Montée

du mont Carmel

et de la nuit obscure

(troisième livre)

 

 

 Chapitre 1

 

 1. Après avoir instruit la première puissance de l'âme, qui est l'entendement, pour toutes ses préhensions en la première vertu théologale, qui est la foi, afin que selon cette puissance, l'âme puisse s'unir à Dieu par le moyen de la pureté de foi, il reste maintenant à en faire autant pour les deux autres puissances de l'âme qui sont la mémoire et la volonté, les purifiant aussi concernant leurs préhensions, afin que, selon ces deux puissances, l'âme vienne à s'unir avec

 

 Dieu en parfaite espérance et charité. Ce que nous ferons brièvement en ce troisième livre, parce que ayant conclu ce qui concerne l'entendement, qui est à sa manière le réceptacle de tous les autres objets (en quoi nous avons fait beaucoup de chemin pour les autres puissances), il n'est pas nécessaire de nous étendre beaucoup au sujet de ces puissances ; parce que si le spirituel instruit bien l'entendement en foi selon la doctrine qui a été donnée, il est impossible qu'il n'instruise aussi en passant les deux autres puissances dans les deux autres vertus, puisque les opérations des unes dépendent des autres.

 

 2. Mais parce que, pour suivre la méthode commencée et pour mieux entendre le tout, il est nécessaire de parler en la matière propre et déterminée, nous aurons à traiter ici des préhensions de chaque puissance, et premièrement de celles de la mémoire, en faisant ici la distinction qui suffit à notre propos et que nous pourrons tirer de la distinction de ses objets qui sont trois : naturels, imaginaires et spirituels, selon lesquels les notions de la mémoire sont aussi de trois manières : naturelles et surnaturelles et imaginaires spirituelles.

 

 3. Nous en traiterons ici moyennant la faveur divine, commençant par les connaissances naturelles qui sont les objets les plus extérieurs ; puis on traitera des affections de la volonté, qui concluront ce Livre Troisième de la Nuit active spirituelle.

 

 

 Chapitre 2  DANS LEQUEL ON TRAITE DES PRÉHENSIONS NATURELLES DE LA MÉMOIRE ET L'ON DIT COMME IL FAUT L'EN VIDER POUR QUE L'ÂME PUISSE S'UNIR À DIEU SELON CETTE PUISSANCE

 

 

 

 1. Il est nécessaire que le lecteur, en chacun de ces livres, prenne garde du propos dont nous parlons, autrement, il pourrait former plusieurs doutes sur ce qu'il lirait, comme il pourra en avoir de ce que nous avons dit de l'entendement et de ce que nous dirons de la mémoire et de la volonté ; car voyant comme nous anéantissons les puissances en leurs opérations, il pensera peut-être que nous détruisons le chemin de l'exercice spirituel plutôt que nous ne l'édifiions ; ce qui serait vrai si nous ne voulions instruire ici que les débutants qui doivent se disposer par ces préhensions discursives et appréhensibles.

 

 2. Mais parce que nous donnons ici une doctrine pour passer plus avant, en contemplation à l'union de Dieu - pour cela tous ces moyens et exercices sensitifs des puissances doivent demeurer en arrière et en silence, afin que Dieu opère par soi l'union divine en l'âme -, il convient de suivre cette manière, débarrassant et vidant et faisant que les puissances renoncent à leur juridiction naturelle et à leurs opérations, afin de permettre qu'elles soient infuses et illustrées du surnaturel ; car leur capacité ne peut atteindre à une si haute affaire, mais au contraire elle peut en détourner, si on ne la perd de vue.

 

 3. Et ainsi, étant vrai, comme il l'est, que l'âme doit plutôt connaître Dieu par ce qu'il n'est pas que par ce qu'il est, par nécessité elle doit aller à Lui en niant et en n'admettant pas, jusqu'au dernier effort possible, ses préhensions tant naturelles que surnaturelles. C'est pourquoi nous en userons ainsi maintenant en la mémoire, la tirant hors de ses limites et de son cours naturel, et l'élevant par-dessus elle-même, c'est-à-dire par-dessus toute connaissance distincte et possession préhensible, en la souveraine espérance de Dieu incompréhensible.

 

 4. Commençant donc par les connaissances naturelles, je dis que les notions naturelles en la mémoire sont toutes celles qu'elle peut former des objets des cinq sens corporels, qui sont : ouïr, voir, sentir, goûter et toucher, et toutes celles que de cette façon elle pourra fabriquer et former. Et de toutes ces notions et formes, elle doit se dénuer et vider, et tâcher d'en perdre la préhension imaginaire, de sorte qu'elles ne laissent aucune connaissance imprimée en elle, ni trace d'aucune chose, mais qu'elle demeure chauve et rase comme si rien de cela n'était passé par elle, étant dans l'oubli et suspension de tout. Et il ne peut moins se faire que la mémoire s'anéantisse touchant toutes les formes, si elle veut s'unir avec Dieu. Car cela ne peut être si elle ne se désunit entièrement de toutes les formes qui ne sont pas Dieu, puisque Dieu ne tombe point sous forme ni aucune connaissance distincte, comme nous l'avons dit en la nuit de l'entendement; et puisque personne ne peut servir deux maîtres (MT 6,24), comme dit Christ, la mémoire ne peut être conjointement unie en Dieu et aux formes et notions distinctes, et comme Dieu n'a forme ni image qui puisse être comprise par la mémoire, de là vient que quand l'âme est unie avec Dieu (comme il se voit tous les jours par expérience), elle demeure sans forme et sans figure, l'imagination perdue et la mémoire plongée dans un souverain bien, en grand oubli, sans se souvenir de rien, car cette union divine lui vide la fantaisie, la nettoie de toutes les formes et notions, et l'élève au surnaturel.

 

 5. Et ainsi c'est une chose notable ce qui se passe parfois ici ; parce que parfois, quand Dieu fait ces touches d'union dans la mémoire, subitement il se produit dans le cerveau (qui est le lieu où elle a son siège) un chavirement si sensible qu'il semble que toute la tête s'évanouisse et que le jugement et le sens se perdent; et ceci tantôt plus, tantôt moins, selon que la touche est plus ou moins forte ; et alors, à cause de cette union, la mémoire se vide et se purifie (comme je dis) de toutes les notions, et elle demeure dans un oubli parfois si grand qu'elle a besoin de beaucoup d'effort et de travail pour se souvenir de quelque chose.

 

 6. Cet oubli de la mémoire et suspension de l'imagination sont parfois de telle sorte (à cause de l'union de la mémoire avec Dieu) qu'il se passe un long temps sans le sentir, ni savoir ce qui s'est fait pendant ce temps-là; et comme alors l'imagination est suspendue, même si alors on lui fait des choses douloureuses, elle ne les sent pas, car sans imagination il n'y a pas de sentiment, ni par pensée puisqu'il n'y en a pas. Et afin que Dieu vienne faire ces touches d'union, il convient à l'âme de séparer la mémoire de toutes les notions préhensibles. Et ces suspensions, il faut noter qu'elles ne sont plus ainsi chez les parfaits, car il y a déjà en eux une parfaite union (elles sont du commencement de l'union).

 

 7. Quelqu'un dira peut-être que cela semble bon, mais que de là s'ensuit la destruction de l'usage naturel et du cours des puissances, et que l'homme demeure oublieux comme une bête, et encore pis, sans discourir ni se souvenir des nécessités ni des opérations naturelles, et que Dieu ne détruit pas la nature, mais la perfectionne, et de là nécessairement s'ensuit sa destruction, puisqu'elle oublie ce qui est moral et raisonnable pour le pratiquer, et le naturel pour l'exercer, puisqu'elle ne peut se souvenir aucunement de cela, vu qu'elle se prive des notions et des formes qui sont le moyen de la réminiscence.

 

 8. À quoi je réponds qu'il en est ainsi, plus la mémoire s'unit avec Dieu, plus elle perd les notions distinctes, jusqu'à les perdre totalement, ce qui est lorsque l'âme arrive en perfection à l'état d'union; et ainsi, au commencement, lorsque cela se fait, l'âme ne peut s'empêcher d'avoir un grand oubli de toutes les choses (puisqu'elle raie les formes et les notions), et ainsi elle fait maintes fautes touchant l'usage et les relations extérieures, ne se souvenant de boire ni de manger, ni si elle a fait, ni si elle a vu ou non, si on a dit ou si on n'a pas dit, et ceci parce que la mémoire est absorbée en Dieu. Mais lorsqu'elle est déjà parvenue à l'habitude d'union, qui est un bien souverain, elle n'a plus des oublis de cette façon en ce qui est de la raison morale et naturelle ; au contraire, dans les opérations convenables et nécessaires, elle est bien plus parfaite, encore qu'elle ne les opère plus par le moyen des formes et notions de la mémoire, parce que, en ayant l'habitude d'union - qui est déjà un état surnaturel -, la mémoire et aussi les autres puissances défaillent en leurs opérations naturelles, et passent de leur domaine naturel à celui de Dieu, qui est surnaturel ; et ainsi, la mémoire étant transformée en Dieu, il ne peut s'y imprimer de formes ni de connaissances des choses. C'est pourquoi les opérations de la mémoire et des autres puissances, en cet état, sont toutes divines, parce que Dieu possédant désormais les puissances comme seigneur absolu, par leur transformation en lui, c'est Lui-même qui les meut et leur commande divinement selon son divin esprit et selon sa volonté; et alors, c'est de manière que les opérations ne sont pas distinctes, mais que celles que l'âme opère sont de Dieu et sont des opérations divines, car comme dit saint Paul, celui qui s'unit avec Dieu se fait un esprit avec Lui (1CO 6,11), de telle sorte que les opérations de l'âme unie sont de l'Esprit divin et sont divines.

 

 9. D'où vient que les oeuvres de ces âmes sont celles qui conviennent et sont raisonnables, et non celles qui ne conviennent pas ; parce que l'esprit de Dieu leur fait savoir ce qu'elles doivent savoir, et ignorer ce qu'il faut ignorer, et se souvenir de ce dont elles doivent se souvenir, sans formes ou avec formes, et oublier ce qui est à oublier, et leur fait aimer ce qu'elles doivent aimer, et ne pas aimer ce qui n'est pas en Dieu. Et ainsi tous les premiers mouvements des puissances de ces âmes sont divins ; et il n'y a pas à s'étonner que les mouvements et opérations de ces puissances soient divins, puisqu'elles sont transformées en un être divin.

 

 10. De ces opérations j'apporterai quelques exemples. Le premier sera qu'une personne demande à une autre qui est en cet état qu'elle la recommande à Dieu. Cette personne ne se souviendra de le faire par aucune forme ni connaissance qui lui demeure en la mémoire de cette personne, et s'il est convenable de la recommander à Dieu - ce qui sera quand Dieu voudra recevoir la prière faite pour cette personne - Il lui mouvra la volonté, lui donnant envie de le faire; et si Dieu ne veut pas cette prière, encore qu'elle s'efforce à prier pour cette personne, elle ne le pourra ni n'en aura point le désir, et parfois Dieu le lui donnera afin qu'elle prie pour d'autres qu'elle n'a jamais connus ni entendus, et c'est parce que Dieu seul meut les puissances de ces âmes pour ces oeuvres qui sont convenables selon sa volonté et son ordonnance divine, et elles ne peuvent se mouvoir à d'autres ; et ainsi les oeuvres et les prières de ces âmes ont toujours leur effet. Telles étaient celles de la très glorieuse Vierge Notre Dame, qui étant dès le commencement élevée à ce haut état, n'eut jamais en son âme de forme imprimée d'aucune créature, ni jamais ne se mut par elle, mais toujours sa motion fut par l'Esprit Saint.

 

 11. Autre exemple: On doit en tel temps vaquer à une certaine affaire nécessaire. On ne s'en souviendra par aucune forme, mais seulement, sans savoir comment, sera donné en l'âme quand et comment il convient d'y travailler, sans qu'il y ait un défaut.

 

 12. Et non seulement en ces choses l'Esprit Saint leur donne lumière, mais encore en beaucoup qui adviennent et qui adviendront et dans de nombreux cas, bien qu'ils soient absents, et bien que parfois ce soit par le moyen de formes intellectuelles, souvent c'est sans formes préhensibles, ne sachant pas eux-mêmes comment ils le savent. Mais cela leur vient de la part de la Sagesse divine, car, comme ces âmes s'exercent à ne savoir et à ne saisir rien avec les puissances, elles viennent généralement (comme nous avons dit dans le Mont76) à savoir tout, selon ce que dit le Sage : L'artisan de tout, qui est la Sagesse, m'a tout enseigné (SG 1,21).

 

 

 

 76  (1M 13,10) et dessin du Mont de Perfection, p. 204-205.

 

 

 

 13. Tu diras peut-être que l'âme ne pourra si bien vider et priver la mémoire de toutes les formes et fantaisies, qu'elle puisse parvenir à un si haut état, car il y a deux difficultés qui sont par-dessus les forces et l'habileté humaines, qui sont: rejeter le naturel avec l'habileté naturelle, ce qui ne peut être, et atteindre et s'unir au surnaturel, ce qui est beaucoup plus difficile et, pour dire la vérité, avec la seule habileté naturelle, cela est impossible77. Je dis qu'il est vrai que Dieu doit la mettre en cet état surnaturel, mais aussi qu'elle doit s'y disposer autant qu'il est en elle, ce qu'elle peut faire naturellement, surtout avec l'aide que Dieu lui donne. Et ainsi à mesure qu'elle entre pour sa part en cette négation et vide de formes, Dieu la met en la possession de l'union. Et Dieu opère cela passivement en elle, comme nous le dirons, Dieu aidant, en la Nuit passive de l'âme, et ainsi, quand il lui plaira, à la mesure de sa disposition, il achèvera de lui donner l'habitude de la divine union parfaite.

 

  77 La Montée montre comment l'entendement doit se détacher de ses préhensions, puis la volonté se libérer de ses passions ou affections. Mais la mémoire est bien plus incapable de se libérer elle-même : son jeu échappe en grande partie à la volonté, son effort se borne à éviter de s'encombrer des nouvelles perceptions. Seul Dieu peut la libérer des souvenirs qui l'asservissent. Et nous voici au coeur de la Nuit active qu'est la Montée, dans la passivité de la Nuit obscure qui souligne l'action divine.

 

 

 

 14. Or, les divins effets que l'union parfaite produit en l'âme du côté soit de l'entendement, soit de la mémoire, soit de la volonté, nous ne les disons point en cette nuit et purification active, parce qu'avec celle-ci seulement l'union divine ne s'achève pas ; mais nous les dirons en la nuit passive, moyennant

 

 laquelle se fait la jonction de l'âme avec Dieu. Et ainsi je dirai seulement ici le moyen nécessaire pour que la mémoire se mette activement, autant qu'elle le peut, en cette nuit et purification ; et c'est qu'ordinairement le spirituel prenne cette précaution: en toutes les choses qu'il ouïra, verra, sentira, goûtera ou touchera, de n'en faire de particulière archive ni réserve en la mémoire, mais qu'il les laisse aussitôt oublier, et qu'il s'y applique avec l'efficacité (si c'est nécessaire) que d'autres mettent à se souvenir; de manière qu'il ne lui en reste en la mémoire aucune connaissance ni figure, comme si elles n'existaient pas au monde, laissant la mémoire libre et débarrassée, ne l'attachant à aucune considération d'en haut ni d'en bas, comme s'il n'avait point cette puissance de la mémoire, la laissant librement se perdre en oubli, comme chose qui embarrasse. Car tout le naturel, si on veut s'en servir dans le surnaturel, gêne plutôt qu'il ne sert.

 

 15. Et s'il survient ici les doutes et les objections émises ci-dessus pour l'entendement, à savoir: que l'on ne fait rien, et que l'on perd son temps, et que l'on se prive des biens spirituels que l'âme peut recevoir par la voie de la mémoire, nous avons alors déjà répondu à tout et le ferons plus tard en la Nuit passive. Et pour cette raison il n'y a pas lieu de nous attarder. Il convient seulement d'avertir ici qu'encore que pour un temps on ne sente pas le profit de cette suspension de notions et de formes, le spirituel ne doit point s'inquiéter de cela, car Dieu ne manquera pas de venir en son temps, et pour un si grand bien, il convient de beaucoup endurer et souffrir avec patience et espoir.

 

 16. Et quoiqu'il soit vrai qu'à peine se trouvera une âme qui soit mue de Dieu en toutes choses et en tous temps, ayant une union si continuelle que, sans le moyen d'aucune forme, ses puissances soient toujours mues divinement, il n'en est pas moins vrai qu'il y en a qui sont très ordinairement mues de Dieu en leurs opérations, et ce ne sont pas elles qui se meuvent, selon le mot de saint Paul, que les enfants de Dieu qui sont ceux-là, transformés et unis en Dieu, sont mus de l'Esprit de Dieu (RM 8,14), c'est-à-dire à des oeuvres divines en leurs puissances. Et ce n'est pas merveille que les opérations soient divines, puisque l'union de l'âme est divine.

 

 

 Chapitre 3  DANS LEQUEL ON INDIQUE TROIS SORTES DE DOMMAGES QUE L'ÂME REÇOIT EN NE S'OBSCURCISSANT PAS À L'ÉGARD DES NOTIONS ET DES DISCOURS DE LA MÉMOIRE. -ON DIT ICI LA PREMIÈRE

 

 

 

 1. À trois inconvénients et dommages est sujet le spirituel s'il veut encore user des notions et discours naturels de la mémoire pour aller à Dieu ou pour autre chose: deux sont positifs et l'autre privatif. Le premier vient des choses du monde ; le deuxième, du démon ; le troisième, privatif, est l'empêchement et l'entrave qu'elles font et causent pour l'union divine.

 

 2. Le premier qui est à cause du monde, est d'être sujet à de nombreuses sortes de dommages par le moyen des notions et discours, comme faussetés, imperfections, appétits, jugements, pertes de temps et beaucoup d'autres choses qui engendrent maintes impuretés en l'âme. Et que nécessairement on doive tomber en maintes faussetés, en acceptant les notions et les discours, c'est évident; car souvent le vrai semblera faux et le certain douteux, et inversement, puisqu'à peine pouvons-nous connaître une vérité en sa racine; de tout on se libère si la mémoire s'obscurcit en tout discours et connaissance.

 

 3. La mémoire trouve des imperfections à chaque pas si elle s'attarde à ce qu'elle a ouï, vu, senti, touché et goûté, etc. ; en quoi il doit lui demeurer quelque affection, tantôt de douleur, tantôt de crainte, tantôt de haine ou d'espoir vain, ou de vaine joie ou de vaine gloire, etc. ; et toutes sont au moins autant d'imperfections et parfois de bons péchés véniels, etc., et elles communiquent très subtilement en l'âme une grande impureté, même si les discours et notions concernent Dieu. Et aussi l'on voit clairement que cela lui engendre des appétits puisqu'ils naissent naturellement desdites notions et discours, et que seulement vouloir avoir la connaissance et le discours est de l'appétit. Il paraît manifestement qu'elle aura aussi maintes touches de jugements, vu qu'on ne peut s'empêcher de trébucher avec la mémoire dans les maux et les biens d'autrui, où parfois le mal semble bien et le bien mal ; de tous ces dommages je ne crois pas qu'on puisse bien se délivrer, si ce n'est en aveuglant et obscurcissant la mémoire au regard de toutes les choses.

 

 4. Et si tu me dis que l'homme pourra bien vaincre toutes ces choses quand elles lui viendront, je dis qu'il est purement impossible qu'il puisse les surmonter entièrement, s'il fait cas des connaissances, parce qu'en elles mille imperfections et impertinences se glissent, et quelques-unes si subtiles et si délicates que, sans qu'elle s'en aperçoive, elles attachent à l'âme quelque chose du leur (comme fait la poix à qui la manie) et qu'il est mieux de surmonter tout en une seule fois, la mémoire se niant en tout. Tu diras encore que l'âme se prive de maintes bonnes pensées et considérations sur Dieu qui lui servent grandement pour que Dieu lui accorde des faveurs. Je réponds que, pour cela, lui profite davantage la pureté de l'âme qui consiste en ce qu'aucune affection de créature, ni de choses temporelles, ni de regard intentionnel à cela, ne s'attache à elle, à quoi, à mon avis il ne s'en attachera que trop, à cause de l'imperfection que les puissances ont de soi en leurs opérations ; c'est pourquoi il vaut mieux apprendre à mettre les puissances en silence et les accoutumer à se taire, afin que Dieu parle. Car, comme nous avons dit, pour arriver à cet état il faut perdre de vue les opérations naturelles, ce qui se fait, au dire du prophète, quand l'âme, suivant ses puissances, vient en solitude et que Dieu parle à son coeur (OS 2,14).

 

 5. Et si toutefois tu répliques que l'âme n'aura aucun bien si la mémoire ne considère et ne discourt sur Dieu, et que bien des distractions et lâchetés se glisseront en elle, je réponds qu'il est impossible que, si la mémoire se retire conjointement des choses de là-bas et d'ici-bas, aucun mal, ni distraction, ni autre chose déplacée, ni vice (choses qui entrent toujours par la divagation de la mémoire) puissent prendre place en elle puisqu'il n'y a point par où ni d'où ces maux puissent entrer. Cela pourrait bien arriver si ayant fermé la porte aux considérations et discours des choses d'en haut, nous l'ouvrions à celles d'en bas, mais ici nous la fermons à tout ce par où cela peut venir, faisant en sorte que la mémoire se taise et soit muette et que seulement l'ouïe de l'esprit soit en silence, tendue vers Dieu, disant avec le prophète : Parle, Seigneur, car ton serviteur écoute (1R 3,10). L'Époux dans les Cantiques dit que son Épouse devait être ainsi, en disant: Ma soeur est un jardin fermé, une fontaine scellée, à savoir: à toutes les choses qui peuvent entrer en elle.

 

 6. Que l'on demeure donc clos, sans souci, ni peine, car Celui qui entra corporellement parmi ses disciples, les portes étant fermées, et qui leur donna la paix sans qu'ils sachent ni pensent que cela pouvait être, ni comment cela pouvait être, entrera spirituellement dans l'âme sans qu'elle sache la manière, et sans qu'elle y coopère, tenant les portes des puissances, mémoire, entendement et volonté, fermées à toutes les préhensions, et il les remplira de paix, faisant couler sur elle, (comme dit le prophète) comme un fleuve de paix, avec lequel il lui ôtera toutes les peurs, soupçons, troubles et ténèbres qui lui faisaient craindre qu'elle ne soit perdue ou n'aille à sa perte (IS 48,18). Qu'elle ne perde pas le soin de prier et qu'elle attende en nudité et vide, car son bien ne tardera pas.

 

 

 Chapitre 4  QUI TRAITE DU DEUXIÈME DOMMAGE QUI PEUT VENIR À L'ÂME DE LA PART DU DÉMON PAR VOIE DES PRÉHENSIONS NATURELLES DE LA MÉMOIRE

 

 

 

 1. Le deuxième dommage positif qui peut venir à l'âme par le moyen des notions de la mémoire est de la part du démon qui par ce moyen a bien du pouvoir en l'âme, car il peut ajouter des formes, notions et discours et, par eux, affecter l'âme à l'orgueil, à l'avarice, à la colère, à l'envie, etc., et y mettre une haine injuste, un amour vain, et tromper en maintes façons ; en outre il a coutume de laisser des traces et de les fixer dans la fantaisie de telle sorte que les fausses paraissent vraies et les vraies fausses ; et finalement, toutes les plus grandes tromperies du démon et les plus grands maux qu'il fait à l'âme entrent par les notions et les discours de la mémoire; en s'obscurcissant en tout cela et s'anéantissant en oubli, elle ferme totalement la porte à ce dommage du démon et se délivre de toutes ces choses, ce qui est un grand bien. Le démon, en effet, ne peut rien en l'âme que par le moyen des opérations de ses puissances, notamment par le moyen des notions, car d'elles dépendent presque toutes les opérations des autres puissances ; de telle sorte que si la mémoire s'anéantit en elles, le démon n'y a aucun pouvoir, vu qu'il ne trouve point par où saisir, et ne trouvant rien il ne peut rien.

 

 2. Je voudrais que les spirituels voient bien une fois tous les dommages que les démons font en les âmes par la mémoire, quand elles veulent beaucoup s'en servir, combien de tristesses, d'afflictions ou de mauvaises joies vaines ils leur font avoir, dans les choses qu'elles pensent en Dieu, comme dans les choses du monde, et combien d'impuretés ils leur laissent enracinées dans l'esprit, les divertissant aussi grandement du souverain recueillement qui consiste à mettre toute l'âme, selon ses puissances, dans le seul bien incompréhensible et à l'ôter de toutes les choses préhensibles parce qu'elles ne sont pas le bien incompréhensible. Ce qui, encore qu'un si grand bien comme celui de se mettre tout en Dieu ne procédât de ce vide, seulement parce qu'il est cause qu'on se délivre de maintes peines, afflictions et tristesses, outre les imperfections et les péchés dont on se garantit, est un grand bien.

 

 

 Chapitre 5  DU TROISIÈME DOMMAGE QUI VIENT À L'ÂME PAR LES NOTIONS DISTINCTES NATURELLES DE LA MÉMOIRE

 

 

 

 1. Le troisième dommage que reçoit l'âme par la voie des préhensions naturelles de la mémoire est privatif, parce qu'elles peuvent lui empêcher le bien moral et la priver du spirituel. Et pour dire premièrement comment ces préhensions empêchent le bien moral à l'âme, il faut savoir que le bien moral consiste à brider les passions et à réfréner les appétits déréglés, d'où s'ensuit en l'âme tranquillité, paix et repos, et les vertus morales, ce qui constitue le bien moral. L'âme ne peut tenir cette bride ou ce frein comme il faut, si elle n'oublie et n'éloigne pas de soi les choses d'où naissent les affections78; et jamais il ne vient de troubles à l'âme sinon des préhensions de la mémoire, car toutes choses étant mises en oubli, il n'y a rien qui trouble la paix, ni qui meuve les appétits, puisque, comme l'on dit, ce que l'oeil ne voit pas, le coeur ne le désire pas.

 

 

 

 78 Affection: au sens de ce que l'âme subit passivement.

 

 

 

 2. Et de cela, à chaque instant, nous en avons l'expérience, parce que nous voyons qu'à chaque fois que l'âme pense à quelque chose, elle en est remuée et altérée, plus ou moins, selon sa préhension: si celle-ci est pesante et fâcheuse, elle en tire de la tristesse ou de l'hostilité, etc. ; si agréable, elle en tire du désir et de la joie. Et après, par force, il faut sortir du trouble avec le changement de cette préhension, et ainsi tantôt elle est joyeuse, tantôt triste, tantôt elle hait, tantôt elle aime, et elle ne peut persévérer toujours en un même état (ce qui est l'effet de la tranquillité morale), si ce n'est quand elle tâche d'oublier toute chose. Il est donc clair que les notions empêchent beaucoup en l'âme le bien des vertus morales.

 

 3. Et que la mémoire embarrassée empêche le bien spirituel, il est aussi facile de le prouver par ce qui a été dit, parce que l'âme troublée qui n'a aucun fondement moral, comme telle, est incapable du spirituel qui ne s'imprime qu'en l'âme modérée et pacifiée. En outre, si l'âme retient et fait cas des préhensions de la mémoire, comme elle ne peut être attentive qu'à une chose, si elle s'emploie en les préhensibles, comme sont les notions de la mémoire, il n'est pas possible qu'elle soit libre pour l'incompréhensible qui est Dieu; puisque, comme nous l'avons souvent dit, afin que l'âme aille à Dieu, elle doit plutôt aller en ne comprenant pas qu'en comprenant; il lui faut changer ce qui est muable et compréhensible pour l'immuable et l'incompréhensible.

 

 

 Chapitre 6  DES PROFITS QUI VIENNENT À L'ÂME DE L'OUBLI ET DU VIDE DE TOUTES LES PENSÉES ET NOTIONS QU'ELLE PEUT NATURELLEMENT AVOIR CONCERNANT LA MÉMOIRE

 

 

 

 1. Des dommages que nous avons dits arriver à l'âme par les préhensions de la mémoire, nous pouvons aussi déduire les profits qui leur sont contraires et qu'elle reçoit de leur oubli et de leur absence ; puisque, suivant le dire des Naturalistes79, la même doctrine qui sert à un contraire sert aussi à l'autre. Parce que, premièrement, elle jouit de la tranquillité et du repos d'esprit (car elle est exempte du trouble et de l'agitation qui procèdent des pensées et des notions de la mémoire) et, par conséquent, elle jouit de la pureté de la conscience et de l'âme, qui est un plus grand bien ; en cela elle a une grande disposition pour la sagesse humaine et divine et pour les vertus.

 

 

 

 79 Les philosophes qui étudient la nature.

 

 

 

 2. Deuxièmement, elle se délivre de nombreuses suggestions, tentations et impulsions du démon qu'il glisse dans l'âme par le moyen des pensées et des notions, ce qui fait tomber en maintes impuretés et péchés, selon ce que dit David : Ils ont pensé, dit-il, et ils ont proféré l'iniquité (PS 12,8) ; et ainsi, les pensées, comme moyen, étant supprimées, le démon n'a plus de quoi attaquer naturellement l'esprit.

 

 3. Troisièmement, l'âme par cet oubli et suspension de toutes les choses, est disposée pour être mue de l'Esprit Saint et enseignée par Lui, qui (comme dit le Sage) s'éloigne des pensées qui sont contraires à la raison (SG 1,5). Mais, encore que l'homme ne reçût autre profit que d'être garanti des peines et des troubles dont il se délivre par cet oubli et vide de la mémoire, ce serait un grand gain et bien pour lui; vu que les peines et les troubles qui naissent en l'âme des choses et des événements contraires, n'apportent aucun bien aux événements mêmes et aux choses, au contraire ils préjudicient d'ordinaire, non seulement à eux, mais encore à l'âme elle-même ; pour cela dit David, tout homme se trouble en vain (PS 38,1), car il est évident que c'est toujours une chose vaine que de se troubler, vu que cela n'apporte jamais aucun profit, et ainsi, quand même tout périt, tout s'abîme, tout vient au rebours et à revers, c'est une chose vaine que de se troubler, puisqu'on apporte par là plus de dommage que de remède. Mais supporter tout d'une égalité paisible et tranquille, cela n'apporte pas seulement à l'âme de nombreux biens, mais encore en ces mêmes adversités elle en peut mieux juger et y mettre un remède convenable.

 

 4. D'où vient que Salomon, connaissant le dommage et le profit de cela dit: J'ai connu qu'il n'y a rien de meilleur que de se réjouir et bien faire durant sa vie (Eccl 3,12); donnant à entendre que dans les accidents les plus sinistres, nous devons plutôt nous réjouir que nous troubler, de peur de perdre le plus grand bien, qui est la tranquillité d'esprit et la paix en toutes les prospérités et adversités, les recevant toutes également; et l'homme ne la perdrait jamais, si non seulement il oubliait les notions et quittait les pensées, mais aussi s'il se retenait d'écouter, de voir et de converser tant qu'il lui serait possible (puisque notre être est si caduc et si glissant qu'encore qu'il soit bien exercé, à peine se pourra-t-il faire qu'il n'achoppe avec la mémoire en des choses qui troublent et altèrent l'esprit qui était en paix et tranquillité) en ne se souvenant de rien. C'est pourquoi Jérémie dit: je me souviendrai avec la mémoire et mon âme se desséchera de douleur en moi (LM 3,20).

 

 

 Chapitre 7  DANS LEQUEL IL EST TRAITÉ DU SECOND GENRE DE PRÉHENSIONS DE LA MÉMOIRE, QUI SONT LES IMAGINAIRES ET NOTIONS SURNATURELLES

 

 

 

 1. Bien qu'au premier genre de préhensions naturelles nous ayons aussi donné instruction pour les imaginaires qui sont naturelles, il fallait néanmoins faire cette division à cause des autres formes et notions que la mémoire garde en soi qui sont de choses surnaturelles, comme de visions, révélations, locutions et sentiments par voie surnaturelle ; quand ces choses ont une fois passé par l'âme, il en reste une image, forme et figure, ou notion imprimée, soit dans l'âme, soit dans la mémoire ou la fantaisie, parfois fort vive et fort efficace. Concernant cela, il faut encore donner quelque avis, afin que la mémoire ne s'embrouille pas avec ces préhensions et qu'elles ne lui empêchent pas l'union avec Dieu en pure et entière espérance.

 

 2. Et je dis que l'âme pour obtenir ce bien, ne doit jamais faire de réflexion sur les choses claires et distinctes qui sont passées par elle par voie surnaturelle, pour conserver en soi les formes, figures et notions de ces choses, car il faut toujours présupposer que plus l'âme retient quelque préhension naturelle ou surnaturelle distincte et claire, moins elle a en soi de disposition et de capacité pour entrer dans l'abîme de la foi, où tout le reste se perd ; parce que (comme nous avons dit) aucunes formes ni notices surnaturelles qui peuvent tomber dans la mémoire ne sont Dieu, et de tout ce qui n'est pas Dieu l'âme doit se vider pour aller à Dieu ; il faut donc aussi que la mémoire se défasse de toutes ses formes et notions pour s'unir avec Dieu en espérance, car toute possession est contraire à l'espérance, qui, comme dit saint Paul, est de ce que l'on ne possède pas (HE 11,1). D'où vient que plus la mémoire se dépossède, plus elle a d'espérance, et plus elle a d'espérance, plus elle a d'union de Dieu, parce qu'à l'égard de Dieu, plus l'âme espère, plus elle obtient, et alors elle espère le plus quand elle se dépossède le plus, et quand elle sera parfaitement dépossédée, elle demeurera parfaitement avec la possession de Dieu, en union divine. Mais il y en a beaucoup qui ne veulent pas se priver de la douceur et de la saveur de la mémoire dans les notions et, pour cela, ne parviennent pas à la souveraine possession et tout entière douceur, car celui qui ne renonce pas à tout ce qu'il possède ne peut être son disciple (LC 14,33)80.

 

 

 

 80 Dans ce § est déjà nettement marqué le lien entre la mémoire et l'espérance. Ce n'est pas la temporalité comme le disent ceux qui confondent l'espoir-passion et l'espérance théologale. Ce lien est pour la possession de Dieu, la dépossession de ce qui n'est pas Dieu. Dans ce même § on retrouve l'expression clair et distinct qui sera chère à Descartes.

 

 

 Chapitre 8  DES DOMMAGES QUE LES NOTIONS DES CHOSES SURNATURELLES PEUVENT FAIRE À L'ÂME SI ELLE Y FAIT RÉFLEXION. - ON DIT COMBIEN IL Y EN A

 

 

 

 1. À cinq sortes de dommages s'aventure le spirituel s'il s'applique et fait réflexion sur ces notions et formes qui s'impriment en lui des choses qui passent en son âme par voie surnaturelle.

 

 2. Le premier est qu'il se trompe souvent prenant l'un pour l'autre. Le deuxième, c'est qu'il est près et en occasion de tomber en quelque présomption ou vanité. Le troisième est que le démon a grand pouvoir de le tromper par le moyen de ces préhensions. Le quatrième est que cela empêche l'union en espérance avec Dieu. Le cinquième est que, la plupart du temps, il juge bassement de Dieu.

 

 3. Quant au premier genre, il est évident que si le spirituel retient lesdites notions et formes et fait réflexion sur elles, il s'abusera souvent en son jugement, car comme personne ne peut entièrement savoir les choses qui passent naturellement par son imagination, ni en avoir un parfait et certain jugement, il en aura encore bien moins touchant les choses surnaturelles qui excèdent notre capacité et qui arrivent rarement. D'où vient qu'il pensera souvent que ce sont choses de Dieu et elles ne seront que de sa fantaisie, et souvent que ce qui est de Dieu est du démon, et que ce qui est du démon est de Dieu ; et très souvent lui demeureront imprimées les formes et notions des biens et des maux d'autrui, ou des siens propres, et d'autres figures qui lui ont été représentées, qu'il tiendra pour très certaines et très véritables, qui toutefois ne le seront pas, mais très fausses ; et d'autres seront vraies et il les jugera fausses (encore que je tienne cela pour plus assuré, d'autant que cela procède ordinairement de l'humilité).

 

 4. Et même s'il ne se trompe pas en la vérité, il pourra se méprendre en la quantité ou en la qualité, pensant que ce qui est peu est beaucoup et que ce qui est beaucoup est peu ; et concernant la qualité, estimant ce qui est en son imagination pour telle ou telle chose, qui ne sera toutefois pas telle, prenant, comme dit Isaïe, les ténèbres pour lumière et la lumière pour ténèbres, l'amer pour le doux et le doux pour l'amer (5,20). Finalement, s'il réussit en l'un, ce sera merveille s'il ne manque pas en l'autre, car encore qu'il ne veuille appliquer son jugement pour juger, il suffit qu'il l'emploie à en faire cas pour qu'au moins passivement il reçoive quelque dommage, sinon en ce genre, au moins en l'un des quatre suivants.

 

 5. Ce qui convient au spirituel, pour ne pas tomber en ce dommage de s'abuser en son jugement, c'est de ne pas vouloir appliquer son jugement pour savoir ce que c'est qu'il a ou ressent en soi, ou ce que c'est que telle ou telle vision, notion ou sentiment, et qu'il n'ait envie de le savoir, ni s'en soucie, sinon pour le rapporter au père spirituel, afin qu'il lui apprenne à vider sa mémoire de ces préhensions ; puisque tout ce qu'elles sont en soi ne peut l'aider autant à l'amour de Dieu que le moindre acte de foi vive et d'espérance, qui se fait en vide et renonciation de tout cela.

 

 

 Chapitre 9  DU DEUXIÈME GENRE DE DOMMAGES, QUI EST LE DANGER DE TOMBER EN QUELQUE PROPRE ESTIME ET VAINE PRÉSOMPTION

 

 

 

 1. Les préhensions surnaturelles de la mémoire ci-dessus mentionnées sont aussi une grande occasion aux spirituels de tomber en quelque présomption ou vanité s'ils font cas de les tenir pour quelque chose; car, comme celui qui n'a rien de cela est fort exempt de trébucher en ce vice, ne voyant rien en soi de quoi présumer, de même par contre, celui qui les reçoit a l'occasion de penser qu'il est désormais quelque chose, puisqu'il a ces communications surnaturelles; car quoiqu'il soit vrai qu'ils puissent les attribuer à Dieu et le remercier, s'en tenant pour indignes, néanmoins il leur demeure d'ordinaire en l'esprit une certaine satisfaction cachée et une estime de cela et de soi, d'où sans l'apercevoir, il leur naît un grand orgueil spirituel.

 

 2. Ce qu'ils peuvent assez clairement voir au dégoût et à la désaffection pour ceux qui ne louent pas leur esprit, et n'estiment pas ces choses qu'ils détiennent, et à la peine qu'ils ressentent lorsqu'ils pensent ou qu'on leur dit que d'autres ont ces mêmes faveurs ou de meilleures. Ce qui procède d'une secrète estime et orgueil, et ils ne peuvent comprendre que par aventure, ils y sont plongés jusqu'aux yeux ; car ils croient qu'une certaine connaissance de leur misère suffit, étant joint à cela qu'ils sont remplis d'une secrète opinion et satisfaction d'eux-mêmes, se complaisant plus en leur esprit et en leurs biens spirituels qu'en ceux d'autrui, comme le pharisien qui remerciait Dieu de ce qu'il ne ressemblait pas au reste du monde et qu'il avait telles ou telles vertus, en quoi il tenait satisfaction de soi et présomption (LC 18,11-12); et bien que de telles personnes ne le disent pas formellement comme celui-là, ils le tiennent habituellement en leur esprit. Il y en a même quelques-uns qui deviennent si orgueilleux, qu'ils sont pires que le démon, car voyant en eux quelques préhensions et, selon leur avis, de dévots et suaves sentiments de Dieu, ils en sont fort satisfaits de telle sorte qu'ils pensent être fort proches de Dieu, et même que ceux qui n'ont point cela sont fort bas, et ils les méprisent comme le pharisien méprisait le publicain.

 

 3. Pour fuir ce dommage contagieux et horrible devant Dieu, ils doivent considérer deux choses. La première que la vertu n'est pas dans les notions et sentiments de Dieu, si relevés soient-ils, ni en rien de ce genre qu'ils peuvent sentir en soi; mais, au contraire, en ce qu'ils ne sentent point en soi, ce qui est une profonde humilité et mépris de soi-même et de tout ce qui est sien, bien formé et sensible en l'âme, et à prendre plaisir que chacun en pense autant d'eux, ne cherchant à se faire valoir en rien dans le coeur d'autrui.

 

 4. Quant au second, il faut prendre garde que toutes les visions, révélations et sentiments du ciel, pour autant qu'on voudra les estimer, ne valent pas le moindre acte d'humilité qui a les effets de la charité, qui n'estime point ce qui lui appartient, ni ne s'efforce pas de l'obtenir, ne pense mal que de soi et ne pense du bien que des autres, mais non de soi (1CO 13,4 sq.). Il convient donc suivant cela, que les personnes spirituelles ne s'emplissent pas l'oeil de ces préhensions surnaturelles, mais qu'elles essaient de les mettre en oubli, afin de demeurer libres.

 

 

 Chapitre 10  DU TROISIÈME DOMMAGE QUE L'ÂME PEUT RECEVOIR DE LA PART DU DÉMON, PAR LE MOYEN DES PRÉHENSIONS IMAGINAIRES DE LA MÉMOIRE

 

 

 

 1. De tout ce qui a été dit, on déduit et on entend bien quel dommage peut arriver à l'âme par le moyen de ces préhensions surnaturelles de la part du démon; puisque non seulement il peut représenter en la mémoire et en la fantaisie81 maintes notions et formes fausses qui paraîtront vraies et bonnes (en les imprimant en l'esprit et au sens avec beaucoup d'efficacité et de certitude par suggestion, de manière qu'il semble à l'âme que cela ne peut être autrement), mais qu'il est ainsi comme il est en son imagination, parce que, comme il se transfigure en ange de lumière (2CO 11,14), il semble à l'âme lumière. Mais aussi en celles qui sont vraies, de la part de Dieu, il peut la tenter en maintes façons, mouvant en désordre les appétits et affections, soit spirituels, soit sensibles, à leur égard, car si l'âme savoure ces préhensions, il est très facile au démon de faire croître les appétits et affections et de la faire tomber en gloutonnerie spirituelle et autres dommages.

 

 

 

 81 Rappelons que la fantaisie est le sens commun corporel interne où se rassemblent les données des cinq sens externes.

 

 

 

 2. Pour mieux faire cela, il a coutume de suggérer et de mettre du goût, de la saveur et de la délectation au sens touchant les choses mêmes de Dieu, afin que l'âme, emmiellée et éblouie de cette faveur, s'aveugle avec ce goût et jette davantage les yeux sur le goût que sur l'amour (pour le moins, non autant qu'en l'amour), et qu'elle fasse plus de cas de la préhension que de la nudité et du vide qui sont en la foi, espérance et amour de Dieu, et que de là il aille la trompant peu à peu, et lui faisant croire ses faussetés avec grande facilité. Car à l'âme déjà aveugle, la fausseté ne semble pas telle, et le mal ne lui semble pas mal, etc. ; vu que les ténèbres lui paraissent lumière et la lumière ténèbres (IS 5,20); et de là elle tombe en mille absurdités, tant à l'égard du naturel que du moral et du spirituel; et le vin se tourne en vinaigre. Tout cela lui vient faute d'avoir rejeté dès le commencement le goût de ces choses surnaturelles; duquel, parce qu'au commencement cela est peu de chose, ou n'est pas si grand mal, l'âme ne se défie pas tant, et ainsi cela croît comme le grain de moutarde qui devient un grand arbre (MT 13,31) ; parce qu'une petite faute au commencement (comme on dit) est grande à la fin.

 

 3. Donc, pour éviter ce grand dommage du démon, il convient beaucoup à l'âme de ne pas vouloir savourer de telles choses ; parce qu'infailliblement elle s'aveuglera en ce goût et y tombera; vu que le goût, la délectation et la saveur, de leur nature, sans que le démon y doive aider, aveuglent l'âme. Et ainsi le donne à entendre David quand il dit : Peut-être ces ténèbres m'aveugleront en mes délices, et je tiendrai la nuit pour ma lumière (PS 138,11).

 

 

 Chapitre 11  DU QUATRIÈME DOMMAGE QUE L'ÂME PEUT RECEVOIR DES PRÉHENSIONS SURNATURELLES DISTINCTES DE LA MÉMOIRE, QUI EST D'EMPÊCHER L'UNION

 

 

 

 1. De ce quatrième dommage il n'y a guère à dire ici, attendu qu'il a été déclaré à tout propos dans ce troisième livre, où nous avons prouvé que l'âme, pour arriver à s'unir avec Dieu en espérance, doit renoncer à toute possession de la mémoire, puisqu'afin que l'espérance soit toute de Dieu, il ne doit rien y avoir dans la mémoire qui ne soit Dieu ; et (aussi suivant ce que nous avons dit) qu'il n'y a forme, figure ni image ni autre notion qui puisse tomber en la mémoire, qui soit Dieu ni semblable à Lui, qu'elle soit céleste, terrestre, naturelle ou surnaturelle, comme David l'enseigne en disant: Seigneur, parmi les dieux, il n'y en a aucun qui te ressemble (PS 85,8) d'où vient que, si la mémoire s'arrête à quelque chose, elle empêche de s'unir avec Dieu; d'abord, parce qu'elle s'embarrasse, ensuite parce que plus elle a de possession, moins elle a d'espérance.

 

 2. Il est donc nécessaire à l'âme d'être dénuée et d'oublier les formes et les notions distinctes des choses surnaturelles, afin de ne pas empêcher l'union selon la mémoire en espérance parfaite avec Dieu.

 

 

 Chapitre 12  DU CINQUIÈME DOMMAGE QUE L'ÂME PEUT RECEVOIR DANS LES FORMES ET PRÉHENSIONS IMAGINAIRES SURNATURELLES, QUI EST DE JUGER DE DIEU BASSEMENT ET IMPROPREMENT

 

 

 

 1. Il n'est pas moindre pour l'âme le cinquième dommage à vouloir retenir en la mémoire et imaginative les formes et les images des choses qui lui sont surnaturellement communiquées, principalement si elle veut les prendre comme moyen pour l'union divine, parce qu'il est très facile de juger de l'être et de la grandeur de Dieu de façon moins digne et moins haute que ce qui convient à son incompréhensibilité; car, encore qu'avec la raison et le jugement elle ne fasse un concept formel que Dieu ressemble à quelque chose de cela, néanmoins l'estime de ces préhensions (si enfin elle les estime) fait et cause que l'âme n'a pas une telle estime ni un si grand sentiment82 de Dieu que la foi l'enseigne: elle nous dit qu'il est incomparable et incompréhensible, etc. En effet, outre que tout ce que l'âme met ici en la créature, elle l'ôte de Dieu, il se fait naturellement en son intérieur, par le moyen de l'estime de ces choses appréhensibles, comme une comparaison d'elles à Dieu, qui ne permet pas de penser et juger si hautement de Dieu qu'on le doit; car les créatures terrestres ou célestes, et toutes les notions et images distinctes, naturelles et surnaturelles qui peuvent tomber dans les puissances, pour hautes qu'elles soient en cette vie, n'ont aucune comparaison ni proportion avec l'être de Dieu, parce que Dieu ne tombe sous genre ni espèce, et elles si, comme disent les théologiens, et l'âme en cette vie ne peut recevoir clairement et distinctement que ce qui tombe sous genre ou espèce. C'est pourquoi saint Jean a dit que personne jamais n'a vu Dieu (1,18); et Isaïe qu'il n'est pas monté au coeur de l'homme comme Dieu est (64,4) ; et Dieu dit à Moïse qu'il ne pourrait pas le voir en l'état de cette vie (EX 33,20). Ainsi, celui qui embarrasse la mémoire et les autres puissances de l'âme avec ce qu'elles peuvent comprendre, ne saurait estimer Dieu ni en penser comme il doit.

 

  82 Sentir : au sens de connaître ; sentiment : opinion, jugement.

 

 

 

 2. Donnons une petite comparaison: il est clair que plus quelqu'un jette les yeux sur les serviteurs du roi et s'arrête à les regarder, moins il fait cas du roi et moins il en fait d'estime; car, encore que cette appréciation ne soit formellement et distinctement en l'entendement, elle l'est en fait, parce que plus il donne aux serviteurs, plus il ôte au seigneur, et il ne juge pas alors très hautement du roi, puisque les serviteurs lui paraissent être quelque chose devant le roi, leur seigneur83. Il en arrive de même à l'âme envers son Dieu, lorsqu'elle fait cas desdites créatures. Bien que cette comparaison soit fort basse, puisque l'être de Dieu est autre que celui de toutes ses créatures dont il est infiniment distant. C'est pourquoi il faut toutes les perdre de vue, et l'âme ne doit jeter les yeux sur aucune de leurs formes, afin de pouvoir les mettre en Dieu en foi et espérance.

 

 

 

 83 Cf. Plotin, Ennéades, V 5 3.

 

 

 

 3. Ainsi ceux qui ne font pas seulement cas de ces préhensions imaginaires, mais qui pensent que Dieu ressemble à quelqu'une d'elles, et qu'ils pourront s'unir avec Dieu par elles, s'abusent grandement et iront toujours perdant la lumière de la foi en l'entendement, par le moyen de laquelle cette puissance s'unit avec Dieu, et ne monteront pas non plus en la hauteur84 de l'espérance, par le moyen de laquelle la mémoire s'unit avec Dieu en espérance, ce qui doit être en se séparant de tout ce qui est imaginaire.

 

 

 

 84 L'espérance théologale n'est pas l'espoir passion, elle n'est pas orientée vers l'avenir, mais en une dimension verticale, vers Dieu, aujourd'hui.

 

 

 Chapitre 13  DES PROFITS QUE L'ÂME TIRE EN ÉCARTANT DE SOI LES PRÉHENSIONS DE L'IMAGINATIVE,

 ON RÉPOND À UNE OBJECTION ET L'ON DÉCLARE LA DIFFÉRENCE QU'IL Y A ENTRE LES PRÉHENSIONS IMAGINAIRES NATURELLES ET SURNATURELLES

 

 

 

 1. Les profits qu'il y a de vider l'imaginative des formes imaginaires paraissent bien dans les cinq dom-

 

 mages susdits qu'elles causent à l'âme si elle veut les retenir en soi, comme nous avons dit des formes naturelles. Mais outre ceux-là, il y a d'autres profits de grand repos et quiétude pour l'esprit, car outre que naturellement l'âme est en repos et quiétude quand elle est délivrée des formes et images, elle est aussi exempte du souci de savoir si elles sont bonnes ou mauvaises et comment il faut se gouverner dans les unes et dans les autres, du travail et du temps qu'on eût perdu avec les maîtres spirituels à s'enquérir si elles sont bonnes ou mauvaises, si de ce genre ou d'un autre, ce dont elle n'a pas besoin, puisqu'elle ne doit faire cas d'aucune. De façon que l'âme peut employer tout le temps et la diligence qu'elle eût dépensé en cela et à examiner ces connaissances, en un meilleur et plus utile exercice, qui est celui de la volonté envers Dieu, et à s'étudier à chercher la nudité et pauvreté spirituelle et sensitive qui consiste à vouloir se priver véritablement de tout appui de consolation et préhension tant extérieur qu'intérieur; ce que l'on pratique bien en voulant et tâchant de s'écarter et détacher de ces formes, puisqu'on recevra de là un tel profit que plus on s'éloignera des formes, images et figures imaginaires, plus on s'approchera de Dieu - qui n'a point d'image, de forme ni de figure.

 

 2. Mais tu demanderas peut-être pourquoi bien des spirituels conseillent que les âmes essaient de profiter des communications et des sentiments de Dieu, et qu'elles souhaitent recevoir de lui pour avoir de quoi lui donner; car s'il ne nous donne pas, nous ne lui donnerons rien; et que saint Paul dit: N'éteignez pas l'esprit (1TH 5,19), et l'Époux à l'Épouse : Mets-moi comme un cachet sur ton coeur, comme un cachet sur ton bras (CT 8,6), ce qui est déjà quelque préhension, tout ceci, suivant la doctrine que nous avons donnée ci-dessus, non seulement ne doit pas se rechercher, mais même, encore que Dieu l'envoie, doit se rejeter et s'écarter; et qu'il est certain que, Dieu le donnant, c'est pour notre bien, et qu'il fera un bon effet; qu'il ne faut pas jeter les perles à mal, et qu'aussi c'est une espèce d'orgueil de ne pas vouloir admettre les choses de Dieu, comme si nous pouvions de nous-mêmes profiter sans cela.

 

 3. Pour satisfaire à cette objection, il est besoin de se souvenir de ce que nous avons dit dans les chapitres 15 et 1685 du second livre, où en grande partie nous avons répondu à ce doute, parce que nous avons dit là que le bien qui rejaillit en l'âme des préhensions surnaturelles, quand elles sont de bonne part, s'opère passivement en l'âme, dans le même instant qu'elles se présentent au sens, sans que les puissances fassent d'elles-mêmes aucune opération. D'où vient qu'il n'est pas besoin que la volonté fasse acte de les admettre, parce que, comme nous avons dit aussi, si l'âme veut opérer avec ses puissances, son action basse et naturelle empêchera plutôt le surnaturel que Dieu opère alors en elle par le moyen de ces préhensions, qu'elle ne tirera du profit de l'exercice de son opération ; mais comme on donne passivement à l'âme l'esprit de ces préhensions imaginaires, elle doit aussi passivement s'y comporter, sans mettre ses actions intérieures ou extérieures en rien. Et cela est garder les sentiments de Dieu, parce qu'elle ne les perd point par sa basse façon d'opérer. C'est aussi ne pas éteindre l'esprit, parce que l'âme l'éteindrait si elle voulait se conduire d'autre sorte que Dieu la mène; ce qu'elle ferait si Dieu lui donnant l'esprit passivement (comme il fait en ces préhensions), elle voulait alors s'y comporter activement, en agissant avec l'entendement, ou en voulant en elles quelque chose. Et cela est clair parce que si l'âme alors veut opérer par force, son oeuvre ne sera pas plus que naturelle, car de soi elle ne peut faire davantage, puisqu'elle ne se meut et ne peut se mouvoir au surnaturel si Dieu ne la meut et ne l'y met ; de sorte que si l'âme alors veut opérer par ce qui lui est propre, nécessairement elle empêchera par son oeuvre active l'oeuvre passive que Dieu lui communique qui est l'esprit, parce qu'elle se met en sa propre oeuvre qui est d'un autre genre et plus basse que celle que Dieu lui communique, car celle de Dieu est passive et surnaturelle, et celle de l'âme active et naturelle; et cela serait éteindre l'esprit.

 

 

 

 85 Ici 16 et 11.

 

 

 

 4. Or, que son oeuvre soit plus basse, c'est clair aussi; parce que les puissances de l'âme ne peuvent d'elles-mêmes faire réflexion et opérer sinon sur quelque forme, figure ou image, et ceci est l'écorce et l'accident de la substance et de l'esprit qui sont contenus sous telle écorce et accident; cette substance, cet esprit s'unissent avec les puissances de l'âme en cette vraie intelligence et amour, seulement lorsque cesse l'opération des puissances, car la visée et la fin d'une telle opération n'est autre que de venir à recevoir en l'âme la substance connue et aimée de ces formes. D'où vient que la différence et l'avantage qu'il y a entre l'opération active et passive sont les mêmes qui se trouvent entre ce que l'on fait et ce qui est déjà fait, entre ce que l'on veut avoir ou acquérir et ce qui est déjà acquis. D'où on déduit aussi que si l'âme veut employer activement ses puissances en ces préhensions surnaturelles - dans lesquelles (comme nous avons dit) Dieu lui donne passivement leur esprit -, elle ne fait pas moins que de laisser ce qui est fait pour retourner à le faire, et elle ne jouira pas de ce qui est fait et ne fera rien avec ses actions, mais seulement empêchera ce qui est fait, parce que (comme nous avons dit) elles ne peuvent par elles-mêmes parvenir à l'esprit que Dieu donnait à l'âme sans leur exercice; et ainsi ce serait directement éteindre l'esprit que Dieu verse par ces préhensions imaginaires, si l'âme en faisait son capital. Elle doit donc les laisser, s'y comportant passivement et négativement, car Dieu meut l'âme à beaucoup plus qu'elle n'eût pu et n'eût su. C'est pourquoi le prophète dit: Je veillerai debout, et arrêterai mon pas sur la munition86, et contemplerai ce que l'on me dira (HA 2,1) ; comme s'il disait : Je veillerai sur la garde de mes puissances et n'avancerai point un pas en mes opérations, et ainsi je pourrai contempler ce qui m'aura été dit, c'est-à-dire, j'entendrai et goûterai ce qui m'aura été communiqué surnaturellement.

 

 

 

 86 Peut-être, non dans le sens littéral de la Bible, mais dans le sens étymologique : ce dont je suis muni.

 

 5. Ce que l'on dit aussi de l'Époux s'entend de l'amour qu'il demande à l'Épouse et qui a pour office entre les amants de les assimiler l'un à l'autre en leur partie principale. C'est pourquoi l'Époux dit à l'Épouse qu'elle le mette pour cachet sur son coeur (CT 8,6) - où toutes les flèches du carquois d'amour viennent frapper qui sont les actions et motifs d'amour -afin que toutes donnent en lui en demeurant là comme leur appât, et qu'ainsi toutes soient pour lui et que l'âme s'assimile à lui par les mouvements et actions d'amour, jusqu'à se transformer en lui. Il dit aussi qu' elle le mette comme un cachet sur son bras, parce que dans le bras est l'exercice d'amour, et donc c'est en lui que l'Aimé se sustente et se régale.

 

 6. Ainsi, tout ce que l'âme doit s'efforcer en toutes les préhensions qui lui viendront d'en haut, tant imaginaires que d'autre genre (soit visions, paroles, sentiments ou révélations) c'est de ne faire cas de la lettre et écorce - c'est-à-dire, de ce qu'elle signifie ou représente ou donne à entendre - mais seulement de prendre garde d'avoir l'amour de Dieu qu'ils causent intérieurement en l'âme. Et c'est de cette manière qu'il faut faire cas des sentiments, non de la saveur ou suavité, ni des figures, mais seulement des sentiments d'amour qu'elles donnent. Et pour ce seul effet, on pourra bien quelquefois se souvenir de cette image et préhension qui a causé l'amour, pour mettre l'esprit en motif d'amour; car quoiqu'elle ne fasse pas tant d'effet après quand on s'en souvient comme la première fois qu'elle se communique, pourtant le souvenir renouvelle l'amour et il y a une élévation d'esprit en Dieu, principalement quand ce souvenir est de figures, images ou sentiments surnaturels, qui ont coutume de se graver et de s'imprimer en l'âme de telle sorte qu'ils y durent longtemps, et quelques-uns ne s'en effacent jamais; et ceux qui sont ainsi gravés en l'âme, presque à chaque fois qu'elle les regarde opèrent de divins effets d'amour, de suavité, de lumière, etc., des fois plus, d'autres moins, parce qu'ils y ont été imprimés pour cela. De sorte que c'est une grande faveur, à qui Dieu l'a faite, car c'est avoir et posséder en soi une mine de biens.

 

 7. Ces figures qui font de tels effets sont vivement empreintes dans l'âme ; vu qu'elles ne sont pas comme les autres images et formes qui se conservent dans la fantaisie, et ainsi elle n'a pas besoin de recourir à cette puissance87 quand elle veut s'en souvenir, parce qu'elle voit qu'elle les a au-dedans de soi-même, comme l'image paraît dans le miroir. Quand il arrivera qu'une âme aura formellement en soi lesdites figures, elle pourra bien s'en souvenir pour l'effet d'amour que j'ai dit, parce qu'elles ne la détourneront point de l'union d'amour en foi, pourvu qu'elle ne veuille pas s'enivrer dans la figure, mais seulement tirer son profit de l'amour, laissant soudainement la figure, et ainsi cela plutôt l'aidera.

 

 

 

 87 La fantaisie est le sens commun corporel interne. Parfois Jean de la Croix emploie puissance au lieu de sens, ou sens au lieu de puissance (Cf. titre du chapitre 15 suivant.)

 

 

 

 8. Difficilement on peut connaître quand ces images sont imprimées dans l'âme et quand elles le sont dans la fantaisie, parce que celles de la fantaisie sont aussi fort fréquentes ; car certaines personnes ont ordinairement en l'imagination et fantaisie des visions imaginaires qui leur sont souvent représentées d'une même façon, soit parce qu'elles ont l'organe fort préhensif et que, pour peu qu'elles y pensent, aussitôt cette figure habituelle se présente et se peint en leur fantaisie, soit parce que le démon les forme, soit aussi parce que Dieu les met, sans qu'elles s'impriment formellement en l'âme. Néanmoins on peut les connaître par les effets, car celles qui sont naturelles ou du démon, quoiqu'on se souvienne d'elles, n'opèrent aucun bon effet ni renouvellement d'esprit en l'âme, mais elle les regarde seulement avec aridité ; tandis que, lorsqu'on se souvient de celles qui sont bonnes, elles opèrent quelque bon effet, semblable à celui qu'elles firent la première fois en l'âme; mais les formelles qui s'impriment en l'âme, quand on les regarde, presque toujours produisent quelque effet.

 

 9. Celui qui aura bénéficié de ces dernières connaîtra facilement les unes et les autres, parce que la grande différence est toute claire à ceux qui en ont l'expérience. Je dis seulement que celles qui s'impriment formellement dans l'âme durablement sont plus rares. Mais soit les unes, soit les autres, il est toujours bon à l'âme de ne vouloir rien saisir, sinon Dieu par foi en espérance. Quant à l'autre chose que prétend l'objection, qu'il y a de l'orgueil à les rejeter si elles sont bonnes, je réponds que c'est au contraire une prudente humilité d'en tirer son profit en la meilleure manière, comme il a été dit, et de cheminer par la voie la plus sûre.

 

 

 Chapitre 14  DANS LEQUEL ON TRAITE DES CONNAISSANCES SPIRITUELLES EN TANT QU'ELLES PEUVENT TOMBER EN LA MÉMOIRE

 

 

 

 1. Les connaissances spirituelles, nous les avons mises pour troisième genre de préhensions de la mémoire non parce qu'elles appartiennent au sens corporel de la fantaisie comme les autres (vu qu'elles n'ont ni image ni forme corporelle), mais parce qu'elles tombent aussi sous la réminiscence et mémoire spirituelle, car depuis que l'âme en a reçu quelqu'une, elle peut s'en souvenir quand elle voudra; et ce, non par l'effigie et image que cette préhension aura laissée au sens corporel - vu que, étant corporel, comme nous avons dit, il est incapable de formes spirituelles -, mais elle s'en souvient intellectuellement et spirituellement par la forme qu'elle a imprimée de soi en l'âme (qui est aussi une forme, notion ou image spirituelle ou formelle par le moyen de laquelle l'âme se souvient) ou à cause de l'effet qu'elle fit. C'est pour cela que je mets ces préhensions entre celles de la mémoire, bien qu'elles n'appartiennent pas à celles de la fantaisie.

 

 2. Quelles sont ces notions et comment l'âme doit se comporter en elles pour parvenir à l'union divine, nous en avons assez dit au chapitre 24 [26] du second livre, où nous en avons traité comme des préhensions de l'entendement. On peut donc y recourir, parce que nous avons dit là comment il y en a de deux sortes, les unes incréées, et les autres de créatures. Seulement en ce qui touche notre propos, à savoir comment la mémoire doit s'y comporter pour parvenir à l'union, je dis, comme j'ai fait au chapitre précédent des formelles (du genre desquelles sont aussi celles qui sont de choses créées) que lorsqu'elles opéreront un bon effet, on peut s'en souvenir, non pour vouloir les retenir en soi, mais pour vivifier l'amour et la connaissance de Dieu ; mais si leur souvenir ne cause pas un bon effet, jamais elles ne doivent passer par la mémoire. Quant aux incréées, je dis qu'on s'en souvienne le plus qu'on pourra, parce qu'elles feront un grand effet, car comme nous l'avons alors dit, ce sont des touches et des sentiments de l'union de Dieu où nous acheminons l'âme, et de ceux-ci la mémoire ne s'en souvient point par aucune forme, image ou figure qu'ils impriment en l'âme, parce que ces touches et sentiments de l'union du Créateur n'en ont point, mais par l'effet qu'ils ont opéré en elle, de lumière, d'amour, de plaisir, et de renouvellement spirituel, etc., dont, chaque fois qu'elle s'en souvient, quelque chose est renouvelé en elle.

 

 

 Chapitre 15  DANS LEQUEL ON MET LE MOYEN GÉNÉRAL COMMENT LE SPIRITUEL DOIT SE GOUVERNER CONCERNANT CE SENS

 

 

 

 1. Pour conclure cette affaire de la mémoire, il sera bon d'exposer ici au lecteur spirituel, en une raison, le moyen dont il doit universellement user pour s'unir avec Dieu selon ce sens ; car encore qu'il l'ait pu bien entendre en ce qui a été dit, en le reprenant ici, il le comprendra plus facilement. Pour cela, qu'il prenne garde que, puisque ce que nous prétendons est que l'âme s'unisse avec Dieu selon la mémoire en espérance, et que ce que l'on espère, c'est ce que l'on ne possède pas, et que moins on possède d'autres choses, plus il y a de capacité et d'habileté pour espérer ce qu'on espère et par conséquent plus il y a d'espérance, et que plus on possède de choses, moins on est capable et habile pour espérer et par conséquent moins il y a d'espérance, et que, suivant cela, plus l'âme dépossédera la mémoire des formes et des choses mémorables qui ne sont point Dieu, plus elle mettra la mémoire en Dieu et la tiendra plus vide pour espérer de lui qu'il la remplira. Donc ce qu'il doit faire pour vivre en entière et pure espérance de Dieu, c'est que, toutes les fois qu'il se présentera à lui des notions, formes et images distinctes, sans s'y arrêter, qu'il tourne soudain l'âme vers Dieu en vide de tout cela avec une affection amoureuse, ne pensant ni regardant ces choses, sinon autant qu'il sera nécessaire pour en retenir les souvenirs afin d'entendre et de faire ce qu'il est obligé, s'ils sont de choses qui obligent ; et ce, sans y mettre ni affection ni goût, de peur qu'ils ne laissent de soi quelque effet en l'âme; et ainsi l'homme ne doit pas manquer de penser et de se souvenir de ce qu'il doit faire et savoir, car, pourvu qu'il n'y ait point d'affection de propriété, elles ne lui nuiront pas. Lui profiteront pour cela, les vers du Mont qui sont au chapitre 13 du Premier Livre.

 

 2. Mais il faut prendre garde ici que pour cela, nous ne sommes pas d'accord et ne voulons pas nous confondre en notre doctrine avec celle de ces hommes pestiférés qui, poussés par l'orgueil et l'envie diabolique, ont voulu ôter des yeux des fidèles le saint et nécessaire usage et l'insigne vénération des images de Dieu et de ses saints ; au contraire la nôtre est très différente de celle-là. Parce que nous ne montrons et ne disons pas ici comme eux qu'il ne faut point d'images et qu'elles ne soient pas vénérées, mais nous donnons à entendre la différence qu'il y a d'elles à Dieu, et qu'on passe de telle manière par la peinture qu'elles n'empêchent pas d'aller au vif, s'y arrêtant davantage qu'il ne faut pour aller au spirituel ; car comme le moyen est bon et nécessaire pour la fin, ainsi que sont les images pour nous souvenir de Dieu et des saints, de même quand on s'attache et s'arrête au moyen plus que la nécessité du moyen ne le requiert, cela empêche et détourne autant à l'égard de ce qu'il est, que n'importe quelle autre chose différente, d'autant que là où j'insiste, c'est sur les images et visions surnaturelles, parce qu'il arrive à leur sujet maints périls et tromperies ; car en la mémoire, en la vénération et estime des images que naturellement l'Église catholique nous propose, il ne peut y avoir aucune tromperie ni danger, puisqu'on n'estime pas en elles autre chose que ce qu'elles représentent ; et leur souvenir ne pourra faire qu'il ne profite à l'âme, puisqu'il est inséparablement joint avec l'amour de ce qu'elles représentent. Car du moment qu'elle ne s'y arrête pas plus que pour cela, elles l'aideront toujours à l'union de Dieu, pourvu que (quand Dieu lui en fera la grâce) on laisse voler l'âme de la peinture au Dieu vivant, en oubli de toute créature et de toutes les choses qui appartiennent à la créature.

 

 Chapitre 16  DANS LEQUEL ON COMMENCE À TRAITER DE LA NUIT OBSCURE DE LA VOLONTÉ. - ON MET LA DIVISION DES AFFECTIONS DE LA VOLONTÉ

 

 

 

 1. Nous n'aurions rien fait de purger l'entendement pour le fonder en vertu de foi, et la mémoire en celle de l'espérance, si nous ne purgions aussi la volonté en vue de la troisième vertu qui est la charité, par laquelle les oeuvres faites en foi sont vives et de grand prix, et sans laquelle elles ne valent rien, puisque, comme dit saint Jacques, sans les oeuvres de charité, la foi est morte (2,20). Or, pour traiter maintenant de la nuit et nudité active de cette puissance, pour l'affermir et la former en cette vertu de la charité de Dieu, je ne trouve point d'autorité plus convenable que celle du Deutéronome, chapitre 6, 5, où Moïse dit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur et de toute ton âme et de toute ta force. Ce qui contient tout ce que l'homme spirituel doit faire et ce que je veux lui enseigner pour s'approcher vraiment de Dieu en union de volonté par le moyen de la charité ; car là est commandé à l'homme d'employer en Dieu toutes les puissances, appétits, opérations et affections88 de son âme, en sorte que toute l'habileté et la force de l'âme ne servent que pour cela, conformément au dire de David disant: Je garderai ma force pour toi (PS 58,10).

 

 

 

 88 Le mot affection a deux sens : tantôt comme ici ce que l'âme éprouve passivement, ailleurs sentiment d'amitié ; le contexte permet de choisir.

 

 

 

 2. La force de l'âme consiste en ses puissances, passions89 et appétits, et tout cela est gouverné par la volonté. Donc, quand la volonté dresse à Dieu ces puissances, passions et appétits, et les détourne de tout ce qui n'est pas Dieu, alors elle garde la force de l'âme pour Dieu et se porte ainsi à l'aimer de toute sa force. Et afin que l'âme puisse faire cela, nous traiterons ici de purger la volonté de toutes ses affections déréglées, d'où naissent les appétits, attachements et opérations déréglés et qui font aussi que l'âme ne garde pas toute sa force à Dieu. Ces affections ou passions sont quatre, à savoir: joie, espoir90, douleur et crainte. Ces passions, mises en acte de raison et rapportées à Dieu, en sorte que l'âme ne se réjouisse sinon de ce qui est purement honneur et gloire de Dieu, qu'elle n'espère autre chose ni ne s'afflige sinon de ce qui concerne cela, et ne craigne que Dieu, il est clair qu'elles dressent et gardent la force de l'âme et son habileté pour Dieu ; car plus l'âme se réjouira d'autre chose que de Dieu, moins fortement sa joie s'emploiera en Dieu, et plus elle mettra son espoir en autre chose, moins elle espérera en Dieu; et ainsi des autres.

 

 

 

 89 Comme affection, passion, c'est ce que l'âme subit; passions de l'âme et affections de la volonté sont synonymes.

 

 90 Nous rappelons que nous réservons espérance pour la vertu théologale.

 

 

 

 3. Et afin que nous donnions de ceci une doctrine plus complète, nous traiterons en particulier (selon notre coutume) de chacune de ces quatre passions et des appétits de la volonté, parce que, pour venir à l'union de Dieu, toute l'affaire consiste à purifier la volonté de ses affections et appétits, afin qu'ainsi, de volonté humaine et basse, elle devienne volonté divine, faite une même chose avec la volonté de Dieu.

 

 4. Ces quatre passions règnent d'autant plus en l'âme et la combattent que la volonté est moins forte en Dieu et plus dépendante des créatures, parce qu'alors elle se réjouit fort facilement de choses indignes de joie, et espère ce qui ne profite pas, et s'afflige de ce dont elle devrait peut-être se réjouir, et craint où il n'y a point sujet de craindre.

 

 5. De ces affections naissent en l'âme, quand elles sont déchaînées, tous les vices et toutes les imperfections qu'elle a, comme aussi toutes ses vertus quand elles sont bien ordonnées et bien composées. Et il faut savoir que, quand l'une d'elles se met en ordre et raison, toutes les autres feront de même, parce que ces quatre passions de l'âme sont unies et fraternisent tellement entre elles que là où l'une va actuellement, les autres y vont aussi virtuellement, et si l'une se retire actuellement, les trois autres aussi, à la même mesure, se retirent virtuellement; car si la volonté se réjouit de quelque chose, en conséquence, à la même mesure elle la doit espérer, et la douleur et la crainte y sont aussi virtuellement comprises; et à mesure qu'elle en perd le goût, elle en perd aussi la crainte, la douleur et l'espoir. Parce que la volonté avec ses quatre passions, est signifiée par la figure de ces quatre animaux qu'Ézéchiel vit en un corps qui avait quatre faces, et les ailes de l'un étaient attachées à celles de l'autre, et chacun marchait devant sa face, et quand ils cheminaient ils ne retournaient pas en arrière. Ainsi les plumes de chacune de ces affections sont tellement liées à celles des autres que, où l'une porte actuellement sa face, c'est-à-dire son opération, nécessairement les autres marchent virtuellement avec elle ; et quand l'une s'abaissera (comme il est dit à cet endroit), toutes s'abaisseront, et quand elle s'élèvera, elles s'élèveront. Où sera ton espoir, ta joie ira, et la crainte et douleur; et si elle s'en retourne, elles s'en retourneront aussi, et de même des autres.

 

 6. D'où il faut remarquer, ô spirituel, qu'en quelque part qu'ira une de ces passions, toute l'âme, la volonté et les autres puissances iront aussi et vivront toutes captives en cette passion, et qu'aussi les trois autres passions seront vives en celle-là pour affliger l'âme avec leurs liens, et l'empêcher de voler à la liberté et au repos de la douce contemplation et union. C'est pourquoi Boèce dit que si vous désirez entendre la vérité avec une claire lumière, vous bannissiez de vous, les joies, l'espoir, la crainte et la douleur91, car si toutes ces passions règnent, elles ne laissent pas l'âme en la tranquillité et paix requises pour la sagesse qu'elle peut recevoir naturellement et surnaturellement.

 

 

 

 91 De consolatione, 1.2, m.1. Cf. Augustin, Confessions, X, 22.

 

  Chapitre 17  DANS LEQUEL ON COMMENCE À TRAITER DE LA PREMIÈRE AFFECTION DE LA VOLONTÉ. ON DIT CE QU'EST LA JOIE ET L'ON DISTINGUE LES CHOSES DONT LA VOLONTÉ PEUT SE RÉJOUIR

 

 

 

 1. La première des passions de l'âme et des affections de la volonté est la joie, qui, d'après ce que nous en pensons dire, n'est autre chose qu'un contentement de la volonté avec estime de quelque chose qui lui semble convenable ; car jamais la volonté ne se réjouit, sinon quand la chose est appréciée et lui donne de la satisfaction. Ceci quant à la joie active qui est quand l'âme entend distinctement et clairement de quoi elle se réjouit et qu'il est en son pouvoir de se réjouir ou de ne pas se réjouir ; car il y a une autre joie, passive, où la volonté peut se trouver en train de se réjouir sans entendre d'aucune façon claire et distincte (et parfois l'entendant) d'où vient une telle joie, et alors il n'est pas en sa puissance de l'avoir ou de ne pas l'avoir; mais de ceci nous parlerons après. Maintenant, nous traiterons de la joie en tant qu'elle est active et volontaire, de choses distinctes et claires.

 

 2. La joie peut naître de six sortes de choses ou biens, à savoir: temporels, naturels, sensibles, moraux, surnaturels et spirituels, pour lesquels nous irons par ordre, mettant la volonté en raison, afin que (débarrassée d'eux) elle ne manque pas de mettre la force de sa joie en Dieu. Pour tout cela, il convient de présupposer un fondement qui sera comme un bâton sur lequel nous nous appuierons toujours ; et il convient de bien le savoir, attendu que c'est la lumière par laquelle nous devons nous conduire et entendre cette doctrine, et dresser en tous ces biens la joie à Dieu ; or c'est que la volonté ne doit pas se réjouir sinon de ce qui est à l'honneur et à la gloire de Dieu, et que le plus grand honneur que nous saurions lui rendre, c'est de le servir suivant la perfection évangélique, et ce qui est hors de cela n'est d'aucune valeur ni profit pour l'homme.

 

 

 Chapitre 18  QUI TRAITE DE LA JOIE CONCERNANT LES BIENS TEMPORELS. - IL EST DIT COMMENT IL FAUT DRESSER LA JOIE EN EUX VERS DIEU

 

 

 

 1. Le premier genre de biens que nous avons dits sont les temporels ; et par ces biens nous entendons ici les richesses, les états, fonctions et autres privilèges, et les enfants, parents et mariages, etc., qui sont choses dont la volonté peut se réjouir. Mais qu'il soit vain de se réjouir des richesses, titres, situations, fonctions et autres choses semblables que les hommes ont coutume de rechercher, c'est évident, car, si pour être plus riche, on était meilleur serviteur de Dieu, il faudrait se réjouir des richesses, mais tant s'en faut ! elles sont cause qu'on l'offense, selon que l'enseigne le sage, en disant: Mon fils, si tu es riche, tu ne seras pas exempt de péché (Eccli 11,10); car, bien qu'il soit vrai que les biens temporels de soi, ne font pas nécessairement pécher, néanmoins, parce que d'ordinaire le coeur de l'homme par faiblesse d'affection s'y attache et laisse Dieu (ce qui est péché, car le péché c'est laisser Dieu), à ce sujet le Sage dit qu'il ne sera pas exempt de péché. C'est pourquoi le Seigneur appelle en l'Évangile les richesses des épines (MT 13,22 LC 8,14), pour donner à entendre que celui qui les maniera avec la volonté sera piqué de quelque péché. Et cette exclamation qu'il fait en l'Évangile par saint Luc est tellement à craindre, disant: Combien difficilement entreront dans le royaume des cieux ceux qui ont des richesses ! (MT 19,23) - à savoir: la joie en elles -, où il donne bien à entendre que l'homme ne doit pas se réjouir des richesses, puisqu'il se met en si grand danger ; pour nous en détourner, David disait aussi : Si les richesses abondent, n'y mettez pas votre coeur (PS 61,11).

 

 2. Et je ne veux pas accumuler ici plus de témoignages pour chose si évidente, parce que je n'en finirais pas d'alléguer l'Écriture car je n'achèverai pas de dire les maux que Salomon dit dans l'Ecclésiaste, lui qui, comme homme qui a été très riche et très sage, sachant bien ce qui en était, dit que tout ce qui était sous le soleil était vanité des vanités, affliction d'esprit et vaine sollicitude de l'âme (Eccl 1,14) et que celui qui aime les richesses n'en tirera aucun fruit (Ibid., 5,9) et que les richesses se gardent au détriment de leur seigneur (ibid., 5,12) selon ce qui se voit en l'Évangile, où celui qui se réjouissait d'avoir amassé de nombreux profits pour de nombreuses années, entendit du ciel (LC 12,20) : Fou que tu es, il faut que ton âme rende compte cette nuit; et ce que tu as amassé, à qui sera-t-il ? ; et finalement David nous en enseigne autant, disant de ne pas porter envie aux richesses de notre voisin, puisqu'elles ne lui serviront de rien pour l'autre vie (PS 48,11-18), donnant à entendre par là qu'il devrait plutôt nous faire pitié.

 

 3. Il s'ensuit que l'homme ne doit se réjouir ni d'avoir des richesses ni que son frère en ait, sinon si avec elles ils servent Dieu. Car s'il est permis de s'en réjouir pour quelque chose - comme on doit se réjouir des richesses - c'est quand elles sont dépensées et employées au service de Dieu ; vu qu'autrement on n'en peut tirer profit. Il en faut dire autant des titres, situations, fonctions, etc. ; en tout cela, c'est vanité de se réjouir, si l'on voit que l'on n'y sert pas Dieu davantage et qu'on ne chemine pas plus sûrement à la vie éternelle ; et comme l'on ne peut pas savoir clairement s'il en est ainsi, si l'on sert mieux Dieu, etc., ce serait chose vaine de s'en réjouir sans réserve, vu qu'une telle joie ne peut être raisonnable, car comme dit le Seigneur, quoique l'homme gagne le monde entier, il peut perdre son âme (MT 16,26). Il n'y a donc pas de quoi se réjouir, sinon en ce que l'on sert davantage Dieu.

 

 4. Il y a aussi peu de sujet de se réjouir des enfants, ni pour être nombreux, ni riches, ni pour être doués de dons et grâces naturelles et biens du sort, mais seulement s'ils servent Dieu92. Puisque ni la beauté, ni les richesses, ni le lignage ne servirent de rien à Absalom, fils de David, vu qu'il ne servit pas Dieu (2R 14,25); aussi ce fut une chose vaine que de se réjouir de cela. D'où vient aussi que c'est une chose vaine de désirer des enfants, comme font quelques-uns qui renversent et troublent le monde du désir des enfants, vu qu'ils ne savent s'ils seront bons ni s'ils serviront Dieu, et si la satisfaction qu'ils attendent d'eux ne tournera point en douleur, et le repos et la consolation, en épreuve et affliction, et l'honneur en déshonneur, et s'ils ne feront offenser Dieu davantage, comme le font beaucoup; Christ dit à leur sujet: qu'ils font le tour de la mer et de la terre pour les enrichir et les faire enfants de perdition deux fois pires qu'eux (MT 23,15).

 

 

 

 92 Dans ce chapitre en particulier, on voit que Jean de la Croix n'écrit pas seulement pour des carmes et des carmélites, ni même seulement pour des religieuses ou religieux, mais que son message interpelle aussi les laïcs.

 

 

 

 5. C'est pourquoi encore que tout rie à l'homme, et arrive favorablement, il doit plus craindre que se réjouir, puisqu'en cela croissent l'occasion et le danger d'oublier Dieu et de l'offenser. C'est pour cela que Salomon intervient, lui qui se méfiait tant, disant en l'Ecclésiaste: J'ai jugé le rire erreur et j'ai dit à la joie : pourquoi te trompes-tu en vain ? (2,2) ; comme s'il disait: quand toutes choses me riaient, j'ai cru que c'était abus et tromperie de m'en réjouir, parce que sans doute c'est une grande erreur et une vraie folie à l'homme de se réjouir de ce qui lui est agréable et lui rit, sans savoir avec certitude s'il lui en résultera quelque bien éternel. Le coeur des fous, dit le Sage, est dans la joie, mais celui des sages est dans la tristesse (Eccl 1,5). Parce que la joie aveugle le coeur sans lui laisser considérer ni peser les choses, et la tristesse fait ouvrir les yeux et regarder le profit et le dommage qui y sont. D'où vient que, comme dit le même, la colère vaut mieux que le rire (Ibid., 1,4). Ainsi, vaut-il mieux aller à la maison des pleurs qu'à celle du banquet, parce qu'on y montre, comme dit aussi le Sage, la fin de tous les hommes (Eccl 1,3).

 

 6. Ce serait aussi vanité de se réjouir d'une femme ou d'un mari, quand on ne sait pas clairement si on servira mieux Dieu en mariage; vu qu'au contraire ils doivent avoir de la confusion, le mariage étant cause, comme dit saint Paul, qu'ils n'ont pas le coeur entier à Dieu, l'ayant mis réciproquement l'un en l'autre (1CO 1,33); c'est pourquoi il dit: si tu te trouves libre de femme, ne cherche point de femme, parce que si tu en as une, que ce soit avec autant de liberté de coeur que si tu n'en avais pas (Ibid., 21). Ce qu'il nous enseigne, conjointement avec ce que nous avons dit des biens temporels, par ces paroles, en disant: C'est certain ce que je vous dis, frères, que le temps est court; reste que ceux qui ont des femmes soient comme ceux qui n'en ont point, et ceux qui pleurent, comme ceux qui ne pleurent pas ; et ceux qui se réjouissent, comme ceux qui ne se réjouissent pas ; et ceux qui achètent, comme ceux qui ne possèdent pas ; et ceux qui usent de ce monde, comme s'ils n'en usaient point (Ibid., 1, 29-31). Ce qu'il dit pour donner à entendre que de mettre la joie en autre chose qu'en ce qui concerne le service de Dieu, c'est vanité et chose inutile, puisque la joie qui n'est pas selon Dieu ne peut profiter à l'âme.

 

 

 Chapitre 19  DES DOMMAGES QUI PEUVENT VENIR À L'ÂME DE METTRE LA JOIE DANS LES BIENS TEMPORELS

 

 

 

 1. S'il nous fallait déduire les dommages qui assiègent l'âme, quand elle met l'affection de la volonté dans les biens temporels, ni l'encre ni le papier ne suffiraient, et le temps serait court ; parce que les âmes peuvent, à partir de peu, arriver à de grands maux et perdre de grands biens, de même que d'une étincelle de feu, si on ne l'éteint, de grands feux peuvent s'enflammer qui embraseront le monde. Tous ces dommages ont leur racine et origine en un dommage privatif principal qu'il y a en cette joie, qui est de se séparer de Dieu ; car de même que l'âme s'approchant de lui par l'affection de la volonté, de là tous les biens lui arrivent, ainsi en s'éloignant par l'affection des créatures, tous les maux et dommages l'accablent à proportion de la joie et de l'affection avec laquelle elle se joint à la créature, car cela est se séparer de Dieu; d'où vient que selon qu'un chacun s'éloignera de Dieu plus ou moins, il pourra entendre que ces dommages sont plus ou moins étendus ou intenses, et le plus souvent ils arrivent en l'une et l'autre manière tout ensemble.

 

 2. Ce dommage privatif, d'où nous disons que naissent les autres, privatifs et positifs, a quatre degrés, l'un pire que l'autre ; et quand l'âme sera parvenue au dernier, elle aura atteint le comble de tous les maux et dommages qu'on peut dire en ce cas. Ces quatre degrés, Moïse les remarque bien dans le Deutéronome, par ces paroles, en disant : Celui que j'aimais s'est engraissé et a regimbé. Avec son embonpoint, étant gros et gras, il a laissé son Dieu et Créateur et s'est retiré de Dieu son salut.

 

 3. L'âme qui a été aimée avant qu'elle ne s'engraisse, s'engraisse quand elle se plonge en cette joie des créatures, d'où procède le premier degré de ce dommage, qui est de retourner en arrière; ce qui n'est autre qu'un émoussement d'esprit envers Dieu, qui lui obscurcit les biens divins, comme la nuée obscurcit l'air, afin qu'il ne soit pas bien illuminé de la lumière du soleil. Attendu que, par le fait même que le spirituel a mis sa joie en quelque chose et a lâché la bride de l'appétit pour des impertinences, il s'obscurcit envers Dieu et couvre de ténèbres la simple intelligence du jugement, comme nous l'enseigne l'Esprit divin dans le livre de la Sagesse, en disant: L'usage de la vanité et l'union à elle et la plaisanterie obscurcissent les biens, et l'inconstance de l'appétit renverse et pervertit le sens et le jugement sans malice (4,12). ; où l'Esprit Saint donne à entendre qu'encore qu'il n'y ait aucune malice conçue en l'entendement de l'âme, la seule concupiscence et joie des choses créées suffisent pour causer en elle ce premier degré de ce dommage qui est l'émoussement de l'esprit et l'obscurité de jugement pour connaître la vérité et juger bien de chaque chose comme elle est.

 

 4. Ni la sainteté, ni le bon jugement de l'homme ne l'empêcheront de tomber en ce dommage, s'il s'adonne à la concupiscence ou à la joie dans les choses temporelles. C'est pourquoi Dieu dit par Moïse, pour notre instruction, ces paroles : Tu ne recevras pas de présents, ils aveuglent même les prudents (EX 23,8). Il parlait particulièrement à ceux qui devaient être juges, car ils ont besoin d'avoir le jugement net et subtil, ce qu'ils n'auraient pas avec la convoitise et joie des présents. D'où vient aussi que Dieu commanda au même Moïse d'établir juges ceux qui auraient l'avarice en horreur, de peur d'émousser leur jugement par le goût des passions (ibid., 18,21-22). Aussi ne dit-il pas seulement qu'ils ne les aiment pas, mais qu'ils les abhorrent, car celui qui veut parfaitement se défendre de l'affection d'amour, doit se maintenir en haine, chassant un contraire par l'autre. Et aussi la cause pour laquelle Samuel fut toujours juge si juste et d'un jugement éclairé, était, comme il le dit dans le livre des Rois, parce qu'il n'avait reçu aucun présent de personne (1R 12,3).

 

 5. Le deuxième degré de ce dommage privatif vient de ce premier, ce qui est signifié par ces termes qui suivent dans l'autorité alléguée, à savoir: Il s'est engraissé, a crû en grosseur, et est devenu replet. Et ainsi ce deuxième degré est une dilatation de la volonté devenue déjà plus libre dans les choses temporelles ; ce qui consiste à ne plus tant se soucier, ni s'affliger, ni tenir pour si grave de jouir et goûter des biens créés. Et cela est provenu d'avoir premièrement lâché la bride à la joie; car à cette occasion, l'âme en est venue à se grossir, comme il le dit là, et cette grosseur de joie et d'appétit lui a fait dilater et étendre davantage la volonté aux créatures. Ce qui attire après soi de grands dommages, car ce deuxième degré la fait se séparer des choses de Dieu et des saints exercices, avec un dégoût à leur égard, parce qu'elle goûte d'autres choses et va s'adonnant à mille imperfections et impertinences, à des joies et à des goûts qui sont vains.

 

 6. Et quand ce deuxième degré est comble et entièrement consommé, il ôte à l'homme tous ses bons exercices quotidiens, et fait que tout son esprit et son désir courent après le séculier. Ceux qui en sont à ce deuxième degré n'ont pas seulement le jugement et l'entendement obscurs pour connaître les vérités et la justice, comme ceux qui sont au premier degré, mais encore ils sont grandement lâches et tièdes et nonchalants à les savoir et à les accomplir, selon ce que dit Isaïe par ces paroles : tous aiment les présents et se laissent emporter aux récompenses, ils ne font pas justice à l'orphelin et la cause de la veuve ne les touche point, ils n'en font pas cas (1,23). Ce qui n'arrive pas chez eux sans faute, particulièrement quand il leur en incombe la charge. Parce que ceux de ce degré ne manquent point de malice comme ceux du premier; et ainsi ils s'éloignent de plus en plus de la justice et des vertus, à raison qu'ils dilatent davantage leur volonté dans l'affection des créatures. Donc le propre de ceux de ce degré est une grande tiédeur pour les choses spirituelles, les pratiquant plus par acquit, par force ou par l'accoutumance qu'ils y ont, que par raison d'amour.

 

 7. Le troisième degré de ce dommage privatif, c'est de quitter Dieu tout à fait, sans se soucier d'accomplir sa loi, pour satisfaire aux choses et biens du monde, se laissant aller aux péchés mortels par convoitise. Et ce troisième degré est remarqué en ce qui suit de ladite autorité, à savoir: Il a quitté Dieu son créateur (DT 32,15). Ce degré comprend tous ceux qui ont tellement englouti les puissances de leur âme dans les choses du monde et en ses richesses et en ses affaires, qu'ils n'ont plus de souci d'accomplir ce à quoi ils sont obligés par la loi de Dieu. Ils ont un grand oubli et paresse en ce qui concerne leur salut, et au contraire une grande vivacité et subtilité en les choses du monde. En sorte que Christ les appelle enfants de ce siècle, et dit qu' ils sont plus prudents et avisés en leurs affaires que les enfants de lumière en les leurs (LC 16,8). Et ainsi en ce qui est de Dieu, ils ne sont rien, mais ils sont tout en les affaires du monde. Ceux-là sont proprement les avaricieux, qui ont déjà tant étendu et répandu leur appétit et leur joie en les choses créées, et en sont tellement affectés93, qu'ils sont insatiables, au contraire leur faim et leur soif croissent d'autant plus qu'ils s'éloignent de la source qui seule peut les rassasier, qui est Dieu ; et c'est Dieu qui leur fait ce reproche par Jérémie, disant : Ils m'ont laissé, moi qui suis la fontaine d'eau vive, et ont creusé pour eux des citernes percées qui ne peuvent garder l'eau (JR 2,13) ; et c'est pourquoi l'avare ne trouve pas de quoi étancher sa soif en les créatures, mais de quoi l'augmenter. Ce sont eux qui tombent en mille sortes de péchés pour l'amour des biens temporels, et leurs dommages sont innombrables. Et de ceux-ci David dit : Transierunt in affectum cordis (PS 12,1). Ils sont passés à ce qui fait l'objet de l'affection de leur coeur.

 

 

 

 93 Affecté : en terme de spiritualité, tomber sous le coup de.

 

 

 

 8. Le quatrième degré de ce dommage privatif est marqué à la fin de notre autorité, qui dit: Et il s'est éloigné de Dieu son salut ; c'est là qu'ils tombent du troisième degré dont nous venons de parler, car pour ne pas tenir compte, à cause des biens temporels, de mettre leur coeur en la loi de Dieu, de là procède que l'âme avare s'éloigne grandement de Dieu selon la mémoire, l'entendement et la volonté, L'oubliant comme s'il n'était pas son Dieu, parce qu'elle a fait un dieu de son argent et des biens temporels, comme l'affirme saint Paul en disant que l'avarice est une servitude d'idoles (COL 3,5), car ce quatrième degré porte jusqu'à oublier Dieu et mettre formellement le coeur -qui formellement doit être mis en Dieu -, dans l'argent, comme s'il n'y avait point d'autre dieu que l'argent.

 

 9. De ce quatrième degré sont ceux qui n'hésitent pas à faire servir les choses divines et surnaturelles aux temporelles, comme à leur dieu, au lieu de faire tout le contraire, en les rapportant à Dieu si vraiment ils l'estimaient leur Dieu, comme c'est raison. L'inique Balaam fut de ce nombre, qui vendait la grâce que Dieu lui avait donnée (NB 22,1), et aussi Simon le Magicien qui croyait que la grâce de Dieu s'appréciait par argent, en voulant l'acheter (AC 8,1819); en quoi ils estimaient plus l'argent, puisqu'il leur sembla s'en trouver d'autres qui l'estimaient davantage, donnant la grâce pour de l'argent. Et de ce quatrième degré, en maintes autres manières, il y en a beaucoup, aujourd'hui qui (ayant la raison obscurcie par la convoitise dans les choses spirituelles) servent encore l'argent et non pas Dieu, et se meuvent par l'argent et non pour Dieu, mettant en avant le prix et non la valeur et la récompense divine, faisant en maintes manières de l'argent leur principal dieu et but, le préférant à la dernière fin qui est Dieu.

 

 10. De ce dernier degré sont aussi tous ces misérables qui, étant énamourés des biens, les tiennent tellement pour leur dieu, qu'ils n'hésitent pas à sacrifier leurs vies quand ils voient que leur dieu reçoit quelque diminution temporelle, se désespérant et se faisant mourir par des fins misérables, montrant eux-mêmes par leurs mains le funeste salaire qu'on reçoit d'avoir servi un tel dieu ; car comme il n'y a rien à espérer de lui, il donne le désespoir et la mort. Et ceux qu'il ne persécute pas jusqu'à cette extrémité, il les fait mourir vivants en des peines de sollicitude et bien d'autres misères, bannissant la joie de leur coeur et ne leur laissant luire aucun bien sur la terre, et il fait qu'ils paient toujours le tribut de leur coeur à l'argent, au point qu'ils travaillent pour lui, l'amassant pour leur dernière calamité et juste ruine, comme avertit le Sage, en disant que les richesses sont gardées pour le dommage de leur seigneur (Eccl 5,12).

 

 11. Et de ce quatrième degré sont ceux que, comme dit saint Paul, tradidit illos in reprobum sen-sum94 (Rom 1,28); car la joie entraîne l'homme en tous ces dommages, quand on la met dans les possessions comme en la dernière fin. Mais ceux à qui elle fait moins de dommages sont encore dignes d'une grande compassion, puisque, comme nous avons dit, elle fait beaucoup reculer l'âme en la voie de Dieu. Et pour cela, ne craignez point, dit David, quand l'homme s'enrichit ; c'est-à-dire, ne lui portez point d'envie, pensant qu'il vous devance, car, quand il mourra, il n'emportera rien, ni sa gloire, ni sa joie ne descendront avec lui (PS 48,11-18).

 

 

 

 94 Il les livra à leur sens réprouvé.

 

 

 Chapitre 20

 

 

 

 DES PROFITS QUE REÇOIT L'ÂME EN DÉTOURNANT LA JOIE DES CHOSES TEMPORELLES

 

 

 

 1. Que le spirituel veille bien à ce que le coeur et la joie ne commencent à s'attacher aux choses temporelles, par crainte de venir du peu au beaucoup, croissant de degré en degré, car du petit on vient au grand, et une faute légère au commencement devient énorme à la fin, comme une étincelle suffit pour brûler toute une montagne et le monde entier. Et qu'il ne se fie jamais à ce que l'attachement soit petit, s'il ne le tranche aussitôt parce qu'il croit qu'il le fera après, car s'il n'a pas le courage d'y mettre fin quand il est peu de chose et au début, comment pense-t-il et présume-t-il qu'il le fera quand il sera grand et plus enraciné ? D'autant que Notre Seigneur a dit en l'Évangile que celui qui est infidèle en de petites choses le sera aussi dans les grandes (LC 16,10), car celui qui évite le peu, ne tombera pas au plus ; mais au peu il y a grand danger, vu que déjà il est entré dans l'enclos et la muraille du coeur, et comme dit l'adage, celui qui commence a fait la moitié. C'est pourquoi David nous avertit que même si les richesses abondent, nous n'y appliquions pas notre coeur (PS 61,11).

 

 2. Quand l'homme ne ferait pas cela pour son Dieu, ni pour les obligations de la perfection chrétienne, les seuls profits temporels (sans parler des spirituels) devraient l'inciter à délivrer entièrement son coeur des joies touchant ce qui a été dit, car il n'évite pas seulement les dangereuses pestes déclarées au précédent chapitre, mais aussi en ôtant la joie des biens temporels, il acquiert la vertu de libéralité (qui est une des principales qualités de Dieu), qui est incompatible avec la convoitise. De plus, il acquiert une liberté d'esprit et clarté en la raison, un repos, une tranquillité et une paisible confiance en Dieu, avec un culte et une vraie soumission de la volonté envers Dieu ; il acquiert plus de joie et de délassement dans les créatures, en s'en désappropriant, ce dont on ne peut jouir en les regardant avec un attachement de propriété, parce que c'est un souci, qui, comme un lacet, tient l'esprit en la terre et ne lui laisse pas dilater le coeur; en outre (dans le détachement des choses) il en acquiert une plus claire connaissance pour bien entendre les vérités qui les concernent, tant naturellement que surnaturellement; c'est pourquoi il en jouit tout autrement que celui qui y est attaché, avec de grands profits et avantages, car l'un les goûte selon leur vérité, l'autre selon leur mensonge, l'un selon le meilleur, l'autre selon le pire : l'un selon la substance, l'autre (qui y attache le sens) selon l'accident, parce que le sens ne peut recueillir ni parvenir à plus qu'à l'accident, mais l'esprit purifié des nuages et des images des accidents pénètre la vérité et la valeur des choses, car cela est son objet. C'est pourquoi la joie est un brouillard qui obscurcit le jugement, parce qu'il ne peut y avoir de joie volontaire de créature sans propriété volontaire, de même qu'il ne peut y avoir de joie, en tant que passion, qu'il n'y ait aussi propriété habituelle dans le coeur ; et la négation et purification d'une telle joie laisse le jugement clair, comme les vapeurs l'air, quand elles se dissipent.

 

 3. Celui-ci donc se réjouit en toutes choses, en ne tenant pas sa joie attachée à elles, comme s'il les avait toutes ; et l'autre, en tant qu'il les regarde avec une particulière application de propriété, perd le goût de toutes en général ; celui-ci en tant qu'il n'en a pas une dans le coeur, les a (comme dit saint Paul) toutes en grande liberté (2CO 6-10) ; celui-là qui y a lié sa volonté, n'a ni ne possède rien, au contraire, elles possèdent son coeur et le tiennent par conséquent à la peine, comme un captif; de façon que, autant de joies qu'il veut avoir des créatures, par nécessité il doit avoir autant de gênes et de peines en son coeur attaché et possédé. Celui qui est désapproprié n'est pas inquiété de sollicitudes, ni en l'oraison ni en dehors, et ainsi, sans perdre de temps, il fait aisément un grand trésor spirituel ; mais l'autre ne fait que des tours et retours sur le piège où son coeur est pris, et dont, même avec effort, à peine peut-il se délivrer un court instant de ce piège de pensée et de joie de ce à quoi son coeur est attaché. Le spirituel, au premier mouvement qu'il se réjouit des choses, doit le réprimer, en se souvenant de ce qui a été dit ici, qu'il n'y a rien dont l'homme doive se réjouir, sinon de voir qu'il sert Dieu, et de procurer sa gloire et son honneur en toutes choses, les dressant seulement à cela et se détournant en elles de la vanité, sans y rechercher son goût ni sa consolation.

 

 4. Il y a un autre profit très grand et principal à retirer sa joie des créatures, qui est de laisser le coeur libre pour Dieu, qui est le principe de la disposition pour toutes les faveurs que Dieu doit faire à l'âme, et sans cette disposition il ne les fait pas ; et elles sont telles, que même temporellement, pour une joie que l'on quitte pour son amour et pour la perfection de l'Évangile, il en rendra cent pour un dès cette vie, comme dans le même Évangile le promet Sa Majesté (MT 19,29). Mais quand ces intérêts n'y seraient pas, le seul dégoût que Dieu reçoit de ces joies des créatures devrait les faire éteindre au spirituel en son âme, puisque nous voyons dans l'Évangile que, seulement parce que ce riche se réjouissait d'avoir des biens pour beaucoup d'années, Dieu se coléra tellement qu'il lui dit qu'il ferait rendre compte à son âme en cette même nuit (LC 12,20). D'où nous devons croire que toutes les fois que nous nous réjouissons vainement, Dieu nous projette et prépare châtiment et amère disgrâce, selon ce que nous méritons, la peine qui résulte de cette joie étant souvent cent fois plus amère que le plaisir a été doux. Car encore que le dire de saint Jean en l'Apocalypse soit véritable, disant qu'autant Babylone s'est glorifiée et plongée en délices, qu'autant on lui donnât de tourments et de peine (18,1), ce n'est pas pour dire que la peine ne soit pas plus que la joie, car elle le sera - puisque de petits plaisirs sont punis d'éternels tourments -; mais pour faire entendre que rien ne demeurera sans un châtiment particulier, attendu que celui qui punira une parole inutile (MT 12,36), ne pardonnera pas une vaine joie.

 

 

 Chapitre 21

 

  DANS LEQUEL ON MONTRE COMMENT C'EST VANITÉ DE METTRE LA JOIE DE LA VOLONTÉ DANS LES BIENS NATURELS ET COMMENT ON DOIT SE DRESSER À DIEU PAR EUX

 

 

 

 1. Par les biens naturels nous entendons ici la beauté, la grâce95, la complexion corporelle et tous les autres dons corporels, et aussi en l'âme, le bon entendement, le discernement, avec les autres choses qui appartiennent à la raison ; en tout cela l'homme ne doit pas se réjouir, si lui ou les siens en sont doués, sans rendre grâces à Dieu qui les donne pour être mieux connu et plus aimé par ces qualités. Et se réjouir de cela seulement, c'est vanité et tromperie, comme le remarque Salomon en disant : La grâce est trompeuse et la beauté est vaine ; la femme qui craint Dieu sera louée (PR 31,30) ; où il nous enseigne que l'homme doit plutôt se défier de ces dons naturels, puisque par leur moyen il peut être aisément distrait de l'amour de Dieu et, étant attiré par eux, tomber en vanité et être trompé. C'est pourquoi il dit que la grâce corporelle est trompeuse, parce qu'elle séduit l'homme sur le chemin et l'attire à ce qui ne lui est pas convenable, par vaine joie et complaisance de soi-même ou de celui qui a cette grâce ; et que la beauté est vaine, parce qu'elle fait tomber l'homme en maintes manières, quand il l'estime et s'éjouit en elle, vu qu'il doit seulement se réjouir si lui ou d'autres servent mieux Dieu en cela; mais au contraire il doit craindre et se méfier que ces dons et grâces naturelles ne soient peut-être cause que Dieu soit offensé par elles, à cause de sa vaine présomption, ou de son affection excessive en jetant les yeux sur elles. C'est pourquoi celui qui aura de tels dons doit vivre avec tant de soin et de retenue qu'il ne donne sujet à personne par sa vaine ostentation d'éloigner un bref instant Dieu de son coeur ; car des grâces et dons de nature provoquent et occasionnent tant de mal, soit à celui qui les possède, soit à celui qui les regarde, qu'il s'en échappe bien peu qui n'y attachent leur coeur par quelque petit lacet ou lien. D'où vient que par cette crainte, nous avons vu que bien des personnes spirituelles douées de ces dons ont obtenu de Dieu par leurs prières qu'il les enlaidît, de peur d'être cause et occasion pour elles ou d'autres de quelque vaine affection ou joie.

 

 

 

 95 La beauté, c'est la perfection esthétique ; la grâce, c'est plutôt l'attrait séducteur.

 

 

 

 2. Le spirituel doit donc purger et obscurcir sa volonté en cette vaine joie, considérant que la beauté et autres dons naturels sont terre, qu'ils viennent de la terre et s'en retourneront en terre; que la grâce et la gentillesse96 ne sont que fumée et un air de cette terre; et que pour ne pas tomber en vanité, il doit les tenir pour telles et les estimer comme telles, et en cela dresser le coeur à Dieu en liesse et réjouissance de ce que Dieu est en Soi toutes ces grâces et beautés très éminemment dans un degré infini par-dessus toutes les créatures ; et comme dit David, qu' elles vieilliront toutes et passeront comme les vêtements, mais que Lui seul demeure immuable pour toujours (PS 101,21). C'est pourquoi, s'il ne dresse pas sa joie à Dieu en toutes ces choses, il sera toujours trompeur et trompé ; car c'est de cela qu'il faut entendre ce que dit Salomon, parlant à la joie touchant les créatures, en disant: À la joie j'ai dit: pourquoi te laisses-tu tromper en vain ? (Eccl 2,2). Ce qui est quand le coeur de l'homme se laisse ravir par les créatures.

 

 

 

 96 Ce qui est agréable.

 

  Chapitre 22

 

  DES DOMMAGES QUI S'ENSUIVENT POUR L'ÂME DE METTRE LA JOIE DE LA VOLONTÉ DANS LES BIENS NATURELS

 

 

 

 1. Encore qu'un bon nombre de ces dommages et de ces profits que je rapporte en ces genres de joies soient communs à toutes, néanmoins, parce qu'ils suivent directement la joie et sa désappropriation (bien que la joie appartienne à quelque genre que ce soit de ces six divisions dont je traite), pour ce sujet je dis en chacune de ces divisions quelques dommages et profits qui se trouvent aussi en l'autre, puisqu'ils sont inhérents à la joie qui est commune à toutes. Mais ma principale intention est de dire les dommages et profits particuliers qui s'ensuivent pour l'âme concernant chaque chose, pour la joie ou non joie qui y est; je les nomme particuliers, parce qu'ils sont tellement causés premièrement et immédiatement par tel genre de joie, qu'ils ne sont causés par l'autre que secondairement et médiatement. Exemple : le dommage de la tiédeur d'esprit est causé directement par tout et par chaque genre de joie, et ainsi ce dommage est général à tous les six genres ; néanmoins celui de la sensualité est un dommage particulier qui seul suit directement la joie en ces biens naturels dont nous parlons.

 

 2. Donc, les dommages spirituels et corporels qui s'ensuivent directement et effectivement pour l'âme quand elle met sa joie dans les biens naturels, sont réduits à six principaux. Le premier est une vaine gloire, présomption, orgueil et mépris du prochain, parce qu'on ne peut jeter les yeux de l'estime sur quelque chose sans les retirer des autres; d'où s'ensuit au moins un mépris réel des autres choses, parce que, naturellement, en faisant cas d'une chose le coeur se retire des autres et se ramasse en celle qu'il prise, et de ce mépris réel il est aisé de tomber dans l'intentionnel et volontaire de quelques autres choses, en particulier ou en général, non seulement dans le coeur mais aussi en l'exprimant avec la langue, disant: telle ou telle chose, telle ou telle personne n'est pas comme tel ou tel. Le deuxième dommage est qu'il meut le sens à complaisance et à délectation sensuelle et luxure. Le troisième est de faire tomber en flatterie et en vaine louange, où il y a de la tromperie et de la vanité, comme dénonce Isaïe, en disant: mon peuple, celui qui te loue te trompe (3,12) ; et la raison est que, encore que parfois ils disent la vérité, ceux qui louent des grâces et des beautés, toutefois c'est merveille s'ils ne laissent là quelque dommage enveloppé, ou en faisant tomber l'autre en vaine complaisance et joie, ou en portant là leurs affections et intentions imparfaites. Le quatrième dommage est général, car la raison et le sens de l'esprit s'émoussent fort, comme aussi en la joie des biens temporels, et même en certaine manière bien davantage ; parce que, comme les biens naturels sont plus liés à l'homme que les temporels, leur joie en fait une plus efficace et plus prompte impression et vestige dans le sens et le transporte plus puissamment ; et ainsi la raison et le sens ne demeurent pas libres, mais obscurcis par cette affection de joie si jointe. Et de là procède le cinquième dommage qui est égarement d'esprit en les créatures. D'où naît et s'ensuit la tiédeur et lâcheté d'esprit qui est le sixième dommage, général aussi, qui d'ordinaire va si loin qu'on s'ennuie fort et s'attriste dans les choses de Dieu, jusqu'à venir à les abhorrer. On perd infailliblement en cette joie l'esprit pur, pour le moins au commencement, parce que si on sent quelque esprit, il sera fort sensible et fort grossier, peu spirituel et peu intérieur et recueilli, consistant plus en goût sensitif qu'en force d'esprit, car, l'esprit étant si bas et si lâche qu'il n'éteint point en soi l'habitude d'une telle joie (parce que, pour n'avoir l'esprit pur, il suffit d'avoir cette habitude imparfaite, encore que quand l'occasion s'offre, on ne consente aux actes de la joie), il vit plus, d'une certaine manière, en la faiblesse du sens qu'en la force de l'esprit ; sinon, il le verra en la perfection et la force qu'il aura aux occasions. Encore que je ne nie pas qu'on puisse avoir maintes vertus avec beaucoup d'imperfections, mais avec ces joies qui ne sont pas éteintes, il ne peut y avoir de pur et savoureux esprit intérieur, parce que règne la chair, qui milite contre l'esprit (GA 5,11), et encore que l'esprit ne ressente pas le dommage, au moins il lui arrive une secrète distraction.

 

 3. Mais revenant à parler de ce deuxième dommage, qui en contient en soi d'innombrables, quoiqu'on ne le sache exprimer avec la plume ni signifier avec la langue, il n'est pas obscur ni caché jusqu'où arrive et combien grand est ce malheur qui naît de la joie qu'on place en la grâce et beauté naturelle, vu que chaque jour pour cette raison on voit arriver tant de meurtres d'hommes, tant d'honneurs perdus, tant d'outrages, tant de biens dissipés, tant d'envies et de conflits, tant d'adultères, de viols et de fornications commis, et tant de saints abattus sur le sol qu'on les compare à la troisième partie des étoiles du ciel, précipitées en terre par la queue de ce serpent (AP 12,4); l'or fin dans la fange, privé de son premier lustre; les braves et les nobles de Sion qui se revêtaient d'or fin, estimés comme des pots de terre cassés et mis en pièces (LM 4,1-2).

 

 4. Jusqu'où ne parvient le poison de ce dommage? Et qui ne boit peu ou prou dans le calice doré de la femme de Babylone de l'Apocalypse (11,4) ? Étant montée sur une grande bête qui avait sept têtes et dix couronnes, elle donne à entendre qu'à peine y a-t-il ni haut, ni bas, ni saint, ni pécheur à qui elle ne fasse boire de son vin, assujettissant leur coeur en quelque chose, car, comme il est dit là, furent enivrés tous les rois de la terre du vin de sa prostitution (11,2) ; elle range sous sa tyrannie toutes les conditions, jusqu'au souverain et illustre état du sanctuaire et du divin sacerdoce, posant son calice abominable, comme dit Daniel, au lieu saint (9,21), à peine en laissant aucun, pour fort qu'il soit, qu'elle n'abreuve peu ou prou du vin de ce calice qui est cette vaine joie ; c'est pourquoi il dit que tous les rois de la terre furent enivrés de ce vin, car il s'en trouvera fort peu, même des plus saints, qui n'aient été quelque peu charmés et séduits du breuvage de la joie et du goût de la beauté et des grâces naturelles.

 

 5. Où il faut noter ce mot enivrés, parce que si on boit si peu que ce soit du vin de cette joie, à l'instant le coeur est épris, il charme et fait ce dommage d'obscurcir la raison, comme à ceux qui sont pris de vin; de telle sorte que, si on ne prend aussitôt quelque contrepoison qui le fasse rejeter promptement, la vie de l'âme sera en danger, parce que la faiblesse spirituelle s'augmentant, elle la jettera en si grand mal, qu'ayant, comme Samson, les yeux crevés et les cheveux de sa première force coupés, elle se verra réduite, prisonnière parmi ses ennemis, à tourner la meule du moulin, et peut-être après à mourir de la seconde mort, comme lui avec eux, pour avoir avalé ce breuvage de joie ; qui lui cause spirituellement ces dommages comme il les causa corporellement à Samson et les cause encore aujourd'hui à beaucoup ; en suite de quoi ses ennemis lui reprocheront à sa grande confusion: Est-ce toi qui rompais les doubles pièges, qui rompais les mâchoires aux lions, qui tuais mille Philistins, qui arrachais les portes des villes et te délivrais de tous tes ennemis ? (JG 16,19).

 

 6. Concluons donc, en mettant l'antidote nécessaire contre ce poison, ce sera que, aussitôt que le coeur se sentira saisi de cette vaine joie des biens naturels, il se souvienne qu'en vain on se réjouit d'autre chose que de servir Dieu, et combien cela est dangereux et pernicieux ; considérant le dommage que reçurent les anges de se réjouir et complaire en leur beauté et biens naturels, puisque cela les précipita dans les abîmes des enfers, et combien semblablement cette même vanité cause des maux aux hommes tous les jours ; c'est pourquoi ils devraient user à temps du remède que le poète conseille à ceux qui commencent à s'affectionner à cela : « Hâte-toi dès le début de prendre le remède, parce que, quand les maux ont eu le temps de s'enraciner au coeur, le remède et la médecine viennent tard ». 97 Ne regarde pas le vin - dit le Sage - quand sa couleur est vermeille et resplendit dans le verre ; il passe délicatement, mais à la fin il mordra comme un serpent et répandra son venin comme un aspic (PR 23,31-32).

 

 

 

 97 Ovide, Remedia Amoris, I, 91-92.

 

 

 Chapitre 23  DES PROFITS QUE TIRE L'ÂME DE NE PAS METTRE SA JOIE DANS LES BIENS NATURELS

 

 

 

 1. Nombreux sont les profits que l'âme trouve à retirer son coeur de semblable joie, parce que, outre qu'elle dispose à l'amour de Dieu et aux autres vertus, elle donne lieu directement à l'humilité pour soi-

 

 même et à la charité générale envers le prochain. En effet, ne s'affectionnant à aucun à cause de ces biens naturels apparents qui sont trompeurs, l'âme demeure libre et claire pour les aimer tous raisonnablement et spirituellement, comme Dieu veut qu'ils soient aimés ; en quoi l'on connaît que pas un ne mérite d'être aimé, sinon pour la vertu qui est en lui. Et quand on aime de cette façon, c'est selon Dieu et avec grande liberté; et s'il y a de l'attachement, c'est avec un plus grand attachement à Dieu, car alors, plus cet amour croît, plus celui de Dieu augmente, et plus croît celui de Dieu, plus aussi celui du prochain; parce que, de l'amour qui est en Dieu, c'est une seule même raison et une seule même cause.

 

 2. S'ensuit un autre excellent profit à nier ce genre de joie, c'est qu'il accomplit et observe le conseil de notre Sauveur qui dit par saint Matthieu que celui qui voudra le suivre se renonce soi-même (16,24); ce que l'âme ne pourrait jamais faire si elle mettait la joie dans les biens naturels, parce que celui qui fait quelque cas de soi-même, ne se renonce ni ne suit Christ.

 

 3. Il y a un autre grand profit à nier cette sorte de joie, qui est que cela cause une grande tranquillité en l'âme et évacue les distractions, et fait un recueillement dans les sens, particulièrement dans les yeux; parce que ne voulant pas se réjouir en cela, elle ne veut regarder ni laisser les autres sens à ces choses, de peur d'en être attirée ou enlacée, ni perdre du temps ou des pensées en elles, étant semblable en prudence au serpent qui bouche ses oreilles de peur d'ouïr les charmes de celui qui l'enchante et afin qu'ils ne lui fassent aucune impression (PS 51,5). Parce qu'en gardant les portes de l'âme qui sont les sens, on conserve grandement et on augmente sa tranquillité et sa pureté.

 

 4. Il y a un autre profit non moindre en ceux qui ont déjà profité en la mortification de ce genre de joie, qui est que les objets et les notions sales ne leur font pas l'impression ni causent l'impureté qu'elles font à ceux qui se plaisent encore en quelque chose de cela; et pour cela, de la mortification et négation de cette joie, il vient au spirituel une pureté d'âme et de corps, c'est-à-dire d'esprit et de sens, et il a une convenance angélique avec Dieu, faisant de son âme et de son corps un digne temple de l'Esprit Saint; ce qui ne peut être ainsi, si son coeur se réjouit dans les biens et grâces naturelles ; et pour cela il n'est pas nécessaire qu'il y ait un consentement, ni souvenir de chose sale, car cette joie suffit pour l'impureté de l'âme et du sens, avec la connaissance d'une telle chose, puisque le Sage dit que l'Esprit Saint se retirera des pensées qui sont sans entendement, c'est-à-dire qui ne sont point ordonnées à Dieu par la raison supérieure

 

 (SG 1,5).

 

 5. S'ensuit un autre profit général qui est que, outre qu'il se délivre des maux et dommages susdits, il s'exempte aussi d'une infinité de vanités et de maints autres maux tant spirituels que temporels ; et principalement de tomber sous le mépris qu'on fait de tous ceux que l'on voit se vanter ou se réjouir desdites qualités naturelles en eux ou dans les autres. Et ainsi on les tient et estime pour sages et avisés, comme le sont véritablement tous ceux qui n'estiment pas ces choses, mais seulement ce qui est agréable à Dieu.

 

 6. De ces profits procède le dernier, qui est un généreux bien de l'âme, si nécessaire pour servir Dieu, comme est la liberté d'esprit, avec laquelle on surmonte aisément les tentations, on souffre bien les épreuves et les vertus croissent avec prospérité.

 

 

 Chapitre 24

 

 

 

 QUI TRAITE DU TROISIÈME GENRE DE BIENS OÙ LA VOLONTÉ PEUT METTRE L'AFFECTION DE LA JOIE, QUI SONT LES SENSIBLES.

 - ON DIT QUELS ILS SONT ET DE COMBIEN DE GENRES ET COMME IL FAUT DRESSER LA VOLONTÉ À DIEU EN SE PURIFIANT DE CETTE JOIE

 

 

 

 1. Il faut maintenant traiter de la joie touchant les biens sensibles, qui est le troisième genre de biens où nous disons que la volonté peut se réjouir. Et il faut noter que par biens sensibles nous entendons ici tout ce qui en cette vie peut tomber dans le sens de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, du goût et du toucher, et de la fabrique intérieure du discours imaginaire, tout ce qui appartient aux sens corporels intérieurs et extérieurs.

 

 2. Et pour obscurcir la volonté et la purifier de la joie en ces objets sensibles, en l'acheminant à Dieu par eux, il est nécessaire de poser d'abord une vérité qui est, comme nous avons souvent dit, que le sens de la partie inférieure de l'homme, qui est celui dont nous traitons, n'est, ni ne peut être capable de connaître et comprendre Dieu comme il est ; de manière que ni l'oeil ne saurait le voir, ni chose qui Lui ressemble, ni l'oreille ouïr sa voix, ni son qui lui soit pareil, ni l'odorat ne peut sentir une si suave odeur, ni le goût avoir une saveur si grande et si relevée, ni le toucher ne peut éprouver une touche si délicate et si délectable, ni chose semblable ; ni sa forme, ni aucune figure qui le puisse représenter ne peuvent tomber dans la pensée et l'imagination, comme dit Isaïe: ni l'oeil ne l'a point vu, ni l'oreille ne l'a entendu, ni n'est tombé dans le coeur de l'homme (IS 64,4 1CO 2,9).

 

 3. Il faut noter ici que les sens peuvent recevoir du goût et du plaisir, ou de la part de l'esprit moyennant quelque communication qu'il reçoit intérieurement de Dieu, ou de la part des choses extérieures communiquées aux sens. Et suivant ce qui a été dit, il ne peut se faire ni par la voie de l'esprit ni par celle du sens que la partie sensible connaisse Dieu, parce que son habileté ne pouvant atteindre jusque là, elle reçoit ce qui est spirituel et sensitif sensiblement, et pas plus. D'où vient que d'arrêter la volonté à se réjouir du goût causé par quelqu'une de ces préhensions, ce serait au moins vanité, et empêcher la force de la volonté de s'employer en Dieu en mettant sa joie seulement en Lui ; ce qu'elle ne peut faire entièrement qu'en se purifiant et obscurcissant de la joie qui regarde ces choses, comme des autres genres de joie.

 

 4. J'ai fait remarquer que ce serait vanité si la joie s'arrêtait en quelqu'une des choses susdites, car quand elle ne s'y arrête point, mais dès que la volonté sent du goût en ce qu'elle entend, voit et touche, elle s'élève à se réjouir en Dieu et que cela lui est un motif et une force pour le faire, cela est fort bon ; et alors non seulement il ne faut pas éviter de telles motions quand elles causent cette dévotion et oraison, mais plutôt on peut s'en servir - et même on le doit - pour un si saint exercice ; parce qu'il y a des âmes qui sont fort portées à Dieu par les objets sensibles. Toutefois, il faut y être grandement retenu, en regardant les effets qu'on en tire ; parce que souvent de nombreux spirituels usent de ces récréations des sens, sous prétexte d'oraison et de s'adonner à Dieu, et c'est de telle manière qu'on peut mieux nommer cela récréation qu'oraison, car on se donne plus de satisfaction à soi-même qu'à Dieu, et encore que leur intention soit pour Dieu, néanmoins l'effet qu'ils en tirent montre que c'est pour la récréation sensitive, d'où ils tirent plus de faiblesse d'imperfection que de nouvelle vigueur et de remise de volonté à Dieu.

 

 5. C'est pourquoi je veux donner ici une instruction pour reconnaître quand les saveurs des sens profitent et quand elles ne profitent pas ; c'est que, toutes les fois qu'ils entendront des musiques ou autres choses, qu'ils verront des choses agréables, qu'ils sentiront de bonnes odeurs, ou goûteront des saveurs ou toucheront des choses délicates, si au premier mouvement ils portent aussitôt la notion et l'affection de la volonté en Dieu, cette notion leur étant plus savoureuse que le motif sensible qui la cause, et s'ils ne goûtent ce motif que pour un tel effet, c'est signe qu'ils en tirent du profit et que le sensible aide au spirituel ; et on en peut user ainsi parce qu'alors les choses sensibles servent à la fin pour laquelle Dieu les a créées et données, qui est pour se faire mieux aimer et connaître par elles. Et ici il faut savoir que celui à qui ces biens sensibles font le pur effet spirituel que je dis, n'entre pas pour cela en appétits de ces biens et ne s'en soucie guère (encore que quand ils s'offrent, ils lui donnent beaucoup de plaisir), à cause du goût de Dieu qu'ils lui causent, je l'ai dit; et ainsi il ne se met point en peine de les rechercher, et s'ils se présentent (comme je le dis) il tire aussitôt sa volonté d'eux et les laisse et se met en Dieu.

 

 6. La raison pour laquelle il se soucie peu de ces motifs, encore qu'ils lui ouvrent le chemin vers Dieu, c'est parce que - comme l'esprit a cette promptitude de s'élever à Dieu avec toutes choses et par toutes choses, il est si attiré, si accueillant et satisfait de l'esprit de Dieu, que - il ne manque de rien et ne souhaite rien, et, si pour cela il désire quelque chose, cet objet passe aussitôt, il l'oublie et n'en tient pas compte. Mais celui qui ne sentira pas cette liberté d'esprit en les choses susdites et goûts sensibles, mais que sa volonté s'y arrête et s'en repaît, c'est qu'ils lui sont dommageables et il ne doit point en user, car encore qu'il veuille s'en aider avec la raison pour aller à Dieu, néanmoins, vu que l'appétit les goûte selon le sensible et que l'effet est toujours conforme au goût, il est certain que cela sert plus d'empêchement que de secours et plus de dommage que de profit. Et quand il verra que l'appétit de ces récréations règne en lui, il doit le mortifier, parce que plus il est fort, plus il a d'imperfection et de faiblesse.

 

 7. Donc, le spirituel, en quelque goût qu'il reçoive de la part des sens, soit par hasard, soit autrement, ne doit se servir de lui que pour Dieu, élevant à Lui la joie de l'âme, afin qu'elle soit utile et profitable et parfaite, remarquant que toute joie qui n'est pas de cette sorte, en négation et anéantissement de toute autre joie, encore qu'elle soit de chose en apparence fort relevée, est néanmoins vaine et inutile, et un empêchement pour l'union de la volonté en Dieu.

 

 

 Chapitre 25  QUI TRAITE DES DOMMAGES QUE L'ÂME REÇOIT À VOULOIR METTRE LA JOIE DE LA VOLONTÉ DANS LES BIENS SENSIBLES

 

 

 

 1. Quant au premier, si l'âme n'obscurcit et n'éteint pas la joie qui peut lui naître des choses sensibles, en la dressant à Dieu, tous les dommages généraux que nous avons dits, qui procèdent de tout autre genre de joie, s'ensuivront de celle qui est des choses sensibles, comme sont: obscurité en la raison, tiédeur, aversion spirituelle, etc. Mais en particulier, cette joie peut directement la faire tomber en maints dommages, tant spirituels que corporels ou sensibles.

 

 2. Premièrement, de la joie des choses visibles, en n'y renonçant pas pour aller à Dieu, on peut tomber directement en vanité d'esprit et distraction d'entendement, en convoitise désordonnée, dévergondage, dérèglement intérieur et extérieur, impureté de pensées et envie.

 

 3. De la joie d'entendre des choses inutiles provient directement la distraction de l'imagination, bavardage, envie, jugements incertains, divagation de pensées; et de ceux-ci, d'autres dommages nombreux et pernicieux.

 

 4. De se plaire aux suaves odeurs vient l'horreur des pauvres (qui est contre la doctrine de Christ), l'aversion de la domesticité, peu de soumission de coeur aux choses humbles, une insensibilité spirituelle, au moins selon la proportion de son appétit.

 

 5. De la joie en la saveur des nourritures vient directement gourmandise et ivrognerie, colère, discorde, manquement de charité envers le prochain et les pauvres, comme ce mauvais riche qui était traité chaque jour splendidement fit envers Lazare (LC 16,19). De là vient le dérèglement corporel, les maladies ; de là viennent les mauvaises impulsions, car les aiguillons de la luxure croissent; cela engendre directement une grande saleté dans l'esprit, et l'appétit des choses spirituelles est tellement corrompu qu'il ne peut les savourer, ni même s'y arrêter, ni en discourir. Cette joie engendre aussi une distraction des autres sens et du coeur, et un mécontentement à l'égard de maintes choses.

 

 6. De la joie concernant le toucher des choses douces naissent bien d'autres plus grands dommages et plus pernicieux, et qui en moins de temps substituent le sens à l'esprit et éteignent sa force et sa vigueur. De là vient l'abominable vice de la volupté ou de ses aiguillons, selon la proportion de la joie de ce genre ; elle nourrit la luxure, rend l'âme efféminée et timorée, le sens flatteur, séducteur, disposé à pécher et faire du tort ; elle répand dans le coeur une vaine allégresse et joie, elle délie la langue, met les yeux en liberté, charme et émousse les autres sens suivant le degré de cet appétit ; elle empêche le jugement, l'entretenant dans une folie et ignorance spirituelle, et moralement engendre lâcheté et inconstance ; et, comme l'âme se trouve avec des ténèbres et lâcheté de coeur, elle fait trembler même où il n'y a rien à craindre. Cette joie nourrit parfois un esprit de confusion et une insensibilité du côté de la conscience et de l'esprit, aussi elle affaiblit fort la raison et la réduit à tel point qu'elle ne peut prendre ni donner un bon conseil, et devient incapable des biens spirituels et moraux, et inutile comme un pot cassé.

 

 7. Tous ces dommages viennent de ce genre de joie, chez les uns intensément, selon l'intensité de cette joie et aussi selon la facilité ou faiblesse ou inconstance du sujet où elle tombe ; parce qu'il y a des naturels qui, d'une petite occasion recevront plus de dommage que d'autres d'une plus grande.

 

 8. Enfin, cette joie du toucher peut causer tous les maux et dommages (comme nous avons dit) relatifs aux biens naturels, que je ne veux pas répéter ici, omettant encore beaucoup d'autres dommages qu'elle fait, comme sont : manquement en les exercices spirituels et pénitence corporelle, et tiédeur et indévotion touchant l'usage des sacrements de la Pénitence et de l'Eucharistie.

 

 

 Chapitre 26  DES PROFITS QUE REÇOIT L'ÂME EN LA NÉGATION DE LA JOIE DANS LES CHOSES SENSIBLES, PROFITS SPIRITUELS ET TEMPORELS

 

 

 

 1. Admirables sont les profits que l'âme tire de la négation de cette joie : les uns sont spirituels et les autres temporels.

 

 2. Le premier est que l'âme, retirant sa joie des choses sensibles, se restaure par rapport à la licence où elle est tombée par un trop grand exercice des sens, en se recueillant en Dieu, et l'esprit se conserve et les vertus qu'elle a acquises s'augmentent et elle progresse en profits.

 

 3. Le deuxième profit spirituel qu'elle tire de ne pas vouloir se réjouir de ce qui est sensible, est excellent, il convient de le savoir: nous pouvons dire avec vérité que de sensuel l'homme devient spirituel, et d'animal raisonnable, et même qu'étant homme, il chemine en partie comme un ange, et que de temporel et humain, il se rend divin et céleste ; car de même que l'homme qui cherche le goût des choses sensibles et y met sa joie ne mérite d'autre nom que ceux que nous avons dits, à savoir: sensuel, animal, temporel, etc., ainsi, quand il ôte sa joie de ces choses sensibles, il mérite tous les autres, à savoir: spirituel, céleste, etc.

 

 4. Ce qui est évident, parce que, comme l'exercice des sens et la force de la sensibilité contredisent -comme dit l'Apôtre - la force et l'exercice de l'esprit, de là vient que ces forces, les unes venant à diminuer et à défaillir, les autres doivent croître et s'augmenter, n'ayant plus les contraires qui les empêchent de croître, et ainsi l'esprit, qui est la portion supérieure de l'âme qui regarde et communique avec Dieu, se perfectionnant, il mérite tous lesdits attributs, puisqu'il se perfectionne en biens et dons de Dieu, spirituels et célestes. L'un et l'autre se prouvent par saint Paul qui nomme le sensuel (qui est celui dont l'exercice de sa volonté s'applique seulement dans le sensible) animal, qui ne perçoit pas les choses de Dieu, et l'autre qui élève à Dieu sa volonté, il l'appelle spirituel et dit qu'il pénètre et juge toutes choses, jusqu'aux profondeurs de Dieu (1CO 2,14). Ainsi, l'âme fait ici un admirable profit, acquérant une grande disposition pour recevoir des biens de Dieu et des dons spirituels.

 

 5. Mais le troisième profit est qu'il augmente excessivement les goûts et la joie de la volonté temporelle-ment, car comme dit le Sauveur, dès cette vie on lui rend centpour un (MT 19,29) ; de manière que si tu refuses une joie, le Seigneur t'en donnera cent en cette vie, spirituellement et temporellement, comme aussi pour un plaisir que tu recevras de ces choses sensibles, tu auras cent chagrins et amertumes ; parce que de la part de l'oeil déjà purifié dans les joies de la vue, l'âme reçoit une joie spirituelle, en se dressant à Dieu en tout ce qu'elle voit, que ce soit divin ou profane; de la part de l'ouïe purifiée en la joie d'entendre, l'âme reçoit cent fois autant de joie fort spirituelle et dressée à Dieu, en tout ce qu'elle entend, que ce qu'elle entend soit divin ou profane; et ainsi en les autres sens déjà purifiés. Parce que, comme en l'état d'innocence, tout ce que nos premiers parents voyaient, parlaient, mangeaient, etc., dans le paradis, leur servait pour un plus grand goût de contemplation, puisqu'ils avaient la partie sensible bien sujette et ordonnée à la raison, de même celui qui a le sens purifié et sujet à l'esprit, de toutes les choses sensibles, dès le premier mouvement, il tire la délectation d'une savoureuse attention à Dieu et contemplation de Dieu.

 

 6. D'où vient que celui qui est net, tout le haut et tout le bas lui causent plus de bien et lui servent pour une plus grande netteté, comme l'impur, de l'un et de l'autre par son impureté, apporte du mal; mais celui qui ne surmonte pas la joie de l'appétit, ne jouira pas de la sérénité de joie ordinaire en Dieu par le moyen de ses créatures et de ses oeuvres. Celui qui ne vit plus selon le sens, toutes les opérations de ses sens et puissances sont dressées à la contemplation divine, parce que, étant vrai en bonne philosophie que l'opération de chaque chose est conforme à son être ou à la vie dont elle vit, si l'âme vit une vie spirituelle (la vie animale étant mortifiée), il est évident que sans contradiction intérieure, elle doit aller à Dieu avec tout, vu que déjà toutes ses actions et mouvements sont spirituels, procédant d'une vie spirituelle; d'où il suit que cette personne, ayant le coeur limpide, trouve en toutes choses une connaissance de Dieu joyeuse, savoureuse, chaste, pure, spirituelle, gaie et amoureuse.

 

 7. De ce qui a été dit, j'infère la doctrine suivante : jusqu'à ce que l'homme ait tellement habitué le sens en la purification de la joie sensible que, dès le premier mouvement, il tire le profit que j'ai dit que les choses l'envoient aussitôt à Dieu, il lui est nécessaire de nier la joie et le goût qui s'y trouvent, pour tirer l'âme de la vie sensitive, craignant que, puisqu'il n'est pas spirituel, il ne tire peut-être de l'usage de ces choses plus de suc et plus de force pour le sens que pour l'esprit, la force sensible prédominant en son opération, qui accroît la sensualité, l'entretient et l'engendre ; parce que comme dit notre Sauveur, ce qui naît de la chair, est chair; et ce qui naît de l'esprit est esprit (JN 3,6). Prenez bien garde à ceci, car c'est la vérité. Et que celui qui n'a pas encore mortifié le goût dans les choses sensibles, n'entreprenne pas de se servir beaucoup de la force et opération du sens en ce qui les concerne, croyant qu'elles lui aideront à l'esprit, parce que les forces de l'âme croîtront davantage sans ce sensible, c'est-à-dire, éteignant plutôt la joie et l'appétit de ces choses que voulant en user à leur égard.

 

 8. Les biens de la gloire réservés en l'autre vie à celui qui se prive de cette joie, il n'est pas nécessaire de le dire car outre que les dons corporels de la gloire - comme sont l'agilité et la clarté98 - seront bien plus excellents qu'en ceux qui en ont usé, l'augmentation aussi de la gloire essentielle de l'âme qui répond à l'amour de Dieu pour qui a nié ces choses sensibles, pour chaque joie momentanée et caduque qu'il aura refusée (comme dit saint Paul) un immense poids de gloire opérera en lui éternellement (2CO 4,11). Je ne déduirai point les autres profits moraux, temporels et aussi spirituels, qui suivent cette nuit de la joie, puisque ce sont tous ceux qui ont été dits en les autres joies, et en un degré plus éminent car ces joies qu'on rejette sont plus jointes au naturel, et pour cela on acquiert une plus intime pureté en leur négation.

 

 

 

 98 Deux des quatre attributs des corps glorieux, avec l'impassibilité et la subtilité.

 

 

 Chapitre 27  DANS LEQUEL ON COMMENCE À TRAITER DU QUATRIÈME GENRE DE BIENS, QUI SONT LES BIENS MORAUX. - ON DIT QUELS ILS SONT ET EN QUELLE MANIÈRE LA JOIE DE LA VOLONTÉ EN EUX EST LICITE

 

 

 

 1. Le quatrième genre de biens dans lesquels la volonté peut se réjouir sont les biens moraux; et par biens moraux, nous entendons ici les vertus et leurs habitudes en tant que morales, et l'exercice de quelque vertu que ce soit, et l'exercice des oeuvres de miséricorde, l'observation de la loi de Dieu, et la civilité et tout exercice de bon naturel et inclination.

 

 2. Or ces biens moraux, quand on les possède et exerce, ils méritent peut-être mieux la joie de la volonté qu'aucun des trois autres genres susdits. Parce que, pour l'une de ces deux causes ou pour les deux ensemble, l'homme peut se réjouir des choses qui lui appartiennent, à savoir, ou pour ce qu'elles sont en elles, ou pour le bien qu'elles comportent et apportent comme moyen ou instrument. Et ainsi, nous trouverons que la possession des trois genres de biens dont nous avons déjà parlé ne mérite aucune joie de la volonté, car, comme il a été dit, d'eux-mêmes, ils ne font aucun bien à l'homme et n'en ont point en soi, vu qu'ils sont si caducs et si périssables ; mais au contraire, comme pareillement nous avons dit, ils lui causent et apportent de la peine, de la douleur et de l'affliction d'esprit, car, bien qu'ils méritent quelque joie pour la seconde cause, qui est quand l'homme s'en sert pour aller à Dieu, cela est si incertain que, comme nous voyons d'ordinaire, l'homme s'en fait plus de tort que de profits. Mais les biens moraux, déjà pour la première cause qui est ce qu'ils sont en soi et ce qu'ils valent, méritent quelque joie de leur possesseur, parce qu'ils apportent avec eux la paix, la tranquillité, l'usage droit et ordonné de la raison, et des opérations mûrement réfléchies ; et l'homme ne peut humainement rien posséder de meilleur en cette vie.

 

 3. Ainsi, parlant humainement, parce que les vertus méritent par elles-mêmes d'être aimées et estimées, l'homme peut bien se réjouir de les avoir et de les pratiquer pour ce qu'elles sont en soi et pour ce qu'elles apportent de bien à l'homme humainement et temporellement; car de cette manière et pour cela, les philosophes, les sages et anciens princes les ont estimées, les ont louées et ont tâché de les avoir et de les pratiquer ; et, bien que gentils99 et ne regardant les choses que temporellement, pour les biens temporels, corporels et naturels qu'ils savaient leur devoir advenir de là, ils n'obtenaient pas seulement par là les biens et l'estime temporelle qu'ils souhaitaient, mais en outre, Dieu - qui aime tout ce qui est bon même chez le barbare et le gentil et qui n'empêche aucun bien de se faire, comme dit le Sage (SG 1,22) - leur augmentait la vie, l'honneur, le pouvoir et la paix, comme il fit aux Romains parce qu'il vivaient sous de bonnes lois ; et il leur assujettit presque tout le monde, payant temporellement les bonnes moeurs de ceux qui n'ayant pas la foi, étaient incapables de la récompense éter-nelle100. Car Dieu aime tant ces biens moraux que seulement parce que Salomon lui demanda la sagesse pour enseigner son peuple et pouvoir le gouverner justement, en l'instruisant dans les bonnes moeurs, le même Dieu lui en sut fort bon gré et lui dit que puisqu'il avait demandé la sagesse pour cette fin, Il la lui donnerait et de plus, ce qu'il ne lui avait point demandé, à savoir les richesses et l'honneur, de manière qu'aucun roi dans le passé et pour l'avenir ne fût semblable à lui (3R 3,11-13).

 

 

 

 99 Gentils ; non juifs et non chrétiens. Barbare : non grec ou Romain.

 

 100 Saint Augustin, La Cité de Dieu, 1. 5, 12-15.

 

 

 

 4. Mais encore que le chrétien doive se réjouir des biens moraux en cette première manière, et des bonnes oeuvres qu'il fait temporellement, en tant qu'elles lui causent les biens temporels que nous avons dits, néanmoins sa joie ne doit pas s'y arrêter en cette première manière (comme nous avons dit des gentils dont les yeux de l'âme ne pénétraient pas plus avant que cette vie mortelle), mais que - puisque la lumière de la foi lui fait espérer la vie éternelle, sans laquelle tout ce qui est de ce monde et de l'autre, ne lui servira de rien - il doit seulement et principalement se réjouir de la possession et de l'exercice de ces

 

 biens moraux en la seconde manière, qui est que, faisant les oeuvres pour l'amour de Dieu, elles lui acquièrent la vie éternelle. Ainsi il ne doit regarder ni se réjouir qu'à servir et honorer Dieu avec ses bonnes oeuvres et vertus, car sans ce regard, les vertus ne valent rien devant Dieu ; comme il se voit en les dix vierges de l'Évangile, qui avaient toutes gardé la virginité et fait de bonnes oeuvres, mais parce que les cinq ne s'étaient pas réjouies en la seconde manière -c'est-à-dire en dressant en elles leur joie à Dieu -, mais au contraire en avaient usé vainement en la première manière, se réjouissant de leur possession, elles furent rejetées du ciel sans aucune reconnaissance ni récompense de l'Époux (MT 25,1-12). Et aussi de nombreux anciens ont eu bien des vertus et ont fait de bonnes oeuvres, et nombre de chrétiens les ont et font encore de grandes choses, qui ne leur serviront de rien pour la vie éternelle, parce qu'ils n'ont pas recherché en elles la gloire et l'honneur qui se doivent seulement à Dieu. Le chrétien doit donc se réjouir, non de faire de bonnes oeuvres et suivre les louables coutumes, mais s'il les fait pour l'amour de Dieu seul, sans aucun autre égard, car, autant quand elles sont faites pour servir Dieu seulement elles méritent une plus grande récompense de gloire, d'autant plus aussi aura-t-on de confusion devant Dieu, que plus on aura été mû par d'autres considérations.

 

 5. Donc, pour dresser la joie à Dieu dans les biens moraux, le chrétien doit remarquer que la valeur de ses bonnes oeuvres, jeûnes, aumônes, pénitences, prières, etc., ne consiste pas tant en la quantité et en la qualité qu'en l'amour de Dieu avec lequel il les fait; et qu'elles sont alors d'autant mieux appréciées qu'elles sont faites avec un plus pur et plus entier amour de Dieu et qu'il recherche en elles moins d'intérêt de joie, de goût, de consolation et de louange, en cette vie et en l'autre ; c'est pourquoi il ne doit arrêter son coeur dans le goût, dans la consolation, dans la saveur et autres intérêts dont les bons exercices et bonnes oeuvres sont habituellement accompagnées, mais recueillir la joie en Dieu, désirant le servir par elles, et se purifiant et demeurant en obscurité en cette joie, vouloir que Dieu soit le seul qui se délecte et les savoure en secret, sans aucun autre égard ou intérêt que l'honneur et la gloire de Dieu ; et ainsi il ramassera en Dieu toute la force de la volonté concernant les biens moraux.

 

 

 Chapitre 28  DE SEPT DOMMAGES OÙ L'ON PEUT TOMBER EN METTANT LA JOIE DE LA VOLONTÉ DANS LES BIENS MORAUX

 

 

 

 1. Les dommages principaux où l'homme peut tomber par la vaine joie de ses bonnes oeuvres et habitudes, je trouve qu'ils sont sept et très pernicieux, car ils sont spirituels.

 

 2. Le premier dommage est vanité, orgueil, vaine gloire et présomption, parce qu'on ne saurait se réjouir de ses oeuvres sans les estimer; et de là naît la jactance et le reste, comme il est dit du pharisien en l'Évangile, qui priait et se flattait auprès de Dieu, en se vantant qu'il jeûnait et faisait d'autres bonnes oeuvres (LC 18,12).

 

 3. Le deuxième dommage est communément enchaîné à celui-ci, il est de juger les autres mauvais et imparfaits comparativement, pensant qu'ils ne font pas si bien que lui, les méprisant en son coeur et parfois en paroles. Et ce dommage le pharisien le subissait aussi, car en ses prières il disait : Je te rends grâce de ce que je ne suis pas comme les autres hommes, voleurs, injustes, adultères (LC 18,11). De manière qu'en un seul acte, il tombait en ces deux dommages, s'estimant et méprisant les autres, comme beaucoup font aujourd'hui qui disent : « je ne ressemble pas à un tel, je ne fais pas ceci ni cela comme celui-ci ou cet autre ». Et même bon nombre d'entre eux sont pires que le pharisien ; car bien qu'il soit vrai qu'il ne méprisât pas seulement les autres, mais aussi qu'il montrât du doigt la personne en particulier en disant: Je ne suis pas comme ce publicain ; mais eux, non contents de l'un et de l'autre, ils se fâchent et sont jaloux quand on en loue d'autres ou qu'ils font mieux ou peuvent plus qu'eux.

 

 4. Le troisième dommage est que, comme ils regardent leur goût dans les oeuvres, ils ne font d'ordinaire que celles dont ils espèrent du plaisir et de la louange ; et ainsi, comme dit Christ, tout ce qu'ils font, ut videantur ab hominibus101 (MT 23,5), et ils ne travaillent pas seulement par amour de Dieu.

 

 

 

 101 Pour être vus des hommes.

 

 

 

 5. Le quatrième dommage s'ensuit de celui-là, c'est qu'ils ne trouveront point de récompense en Dieu l'ayant recherchée en cette vie dans la joie ou la consolation, dans les bénéfices de l'honneur ou de telles autres manières dans leurs oeuvres ; en quoi le Sauveur dit qu'ils ont reçu leur paiement (MT 6,2); et ainsi ils resteront seulement avec le travail de l'oeuvre et avec confusion sans récompense. Il y a une si grande misère dans les enfants des hommes touchant ce dommage, que j'estime que la plupart des oeuvres publiques qu'ils font, ou sont vicieuses, ou ne leur profiteront point, ou sont imparfaites devant Dieu, faute de se détacher de ces égards et intérêts humains. En effet peut-on en juger autrement de certaines oeuvres et fondations que quelques-uns font et instituent, quand ils ne veulent les faire qu'accompagnées d'honneur et d'égards humains de la vanité de la vie, ou perpétuant en elles leur nom, leur lignage ou leur pouvoir, jusqu'à mettre leurs devises et leurs armes dans les églises - comme s'ils voulaient se poser là au lieu de statues -, où tous fassent la génuflexion, et dans ces oeuvres on peut dire de quelques-uns qu'ils s'adorent plus que Dieu. Mais laissant ceux-là qui sont les pires, combien y en a-t-il qui de maintes façons tombent dans ce dommage de leurs oeuvres ? Les uns veulent qu'on les loue, d'autres qu'on les en remercie, d'autres les racontent et prennent plaisir que tel ou tel les sache et même tout le monde, et parfois ils veulent que l'aumône, ou ce qu'ils font passe par des tiers pour que cela se sache davantage; d'autres veulent l'un et l'autre. Ce qui est sonner la trompette, ce que, dit le Sauveur dans l'Évangile, font les hommes vains, qui pour cela ne recevront de Dieu aucune récompense de leurs oeuvres (Ibid.).

 

 6. Ceux-là donc, pour éviter ce dommage, doivent cacher leur oeuvre, que Dieu seul la voie, désirant que personne n'en fasse cas. Et ils ne doivent pas seulement la cacher aux autres, mais encore à eux-mêmes ; c'est-à-dire, qu'ils ne s'y complaisent pas les estimant comme si c'était quelque chose, comme spirituellement s'entend de ce que Notre Seigneur dit dans l'Évangile: Que ta gauche ne sache pas ce que fait ta droite (ibid., 6,3), comme s'il disait: n'estime pas avec l'oeil temporel et charnel l'oeuvre spirituelle que tu fais. C'est ainsi qu'on ramasse la force de la volonté en Dieu et que l'oeuvre fructifie devant lui; d'où non seulement il ne la perdra pas, mais elle sera de grand mérite. C'est à ce propos que s'entend cette sentence de Job quand il dit: Si j'ai baisé ma main avec ma bouche, ce qui est une iniquité et un grand péché, et si mon coeur s'est réjoui en cachette (31,21-29) ; car ici par la main il entend l'oeuvre, et par la bouche il entend la volonté qui se complaît en elle ; et parce que comme nous avons dit, c'est une complaisance en soi-même, il dit: Si mon coeur s'est réjoui en cachette, ce qui est une grande iniquité et une négation contre Dieu ; et c'est comme s'il disait qu'il n'eut pas de complaisance, ni que son coeur ne s'est pas réjoui en cachette.

 

 7. Le cinquième dommage de telles gens est qu'ils ne s'avancent point au chemin de perfection, parce que, étant attachés au goût et à la consolation dans le travail, quand ils ne trouvent point de goût et consolation dans leurs oeuvres et exercices - ce qui est ordinairement quand Dieu veut les avancer, leur donnant le pain sec qui est celui des parfaits, et les sevrant du lait des enfants, éprouvant leurs forces et purifiant leur tendre appétit afin qu'ils puissent goûter de la nourriture des grands - ordinairement ils se découragent et perdent la persévérance car ils ne trouvent plus ladite saveur dans leurs oeuvres. Sur quoi s'entend spirituellement ce que dit le Sage, soit : Les mouches qui se meurent perdent la suavité de l'onguent (Eccl 10,1) ; car quand il se présente quelque mortification, ils meurent à leurs bonnes oeuvres, ne les faisant plus, et perdent la persévérance, où gît la suavité de l'esprit et la consolation intérieure.

 

 8. Le sixième dommage, c'est qu'ils se trompent ordinairement, estimant meilleures les oeuvres qui leur plaisent que celles qu'ils ne goûtent pas, ils louent et estiment les unes et méprisent les autres, encore que communément les oeuvres où de lui-même l'homme se mortifie davantage (principalement quand il n'est pas avancé en la perfection) soient plus agréables et plus précieuses devant Dieu, à cause de la négation de soi-même que l'homme y apporte, que celles où il trouve sa consolation, dans lesquelles il peut fort aisément se chercher soi-même. Et à ce propos, Michée dit ces paroles : Malum manuum suarum dicunt bonum ; soit: Ce qui est mal venant de leurs oeuvres, ils disent eux que c'est bien (1,3). Ce qui provient de ce qu'ils mettent leur goût en leurs oeuvres, et non à plaire seulement à Dieu. Or, combien ce dommage règne parmi les spirituels aussi bien qu'entre le commun des hommes, cela serait trop long à dire, à peine en trouvera-t-on un qui se porte à travailler purement pour Dieu sans être aidé de quelque intérêt de consolation, de goût ou d'autre considération.

 

 9. Le septième dommage est que, en tant que l'homme n'éteint pas la vaine joie dans les oeuvres morales, il est plus incapable de recevoir conseil et instruction raisonnable touchant ce qu'il doit faire, parce que l'habitude de lâcheté qu'il a, en opérant avec propriété de vaine joie, l'enchaîne ou afin de ne pas tenir le conseil d'autrui pour le meilleur, ou, s'il le tient pour tel, afin qu'il ne le veuille pas suivre, n'ayant pas assez de courage pour cela. Ces personnes s'attiédissent fort en la charité envers Dieu et le prochain, car l'amour-propre qu'elles ont, à l'égard de leurs oeuvres, refroidit en elles la charité.

 

 

 Chapitre 29  DES PROFITS QUE REÇOIT L'ÂME DE RETIRER LA JOIE DES BIENS MORAUX

 

 

 

 1. Très grands sont les profits que l'âme reçoit à ne pas vouloir appliquer vainement la joie de la volonté à cette sorte de biens ; car quant au premier, elle se préserve de tomber en maintes tentations et tromperies du démon, qui sont cachées dans la joie de ces bonnes oeuvres, comme nous pourrons l'entendre par ce qui est dit en Job, à savoir: Il dort sous l'ombre, dans le secret du roseau et dans les lieux humides (40,16). Où il parle du démon, car dans l'humidité de la joie et la vanité du roseau (c'est-à-dire des oeuvres vaines) il séduit l'âme; et que le démon la trompe secrètement en cette joie, ce n'est pas merveille, puisque, sans attendre sa suggestion, la vaine joie se trompe elle-même, principalement quand il y a au coeur quelque jactance à leur sujet, selon ce que dit bien Jérémie, par ces paroles: Ton arrogance t'a déçu (49,16), car quelle plus grande tromperie que la vanterie ? Et de cela l'âme se délivre en se purgeant de cette joie.

 

 2. Le deuxième profit est qu'elle accomplit les oeuvres plus sagement et plus parfaitement ; ce qui n'arrive pas s'il y a de la passion de joie ou de goût, parce que par le moyen de cette passion de joie, l'irascible et le concupiscible102 s'élèvent et l'emportent tellement qu'ils ne permettent plus la pesée de la raison, et la font varier d'ordinaire dans les oeuvres et les résolutions,laissant les unes et prenant les autres, commençant et abandonnant, sans rien achever, parce que, opérant pour le goût, et celui-ci étant variable, et en certaines natures beaucoup plus qu'en d'autres, ce goût venant à manquer, l'oeuvre et le dessein cessent, bien qu'il s'agisse d'une chose importante. Le goût de leur oeuvre est à de telles personnes, comme son âme et sa force: si vous ôtez le goût, l'oeuvre meurt et finit, et ils ne persévèrent plus ; car ils sont de ceux dont Christ dit qu' ils reçoivent joyeusement la parole, et le démon survenant la leur ravit aussitôt, afin qu'ils ne persévèrent pas (LC 8,12-13), et c'est parce qu'ils n'avaient pas de force ni de racine plus profonde que cette joie. C'est donc une cause de persévérance et de bonne réussite que d'enlever et retirer la volonté de cette joie ; et ainsi le profit est grand comme l'est aussi le dommage contraire. Le sage jette les yeux sur la substance et l'utilité de l'oeuvre, non sur le goût et le plaisir qu'il y trouve, et ainsi il n'envoie pas ses traits en l'air, mais il tire une joie stable de son oeuvre, sans payer de tribut à l'amertume.

 

  102 Termes de l'École d'origine platonicienne, autrement dit la colère et le désir.

 

 

 

 3. Le troisième est un divin profit, qui est qu'étouffant la vaine joie en ses oeuvres, il se fait pauvre d'esprit, qui est une des béatitudes dont parle le Fils de Dieu quand il dit : Bienheureux sont les pauvres d'esprit, car le royaume des cieux est à eux (MT 5,3).

 

 4. Le quatrième profit est que celui qui rejettera cette joie, opérera avec douceur, humilité et prudence, parce qu'il n'agira pas impétueusement et à la hâte, poussé par le concupiscible et l'irascible de la joie, ni avec présomption affecté par l'estime qu'il fait de son oeuvre moyennant la joie qu'il y trouve, ni imprudemment aveuglé de cette joie.

 

 5. Le cinquième profit est qu'il se rend agréable à Dieu et aux hommes, se délivre de l'avarice, de la gourmandise et de la tristesse spirituelles, de l'envie spirituelle et de mille autres vices.

 

 

 Chapitre 30  OÙ L'ON COMMENCE À PARLER DU CINQUIÈME GENRE DE BIENS DANS LEQUEL LA VOLONTÉ PEUT SE RÉJOUIR, QUI SONT LES SURNATURELS.

 - ON DIT QUELS ILS SONT, ET COMMENT ILS SE DISTINGUENT DES SPIRITUELS, ET COMMENT IL FAUT DRESSER LEUR JOIE À DIEU

 

 

 

 1. Il convient maintenant de traiter du cinquième genre de biens en lesquels l'âme peut se réjouir, qui sont surnaturels ; par eux nous entendons ici tous les dons et toutes les grâces que Dieu donne qui surpassent la faculté et vertu naturelle, qu'on appelle gratis datas, comme sont la sagesse et la science qu'il donna à Salomon, et les grâces dont parle saint Paul (1CO 12,9-10), à savoir la foi, la grâce des santés, l'opération des miracles, la prophétie, la connaissance et le discernement des esprits, l'explication des paroles, et aussi le don des langues.

 

 2. Ces biens, quoiqu'à la vérité ils soient spirituels, comme ceux du même genre dont nous traiterons après, néanmoins j'ai voulu en faire distinction ici à cause de la grande différence qu'il y a entre eux ; attendu que l'exercice de ceux-ci a un rapport immédiat au profit des hommes, et Dieu les donne pour ce profit et pour cette fin, comme dit saint Paul qu'on ne donne à personne l'esprit, sinon pour le profit des autres (ibid., 12,1), ce qui s'entend de ces grâces; mais les spirituelles, leur exercice et leur rapport sont seulement de l'âme à Dieu et de Dieu à l'âme, en communication d'entendement et de volonté, etc., comme nous dirons après. Ainsi il y a différence en l'objet, puisque les spirituelles sont seulement entre le Créateur et l'âme, mais les surnaturelles regardent la créature ; et elles diffèrent aussi en la substance, et par conséquent en l'opération, et ainsi encore nécessairement en la doctrine.

 

 3. Mais parlant à présent des dons et des grâces surnaturelles, comme nous les entendons ici, je dis que pour purifier en elles la vaine joie, il faut ici noter deux profits qui sont en ce genre de biens, à savoir: temporel et spirituel. Le temporel, c'est la santé des malades, faire voir les aveugles, ressusciter les morts, chasser les démons, prédire l'avenir pour y pourvoir, et les autres de cette sorte. Le spirituel et éternel, c'est que Dieu par ses oeuvres soit connu et servi par celui qui les fait ou par ceux en lesquels elles se font.

 

 4. Quant au premier profit, qui est temporel, les oeuvres et miracles surnaturels méritent peu ou point la joie de l'âme ; parce que, le second profit exclu, ils importent peu ou pas, puisque d'eux-mêmes, ils ne sont pas moyen pour unir l'âme avec Dieu, mais c'est la charité ; et l'on peut exercer ces oeuvres et grâces surnaturelles sans être en grâce ni charité, tantôt Dieu donnant véritablement les dons et les grâces, comme à l'inique prophète Balaam et à Salomon, tantôt de semblables étant opérés faussement par la voie du démon, comme fit Simon le Magicien, ou par autres secrets de nature ; parmi ces oeuvres et merveilles, si quelques-unes devaient être utiles à celui qui les fait, ce seraient les vraies qui sont données de Dieu ; or, celles-là, sans le second profit, saint Paul enseigne ce qu'elles peuvent valoir, en disant: Si je parle avec les langues des hommes et des anges, et que je n'aie point la charité, je ressemble au métal et à la cloche qui sonne. Et si j'ai la grâce de prédire et si je connais tous les mystères et toute la science, et si j'ai la foi en plénitude, tellement que je transporte les montagnes, et que je n'aie point la charité, je ne suis rien, etc. (1CO 13,1-2). D'où vient que Christ dira un jour à beaucoup qui en cette façon auront fait cas de leurs oeuvres, pour lesquelles ils lui demanderont la gloire, et lui diront : Seigneur, n'avons-nous pas prophétisé en votre nom et fait de nombreux miracles ? il leur dira : Retirez-vous de moi, ouvriers d'iniquité (MT 1,22-23).

 

 5. L'homme doit donc se réjouir, non d'avoir ces grâces et de les exercer, mais s'il en tire le second fruit spirituel, à savoir, servant Dieu en elles avec une véritable charité, où gît le fruit de la vie éternelle. C'est pourquoi notre Sauveur reprit ses disciples qui se réjouissaient de chasser les démons, en disant: Ne vous réjouissez pas d'assujettir les démons, mais de ce que vos noms sont écrits au livre de la vie (LC 10,20), comme qui dirait en bonne théologie : « Réjouissez-vous si vos noms sont inscrits au livre de la vie ». De là on apprend que l'homme ne doit se réjouir qu'au chemin qui y conduit, qui est de faire les oeuvres avec charité ; car que sert et vaut devant Dieu ce qui n'est point amour de Dieu ? qui n'est point parfait, s'il n'est fort et attentif à purger la joie de toutes les choses, la mettant seulement à faire la volonté de Dieu. Et de cette manière la volonté s'unit avec Dieu par ces biens surnaturels.

 

 

 Chapitre 31  DES DOMMAGES QUI ARRIVENT À L'ÂME DE METTRE LA JOIE DE LA VOLONTÉ EN CE GENRE DE BIENS

 

 

 

 1. En trois principaux dommages, il me semble que l'âme peut tomber en mettant sa joie dans les biens surnaturels, à savoir, tromper et être trompée, détriment dans l'âme concernant la foi, vaine gloire ou autre vanité.

 

 2. Quant au premier, il est aisé de tromper les autres et soi-même en se réjouissant de cette sorte d'oeuvres. La raison est que pour connaître ces oeuvres, quelles sont fausses et quelles sont vraies, comment et en quel temps il faut les exercer, il faut beaucoup de sagacité et beaucoup de lumière de Dieu, et la joie et l'estime de ces oeuvres empêchent fort l'un et l'autre. Et ceci pour deux raisons : l'une, car la joie émousse et obscurcit le jugement; l'autre, car avec la joie de cette oeuvre, l'homme souhaite qu'elle soit faite plus promptement, mais encore il est davantage poussé à ce qu'elle se fasse à contretemps. Et à supposer que les vertus et oeuvres qu'on pratique soient véritables, néanmoins ces deux défauts suffisent pour s'y tromper souvent: ou en ne les comprenant pas comme il faut, ou en n'en profitant pas et en ne s'en servant pas comme et quand il est plus à propos. Car encore qu'à la vérité, quand Dieu départit ces dons et grâces, il leur donne la lumière et l'impulsion de comment et quand il faut les exercer, néanmoins à cause de la propriété et imperfection qu'ils y peuvent avoir, il peuvent beaucoup faillir, n'en usant pas avec la perfection que Dieu désire, comme et quand il veut. Ainsi que nous lisons que voulait faire Balaam lorsqu'il voulut entreprendre d'aller maudire le peuple d'Israël contre la volonté de Dieu, ce dont Dieu fut tellement irrité qu'il voulait le tuer (NB 22,22-23). Et saint Jacques et saint Jean voulaient faire descendre le feu du ciel sur les Samaritains, parce qu'ils refusaient de loger notre Sauveur, et il les reprit de cela (LC 9,54-55).

 

 3. Où l'on voit clairement comme ceux-là étaient portés à ces oeuvres par quelque passion d'imperfection (enveloppée dans la joie et l'estime de ces oeuvres) quand il n'était pas convenable; parce que, quand il n'y a pas semblable imperfection, ils se meuvent et déterminent seulement à opérer ces vertus quand et comme Dieu les pousse à cela, et jusqu'alors, il ne convient pas. C'est pourquoi Dieu se plaignait par Jérémie de certains prophètes, en disant : Je n'envoyais pas les prophètes et ils couraient; je ne leur parlais pas, et ils prophétisaient (23,21). Et plus loin, il dit : Ils ont trompé mon peuple par leur mensonge et leurs miracles, sans que je leur eusse rien commandé et sans que je les eusse envoyés (23,32). Et là encore il dit en parlant d'eux qu' ils voyaient la vision de leur coeur et qu'ils la disaient (23,26) ; ce qui ne serait pas ainsi arrivé s'ils n'avaient eu cette abominable propriété en ces oeuvres.

 

 4. D'où par ces autorités nous apprenons que le dommage de cette joie n'aboutit pas seulement à user iniquement et méchamment de ces grâces que Dieu donne (comme Balaam et ceux dont Il parle ici qui faisaient des miracles par lesquels ils trompaient le peuple), mais encore jusqu'à s'en servir sans que Dieu les leur eût données ; comme ceux-ci qui prophétisaient leurs fantaisies et publiaient les visions qu'ils composaient, ou celles que le démon leur représentait; parce que le démon qui les voit affectionnés à ces choses, leur donne un vaste champ et beaucoup d'occasions, s'entremettant là en maintes manières, et avec cela, ils déploient les voiles et avec une hardiesse effrontée il s'étendent en ces oeuvres prodigieuses.

 

 5. Ils n'en demeurent pas là, mais la joie et la convoitise de ces oeuvres les portent à de telles extrémités que, s'ils n'avaient auparavant qu'un pacte occulte avec le démon (car beaucoup d'entre eux opèrent ces choses par cette convention secrète), ils osent bien faire avec lui un pacte exprès et manifeste, se rendant par un accord disciples du démon et ses partisans. De là viennent les sorciers, enchanteurs, magiciens, devins et charmeurs. La joie de ces oeuvres en vient à un tel excès de mal que non seulement ils veulent acheter avec de l'argent les dons et les grâces divines - comme voulait faire Simon le Magicien (AC 8,18) - pour servir le démon, mais aussi ils tâchent d'avoir les choses sacrées, et même (ce qui ne peut se dire sans frémir) les choses divines, comme on a déjà vu que le redoutable corps de notre Seigneur Jésus-Christ a été usurpé pour l'usage de leurs méchancetés et abominations. Dieu veuille montrer et étendre ici sa grande miséricorde !

 

 6. Et combien ces gens-là sont pernicieux à eux-mêmes et préjudiciables à la chrétienté, chacun pourra bien clairement l'entendre. Où il faut noter que tous ces magiciens et devins qui étaient parmi les enfants d'Israël - que Saùl extermina de la région pour vouloir imiter les vrais prophètes de Dieu - avaient donné en de telles abominations et illusions.

 

 7. Celui donc qui aura la grâce et le don surnaturel, en doit écarter la convoitise et la joie de l'exercer, et n'avoir nul souci de le mettre en oeuvre, car Dieu qui l'en favorise surnaturellement pour l'utilité de son Église ou de ses membres, le poussera surnaturellement aussi à l'exercer comme et quand il devra le faire ; car, puisqu'il défendait à ses fidèles de se soucier de ce qu'ils annonceraient, ou comme ils le diraient (MT 10,19), parce que c'était une affaire surnaturellement de foi, Il voudra aussi, vu que la chose n'est pas moins importante, que l'homme attende que Dieu soit l'ouvrier mouvant le coeur, puisque toute vertu doit s'opérer en sa vertu. C'est pourquoi les disciples, dans les Actes des Apôtres (4,29-30), bien qu'il leur eût infus ces grâces et ces dons, firent cette prière à Dieu, lui demandant instamment qu'il lui plût d'étendre sa main à faire des signes et des oeuvres et des guérisons par eux, pour introduire dans les coeurs la foi de Notre Seigneur Jésus-Christ.

 

 8. Le deuxième dommage qui peut naître de ce premier est un dommage concernant la foi, ce qui peut être en deux manières : La première, à l'égard des autres ; parce que, entreprenant de faire des merveilles ou des vertus hors de saison et sans nécessité, outre que c'est tenter Dieu, ce qui est un grand péché, peut-être que cela ne réussira pas et pourra engendrer dans les coeurs un moindre crédit et un mépris de la foi ; car bien que cela réussisse quelquefois, Dieu le permettant pour d'autres sujets et considérations, comme il arriva à la sorcière de Saùl (1R 28,12) - s'il est vrai que ce fut Samuel qui lui apparut -, cela ne réussira pas toujours, et quand cela réussirait, ils ne manquent pas de faillir et de se rendre coupables, puisqu'ils usent de ces grâces quand il n'est pas convenable. En la seconde manière il peut recevoir du dommage en soi-même touchant le mérite de la foi, parce qu'en faisant grand état de ces miracles, il s'éloigne beaucoup de l'habitude substantielle de la foi, qui est une habitude obscure ; et ainsi là où il y a plus de signes et de témoignages, il y a moins de mérite à croire. C'est pourquoi saint Grégoire dit que la foi est sans mérite quand la raison humaine l'expérimente103. Et ainsi Dieu n'opère jamais ces merveilles qu'uniquement quand elles sont nécessaires pour croire; d'où vient que Notre Seigneur, afin que ses disciples ayant l'expérience de sa résurrection, n'en perdent pas le mérite, fit beaucoup de choses avant de se montrer à eux, pour qu'ils le croient sans le voir; car il montra premièrement à Marie-Madeleine le sépulcre vide et après il fit que les anges lui annoncent - car la foi vient de l'ouïe, dit saint Paul (RM 10,11) - et que l'entendant, elle le crût avant de le voir; et encore quand elle le vit, ce fut en l'aspect d'un homme ordinaire, pour achever de l'instruire par la chaleur de sa présence, en la créance qui lui manquait (JN 20,11-18); et aux disciples il envoya premièrement les femmes leur annoncer, et ensuite ils vinrent voir le sépulcre (JN 2,10) ; et à ceux qui allaient à Emmaùs, il commença à toucher leur coeur en foi avant de se donner à voir, marchant dissimulé avec eux (LC 25,15); et finalement il les reprit tous après de n'avoir pas cru ceux qui leur avaient rapporté sa résurrection (MC 16,14), et saint Thomas aussi, de ce qu'il avait voulu toucher ses plaies, quand il lui dit que seraient bienheureux ceux qui ne voyant pas croiraient (JN 20,29).

 

  103 Homil. 26 in Evang., I.

 

 

 

 9. D'où l'on voit que Dieu n'est pas tant ami de faire des miracles et (comme on dit), quand il les fait, c'est qu'il ne peut pas faire autrement. C'est pourquoi il reprenait les pharisiens qui ne croyaient qu'à force de prodiges, en disant: Si vous ne voyez des prodiges et des signes, vous ne croyez pas (JN 4,48). Ils perdent donc beaucoup concernant la foi, ceux qui se réjouissent volontiers en ces oeuvres surnaturelles.

 

 10. Le troisième dommage est que communément, par la joie de ces oeuvres, ils tombent en vaine gloire ou en quelque vanité, parce que la joie même de ces merveilles (comme nous avons dit) n'étant pas purement en Dieu et pour Dieu, est vanité; comme il paraît en ce que Notre Seigneur reprit ses disciples qui se réjouissaient de ce que les démons leur étaient assujettis (LC 10,20), de cette joie, il ne les eût point blâmés si elle n'eût été vaine.

 

 

 Chapitre 32

 

 

 

 DES DEUX PROFITS QUI VIENNENT DU REFUS DE LA JOIE CONCERNANT LES GRÂCES SURNATURELLES

 

 

 

 1. En plus des profits que l'âme obtient à se délivrer des trois dommages susdits par la privation de cette joie, elle acquiert deux autres excellents profits. Le premier est de glorifier et exalter Dieu, le second est que l'âme s'exalte elle-même; car Dieu est exalté en l'âme de deux façons, la première en retirant le coeur et la joie de la volonté de tout ce qui n'est pas Dieu, pour les mettre en Lui seul ; ce que David a voulu dire au verset que nous avons allégué au commencement de la nuit de cette puissance, à savoir: l'homme s'élèvera au coeur haut, et Dieu sera exalté (PS 63,1). Parce qu'élevant le coeur par-dessus toutes choses, l'âme s'exalte par-dessus toutes.

 

 2. Et parce que de cette manière elle le met en Dieu seulement, Dieu est exalté et glorifié, manifestant à l'âme son excellence et sa grandeur, parce qu'en cette élévation de joie en lui, Dieu lui donne un témoignage de ce qu'Il est. Ce qui ne se fait pas sans évacuer la joie et la consolation de la volonté à l'égard de toutes choses, comme il dit par David en ces termes : Faites le vide et voyez que je suis Dieu (PS 45,11) ; et ailleurs il dit: En une terre déserte, sèche et sans chemin, j'ai paru devant vous pour voir votre vertu et votre gloire (PS 62,3). Et puisqu'il est vrai qu'on exalte Dieu en mettant la joie en la séparation de toutes choses, on l'exalte bien davantage en la retirant de celles-ci, qui sont plus merveilleuses, pour la mettre seulement en Lui, vu qu'elles ont une valeur plus élevée étant surnaturelles, et ainsi les laissant en arrière pour mettre la joie seulement en Dieu, c'est attribuer une plus grande gloire et excellence à Dieu qu'à elles ; car, plus on méprise de choses et de plus grandes pour quelqu'un, plus on l'exalte et plus on le glorifie.

 

 3. De plus Dieu est exalté en la seconde manière, lorsqu'on retire la volonté de ce genre d'oeuvres, parce que plus Dieu est cru et servi sans témoignages et sans signes, plus il est exalté par l'âme, puisqu'elle croit de Dieu plus que les signes et les miracles ne lui en peuvent donner à entendre.

 

 4. Le second profit en lequel l'âme s'exalte, c'est parce que, retirant la volonté de tous les témoignages et signes apparents, elle s'exalte en une très pure foi - que Dieu lui verse104 et augmente en un degré beaucoup plus intense -, et conjointement il lui augmente les deux autres vertus théologales qui sont la charité et l'espérance, en quoi elle jouit de très hautes connaissances divines, par le moyen de l'habitus obscur et nu de la foi, et d'une grande délectation d'amour, par le moyen de la charité, avec laquelle la volonté ne se réjouit en autre chose qu'en Dieu vivant, et d'une satisfaction en la mémoire, par le moyen de l'espérance. Tout ceci est un profit admirable qui importe essentiellement et directement pour l'union parfaite de l'âme avec Dieu.

 

 

 

 104 Infunde, verser, terme de la théologie.

 

   Chapitre 33  OÙ L'ON COMMENCE À TRAITER DU SIXIÈME GENRE DE BIENS DONT LA VOLONTÉ PEUT SE RÉJOUIR. - ON DIT QUELS ILS SONT ET ON EN FAIT UNE PREMIÈRE DIVISION

 

 

 

 1. Puisque, en cet ouvrage, notre intention est d'acheminer l'esprit par les biens spirituels jusqu'à l'union divine de l'âme avec Dieu, maintenant qu'en ce sixième genre nous devons traiter des biens spirituels, qui sont ceux qui servent le plus à cette affaire, il faudra que le lecteur et moi nous nous rendions attentifs et y appliquions particulièrement notre considération ; car c'est une chose certaine et ordinaire (par le peu de savoir de quelques-uns) de se servir des choses spirituelles seulement pour le sens, laissant l'esprit vide, si bien qu'il s'en trouve fort peu à qui le suc sensible n'ait corrompu une bonne partie de l'esprit, buvant l'eau avant qu'elle n'arrive à l'esprit, le laissant sec et vide.

 

 2. Venant donc à notre propos, je dis que j'entends par biens spirituels tous ceux qui incitent et aident pour les choses divines, pour la relation de l'âme avec Dieu, et les communications de Dieu avec l'âme.

 

 3. Donc en commençant à faire la division par les genres suprêmes, je dis que les biens spirituels sont de deux manières : les uns savoureux et les autres pénibles. Et chacun de ces genres est encore en deux manières ; parce que les savoureux, les uns sont de choses claires qui s'entendent distinctement, et les autres de choses qui ne s'entendent pas clairement ni distinctement. Les pénibles aussi, les uns sont de choses claires et distinctes, et les autres de choses confuses et obscures.

 

 4. Tous nous pouvons les distinguer aussi selon les puissances de l'âme; parce que les uns, en tant qu'ils sont des intelligences, appartiennent à l'entendement; les autres, en tant que ce sont des affections, appartiennent à la volonté; les autres, en tant qu'ils sont imaginaires appartiennent à la mémoire.

 

 5. Or, les biens pénibles laissés à part et remis à plus tard, car ils appartiennent à la Nuit passive, où nous en devons parler, et aussi les savoureux que nous avons dits être de choses confuses et non distinctes, pour en traiter à la fin, puisqu'ils appartiennent à la notion générale, confuse, amoureuse, où se fait l'union de l'âme avec Dieu - que nous avons laissée à part au Livre Deuxième105, remettant d'en traiter à la fin, lorsque nous avons fait la distinction entre les préhensions de l'entendement -, nous parlerons maintenant ici de ces biens savoureux qui sont de choses claires et distinctes.

 

 

 

 105 Chapitre 10.

 Chapitre 34

 

  DES BIENS SPIRITUELS QUI PEUVENT DISTINCTEMENT TOMBER EN L'ENTENDEMENT ET EN LA MÉMOIRE. - ON DIT COMMENT LA VOLONTÉ DOIT S'Y COMPORTER TOUCHANT LA JOIE QUI LES CONCERNE

 

 

 

 1. Nous aurions ici beaucoup à faire avec la multitude des préhensions de la mémoire et de l'entendement, en enseignant à la volonté comment elle doit se comporter touchant la joie qu'elle en tire, si nous n'en avions amplement discouru dans les Deuxième et Troisième Livres. Car nous y avons dit de quelle manière il fallait conduire ces deux puissances pour les acheminer à l'union divine, et de quelle même manière la volonté doit se comporter en la joie qui les regarde, il n'est pas nécessaire de le redire ici, étant suffisant d'avertir que partout où il est dit que ces puissances se vident de telles ou telles préhensions, on entende aussi que la volonté doit rejeter la joie à leur égard ; et de la même manière qu'il est dit que la mémoire et l'entendement doivent se comporter à l'égard de toutes ces préhensions, la volonté aussi doit se comporter de même, en effet puisque l'entendement et les autres puissances ne peuvent rien admettre ni refuser sans que la volonté y concoure, il est évident que la doctrine de l'un sert pour l'autre.

 

 2. Partant, qu'on voie là ce qui est requis en ce cas, parce que l'âme tombera en tous les dommages et périls qui sont là rapportés, si elle ne sait pas dresser à Dieu la joie de la volonté en toutes ses préhensions.

 

 

 Chapitre 35

 

  DES BIENS SPIRITUELS SAVOUREUX QUI DISTINCTEMENT PEUVENT TOMBER EN LA VOLONTÉ. - ON DIT DE COMBIEN DE MANIÈRES ILS SONT

 

 

 

 1. À quatre genres nous pouvons réduire tous les biens qui peuvent distinctement donner de la joie à la volonté, à savoir: motifs, provocatifs, directifs et perfectifs ; dont nous traiterons par ordre, et d'abord les statues et les portraits de saints, les oratoires et les cérémonies.

 

 2. Et quant à ce qui touche les statues et les portraits, il peut y avoir bien de la vanité et de la vaine joie, parce que, étant de si grande importance au culte divin, et si nécessaires pour mouvoir la volonté à dévotion, comme le montrent l'approbation et l'usage de notre Mère l'Église - pour cela il convient toujours que nous devions nous en servir pour stimuler notre tiédeur - il y a néanmoins maintes personnes qui mettent plus leur joie en la peinture et en l'ornement de ces images qu'en ce qu'elles représentent.

 

 3. L'usage des images106 est ordonné par l'Église pour deux fins principales, à savoir: pour révérer en elles les saints et pour grâce à elles mouvoir la volonté et exciter la dévotion à leur égard ; et en tant qu'elles servent à cela, elles sont de grand profit et leur usage est nécessaire. C'est pourquoi l'on doit toujours choisir celles qui sont les mieux tirées au naturel et au vif et qui meuvent davantage la volonté à dévotion, regardant plus à cela qu'à la valeur ou à la curiosité de la façon et au bel ornement. Parce qu'il y a, comme je dis, des personnes qui regardent plus à la curiosité de l'image et à son prix, qu'à ce qu'elle représente ; et la dévotion intérieure qu'il faut spirituellement dresser au saint invisible, oubliant aussitôt l'image, vu qu'elle ne sert que de motif, ils l'emploient en l'ornement et curiosité extérieure, de manière que le sens s'y plaît et s'y délecte, et l'amour avec la joie de la volonté demeurent là ; ce qui empêche entièrement le vrai esprit, qui requiert un anéantissement d'affection en toutes les choses particulières.

 

 

 

 106 Imagen: statue de bois polychromé ou portrait religieux.

 

 

 

 4. Cela se voit bien en l'abominable usage que quelques personnes ont en notre temps, qui n'ayant pas en horreur la vaine mode du monde, ornent les statues de la même façon que les mondains inventent de temps en temps pour l'accomplissement de leur passe-temps et vanités ; et les revêtent des habits qu'on condamne chez eux, le démon et elles en lui s'efforçant de canoniser leurs vanités, les mettant sur les saints, non sans leur faire une grande injure. Et de cette manière, l'honnête et grave dévotion de l'âme, qui de soi bannit et rejette toute vanité et apparence de vanité, n'est guère plus en elles qu'ornement de poupées, quelques-unes venant à ne se servir plus des images que comme d'idoles où elles mettent leur joie. Ainsi vous verrez des personnes qui ne cessent d'amasser image sur image, et veulent qu'elles ne soient que d'une telle sorte ou façon, et ne soient posées qu'en telle ou telle manière, de sorte que cela plaise au sens ; et la dévotion du coeur est fort petite. Et elles y ont autant d'attachement que Michas à ses idoles, ou que Laban, car l'un sortit de sa maison criant après ceux qui les emportaient (JG 18,23-24), et l'autre, après avoir bien cheminé et s'être bien courroucé à leur sujet, renversa tous les meubles de Jacob en les cherchant (GN 31,33-34).

 

 5. La personne véritablement dévote met principalement sa dévotion en l'invisible et a besoin de peu d'images et n'en use que peu et de celles qui sont plus conformes aux choses divines qu'aux humaines, les rendant conformes à elles et se conformant elle-même à elles, selon la mode de l'autre siècle et selon l'état des saints et non à la mode de ce temps, afin que non seulement la figure de ce siècle n'émeuve point son appétit, mais encore afin qu'elle ne se souvienne pas de lui par elles, ayant devant les yeux une chose qui lui ressemble ou à une de ses choses. Et encore, elle ne met pas son coeur en celles dont elle use, d'où vient qu'elle ne se chagrine guère si on les lui ôte, parce qu'elle cherche au-dedans de soi la vive image qui est Christ crucifié, dans lequel elle prend plutôt plaisir qu'on lui ôte tout et que tout lui manque. Jusqu'à demeurer en repos si on lui ôte les motifs et les moyens qui nous approchent le plus de Dieu, parce que c'est une plus grande perfection à l'âme d'être tranquille et joyeuse en la privation de ces motifs que de les posséder avec affection et attachement ; car quoiqu'il soit bon de se plaire à avoir ces images qui aident davantage l'âme à la dévotion (et que pour cela, on doive toujours choisir celle qui émeut le plus), néanmoins ce n'est pas perfection d'y être si attaché qu'on les possède avec propriété, de sorte que si on les ôte, on s'en attriste.

 

 6. Que l'âme tienne pour certain que plus elle s'affectionnera avec propriété à l'image et au motif, moins son oraison et sa dévotion monteront à Dieu. Car encore qu'il soit vrai que, les unes représentant mieux que les autres et excitant davantage à dévotion, il convienne de s'affectionner plus aux unes qu'aux autres pour cette raison seule, comme je viens de dire, ce ne doit pas être toutefois avec la propriété et l'attachement dont j'ai parlé, de manière que ce qui doit conduire l'esprit s'envolant par là à Dieu (oubliant aussitôt l'un et l'autre) le sens le lui dévore tout, étant tout entier engagé dans la joie des instruments qui devant seulement servir d'aide pour avancer l'esprit, à cause de mon imperfection me servent d'empêchement, et non moins que l'attachement et la propriété à quelque autre chose.

 

 7. Mais quoique tu aies quelque réplique en ce qui est des images faute de bien entendre la nudité et pauvreté d'esprit que la perfection requiert, au moins tu n'en auras point l'imperfection qu'on a communément aux chapelets ; vu qu'à peine trouveras-tu une personne qui n'ait en cela quelque faiblesse, voulant qu'ils soient plutôt de cette façon que de celle-là, ou de cette couleur plutôt que de celui-là; et de tel métal, ou avec cet ornement, ou de cet autre ; l'un ne servant pas plus que l'autre afin que Dieu exauce plutôt ce qui se dit en celui-ci qu'en celui-là, mais au contraire, celui qui y va avec un coeur sincère et vrai, ne regardant qu'à plaire à Dieu sans se soucier de tel ou tel chapelet, si ce n'est à cause des indulgences, est plutôt exaucé.

 

 8. Notre vaine convoitise est de telle sorte et condition qu'elle s'attache à toutes choses, et c'est comme le ver qui ronge ce qui est sain et dans les choses bonnes et mauvaises, fait son travail. Car te plaire à avoir un chapelet curieux et vouloir qu'il soit plutôt de cette manière que de cette autre, et choisir plutôt cette image qu'une autre sans prendre garde si elle t'excite davantage à l'amour de Dieu, mais regardant la beauté et la curiosité, qu'est-ce autre chose que mettre ta joie en l'instrument? Si tu employais l'appétit et la joie seulement à aimer Dieu, tu ne te soucierais ni de ceci ni de cela. Et c'est un grand déplaisir de voir des personnes spirituelles si attachées à la manière et façon de ces instruments et motifs, et à la curiosité et au vain goût qu'elles y trouvent, car jamais vous ne les verrez satisfaites, mais laisser toujours les unes pour prendre les autres, et troquer et mettre en oubli la dévotion de l'esprit par ces moyens visibles, y ayant parfois un semblable attachement et propriété qu'aux autres joyaux temporels, ce dont ils ne tirent pas peu de dommages.

 

 

 Chapitre 36

 

  OÙ L'ON CONTINUE AU SUJET DES IMAGES ET L'ON RAPPORTE L'IGNORANCE QUE QUELQUES PERSONNES ONT EN CELA

 

 

 

 1. Il y aurait beaucoup à dire touchant la stupidité que beaucoup de personnes ont concernant les images, parce que leur bêtise va si avant que quelques-unes se fient plus à certaines images qu'aux autres, s'imaginant que Dieu les exaucera plus par celles-là que par celles-ci, alors que toutes deux représentent un même sujet, comme deux images de Christ ou deux de Notre Dame ; et cela parce qu'elles ont plus d'affection à une façon107 qu'à une autre ce qui implique une grande stupidité touchant la conversation avec Dieu, le culte et l'honneur qu'on lui doit qui uniquement regarde la foi et la pureté de coeur de celui qui prie. Car la raison pour laquelle Dieu confère plus de grâces par le moyen d'une image que par une autre d'une même espèce, ce n'est pas qu'il y ait plus en l'une qu'en l'autre pour cet effet (quoiqu'il y ait grande différence quant à la façon), mais parce que les personnes sont plus excitées à dévotion par les unes que par les autres. Que si elles avaient la même dévotion par le moyen de l'une que par le moyen de l'autre (et même sans l'une ni l'autre), elles recevraient les mêmes faveurs de Dieu.

 

 

 

 107 Façon : du verbe façonner, c'est le travail de l'artisan-artiste.

 

 

 

 2. Si bien que la cause pour laquelle Dieu fait plutôt des miracles et accorde plutôt des faveurs par quelques images que par d'autres, ce n'est pas qu'on estime les unes plus que les autres, mais c'est afin que par cette nouveauté la dévotion endormie des fidèles et leur affection à la prière se réveillent ; et de là vient que, comme alors par le moyen de cette image la dévotion s'enflamme et la prière se prolonge (car l'une et l'autre sont un moyen afin que Dieu exauce et octroie ce qu'on lui demande), aussi Dieu, moyennant cette image, à cause de la prière et de l'affection, continue ses grâces et miracles en cette image ; et pourtant il est certain que Dieu ne les fait pas par l'image, vu qu'en soi elle n'est pas plus qu'une peinture, mais par la dévotion et la foi qu'on a au saint qu'elle représente. Et ainsi si tu avais la même dévotion et foi en Notre Dame devant cette image-ci que devant celle-là, qui la représente pareillement (et même sans elle, comme nous avons dit), tu recevrais les mêmes faveurs ; bien plus on voit par expérience que Dieu, s'il fait quelques faveurs et miracles, c'est d'ordinaire par le moyen de statues pas trop bien taillées ni curieusement peintes ou figurées, de peur que les fidèles n'attribuent quelque chose de cela à la façon ou à la peinture.

 

 3. Et souvent Notre Seigneur a l'habitude d'opérer ces faveurs par le moyen d'images qui sont plus à l'écart et plus solitaires : d'abord afin que par ce mouvement de l'aller voir, l'affection s'accroisse davantage et l'acte soit plus intense ; ensuite, afin qu'on s'éloigne du bruit et du monde pour prier, de même que faisait le Seigneur (MT 14,23 LC 6,12). C'est pourquoi le pèlerin fait bien de choisir le temps auquel il y va peu de monde, quoiqu'il soit temps extraordinaire; et je ne conseillerai jamais d'aller quand il y a grande foule, car d'ordinaire on en revient plus distrait qu'au départ ; et plusieurs prennent et font de tels pèlerinages plutôt par récréation que par dévotion. De manière que si la foi et la dévotion y sont, n'importe quelle image suffira; mais si elles manquent, aucune ne suffira ; Notre Seigneur dans le monde était une image très vive, et avec tout cela, ceux qui n'avaient point de foi, alors qu'ils allaient toujours avec lui et voyaient ses merveilles, ne profitaient point. C'est pourquoi il ne faisait pas beaucoup de miracles en son pays comme dit l'évangéliste (MT 13,58); (LC 4,24).

 

 4. Je veux aussi rapporter ici quelques effets surnaturels que quelques images causent parfois en des personnes particulières, c'est que Dieu donne un esprit spécial en quelques-unes, de manière que la figure de l'image et la dévotion qu'elle a causée s'impriment dans l'esprit, la gardant comme si elle était présente, et quand soudain on s'en souvient, elle donne le même esprit que quand on la voit, parfois moins et même parfois plus ; et on ne trouvera pas cet esprit en une autre image, bien qu'elle soit mieux travaillée.

 

 5. Il y a aussi beaucoup de personnes qui ont plus de dévotion à une façon qu'à d'autres, et chez quelques-uns cela vient du goût et de l'affection naturelle, comme on trouvera le visage d'une personne plus beau que d'une autre, et on s'y affectionnera davantage d'une manière naturelle, et on l'aura plus présent en l'imagination, encore qu'il ne soit pas si beau que les autres, parce qu'on est naturellement plus enclin à telle forme et figure ; et ainsi certaines personnes pensent que l'affection qu'elles portent à telle ou telle image soit dévotion, et ce n'est peut-être que goût et affection naturelle. D'autres fois, il advient que regardant une image, elles la verront remuer, faire des mimiques et des signes, donner à entendre quelque chose, ou parler. Cette manière et celle des effets surnaturels que nous disons ici des images, encore que ce soient souvent de vrais et bons effets, Dieu causant cela ou pour augmenter la dévotion, ou pour donner à l'âme quelque appui où elle puisse s'attacher vu sa faiblesse et de peur qu'elle ne se distraie, souvent le démon les fait pour tromper et pour nuire; aussi pour tout cela, nous donnerons une doctrine au chapitre suivant.

 

 Chapitre 37

 

  COMMENT IL FAUT ACHEMINER À DIEU LA JOIE DE LA VOLONTÉ PAR L'OBJET DES IMAGES, DE MANIÈRE QU'ELLE NE TOMBE PAS EN ERREUR ET NE TROUVE D'EMPÊCHEMENT PAR ELLES

 

 

 

 1. Ainsi, comme les images servent grandement pour se souvenir de Dieu et des saints et mouvoir la volonté à dévotion, en usant d'elles comme il faut par la voie ordinaire, de même elles peuvent faire tomber en grande erreur, si, lorsqu'il arrive des choses surnaturelles à leur propos, l'âme ignore ce qu'il convient de faire pour s'approcher de Dieu ; parce qu'un des moyens par où le démon attrape facilement les âmes imprudentes et leur empêche le chemin de la vérité de l'esprit, c'est par des choses surnaturelles et extraordinaires, qu'il montre par les images, soit matérielles et corporelles dont use l'Église, soit en celles qu'il imprime en la fantaisie sous tel saint ou son image, se transfigurant en ange de lumière (2CO 11,14) pour les séduire ; car le démon astucieux, avec les mêmes moyens que nous employons pour nous réformer et nous aider, s'y fourre pour nous surprendre au dépourvu. C'est pourquoi la bonne âme doit craindre toujours davantage dans le bien, parce que le mal porte avec soi témoignage de soi-même.

 

 2. Donc pour éviter tous les dommages qui peuvent concerner l'âme en ce cas, qui sont: ou d'être empêchée de voler à Dieu, ou d'user bassement et avec ignorance des images, ou d'être trompée par elles naturellement ou surnaturellement (choses que nous avons ci-dessus remarquées) et aussi pour purifier la joie de la volonté en elles et dresser par elles l'âme à Dieu (ce qui est l'intention de l'Église en leur usage), je dirai seulement un mot qui suffira pour tout, c'est que, puisque les images nous servent de moyen pour les choses invisibles, qu'en elles nous tâchions seulement de trouver le motif et l'affection et la joie de la volonté à l'original qu'elles représentent. Aussi, que le fidèle ait ce soin, voyant l'image, de ne pas y plonger le sens, qu'elle soit ou corporelle ou imaginaire ; bien travaillée ou parée richement, ou qu'elle lui donne une dévotion sensible ou spirituelle, ou qu'elle lui fasse surnaturellement des signes. Mais, ne faisant aucun cas de ces accidents, qu'il ne s'y arrête point, mais qu'il élève aussitôt son esprit à ce qu'elle représente, mettant le suc et la joie de la volonté en Dieu avec la prière et la dévotion de son esprit, ou au saint qu'il invoque, afin que la peinture et les sens n'emportent pas ce qui doit demeurer au vif et à l'esprit. De cette manière il ne sera pas trompé puisqu'il ne fera pas cas de ce que l'image lui aura dit, et l'esprit ni le sens ne l'empêcheront pas d'aller librement à Dieu, et il ne mettra pas plus de confiance en une image qu'en une autre ; et l'image qui lui eût donné surnaturellement de la dévotion, la lui donnera plus abondamment, puisqu' aussitôt il s'élève à Dieu par affection, car toujours quand Dieu fait ces faveurs ou d'autres, c'est en inclinant l'affection et la joie de la volonté à l'invisible, et ainsi il veut que nous le fassions, anéantissant la force et le suc des puissances touchant toutes les choses visibles et sensibles.

 

 

 Chapitre 38

 

  QUI CONTINUE LES BIENS MOTIFS. - ON PARLE DES ORATOIRES ET DES LIEUX DÉDIÉS À LA PRIÈRE

 

 

 

 1. Il semble que j'ai déjà donné à entendre comment dans les accidents des images, le spirituel peut tomber en une imperfection aussi grande, et peut-être plus dangereuse, en y mettant son goût et sa joie, que dans les autres choses corporelles et temporelles. Je dis peut-être plus, car en disant « ce sont des choses saintes », on se rassure davantage et on ne craint point la propriété et l'attachement naturel, et ainsi, on se trompe fort parfois, pensant être déjà rempli de dévotion puisqu'on sent du goût en ces choses saintes, et ce n'est peut-être pas plus qu'inclination naturelle et appétit naturel qu'on met en cela comme en d'autres choses.

 

 2. De là vient (pour commencer à traiter des oratoires) qu'il y a des personnes insatiables à entasser images sur images dans leur oratoire, prenant plaisir à les mettre en ordre et à les parer, afin que leur oratoire soit bien arrangé et paraisse bien ; et elles n'aiment pas Dieu davantage en cette manière qu'en l'autre, mais plutôt moins, vu qu'elles ôtent au vif l'affection qu'elles portent à ces parures peintes (comme nous avons dit). Bien qu'il soit vrai que tout ornement et parure et la révérence qu'on peut porter aux images soient trop peu - ce pour quoi on doit fort blâmer ceux qui les gardent avec peu de décence et de révérence, ainsi que ceux qui en font de si mal taillées qu'elles ôtent plutôt la dévotion qu'elles ne la donnent, et pour cela, on devrait empêcher certains artisans qui en cet art sont bornés et grossiers -, néanmoins, qu'est-ce que cela a à voir avec la propriété, l'attachement et l'appétit que tu portes à ces parures et ornements extérieurs, quand ils te saisissent tellement le sens qu'ils empêchent fort le coeur d'aller à Dieu, de l'aimer et d'oublier toutes choses pour son amour? Que si tu manques à ceci pour cela, au lieu de t'en savoir gré, il te punira de n'avoir pas recherché en toutes choses son goût plutôt que le tien. Ce que tu pourras bien entendre en cette fête solennelle qu'on fit à Sa Majesté à son entrée à Jérusalem, le recevant avec tant d'acclamations et de rameaux, et le Seigneur pleurait (MT 21,9); (Lc 19,31sq), car, ayant le coeur si éloigné de lui, ils le payaient de ces signes et ornements extérieurs, en quoi nous pouvons dire qu'ils se faisaient plus fête à eux-mêmes qu'à Dieu ; comme il arrive à beaucoup aujourd'hui, qui, lorsqu'on fait une solennité quelque part, se réjouissent du plaisir qu'ils y prendront, soit à voir ou à être vus, soit à manger, soit pour d'autres motifs, plutôt que de plaire à Dieu ; dans ces inclinations et intentions ils ne donnent aucun contentement à Dieu, surtout quand ceux qui célèbrent ces fêtes s'ingénient à y intercaler des choses ridicules et indévotes pour faire rire le monde, avec quoi ils se distraient davantage, et d'autres y ajoutent des choses qui plaisent plus au peuple qu'elles ne l'incitent à dévotion.

 

 3. Que dirai-je des visées d'intérêts qu'ont certains en ces fêtes qu'ils célèbrent? ils jettent plutôt l'oeil et la convoitise sur cela que sur le service de Dieu, ils le savent et Dieu aussi qui le voit; mais d'une manière ou d'une autre, quand cela se passe ainsi, qu'ils croient bien qu'ils font plutôt la fête à eux-mêmes qu'à Dieu, car ce qu'ils font pour leur goût ou pour celui des hommes, Dieu ne le prend pas à son compte, au contraire, il pourra bien arriver que beaucoup de ceux qui participent aux fêtes du Seigneur les célébreront avec plaisir, et Dieu s'irritera contre eux; comme il le fit contre les enfants d'Israël quand, chantant et dansant autour de leur idole, ils lui faisaient fête, pensant faire la fête à Dieu, et il en tua plusieurs milliers (EX 32,1-28) ; ou comme il fit contre les prêtres Nadab et Abiud, enfants d'Aaron, qu'il tua avec leurs encensoirs en leurs mains parce qu'ils offraient du feu étranger (LV 10,1-2); ou comme il s'indigna contre celui qui n'apporta pas sa belle robe aux noces, qui fut jeté par le commandement du roi dans les ténèbres extérieures pieds et mains liés (MT 22,12-13). Ce qui témoigne assez combien déplaisent à Dieu les irrévérences qui se commettent dans les assemblées qui sont faites pour son service. Hélas ! combien de fêtes, mon Dieu, vous font les enfants des hommes où le démon Vous est préféré ! - et le démon s'y plaît, parce que, comme un marchand, il fait là sa foire -; combien de fois direz-Vous en ces fêtes : Ce peuple m'honore du bout des lèvres seulement, mais son coeur est loin de moi parce qu'il me sert sans raison! (MT 15,8); car la raison pourquoi Dieu doit être servi, c'est seulement pour être ce qu'il est, sans interposer d'autres fins, et ainsi, quand on ne le sert pas seulement pour ce qu'Il est, c'est le servir sans la cause finale de Dieu.

 

 4. Mais revenant aux oratoires, je dis que quelques-uns les parent plus pour leur contentement que pour celui de Dieu, et certains font si peu de cas de la dévotion qu'ils n'en font pas plus d'état que de leurs garde-robes profanes, et même quelques-uns moins, puisqu'ils prennent plus de goût aux choses profanes qu'aux divines.

 

 5. Mais laissons cela et parlons de ceux qui sont moins grossiers, à savoir de ceux qui s'estiment dévots ; parce que nombre d'entre eux ont tellement l'affection et le goût attachés à leur oratoire et aux ornements qui s'y trouvent que, tout ce qu'ils devraient employer à prier Dieu et à la retraite intérieure va à cela, et ils ne voient pas que, n'ordonnant pas cela pour la retraite intérieure et la paix de l'âme, ils se distraient autant en cela qu'en les autres choses, et ils se troubleront en un tel goût à chaque instant, et davantage si on le leur voulait ôter.

 

 

 Chapitre 39

 

  COMMENT IL FAUT USER DES ORATOIRES ET DES TEMPLES, EN ACHEMINANT L'ESPRIT À DIEU PAR EUX

 

 

 

 1. Pour acheminer l'esprit à Dieu en ce genre, il faut remarquer que pour les débutants on leur permet et même il leur est utile d'avoir quelque goût et suc sensible concernant les images, oratoires et autres choses dévotes visibles, pour autant qu'ils ne sont pas encore sevrés ni n'ont pas le palais détaché des choses du monde, afin que ce goût leur fasse perdre l'autre ; comme quand on veut enlever une chose des mains d'un enfant, on lui en donne une autre, de peur qu'il ne pleure se voyant les mains vides. Mais le spirituel qui veut s'avancer, doit se dénuer aussi de tous ces goûts et appétits où la volonté peut se réjouir, car le pur esprit ne s'attache guère à aucun de ces objets, mais il demeure tout en une retraite intérieure et conversation mentale avec Dieu ; que s'il se sert des images et oratoires, ce n'est qu'en passant, et aussitôt son esprit s'arrête en Dieu, oubliant tout le sensible.

 

 2. Aussi, encore qu'il vaille mieux prier au lieu le plus décent, il faut malgré tout choisir celui où le sens et l'esprit sont moins empêchés d'aller à Dieu. En quoi il faut que nous nous servions de la réponse que Notre Seigneur fit à la Samaritaine quand elle lui demanda quel était le lieu le plus favorable pour prier, le temple ou la montagne ; il lui répondit que la vraie oraison n'était point attachée à la montagne ni au temple, mais que les adorateurs qui plaisent au Père sont ceux qui l'adorent en esprit et vérité (JN 4,23-24). Ainsi, encore que les églises et des lieux paisibles soient dédiés et favorables à la prière (car on ne doit pas user du temple pour autre sujet), néanmoins pour une affaire si intérieure qu'est l'échange qui se fait avec Dieu, il faut choisir le lieu qui occupe et qui attire moins le sens après soi; et ainsi ce ne doit pas être un lieu plaisant et agréable au sens, comme certains recherchent, de peur qu'au lieu de recueillir l'esprit en Dieu, il ne l'arrête en la récréation, au goût et en la saveur du sens ; et pour cela, un lieu solitaire et même sauvage est bon, afin que l'esprit monte fermement et directement à Dieu, sans être empêché ni retenu dans les choses visibles, encore que parfois elles aident à élever l'esprit, mais c'est en les oubliant tout aussitôt et en demeurant en Dieu. Pour cela notre Sauveur choisissait des lieux solitaires pour prier (MT 14,24) et ceux qui n'occupent guère les sens (pour nous donner exemple), mais élèvent l'âme à Dieu, comme étaient les montagnes (LC 6,12 LC 19,28) qui sont élevées sur la terre et sont d'ordinaire arides, sans aucune occasion de récréation sensible.

 

 3. D'où vient que le vrai spirituel jamais ne s'attache ni ne regarde si le lieu pour prier est de telle ou telle commodité, parce que cela est encore être attaché au sens, mais il ne veille qu'au recueillement intérieur, oubliant ceci et cela, choisissant pour cet effet le lieu le plus vide d'objets et de sucs sensibles, n'ayant aucun égard à tout cela, pour pouvoir mieux jouir de son Dieu en la solitude des créatures. Car c'est une chose remarquable de voir des spirituels qui emploient tout leur temps à agencer des oratoires et disposer des lieux agréables conformément à leur humeur ou inclination, et du recueillement intérieur (qui EST ce dont il faut faire cas), ils ne s'en soucient guère, ils en ont fort peu, parce que s'ils en avaient ils ne pourraient se plaire à ces façons et manières, qui au contraire les lasseraient.

 

 

 Chapitre 40

 

  ON CONTINUE D'ACHEMINER L'ESPRIT AU RECUEILLEMENT INTÉRIEUR, PAR RAPPORT À CE QUI EST DIT

 

 

 

 1. La cause, donc, pour laquelle certains spirituels n'achèvent jamais d'entrer dans les vraies joies de l'esprit, c'est qu'ils n'achèvent jamais de dégager leur appétit de la joie de ces choses extérieures et visibles. Que ceux-là sachent qu'encore que le lieu décent et dédié à la prière soit le temple et l'oratoire visibles, et que l'image en soit le motif, néanmoins ce ne doit pas être en sorte que le suc et saveur de l'âme s'emploient au temple visible et au motif, et qu'elle oublie de prier au temple vif qui est le recueillement intérieur de l'âme. L'Apôtre, nous avertissant de cela, dit: Prenez garde que vos corps sont les temples vivants de l'Esprit Saint qui habite en vous (1CO 3,16 1CO 6,19); et à cette considération, nous conduit l'autorité de Christ que nous avons alléguée, à savoir: aux vrais adorateurs, il convient d'adorer en esprit et en vérité (JN 4,24); car Dieu tient peu de compte de tes oratoires et de tes lieux parés, si pour être de l'appétit et du goût attaché à eux, tu as un peu moins de nudité intérieure, qui est la pauvreté spirituelle dans l'abnégation de toutes les choses que tu pourras posséder.

 

 2. Donc, pour purger la volonté de la joie et du vain appétit en cela et la dresser à Dieu en ta prière, regarde seulement que ta conscience soit pure et ta volonté entière avec Dieu, et la pensée véritablement fixée en lui, et, comme j'ai dit, il faut choisir le lieu le plus à l'écart et le plus solitaire que tu pourras, et convertir toute la joie de ta volonté à invoquer et glorifier Dieu, sans faire cas de ces autres petits goûts de l'extérieur, au contraire, tâche de les nier, car si l'âme se laisse aller à la saveur de la dévotion sensible, elle n'arrivera jamais à passer à la force des délices spirituelles, qui se trouvent en la nudité de l'esprit moyennant le recueillement intérieur.

 

 

 Chapitre 41

 

  DE QUELQUES DOMMAGES OÙ TOMBENT CEUX QUI S'ADONNENT AU GOÛT SENSIBLE DES CHOSES ET DES LIEUXDÉVOTS DE LA MANIÈRE QUE NOUS AVONS DITE

 

 

 

 1. Maints dommages s'ensuivent, tant dans l'intérieur qu'à l'extérieur, au spirituel pour vouloir aller par la saveur sensible des choses que nous avons dites ; car, touchant l'esprit, il ne parviendra jamais au recueillement intérieur qui consiste à dépasser tout cela et faire oublier à l'âme toutes ces saveurs sensibles, et à entrer dans le vif du recueillement de l'âme et acquérir les vertus avec force ; quant à l'extérieur, cela est cause qu'il ne s'adapte à prier en tous lieux, sinon en ceux qui sont à son goût, et ainsi, il manquera souvent à la prière puisque, comme on dit, il ne sait lire que dans le livre de son village.

 

 2. En outre, cet appétit lui cause bien des vicissitudes, car de ceux-ci, sont ceux qui ne persévèrent jamais en un lieu, ni parfois dans un état, vous les verrez tantôt en un lieu, tantôt en un autre ; tantôt se retirer dans un ermitage, puis dans un autre ; tantôt agencer un oratoire, et puis un autre. Et de ceux-ci sont aussi ceux qui passent leur vie à changer d'états et de façons de vivre ; ayant seulement cette ferveur et joie sensible touchant les choses spirituelles et ne s'étant jamais efforcés de parvenir au recueillement spirituel par l'abnégation de leur volonté et par la sujétion à supporter l'incommodité, toutes les fois qu'ils voient un lieu à leur avis dévot, ou quelque genre de vie ou d'état conforme à leur humeur ou inclination, ils courent aussitôt après et quittent celui qu'ils avaient, et comme ils sont mus par ce goût sensible, de là vient qu'ils cherchent bientôt d'autres choses ; parce que le goût sensible n'est pas constant, il manque donc rapidement.

 

 

 Chapitre 42

 

  DES TROIS DIFFÉRENCES DE LIEUX DÉVOTS ET COMMENT LA VOLONTÉ DOIT S'Y COMPORTER

 

 

 

 1. Trois sortes de lieux je trouve par le moyen desquels Dieu a coutume de mouvoir la volonté à dévotion. La première, ce sont certaines dispositions de terres et sites qui par l'agréable apparence de leur variété, soit dans la disposition de terrains ou d'arbres, ou d'une quiétude solitaire, excitent naturellement la dévotion ; et de ceux-là il fait bon user quand on dresse aussitôt la volonté à Dieu, mettant ces lieux en oubli ; de même que pour parvenir à la fin, il ne faut pas s'arrêter au moyen et au motif plus que de raison, car si on tâche de récréer l'appétit et de tirer un suc sensible de ces lieux, on trouvera plutôt une aridité et une distraction spirituelles, car la satisfaction et le suc spirituel ne se trouvent qu'au recueillement intérieur.

 

 2. Aussi, étant en un tel lieu, l'ayant mis en oubli, il doivent tâcher d'être en leur intérieur avec Dieu comme s'ils n'étaient pas en un tel lieu, car, s'ils s'arrêtent deçà delà à la saveur et goût du lieu, ce sera plutôt chercher de la récréation sensible et de l'instabilité d'esprit que du repos spirituel. C'est ainsi que les anachorètes et autres saints ermites, dans les plus vastes et gracieux déserts, choisissaient le moindre lieu qui leur fût suffisant, où ils bâtissaient de petites cellules et grottes pour s'y enfermer; où saint Benoît demeura trois ans, et un autre qui fut saint Simon se lia avec une corde pour ne pas s'établir ni aller plus loin que ce lien pouvait atteindre ; et ainsi beaucoup d'autres, que nous n'en finirions pas de dénombrer; c'est que ces saints savaient bien que s'ils ne tempéraient pas l'appétit et la convoitise de trouver du goût et de la saveur spirituelle, ils ne pouvaient devenir spirituels.

 

 3. La deuxième manière est plus particulière, car elle concerne certains lieux - déserts ou autres peu importe - où Dieu a coutume de faire quelques faveurs spirituelles très savoureuses à certaines personnes particulièrement, de façon qu'ordinairement le coeur de cette personne est enclin à ce lieu où elle a reçu cette grâce, et quelquefois elle sent de grands désirs et anxiétés d'y aller, encore qu'elle n'y trouve pas toujours la même chose, parce que cela ne dépend pas de son pouvoir. Car Dieu départit ces grâces quand et comme et où il lui plaît, sans être lié au temps ni au lieu, ni à la volonté de celui à qui il les fait. Néanmoins il est bon d'y aller quelquefois prier -pourvu qu'on y aille l'appétit dénué de propriété -, et ceci pour trois raisons : la première, car, quoique (comme nous avons dit) Dieu n'est point lié au lieu, il semble que Dieu ait voulu être loué là par cette âme qu'il a favorisée ; la deuxième, parce que l'âme se souvient davantage de remercier Dieu de ce qu'elle a reçu là ; la troisième, parce que là ce souvenir excite encore davantage sa dévotion.

 

 4. Ces raisons doivent l'y pousser, et non pas la croyance que Dieu soit attaché à faire ses grâces là, de sorte qu'il ne les puisse faire où il lui plaira; car l'âme est un lieu plus propre et plus approprié à Dieu qu'aucun autre lieu matériel. Nous lisons à ce propos dans la Sainte Écriture qu'Abraham érigea un autel au lieu où Dieu lui était apparu et qu'il y invoqua son saint nom, et qu'ensuite, à son retour d'Égypte, il revint par le même chemin à l'endroit où Dieu lui était apparu et invoqua Dieu à nouveau sur le même autel qu'il avait édifié (GN 12,8 GN 13,4). Jacob aussi nota l'endroit où Dieu lui apparut appuyé en haut d'une échelle, et y éleva une pierre, la consacrant par l'onction de l'huile (GN 28,13-18); et Agar mit un nom au lieu où l'ange lui apparut, estimant beaucoup ce lieu, disant: C'est certain, j'ai vu ici les épaules de Celui qui me voit (GN 16,13).

 

 5. La troisième manière concerne certains lieux particuliers que Dieu choisit pour y être invoqué et servi, comme le mont Sinaï où Dieu donna la loi à Moïse (EX 14,12); et le lieu qu'il indiqua à Abraham pour lui sacrifier son fils (GN 22,2) ; et aussi le mont Horeb, où Il apparut à notre père Élie (1R 19,8) ; et le lieu que dédia saint Michel pour son service et qui est le mont Gargano, en apparaissant à l'évêque de Siponte et lui disant qu'il était le gardien de ce lieu, pour que l'on dédie là un oratoire à Dieu en mémoire des anges108; et la glorieuse Vierge choisit à Rome par le signe spécial de la neige un lieu pour le temple qu'elle voulait que Patrice élevât en son nom.

 

 

 

 108 Brev., in fest. App. Michaëlis Archangeli.

 

 

 

 6. Or, la raison pourquoi Dieu choisit ces lieux plutôt que d'autres pour y être loué, Il la sait. Ce qu'il convient à nous de savoir, c'est que tout est pour notre profit et pour y entendre nos prières, là et en quelque lieu que nous le prierons d'une foi entière ; encore qu'il y ait beaucoup plus occasion d'être exaucés en ceux qui sont dédiés à son service, puisque l'Église les a désignés et dédiés pour cela.

 

 

 Chapitre 43

 

 

 

 QUI TRAITE D'AUTRES MOTIFS POUR PRIER DONT SE SERVENT DE NOMBREUSES PERSONNES, QUI SONT UNE GRANDE VARIÉTÉ DE CÉRÉMONIES

 

 

 

 1. Les joies inutiles et la propriété imparfaite touchant les choses que nous avons dites, sont peut-être quelque peu tolérables en maintes personnes qui y vont en quelque façon innocemment. La grande confiance que quelques-unes ont à beaucoup de cérémonies introduites par des gens peu éclairés et qui manquent en la simplicité de la foi, est insupportable. Je ne parle point de celles qui ont des termes ou des noms extraordinaires qui ne signifient rien. Je laisse aussi d'autres choses que des âmes stupides, ignorantes et douteuses ont accoutumé d'introduire dans leurs prières ; qui sont évidemment mauvaises et où il y a péché et en beaucoup d'entre elles, pacte secret avec le démon, ce qui provoque Dieu à la colère et non à la miséricorde.

 

 2. Mais je veux parler seulement de ces manières dont (pour être exemptes de ces façons suspectes) maintes gens usent aujourd'hui par une dévotion indiscrète, mettant une telle efficacité et confiance en ces moyens avec lesquels ils veulent accomplir leurs prières et dévotions, que s'ils manquent d'un seul point aux indications tracées, ils se persuadent que cela ne réussira pas et que Dieu ne les exaucera pas, se confiant plus en ces modes et manières qu'au vif de la prière, en quoi ils méprisent et offensent grandement Dieu ; comme par exemple qu'il y ait tant de chandelles allumées pendant la messe, et ni plus ni moins, qu'un prêtre la dise de telle ou telle façon, à telle heure, et non avant ni après, et que ce soit un tel jour, et non plus tôt, ni plus tard ; que les prières et les stations soient en tel nombre et de telle façon et à tel moment, avec telles et telles cérémonies ou postures et non avant ni après, ni d'une autre façon, et que celui qui les fera ait telles qualités ou telles propriétés ; et ils pensent que s'il manque si peu que ce soit à ce qu'ils avaient prévu, rien n'est fait; et mille autres choses que l'on voit et qui se pratiquent.

 

 3. Et ce qui est pire et intolérable, c'est que quelques-uns veulent sentir quelque effet en eux, ou que s'accomplisse ce qu'ils demandent, ou savoir que se réalisera le but de leurs prières cérémonieuses, ce qui n'est rien moins que tenter Dieu et l'irriter gravement; de sorte que parfois il permet au démon de les tromper, en leur faisant sentir et entendre des choses fort éloignées du profit de leur âme, ce qu'ils méritent par la propriété qu'ils ont en leurs prières, ne désirant pas davantage que la volonté de Dieu soit faite que la leur. Et ainsi, puisqu'ils ne mettent pas toute leur confiance en Dieu, rien ne leur réussira.

 

 

 

 

 

 

 Chapitre 44

 

 

 

 COMMENT IL FAUT DRESSER À DIEU LA JOIE ET LA FORCE DE LA VOLONTÉ PAR CES DÉVOTIONS

 

 

 

 1. Que ceux-là donc sachent que plus ils ont de confiance en ces choses et cérémonies, moins ils ont de confiance en Dieu dont ils n'obtiendront pas ce qu'ils désirent. Il y en a quelques-uns qui prient plus pour leur prétention que pour l'honneur de Dieu, car, encore qu'ils présupposent que, s'il plaît à Dieu, cela se fera, et autrement, non, néanmoins par la propriété et la vaine joie qu'ils ont en cela, ils redoublent pour ce sujet de prières excessives qu'il vaudrait mieux convertir en choses qui leur seraient plus importantes, comme de nettoyer véritablement leurs consciences et entendre effectivement les choses de leur salut, laissant bien en arrière toutes leurs autres demandes qui ne concernent pas cela; et de cette manière, obtenant ce qui leur est de la plus grande importance, ils auront aussi tout le reste qui leur conviendra (sans le demander) et beaucoup mieux et plus tôt que s'ils y avaient employé tous leur efforts.

 

 2. Car le Seigneur l'a ainsi promis par l'évangéliste, en disant : Cherchez premièrement et principalement le Royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses s'ajouteront (MT 6,33). Parce que c'est la prétention et la demande qui est le plus selon son goût, et il n'est point de meilleur moyen pour obtenir les désirs de notre coeur que de mettre la force de notre prière en la chose qui est le plus du goût de Dieu ; parce qu'alors il ne nous donnera pas seulement ce que nous lui demandons, qui est le salut, mais aussi ce qu'il voit nous être convenable et bon, encore que nous ne l'en priions pas, comme David nous le donne bien à entendre dans un psaume, en disant : Le Seigneur est près de ceux qui l'invoquent en vérité (144,18) qui lui demandent les choses plus réelles, les plus sublimes, comme sont celles de leur salut; car il ajoute aussitôt concernant ceux-ci : Il fera la volonté de ceux qui le craignent, et il exaucera leurs prières et les sauvera, car Dieu garde tous ceux qui l'aiment (19,20). Et ainsi cette proximité dont parle David n'est autre chose que de les satisfaire et leur accorder ce qu'ils n'oseraient même pas penser à demander. Car nous lisons dans l'Écriture que parce que Salomon avait réussi à demander une chose qui plut à Dieu, qui était la sagesse pour gouverner avec justice son peuple, Dieu lui répondit en disant: parce que la sagesse t'a plu de préférence à toute autre chose et que tu ne m'as demandé ni la victoire avec la mort de tes ennemis, ni les richesses, ni la longue vie, je t'accorde non seulement la sagesse que tu demandes pour régir justement mon peuple, mais je te donnerai même ce que tu ne m'as pas demandé, les richesses, la fortune et la gloire, de manière que ni avant toi ni après toi il n'y ait roi semblable à toi (2CH 1,11-12). Et Il le fit ainsi, pacifiant aussi tous ses ennemis, de telle sorte que tous ceux qui l'entouraient lui payaient tribut, sans le troubler. Nous lisons la même chose en la Genèse, où Dieu promettant à Abraham de multiplier la génération de son fils légitime comme les étoiles du ciel, selon ce qu'il lui avait demandé, il lui dit: je multiplierai aussi la postérité du fils de l'esclave, parce que c'est ton fils (21,13).

 

 3. C'est donc ainsi qu'il faut dresser à Dieu les forces et la joie de la volonté dans les demandes, sans se soucier de s'appuyer sur des inventions de cérémonies qui ne sont d'usage ni approuvées de l'Église catholique, en laissant dire la messe au prêtre à son habitude et selon l'usage de l'Église en son pays, et qu'ils n'innovent rien, comme s'ils étaient plus qualifiés que l'Esprit Saint et son Église ; que si Dieu ne les exauce point, en priant avec cette simplicité, qu'ils croient qu'ils ne seront pas plus exaucés avec leurs inventions. Car Dieu est de telle sorte que si on le prend bien et à sa manière, on fera de lui tout ce qu'on veut ; si on est intéressé, il n'y a pas à lui parler.

 

 4. Quant aux autres cérémonies touchant les prières et dévotions, qu'ils n'appliquent point la volonté à d'autres cérémonies et manières de prières que celles que Christ nous a enseignées (LC 11,1-4) ; car il est clair que quand ses disciples le prièrent de leur enseigner à prier, il leur apprit tout ce qui est requis pour que le Père éternel nous entende - comme Celui qui savait bien sa condition -, et il ne leur enseigna que les sept demandes du Pater noster, qui comprennent toutes nos nécessités spirituelles et temporelles, et il ne leur dit pas d'autres nombreuses manières de paroles ni cérémonies. Au contraire, il leur dit ailleurs qu'en priant, ils usent de peu de paroles, parce que notre Père céleste sait bien ce qui nous convient (MT 6,1-8). Il recommanda seulement en renchérissant beaucoup, de persévérer dans la prière, à savoir: celle du Pater noster (MT 6,9-13), disant ailleurs qu'il convient de toujours prier et de ne jamais cesser (LC 18,1), mais il ne nous a point enseigné un grand nombre de demandes, mais de répéter souvent celles-là avec ferveur et soin, attendu que, comme je dis, elles comprennent tout ce qui est de la volonté de Dieu et tout ce qui nous est convenable. C'est pourquoi quand Sa Majesté eut recours par trois fois au Père éternel, il ne redit toutes les trois fois que les mêmes paroles du Pater noster, comme rapportent les évangélistes, en disant: Père, s'il ne peut être autrement que je boive ce calice, que votre volonté soit faite (MT 26,39 MC 14,36 LC 22,42). Et quant aux cérémonies qu'Il nous a montrées pour prier, il n'y en a qu'une de ces deux: soit de prier en cachette dans notre chambre, où sans bruit et sans rendre compte à personne nous pouvons nous en acquitter avec un coeur plus entier et plus pur, selon qu'il le conseille en disant: Quand vous prierez, entrez en votre chambre, et, la porte fermée, priez (MT 6,6) ; ou sinon, aux déserts solitaires, comme il le faisait, au temps le meilleur et le plus calme de la nuit (LC 6-12). Et ainsi il ne faut point désigner de temps ni de jours précis, ni fixer plutôt ceux-ci que ceux-là pour nos dévotions, il n'y a pas lieu non plus d'user d'autres moyens, ni de formules ingénieuses, ni de prières, outre celles dont use l'Église et de la manière dont elle s'en sert, car elles se réduisent toutes à celles que nous avons dites du Pater noster.

 

 5. Je ne condamne pas, pour autant, au contraire j'approuve les jours que certaines personnes proposent de faire leurs dévotions, comme des neuvaines, ou comme jeûner et autres semblables, mais je blâme le style qu'elles ont en leurs manières étriquées et dans les cérémonies avec lesquelles elles les font. Comme Judith reprit ceux de Béthulie de ce qu'ils avaient limité le temps auquel ils espéraient miséricorde de Dieu, en disant : C'est vous qui fixez un temps à Dieu pour sa miséricorde ? Ce n'est pas là -dit-elle - pour inciter Dieu à clémence, mais plutôt pour exciter sa colère (8,11-12).

 

 

 

 

 

 

 Chapitre 45

 

 

 

 OÙ IL EST TRAITÉ DU SECOND GENRE DES BIENS DISTINCTS DANS LESQUELS LA VOLONTÉ PEUT VAINEMENT SE RÉJOUIR

 

 

 

 1. La seconde manière de biens distincts savoureux dans lesquels la volonté peut vainement se réjouir sont ceux que nous avons appelés provocatifs, qui provoquent ou persuadent à servir Dieu. Ce sont les prédicateurs dont nous pourrions parler en deux manières, à savoir: quant à ce qui touche les prédicateurs mêmes, et quant à ce qui concerne les auditeurs, car la seule chose à enseigner, c'est comment les uns et les autres doivent en cet exercice diriger à Dieu la joie de leur volonté.

 

 2. Quant au premier, le prédicateur, afin de profiter au peuple et de ne pas s'embarrasser d'une vaine joie et présomption, il doit se représenter que cet exercice est plus spirituel que vocal ; car encore qu'il faille jeter les paroles au dehors, néanmoins il ne tient sa force et son efficacité que de l'esprit intérieur; de façon que, quelque haute doctrine qu'il prêche, avec un art de rhétorique et un style si relevé que ce soit, ordinairement il ne fera son profit qu'autant qu'il aura d'esprit; car bien qu'il soit vrai que la parole de Dieu de soi est efficace, selon ce que dit David: Il donnera à sa voix, la voix de vertu (PS 61,34), néanmoins, le feu qui a aussi la vertu de brûler, ne brûle pas lorsqu'il n'y a point de disposition dans le sujet.

 

 3. Or, afin que la doctrine communique sa force, elle doit avoir deux dispositions : l'une du prédicateur et l'autre de celui qui écoute. Et ordinairement le profit est selon la disposition de celui qui enseigne, c'est pourquoi on dit que tel est le maître, tel habituellement est le disciple. Car dans les Actes des Apôtres, quand ces sept enfants de ce prince des prêtres des Juifs se mettaient à conjurer les démons de la même manière que saint Paul, le démon s'irrita contre eux en disant: Je connais Jésus, je sais qui est Paul; mais vous, qui êtes-vous ? (19,15). Et se ruant sur eux, il les mit tout nus et les blessa. La seule cause de cela fut qu'ils n'avaient pas la disposition convenable, et non que Christ ne voulut pas qu'on chassât les démons en son nom ; car une fois les apôtres rencontrèrent quelqu'un qui n'était pas des disciples, qui chassait un démon au nom de Christ Notre Seigneur, ils l'en empêchèrent, et le Seigneur les reprit, disant: Ne l'empêchez pas, car celui qui aura fait quelque vertu en mon nom, ne pourra pas aussitôt dire du mal de moi (MC 9,39). Mais il se fâche contre ceux qui, enseignant la loi de Dieu, ne la gardent pas eux-mêmes, et prêchant le bon esprit ne l'ont pas. C'est pourquoi il dit par saint Paul : Tu enseignes les autres et ne t'instruis pas toi-même. Tu prêches contre le larcin et tu dérobes (RM 2,21) ; et par David, l'Esprit Saint dit: Au pécheur Dieu dit: Pourquoi racontes-tu mes justices ? Et prends-tu ma loi en ta bouche, pendant que tu as en horreur la discipline et jettes mes paroles par dessus les épaules ? (PS 49,1611) ; en quoi il est donné à entendre qu'il ne leur donnera pas l'esprit pour qu'ils portent du fruit.

 

 4. Et nous voyons communément - autant qu'on peut juger ici-bas - que plus le prédicateur est de vie exemplaire, meilleur est le fruit qu'il fait, quoique son style soit vulgaire, son discours simple et sa doctrine commune, parce que la ferveur se tire de l'esprit vif; mais l'autre ne fructifiera guère avec tout son beau parler et sa science, car quoiqu'il soit vrai que le bon style et les actions oratoires, et la sublime doctrine, et le beau langage, émeuvent et font plus d'effet accompagnés du bon esprit; néanmoins sans lui, quoique le sermon donne saveur et goût au sens et à l'entendement, il rend peu ou point de suc à la volonté, en effet, elle demeure d'ordinaire aussi lâche et faible à opérer qu'elle était avant, encore qu'on ait dit des merveilles merveilleusement dites, car elles ne servent qu'à chatouiller l'oreille, comme une musique harmonieuse ou une sonnerie de cloches ; mais l'esprit, comme je dis, pas plus qu'avant ne sort de ses gonds, la voix n'ayant pas la force de ressusciter le mort de son sépulcre.

 

 5. Peu importe d'ouïr une musique meilleure qu'une autre, si l'une ne m'excite pas davantage à opérer que l'autre? Encore qu'on ait prêché des merveilles, cela s'oublie bientôt, vu que le feu n'a pas pris dans la volonté. Parce que, outre que de soi il ne fait pas grand fruit, l'attachement qu'a le sens au goût d'une telle doctrine, empêche qu'on ne passe à l'esprit, s'arrêtant seulement en l'estime de la façon et des accidents de la prédication, louant le prédicateur de ceci ou de cela, et le suivant plus pour cela que pour l'amendement qu'on en tire. Cette doctrine, saint Paul la donne bien à entendre aux Corinthiens (1. 2, 1-4), en disant: Moi, frères, quand je vins vers vous, je ne prêchai pas Christ avec une haute doctrine ou sagesse, et les paroles et ma prédication n'étaient point en rhétorique de sagesse humaine, mais en manifestation de l'Esprit et de la vérité; cependant ce n'est pas l'intention de l'Apôtre ni la mienne de condamner ici le bon style, la rhétorique et le bon langage, car au contraire cela importe beaucoup au prédicateur, aussi bien qu'en toutes autres affaires; vu que le beau langage et le bon style relèvent et redressent même les choses basses et gâtées, comme la mauvaise phrase gâte et perd les bonnes109.

 

 

 

 109Ainsi s'achève curieusement La Montée du Mont Carmel. Jean de la Croix y a montré les efforts que l'âme doit faire (c'est La Nuit Active) pour purifier d'abord le sens (L. 1), ensuite l'esprit (L. 2 pour l'entendement; L.3 pour la mémoire et la volonté). En ce qui concerne la volonté, Jean de la Croix annonce sa purification selon les quatre passions : joie, espoir, douleur, crainte. Or nous n'avons que la purification de lajoie. Et même si sa purification a été étudiée pour les biens temporels, naturels, sensibles, moraux et surnaturels, pour les biens spirituels, distribués en motifs, provocatifs, directifs et perfectifs, seuls les motifs sont traités en dix §; les provocatifs sont ébauchés en un seul, d'ailleurs très important, mais le texte s'interrompt brusquement, peut-être au milieu d'une phrase. Il est vrai que si la joie est purifiée, les trois autres passions aussi : (1M 13,5 1M 3,16 1M 5) ; (CSB 20-21 ; 9-15). ( - £[NUIT ACTIVE DE L'ESPRIT])

 

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