler de la seconde sorte d'appréhensions spirituelles, que nous avons nommées ci-dessus révélations, lesquelles appartiennent proprement à l'esprit de prophétie. Sur quoi il faut premièrement savoir que n'est autre chose que le dévoilement de quelque vérité cachée ou la manifestation de quelque secret ou mystère. Comme si Dieu donnait à entendre quelque chose comme elle est en soi, en déclarant la vérité à l'entendement, ou s'il lui découvrait quelques choses qu'il fit, fait ou pense faire.

 

  2     Et, suivant cela, nous pouvons dire qu'il y a deux sortes de révélations: les unes qui sont une manifestation de vérités à l'entendement et qui s'appellent proprement notices intellectuelles ou intelligences. Les autres qui sont une manifestation de secrets, et celles-là s'appellent proprement et plus que les autres révélations. Car, on ne peut en toute rigueur donner ce nom aux premières, parce qu'elles consistent en ce que Dieu fait entendre l'âme des vérités nues, non seulement touchant les choses temporelles, mais aussi touchant les spirituelles, les lui montrant clairement et manifestement. Desquelles j'ai voulu traiter sous le nom de révélations, tant à cause de leur proximité et alliance avec celles-ci, que pour ne multiplier de nombreux noms de distinctions.

 

  3     Or, suivant cela, nous pourrons bien maintenant faire distinction des révélations en deux sortes d'appréhensions: nous appellerons les unes notices intellectuelles et les autres manifestations de secrets et mystères cachés de Dieu; et nous les terminerons en deux chapitres le plus succinctement que nous pourrons - traitant en celui-ci de la première sorte.

 

 

 

Chapitre 26

 

 OÙ IL EST TRAITÉ DES INTELLIGENCES DE VÉRITÉS NUES EN L'ENTENDEMENT. - ON DIT QU'IL Y EN A DE DEUX SORTES ET COMMENT L'ÂME S'Y DOIT CONDUIRE

 

 

  1     Pour parler proprement de cette intelligence de vérités nues qu'on donne à l'entendement, il serait nécessaire que Dieu parlât lui-même et prît la plume en main. Car sachez, mon cher lecteur, que ce qu'elles sont en elles-mêmes pour l'âme surpasse tout discours. Pourtant, comme je n'en parle pas ici expressément, mais seulement pour dresser et acheminer l'âme en elles à l'union divine, aussi faut-il souffrir qu'on en parle brièvement et avec modification, autant qu'il suffira pour notre dessein.

 

  2     Cette sorte de visions, ou pour mieux parler, de notices de vérités nues, est très différente de celle dont nous avons parlé au chapitre 24 , parce que ce n'est pas comme de voir les choses corporelles avec l'entendement. Mais elle consiste à entendre et voir avec l'entendement des vérités de Dieu ou des vérités des choses qui ont été, qui sont, et qui seront. Ce qui est fort conforme à l'esprit de prophétie, comme nous dirons peut-être ci- après.

 

  3     Où il faut noter que ce genre de notices se distingue en deux manières: les unes arrivent à l'âme touchant le Créateur, les autres touchant les créatures (comme nous avons déjà dit). Et encore que les unes et les autres soient fort savoureuses à l'âme, néanmoins on ne saurait ni à quoi comparer ni exprimer par paroles ou vocables la délectation que causent celles de Dieu, car ce sont des notices et délectations de Dieu même auquel il n'y a rien de semblable, comme dit David (Ps 39,6). Parce que ces notices arrivent directement au sujet de Dieu, en ayant de très hauts sentiments de quelque attribut divin, soit de sa toute- puissance, soit de sa force, soit de sa bonté et douceur, etc. Et toutes les fois qu'on sent cette intelligence, elle attache dans l'âme la chose même qu'elle sent. Car, pour autant que c'est une pure contemplation, l'âme voit clairement qu'on ne sait comment exprimer par paroles aucune chose de cela, si ce n'est par quelques termes généraux que l'abondance du plaisir et du bien qu'on a senti fait dire à ces âmes par où cela a passé - mais toutefois sans qu'on puisse entendre par là ce que l'âme y aura ressenti et goûté.

 

  4     Ainsi David, ayant un peu expérimenté cela, en parle seulement en termes communs et généraux, disant: Les jugements de Dieu - c'est-à-dire, les vertus et attributs que nous concevons de lui - sont véritables, justifiés en eux-mêmes, plus désirables que l'or et beaucoup plus que la pierre précieuse et plus doux que le rayon de miel (Ps 18,10-11). Et nous lisons de Moïse qu'en une très haute connaissance que Dieu lui donna de soi, passant devant lui, il dit seulement ce qui se peut dire par les termes susdits généraux et communs. Car, le Seigneur passant par lui en cette notice, il se prosterna hâtivement en terre, disant: Dominateur, Seigneur Dieu, miséricordieux et clément, patient, et qui as grande compassion, et véritable, qui gardes la miséricorde que tu promets à des milliers (Ex 34,6-7). Où l'on voit que Moïse ne pouvant expliquer ce qu'il connut de Dieu par une seule notice, il le dit et manifesta par toutes ces paroles. Et quoique parfois, en ces connaissances, on dise des paroles, l'âme voit bien toutefois qu'elle n'a rien dit de ce qu'elle a senti; car elle voit qu'il n'y a point de nom propre pour exprimer cela. Aussi, quand saint Paul eut cette haute notice de Dieu, il ne se soucia pas de dire autre chose, sinon qu'il n'était pas permis à l'homme d'en parler (2Co 12,4).

 

  5     Ces notices divines qui regardent Dieu ne sont jamais de choses particulières - vu qu'elles sont touchant le Souverain Principe; c'est pourquoi on ne les peut dire en particulier, si ce n'est que, d'une certaine manière, cette connaissance s'étendît à quelque autre vérité de chose qui fût moins que Dieu, qu'on y apercevrait en même temps; mais non pas ces notices générales. Il n'y a que l'âme qui arrive à l'union de Dieu qui puisse avoir ces hautes connaissances, parce qu'elles sont l'union même, attendu que de les avoir consiste en un certain attouchement qui se fait de l'âme en la Divinité, et partant Dieu même est celui qu'on y sent et qu'on y goûte. Et encore que ce ne soit pas clairement et manifestement comme dans la gloire, néanmoins c'est une si haute et si sublime touche de notice et de saveur, qu'elle pénètre la substance de l'âme. Et le démon ne s'y peut entremettre ni faire chose semblable - car il n'y a rien de semblable à cela, ni chose qu'on y puisse comparer - ni verser saveur ou délices semblables. Parce que ces connaissances ont un certain goût de l'être divin et de la vie éternelle et le démon ne saurait contrefaire chose si haute.

 

  6     Il pourrait bien néanmoins faire quelque apparence de singe, représentant à l'âme quelques grandeurs et satiétés fort sensibles (tâchant de persuader à l'âme que cela est Dieu), mais non en sorte qu'elles entrent dans la substance de l'âme, la renouvelant et énamourant soudainement comme font celles de Dieu. Parce qu'il y a des notices et des attouchements de ceux que Dieu fait en la substance de l'âme qui l'enrichissent tellement qu'une seule peut non seulement arracher de l'âme tout d'un coup toutes les imperfections dont elle ne s'était pu défaire en toute sa vie, mais en outre la combler de vertus et de biens de Dieu.

 

  7     Et ces attouchements sont si savoureux et d'une délectation si intime à l'âme qu'un seul la satisfera amplement de tous les travaux qu'elle aura soufferts durant sa vie, quoiqu'ils soient innombrables; et elle devient si vigoureuse et si animée à pâtir de nombreuses choses pour Dieu, que ce lui est un particulier tourment de voir qu'elle n'endure beaucoup.

 

  8     L'âme ne saurait arriver à ces hautes notices par aucune comparaison ni imagination sienne, parce qu'elles sont par-dessus tout cela; aussi Dieu les opère dans l'âme sans son habileté. D'où vient que parfois, quand elle y pense le moins et y prétend le moins, Dieu a de coutume de lui donner ces divins attouchements où il lui cause certains ressouvenirs de Dieu. Et parfois ces attouchements se font promptement en elle, uniquement par la mémoire de certaines choses, et quelquefois assez petites. Ils sont si sensibles qu'ils font parfois frémir non seulement l'âme mais aussi le corps. D'autres fois ils se glissent dans l'esprit lorsqu'il est fort paisible, sans aucune crainte, lui faisant soudainement sentir un sentiment relevé de plaisir et de rafraîchissement.

 

  9     D'autres fois, ils arrivent en un mot qu'on dit ou entend dire, soit de l'Écriture, soit d'autre chose. Mais ils ne sont pas toujours d'une même efficace et d'un pareil sentiment. Car souvent ils sont assez médiocres; néanmoins, tels qu'ils sont, un de ces souvenirs et attouchements de Dieu vaut mieux à l'âme que maintes autres notices et considérations des créatures et des oeuvres de Dieu. Et pour autant que ces connaissances sont données tout à coup à l'âme, et sans son choix, elle n'a que faire de les vouloir ou de ne les pas vouloir, mais seulement d'être humble et résignée en elles: car Dieu opérera quand il voudra et comme il lui plaira.

 

  10     Et je ne dis pas qu'il se faille comporter en celles-ci négativement comme en les autres appréhensions, parce que (comme nous avons dit) elles font partie de l'union où nous acheminons l'âme. C'est pourquoi nous lui apprenons à se dénuer et détacher de toutes les autres. Et le moyen afin que Dieu les donne doit être l'humilité et de souffrir pour l'amour de lui avec abandon de toute rétribution, parce que ces faveurs ne se font à l'âme propriétaire, mais elles sont causées d'un très particulier amour que Dieu porte à cette âme, laquelle l'aime aussi d'un coeur fort désintéressé. C'est ce que le Fils de Dieu voulut dire en saint Jean quand il dit: Celui qui m'aime sera aimé de mon Père et je l'aimerai el je me manifesterai à lui (Jn 14,21), ce qui comprend les notices et les attouchements dont nous parlons, que Dieu découvre l'âme qui l'aime véritablement.

 

  11     La seconde manière de notices ou de visions de vérités intérieures est très différente de celle que nous avons dite, parce qu'elle est de choses plus basses que Dieu. Et elle comprend la connaissance de la vérité des choses en elles-mêmes, et celle des faits et accidents qui arrivent parmi les hommes. Cette connaissance est de telle sorte que quand on donne à combattre à l'âme ces vérités, elles s'établissent tellement en son ultérieur sans que personne lui dise rien, qu'encore qu'on lui dise autre chose, elle n'y peut donner le consentement intérieur, quoiqu'elle s'efforce d'y acquiescer; parce que l'esprit connaît autre chose en cette chose, grâce à l'esprit qui le tient présent à cette chose - ce qui est comme le voir tout à clair. Et cela appartient à l'esprit de prophétie et à la grâce que saint Paul appelle don de discerner les esprits (1Co 12,10). Et encore que l'âme tienne ce qu'elle entend pour si certain et si véritable (comme nous avons dit) et ne puisse s'empêcher d'avoir ce consentement intérieur passif, elle ne doit laisser néanmoins de croire et donner le consentement de la raison à ce que son maître spirituel lui dira et commandera, quoique cela soit fort contraire à ce qu'elle sent, pour dresser en cette manière l'âme en foi à l'union divine - à laquelle elle doit plutôt s'acheminer en croyant qu'en entendant.

 

  12     Nous avons des preuves claires de l'un et de l'autre en l'Écriture. Parce que, touchant la connaissance spirituelle qu'on peut avoir des choses, le Sage dit ces paroles: Dieu m'a donné la vraie science des choses qui sont, afin que je sache la disposition de la rondeur de la terre et la vertu des éléments, le commencement, la fin et le milieu des temps, les vicissitudes des changements et les consommations des temps, les changements des coutumes, la division des temps, le cours de l'année, et les dispositions des étoiles, la nature des animaux, les colères des bêtes, la force et la vertu des vents et les pensées des hommes, les différences des plantes et des arbrisseaux et les vertus des racines et toutes les choses qui sont cachées et non prévues, je les ai apprises, car la Sagesse, qui est l'ouvrière de toutes choses, m'a enseigné (Sg 7,17-21). Et encore que cette connaissance que le Sage dit ici que Dieu lui avait donnée de toutes choses fût infuse et générale, néanmoins, par cette autorité sont suffisamment prouvées toutes les notices que Dieu verse particulièrement en les âmes par voie surnaturelle, quand il lui plaît. Non qu'il leur donne une habitude générale de science, comme à Salomon touchant les choses susdites, mais en leur découvrant parfois quelques vérités de quelqu'une de toutes ces choses que le Sage rapporte ici. Encore qu'il soit véritable que Notre Seigneur donne des habitudes de nombreuses choses à beaucoup de personnes, non jamais si générales qu'à Salomon, mais selon cette différence de dons que saint Paul rapporte que Dieu distribue, entre lesquels il met la sagesse, la science la foi, la prophétie, la discrétion ou connaissance des esprits, l'intelligence des langues et la déclaration des paroles, etc (1Co 12,8-11). Toutes lesquelles notices sont des habitudes infuses que Dieu donne gratuitement à qui il veut, tantôt d'une façon naturelle, tantôt d'une façon surnaturelle: d'une façon naturelle, comme à Balaam et à d'autres prophètes idolâtres et à nombre de sybilles, à qui il donna l'esprit de prophétie; et d'une façon surnaturelle, comme aux prophètes et apôtres et à d'autres saints.

 

  13     Mais outre ces habitudes ou grâces gratuitement données, ce que nous disons, c'est que les personnes parfaites, ou celles qui vont déjà s'avançant à la perfection, ont coutume d'avoir fort ordinairement une illustration et une notice des choses présentes ou absentes, qu'elles connaissent par la lumière qu'elle reçoivent en l'esprit déjà illuminé et purifié. On peut entendre à ce propos ce qui est dit en les Proverbes, à savoir: De même que les eaux représentent les faces de ceux qui s'y mirent, ainsi les coeurs des hommes sont manifestes aux prudents (Pr 27,19); ce qui s'entend de ceux qui ont atteint la sagesse des saints, que l'Écriture nomme prudence. Et aussi ces esprits connaissent parfois en cette manière les autres choses, mais ce n'est pas toujours quand ils veulent; car cela n'est qu'en ceux qui ont l'habitude, et encore ce n'est pas toujours en tout, mais comme il plaît à Dieu de les favoriser.

 

  14     Néanmoins, il faut savoir que ceux qui ont l'esprit purifié peuvent très facilement connaître naturellement - les uns plus que les autres - ce qui est dans le coeur ou intérieur de l'âme et les inclinations et les talents des personnes, et cela par les moindres indices extérieurs, comme propos, gestes et autres signes. Car de même que le démon peut cela parce qu'il est esprit, le spirituel le peut aussi, selon le dire de l'Apôtre: Le spirituel juge toutes choses (1Co 2,15). Et ailleurs: L'esprit sonde tout, jusqu'aux choses profondes de Dieu (1Co 2,10). D'où vient qu'encore que naturellement les spirituels ne puissent connaître les pensées ou ce qui est en l'intérieur, ils le peuvent toutefois bien entendre par illustration surnaturelle ou par indices. Et quoiqu'ils se puissent abuser souvent en la connaissance par indices, néanmoins ils y réussissent le plus ordinairement. Mais il ne faut pas pourtant se fier ni à l'un ni à l'autre parce que le démon s'y entremet beaucoup et très subtilement, comme nous dirons bientôt; c'est pourquoi il faut toujours rejeter ces intelligences.

 

  15     Or, que les spirituels puissent aussi connaître les faits et les accidents des hommes, quoique absents, nous en avons un témoignage et un exemple dans le quatrième livre des Rois où, Giési, disciple de notre père Élisée, voulant lui celer l'argent qu'il avait reçu de Naaman le Syrien, Élisée lui dit: D'aventure, mon coeur n'était-il pas présent quand Naaman est retourné de son chariot et est venu au-devant de toi? (2R 5,26) Ce qui arrive spirituellement lorsque l'homme voit en esprit les choses comme si elles se passaient en sa présence. Ce qui se prouve encore au même livre, où nous lisons que le même Élisée, sachant tout ce que le roi de Syrie traitait avec ses princes en secret, le disait au roi d'Israël (cf. 2R 6,9-10). Et ainsi ses conseils étaient inutiles: de sorte que le roi de Syrie, voyant qu'on savait tout, dit à ses gens: Que ne me nommez-vous ce traître parmi vous, qui a intelligence avec le roi d'Israël? Alors, un de ses serviteurs lui répondit: Sire, cela n'est point, mais le prophète Élisée, qui est en Israël, découvre au roi d'Israël tout ce que vous dites dans votre secret (2R 6,11-12).

 

  16     L'une et l'autre manière de ces notices de choses, comme aussi des autres, arrivent passivement à l'âme sans qu'elle y contribue en rien de sa part. Car il arrivera que, la personne en étant assez divertie et éloignée, on lui mettra dans l'esprit l'intelligence vive de ce qu'elle entend ou lit, beaucoup plus clairement que la parole ne sonne; et parfois, si les paroles sont en latin et qu'elle ignore cette langue, la connaissance s'en représente à elle quoiqu'elle n'en sache la signification.

 

  17     Quant aux tromperies que le démon peut faire et fait en cette manière de notices et intelligences, il y aurait beaucoup à dire, parce que les tromperies qu'il y fait sont grandes et fort cachées. Car il peut représenter à l'âme par suggestion maintes notices intellectuelles, et peut les établir si fermement qu'il semble que cela ne peut aller autrement, et si l'âme n'est humble et craintive, sans doute il lui fera croire mille mensonges. Car la suggestion agit parfois avec une grande force en l'âme, principalement quand celle-ci participe un peu de la faiblesse du sens, où il attache la notice avec tant de force, de persuasion et de fermeté qu'alors l'âme a bien besoin d'oraison et de vigueur pour la rejeter. Car, parfois, il représente les péchés d'autrui, les consciences mauvaises, les âmes méchantes, et ceci faussement et avec beaucoup de clarté, le tout pour diffamer et en intention de faire découvrir ces vices afin que Dieu soit offensé - pour cette fin mettant ce zèle en l'âme, que c'est pour recommander ces âmes à Dieu. Parce qu'encore qu'il soit vrai que Dieu représente quelquefois aux âmes saintes les nécessités de leur prochain, afin qu'elles les lui recommandent ou y pourvoient - comme nous lisons qu'il découvrit à Jérémie la faiblesse du prophète Baruc, pour l'instruire sur cela (cf. Jr 45,3) - le démon néanmoins le fait aussi fort souvent et faussement pour noircir et diffamer les autres de péchés, ou pour les jeter en de grandes désolations dont nous avons beaucoup d'expérience. D'autres fois, il imprime fort avant d'autres notices et les fait croire.

 

  18     Toutes ces connaissances, qu'elles soient de Dieu ou non, ne peuvent servir que très peu au progrès de l'âme vers Dieu, si elle s'y voulait appuyer. Au contraire, si elle n'était soigneuse de les rejeter, non seulement elles l'empêcheraient, mais aussi elles lui feraient grand tort et la feraient grandement errer. Parce que tous les périls et inconvénients que nous avons dits pouvoir être dans les appréhensions surnaturelles, desquelles nous avons traité jusqu'à présent, se peuvent rencontrer ici et encore plus. C'est pourquoi je ne m'étendrai pas davantage sur cela, ayant donné une suffisante instruction dans les précédentes. Je dirai seulement qu'il faut être très soigneux de les rejeter toujours - voulant cheminer à Dieu par le non-savoir - et qu'il en faut toujours rendre compte à son confesseur ou à son maître spirituel, et se tenir à ce qu'il en dira. Lequel aura soin de faire passer promptement l'âme par-dessus, sans attacher d'importance à rien pour son chemin d'union, vu que, en matière de ces choses qui se donnent passivement à l'âme, l'effet que Dieu veut y demeure toujours sans que l'âme y mette de diligence. De sorte qu'il n'est besoin de parler ici de l'effet des vraies, ni de celui que font les fausses, vu que ce serait se lasser et n'en jamais finir. Parce que les effets de celles-ci ne peuvent être compris en une doctrine succincte; attendu que comme ces notices sont en grand nombre et fort diverses, leurs effets le sont aussi, supposé que les bonnes font de bons effets et les mauvaises en font de mauvais, etc. En disant qu'on les nie toutes, on dit ce qui suffit pour ne se point tromper.

 

 

 

Chapitre 27

 

 OÙ IL EST TRAITÉ DU SECOND GENRE DE RÉVÉLATIONS, QUI EST UNE MANIFESTATION DE SECRETS CACHÉS. - ON DIT EN QUELLE FAÇON ELLES PEUVENT SERVIR À L'UNION DE DIEU, ET EN QUELLE MANIÈRE ELLES EN PEUVENT DÉTOURNER, ET COMME LE DÉMON PEUT BEAUCOUP TROMPER DE CE CÔTÉ

 

 

  1     Nous avons dit que le second genre de révélations était une manifestation de secrets et de mystères cachés. Ce qui peut être en deux manières.

     La première touchant ce que Dieu est en soi, et celle-là comprend la révélation du mystère de la Très Sainte Trinité et unité de Dieu.

     La seconde est touchant ce que Dieu est en ses oeuvres, et elle comprend tous les autres articles de notre foi catholique et les propositions des vérités qu'elle peut avoir explicitement en ce qui les concerne. En quoi est enclos et enfermé un grand nombre des révélations des prophètes, des promesses et menaces de Dieu, et autres choses qui devaient et doivent arriver au sujet de cette affaire de la foi. Et nous pouvons aussi comprendre en cette seconde manière maints autres cas particuliers que Dieu révèle ordinairement, tant de l'univers en général, comme aussi en particulier, touchant les royaumes, provinces, états, familles et personnes particulières. Dont nous avons des exemples en abondance en l'Écriture Sainte, tant de l'un que de l'autre, principalement en tous les prophètes, où il y a des révélations de toutes ces manières. Et cela est si clair et si simple que je ne veux point perdre de temps ici à les alléguer. Je me contenterai de dire que ces révélations ne se font pas seulement avec des paroles, car Dieu les fait en de nombreuses manières. Tantôt avec des paroles seules; tantôt se contentant de signes, figures, images et de ressemblances, tantôt avec l'un et l'autre, comme on peut voir aussi en les prophètes, particulièrement en toute l'Apocalypse, où non seulement on trouve toutes les sortes de révélations que nous avons dites, mais aussi les moyens et manières dont nous parlons ici.

 

  2     Dieu, en ce temps, fait encore ces révélations de la seconde manière à qui il lui plaît. Car il a accoutumé de révéler certaines personnes combien elles vivront, les travaux qu'elles souffriront, ce qui doit arriver à telle ou telle personne, ou à tel ou tel royaume, etc. Et même, touchant les mystères de notre foi, de découvrir et déclarer à l'esprit leurs vérités, encore que cela ne s'appelle pas proprement révélation, à cause qu'il est déjà révélé, mais c'est plutôt l'éclaircissement et la déclaration de ce qui a été révélé.

 

  3     Quant à ce genre de révélations, le démon peut s'y entremettre beaucoup. Car, comme cette sorte de révélations se fait ordinairement par paroles, figures et ressemblances, etc., le démon en peut bien faire autant, beaucoup plus que quand les révélations sont purement spirituelles. Et, partant, si en la première manière et en la seconde, dont nous parlons ici, il nous était révélé quelque chose de nouveau touchant la foi ou différent de la foi, il n'y faudrait aucunement consentir même si nous avions l'évidence que celui qui nous le dit est un ange du ciel. Car saint Paul le dit ainsi: Quand nous ou un ange du ciel vous annoncerait ou vous prédirait autre chose que ce que nous vous avons prêché, qu'il soit excommunié (Ga 1,8).

 

  4     D'où vient que - vu qu'il n'y a plus d'articles à révéler, touchant la substance de notre foi, autres que ceux qui sont déjà révélés à l'Église - non seulement il ne faut admettre ce qui serait révélé de nouveau à l'âme touchant cette foi, mais il lui convient par précaution de n'admettre d'autres variétés embrouillées; et, à cause de la pureté que l'âme doit avoir en la foi, même si on lui révèle de nouveau des vérités déjà révélées, il ne faut les croire pour cette raison qu'alors on les lui révèle de nouveau, mais pour cette raison qu'elles sont déjà suffisamment révélées à l'Église; mais, fermant les yeux de l'entendement, qu'elle s'appuie simplement à la doctrine de l'Église et à la foi qu'elle enseigne, laquelle (comme dit saint Paul) entre par l'ouïe (Rm 10,17). Et qu'elle ne croie pas facilement et n'accommode son entendement à ces choses de foi révélées de nouveau - quelque conformes et véritables qu'elles lui paraissent - si elle ne veut être trompée. Car le démon, pour piper et couler des mensonges, appâte premièrement avec des vérités et des choses vraisemblables afin d'assurer et bientôt de tromper. C'est comme la soie pour coudre le cuir. Parce que premièrement la soie, étant ferme, passe, et aussitôt après, le fil - lequel, étant faible, ne pourrait entrer si la soie dure ne le conduisait.

 

  5     Et qu'on avise bien à cela, attendu que, quand même il ne faudrait craindre la tromperie, il est bien convenable à l'âme de ne vouloir entendre clairement les choses touchant la foi, afin de conserver le mérite de cette foi pur et entier et aussi pour venir, en cette nuit de l'entendement, à la divine lumière de l'union divine. Cela importe tellement de se tenir, les yeux bandés, aux prophéties passées, en quelque nouvelle révélation que ce soit, que saint Pierre même, quoiqu'il eût vu en quelque manière la gloire du Fils de Dieu sur le mont Thabor, dit néanmoins ceci: Quoique la vision du Christ que nous avons eue sur la montagne soit véritable, plus ferme et plus certaine est la parole de la prophétie qui nous a été révélée, à laquelle vous faites bien d'appuyer votre âme (2P 1,16-19).

 

  6     Et s'il est vrai, pour les raisons susdites, qu'il convient de fermer les yeux aux révélations que nous avons dites, qui arrivent touchant les propositions de la foi, combien cela sera-t-il plus nécessaire de rebuter et de ne donner créance aux autres révélations qui sont de choses différentes, en lesquelles le démon ordinairement se fourre si avant, que je tiens pour impossible que celui qui ne s'efforcera de les rejeter ne soit trompé en beaucoup, selon l'apparence de vérité et le fondement dont le démon les revêt. Car il assemble tant d'apparences et de convenances pour les faire croire, et les plante si avant dans le sens et l'imagination, qu'on pense que sans doute cela arrivera de la sorte- et il y attache et obstine tellement l'âme, que si elle n'est humble on aura de la peine à la tirer de là et à lui faire croire le contraire. Partant, l'âme pure, avisée, et simple, et humble, doit résister aux révélations et aux autres visions avec autant de force et de soin qu'aux plus dangereuses tentations; parce qu'il n'y a point de nécessité de les vouloir, mais plutôt de ne les pas vouloir, pour aller à l'union d'amour. C'est ce que Salomon voulait signifier quand il a dit: Quelle nécessité a l'homme de vouloir et chercher les choses qui surpassent sa capacité naturelle? (Qo 7,1). Comme s'il disait: pour être parfait, il n'a aucune nécessité de vouloir des choses surnaturelles par voie surnaturelle, qui est au-dessus de sa capacité.

 

  7     Et vu que les objections qu'on peut alléguer là-dessus ont été réfutées en les chapitres 19 et 20  de ce livre, renvoyant là le lecteur, je dis seulement que l'âme doit se garder d'elles toutes pour cheminer purement et sans erreur en la nuit de la foi a l'union.

 

 

 

Chapitre 28

 

 OÙ IL EST TRAITÉ DES PAROLES INTÉRIEURES QUI PEUVENT SURNATURELLEMENT SE PRÉSENTER À L'ESPRIT ET COMBIEN IL Y EN A DE SORTES

 

 

  1     Le discret lecteur a toujours besoin de se souvenir de l'intention et de la fin que j'ai en ce livre, qui est d'acheminer l'âme, par toutes ses appréhensions naturelles et surnaturelles sans qu'elle s'y trompe ni embarrasse, en la pureté de la foi, à la divine union avec Dieu. Afin qu'ainsi il sache qu'encore que - touchant les appréhensions de l'âme et la doctrine que je vais traitant - je n'épluche ni ne divise pas tant la matière que peut- être l'entendement le requiert, néanmoins je ne demeure pas court en cette part. Vu que, touchant tout cela, j'entends qu'il est donné suffisants avis et assez de lumière et d'instruction pour se conduire prudemment en tous les accidents de l'âme, extérieurs et intérieurs, pour passer outre. Et c'est la cause pour laquelle j'ai tranché si court en les appréhensions de prophéties, comme je l'ai fait aussi en les autres - ayant beaucoup plus à dire en chacune, selon les différences et les modes et manières qu'il y peut avoir en chacune, lesquelles (comme je crois) ne peuvent en finir d'être sues - me contentant d'avoir donné, comme il me semble, la substance, la doctrine et les précautions convenables pour cela et pour tout ce qui pourrait arriver de semblable à l'âme.

 

  2     J'en ferai autant pour la troisième sorte d'appréhensions - que nous disions être paroles surnaturelles - qui ont coutume de se faire en les esprits des spirituels sans l'entremise d'aucun sens corporel. Lesquelles, quoiqu'elles soient en tant de manières, se peuvent à mon avis réduire à ces trois, à savoir: aux paroles successives, formelles et substantielles.

     J'appelle successives certaines paroles et raisons que l'esprit recueilli en soi forme et discourt avec lui-même.

     Les paroles formelles sont certaines paroles distinctes et formelles que l'esprit reçoit, non de soi mais d'une tierce personne, quelquefois étant recueilli, quelquefois ne l'étant pas.

     Les paroles substantielles sont d'autres paroles qui se font aussi formellement à l'esprit, recueilli ou non, lesquelles font et causent dans la substance de l'âme cette substance et cette vertu qu'elles signifient. Nous traiterons ici de toutes par ordre.

 

 

 

Chapitre 29

 

 OÙ IL EST TRAITÉ DE LA PREMIÈRE SORTE DE PAROLES QUE QUELQUEFOIS L'ESPRIT RECUEILLI FORME EN SOI. - LA CAUSE EN EST DÉCLARÉE, AVEC LE PROFIT ET LE DOMMAGE QU'IL PEUT Y AVOIR EN ELLES

 

 

  1     Ces paroles successives arrivent toujours quand l'esprit est recueilli  et plongé fort attentivement en quelque considération; et lui-même, par son discours, tire une chose de l'autre, touchant la matière qu'il rumine; sur laquelle il va formant des paroles et des raisons fort à propos, avec une telle facilité et une telle distinction, et raisonnant et découvrant là-dessus des choses qui lui étaient tellement inconnues, qu'il lui semble que ce n'est pas lui qui fait cela; mais qu'une autre personne lui en discourt intérieurement, ou lui va répondant ou le va enseignant. Et à la vérité il y a grand sujet de le penser, parce qu'il raisonne lui-même avec soi, et se répond, comme si c'étaient deux personnes ensemble. Et, en quelque manière, il se passe de la sorte. Car, encore que l'esprit lui-même fasse cela comme instrument, néanmoins le Saint Esprit l'aide souvent à produire et à former ces conceptions, paroles et vraies raisons. Et ainsi, il se les prononce à soi-même comme si c'était une tierce personne. Parce que, comme l'entendement est alors recueilli et uni à la vérité de ce qu'il pense, et l'Esprit divin est aussi uni avec lui en cette vérité - comme Il est toujours en toute vérité -, de là vient que l'entendement, communiquant en cette manière avec l'Esprit divin moyennant cette vérité, va formant ensemble et successivement en l'intérieur les autres vérités qui concernent celle qu'il pensait le Saint Esprit enseigneur lui ouvrant la porte et communiquant sa lumière. Car cette façon est une de celles par lesquelles le Saint Esprit enseigne.

 

  2     Et l'entendement, illuminé et instruit ainsi de ce Maître, comprenant ces vérités, va formant de lui-même, conjointement, ces paroles sur les vérités qui lui sont communiquées d'autre part. De manière qu'on peut dire que la voix est de Jacob et les mains sont d'Ésaü (Gn 27,22). Et celui en qui cela se passe ne peut croire autrement, sinon que ces paroles et ces propos sont d'une tierce personne; car il ignore que l'entendement puisse si facilement former pour lui-même des paroles comme venant d'une tierce personne, sur des conceptions et des vérités qui lui sont aussi communiquées d'une tierce personne.

 

  3     Et quoiqu'il soit vrai qu'en cette communication et illustration de l'entendement, de soi il n'y ait point de tromperie, néanmoins il y en peut avoir et il y en a souvent en les paroles formelles et raisons que l'entendement forme dessus. Vu que cette lumière qui lui est donnée est parfois si subtile et si spirituelle que l'entendement n'arrive pas à s'en bien informer, et c'est lui, toutefois, qui (comme nous avons dit) forme les raisons de soi-même; de là vient que souvent il les forme fausses, d'autres fois vraisemblables ou défectueuses. Parce que comme il a déjà commencé à prendre le fil de la vérité dès le commencement, et comme aussitôt il ajoute, de son propre, l'habileté ou la stupidité de son petit entendement, il est facile de varier conformément à sa capacité - et le tout en cette manière: c'est-à-dire comme si une tierce personne parlait.

 

  4     J'ai connu une personne qui, ayant ces propos successifs, entre quelques-uns assez vrais et substantiels qu'elle formait du très saint Sacrement de l'Eucharistie, en mêlait de bien hérétiques. Et je m'étonne fort de ce qui se passe ici en ce temps, qui est qu'une âme, quelle qu'elle soit, avec quatre grains de considération, si elle sent quelques-uns de ces propos en son recueillement, baptise aussitôt le tout pour une chose de Dieu, et suppose qu'il est ainsi, disant: Et il n'en va pas de la sorte, mais c'est que les âmes mêmes se le disent le plus souvent.

 

  5     Et de plus, l'envie qu'elles ont de cela, et l'affection qu'elles en ont dans leur esprit, est cause qu'elles-mêmes se répondent, et elles pensent que c'est Dieu qui leur répond et leur parle. Ce qui les fait tomber en de grandes rêveries, si elles ne tiennent la bride haute et que celui qui les gouverne ne leur défende très expressément ces manières de discours. Car elles ont coutume d'en tirer plus de babil et d'impureté d'âme que d'humilité et de mortification d'esprit - pensant déjà que c'est quelque grande chose, et que Dieu leur a parlé; et ce sera un peu plus que rien, ou rien du tout, ou moins que rien. Parce que ce qui n'engendre point humilité et charité, mortification, sainte simplicité et silence, que peut-ce être? Or, je dis que cela peut détourner beaucoup du chemin de l'union divine. Vu que, si l'âme en fait cas, cela l'écarte fort de l'abîme de la foi, dans lequel l'entendement doit être obscur et doit marcher avec obscurité par amour en foi, et non avec beaucoup de raison.

 

  6     Que si vous me demandez pourquoi l'entendement se doit priver de ces vérités, puisque là l'Esprit de Dieu l'illumine, partant, que cela ne peut être mauvais, je réponds que le Saint Esprit illumine l'entendement recueilli et qu'il l'illumine selon son recueillement. Et parce que l'entendement ne peut trouver un plus grand recueillement qu'en la foi, le Saint Esprit ne l'illuminera pas en autre chose davantage qu'en foi. Parce que, tant plus l'âme est pure et éminente en foi, tant plus elle a de charité de Dieu infuse, et tant plus elle a de charité, tant plus il l'éclaire et lui communique les dons du Saint Esprit, parce que la charité est la cause et le moyen par où ils se communiquent à elle. Et quoiqu'il communique à l'âme quelque lumière en cette illustration de vérités, néanmoins, elle est aussi différente - quant à la qualité - de celle qui est en foi, sans entendre clairement, qu'il y en a à dire de l'or fin au plus vil métal; et quant à la quantité, il y a autant à dire que d'une goutte d'eau à toute la mer. Parce qu'en l'une on lui communique la sagesse d'une ou deux ou trois vérités, etc., et en l'autre, toute la Sagesse de Dieu généralement, qui est le Fils de Dieu qui se communique à l'âme en foi.

 

  7     Si vous me dites que tout est bon, et que l'un n'empêche pas l'autre, je réponds qu'il l'empêche beaucoup, quand l'âme en fait cas; parce que c'est déjà s'occuper en des choses claires et de peu d'importance, qui suffisent à empêcher la communication de l'abîme de la foi en laquelle Dieu enseigne surnaturellement et secrètement l'âme et l'élève en vertus et en dons sans qu'elle sache la manière. Et le profit que doit faire cette communication successive ne doit être en y appliquant l'entendement exprès, parce que, ce faisant, ce serait plutôt la détourner de soi - selon que la Sagesse dit aux Cantiques, disant l'âme: Détourne tes yeux de moi, parce qu'ils m'ont fait envoler (Ct 6,4), c'est à savoir, loin de toi et m'ont fait tenir plus haut; mais que simplement et purement, sans mettre l'entendement en ce qui se communique surnaturellement, elle applique la volonté avec amour à Dieu, puisque ces biens sont conférés par l'amour et ils se communiqueront en cette façon plus abondamment qu'auparavant. Attendu que, si en ces choses qui se communiquent surnaturellement et passivement, on fait agir activement l'habileté de l'entendement naturel, ou d'autres puissances, leur manière trop grossière ne peut arriver jusque- là, et aussi, forcément, elle les modifiera à sa manière, et par conséquent elle les fera varier; et, partant, de nécessité elle errera et formera les raisons de soi-même. Ce qui ne sera plus surnaturel, voire même n'en aura aucune ressemblance, mais sera très naturel et très erroné et très bas.

 

  8     Or, il se trouve des entendements si vifs et si subtils, qu'étant recueillis en quelque considération, naturellement et avec grande facilité, lorsqu'ils s'occupent en des conceptions discursives, ils les vont formant dans les susdites paroles et raisons très vives et pensent, ni plus ni moins, qu'elles sont de Dieu - quoiqu'il n'y ait que l'entendement qui, avec la lumière naturelle, étant un peu libre de l'opération des sens, sans aucun aide surnaturel, peut ceci et davantage. Cela est ordinaire et beaucoup se trompent, pensant que ce soit grande oraison et communication de Dieu, et ainsi ils l'écrivent ou font écrire. Et il arrivera que tout cela ne sera rien et n'aura substance d'aucune vertu, et ne servira qu'à prendre de la vanité avec cela.

 

  9     Que de telles gens apprennent à ne faire cas que de fonder la volonté en un humble amour et en l'exercice sérieux de bonnes oeuvres et de souffrances, en imitant le Fils de Dieu en sa vie et en ses mortifications; car c'est le chemin de parvenir à tout bien spirituel, et non beaucoup de discours intérieurs.

 

  10     Le démon aussi se fourre beaucoup en cette sorte de paroles intérieures successives, particulièrement en ceux qui y ont quelque inclination ou affection. Parce qu'au temps qu'ils commencent à se recueillir, le démon a de coutume de leur offrir d'abondantes matières de digressions, formant en leur entendement les conceptions et les paroles par voie de suggestion, et ainsi il les va précipitant et séduisant très subtilement en des choses vraisemblables. C'est une des manières dont il se communique à ceux qui ont fait avec lui quelque pacte tacite ou exprès. Et en cette façon, il se communique à quelques hérétiques, principalement aux hérésiarques, leur informant l'entendement avec des conceptions et des raisons très subtiles, fausses et erronées.

 

  11     Il appert de ce qui a été dit que ces paroles successives peuvent procéder en l'entendement de trois causes, à savoir: de l'Esprit divin qui le meut et illumine; de la lumière naturelle de cet entendement; et du démon qui lui peut parler par suggestion. Et il serait malaisé de coter les signes et les indices suffisants pour connaître quand elles procèdent d'une cause ou de l'autre, bien qu'on en puisse donner en général, qui sont ceux-ci.

     Quand avec les paroles et conceptions, l'âme va aimant et sentant l'amour avec humilité et révérence de Dieu, c'est signe que c'est le Saint Esprit, qui a de coutume, lorsqu'il fait semblables grâces, de les revêtir de ces choses.

     Quand cela procède seulement de la vivacité et de la lumière de l'entendement, c'est lui alors qui fait tout sans cette opération de vertus (encore que la volonté puisse naturellement aimer en la connaissance et lumière de ces vérités) et, après la méditation, la volonté demeure sèche, quoiqu'elle ne soit inclinée à vanité ni à mal si le démon ne la tente de nouveau sur cela; ce qui n'arrive pas en celles qui ont procédé du bon esprit, parce qu'après, la volonté demeure d'ordinaire affectionnée à Dieu et portée au bien - quoique parfois il arrive qu'ensuite elle soit aride, la communication ayant été du bon esprit, Dieu l'ordonnant ainsi pour l'utilité de l'âme. D'autres fois, l'âme ne sentira pas beaucoup les opérations ou les mouvements de ces vertus, et néanmoins ce qu'elle aura eu sera bon. Et c'est pourquoi je dis qu'il est parfois difficile de connaître la différence qu'il y a des unes aux autres, pour les divers effets qu'elles opèrent de fois à autres. Mais ceux que nous avons mis en avant sont les plus communs, bien que parfois ils arrivent plus abondamment et quelquefois moins.

     Et même, celles du démon sont assez souvent difficiles à connaître et à découvrir. Car, encore qu'il soit vrai qu'elles laissent ordinairement la volonté sèche en l'amour de Dieu et l'esprit enclin à vanité, propre estime ou complaisance, néanmoins quelquefois elles mettent en l'âme une fausse humilité et affection fervente de volonté fondée en amour- propre, en sorte qu'il est souvent besoin que la personne soit fort spirituelle pour le connaître. Et le démon fait cela pour se mieux couvrir, sachant fort bien tirer parfois des larmes, touchant les sentiments qu'il donne, pour verser dans l'âme les affections qu'il veut. Mais il incite toujours la volonté à estimer ces communications intérieures et en faire grand cas, pour s'y adonner et pour occuper l'âme en ce qui n'est point vertu, mais plutôt occasion de perdre celle qu'on a.

 

  12     Demeurons donc avec cette précaution nécessaire, tant en les unes qu'en les autres, pour n'être trompés ni embarrassés, à savoir: de n'en faire aucun cas, mais seulement de savoir dresser la volonté avec force à Dieu, accomplissant avec perfection sa loi et ses saints conseils - ce qui est la sagesse des saints - nous contentant de savoir les mystères et vérités avec simplicité et vérité comme l'Église nous les propose. Car cela suffit pour enflammer beaucoup la volonté, sans nous jeter dans d'autres abîmes de curiosité où ce sera merveille s'il n'y a quelque danger. Et c'est à ce propos que saint Paul dit: Il ne convient pas de savoir plus qu'il ne convient (Rm 12,3). Cela soit dit et suffise touchant cette matière des paroles successives.

 

 

 

Chapitre 30

 

 OÙ IL EST TRAITÉ DES PAROLES INTÉRIEURES QUI FORMELLEMENT SE FONT À L'ESPRIT PAR VOIE SURNATURELLE. - DU DOMMAGE QU'ELLES PEUVENT FAIRE ET DU MOYEN NÉCESSAIRE POUR SE GARDER D'Y ÊTRE TROMPÉ

 

 

  1     Le second genre de paroles intérieures sont des paroles formelles, qui se font quelquefois à l'esprit par voie surnaturelle, sans le moyen d'aucun sens, l'esprit étant recueilli ou bien ne l'étant pas. Je les appelle formelles parce que formellement une tierce personne les dit à l'esprit, sans qu'il y mette rien du sien. Et, partant, elles sont fort différentes de celles dont je viens de parler. Parce que, non seulement elles diffèrent en ce qu'elles se font sans que l'esprit y mette quelque chose de sa part comme il advient dans les autres, mais (comme je dis) parfois elles lui viennent n'étant point recueilli, mais bien éloigné de ce qu'on lui dit - ce qui n'est pas de même en les premières successives, qui sont toujours sur le sujet qu'on considère.

 

  2     Ces paroles sont quelquefois bien formées, d'autres fois elles ne le sont pas tant, parce que souvent elles sont comme des conceptions en lesquelles on lui dit quelque chose: ou en répondant, ou en parlant en une autre manière à l'esprit. Quelquefois ce n'est qu'un mot, quelquefois deux ou davantage; parfois ces paroles sont successives, comme les précédentes, parce qu'elles ont coutume de durer: ou en donnant quelque doctrine, ou en traitant quelque chose avec l'âme, et toutes sans que l'esprit mette rien du sien, car elles sont toutes comme quand une personne parle avec une autre. Ainsi lisons- nous qu'il arriva à Daniel, qui dit que l'ange parlait en lui. Ce qui se faisait raisonnant formellement et successivement en son esprit et l'instruisant, selon que l'ange dit en ce lieu, qu'il était venu pour l'enseigner (Dn 9,21-22).

 

  3     Quand ces paroles ne sont pas plus que formelles, elles ne font pas un grand effet dans l'âme. Parce que, d'ordinaire, elles sont seulement pour enseigner ou donner quelque lumière en quelque chose - et pour faire cela, il n'est besoin qu'elles en aient un plus efficace que la fin où elles tendent. Laquelle elles opèrent toujours en l'âme quand elles sont de Dieu, car elles la rendent prompte et claire en ce qu'on lui commande et enseigne; encore qu'elles n'ôtent pas quelquefois à l'âme la répugnance et la difficulté, tant s'en faut! d'ordinaire elles en donnent davantage - ce que Dieu fait pour plus d'instruction d'humilité et un plus grand bien de l'âme. Et il lui laisse le plus ordinairement cette répugnance quand il lui commande des choses de supériorité, ou celles en lesquelles l'âme peut avoir quelque excellence; et au contraire il donne plus de facilité et plus de promptitude en les choses basses et humbles. Ainsi nous lisons dans l'Exode que, quand Dieu commanda à Moïse d'aller vers Pharaon et de délivrer le peuple, il sentit tant de répugnance qu'il se le fit dire par trois fois et donner des signes, qui ne servaient guère, jusqu'à ce que Dieu lui donnât pour compagnon Aaron, qui eut sa part de l'honneur (cf. Ex 3,10 4,14).

 

  4     Il arrive tout le contraire quand les paroles et les communications sont du démon, parce qu'il apporte de la facilité et de la promptitude en les choses de plus grande valeur, et de la répugnance en celles qui sont basses. Car Dieu, certes, a en telle horreur de voir les âmes enclines aux grandeurs, que, quand même il les commande et les y introduit, il ne veut pas qu'elles aient promptitude ni envie de commander. Et en cette promptitude où Dieu met communément l'âme par ces paroles formelles, de telles paroles sont différentes de ces autres successives qui n'émeuvent pas tant l'esprit que celles-ci, et ne le rendent si prompt - celles-ci étant plus formelles et l'entendement y contribuant moins du sien; encore que cela n'empêche pas que parfois quelques successives fassent plus d'effet, pour la grande communication qu'il y a quelquefois de l'Esprit divin avec l'humain; mais en la manière il y a beaucoup de différence. L'âme en ces paroles formelles n'a point à douter si elle les dit: elle voit bien que non, principalement quand elle n'était pas occupée en ce qu'on lui a dit; que si elle y était, elle voit clairement et distinctement que cela vient d'autre part.

 

  5     L'âme ne doit pas faire grand cas de toutes ces paroles formelles, non plus que des autres successives. Parce que, outre qu'elle s'occuperait en ce qui n'est pas légitime et proche moyen de l'union de Dieu, qui est la foi, elle pourrait être fort facilement trompée du démon; car, parfois, à peine connaîtra-t-on celles qui sont proférées du bon ou du mauvais esprit. Parce que, ne faisant pas grand effet, il est difficile de les distinguer par les effets; vu que même quelquefois celles du démon mettent plus d'efficace en les imparfaits, que les autres du bon esprit ne font en les spirituels. Il ne faut pas faire ce qu'elles diront ni leur attacher d'importance, qu'elles procèdent de bon ou de mauvais esprit. Mais il faut les découvrir à un confesseur mûr - ou à une personne discrète et sage - afin qu'il instruise l'âme et voie ce qu'il convient de faire en cela et, suivant ce conseil, il faut qu'elle se comporte alors avec résignation et négativement. Que si l'on ne rencontre une personne expérimentée, il vaut mieux n'en dire mot à personne, sans en faire cas: vu qu'on rencontrerait facilement des gens qui détruiraient plutôt l'âme qu'ils ne l'édifieraient. Car il n'est pas donné à tous de gouverner les âmes, puisque c'est une chose de très grande importance de manquer ou de bien faire en une affaire si grave.

 

  6     Prenez soigneusement garde que l'âme n'entreprenne jamais rien de soi-même et n'admette rien de ce que ces paroles lui diront sans beaucoup d'avis et de conseil d'autrui. Parce qu'il arrive en cette matière de subtiles et étranges tromperies; tellement, que j'estime pour moi que l'âme qui ne sera ennemie de telles choses ne pourra s'exempter de tromperies en beaucoup d'entre elles.

 

  7     Mais parce que nous avons expressément traité de ces tromperies et dangers aux chapitres dix-septième , dix-huitième , dix-neuvième  et vingtième  de ce livre, auxquels je renvoie, je ne m'y étendrai pas davantage. Je dis seulement que la doctrine principale c'est de n'en faire cas en rien.

 

 

 

Chapitre 31

 

 OÙ IL EST TRAITÉ DES PAROLES SUBSTANTIELLES QUI SE FONT INTÉRIEUREMENT À L'ESPRIT. - ET QUELLE DIFFÉRENCE IL Y A D'ELLES AUX FORMELLES, QUEL PROFIT ELLES CAUSENT ET LA RÉSIGNATION ET L'ÉGARD QUE L'ÂME Y DOIT AVOIR

 

 

  1     Nous avons dit que le troisième genre des paroles intérieures sont les substantielles, lesquelles, encore qu'elles soient aussi formelles - à cause qu'elles s'impriment très formellement dans l'âme - néanmoins sont différentes, en ce que la parole substantielle fait un effet vif et substantiel en l'âme, ce que ne fait pas celle qui est seulement formelle. De manière qu'encore qu'il soit vrai que toute parole substantielle est formelle, néanmoins toute parole formelle n'est pas pour cela substantielle, mais seulement celle qui (comme nous avons dit ci- dessus) imprime substantiellement en l'âme ce qu'elle signifie. Comme si Notre Seigneur disait formellement à l'âme: , aussitôt substantiellement elle serait bonne; ou s'il lui disait: , aussitôt elle aurait et sentirait en elle la substance de l'amour de Dieu; ou si, la voyant en crainte, il lui disait: , aussitôt elle sentirait une grande force et tranquillité. Parce que le dire de Dieu et sa parole, comme dit le Sage, sont remplis de pouvoir (Qo 8,4); de sorte qu'il fait substantiellement en l'âme ce qu'il lui dit. C'est ce que David voulait dire: Prenez garde, le Seigneur donnera à sa voix la voix de vertu (Ps 67,34). Et c'est ce qu'il fit envers Abraham, quand il lui dit: Chemine en ma présence et sois parfait, et aussitôt il fut parfait et marcha toujours en la vue de Dieu (Gn 17,1). Tel est le pouvoir de sa parole en l'Évangile, dont il guérissait les malades et ressuscitait les morts, etc., en parlant seulement. Et en cette manière il dit des paroles substantielles à quelques âmes; elles sont de telle importance et de telle valeur qu'elles sont l'âme vie et vertu et bien incomparable, attendu qu'une seule de ces paroles fait davantage que ce que l'âme a fait en toute sa vie.

 

  2     Touchant ces paroles, l'âme n'a rien à faire: ni à vouloir ni à ne vouloir, ni à rejeter ni à craindre. Elle n'a pas à faire ce qu'elles disent, parce que Dieu ne lui dit jamais ces paroles substantielles pour qu'elle les mette en oeuvre, mais pour les opérer en elle - ce qui est différent en les formelles et successives. Et je dis qu'elle n'a rien à vouloir ni à ne pas vouloir, parce que son vouloir n'est pas nécessaire pour que Dieu opère leur effet ni son non-vouloir ne suffit pour qu'elles ne fassent le dit effet mais qu'elle s'y tienne avec résignation et humilité. Elle n'a rien à rejeter, parce que leur effet demeure substantié dans l'âme et rempli de biens divins, et comme elle reçoit cet effet passivement, son action est superflue de toute manière. Elle ne doit craindre non plus aucune tromperie, vu que l'entendement ni le démon ne sauraient s'entremettre en cela; ni le démon n'arrivera à faire passivement aucun effet substantiel en l'âme, en sorte qu'il lui imprime l'effet et l'habitude de sa parole - si ce n'est qu'elle se serait donnée à lui par pacte volontaire et que, demeurant en elle comme seigneur, il lui imprimerait ces effets, non de bien, mais de malice. Parce que, comme cette âme lui serait déjà unie par malice volontaire, le démon lui pourrait facilement imprimer les effets de ses dires et paroles en malice. Car nous voyons par expérience qu'il agit avec beaucoup de force en maintes choses par suggestion, même sur de bonnes âmes, mettant beaucoup d'efficace en elles; que si elles étaient mauvaises, il les pourrait consommer en elles. Mais il ne peut imprimer des effets vraiment semblables à ceux dont nous avons parlé. Parce qu'il n'y a point de comparaison de ses paroles à celles de Dieu: toutes sont comme si elles n'étaient pas, leur étant comparées, et leur effet n'est rien au regard de celui que celles-là opèrent. C'est pourquoi Dieu dit en Jérémie: Que vaut la paille au prix du grain? Mes paroles ne sont-elles pas comme du feu, et comme le marteau qui brise la pierre? (Jr 23,28-29). Et ainsi ces paroles substantielles servent beaucoup pour l'union de l'âme avec Dieu; et d'autant plus elles sont intérieures, d'autant plus sont-elles substantielles et de plus grand profit. Heureuse l'âme à qui Dieu parlera de cette sorte! Parlez, Seigneur, car votre serviteur écoute (1S 3,10).

 

 

 

Chapitre 32

 

 OÙ IL EST TRAITÉ DES APPRÉHENSIONS QUE L'ENTENDEMENT REÇOIT DES SENTIMENTS INTÉRIEURS QUI SE FONT SURNATURELLEMENT EN L'ÂME. - DE LEUR CAUSE, ET COMMENT L'ÂME SE DOIT COMPORTER POUR N'EMPÊCHER LA VOIE DE L'UNION DIVINE EN ELLES

 

 

  1     Reste le quatrième et le dernier genre d'appréhensions intellectuelles, que nous disions pouvoir tomber en l'entendement de la part des sentiments spirituels qui se font souvent surnaturellement en l'âme du spirituel - lesquels nous avons mis parmi les appréhensions distinctes de l'entendement.

 

  2     Ces sentiments spirituels distincts peuvent être en deux manières.

     Les uns sont des sentiments en l'affection de la volonté.

     Les autres sont des sentiments en la substance de l'âme. Or, les uns et les autres peuvent être en plusieurs sortes.

     Ceux de la volonté, quand ils sont de Dieu, sont fort sublimes; mais ceux de la substance de l'âme sont extrêmement hauts, de grand bien et utiles. Ni l'âme ni celui qui la gouverne ne peuvent savoir ni entendre la cause d'où ils procèdent, ni quelles sont les bonnes oeuvres pour lesquelles Dieu lui fait ces faveurs; attendu qu'elles ne dépendent point d'oeuvres que l'âme fasse, ni de considérations qu'elle ait, encore que ces choses soient de bonnes dispositions pour cela. Dieu les donne à qui il lui plaît et pour ce qui lui plaît. Car il arrivera qu'une personne se sera exercée en maintes oeuvres, qui ne recevra point ces touches; et une autre, avec beaucoup moins, les aura toutefois, excellentes et en grande abondance. De sorte qu'il n'est pas besoin que l'âme soit actuellement employée et occupée en choses spirituelles (encore qu'il vaut beaucoup mieux l'être pour les avoir) pour que Dieu donne les attouchements d'où l'âme tire les dits sentiments; parce que le plus souvent elle en a la pensée bien éloignée. De ces attouchements, quelques-uns sont distincts et qui passent promptement; les autres ne sont pas si distincts et durent davantage.

 

  3     Ces sentiments, en tant qu'ils sont sentiments seulement, n'appartiennent point à l'entendement, mais à la volonté; de sorte que je ne traite pas expressément d'eux en ce lieu, réservant cela jusqu'à ce que nous parlions de la nuit et de la purification de la volonté en ses affections, ce qui sera dans le troisième livre qui s'ensuit.

     Mais parce que souvent, et le plus souvent, il redonde d'eux, en l'entendement, appréhension, notice et intelligence, pour cette seule fin il est convenable d'en faire ici mention. Partant, il faut savoir que de ces sentiments - tant ceux de la volonté que ceux qui sont en la substance de l'âme - qu'ils procèdent d'attouchements de Dieu soudains, ou d'attouchements de durée et successifs, souvent (comme je dis) il redonde en l'entendement une appréhension de notice ou intelligence. Ce qui a accoutumé d'être une très haute et très savoureuse perception de Dieu en l'entendement, laquelle on ne peut nommer, non plus que le sentiment d'où elle résulte. Et ces notices sont tantôt d'une manière, tantôt d'une autre; parfois plus relevées et plus claires; d'autres fois moins relevées et moins claires, selon que le sont aussi les attouchements que Dieu fait - qui causent les sentiments d'où elles procèdent - et selon leur propriété.

 

  4     Or, il n'est pas besoin d'employer ici beaucoup de paroles pour précaution, et pour acheminer l'entendement par ces notices en foi à l'union avec Dieu. Car, de même que les sentiments que nous avons dits se font passivement en l'âme, sans qu'elle fasse rien de sa part effectivement pour les recevoir, de même aussi leurs notices se reçoivent passivement dans l'entendement que les philosophes appellent passible - sans qu'il fasse rien comme de soi-même. D'où vient que, de peur d'y faillir et d'en empêcher le profit, il n'y doit aussi rien faire, mais seulement se comporter passivement à leur sujet, sans entremettre sa capacité naturelle. Car, comme nous avons dit qu'il arrive en les paroles successives, il troublerait et déferait très facilement par son activité ces notices délicates, qui sont une savoureuse intelligence surnaturelle où le naturel ne peut atteindre, et qu'il ne peut comprendre en agissant, mais en recevant.

     Et ainsi, on ne les doit rechercher ni avoir envie de les admettre, de peur que l'entendement n'en forme d'autres de soi et que le démon en ce temps n'entre avec d'autres diverses et fausses; ce qu'il peut faire fort facilement par le moyen les dits sentiments ou ceux qu'il peut de lui-même mettre en l'âme qui se donne à ces notices. Que l'âme se tienne résignée, humble et se comporte passivement en elles. Car puisqu'elle les reçoit passivement de Dieu, il les lui communiquera aussi quand il lui plaira, la voyant humble et désappropriée. Et, de cette manière, elle n'empêchera pas en soi le profit que font ces notices pour l'union divine, lequel profit est grand, parce que tous ces attouchements sont attouchements d'union, laquelle se fait passivement en l'âme.

 

  5     Ce qui a été dit, touchant cela, suffit: parce que, quelque chose qui arrive à l'âme touchant l'entendement, on trouvera la précaution et la doctrine pour cela en les divisions susdites. Et, encore que cette chose semble différente et qu'elle ne soit comprise en pas une d'elles, il n'y a aucune intelligence qui ne se puisse réduire à l'une d'elles, d'où l'on puisse tirer la doctrine pour elle.

 

 

 Fin du second livre

 

 (II Montée du Carmel 1)

 

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