Montée
du mont Carmel
et de la nuit obscure
(troisième livre)
Chapitre 1
1. Après avoir instruit la première
puissance de l'âme, qui est l'entendement, pour toutes ses préhensions en la
première vertu théologale, qui est la foi, afin que selon cette puissance,
l'âme puisse s'unir à Dieu par le moyen de la pureté de foi, il reste
maintenant à en faire autant pour les deux autres puissances de l'âme qui sont
la mémoire et la volonté, les purifiant aussi concernant leurs préhensions,
afin que, selon ces deux puissances, l'âme vienne à s'unir avec
Dieu en parfaite espérance et
charité. Ce que nous ferons brièvement en ce troisième livre, parce que ayant
conclu ce qui concerne l'entendement, qui est à sa manière le réceptacle de
tous les autres objets (en quoi nous avons fait beaucoup de chemin pour les
autres puissances), il n'est pas nécessaire de nous étendre beaucoup au sujet
de ces puissances ; parce que si le spirituel instruit bien l'entendement en
foi selon la doctrine qui a été donnée, il est impossible qu'il n'instruise
aussi en passant les deux autres puissances dans les deux autres vertus,
puisque les opérations des unes dépendent des autres.
2. Mais parce que, pour suivre la
méthode commencée et pour mieux entendre le tout, il est nécessaire de parler
en la matière propre et déterminée, nous aurons à traiter ici des préhensions
de chaque puissance, et premièrement de celles de la mémoire, en faisant ici la
distinction qui suffit à notre propos et que nous pourrons tirer de la
distinction de ses objets qui sont trois : naturels, imaginaires et spirituels,
selon lesquels les notions de la mémoire sont aussi de trois manières :
naturelles et surnaturelles et imaginaires spirituelles.
3. Nous en traiterons ici moyennant
la faveur divine, commençant par les connaissances naturelles qui sont les
objets les plus extérieurs ; puis on traitera des affections de la volonté, qui
concluront ce Livre Troisième de la Nuit active spirituelle.
Chapitre 2 DANS LEQUEL ON TRAITE DES PRÉHENSIONS
NATURELLES DE LA MÉMOIRE ET L'ON DIT COMME IL FAUT L'EN VIDER POUR QUE L'ÂME
PUISSE S'UNIR À DIEU SELON CETTE PUISSANCE
1. Il est nécessaire que le
lecteur, en chacun de ces livres, prenne garde du propos dont nous parlons,
autrement, il pourrait former plusieurs doutes sur ce qu'il lirait, comme il
pourra en avoir de ce que nous avons dit de l'entendement et de ce que nous
dirons de la mémoire et de la volonté ; car voyant comme nous anéantissons les
puissances en leurs opérations, il pensera peut-être que nous détruisons le
chemin de l'exercice spirituel plutôt que nous ne l'édifiions ; ce qui serait
vrai si nous ne voulions instruire ici que les débutants qui doivent se
disposer par ces préhensions discursives et appréhensibles.
2. Mais parce que nous donnons ici
une doctrine pour passer plus avant, en contemplation à l'union de Dieu - pour
cela tous ces moyens et exercices sensitifs des puissances doivent demeurer en
arrière et en silence, afin que Dieu opère par soi l'union divine en l'âme -,
il convient de suivre cette manière, débarrassant et vidant et faisant que les
puissances renoncent à leur juridiction naturelle et à leurs opérations, afin
de permettre qu'elles soient infuses et illustrées du surnaturel ; car leur
capacité ne peut atteindre à une si haute affaire, mais au contraire elle peut
en détourner, si on ne la perd de vue.
3. Et ainsi, étant vrai, comme il
l'est, que l'âme doit plutôt connaître Dieu par ce qu'il n'est pas que par ce
qu'il est, par nécessité elle doit aller à Lui en niant et en n'admettant pas,
jusqu'au dernier effort possible, ses préhensions tant naturelles que
surnaturelles. C'est pourquoi nous en userons ainsi maintenant en la mémoire,
la tirant hors de ses limites et de son cours naturel, et l'élevant par-dessus
elle-même, c'est-à-dire par-dessus toute connaissance distincte et possession
préhensible, en la souveraine espérance de Dieu incompréhensible.
4. Commençant donc par les
connaissances naturelles, je dis que les notions naturelles en la mémoire sont
toutes celles qu'elle peut former des objets des cinq sens corporels, qui sont
: ouïr, voir, sentir, goûter et toucher, et toutes celles que de cette façon
elle pourra fabriquer et former. Et de toutes ces notions et formes, elle doit
se dénuer et vider, et tâcher d'en perdre la préhension imaginaire, de sorte
qu'elles ne laissent aucune connaissance imprimée en elle, ni trace d'aucune
chose, mais qu'elle demeure chauve et rase comme si rien de cela n'était passé
par elle, étant dans l'oubli et suspension de tout. Et il ne peut moins se
faire que la mémoire s'anéantisse touchant toutes les formes, si elle veut
s'unir avec Dieu. Car cela ne peut être si elle ne se désunit entièrement de
toutes les formes qui ne sont pas Dieu, puisque Dieu ne tombe point sous forme
ni aucune connaissance distincte, comme nous l'avons dit en la nuit de
l'entendement; et puisque personne ne peut servir deux maîtres (MT 6,24), comme
dit Christ, la mémoire ne peut être conjointement unie en Dieu et aux formes et
notions distinctes, et comme Dieu n'a forme ni image qui puisse être comprise
par la mémoire, de là vient que quand l'âme est unie avec Dieu (comme il se
voit tous les jours par expérience), elle demeure sans forme et sans figure,
l'imagination perdue et la mémoire plongée dans un souverain bien, en grand
oubli, sans se souvenir de rien, car cette union divine lui vide la fantaisie,
la nettoie de toutes les formes et notions, et l'élève au surnaturel.
5. Et ainsi c'est une chose notable
ce qui se passe parfois ici ; parce que parfois, quand Dieu fait ces touches
d'union dans la mémoire, subitement il se produit dans le cerveau (qui est le
lieu où elle a son siège) un chavirement si sensible qu'il semble que toute la
tête s'évanouisse et que le jugement et le sens se perdent; et ceci tantôt
plus, tantôt moins, selon que la touche est plus ou moins forte ; et alors, à
cause de cette union, la mémoire se vide et se purifie (comme je dis) de toutes
les notions, et elle demeure dans un oubli parfois si grand qu'elle a besoin de
beaucoup d'effort et de travail pour se souvenir de quelque chose.
6. Cet oubli de la mémoire et
suspension de l'imagination sont parfois de telle sorte (à cause de l'union de
la mémoire avec Dieu) qu'il se passe un long temps sans le sentir, ni savoir ce
qui s'est fait pendant ce temps-là; et comme alors l'imagination est suspendue,
même si alors on lui fait des choses douloureuses, elle ne les sent pas, car
sans imagination il n'y a pas de sentiment, ni par pensée puisqu'il n'y en a
pas. Et afin que Dieu vienne faire ces touches d'union, il convient à l'âme de
séparer la mémoire de toutes les notions préhensibles. Et ces suspensions, il
faut noter qu'elles ne sont plus ainsi chez les parfaits, car il y a déjà en
eux une parfaite union (elles sont du commencement de l'union).
7. Quelqu'un dira peut-être que
cela semble bon, mais que de là s'ensuit la destruction de l'usage naturel et
du cours des puissances, et que l'homme demeure oublieux comme une bête, et
encore pis, sans discourir ni se souvenir des nécessités ni des opérations
naturelles, et que Dieu ne détruit pas la nature, mais la perfectionne, et de
là nécessairement s'ensuit sa destruction, puisqu'elle oublie ce qui est moral
et raisonnable pour le pratiquer, et le naturel pour l'exercer, puisqu'elle ne
peut se souvenir aucunement de cela, vu qu'elle se prive des notions et des
formes qui sont le moyen de la réminiscence.
8. À quoi je réponds qu'il en est
ainsi, plus la mémoire s'unit avec Dieu, plus elle perd les notions distinctes,
jusqu'à les perdre totalement, ce qui est lorsque l'âme arrive en perfection à
l'état d'union; et ainsi, au commencement, lorsque cela se fait, l'âme ne peut
s'empêcher d'avoir un grand oubli de toutes les choses (puisqu'elle raie les
formes et les notions), et ainsi elle fait maintes fautes touchant l'usage et
les relations extérieures, ne se souvenant de boire ni de manger, ni si elle a
fait, ni si elle a vu ou non, si on a dit ou si on n'a pas dit, et ceci parce
que la mémoire est absorbée en Dieu. Mais lorsqu'elle est déjà parvenue à
l'habitude d'union, qui est un bien souverain, elle n'a plus des oublis de
cette façon en ce qui est de la raison morale et naturelle ; au contraire, dans
les opérations convenables et nécessaires, elle est bien plus parfaite, encore
qu'elle ne les opère plus par le moyen des formes et notions de la mémoire,
parce que, en ayant l'habitude d'union - qui est déjà un état surnaturel -, la
mémoire et aussi les autres puissances défaillent en leurs opérations
naturelles, et passent de leur domaine naturel à celui de Dieu, qui est
surnaturel ; et ainsi, la mémoire étant transformée en Dieu, il ne peut s'y
imprimer de formes ni de connaissances des choses. C'est pourquoi les
opérations de la mémoire et des autres puissances, en cet état, sont toutes
divines, parce que Dieu possédant désormais les puissances comme seigneur
absolu, par leur transformation en lui, c'est Lui-même qui les meut et leur
commande divinement selon son divin esprit et selon sa volonté; et alors, c'est
de manière que les opérations ne sont pas distinctes, mais que celles que l'âme
opère sont de Dieu et sont des opérations divines, car comme dit saint Paul,
celui qui s'unit avec Dieu se fait un esprit avec Lui (1CO 6,11), de telle
sorte que les opérations de l'âme unie sont de l'Esprit divin et sont divines.
9. D'où vient que les oeuvres de
ces âmes sont celles qui conviennent et sont raisonnables, et non celles qui ne
conviennent pas ; parce que l'esprit de Dieu leur fait savoir ce qu'elles
doivent savoir, et ignorer ce qu'il faut ignorer, et se souvenir de ce dont
elles doivent se souvenir, sans formes ou avec formes, et oublier ce qui est à
oublier, et leur fait aimer ce qu'elles doivent aimer, et ne pas aimer ce qui
n'est pas en Dieu. Et ainsi tous les premiers mouvements des puissances de ces
âmes sont divins ; et il n'y a pas à s'étonner que les mouvements et opérations
de ces puissances soient divins, puisqu'elles sont transformées en un être divin.
10. De ces opérations j'apporterai
quelques exemples. Le premier sera qu'une personne demande à une autre qui est
en cet état qu'elle la recommande à Dieu. Cette personne ne se souviendra de le
faire par aucune forme ni connaissance qui lui demeure en la mémoire de cette
personne, et s'il est convenable de la recommander à Dieu - ce qui sera quand
Dieu voudra recevoir la prière faite pour cette personne - Il lui mouvra la
volonté, lui donnant envie de le faire; et si Dieu ne veut pas cette prière,
encore qu'elle s'efforce à prier pour cette personne, elle ne le pourra ni n'en
aura point le désir, et parfois Dieu le lui donnera afin qu'elle prie pour
d'autres qu'elle n'a jamais connus ni entendus, et c'est parce que Dieu seul
meut les puissances de ces âmes pour ces oeuvres qui sont convenables selon sa
volonté et son ordonnance divine, et elles ne peuvent se mouvoir à d'autres ;
et ainsi les oeuvres et les prières de ces âmes ont toujours leur effet. Telles
étaient celles de la très glorieuse Vierge Notre Dame, qui étant dès le
commencement élevée à ce haut état, n'eut jamais en son âme de forme imprimée
d'aucune créature, ni jamais ne se mut par elle, mais toujours sa motion fut
par l'Esprit Saint.
11. Autre exemple: On doit en tel
temps vaquer à une certaine affaire nécessaire. On ne s'en souviendra par
aucune forme, mais seulement, sans savoir comment, sera donné en l'âme quand et
comment il convient d'y travailler, sans qu'il y ait un défaut.
12. Et non seulement en ces choses
l'Esprit Saint leur donne lumière, mais encore en beaucoup qui adviennent et
qui adviendront et dans de nombreux cas, bien qu'ils soient absents, et bien
que parfois ce soit par le moyen de formes intellectuelles, souvent c'est sans
formes préhensibles, ne sachant pas eux-mêmes comment ils le savent. Mais cela
leur vient de la part de la Sagesse divine, car, comme ces âmes s'exercent à ne
savoir et à ne saisir rien avec les puissances, elles viennent généralement
(comme nous avons dit dans le Mont76) à savoir tout, selon ce que dit le Sage :
L'artisan de tout, qui est la Sagesse, m'a tout enseigné (SG 1,21).
76
(1M 13,10) et dessin du Mont de Perfection, p. 204-205.
13. Tu diras peut-être que l'âme ne
pourra si bien vider et priver la mémoire de toutes les formes et fantaisies,
qu'elle puisse parvenir à un si haut état, car il y a deux difficultés qui sont
par-dessus les forces et l'habileté humaines, qui sont: rejeter le naturel avec
l'habileté naturelle, ce qui ne peut être, et atteindre et s'unir au
surnaturel, ce qui est beaucoup plus difficile et, pour dire la vérité, avec la
seule habileté naturelle, cela est impossible77. Je dis qu'il est vrai que Dieu
doit la mettre en cet état surnaturel, mais aussi qu'elle doit s'y disposer
autant qu'il est en elle, ce qu'elle peut faire naturellement, surtout avec
l'aide que Dieu lui donne. Et ainsi à mesure qu'elle entre pour sa part en
cette négation et vide de formes, Dieu la met en la possession de l'union. Et
Dieu opère cela passivement en elle, comme nous le dirons, Dieu aidant, en la
Nuit passive de l'âme, et ainsi, quand il lui plaira, à la mesure de sa
disposition, il achèvera de lui donner l'habitude de la divine union parfaite.
77 La Montée montre comment
l'entendement doit se détacher de ses préhensions, puis la volonté se libérer
de ses passions ou affections. Mais la mémoire est bien plus incapable de se
libérer elle-même : son jeu échappe en grande partie à la volonté, son effort
se borne à éviter de s'encombrer des nouvelles perceptions. Seul Dieu peut la
libérer des souvenirs qui l'asservissent. Et nous voici au coeur de la Nuit
active qu'est la Montée, dans la passivité de la Nuit obscure qui souligne
l'action divine.
14. Or, les divins effets que
l'union parfaite produit en l'âme du côté soit de l'entendement, soit de la
mémoire, soit de la volonté, nous ne les disons point en cette nuit et
purification active, parce qu'avec celle-ci seulement l'union divine ne
s'achève pas ; mais nous les dirons en la nuit passive, moyennant
laquelle se fait la jonction de
l'âme avec Dieu. Et ainsi je dirai seulement ici le moyen nécessaire pour que
la mémoire se mette activement, autant qu'elle le peut, en cette nuit et
purification ; et c'est qu'ordinairement le spirituel prenne cette précaution:
en toutes les choses qu'il ouïra, verra, sentira, goûtera ou touchera, de n'en
faire de particulière archive ni réserve en la mémoire, mais qu'il les laisse
aussitôt oublier, et qu'il s'y applique avec l'efficacité (si c'est nécessaire)
que d'autres mettent à se souvenir; de manière qu'il ne lui en reste en la
mémoire aucune connaissance ni figure, comme si elles n'existaient pas au
monde, laissant la mémoire libre et débarrassée, ne l'attachant à aucune
considération d'en haut ni d'en bas, comme s'il n'avait point cette puissance
de la mémoire, la laissant librement se perdre en oubli, comme chose qui
embarrasse. Car tout le naturel, si on veut s'en servir dans le surnaturel,
gêne plutôt qu'il ne sert.
15. Et s'il survient ici les doutes
et les objections émises ci-dessus pour l'entendement, à savoir: que l'on ne
fait rien, et que l'on perd son temps, et que l'on se prive des biens
spirituels que l'âme peut recevoir par la voie de la mémoire, nous avons alors
déjà répondu à tout et le ferons plus tard en la Nuit passive. Et pour cette
raison il n'y a pas lieu de nous attarder. Il convient seulement d'avertir ici
qu'encore que pour un temps on ne sente pas le profit de cette suspension de
notions et de formes, le spirituel ne doit point s'inquiéter de cela, car Dieu
ne manquera pas de venir en son temps, et pour un si grand bien, il convient de
beaucoup endurer et souffrir avec patience et espoir.
16. Et quoiqu'il soit vrai qu'à
peine se trouvera une âme qui soit mue de Dieu en toutes choses et en tous
temps, ayant une union si continuelle que, sans le moyen d'aucune forme, ses
puissances soient toujours mues divinement, il n'en est pas moins vrai qu'il y
en a qui sont très ordinairement mues de Dieu en leurs opérations, et ce ne
sont pas elles qui se meuvent, selon le mot de saint Paul, que les enfants de
Dieu qui sont ceux-là, transformés et unis en Dieu, sont mus de l'Esprit de
Dieu (RM 8,14), c'est-à-dire à des oeuvres divines en leurs puissances. Et ce
n'est pas merveille que les opérations soient divines, puisque l'union de l'âme
est divine.
Chapitre 3 DANS LEQUEL ON INDIQUE TROIS SORTES DE
DOMMAGES QUE L'ÂME REÇOIT EN NE S'OBSCURCISSANT PAS À L'ÉGARD DES NOTIONS ET
DES DISCOURS DE LA MÉMOIRE. -ON DIT ICI LA PREMIÈRE
1. À trois inconvénients et
dommages est sujet le spirituel s'il veut encore user des notions et discours
naturels de la mémoire pour aller à Dieu ou pour autre chose: deux sont
positifs et l'autre privatif. Le premier vient des choses du monde ; le
deuxième, du démon ; le troisième, privatif, est l'empêchement et l'entrave
qu'elles font et causent pour l'union divine.
2. Le premier qui est à cause du
monde, est d'être sujet à de nombreuses sortes de dommages par le moyen des
notions et discours, comme faussetés, imperfections, appétits, jugements,
pertes de temps et beaucoup d'autres choses qui engendrent maintes impuretés en
l'âme. Et que nécessairement on doive tomber en maintes faussetés, en acceptant
les notions et les discours, c'est évident; car souvent le vrai semblera faux
et le certain douteux, et inversement, puisqu'à peine pouvons-nous connaître
une vérité en sa racine; de tout on se libère si la mémoire s'obscurcit en tout
discours et connaissance.
3. La mémoire trouve des
imperfections à chaque pas si elle s'attarde à ce qu'elle a ouï, vu, senti,
touché et goûté, etc. ; en quoi il doit lui demeurer quelque affection, tantôt
de douleur, tantôt de crainte, tantôt de haine ou d'espoir vain, ou de vaine
joie ou de vaine gloire, etc. ; et toutes sont au moins autant d'imperfections
et parfois de bons péchés véniels, etc., et elles communiquent très subtilement
en l'âme une grande impureté, même si les discours et notions concernent Dieu.
Et aussi l'on voit clairement que cela lui engendre des appétits puisqu'ils
naissent naturellement desdites notions et discours, et que seulement vouloir
avoir la connaissance et le discours est de l'appétit. Il paraît manifestement
qu'elle aura aussi maintes touches de jugements, vu qu'on ne peut s'empêcher de
trébucher avec la mémoire dans les maux et les biens d'autrui, où parfois le
mal semble bien et le bien mal ; de tous ces dommages je ne crois pas qu'on
puisse bien se délivrer, si ce n'est en aveuglant et obscurcissant la mémoire
au regard de toutes les choses.
4. Et si tu me dis que l'homme
pourra bien vaincre toutes ces choses quand elles lui viendront, je dis qu'il
est purement impossible qu'il puisse les surmonter entièrement, s'il fait cas
des connaissances, parce qu'en elles mille imperfections et impertinences se
glissent, et quelques-unes si subtiles et si délicates que, sans qu'elle s'en
aperçoive, elles attachent à l'âme quelque chose du leur (comme fait la poix à
qui la manie) et qu'il est mieux de surmonter tout en une seule fois, la
mémoire se niant en tout. Tu diras encore que l'âme se prive de maintes bonnes
pensées et considérations sur Dieu qui lui servent grandement pour que Dieu lui
accorde des faveurs. Je réponds que, pour cela, lui profite davantage la pureté
de l'âme qui consiste en ce qu'aucune affection de créature, ni de choses
temporelles, ni de regard intentionnel à cela, ne s'attache à elle, à quoi, à
mon avis il ne s'en attachera que trop, à cause de l'imperfection que les
puissances ont de soi en leurs opérations ; c'est pourquoi il vaut mieux
apprendre à mettre les puissances en silence et les accoutumer à se taire, afin
que Dieu parle. Car, comme nous avons dit, pour arriver à cet état il faut
perdre de vue les opérations naturelles, ce qui se fait, au dire du prophète,
quand l'âme, suivant ses puissances, vient en solitude et que Dieu parle à son
coeur (OS 2,14).
5. Et si toutefois tu répliques que
l'âme n'aura aucun bien si la mémoire ne considère et ne discourt sur Dieu, et
que bien des distractions et lâchetés se glisseront en elle, je réponds qu'il
est impossible que, si la mémoire se retire conjointement des choses de là-bas
et d'ici-bas, aucun mal, ni distraction, ni autre chose déplacée, ni vice
(choses qui entrent toujours par la divagation de la mémoire) puissent prendre
place en elle puisqu'il n'y a point par où ni d'où ces maux puissent entrer.
Cela pourrait bien arriver si ayant fermé la porte aux considérations et
discours des choses d'en haut, nous l'ouvrions à celles d'en bas, mais ici nous
la fermons à tout ce par où cela peut venir, faisant en sorte que la mémoire se
taise et soit muette et que seulement l'ouïe de l'esprit soit en silence,
tendue vers Dieu, disant avec le prophète : Parle, Seigneur, car ton serviteur
écoute (1R 3,10). L'Époux dans les Cantiques dit que son Épouse devait être
ainsi, en disant: Ma soeur est un jardin fermé, une fontaine scellée, à savoir:
à toutes les choses qui peuvent entrer en elle.
6. Que l'on demeure donc clos, sans
souci, ni peine, car Celui qui entra corporellement parmi ses disciples, les
portes étant fermées, et qui leur donna la paix sans qu'ils sachent ni pensent
que cela pouvait être, ni comment cela pouvait être, entrera spirituellement
dans l'âme sans qu'elle sache la manière, et sans qu'elle y coopère, tenant les
portes des puissances, mémoire, entendement et volonté, fermées à toutes les
préhensions, et il les remplira de paix, faisant couler sur elle, (comme dit le
prophète) comme un fleuve de paix, avec lequel il lui ôtera toutes les peurs,
soupçons, troubles et ténèbres qui lui faisaient craindre qu'elle ne soit
perdue ou n'aille à sa perte (IS 48,18). Qu'elle ne perde pas le soin de prier
et qu'elle attende en nudité et vide, car son bien ne tardera pas.
Chapitre 4 QUI TRAITE DU DEUXIÈME DOMMAGE QUI PEUT
VENIR À L'ÂME DE LA PART DU DÉMON PAR VOIE DES PRÉHENSIONS NATURELLES DE LA
MÉMOIRE
1. Le deuxième dommage positif qui
peut venir à l'âme par le moyen des notions de la mémoire est de la part du
démon qui par ce moyen a bien du pouvoir en l'âme, car il peut ajouter des
formes, notions et discours et, par eux, affecter l'âme à l'orgueil, à
l'avarice, à la colère, à l'envie, etc., et y mettre une haine injuste, un
amour vain, et tromper en maintes façons ; en outre il a coutume de laisser des
traces et de les fixer dans la fantaisie de telle sorte que les fausses
paraissent vraies et les vraies fausses ; et finalement, toutes les plus
grandes tromperies du démon et les plus grands maux qu'il fait à l'âme entrent
par les notions et les discours de la mémoire; en s'obscurcissant en tout cela
et s'anéantissant en oubli, elle ferme totalement la porte à ce dommage du
démon et se délivre de toutes ces choses, ce qui est un grand bien. Le démon,
en effet, ne peut rien en l'âme que par le moyen des opérations de ses puissances,
notamment par le moyen des notions, car d'elles dépendent presque toutes les
opérations des autres puissances ; de telle sorte que si la mémoire s'anéantit
en elles, le démon n'y a aucun pouvoir, vu qu'il ne trouve point par où saisir,
et ne trouvant rien il ne peut rien.
2. Je voudrais que les spirituels
voient bien une fois tous les dommages que les démons font en les âmes par la
mémoire, quand elles veulent beaucoup s'en servir, combien de tristesses,
d'afflictions ou de mauvaises joies vaines ils leur font avoir, dans les choses
qu'elles pensent en Dieu, comme dans les choses du monde, et combien
d'impuretés ils leur laissent enracinées dans l'esprit, les divertissant aussi
grandement du souverain recueillement qui consiste à mettre toute l'âme, selon
ses puissances, dans le seul bien incompréhensible et à l'ôter de toutes les
choses préhensibles parce qu'elles ne sont pas le bien incompréhensible. Ce
qui, encore qu'un si grand bien comme celui de se mettre tout en Dieu ne
procédât de ce vide, seulement parce qu'il est cause qu'on se délivre de
maintes peines, afflictions et tristesses, outre les imperfections et les
péchés dont on se garantit, est un grand bien.
Chapitre 5 DU TROISIÈME DOMMAGE QUI VIENT À L'ÂME PAR
LES NOTIONS DISTINCTES NATURELLES DE LA MÉMOIRE
1. Le troisième dommage que reçoit
l'âme par la voie des préhensions naturelles de la mémoire est privatif, parce
qu'elles peuvent lui empêcher le bien moral et la priver du spirituel. Et pour
dire premièrement comment ces préhensions empêchent le bien moral à l'âme, il
faut savoir que le bien moral consiste à brider les passions et à réfréner les
appétits déréglés, d'où s'ensuit en l'âme tranquillité, paix et repos, et les
vertus morales, ce qui constitue le bien moral. L'âme ne peut tenir cette bride
ou ce frein comme il faut, si elle n'oublie et n'éloigne pas de soi les choses
d'où naissent les affections78; et jamais il ne vient de troubles à l'âme sinon
des préhensions de la mémoire, car toutes choses étant mises en oubli, il n'y a
rien qui trouble la paix, ni qui meuve les appétits, puisque, comme l'on dit,
ce que l'oeil ne voit pas, le coeur ne le désire pas.
78 Affection: au sens de ce que
l'âme subit passivement.
2. Et de cela, à chaque instant,
nous en avons l'expérience, parce que nous voyons qu'à chaque fois que l'âme
pense à quelque chose, elle en est remuée et altérée, plus ou moins, selon sa
préhension: si celle-ci est pesante et fâcheuse, elle en tire de la tristesse
ou de l'hostilité, etc. ; si agréable, elle en tire du désir et de la joie. Et
après, par force, il faut sortir du trouble avec le changement de cette
préhension, et ainsi tantôt elle est joyeuse, tantôt triste, tantôt elle hait,
tantôt elle aime, et elle ne peut persévérer toujours en un même état (ce qui
est l'effet de la tranquillité morale), si ce n'est quand elle tâche d'oublier
toute chose. Il est donc clair que les notions empêchent beaucoup en l'âme le
bien des vertus morales.
3. Et que la mémoire embarrassée
empêche le bien spirituel, il est aussi facile de le prouver par ce qui a été
dit, parce que l'âme troublée qui n'a aucun fondement moral, comme telle, est
incapable du spirituel qui ne s'imprime qu'en l'âme modérée et pacifiée. En
outre, si l'âme retient et fait cas des préhensions de la mémoire, comme elle
ne peut être attentive qu'à une chose, si elle s'emploie en les préhensibles,
comme sont les notions de la mémoire, il n'est pas possible qu'elle soit libre
pour l'incompréhensible qui est Dieu; puisque, comme nous l'avons souvent dit, afin
que l'âme aille à Dieu, elle doit plutôt aller en ne comprenant pas qu'en
comprenant; il lui faut changer ce qui est muable et compréhensible pour
l'immuable et l'incompréhensible.
Chapitre 6 DES PROFITS QUI VIENNENT À L'ÂME DE L'OUBLI
ET DU VIDE DE TOUTES LES PENSÉES ET NOTIONS QU'ELLE PEUT NATURELLEMENT AVOIR
CONCERNANT LA MÉMOIRE
1. Des dommages que nous avons dits
arriver à l'âme par les préhensions de la mémoire, nous pouvons aussi déduire
les profits qui leur sont contraires et qu'elle reçoit de leur oubli et de leur
absence ; puisque, suivant le dire des Naturalistes79, la même doctrine qui
sert à un contraire sert aussi à l'autre. Parce que, premièrement, elle jouit
de la tranquillité et du repos d'esprit (car elle est exempte du trouble et de
l'agitation qui procèdent des pensées et des notions de la mémoire) et, par
conséquent, elle jouit de la pureté de la conscience et de l'âme, qui est un
plus grand bien ; en cela elle a une grande disposition pour la sagesse humaine
et divine et pour les vertus.
79 Les philosophes qui étudient la
nature.
2. Deuxièmement, elle se délivre de
nombreuses suggestions, tentations et impulsions du démon qu'il glisse dans
l'âme par le moyen des pensées et des notions, ce qui fait tomber en maintes
impuretés et péchés, selon ce que dit David : Ils ont pensé, dit-il, et ils ont
proféré l'iniquité (PS 12,8) ; et ainsi, les pensées, comme moyen, étant
supprimées, le démon n'a plus de quoi attaquer naturellement l'esprit.
3. Troisièmement, l'âme par cet
oubli et suspension de toutes les choses, est disposée pour être mue de
l'Esprit Saint et enseignée par Lui, qui (comme dit le Sage) s'éloigne des
pensées qui sont contraires à la raison (SG 1,5). Mais, encore que l'homme ne
reçût autre profit que d'être garanti des peines et des troubles dont il se
délivre par cet oubli et vide de la mémoire, ce serait un grand gain et bien
pour lui; vu que les peines et les troubles qui naissent en l'âme des choses et
des événements contraires, n'apportent aucun bien aux événements mêmes et aux
choses, au contraire ils préjudicient d'ordinaire, non seulement à eux, mais
encore à l'âme elle-même ; pour cela dit David, tout homme se trouble en vain
(PS 38,1), car il est évident que c'est toujours une chose vaine que de se
troubler, vu que cela n'apporte jamais aucun profit, et ainsi, quand même tout
périt, tout s'abîme, tout vient au rebours et à revers, c'est une chose vaine
que de se troubler, puisqu'on apporte par là plus de dommage que de remède.
Mais supporter tout d'une égalité paisible et tranquille, cela n'apporte pas
seulement à l'âme de nombreux biens, mais encore en ces mêmes adversités elle
en peut mieux juger et y mettre un remède convenable.
4. D'où vient que Salomon,
connaissant le dommage et le profit de cela dit: J'ai connu qu'il n'y a rien de
meilleur que de se réjouir et bien faire durant sa vie (Eccl 3,12); donnant à
entendre que dans les accidents les plus sinistres, nous devons plutôt nous
réjouir que nous troubler, de peur de perdre le plus grand bien, qui est la
tranquillité d'esprit et la paix en toutes les prospérités et adversités, les
recevant toutes également; et l'homme ne la perdrait jamais, si non seulement
il oubliait les notions et quittait les pensées, mais aussi s'il se retenait
d'écouter, de voir et de converser tant qu'il lui serait possible (puisque
notre être est si caduc et si glissant qu'encore qu'il soit bien exercé, à
peine se pourra-t-il faire qu'il n'achoppe avec la mémoire en des choses qui
troublent et altèrent l'esprit qui était en paix et tranquillité) en ne se
souvenant de rien. C'est pourquoi Jérémie dit: je me souviendrai avec la
mémoire et mon âme se desséchera de douleur en moi (LM 3,20).
Chapitre 7 DANS LEQUEL IL EST TRAITÉ DU SECOND GENRE DE
PRÉHENSIONS DE LA MÉMOIRE, QUI SONT LES IMAGINAIRES ET NOTIONS SURNATURELLES
1. Bien qu'au premier genre de
préhensions naturelles nous ayons aussi donné instruction pour les imaginaires
qui sont naturelles, il fallait néanmoins faire cette division à cause des
autres formes et notions que la mémoire garde en soi qui sont de choses
surnaturelles, comme de visions, révélations, locutions et sentiments par voie
surnaturelle ; quand ces choses ont une fois passé par l'âme, il en reste une
image, forme et figure, ou notion imprimée, soit dans l'âme, soit dans la
mémoire ou la fantaisie, parfois fort vive et fort efficace. Concernant cela,
il faut encore donner quelque avis, afin que la mémoire ne s'embrouille pas
avec ces préhensions et qu'elles ne lui empêchent pas l'union avec Dieu en pure
et entière espérance.
2. Et je dis que l'âme pour obtenir
ce bien, ne doit jamais faire de réflexion sur les choses claires et distinctes
qui sont passées par elle par voie surnaturelle, pour conserver en soi les
formes, figures et notions de ces choses, car il faut toujours présupposer que
plus l'âme retient quelque préhension naturelle ou surnaturelle distincte et
claire, moins elle a en soi de disposition et de capacité pour entrer dans
l'abîme de la foi, où tout le reste se perd ; parce que (comme nous avons dit)
aucunes formes ni notices surnaturelles qui peuvent tomber dans la mémoire ne
sont Dieu, et de tout ce qui n'est pas Dieu l'âme doit se vider pour aller à
Dieu ; il faut donc aussi que la mémoire se défasse de toutes ses formes et
notions pour s'unir avec Dieu en espérance, car toute possession est contraire
à l'espérance, qui, comme dit saint Paul, est de ce que l'on ne possède pas (HE
11,1). D'où vient que plus la mémoire se dépossède, plus elle a d'espérance, et
plus elle a d'espérance, plus elle a d'union de Dieu, parce qu'à l'égard de
Dieu, plus l'âme espère, plus elle obtient, et alors elle espère le plus quand
elle se dépossède le plus, et quand elle sera parfaitement dépossédée, elle
demeurera parfaitement avec la possession de Dieu, en union divine. Mais il y
en a beaucoup qui ne veulent pas se priver de la douceur et de la saveur de la
mémoire dans les notions et, pour cela, ne parviennent pas à la souveraine
possession et tout entière douceur, car celui qui ne renonce pas à tout ce
qu'il possède ne peut être son disciple (LC 14,33)80.
80 Dans ce § est déjà nettement
marqué le lien entre la mémoire et l'espérance. Ce n'est pas la temporalité
comme le disent ceux qui confondent l'espoir-passion et l'espérance théologale.
Ce lien est pour la possession de Dieu, la dépossession de ce qui n'est pas
Dieu. Dans ce même § on retrouve l'expression clair et distinct qui sera chère
à Descartes.
Chapitre 8 DES DOMMAGES QUE LES NOTIONS DES CHOSES
SURNATURELLES PEUVENT FAIRE À L'ÂME SI ELLE Y FAIT RÉFLEXION. - ON DIT COMBIEN
IL Y EN A
1. À cinq sortes de dommages
s'aventure le spirituel s'il s'applique et fait réflexion sur ces notions et
formes qui s'impriment en lui des choses qui passent en son âme par voie
surnaturelle.
2. Le premier est qu'il se trompe
souvent prenant l'un pour l'autre. Le deuxième, c'est qu'il est près et en
occasion de tomber en quelque présomption ou vanité. Le troisième est que le
démon a grand pouvoir de le tromper par le moyen de ces préhensions. Le
quatrième est que cela empêche l'union en espérance avec Dieu. Le cinquième est
que, la plupart du temps, il juge bassement de Dieu.
3. Quant au premier genre, il est
évident que si le spirituel retient lesdites notions et formes et fait
réflexion sur elles, il s'abusera souvent en son jugement, car comme personne
ne peut entièrement savoir les choses qui passent naturellement par son
imagination, ni en avoir un parfait et certain jugement, il en aura encore bien
moins touchant les choses surnaturelles qui excèdent notre capacité et qui
arrivent rarement. D'où vient qu'il pensera souvent que ce sont choses de Dieu
et elles ne seront que de sa fantaisie, et souvent que ce qui est de Dieu est
du démon, et que ce qui est du démon est de Dieu ; et très souvent lui
demeureront imprimées les formes et notions des biens et des maux d'autrui, ou
des siens propres, et d'autres figures qui lui ont été représentées, qu'il
tiendra pour très certaines et très véritables, qui toutefois ne le seront pas,
mais très fausses ; et d'autres seront vraies et il les jugera fausses (encore
que je tienne cela pour plus assuré, d'autant que cela procède ordinairement de
l'humilité).
4. Et même s'il ne se trompe pas en
la vérité, il pourra se méprendre en la quantité ou en la qualité, pensant que
ce qui est peu est beaucoup et que ce qui est beaucoup est peu ; et concernant
la qualité, estimant ce qui est en son imagination pour telle ou telle chose,
qui ne sera toutefois pas telle, prenant, comme dit Isaïe, les ténèbres pour
lumière et la lumière pour ténèbres, l'amer pour le doux et le doux pour l'amer
(5,20). Finalement, s'il réussit en l'un, ce sera merveille s'il ne manque pas
en l'autre, car encore qu'il ne veuille appliquer son jugement pour juger, il
suffit qu'il l'emploie à en faire cas pour qu'au moins passivement il reçoive
quelque dommage, sinon en ce genre, au moins en l'un des quatre suivants.
5. Ce qui convient au spirituel,
pour ne pas tomber en ce dommage de s'abuser en son jugement, c'est de ne pas
vouloir appliquer son jugement pour savoir ce que c'est qu'il a ou ressent en
soi, ou ce que c'est que telle ou telle vision, notion ou sentiment, et qu'il
n'ait envie de le savoir, ni s'en soucie, sinon pour le rapporter au père
spirituel, afin qu'il lui apprenne à vider sa mémoire de ces préhensions ;
puisque tout ce qu'elles sont en soi ne peut l'aider autant à l'amour de Dieu
que le moindre acte de foi vive et d'espérance, qui se fait en vide et
renonciation de tout cela.
Chapitre 9 DU DEUXIÈME GENRE DE DOMMAGES, QUI EST LE
DANGER DE TOMBER EN QUELQUE PROPRE ESTIME ET VAINE PRÉSOMPTION
1. Les préhensions surnaturelles de
la mémoire ci-dessus mentionnées sont aussi une grande occasion aux spirituels
de tomber en quelque présomption ou vanité s'ils font cas de les tenir pour
quelque chose; car, comme celui qui n'a rien de cela est fort exempt de
trébucher en ce vice, ne voyant rien en soi de quoi présumer, de même par
contre, celui qui les reçoit a l'occasion de penser qu'il est désormais quelque
chose, puisqu'il a ces communications surnaturelles; car quoiqu'il soit vrai
qu'ils puissent les attribuer à Dieu et le remercier, s'en tenant pour
indignes, néanmoins il leur demeure d'ordinaire en l'esprit une certaine
satisfaction cachée et une estime de cela et de soi, d'où sans l'apercevoir, il
leur naît un grand orgueil spirituel.
2. Ce qu'ils peuvent assez
clairement voir au dégoût et à la désaffection pour ceux qui ne louent pas leur
esprit, et n'estiment pas ces choses qu'ils détiennent, et à la peine qu'ils
ressentent lorsqu'ils pensent ou qu'on leur dit que d'autres ont ces mêmes
faveurs ou de meilleures. Ce qui procède d'une secrète estime et orgueil, et
ils ne peuvent comprendre que par aventure, ils y sont plongés jusqu'aux yeux ;
car ils croient qu'une certaine connaissance de leur misère suffit, étant joint
à cela qu'ils sont remplis d'une secrète opinion et satisfaction d'eux-mêmes,
se complaisant plus en leur esprit et en leurs biens spirituels qu'en ceux
d'autrui, comme le pharisien qui remerciait Dieu de ce qu'il ne ressemblait pas
au reste du monde et qu'il avait telles ou telles vertus, en quoi il tenait
satisfaction de soi et présomption (LC 18,11-12); et bien que de telles
personnes ne le disent pas formellement comme celui-là, ils le tiennent
habituellement en leur esprit. Il y en a même quelques-uns qui deviennent si
orgueilleux, qu'ils sont pires que le démon, car voyant en eux quelques
préhensions et, selon leur avis, de dévots et suaves sentiments de Dieu, ils en
sont fort satisfaits de telle sorte qu'ils pensent être fort proches de Dieu,
et même que ceux qui n'ont point cela sont fort bas, et ils les méprisent comme
le pharisien méprisait le publicain.
3. Pour fuir ce dommage contagieux
et horrible devant Dieu, ils doivent considérer deux choses. La première que la
vertu n'est pas dans les notions et sentiments de Dieu, si relevés soient-ils,
ni en rien de ce genre qu'ils peuvent sentir en soi; mais, au contraire, en ce
qu'ils ne sentent point en soi, ce qui est une profonde humilité et mépris de
soi-même et de tout ce qui est sien, bien formé et sensible en l'âme, et à
prendre plaisir que chacun en pense autant d'eux, ne cherchant à se faire
valoir en rien dans le coeur d'autrui.
4. Quant au second, il faut prendre
garde que toutes les visions, révélations et sentiments du ciel, pour autant
qu'on voudra les estimer, ne valent pas le moindre acte d'humilité qui a les
effets de la charité, qui n'estime point ce qui lui appartient, ni ne s'efforce
pas de l'obtenir, ne pense mal que de soi et ne pense du bien que des autres,
mais non de soi (1CO 13,4 sq.). Il convient donc suivant cela, que les
personnes spirituelles ne s'emplissent pas l'oeil de ces préhensions surnaturelles,
mais qu'elles essaient de les mettre en oubli, afin de demeurer libres.
Chapitre 10 DU TROISIÈME DOMMAGE QUE L'ÂME PEUT RECEVOIR
DE LA PART DU DÉMON, PAR LE MOYEN DES PRÉHENSIONS IMAGINAIRES DE LA MÉMOIRE
1. De tout ce qui a été dit, on déduit
et on entend bien quel dommage peut arriver à l'âme par le moyen de ces
préhensions surnaturelles de la part du démon; puisque non seulement il peut
représenter en la mémoire et en la fantaisie81 maintes notions et formes
fausses qui paraîtront vraies et bonnes (en les imprimant en l'esprit et au
sens avec beaucoup d'efficacité et de certitude par suggestion, de manière
qu'il semble à l'âme que cela ne peut être autrement), mais qu'il est ainsi
comme il est en son imagination, parce que, comme il se transfigure en ange de
lumière (2CO 11,14), il semble à l'âme lumière. Mais aussi en celles qui sont
vraies, de la part de Dieu, il peut la tenter en maintes façons, mouvant en
désordre les appétits et affections, soit spirituels, soit sensibles, à leur égard,
car si l'âme savoure ces préhensions, il est très facile au démon de faire
croître les appétits et affections et de la faire tomber en gloutonnerie
spirituelle et autres dommages.
81 Rappelons que la fantaisie est
le sens commun corporel interne où se rassemblent les données des cinq sens
externes.
2. Pour mieux faire cela, il a
coutume de suggérer et de mettre du goût, de la saveur et de la délectation au
sens touchant les choses mêmes de Dieu, afin que l'âme, emmiellée et éblouie de
cette faveur, s'aveugle avec ce goût et jette davantage les yeux sur le goût
que sur l'amour (pour le moins, non autant qu'en l'amour), et qu'elle fasse
plus de cas de la préhension que de la nudité et du vide qui sont en la foi,
espérance et amour de Dieu, et que de là il aille la trompant peu à peu, et lui
faisant croire ses faussetés avec grande facilité. Car à l'âme déjà aveugle, la
fausseté ne semble pas telle, et le mal ne lui semble pas mal, etc. ; vu que
les ténèbres lui paraissent lumière et la lumière ténèbres (IS 5,20); et de là
elle tombe en mille absurdités, tant à l'égard du naturel que du moral et du
spirituel; et le vin se tourne en vinaigre. Tout cela lui vient faute d'avoir
rejeté dès le commencement le goût de ces choses surnaturelles; duquel, parce
qu'au commencement cela est peu de chose, ou n'est pas si grand mal, l'âme ne
se défie pas tant, et ainsi cela croît comme le grain de moutarde qui devient
un grand arbre (MT 13,31) ; parce qu'une petite faute au commencement (comme on
dit) est grande à la fin.
3. Donc, pour éviter ce grand
dommage du démon, il convient beaucoup à l'âme de ne pas vouloir savourer de
telles choses ; parce qu'infailliblement elle s'aveuglera en ce goût et y
tombera; vu que le goût, la délectation et la saveur, de leur nature, sans que
le démon y doive aider, aveuglent l'âme. Et ainsi le donne à entendre David
quand il dit : Peut-être ces ténèbres m'aveugleront en mes délices, et je
tiendrai la nuit pour ma lumière (PS 138,11).
Chapitre 11 DU QUATRIÈME DOMMAGE QUE L'ÂME PEUT RECEVOIR
DES PRÉHENSIONS SURNATURELLES DISTINCTES DE LA MÉMOIRE, QUI EST D'EMPÊCHER
L'UNION
1. De ce quatrième dommage il n'y a
guère à dire ici, attendu qu'il a été déclaré à tout propos dans ce troisième
livre, où nous avons prouvé que l'âme, pour arriver à s'unir avec Dieu en
espérance, doit renoncer à toute possession de la mémoire, puisqu'afin que
l'espérance soit toute de Dieu, il ne doit rien y avoir dans la mémoire qui ne
soit Dieu ; et (aussi suivant ce que nous avons dit) qu'il n'y a forme, figure
ni image ni autre notion qui puisse tomber en la mémoire, qui soit Dieu ni
semblable à Lui, qu'elle soit céleste, terrestre, naturelle ou surnaturelle,
comme David l'enseigne en disant: Seigneur, parmi les dieux, il n'y en a aucun
qui te ressemble (PS 85,8) d'où vient que, si la mémoire s'arrête à quelque
chose, elle empêche de s'unir avec Dieu; d'abord, parce qu'elle s'embarrasse,
ensuite parce que plus elle a de possession, moins elle a d'espérance.
2. Il est donc nécessaire à l'âme
d'être dénuée et d'oublier les formes et les notions distinctes des choses
surnaturelles, afin de ne pas empêcher l'union selon la mémoire en espérance
parfaite avec Dieu.
Chapitre 12 DU CINQUIÈME DOMMAGE QUE L'ÂME PEUT RECEVOIR
DANS LES FORMES ET PRÉHENSIONS IMAGINAIRES SURNATURELLES, QUI EST DE JUGER DE
DIEU BASSEMENT ET IMPROPREMENT
1. Il n'est pas moindre pour l'âme
le cinquième dommage à vouloir retenir en la mémoire et imaginative les formes
et les images des choses qui lui sont surnaturellement communiquées,
principalement si elle veut les prendre comme moyen pour l'union divine, parce
qu'il est très facile de juger de l'être et de la grandeur de Dieu de façon
moins digne et moins haute que ce qui convient à son incompréhensibilité; car,
encore qu'avec la raison et le jugement elle ne fasse un concept formel que
Dieu ressemble à quelque chose de cela, néanmoins l'estime de ces préhensions
(si enfin elle les estime) fait et cause que l'âme n'a pas une telle estime ni
un si grand sentiment82 de Dieu que la foi l'enseigne: elle nous dit qu'il est
incomparable et incompréhensible, etc. En effet, outre que tout ce que l'âme
met ici en la créature, elle l'ôte de Dieu, il se fait naturellement en son
intérieur, par le moyen de l'estime de ces choses appréhensibles, comme une
comparaison d'elles à Dieu, qui ne permet pas de penser et juger si hautement
de Dieu qu'on le doit; car les créatures terrestres ou célestes, et toutes les
notions et images distinctes, naturelles et surnaturelles qui peuvent tomber
dans les puissances, pour hautes qu'elles soient en cette vie, n'ont aucune
comparaison ni proportion avec l'être de Dieu, parce que Dieu ne tombe sous
genre ni espèce, et elles si, comme disent les théologiens, et l'âme en cette
vie ne peut recevoir clairement et distinctement que ce qui tombe sous genre ou
espèce. C'est pourquoi saint Jean a dit que personne jamais n'a vu Dieu (1,18);
et Isaïe qu'il n'est pas monté au coeur de l'homme comme Dieu est (64,4) ; et
Dieu dit à Moïse qu'il ne pourrait pas le voir en l'état de cette vie (EX
33,20). Ainsi, celui qui embarrasse la mémoire et les autres puissances de
l'âme avec ce qu'elles peuvent comprendre, ne saurait estimer Dieu ni en penser
comme il doit.
82 Sentir : au sens de connaître ;
sentiment : opinion, jugement.
2. Donnons une petite comparaison:
il est clair que plus quelqu'un jette les yeux sur les serviteurs du roi et
s'arrête à les regarder, moins il fait cas du roi et moins il en fait d'estime;
car, encore que cette appréciation ne soit formellement et distinctement en
l'entendement, elle l'est en fait, parce que plus il donne aux serviteurs, plus
il ôte au seigneur, et il ne juge pas alors très hautement du roi, puisque les
serviteurs lui paraissent être quelque chose devant le roi, leur seigneur83. Il
en arrive de même à l'âme envers son Dieu, lorsqu'elle fait cas desdites
créatures. Bien que cette comparaison soit fort basse, puisque l'être de Dieu
est autre que celui de toutes ses créatures dont il est infiniment distant.
C'est pourquoi il faut toutes les perdre de vue, et l'âme ne doit jeter les
yeux sur aucune de leurs formes, afin de pouvoir les mettre en Dieu en foi et
espérance.
83 Cf. Plotin, Ennéades, V 5 3.
3. Ainsi ceux qui ne font pas
seulement cas de ces préhensions imaginaires, mais qui pensent que Dieu
ressemble à quelqu'une d'elles, et qu'ils pourront s'unir avec Dieu par elles,
s'abusent grandement et iront toujours perdant la lumière de la foi en
l'entendement, par le moyen de laquelle cette puissance s'unit avec Dieu, et ne
monteront pas non plus en la hauteur84 de l'espérance, par le moyen de laquelle
la mémoire s'unit avec Dieu en espérance, ce qui doit être en se séparant de
tout ce qui est imaginaire.
84 L'espérance théologale n'est pas
l'espoir passion, elle n'est pas orientée vers l'avenir, mais en une dimension
verticale, vers Dieu, aujourd'hui.
Chapitre 13 DES PROFITS QUE L'ÂME TIRE EN ÉCARTANT DE
SOI LES PRÉHENSIONS DE L'IMAGINATIVE,
ON RÉPOND À UNE OBJECTION ET L'ON
DÉCLARE LA DIFFÉRENCE QU'IL Y A ENTRE LES PRÉHENSIONS IMAGINAIRES NATURELLES ET
SURNATURELLES
1. Les profits qu'il y a de vider
l'imaginative des formes imaginaires paraissent bien dans les cinq dom-
mages susdits qu'elles causent à
l'âme si elle veut les retenir en soi, comme nous avons dit des formes
naturelles. Mais outre ceux-là, il y a d'autres profits de grand repos et
quiétude pour l'esprit, car outre que naturellement l'âme est en repos et
quiétude quand elle est délivrée des formes et images, elle est aussi exempte
du souci de savoir si elles sont bonnes ou mauvaises et comment il faut se
gouverner dans les unes et dans les autres, du travail et du temps qu'on eût
perdu avec les maîtres spirituels à s'enquérir si elles sont bonnes ou
mauvaises, si de ce genre ou d'un autre, ce dont elle n'a pas besoin,
puisqu'elle ne doit faire cas d'aucune. De façon que l'âme peut employer tout
le temps et la diligence qu'elle eût dépensé en cela et à examiner ces
connaissances, en un meilleur et plus utile exercice, qui est celui de la
volonté envers Dieu, et à s'étudier à chercher la nudité et pauvreté
spirituelle et sensitive qui consiste à vouloir se priver véritablement de tout
appui de consolation et préhension tant extérieur qu'intérieur; ce que l'on
pratique bien en voulant et tâchant de s'écarter et détacher de ces formes,
puisqu'on recevra de là un tel profit que plus on s'éloignera des formes,
images et figures imaginaires, plus on s'approchera de Dieu - qui n'a point
d'image, de forme ni de figure.
2. Mais tu demanderas peut-être
pourquoi bien des spirituels conseillent que les âmes essaient de profiter des
communications et des sentiments de Dieu, et qu'elles souhaitent recevoir de
lui pour avoir de quoi lui donner; car s'il ne nous donne pas, nous ne lui donnerons
rien; et que saint Paul dit: N'éteignez pas l'esprit (1TH 5,19), et l'Époux à
l'Épouse : Mets-moi comme un cachet sur ton coeur, comme un cachet sur ton bras
(CT 8,6), ce qui est déjà quelque préhension, tout ceci, suivant la doctrine
que nous avons donnée ci-dessus, non seulement ne doit pas se rechercher, mais
même, encore que Dieu l'envoie, doit se rejeter et s'écarter; et qu'il est
certain que, Dieu le donnant, c'est pour notre bien, et qu'il fera un bon
effet; qu'il ne faut pas jeter les perles à mal, et qu'aussi c'est une espèce
d'orgueil de ne pas vouloir admettre les choses de Dieu, comme si nous pouvions
de nous-mêmes profiter sans cela.
3. Pour satisfaire à cette
objection, il est besoin de se souvenir de ce que nous avons dit dans les
chapitres 15 et 1685 du second livre, où en grande partie nous avons répondu à
ce doute, parce que nous avons dit là que le bien qui rejaillit en l'âme des
préhensions surnaturelles, quand elles sont de bonne part, s'opère passivement
en l'âme, dans le même instant qu'elles se présentent au sens, sans que les
puissances fassent d'elles-mêmes aucune opération. D'où vient qu'il n'est pas
besoin que la volonté fasse acte de les admettre, parce que, comme nous avons
dit aussi, si l'âme veut opérer avec ses puissances, son action basse et
naturelle empêchera plutôt le surnaturel que Dieu opère alors en elle par le
moyen de ces préhensions, qu'elle ne tirera du profit de l'exercice de son
opération ; mais comme on donne passivement à l'âme l'esprit de ces préhensions
imaginaires, elle doit aussi passivement s'y comporter, sans mettre ses actions
intérieures ou extérieures en rien. Et cela est garder les sentiments de Dieu,
parce qu'elle ne les perd point par sa basse façon d'opérer. C'est aussi ne pas
éteindre l'esprit, parce que l'âme l'éteindrait si elle voulait se conduire
d'autre sorte que Dieu la mène; ce qu'elle ferait si Dieu lui donnant l'esprit
passivement (comme il fait en ces préhensions), elle voulait alors s'y
comporter activement, en agissant avec l'entendement, ou en voulant en elles
quelque chose. Et cela est clair parce que si l'âme alors veut opérer par
force, son oeuvre ne sera pas plus que naturelle, car de soi elle ne peut faire
davantage, puisqu'elle ne se meut et ne peut se mouvoir au surnaturel si Dieu
ne la meut et ne l'y met ; de sorte que si l'âme alors veut opérer par ce qui
lui est propre, nécessairement elle empêchera par son oeuvre active l'oeuvre
passive que Dieu lui communique qui est l'esprit, parce qu'elle se met en sa
propre oeuvre qui est d'un autre genre et plus basse que celle que Dieu lui
communique, car celle de Dieu est passive et surnaturelle, et celle de l'âme
active et naturelle; et cela serait éteindre l'esprit.
85 Ici 16 et 11.
4. Or, que son oeuvre soit plus
basse, c'est clair aussi; parce que les puissances de l'âme ne peuvent
d'elles-mêmes faire réflexion et opérer sinon sur quelque forme, figure ou
image, et ceci est l'écorce et l'accident de la substance et de l'esprit qui sont
contenus sous telle écorce et accident; cette substance, cet esprit s'unissent
avec les puissances de l'âme en cette vraie intelligence et amour, seulement
lorsque cesse l'opération des puissances, car la visée et la fin d'une telle
opération n'est autre que de venir à recevoir en l'âme la substance connue et
aimée de ces formes. D'où vient que la différence et l'avantage qu'il y a entre
l'opération active et passive sont les mêmes qui se trouvent entre ce que l'on
fait et ce qui est déjà fait, entre ce que l'on veut avoir ou acquérir et ce
qui est déjà acquis. D'où on déduit aussi que si l'âme veut employer activement
ses puissances en ces préhensions surnaturelles - dans lesquelles (comme nous
avons dit) Dieu lui donne passivement leur esprit -, elle ne fait pas moins que
de laisser ce qui est fait pour retourner à le faire, et elle ne jouira pas de
ce qui est fait et ne fera rien avec ses actions, mais seulement empêchera ce
qui est fait, parce que (comme nous avons dit) elles ne peuvent par elles-mêmes
parvenir à l'esprit que Dieu donnait à l'âme sans leur exercice; et ainsi ce
serait directement éteindre l'esprit que Dieu verse par ces préhensions
imaginaires, si l'âme en faisait son capital. Elle doit donc les laisser, s'y
comportant passivement et négativement, car Dieu meut l'âme à beaucoup plus
qu'elle n'eût pu et n'eût su. C'est pourquoi le prophète dit: Je veillerai
debout, et arrêterai mon pas sur la munition86, et contemplerai ce que l'on me
dira (HA 2,1) ; comme s'il disait : Je veillerai sur la garde de mes puissances
et n'avancerai point un pas en mes opérations, et ainsi je pourrai contempler
ce qui m'aura été dit, c'est-à-dire, j'entendrai et goûterai ce qui m'aura été
communiqué surnaturellement.
86 Peut-être, non dans le sens
littéral de la Bible, mais dans le sens étymologique : ce dont je suis muni.
5. Ce que l'on dit aussi de l'Époux
s'entend de l'amour qu'il demande à l'Épouse et qui a pour office entre les
amants de les assimiler l'un à l'autre en leur partie principale. C'est pourquoi
l'Époux dit à l'Épouse qu'elle le mette pour cachet sur son coeur (CT 8,6) - où
toutes les flèches du carquois d'amour viennent frapper qui sont les actions et
motifs d'amour -afin que toutes donnent en lui en demeurant là comme leur
appât, et qu'ainsi toutes soient pour lui et que l'âme s'assimile à lui par les
mouvements et actions d'amour, jusqu'à se transformer en lui. Il dit aussi qu'
elle le mette comme un cachet sur son bras, parce que dans le bras est
l'exercice d'amour, et donc c'est en lui que l'Aimé se sustente et se régale.
6. Ainsi, tout ce que l'âme doit
s'efforcer en toutes les préhensions qui lui viendront d'en haut, tant
imaginaires que d'autre genre (soit visions, paroles, sentiments ou
révélations) c'est de ne faire cas de la lettre et écorce - c'est-à-dire, de ce
qu'elle signifie ou représente ou donne à entendre - mais seulement de prendre
garde d'avoir l'amour de Dieu qu'ils causent intérieurement en l'âme. Et c'est
de cette manière qu'il faut faire cas des sentiments, non de la saveur ou
suavité, ni des figures, mais seulement des sentiments d'amour qu'elles
donnent. Et pour ce seul effet, on pourra bien quelquefois se souvenir de cette
image et préhension qui a causé l'amour, pour mettre l'esprit en motif d'amour;
car quoiqu'elle ne fasse pas tant d'effet après quand on s'en souvient comme la
première fois qu'elle se communique, pourtant le souvenir renouvelle l'amour et
il y a une élévation d'esprit en Dieu, principalement quand ce souvenir est de
figures, images ou sentiments surnaturels, qui ont coutume de se graver et de
s'imprimer en l'âme de telle sorte qu'ils y durent longtemps, et quelques-uns
ne s'en effacent jamais; et ceux qui sont ainsi gravés en l'âme, presque à
chaque fois qu'elle les regarde opèrent de divins effets d'amour, de suavité,
de lumière, etc., des fois plus, d'autres moins, parce qu'ils y ont été
imprimés pour cela. De sorte que c'est une grande faveur, à qui Dieu l'a faite,
car c'est avoir et posséder en soi une mine de biens.
7. Ces figures qui font de tels
effets sont vivement empreintes dans l'âme ; vu qu'elles ne sont pas comme les
autres images et formes qui se conservent dans la fantaisie, et ainsi elle n'a
pas besoin de recourir à cette puissance87 quand elle veut s'en souvenir, parce
qu'elle voit qu'elle les a au-dedans de soi-même, comme l'image paraît dans le
miroir. Quand il arrivera qu'une âme aura formellement en soi lesdites figures,
elle pourra bien s'en souvenir pour l'effet d'amour que j'ai dit, parce
qu'elles ne la détourneront point de l'union d'amour en foi, pourvu qu'elle ne
veuille pas s'enivrer dans la figure, mais seulement tirer son profit de
l'amour, laissant soudainement la figure, et ainsi cela plutôt l'aidera.
87 La fantaisie est le sens commun
corporel interne. Parfois Jean de la Croix emploie puissance au lieu de sens,
ou sens au lieu de puissance (Cf. titre du chapitre 15 suivant.)
8. Difficilement on peut connaître
quand ces images sont imprimées dans l'âme et quand elles le sont dans la
fantaisie, parce que celles de la fantaisie sont aussi fort fréquentes ; car
certaines personnes ont ordinairement en l'imagination et fantaisie des visions
imaginaires qui leur sont souvent représentées d'une même façon, soit parce
qu'elles ont l'organe fort préhensif et que, pour peu qu'elles y pensent,
aussitôt cette figure habituelle se présente et se peint en leur fantaisie,
soit parce que le démon les forme, soit aussi parce que Dieu les met, sans
qu'elles s'impriment formellement en l'âme. Néanmoins on peut les connaître par
les effets, car celles qui sont naturelles ou du démon, quoiqu'on se souvienne
d'elles, n'opèrent aucun bon effet ni renouvellement d'esprit en l'âme, mais
elle les regarde seulement avec aridité ; tandis que, lorsqu'on se souvient de
celles qui sont bonnes, elles opèrent quelque bon effet, semblable à celui
qu'elles firent la première fois en l'âme; mais les formelles qui s'impriment
en l'âme, quand on les regarde, presque toujours produisent quelque effet.
9. Celui qui aura bénéficié de ces
dernières connaîtra facilement les unes et les autres, parce que la grande
différence est toute claire à ceux qui en ont l'expérience. Je dis seulement
que celles qui s'impriment formellement dans l'âme durablement sont plus rares.
Mais soit les unes, soit les autres, il est toujours bon à l'âme de ne vouloir
rien saisir, sinon Dieu par foi en espérance. Quant à l'autre chose que prétend
l'objection, qu'il y a de l'orgueil à les rejeter si elles sont bonnes, je
réponds que c'est au contraire une prudente humilité d'en tirer son profit en
la meilleure manière, comme il a été dit, et de cheminer par la voie la plus
sûre.
Chapitre 14 DANS LEQUEL ON TRAITE DES CONNAISSANCES
SPIRITUELLES EN TANT QU'ELLES PEUVENT TOMBER EN LA MÉMOIRE
1. Les connaissances spirituelles,
nous les avons mises pour troisième genre de préhensions de la mémoire non
parce qu'elles appartiennent au sens corporel de la fantaisie comme les autres
(vu qu'elles n'ont ni image ni forme corporelle), mais parce qu'elles tombent
aussi sous la réminiscence et mémoire spirituelle, car depuis que l'âme en a
reçu quelqu'une, elle peut s'en souvenir quand elle voudra; et ce, non par
l'effigie et image que cette préhension aura laissée au sens corporel - vu que,
étant corporel, comme nous avons dit, il est incapable de formes spirituelles
-, mais elle s'en souvient intellectuellement et spirituellement par la forme
qu'elle a imprimée de soi en l'âme (qui est aussi une forme, notion ou image
spirituelle ou formelle par le moyen de laquelle l'âme se souvient) ou à cause
de l'effet qu'elle fit. C'est pour cela que je mets ces préhensions entre
celles de la mémoire, bien qu'elles n'appartiennent pas à celles de la
fantaisie.
2. Quelles sont ces notions et
comment l'âme doit se comporter en elles pour parvenir à l'union divine, nous
en avons assez dit au chapitre 24 [26] du second livre, où nous en avons traité
comme des préhensions de l'entendement. On peut donc y recourir, parce que nous
avons dit là comment il y en a de deux sortes, les unes incréées, et les autres
de créatures. Seulement en ce qui touche notre propos, à savoir comment la
mémoire doit s'y comporter pour parvenir à l'union, je dis, comme j'ai fait au
chapitre précédent des formelles (du genre desquelles sont aussi celles qui
sont de choses créées) que lorsqu'elles opéreront un bon effet, on peut s'en
souvenir, non pour vouloir les retenir en soi, mais pour vivifier l'amour et la
connaissance de Dieu ; mais si leur souvenir ne cause pas un bon effet, jamais
elles ne doivent passer par la mémoire. Quant aux incréées, je dis qu'on s'en
souvienne le plus qu'on pourra, parce qu'elles feront un grand effet, car comme
nous l'avons alors dit, ce sont des touches et des sentiments de l'union de
Dieu où nous acheminons l'âme, et de ceux-ci la mémoire ne s'en souvient point
par aucune forme, image ou figure qu'ils impriment en l'âme, parce que ces
touches et sentiments de l'union du Créateur n'en ont point, mais par l'effet
qu'ils ont opéré en elle, de lumière, d'amour, de plaisir, et de renouvellement
spirituel, etc., dont, chaque fois qu'elle s'en souvient, quelque chose est
renouvelé en elle.
Chapitre 15 DANS LEQUEL ON MET LE MOYEN GÉNÉRAL COMMENT
LE SPIRITUEL DOIT SE GOUVERNER CONCERNANT CE SENS
1. Pour conclure cette affaire de
la mémoire, il sera bon d'exposer ici au lecteur spirituel, en une raison, le
moyen dont il doit universellement user pour s'unir avec Dieu selon ce sens ;
car encore qu'il l'ait pu bien entendre en ce qui a été dit, en le reprenant
ici, il le comprendra plus facilement. Pour cela, qu'il prenne garde que,
puisque ce que nous prétendons est que l'âme s'unisse avec Dieu selon la
mémoire en espérance, et que ce que l'on espère, c'est ce que l'on ne possède
pas, et que moins on possède d'autres choses, plus il y a de capacité et
d'habileté pour espérer ce qu'on espère et par conséquent plus il y a
d'espérance, et que plus on possède de choses, moins on est capable et habile
pour espérer et par conséquent moins il y a d'espérance, et que, suivant cela,
plus l'âme dépossédera la mémoire des formes et des choses mémorables qui ne
sont point Dieu, plus elle mettra la mémoire en Dieu et la tiendra plus vide
pour espérer de lui qu'il la remplira. Donc ce qu'il doit faire pour vivre en
entière et pure espérance de Dieu, c'est que, toutes les fois qu'il se
présentera à lui des notions, formes et images distinctes, sans s'y arrêter,
qu'il tourne soudain l'âme vers Dieu en vide de tout cela avec une affection
amoureuse, ne pensant ni regardant ces choses, sinon autant qu'il sera
nécessaire pour en retenir les souvenirs afin d'entendre et de faire ce qu'il
est obligé, s'ils sont de choses qui obligent ; et ce, sans y mettre ni
affection ni goût, de peur qu'ils ne laissent de soi quelque effet en l'âme; et
ainsi l'homme ne doit pas manquer de penser et de se souvenir de ce qu'il doit
faire et savoir, car, pourvu qu'il n'y ait point d'affection de propriété,
elles ne lui nuiront pas. Lui profiteront pour cela, les vers du Mont qui sont
au chapitre 13 du Premier Livre.
2. Mais il faut prendre garde ici
que pour cela, nous ne sommes pas d'accord et ne voulons pas nous confondre en
notre doctrine avec celle de ces hommes pestiférés qui, poussés par l'orgueil
et l'envie diabolique, ont voulu ôter des yeux des fidèles le saint et
nécessaire usage et l'insigne vénération des images de Dieu et de ses saints ;
au contraire la nôtre est très différente de celle-là. Parce que nous ne
montrons et ne disons pas ici comme eux qu'il ne faut point d'images et
qu'elles ne soient pas vénérées, mais nous donnons à entendre la différence
qu'il y a d'elles à Dieu, et qu'on passe de telle manière par la peinture
qu'elles n'empêchent pas d'aller au vif, s'y arrêtant davantage qu'il ne faut
pour aller au spirituel ; car comme le moyen est bon et nécessaire pour la fin,
ainsi que sont les images pour nous souvenir de Dieu et des saints, de même
quand on s'attache et s'arrête au moyen plus que la nécessité du moyen ne le
requiert, cela empêche et détourne autant à l'égard de ce qu'il est, que
n'importe quelle autre chose différente, d'autant que là où j'insiste, c'est
sur les images et visions surnaturelles, parce qu'il arrive à leur sujet maints
périls et tromperies ; car en la mémoire, en la vénération et estime des images
que naturellement l'Église catholique nous propose, il ne peut y avoir aucune
tromperie ni danger, puisqu'on n'estime pas en elles autre chose que ce
qu'elles représentent ; et leur souvenir ne pourra faire qu'il ne profite à
l'âme, puisqu'il est inséparablement joint avec l'amour de ce qu'elles
représentent. Car du moment qu'elle ne s'y arrête pas plus que pour cela, elles
l'aideront toujours à l'union de Dieu, pourvu que (quand Dieu lui en fera la
grâce) on laisse voler l'âme de la peinture au Dieu vivant, en oubli de toute
créature et de toutes les choses qui appartiennent à la créature.
Chapitre 16 DANS LEQUEL ON COMMENCE À TRAITER DE LA NUIT
OBSCURE DE LA VOLONTÉ. - ON MET LA DIVISION DES AFFECTIONS DE LA VOLONTÉ
1. Nous n'aurions rien fait de
purger l'entendement pour le fonder en vertu de foi, et la mémoire en celle de
l'espérance, si nous ne purgions aussi la volonté en vue de la troisième vertu
qui est la charité, par laquelle les oeuvres faites en foi sont vives et de
grand prix, et sans laquelle elles ne valent rien, puisque, comme dit saint
Jacques, sans les oeuvres de charité, la foi est morte (2,20). Or, pour traiter
maintenant de la nuit et nudité active de cette puissance, pour l'affermir et
la former en cette vertu de la charité de Dieu, je ne trouve point d'autorité
plus convenable que celle du Deutéronome, chapitre 6, 5, où Moïse dit : Tu
aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur et de toute ton âme et de toute
ta force. Ce qui contient tout ce que l'homme spirituel doit faire et ce que je
veux lui enseigner pour s'approcher vraiment de Dieu en union de volonté par le
moyen de la charité ; car là est commandé à l'homme d'employer en Dieu toutes
les puissances, appétits, opérations et affections88 de son âme, en sorte que
toute l'habileté et la force de l'âme ne servent que pour cela, conformément au
dire de David disant: Je garderai ma force pour toi (PS 58,10).
88 Le mot affection a deux sens :
tantôt comme ici ce que l'âme éprouve passivement, ailleurs sentiment d'amitié
; le contexte permet de choisir.
2. La force de l'âme consiste en
ses puissances, passions89 et appétits, et tout cela est gouverné par la
volonté. Donc, quand la volonté dresse à Dieu ces puissances, passions et
appétits, et les détourne de tout ce qui n'est pas Dieu, alors elle garde la
force de l'âme pour Dieu et se porte ainsi à l'aimer de toute sa force. Et afin
que l'âme puisse faire cela, nous traiterons ici de purger la volonté de toutes
ses affections déréglées, d'où naissent les appétits, attachements et
opérations déréglés et qui font aussi que l'âme ne garde pas toute sa force à
Dieu. Ces affections ou passions sont quatre, à savoir: joie, espoir90, douleur
et crainte. Ces passions, mises en acte de raison et rapportées à Dieu, en
sorte que l'âme ne se réjouisse sinon de ce qui est purement honneur et gloire
de Dieu, qu'elle n'espère autre chose ni ne s'afflige sinon de ce qui concerne
cela, et ne craigne que Dieu, il est clair qu'elles dressent et gardent la
force de l'âme et son habileté pour Dieu ; car plus l'âme se réjouira d'autre
chose que de Dieu, moins fortement sa joie s'emploiera en Dieu, et plus elle
mettra son espoir en autre chose, moins elle espérera en Dieu; et ainsi des
autres.
89 Comme affection, passion, c'est
ce que l'âme subit; passions de l'âme et affections de la volonté sont
synonymes.
90 Nous rappelons que nous
réservons espérance pour la vertu théologale.
3. Et afin que nous donnions de
ceci une doctrine plus complète, nous traiterons en particulier (selon notre
coutume) de chacune de ces quatre passions et des appétits de la volonté, parce
que, pour venir à l'union de Dieu, toute l'affaire consiste à purifier la
volonté de ses affections et appétits, afin qu'ainsi, de volonté humaine et basse,
elle devienne volonté divine, faite une même chose avec la volonté de Dieu.
4. Ces quatre passions règnent
d'autant plus en l'âme et la combattent que la volonté est moins forte en Dieu
et plus dépendante des créatures, parce qu'alors elle se réjouit fort
facilement de choses indignes de joie, et espère ce qui ne profite pas, et
s'afflige de ce dont elle devrait peut-être se réjouir, et craint où il n'y a
point sujet de craindre.
5. De ces affections naissent en
l'âme, quand elles sont déchaînées, tous les vices et toutes les imperfections
qu'elle a, comme aussi toutes ses vertus quand elles sont bien ordonnées et
bien composées. Et il faut savoir que, quand l'une d'elles se met en ordre et
raison, toutes les autres feront de même, parce que ces quatre passions de
l'âme sont unies et fraternisent tellement entre elles que là où l'une va
actuellement, les autres y vont aussi virtuellement, et si l'une se retire
actuellement, les trois autres aussi, à la même mesure, se retirent
virtuellement; car si la volonté se réjouit de quelque chose, en conséquence, à
la même mesure elle la doit espérer, et la douleur et la crainte y sont aussi
virtuellement comprises; et à mesure qu'elle en perd le goût, elle en perd
aussi la crainte, la douleur et l'espoir. Parce que la volonté avec ses quatre
passions, est signifiée par la figure de ces quatre animaux qu'Ézéchiel vit en
un corps qui avait quatre faces, et les ailes de l'un étaient attachées à
celles de l'autre, et chacun marchait devant sa face, et quand ils cheminaient
ils ne retournaient pas en arrière. Ainsi les plumes de chacune de ces
affections sont tellement liées à celles des autres que, où l'une porte
actuellement sa face, c'est-à-dire son opération, nécessairement les autres
marchent virtuellement avec elle ; et quand l'une s'abaissera (comme il est dit
à cet endroit), toutes s'abaisseront, et quand elle s'élèvera, elles
s'élèveront. Où sera ton espoir, ta joie ira, et la crainte et douleur; et si
elle s'en retourne, elles s'en retourneront aussi, et de même des autres.
6. D'où il faut remarquer, ô
spirituel, qu'en quelque part qu'ira une de ces passions, toute l'âme, la
volonté et les autres puissances iront aussi et vivront toutes captives en
cette passion, et qu'aussi les trois autres passions seront vives en celle-là
pour affliger l'âme avec leurs liens, et l'empêcher de voler à la liberté et au
repos de la douce contemplation et union. C'est pourquoi Boèce dit que si vous
désirez entendre la vérité avec une claire lumière, vous bannissiez de vous, les
joies, l'espoir, la crainte et la douleur91, car si toutes ces passions
règnent, elles ne laissent pas l'âme en la tranquillité et paix requises pour
la sagesse qu'elle peut recevoir naturellement et surnaturellement.
91 De consolatione, 1.2, m.1. Cf.
Augustin, Confessions, X, 22.
Chapitre 17 DANS LEQUEL ON COMMENCE À TRAITER DE LA
PREMIÈRE AFFECTION DE LA VOLONTÉ. ON DIT CE QU'EST LA JOIE ET L'ON DISTINGUE
LES CHOSES DONT LA VOLONTÉ PEUT SE RÉJOUIR
1. La première des passions de
l'âme et des affections de la volonté est la joie, qui, d'après ce que nous en
pensons dire, n'est autre chose qu'un contentement de la volonté avec estime de
quelque chose qui lui semble convenable ; car jamais la volonté ne se réjouit,
sinon quand la chose est appréciée et lui donne de la satisfaction. Ceci quant
à la joie active qui est quand l'âme entend distinctement et clairement de quoi
elle se réjouit et qu'il est en son pouvoir de se réjouir ou de ne pas se
réjouir ; car il y a une autre joie, passive, où la volonté peut se trouver en
train de se réjouir sans entendre d'aucune façon claire et distincte (et
parfois l'entendant) d'où vient une telle joie, et alors il n'est pas en sa
puissance de l'avoir ou de ne pas l'avoir; mais de ceci nous parlerons après.
Maintenant, nous traiterons de la joie en tant qu'elle est active et
volontaire, de choses distinctes et claires.
2. La joie peut naître de six
sortes de choses ou biens, à savoir: temporels, naturels, sensibles, moraux,
surnaturels et spirituels, pour lesquels nous irons par ordre, mettant la
volonté en raison, afin que (débarrassée d'eux) elle ne manque pas de mettre la
force de sa joie en Dieu. Pour tout cela, il convient de présupposer un
fondement qui sera comme un bâton sur lequel nous nous appuierons toujours ; et
il convient de bien le savoir, attendu que c'est la lumière par laquelle nous
devons nous conduire et entendre cette doctrine, et dresser en tous ces biens
la joie à Dieu ; or c'est que la volonté ne doit pas se réjouir sinon de ce qui
est à l'honneur et à la gloire de Dieu, et que le plus grand honneur que nous
saurions lui rendre, c'est de le servir suivant la perfection évangélique, et
ce qui est hors de cela n'est d'aucune valeur ni profit pour l'homme.
Chapitre 18 QUI TRAITE DE LA JOIE CONCERNANT LES BIENS
TEMPORELS. - IL EST DIT COMMENT IL FAUT DRESSER LA JOIE EN EUX VERS DIEU
1. Le premier genre de biens que
nous avons dits sont les temporels ; et par ces biens nous entendons ici les
richesses, les états, fonctions et autres privilèges, et les enfants, parents
et mariages, etc., qui sont choses dont la volonté peut se réjouir. Mais qu'il
soit vain de se réjouir des richesses, titres, situations, fonctions et autres
choses semblables que les hommes ont coutume de rechercher, c'est évident, car,
si pour être plus riche, on était meilleur serviteur de Dieu, il faudrait se
réjouir des richesses, mais tant s'en faut ! elles sont cause qu'on l'offense,
selon que l'enseigne le sage, en disant: Mon fils, si tu es riche, tu ne seras
pas exempt de péché (Eccli 11,10); car, bien qu'il soit vrai que les biens
temporels de soi, ne font pas nécessairement pécher, néanmoins, parce que
d'ordinaire le coeur de l'homme par faiblesse d'affection s'y attache et laisse
Dieu (ce qui est péché, car le péché c'est laisser Dieu), à ce sujet le Sage
dit qu'il ne sera pas exempt de péché. C'est pourquoi le Seigneur appelle en
l'Évangile les richesses des épines (MT 13,22 LC 8,14), pour donner à entendre
que celui qui les maniera avec la volonté sera piqué de quelque péché. Et cette
exclamation qu'il fait en l'Évangile par saint Luc est tellement à craindre,
disant: Combien difficilement entreront dans le royaume des cieux ceux qui ont
des richesses ! (MT 19,23) - à savoir: la joie en elles -, où il donne bien à
entendre que l'homme ne doit pas se réjouir des richesses, puisqu'il se met en
si grand danger ; pour nous en détourner, David disait aussi : Si les richesses
abondent, n'y mettez pas votre coeur (PS 61,11).
2. Et je ne veux pas accumuler ici
plus de témoignages pour chose si évidente, parce que je n'en finirais pas
d'alléguer l'Écriture car je n'achèverai pas de dire les maux que Salomon dit
dans l'Ecclésiaste, lui qui, comme homme qui a été très riche et très sage,
sachant bien ce qui en était, dit que tout ce qui était sous le soleil était
vanité des vanités, affliction d'esprit et vaine sollicitude de l'âme (Eccl
1,14) et que celui qui aime les richesses n'en tirera aucun fruit (Ibid., 5,9)
et que les richesses se gardent au détriment de leur seigneur (ibid., 5,12)
selon ce qui se voit en l'Évangile, où celui qui se réjouissait d'avoir amassé
de nombreux profits pour de nombreuses années, entendit du ciel (LC 12,20) :
Fou que tu es, il faut que ton âme rende compte cette nuit; et ce que tu as
amassé, à qui sera-t-il ? ; et finalement David nous en enseigne autant, disant
de ne pas porter envie aux richesses de notre voisin, puisqu'elles ne lui
serviront de rien pour l'autre vie (PS 48,11-18), donnant à entendre par là
qu'il devrait plutôt nous faire pitié.
3. Il s'ensuit que l'homme ne doit
se réjouir ni d'avoir des richesses ni que son frère en ait, sinon si avec
elles ils servent Dieu. Car s'il est permis de s'en réjouir pour quelque chose
- comme on doit se réjouir des richesses - c'est quand elles sont dépensées et
employées au service de Dieu ; vu qu'autrement on n'en peut tirer profit. Il en
faut dire autant des titres, situations, fonctions, etc. ; en tout cela, c'est
vanité de se réjouir, si l'on voit que l'on n'y sert pas Dieu davantage et
qu'on ne chemine pas plus sûrement à la vie éternelle ; et comme l'on ne peut
pas savoir clairement s'il en est ainsi, si l'on sert mieux Dieu, etc., ce
serait chose vaine de s'en réjouir sans réserve, vu qu'une telle joie ne peut
être raisonnable, car comme dit le Seigneur, quoique l'homme gagne le monde
entier, il peut perdre son âme (MT 16,26). Il n'y a donc pas de quoi se
réjouir, sinon en ce que l'on sert davantage Dieu.
4. Il y a aussi peu de sujet de se
réjouir des enfants, ni pour être nombreux, ni riches, ni pour être doués de
dons et grâces naturelles et biens du sort, mais seulement s'ils servent
Dieu92. Puisque ni la beauté, ni les richesses, ni le lignage ne servirent de
rien à Absalom, fils de David, vu qu'il ne servit pas Dieu (2R 14,25); aussi ce
fut une chose vaine que de se réjouir de cela. D'où vient aussi que c'est une
chose vaine de désirer des enfants, comme font quelques-uns qui renversent et
troublent le monde du désir des enfants, vu qu'ils ne savent s'ils seront bons
ni s'ils serviront Dieu, et si la satisfaction qu'ils attendent d'eux ne
tournera point en douleur, et le repos et la consolation, en épreuve et
affliction, et l'honneur en déshonneur, et s'ils ne feront offenser Dieu
davantage, comme le font beaucoup; Christ dit à leur sujet: qu'ils font le tour
de la mer et de la terre pour les enrichir et les faire enfants de perdition
deux fois pires qu'eux (MT 23,15).
92 Dans ce chapitre en particulier,
on voit que Jean de la Croix n'écrit pas seulement pour des carmes et des
carmélites, ni même seulement pour des religieuses ou religieux, mais que son
message interpelle aussi les laïcs.
5. C'est pourquoi encore que tout
rie à l'homme, et arrive favorablement, il doit plus craindre que se réjouir,
puisqu'en cela croissent l'occasion et le danger d'oublier Dieu et de
l'offenser. C'est pour cela que Salomon intervient, lui qui se méfiait tant,
disant en l'Ecclésiaste: J'ai jugé le rire erreur et j'ai dit à la joie :
pourquoi te trompes-tu en vain ? (2,2) ; comme s'il disait: quand toutes choses
me riaient, j'ai cru que c'était abus et tromperie de m'en réjouir, parce que
sans doute c'est une grande erreur et une vraie folie à l'homme de se réjouir
de ce qui lui est agréable et lui rit, sans savoir avec certitude s'il lui en
résultera quelque bien éternel. Le coeur des fous, dit le Sage, est dans la
joie, mais celui des sages est dans la tristesse (Eccl 1,5). Parce que la joie
aveugle le coeur sans lui laisser considérer ni peser les choses, et la
tristesse fait ouvrir les yeux et regarder le profit et le dommage qui y sont.
D'où vient que, comme dit le même, la colère vaut mieux que le rire (Ibid.,
1,4). Ainsi, vaut-il mieux aller à la maison des pleurs qu'à celle du banquet,
parce qu'on y montre, comme dit aussi le Sage, la fin de tous les hommes (Eccl
1,3).
6. Ce serait aussi vanité de se
réjouir d'une femme ou d'un mari, quand on ne sait pas clairement si on servira
mieux Dieu en mariage; vu qu'au contraire ils doivent avoir de la confusion, le
mariage étant cause, comme dit saint Paul, qu'ils n'ont pas le coeur entier à
Dieu, l'ayant mis réciproquement l'un en l'autre (1CO 1,33); c'est pourquoi il
dit: si tu te trouves libre de femme, ne cherche point de femme, parce que si
tu en as une, que ce soit avec autant de liberté de coeur que si tu n'en avais
pas (Ibid., 21). Ce qu'il nous enseigne, conjointement avec ce que nous avons
dit des biens temporels, par ces paroles, en disant: C'est certain ce que je
vous dis, frères, que le temps est court; reste que ceux qui ont des femmes
soient comme ceux qui n'en ont point, et ceux qui pleurent, comme ceux qui ne
pleurent pas ; et ceux qui se réjouissent, comme ceux qui ne se réjouissent pas
; et ceux qui achètent, comme ceux qui ne possèdent pas ; et ceux qui usent de
ce monde, comme s'ils n'en usaient point (Ibid., 1, 29-31). Ce qu'il dit pour
donner à entendre que de mettre la joie en autre chose qu'en ce qui concerne le
service de Dieu, c'est vanité et chose inutile, puisque la joie qui n'est pas selon
Dieu ne peut profiter à l'âme.
Chapitre 19 DES DOMMAGES QUI PEUVENT VENIR À L'ÂME DE
METTRE LA JOIE DANS LES BIENS TEMPORELS
1. S'il nous fallait déduire les
dommages qui assiègent l'âme, quand elle met l'affection de la volonté dans les
biens temporels, ni l'encre ni le papier ne suffiraient, et le temps serait
court ; parce que les âmes peuvent, à partir de peu, arriver à de grands maux
et perdre de grands biens, de même que d'une étincelle de feu, si on ne
l'éteint, de grands feux peuvent s'enflammer qui embraseront le monde. Tous ces
dommages ont leur racine et origine en un dommage privatif principal qu'il y a
en cette joie, qui est de se séparer de Dieu ; car de même que l'âme
s'approchant de lui par l'affection de la volonté, de là tous les biens lui
arrivent, ainsi en s'éloignant par l'affection des créatures, tous les maux et
dommages l'accablent à proportion de la joie et de l'affection avec laquelle
elle se joint à la créature, car cela est se séparer de Dieu; d'où vient que
selon qu'un chacun s'éloignera de Dieu plus ou moins, il pourra entendre que
ces dommages sont plus ou moins étendus ou intenses, et le plus souvent ils
arrivent en l'une et l'autre manière tout ensemble.
2. Ce dommage privatif, d'où nous
disons que naissent les autres, privatifs et positifs, a quatre degrés, l'un
pire que l'autre ; et quand l'âme sera parvenue au dernier, elle aura atteint
le comble de tous les maux et dommages qu'on peut dire en ce cas. Ces quatre
degrés, Moïse les remarque bien dans le Deutéronome, par ces paroles, en disant
: Celui que j'aimais s'est engraissé et a regimbé. Avec son embonpoint, étant
gros et gras, il a laissé son Dieu et Créateur et s'est retiré de Dieu son
salut.
3. L'âme qui a été aimée avant
qu'elle ne s'engraisse, s'engraisse quand elle se plonge en cette joie des
créatures, d'où procède le premier degré de ce dommage, qui est de retourner en
arrière; ce qui n'est autre qu'un émoussement d'esprit envers Dieu, qui lui
obscurcit les biens divins, comme la nuée obscurcit l'air, afin qu'il ne soit
pas bien illuminé de la lumière du soleil. Attendu que, par le fait même que le
spirituel a mis sa joie en quelque chose et a lâché la bride de l'appétit pour
des impertinences, il s'obscurcit envers Dieu et couvre de ténèbres la simple
intelligence du jugement, comme nous l'enseigne l'Esprit divin dans le livre de
la Sagesse, en disant: L'usage de la vanité et l'union à elle et la
plaisanterie obscurcissent les biens, et l'inconstance de l'appétit renverse et
pervertit le sens et le jugement sans malice (4,12). ; où l'Esprit Saint donne
à entendre qu'encore qu'il n'y ait aucune malice conçue en l'entendement de
l'âme, la seule concupiscence et joie des choses créées suffisent pour causer
en elle ce premier degré de ce dommage qui est l'émoussement de l'esprit et
l'obscurité de jugement pour connaître la vérité et juger bien de chaque chose
comme elle est.
4. Ni la sainteté, ni le bon
jugement de l'homme ne l'empêcheront de tomber en ce dommage, s'il s'adonne à
la concupiscence ou à la joie dans les choses temporelles. C'est pourquoi Dieu
dit par Moïse, pour notre instruction, ces paroles : Tu ne recevras pas de
présents, ils aveuglent même les prudents (EX 23,8). Il parlait
particulièrement à ceux qui devaient être juges, car ils ont besoin d'avoir le
jugement net et subtil, ce qu'ils n'auraient pas avec la convoitise et joie des
présents. D'où vient aussi que Dieu commanda au même Moïse d'établir juges ceux
qui auraient l'avarice en horreur, de peur d'émousser leur jugement par le goût
des passions (ibid., 18,21-22). Aussi ne dit-il pas seulement qu'ils ne les
aiment pas, mais qu'ils les abhorrent, car celui qui veut parfaitement se
défendre de l'affection d'amour, doit se maintenir en haine, chassant un
contraire par l'autre. Et aussi la cause pour laquelle Samuel fut toujours juge
si juste et d'un jugement éclairé, était, comme il le dit dans le livre des
Rois, parce qu'il n'avait reçu aucun présent de personne (1R 12,3).
5. Le deuxième degré de ce dommage
privatif vient de ce premier, ce qui est signifié par ces termes qui suivent
dans l'autorité alléguée, à savoir: Il s'est engraissé, a crû en grosseur, et
est devenu replet. Et ainsi ce deuxième degré est une dilatation de la volonté
devenue déjà plus libre dans les choses temporelles ; ce qui consiste à ne plus
tant se soucier, ni s'affliger, ni tenir pour si grave de jouir et goûter des
biens créés. Et cela est provenu d'avoir premièrement lâché la bride à la joie;
car à cette occasion, l'âme en est venue à se grossir, comme il le dit là, et
cette grosseur de joie et d'appétit lui a fait dilater et étendre davantage la
volonté aux créatures. Ce qui attire après soi de grands dommages, car ce
deuxième degré la fait se séparer des choses de Dieu et des saints exercices, avec
un dégoût à leur égard, parce qu'elle goûte d'autres choses et va s'adonnant à
mille imperfections et impertinences, à des joies et à des goûts qui sont
vains.
6. Et quand ce deuxième degré est
comble et entièrement consommé, il ôte à l'homme tous ses bons exercices
quotidiens, et fait que tout son esprit et son désir courent après le séculier.
Ceux qui en sont à ce deuxième degré n'ont pas seulement le jugement et
l'entendement obscurs pour connaître les vérités et la justice, comme ceux qui
sont au premier degré, mais encore ils sont grandement lâches et tièdes et
nonchalants à les savoir et à les accomplir, selon ce que dit Isaïe par ces
paroles : tous aiment les présents et se laissent emporter aux récompenses, ils
ne font pas justice à l'orphelin et la cause de la veuve ne les touche point,
ils n'en font pas cas (1,23). Ce qui n'arrive pas chez eux sans faute,
particulièrement quand il leur en incombe la charge. Parce que ceux de ce degré
ne manquent point de malice comme ceux du premier; et ainsi ils s'éloignent de
plus en plus de la justice et des vertus, à raison qu'ils dilatent davantage
leur volonté dans l'affection des créatures. Donc le propre de ceux de ce degré
est une grande tiédeur pour les choses spirituelles, les pratiquant plus par acquit,
par force ou par l'accoutumance qu'ils y ont, que par raison d'amour.
7. Le troisième degré de ce dommage
privatif, c'est de quitter Dieu tout à fait, sans se soucier d'accomplir sa
loi, pour satisfaire aux choses et biens du monde, se laissant aller aux péchés
mortels par convoitise. Et ce troisième degré est remarqué en ce qui suit de
ladite autorité, à savoir: Il a quitté Dieu son créateur (DT 32,15). Ce degré
comprend tous ceux qui ont tellement englouti les puissances de leur âme dans
les choses du monde et en ses richesses et en ses affaires, qu'ils n'ont plus
de souci d'accomplir ce à quoi ils sont obligés par la loi de Dieu. Ils ont un
grand oubli et paresse en ce qui concerne leur salut, et au contraire une
grande vivacité et subtilité en les choses du monde. En sorte que Christ les
appelle enfants de ce siècle, et dit qu' ils sont plus prudents et avisés en
leurs affaires que les enfants de lumière en les leurs (LC 16,8). Et ainsi en
ce qui est de Dieu, ils ne sont rien, mais ils sont tout en les affaires du
monde. Ceux-là sont proprement les avaricieux, qui ont déjà tant étendu et
répandu leur appétit et leur joie en les choses créées, et en sont tellement
affectés93, qu'ils sont insatiables, au contraire leur faim et leur soif
croissent d'autant plus qu'ils s'éloignent de la source qui seule peut les
rassasier, qui est Dieu ; et c'est Dieu qui leur fait ce reproche par Jérémie,
disant : Ils m'ont laissé, moi qui suis la fontaine d'eau vive, et ont creusé
pour eux des citernes percées qui ne peuvent garder l'eau (JR 2,13) ; et c'est
pourquoi l'avare ne trouve pas de quoi étancher sa soif en les créatures, mais
de quoi l'augmenter. Ce sont eux qui tombent en mille sortes de péchés pour
l'amour des biens temporels, et leurs dommages sont innombrables. Et de ceux-ci
David dit : Transierunt in affectum cordis (PS 12,1). Ils sont passés à ce qui
fait l'objet de l'affection de leur coeur.
93 Affecté : en terme de
spiritualité, tomber sous le coup de.
8. Le quatrième degré de ce dommage
privatif est marqué à la fin de notre autorité, qui dit: Et il s'est éloigné de
Dieu son salut ; c'est là qu'ils tombent du troisième degré dont nous venons de
parler, car pour ne pas tenir compte, à cause des biens temporels, de mettre
leur coeur en la loi de Dieu, de là procède que l'âme avare s'éloigne
grandement de Dieu selon la mémoire, l'entendement et la volonté, L'oubliant
comme s'il n'était pas son Dieu, parce qu'elle a fait un dieu de son argent et
des biens temporels, comme l'affirme saint Paul en disant que l'avarice est une
servitude d'idoles (COL 3,5), car ce quatrième degré porte jusqu'à oublier Dieu
et mettre formellement le coeur -qui formellement doit être mis en Dieu -, dans
l'argent, comme s'il n'y avait point d'autre dieu que l'argent.
9. De ce quatrième degré sont ceux
qui n'hésitent pas à faire servir les choses divines et surnaturelles aux
temporelles, comme à leur dieu, au lieu de faire tout le contraire, en les
rapportant à Dieu si vraiment ils l'estimaient leur Dieu, comme c'est raison.
L'inique Balaam fut de ce nombre, qui vendait la grâce que Dieu lui avait
donnée (NB 22,1), et aussi Simon le Magicien qui croyait que la grâce de Dieu
s'appréciait par argent, en voulant l'acheter (AC 8,1819); en quoi ils
estimaient plus l'argent, puisqu'il leur sembla s'en trouver d'autres qui
l'estimaient davantage, donnant la grâce pour de l'argent. Et de ce quatrième
degré, en maintes autres manières, il y en a beaucoup, aujourd'hui qui (ayant
la raison obscurcie par la convoitise dans les choses spirituelles) servent
encore l'argent et non pas Dieu, et se meuvent par l'argent et non pour Dieu,
mettant en avant le prix et non la valeur et la récompense divine, faisant en
maintes manières de l'argent leur principal dieu et but, le préférant à la
dernière fin qui est Dieu.
10. De ce dernier degré sont aussi
tous ces misérables qui, étant énamourés des biens, les tiennent tellement pour
leur dieu, qu'ils n'hésitent pas à sacrifier leurs vies quand ils voient que
leur dieu reçoit quelque diminution temporelle, se désespérant et se faisant
mourir par des fins misérables, montrant eux-mêmes par leurs mains le funeste
salaire qu'on reçoit d'avoir servi un tel dieu ; car comme il n'y a rien à
espérer de lui, il donne le désespoir et la mort. Et ceux qu'il ne persécute
pas jusqu'à cette extrémité, il les fait mourir vivants en des peines de
sollicitude et bien d'autres misères, bannissant la joie de leur coeur et ne
leur laissant luire aucun bien sur la terre, et il fait qu'ils paient toujours
le tribut de leur coeur à l'argent, au point qu'ils travaillent pour lui,
l'amassant pour leur dernière calamité et juste ruine, comme avertit le Sage,
en disant que les richesses sont gardées pour le dommage de leur seigneur (Eccl
5,12).
11. Et de ce quatrième degré sont
ceux que, comme dit saint Paul, tradidit illos in reprobum sen-sum94 (Rom
1,28); car la joie entraîne l'homme en tous ces dommages, quand on la met dans
les possessions comme en la dernière fin. Mais ceux à qui elle fait moins de
dommages sont encore dignes d'une grande compassion, puisque, comme nous avons
dit, elle fait beaucoup reculer l'âme en la voie de Dieu. Et pour cela, ne
craignez point, dit David, quand l'homme s'enrichit ; c'est-à-dire, ne lui
portez point d'envie, pensant qu'il vous devance, car, quand il mourra, il
n'emportera rien, ni sa gloire, ni sa joie ne descendront avec lui (PS
48,11-18).
94 Il les livra à leur sens
réprouvé.
Chapitre 20
DES PROFITS QUE REÇOIT L'ÂME EN
DÉTOURNANT LA JOIE DES CHOSES TEMPORELLES
1. Que le spirituel veille bien à
ce que le coeur et la joie ne commencent à s'attacher aux choses temporelles,
par crainte de venir du peu au beaucoup, croissant de degré en degré, car du
petit on vient au grand, et une faute légère au commencement devient énorme à
la fin, comme une étincelle suffit pour brûler toute une montagne et le monde
entier. Et qu'il ne se fie jamais à ce que l'attachement soit petit, s'il ne le
tranche aussitôt parce qu'il croit qu'il le fera après, car s'il n'a pas le
courage d'y mettre fin quand il est peu de chose et au début, comment
pense-t-il et présume-t-il qu'il le fera quand il sera grand et plus enraciné ?
D'autant que Notre Seigneur a dit en l'Évangile que celui qui est infidèle en
de petites choses le sera aussi dans les grandes (LC 16,10), car celui qui
évite le peu, ne tombera pas au plus ; mais au peu il y a grand danger, vu que
déjà il est entré dans l'enclos et la muraille du coeur, et comme dit l'adage,
celui qui commence a fait la moitié. C'est pourquoi David nous avertit que même
si les richesses abondent, nous n'y appliquions pas notre coeur (PS 61,11).
2. Quand l'homme ne ferait pas cela
pour son Dieu, ni pour les obligations de la perfection chrétienne, les seuls
profits temporels (sans parler des spirituels) devraient l'inciter à délivrer
entièrement son coeur des joies touchant ce qui a été dit, car il n'évite pas
seulement les dangereuses pestes déclarées au précédent chapitre, mais aussi en
ôtant la joie des biens temporels, il acquiert la vertu de libéralité (qui est
une des principales qualités de Dieu), qui est incompatible avec la convoitise.
De plus, il acquiert une liberté d'esprit et clarté en la raison, un repos, une
tranquillité et une paisible confiance en Dieu, avec un culte et une vraie
soumission de la volonté envers Dieu ; il acquiert plus de joie et de
délassement dans les créatures, en s'en désappropriant, ce dont on ne peut
jouir en les regardant avec un attachement de propriété, parce que c'est un
souci, qui, comme un lacet, tient l'esprit en la terre et ne lui laisse pas
dilater le coeur; en outre (dans le détachement des choses) il en acquiert une
plus claire connaissance pour bien entendre les vérités qui les concernent,
tant naturellement que surnaturellement; c'est pourquoi il en jouit tout
autrement que celui qui y est attaché, avec de grands profits et avantages, car
l'un les goûte selon leur vérité, l'autre selon leur mensonge, l'un selon le
meilleur, l'autre selon le pire : l'un selon la substance, l'autre (qui y
attache le sens) selon l'accident, parce que le sens ne peut recueillir ni
parvenir à plus qu'à l'accident, mais l'esprit purifié des nuages et des images
des accidents pénètre la vérité et la valeur des choses, car cela est son
objet. C'est pourquoi la joie est un brouillard qui obscurcit le jugement,
parce qu'il ne peut y avoir de joie volontaire de créature sans propriété
volontaire, de même qu'il ne peut y avoir de joie, en tant que passion, qu'il
n'y ait aussi propriété habituelle dans le coeur ; et la négation et purification
d'une telle joie laisse le jugement clair, comme les vapeurs l'air, quand elles
se dissipent.
3. Celui-ci donc se réjouit en
toutes choses, en ne tenant pas sa joie attachée à elles, comme s'il les avait
toutes ; et l'autre, en tant qu'il les regarde avec une particulière
application de propriété, perd le goût de toutes en général ; celui-ci en tant
qu'il n'en a pas une dans le coeur, les a (comme dit saint Paul) toutes en
grande liberté (2CO 6-10) ; celui-là qui y a lié sa volonté, n'a ni ne possède
rien, au contraire, elles possèdent son coeur et le tiennent par conséquent à
la peine, comme un captif; de façon que, autant de joies qu'il veut avoir des
créatures, par nécessité il doit avoir autant de gênes et de peines en son
coeur attaché et possédé. Celui qui est désapproprié n'est pas inquiété de
sollicitudes, ni en l'oraison ni en dehors, et ainsi, sans perdre de temps, il
fait aisément un grand trésor spirituel ; mais l'autre ne fait que des tours et
retours sur le piège où son coeur est pris, et dont, même avec effort, à peine
peut-il se délivrer un court instant de ce piège de pensée et de joie de ce à
quoi son coeur est attaché. Le spirituel, au premier mouvement qu'il se réjouit
des choses, doit le réprimer, en se souvenant de ce qui a été dit ici, qu'il
n'y a rien dont l'homme doive se réjouir, sinon de voir qu'il sert Dieu, et de
procurer sa gloire et son honneur en toutes choses, les dressant seulement à
cela et se détournant en elles de la vanité, sans y rechercher son goût ni sa
consolation.
4. Il y a un autre profit très
grand et principal à retirer sa joie des créatures, qui est de laisser le coeur
libre pour Dieu, qui est le principe de la disposition pour toutes les faveurs
que Dieu doit faire à l'âme, et sans cette disposition il ne les fait pas ; et
elles sont telles, que même temporellement, pour une joie que l'on quitte pour
son amour et pour la perfection de l'Évangile, il en rendra cent pour un dès
cette vie, comme dans le même Évangile le promet Sa Majesté (MT 19,29). Mais quand
ces intérêts n'y seraient pas, le seul dégoût que Dieu reçoit de ces joies des
créatures devrait les faire éteindre au spirituel en son âme, puisque nous
voyons dans l'Évangile que, seulement parce que ce riche se réjouissait d'avoir
des biens pour beaucoup d'années, Dieu se coléra tellement qu'il lui dit qu'il
ferait rendre compte à son âme en cette même nuit (LC 12,20). D'où nous devons
croire que toutes les fois que nous nous réjouissons vainement, Dieu nous
projette et prépare châtiment et amère disgrâce, selon ce que nous méritons, la
peine qui résulte de cette joie étant souvent cent fois plus amère que le
plaisir a été doux. Car encore que le dire de saint Jean en l'Apocalypse soit
véritable, disant qu'autant Babylone s'est glorifiée et plongée en délices,
qu'autant on lui donnât de tourments et de peine (18,1), ce n'est pas pour dire
que la peine ne soit pas plus que la joie, car elle le sera - puisque de petits
plaisirs sont punis d'éternels tourments -; mais pour faire entendre que rien
ne demeurera sans un châtiment particulier, attendu que celui qui punira une
parole inutile (MT 12,36), ne pardonnera pas une vaine joie.
Chapitre 21
DANS LEQUEL ON MONTRE COMMENT
C'EST VANITÉ DE METTRE LA JOIE DE LA VOLONTÉ DANS LES BIENS NATURELS ET COMMENT
ON DOIT SE DRESSER À DIEU PAR EUX
1. Par les biens naturels nous
entendons ici la beauté, la grâce95, la complexion corporelle et tous les
autres dons corporels, et aussi en l'âme, le bon entendement, le discernement,
avec les autres choses qui appartiennent à la raison ; en tout cela l'homme ne
doit pas se réjouir, si lui ou les siens en sont doués, sans rendre grâces à
Dieu qui les donne pour être mieux connu et plus aimé par ces qualités. Et se
réjouir de cela seulement, c'est vanité et tromperie, comme le remarque Salomon
en disant : La grâce est trompeuse et la beauté est vaine ; la femme qui craint
Dieu sera louée (PR 31,30) ; où il nous enseigne que l'homme doit plutôt se
défier de ces dons naturels, puisque par leur moyen il peut être aisément distrait
de l'amour de Dieu et, étant attiré par eux, tomber en vanité et être trompé.
C'est pourquoi il dit que la grâce corporelle est trompeuse, parce qu'elle
séduit l'homme sur le chemin et l'attire à ce qui ne lui est pas convenable,
par vaine joie et complaisance de soi-même ou de celui qui a cette grâce ; et
que la beauté est vaine, parce qu'elle fait tomber l'homme en maintes manières,
quand il l'estime et s'éjouit en elle, vu qu'il doit seulement se réjouir si
lui ou d'autres servent mieux Dieu en cela; mais au contraire il doit craindre
et se méfier que ces dons et grâces naturelles ne soient peut-être cause que
Dieu soit offensé par elles, à cause de sa vaine présomption, ou de son
affection excessive en jetant les yeux sur elles. C'est pourquoi celui qui aura
de tels dons doit vivre avec tant de soin et de retenue qu'il ne donne sujet à
personne par sa vaine ostentation d'éloigner un bref instant Dieu de son coeur
; car des grâces et dons de nature provoquent et occasionnent tant de mal, soit
à celui qui les possède, soit à celui qui les regarde, qu'il s'en échappe bien
peu qui n'y attachent leur coeur par quelque petit lacet ou lien. D'où vient
que par cette crainte, nous avons vu que bien des personnes spirituelles douées
de ces dons ont obtenu de Dieu par leurs prières qu'il les enlaidît, de peur
d'être cause et occasion pour elles ou d'autres de quelque vaine affection ou
joie.
95 La beauté, c'est la perfection
esthétique ; la grâce, c'est plutôt l'attrait séducteur.
2. Le spirituel doit donc purger et
obscurcir sa volonté en cette vaine joie, considérant que la beauté et autres
dons naturels sont terre, qu'ils viennent de la terre et s'en retourneront en
terre; que la grâce et la gentillesse96 ne sont que fumée et un air de cette
terre; et que pour ne pas tomber en vanité, il doit les tenir pour telles et
les estimer comme telles, et en cela dresser le coeur à Dieu en liesse et
réjouissance de ce que Dieu est en Soi toutes ces grâces et beautés très
éminemment dans un degré infini par-dessus toutes les créatures ; et comme dit
David, qu' elles vieilliront toutes et passeront comme les vêtements, mais que
Lui seul demeure immuable pour toujours (PS 101,21). C'est pourquoi, s'il ne
dresse pas sa joie à Dieu en toutes ces choses, il sera toujours trompeur et
trompé ; car c'est de cela qu'il faut entendre ce que dit Salomon, parlant à la
joie touchant les créatures, en disant: À la joie j'ai dit: pourquoi te
laisses-tu tromper en vain ? (Eccl 2,2). Ce qui est quand le coeur de l'homme
se laisse ravir par les créatures.
96 Ce qui est agréable.
Chapitre 22
DES DOMMAGES QUI S'ENSUIVENT POUR
L'ÂME DE METTRE LA JOIE DE LA VOLONTÉ DANS LES BIENS NATURELS
1. Encore qu'un bon nombre de ces
dommages et de ces profits que je rapporte en ces genres de joies soient
communs à toutes, néanmoins, parce qu'ils suivent directement la joie et sa
désappropriation (bien que la joie appartienne à quelque genre que ce soit de
ces six divisions dont je traite), pour ce sujet je dis en chacune de ces
divisions quelques dommages et profits qui se trouvent aussi en l'autre,
puisqu'ils sont inhérents à la joie qui est commune à toutes. Mais ma
principale intention est de dire les dommages et profits particuliers qui
s'ensuivent pour l'âme concernant chaque chose, pour la joie ou non joie qui y
est; je les nomme particuliers, parce qu'ils sont tellement causés premièrement
et immédiatement par tel genre de joie, qu'ils ne sont causés par l'autre que
secondairement et médiatement. Exemple : le dommage de la tiédeur d'esprit est
causé directement par tout et par chaque genre de joie, et ainsi ce dommage est
général à tous les six genres ; néanmoins celui de la sensualité est un dommage
particulier qui seul suit directement la joie en ces biens naturels dont nous
parlons.
2. Donc, les dommages spirituels et
corporels qui s'ensuivent directement et effectivement pour l'âme quand elle
met sa joie dans les biens naturels, sont réduits à six principaux. Le premier
est une vaine gloire, présomption, orgueil et mépris du prochain, parce qu'on
ne peut jeter les yeux de l'estime sur quelque chose sans les retirer des
autres; d'où s'ensuit au moins un mépris réel des autres choses, parce que,
naturellement, en faisant cas d'une chose le coeur se retire des autres et se
ramasse en celle qu'il prise, et de ce mépris réel il est aisé de tomber dans
l'intentionnel et volontaire de quelques autres choses, en particulier ou en
général, non seulement dans le coeur mais aussi en l'exprimant avec la langue,
disant: telle ou telle chose, telle ou telle personne n'est pas comme tel ou
tel. Le deuxième dommage est qu'il meut le sens à complaisance et à délectation
sensuelle et luxure. Le troisième est de faire tomber en flatterie et en vaine
louange, où il y a de la tromperie et de la vanité, comme dénonce Isaïe, en
disant: mon peuple, celui qui te loue te trompe (3,12) ; et la raison est que,
encore que parfois ils disent la vérité, ceux qui louent des grâces et des
beautés, toutefois c'est merveille s'ils ne laissent là quelque dommage
enveloppé, ou en faisant tomber l'autre en vaine complaisance et joie, ou en
portant là leurs affections et intentions imparfaites. Le quatrième dommage est
général, car la raison et le sens de l'esprit s'émoussent fort, comme aussi en la
joie des biens temporels, et même en certaine manière bien davantage ; parce
que, comme les biens naturels sont plus liés à l'homme que les temporels, leur
joie en fait une plus efficace et plus prompte impression et vestige dans le
sens et le transporte plus puissamment ; et ainsi la raison et le sens ne
demeurent pas libres, mais obscurcis par cette affection de joie si jointe. Et
de là procède le cinquième dommage qui est égarement d'esprit en les créatures.
D'où naît et s'ensuit la tiédeur et lâcheté d'esprit qui est le sixième
dommage, général aussi, qui d'ordinaire va si loin qu'on s'ennuie fort et
s'attriste dans les choses de Dieu, jusqu'à venir à les abhorrer. On perd
infailliblement en cette joie l'esprit pur, pour le moins au commencement, parce
que si on sent quelque esprit, il sera fort sensible et fort grossier, peu
spirituel et peu intérieur et recueilli, consistant plus en goût sensitif qu'en
force d'esprit, car, l'esprit étant si bas et si lâche qu'il n'éteint point en
soi l'habitude d'une telle joie (parce que, pour n'avoir l'esprit pur, il
suffit d'avoir cette habitude imparfaite, encore que quand l'occasion s'offre,
on ne consente aux actes de la joie), il vit plus, d'une certaine manière, en
la faiblesse du sens qu'en la force de l'esprit ; sinon, il le verra en la
perfection et la force qu'il aura aux occasions. Encore que je ne nie pas qu'on
puisse avoir maintes vertus avec beaucoup d'imperfections, mais avec ces joies
qui ne sont pas éteintes, il ne peut y avoir de pur et savoureux esprit
intérieur, parce que règne la chair, qui milite contre l'esprit (GA 5,11), et
encore que l'esprit ne ressente pas le dommage, au moins il lui arrive une
secrète distraction.
3. Mais revenant à parler de ce
deuxième dommage, qui en contient en soi d'innombrables, quoiqu'on ne le sache
exprimer avec la plume ni signifier avec la langue, il n'est pas obscur ni
caché jusqu'où arrive et combien grand est ce malheur qui naît de la joie qu'on
place en la grâce et beauté naturelle, vu que chaque jour pour cette raison on
voit arriver tant de meurtres d'hommes, tant d'honneurs perdus, tant
d'outrages, tant de biens dissipés, tant d'envies et de conflits, tant
d'adultères, de viols et de fornications commis, et tant de saints abattus sur
le sol qu'on les compare à la troisième partie des étoiles du ciel, précipitées
en terre par la queue de ce serpent (AP 12,4); l'or fin dans la fange, privé de
son premier lustre; les braves et les nobles de Sion qui se revêtaient d'or
fin, estimés comme des pots de terre cassés et mis en pièces (LM 4,1-2).
4. Jusqu'où ne parvient le poison
de ce dommage? Et qui ne boit peu ou prou dans le calice doré de la femme de
Babylone de l'Apocalypse (11,4) ? Étant montée sur une grande bête qui avait
sept têtes et dix couronnes, elle donne à entendre qu'à peine y a-t-il ni haut,
ni bas, ni saint, ni pécheur à qui elle ne fasse boire de son vin,
assujettissant leur coeur en quelque chose, car, comme il est dit là, furent
enivrés tous les rois de la terre du vin de sa prostitution (11,2) ; elle range
sous sa tyrannie toutes les conditions, jusqu'au souverain et illustre état du
sanctuaire et du divin sacerdoce, posant son calice abominable, comme dit
Daniel, au lieu saint (9,21), à peine en laissant aucun, pour fort qu'il soit,
qu'elle n'abreuve peu ou prou du vin de ce calice qui est cette vaine joie ;
c'est pourquoi il dit que tous les rois de la terre furent enivrés de ce vin,
car il s'en trouvera fort peu, même des plus saints, qui n'aient été quelque
peu charmés et séduits du breuvage de la joie et du goût de la beauté et des
grâces naturelles.
5. Où il faut noter ce mot enivrés,
parce que si on boit si peu que ce soit du vin de cette joie, à l'instant le
coeur est épris, il charme et fait ce dommage d'obscurcir la raison, comme à
ceux qui sont pris de vin; de telle sorte que, si on ne prend aussitôt quelque
contrepoison qui le fasse rejeter promptement, la vie de l'âme sera en danger,
parce que la faiblesse spirituelle s'augmentant, elle la jettera en si grand
mal, qu'ayant, comme Samson, les yeux crevés et les cheveux de sa première
force coupés, elle se verra réduite, prisonnière parmi ses ennemis, à tourner
la meule du moulin, et peut-être après à mourir de la seconde mort, comme lui
avec eux, pour avoir avalé ce breuvage de joie ; qui lui cause spirituellement
ces dommages comme il les causa corporellement à Samson et les cause encore
aujourd'hui à beaucoup ; en suite de quoi ses ennemis lui reprocheront à sa
grande confusion: Est-ce toi qui rompais les doubles pièges, qui rompais les
mâchoires aux lions, qui tuais mille Philistins, qui arrachais les portes des
villes et te délivrais de tous tes ennemis ? (JG 16,19).
6. Concluons donc, en mettant
l'antidote nécessaire contre ce poison, ce sera que, aussitôt que le coeur se
sentira saisi de cette vaine joie des biens naturels, il se souvienne qu'en
vain on se réjouit d'autre chose que de servir Dieu, et combien cela est
dangereux et pernicieux ; considérant le dommage que reçurent les anges de se
réjouir et complaire en leur beauté et biens naturels, puisque cela les
précipita dans les abîmes des enfers, et combien semblablement cette même
vanité cause des maux aux hommes tous les jours ; c'est pourquoi ils devraient
user à temps du remède que le poète conseille à ceux qui commencent à
s'affectionner à cela : « Hâte-toi dès le début de prendre le remède, parce
que, quand les maux ont eu le temps de s'enraciner au coeur, le remède et la
médecine viennent tard ». 97 Ne regarde pas le vin - dit le Sage - quand sa
couleur est vermeille et resplendit dans le verre ; il passe délicatement, mais
à la fin il mordra comme un serpent et répandra son venin comme un aspic (PR
23,31-32).
97 Ovide, Remedia Amoris, I, 91-92.
Chapitre 23 DES PROFITS QUE TIRE L'ÂME DE NE PAS METTRE
SA JOIE DANS LES BIENS NATURELS
1. Nombreux sont les profits que
l'âme trouve à retirer son coeur de semblable joie, parce que, outre qu'elle
dispose à l'amour de Dieu et aux autres vertus, elle donne lieu directement à
l'humilité pour soi-
même et à la charité générale
envers le prochain. En effet, ne s'affectionnant à aucun à cause de ces biens
naturels apparents qui sont trompeurs, l'âme demeure libre et claire pour les
aimer tous raisonnablement et spirituellement, comme Dieu veut qu'ils soient
aimés ; en quoi l'on connaît que pas un ne mérite d'être aimé, sinon pour la
vertu qui est en lui. Et quand on aime de cette façon, c'est selon Dieu et avec
grande liberté; et s'il y a de l'attachement, c'est avec un plus grand
attachement à Dieu, car alors, plus cet amour croît, plus celui de Dieu
augmente, et plus croît celui de Dieu, plus aussi celui du prochain; parce que,
de l'amour qui est en Dieu, c'est une seule même raison et une seule même
cause.
2. S'ensuit un autre excellent
profit à nier ce genre de joie, c'est qu'il accomplit et observe le conseil de
notre Sauveur qui dit par saint Matthieu que celui qui voudra le suivre se
renonce soi-même (16,24); ce que l'âme ne pourrait jamais faire si elle mettait
la joie dans les biens naturels, parce que celui qui fait quelque cas de
soi-même, ne se renonce ni ne suit Christ.
3. Il y a un autre grand profit à
nier cette sorte de joie, qui est que cela cause une grande tranquillité en
l'âme et évacue les distractions, et fait un recueillement dans les sens,
particulièrement dans les yeux; parce que ne voulant pas se réjouir en cela,
elle ne veut regarder ni laisser les autres sens à ces choses, de peur d'en
être attirée ou enlacée, ni perdre du temps ou des pensées en elles, étant
semblable en prudence au serpent qui bouche ses oreilles de peur d'ouïr les
charmes de celui qui l'enchante et afin qu'ils ne lui fassent aucune impression
(PS 51,5). Parce qu'en gardant les portes de l'âme qui sont les sens, on
conserve grandement et on augmente sa tranquillité et sa pureté.
4. Il y a un autre profit non
moindre en ceux qui ont déjà profité en la mortification de ce genre de joie,
qui est que les objets et les notions sales ne leur font pas l'impression ni
causent l'impureté qu'elles font à ceux qui se plaisent encore en quelque chose
de cela; et pour cela, de la mortification et négation de cette joie, il vient
au spirituel une pureté d'âme et de corps, c'est-à-dire d'esprit et de sens, et
il a une convenance angélique avec Dieu, faisant de son âme et de son corps un
digne temple de l'Esprit Saint; ce qui ne peut être ainsi, si son coeur se
réjouit dans les biens et grâces naturelles ; et pour cela il n'est pas
nécessaire qu'il y ait un consentement, ni souvenir de chose sale, car cette
joie suffit pour l'impureté de l'âme et du sens, avec la connaissance d'une
telle chose, puisque le Sage dit que l'Esprit Saint se retirera des pensées qui
sont sans entendement, c'est-à-dire qui ne sont point ordonnées à Dieu par la
raison supérieure
(SG 1,5).
5. S'ensuit un autre profit général
qui est que, outre qu'il se délivre des maux et dommages susdits, il s'exempte
aussi d'une infinité de vanités et de maints autres maux tant spirituels que
temporels ; et principalement de tomber sous le mépris qu'on fait de tous ceux
que l'on voit se vanter ou se réjouir desdites qualités naturelles en eux ou
dans les autres. Et ainsi on les tient et estime pour sages et avisés, comme le
sont véritablement tous ceux qui n'estiment pas ces choses, mais seulement ce
qui est agréable à Dieu.
6. De ces profits procède le
dernier, qui est un généreux bien de l'âme, si nécessaire pour servir Dieu,
comme est la liberté d'esprit, avec laquelle on surmonte aisément les
tentations, on souffre bien les épreuves et les vertus croissent avec
prospérité.
Chapitre 24
QUI TRAITE DU TROISIÈME GENRE DE
BIENS OÙ LA VOLONTÉ PEUT METTRE L'AFFECTION DE LA JOIE, QUI SONT LES SENSIBLES.
- ON DIT QUELS ILS SONT ET DE
COMBIEN DE GENRES ET COMME IL FAUT DRESSER LA VOLONTÉ À DIEU EN SE PURIFIANT DE
CETTE JOIE
1. Il faut maintenant traiter de la
joie touchant les biens sensibles, qui est le troisième genre de biens où nous
disons que la volonté peut se réjouir. Et il faut noter que par biens sensibles
nous entendons ici tout ce qui en cette vie peut tomber dans le sens de la vue,
de l'ouïe, de l'odorat, du goût et du toucher, et de la fabrique intérieure du
discours imaginaire, tout ce qui appartient aux sens corporels intérieurs et
extérieurs.
2. Et pour obscurcir la volonté et
la purifier de la joie en ces objets sensibles, en l'acheminant à Dieu par eux,
il est nécessaire de poser d'abord une vérité qui est, comme nous avons souvent
dit, que le sens de la partie inférieure de l'homme, qui est celui dont nous
traitons, n'est, ni ne peut être capable de connaître et comprendre Dieu comme
il est ; de manière que ni l'oeil ne saurait le voir, ni chose qui Lui
ressemble, ni l'oreille ouïr sa voix, ni son qui lui soit pareil, ni l'odorat
ne peut sentir une si suave odeur, ni le goût avoir une saveur si grande et si
relevée, ni le toucher ne peut éprouver une touche si délicate et si
délectable, ni chose semblable ; ni sa forme, ni aucune figure qui le puisse
représenter ne peuvent tomber dans la pensée et l'imagination, comme dit Isaïe:
ni l'oeil ne l'a point vu, ni l'oreille ne l'a entendu, ni n'est tombé dans le
coeur de l'homme (IS 64,4 1CO 2,9).
3. Il faut noter ici que les sens
peuvent recevoir du goût et du plaisir, ou de la part de l'esprit moyennant
quelque communication qu'il reçoit intérieurement de Dieu, ou de la part des
choses extérieures communiquées aux sens. Et suivant ce qui a été dit, il ne
peut se faire ni par la voie de l'esprit ni par celle du sens que la partie
sensible connaisse Dieu, parce que son habileté ne pouvant atteindre jusque là,
elle reçoit ce qui est spirituel et sensitif sensiblement, et pas plus. D'où
vient que d'arrêter la volonté à se réjouir du goût causé par quelqu'une de ces
préhensions, ce serait au moins vanité, et empêcher la force de la volonté de
s'employer en Dieu en mettant sa joie seulement en Lui ; ce qu'elle ne peut
faire entièrement qu'en se purifiant et obscurcissant de la joie qui regarde
ces choses, comme des autres genres de joie.
4. J'ai fait remarquer que ce
serait vanité si la joie s'arrêtait en quelqu'une des choses susdites, car
quand elle ne s'y arrête point, mais dès que la volonté sent du goût en ce
qu'elle entend, voit et touche, elle s'élève à se réjouir en Dieu et que cela
lui est un motif et une force pour le faire, cela est fort bon ; et alors non
seulement il ne faut pas éviter de telles motions quand elles causent cette
dévotion et oraison, mais plutôt on peut s'en servir - et même on le doit -
pour un si saint exercice ; parce qu'il y a des âmes qui sont fort portées à
Dieu par les objets sensibles. Toutefois, il faut y être grandement retenu, en
regardant les effets qu'on en tire ; parce que souvent de nombreux spirituels
usent de ces récréations des sens, sous prétexte d'oraison et de s'adonner à
Dieu, et c'est de telle manière qu'on peut mieux nommer cela récréation
qu'oraison, car on se donne plus de satisfaction à soi-même qu'à Dieu, et
encore que leur intention soit pour Dieu, néanmoins l'effet qu'ils en tirent
montre que c'est pour la récréation sensitive, d'où ils tirent plus de
faiblesse d'imperfection que de nouvelle vigueur et de remise de volonté à
Dieu.
5. C'est pourquoi je veux donner
ici une instruction pour reconnaître quand les saveurs des sens profitent et
quand elles ne profitent pas ; c'est que, toutes les fois qu'ils entendront des
musiques ou autres choses, qu'ils verront des choses agréables, qu'ils
sentiront de bonnes odeurs, ou goûteront des saveurs ou toucheront des choses
délicates, si au premier mouvement ils portent aussitôt la notion et
l'affection de la volonté en Dieu, cette notion leur étant plus savoureuse que
le motif sensible qui la cause, et s'ils ne goûtent ce motif que pour un tel
effet, c'est signe qu'ils en tirent du profit et que le sensible aide au
spirituel ; et on en peut user ainsi parce qu'alors les choses sensibles
servent à la fin pour laquelle Dieu les a créées et données, qui est pour se
faire mieux aimer et connaître par elles. Et ici il faut savoir que celui à qui
ces biens sensibles font le pur effet spirituel que je dis, n'entre pas pour
cela en appétits de ces biens et ne s'en soucie guère (encore que quand ils
s'offrent, ils lui donnent beaucoup de plaisir), à cause du goût de Dieu qu'ils
lui causent, je l'ai dit; et ainsi il ne se met point en peine de les rechercher,
et s'ils se présentent (comme je le dis) il tire aussitôt sa volonté d'eux et
les laisse et se met en Dieu.
6. La raison pour laquelle il se
soucie peu de ces motifs, encore qu'ils lui ouvrent le chemin vers Dieu, c'est
parce que - comme l'esprit a cette promptitude de s'élever à Dieu avec toutes
choses et par toutes choses, il est si attiré, si accueillant et satisfait de
l'esprit de Dieu, que - il ne manque de rien et ne souhaite rien, et, si pour
cela il désire quelque chose, cet objet passe aussitôt, il l'oublie et n'en
tient pas compte. Mais celui qui ne sentira pas cette liberté d'esprit en les
choses susdites et goûts sensibles, mais que sa volonté s'y arrête et s'en
repaît, c'est qu'ils lui sont dommageables et il ne doit point en user, car
encore qu'il veuille s'en aider avec la raison pour aller à Dieu, néanmoins, vu
que l'appétit les goûte selon le sensible et que l'effet est toujours conforme
au goût, il est certain que cela sert plus d'empêchement que de secours et plus
de dommage que de profit. Et quand il verra que l'appétit de ces récréations
règne en lui, il doit le mortifier, parce que plus il est fort, plus il a
d'imperfection et de faiblesse.
7. Donc, le spirituel, en quelque
goût qu'il reçoive de la part des sens, soit par hasard, soit autrement, ne
doit se servir de lui que pour Dieu, élevant à Lui la joie de l'âme, afin
qu'elle soit utile et profitable et parfaite, remarquant que toute joie qui
n'est pas de cette sorte, en négation et anéantissement de toute autre joie, encore
qu'elle soit de chose en apparence fort relevée, est néanmoins vaine et
inutile, et un empêchement pour l'union de la volonté en Dieu.
Chapitre 25 QUI TRAITE DES DOMMAGES QUE L'ÂME REÇOIT À
VOULOIR METTRE LA JOIE DE LA VOLONTÉ DANS LES BIENS SENSIBLES
1. Quant au premier, si l'âme
n'obscurcit et n'éteint pas la joie qui peut lui naître des choses sensibles,
en la dressant à Dieu, tous les dommages généraux que nous avons dits, qui
procèdent de tout autre genre de joie, s'ensuivront de celle qui est des choses
sensibles, comme sont: obscurité en la raison, tiédeur, aversion spirituelle,
etc. Mais en particulier, cette joie peut directement la faire tomber en maints
dommages, tant spirituels que corporels ou sensibles.
2. Premièrement, de la joie des
choses visibles, en n'y renonçant pas pour aller à Dieu, on peut tomber
directement en vanité d'esprit et distraction d'entendement, en convoitise
désordonnée, dévergondage, dérèglement intérieur et extérieur, impureté de
pensées et envie.
3. De la joie d'entendre des choses
inutiles provient directement la distraction de l'imagination, bavardage,
envie, jugements incertains, divagation de pensées; et de ceux-ci, d'autres
dommages nombreux et pernicieux.
4. De se plaire aux suaves odeurs
vient l'horreur des pauvres (qui est contre la doctrine de Christ), l'aversion
de la domesticité, peu de soumission de coeur aux choses humbles, une
insensibilité spirituelle, au moins selon la proportion de son appétit.
5. De la joie en la saveur des
nourritures vient directement gourmandise et ivrognerie, colère, discorde,
manquement de charité envers le prochain et les pauvres, comme ce mauvais riche
qui était traité chaque jour splendidement fit envers Lazare (LC 16,19). De là
vient le dérèglement corporel, les maladies ; de là viennent les mauvaises
impulsions, car les aiguillons de la luxure croissent; cela engendre
directement une grande saleté dans l'esprit, et l'appétit des choses
spirituelles est tellement corrompu qu'il ne peut les savourer, ni même s'y
arrêter, ni en discourir. Cette joie engendre aussi une distraction des autres
sens et du coeur, et un mécontentement à l'égard de maintes choses.
6. De la joie concernant le toucher
des choses douces naissent bien d'autres plus grands dommages et plus
pernicieux, et qui en moins de temps substituent le sens à l'esprit et
éteignent sa force et sa vigueur. De là vient l'abominable vice de la volupté
ou de ses aiguillons, selon la proportion de la joie de ce genre ; elle nourrit
la luxure, rend l'âme efféminée et timorée, le sens flatteur, séducteur,
disposé à pécher et faire du tort ; elle répand dans le coeur une vaine
allégresse et joie, elle délie la langue, met les yeux en liberté, charme et
émousse les autres sens suivant le degré de cet appétit ; elle empêche le
jugement, l'entretenant dans une folie et ignorance spirituelle, et moralement
engendre lâcheté et inconstance ; et, comme l'âme se trouve avec des ténèbres
et lâcheté de coeur, elle fait trembler même où il n'y a rien à craindre. Cette
joie nourrit parfois un esprit de confusion et une insensibilité du côté de la
conscience et de l'esprit, aussi elle affaiblit fort la raison et la réduit à
tel point qu'elle ne peut prendre ni donner un bon conseil, et devient
incapable des biens spirituels et moraux, et inutile comme un pot cassé.
7. Tous ces dommages viennent de ce
genre de joie, chez les uns intensément, selon l'intensité de cette joie et
aussi selon la facilité ou faiblesse ou inconstance du sujet où elle tombe ;
parce qu'il y a des naturels qui, d'une petite occasion recevront plus de
dommage que d'autres d'une plus grande.
8. Enfin, cette joie du toucher
peut causer tous les maux et dommages (comme nous avons dit) relatifs aux biens
naturels, que je ne veux pas répéter ici, omettant encore beaucoup d'autres
dommages qu'elle fait, comme sont : manquement en les exercices spirituels et
pénitence corporelle, et tiédeur et indévotion touchant l'usage des sacrements
de la Pénitence et de l'Eucharistie.
Chapitre 26 DES PROFITS QUE REÇOIT L'ÂME EN LA NÉGATION
DE LA JOIE DANS LES CHOSES SENSIBLES, PROFITS SPIRITUELS ET TEMPORELS
1. Admirables sont les profits que
l'âme tire de la négation de cette joie : les uns sont spirituels et les autres
temporels.
2. Le premier est que l'âme,
retirant sa joie des choses sensibles, se restaure par rapport à la licence où
elle est tombée par un trop grand exercice des sens, en se recueillant en Dieu,
et l'esprit se conserve et les vertus qu'elle a acquises s'augmentent et elle
progresse en profits.
3. Le deuxième profit spirituel
qu'elle tire de ne pas vouloir se réjouir de ce qui est sensible, est
excellent, il convient de le savoir: nous pouvons dire avec vérité que de
sensuel l'homme devient spirituel, et d'animal raisonnable, et même qu'étant
homme, il chemine en partie comme un ange, et que de temporel et humain, il se
rend divin et céleste ; car de même que l'homme qui cherche le goût des choses
sensibles et y met sa joie ne mérite d'autre nom que ceux que nous avons dits,
à savoir: sensuel, animal, temporel, etc., ainsi, quand il ôte sa joie de ces
choses sensibles, il mérite tous les autres, à savoir: spirituel, céleste, etc.
4. Ce qui est évident, parce que,
comme l'exercice des sens et la force de la sensibilité contredisent -comme dit
l'Apôtre - la force et l'exercice de l'esprit, de là vient que ces forces, les
unes venant à diminuer et à défaillir, les autres doivent croître et
s'augmenter, n'ayant plus les contraires qui les empêchent de croître, et ainsi
l'esprit, qui est la portion supérieure de l'âme qui regarde et communique avec
Dieu, se perfectionnant, il mérite tous lesdits attributs, puisqu'il se
perfectionne en biens et dons de Dieu, spirituels et célestes. L'un et l'autre
se prouvent par saint Paul qui nomme le sensuel (qui est celui dont l'exercice
de sa volonté s'applique seulement dans le sensible) animal, qui ne perçoit pas
les choses de Dieu, et l'autre qui élève à Dieu sa volonté, il l'appelle
spirituel et dit qu'il pénètre et juge toutes choses, jusqu'aux profondeurs de
Dieu (1CO 2,14). Ainsi, l'âme fait ici un admirable profit, acquérant une
grande disposition pour recevoir des biens de Dieu et des dons spirituels.
5. Mais le troisième profit est
qu'il augmente excessivement les goûts et la joie de la volonté
temporelle-ment, car comme dit le Sauveur, dès cette vie on lui rend centpour
un (MT 19,29) ; de manière que si tu refuses une joie, le Seigneur t'en donnera
cent en cette vie, spirituellement et temporellement, comme aussi pour un
plaisir que tu recevras de ces choses sensibles, tu auras cent chagrins et
amertumes ; parce que de la part de l'oeil déjà purifié dans les joies de la
vue, l'âme reçoit une joie spirituelle, en se dressant à Dieu en tout ce
qu'elle voit, que ce soit divin ou profane; de la part de l'ouïe purifiée en la
joie d'entendre, l'âme reçoit cent fois autant de joie fort spirituelle et
dressée à Dieu, en tout ce qu'elle entend, que ce qu'elle entend soit divin ou
profane; et ainsi en les autres sens déjà purifiés. Parce que, comme en l'état
d'innocence, tout ce que nos premiers parents voyaient, parlaient, mangeaient,
etc., dans le paradis, leur servait pour un plus grand goût de contemplation,
puisqu'ils avaient la partie sensible bien sujette et ordonnée à la raison, de
même celui qui a le sens purifié et sujet à l'esprit, de toutes les choses
sensibles, dès le premier mouvement, il tire la délectation d'une savoureuse
attention à Dieu et contemplation de Dieu.
6. D'où vient que celui qui est
net, tout le haut et tout le bas lui causent plus de bien et lui servent pour
une plus grande netteté, comme l'impur, de l'un et de l'autre par son impureté,
apporte du mal; mais celui qui ne surmonte pas la joie de l'appétit, ne jouira
pas de la sérénité de joie ordinaire en Dieu par le moyen de ses créatures et
de ses oeuvres. Celui qui ne vit plus selon le sens, toutes les opérations de
ses sens et puissances sont dressées à la contemplation divine, parce que,
étant vrai en bonne philosophie que l'opération de chaque chose est conforme à
son être ou à la vie dont elle vit, si l'âme vit une vie spirituelle (la vie
animale étant mortifiée), il est évident que sans contradiction intérieure,
elle doit aller à Dieu avec tout, vu que déjà toutes ses actions et mouvements
sont spirituels, procédant d'une vie spirituelle; d'où il suit que cette
personne, ayant le coeur limpide, trouve en toutes choses une connaissance de
Dieu joyeuse, savoureuse, chaste, pure, spirituelle, gaie et amoureuse.
7. De ce qui a été dit, j'infère la
doctrine suivante : jusqu'à ce que l'homme ait tellement habitué le sens en la
purification de la joie sensible que, dès le premier mouvement, il tire le
profit que j'ai dit que les choses l'envoient aussitôt à Dieu, il lui est
nécessaire de nier la joie et le goût qui s'y trouvent, pour tirer l'âme de la
vie sensitive, craignant que, puisqu'il n'est pas spirituel, il ne tire
peut-être de l'usage de ces choses plus de suc et plus de force pour le sens
que pour l'esprit, la force sensible prédominant en son opération, qui accroît
la sensualité, l'entretient et l'engendre ; parce que comme dit notre Sauveur,
ce qui naît de la chair, est chair; et ce qui naît de l'esprit est esprit (JN
3,6). Prenez bien garde à ceci, car c'est la vérité. Et que celui qui n'a pas
encore mortifié le goût dans les choses sensibles, n'entreprenne pas de se
servir beaucoup de la force et opération du sens en ce qui les concerne,
croyant qu'elles lui aideront à l'esprit, parce que les forces de l'âme
croîtront davantage sans ce sensible, c'est-à-dire, éteignant plutôt la joie et
l'appétit de ces choses que voulant en user à leur égard.
8. Les biens de la gloire réservés
en l'autre vie à celui qui se prive de cette joie, il n'est pas nécessaire de
le dire car outre que les dons corporels de la gloire - comme sont l'agilité et
la clarté98 - seront bien plus excellents qu'en ceux qui en ont usé,
l'augmentation aussi de la gloire essentielle de l'âme qui répond à l'amour de
Dieu pour qui a nié ces choses sensibles, pour chaque joie momentanée et
caduque qu'il aura refusée (comme dit saint Paul) un immense poids de gloire
opérera en lui éternellement (2CO 4,11). Je ne déduirai point les autres
profits moraux, temporels et aussi spirituels, qui suivent cette nuit de la
joie, puisque ce sont tous ceux qui ont été dits en les autres joies, et en un
degré plus éminent car ces joies qu'on rejette sont plus jointes au naturel, et
pour cela on acquiert une plus intime pureté en leur négation.
98 Deux des quatre attributs des
corps glorieux, avec l'impassibilité et la subtilité.
Chapitre 27 DANS LEQUEL ON COMMENCE À TRAITER DU
QUATRIÈME GENRE DE BIENS, QUI SONT LES BIENS MORAUX. - ON DIT QUELS ILS SONT ET
EN QUELLE MANIÈRE LA JOIE DE LA VOLONTÉ EN EUX EST LICITE
1. Le quatrième genre de biens dans
lesquels la volonté peut se réjouir sont les biens moraux; et par biens moraux,
nous entendons ici les vertus et leurs habitudes en tant que morales, et
l'exercice de quelque vertu que ce soit, et l'exercice des oeuvres de
miséricorde, l'observation de la loi de Dieu, et la civilité et tout exercice
de bon naturel et inclination.
2. Or ces biens moraux, quand on
les possède et exerce, ils méritent peut-être mieux la joie de la volonté
qu'aucun des trois autres genres susdits. Parce que, pour l'une de ces deux
causes ou pour les deux ensemble, l'homme peut se réjouir des choses qui lui
appartiennent, à savoir, ou pour ce qu'elles sont en elles, ou pour le bien
qu'elles comportent et apportent comme moyen ou instrument. Et ainsi, nous
trouverons que la possession des trois genres de biens dont nous avons déjà
parlé ne mérite aucune joie de la volonté, car, comme il a été dit,
d'eux-mêmes, ils ne font aucun bien à l'homme et n'en ont point en soi, vu
qu'ils sont si caducs et si périssables ; mais au contraire, comme pareillement
nous avons dit, ils lui causent et apportent de la peine, de la douleur et de
l'affliction d'esprit, car, bien qu'ils méritent quelque joie pour la seconde
cause, qui est quand l'homme s'en sert pour aller à Dieu, cela est si incertain
que, comme nous voyons d'ordinaire, l'homme s'en fait plus de tort que de
profits. Mais les biens moraux, déjà pour la première cause qui est ce qu'ils
sont en soi et ce qu'ils valent, méritent quelque joie de leur possesseur,
parce qu'ils apportent avec eux la paix, la tranquillité, l'usage droit et
ordonné de la raison, et des opérations mûrement réfléchies ; et l'homme ne
peut humainement rien posséder de meilleur en cette vie.
3. Ainsi, parlant humainement,
parce que les vertus méritent par elles-mêmes d'être aimées et estimées,
l'homme peut bien se réjouir de les avoir et de les pratiquer pour ce qu'elles
sont en soi et pour ce qu'elles apportent de bien à l'homme humainement et
temporellement; car de cette manière et pour cela, les philosophes, les sages
et anciens princes les ont estimées, les ont louées et ont tâché de les avoir
et de les pratiquer ; et, bien que gentils99 et ne regardant les choses que
temporellement, pour les biens temporels, corporels et naturels qu'ils savaient
leur devoir advenir de là, ils n'obtenaient pas seulement par là les biens et
l'estime temporelle qu'ils souhaitaient, mais en outre, Dieu - qui aime tout ce
qui est bon même chez le barbare et le gentil et qui n'empêche aucun bien de se
faire, comme dit le Sage (SG 1,22) - leur augmentait la vie, l'honneur, le
pouvoir et la paix, comme il fit aux Romains parce qu'il vivaient sous de
bonnes lois ; et il leur assujettit presque tout le monde, payant
temporellement les bonnes moeurs de ceux qui n'ayant pas la foi, étaient
incapables de la récompense éter-nelle100. Car Dieu aime tant ces biens moraux
que seulement parce que Salomon lui demanda la sagesse pour enseigner son
peuple et pouvoir le gouverner justement, en l'instruisant dans les bonnes
moeurs, le même Dieu lui en sut fort bon gré et lui dit que puisqu'il avait
demandé la sagesse pour cette fin, Il la lui donnerait et de plus, ce qu'il ne
lui avait point demandé, à savoir les richesses et l'honneur, de manière qu'aucun
roi dans le passé et pour l'avenir ne fût semblable à lui (3R 3,11-13).
99 Gentils ; non juifs et non
chrétiens. Barbare : non grec ou Romain.
100 Saint Augustin, La Cité de
Dieu, 1. 5, 12-15.
4. Mais encore que le chrétien
doive se réjouir des biens moraux en cette première manière, et des bonnes
oeuvres qu'il fait temporellement, en tant qu'elles lui causent les biens
temporels que nous avons dits, néanmoins sa joie ne doit pas s'y arrêter en
cette première manière (comme nous avons dit des gentils dont les yeux de l'âme
ne pénétraient pas plus avant que cette vie mortelle), mais que - puisque la
lumière de la foi lui fait espérer la vie éternelle, sans laquelle tout ce qui
est de ce monde et de l'autre, ne lui servira de rien - il doit seulement et
principalement se réjouir de la possession et de l'exercice de ces
biens moraux en la seconde manière,
qui est que, faisant les oeuvres pour l'amour de Dieu, elles lui acquièrent la
vie éternelle. Ainsi il ne doit regarder ni se réjouir qu'à servir et honorer
Dieu avec ses bonnes oeuvres et vertus, car sans ce regard, les vertus ne
valent rien devant Dieu ; comme il se voit en les dix vierges de l'Évangile,
qui avaient toutes gardé la virginité et fait de bonnes oeuvres, mais parce que
les cinq ne s'étaient pas réjouies en la seconde manière -c'est-à-dire en
dressant en elles leur joie à Dieu -, mais au contraire en avaient usé
vainement en la première manière, se réjouissant de leur possession, elles
furent rejetées du ciel sans aucune reconnaissance ni récompense de l'Époux (MT
25,1-12). Et aussi de nombreux anciens ont eu bien des vertus et ont fait de
bonnes oeuvres, et nombre de chrétiens les ont et font encore de grandes
choses, qui ne leur serviront de rien pour la vie éternelle, parce qu'ils n'ont
pas recherché en elles la gloire et l'honneur qui se doivent seulement à Dieu.
Le chrétien doit donc se réjouir, non de faire de bonnes oeuvres et suivre les
louables coutumes, mais s'il les fait pour l'amour de Dieu seul, sans aucun
autre égard, car, autant quand elles sont faites pour servir Dieu seulement
elles méritent une plus grande récompense de gloire, d'autant plus aussi
aura-t-on de confusion devant Dieu, que plus on aura été mû par d'autres
considérations.
5. Donc, pour dresser la joie à
Dieu dans les biens moraux, le chrétien doit remarquer que la valeur de ses
bonnes oeuvres, jeûnes, aumônes, pénitences, prières, etc., ne consiste pas
tant en la quantité et en la qualité qu'en l'amour de Dieu avec lequel il les
fait; et qu'elles sont alors d'autant mieux appréciées qu'elles sont faites
avec un plus pur et plus entier amour de Dieu et qu'il recherche en elles moins
d'intérêt de joie, de goût, de consolation et de louange, en cette vie et en
l'autre ; c'est pourquoi il ne doit arrêter son coeur dans le goût, dans la
consolation, dans la saveur et autres intérêts dont les bons exercices et
bonnes oeuvres sont habituellement accompagnées, mais recueillir la joie en
Dieu, désirant le servir par elles, et se purifiant et demeurant en obscurité
en cette joie, vouloir que Dieu soit le seul qui se délecte et les savoure en
secret, sans aucun autre égard ou intérêt que l'honneur et la gloire de Dieu ;
et ainsi il ramassera en Dieu toute la force de la volonté concernant les biens
moraux.
Chapitre 28 DE SEPT DOMMAGES OÙ L'ON PEUT TOMBER EN
METTANT LA JOIE DE LA VOLONTÉ DANS LES BIENS MORAUX
1. Les dommages principaux où
l'homme peut tomber par la vaine joie de ses bonnes oeuvres et habitudes, je
trouve qu'ils sont sept et très pernicieux, car ils sont spirituels.
2. Le premier dommage est vanité,
orgueil, vaine gloire et présomption, parce qu'on ne saurait se réjouir de ses
oeuvres sans les estimer; et de là naît la jactance et le reste, comme il est
dit du pharisien en l'Évangile, qui priait et se flattait auprès de Dieu, en se
vantant qu'il jeûnait et faisait d'autres bonnes oeuvres (LC 18,12).
3. Le deuxième dommage est
communément enchaîné à celui-ci, il est de juger les autres mauvais et
imparfaits comparativement, pensant qu'ils ne font pas si bien que lui, les
méprisant en son coeur et parfois en paroles. Et ce dommage le pharisien le
subissait aussi, car en ses prières il disait : Je te rends grâce de ce que je
ne suis pas comme les autres hommes, voleurs, injustes, adultères (LC 18,11).
De manière qu'en un seul acte, il tombait en ces deux dommages, s'estimant et
méprisant les autres, comme beaucoup font aujourd'hui qui disent : « je ne
ressemble pas à un tel, je ne fais pas ceci ni cela comme celui-ci ou cet autre
». Et même bon nombre d'entre eux sont pires que le pharisien ; car bien qu'il
soit vrai qu'il ne méprisât pas seulement les autres, mais aussi qu'il montrât
du doigt la personne en particulier en disant: Je ne suis pas comme ce
publicain ; mais eux, non contents de l'un et de l'autre, ils se fâchent et
sont jaloux quand on en loue d'autres ou qu'ils font mieux ou peuvent plus
qu'eux.
4. Le troisième dommage est que,
comme ils regardent leur goût dans les oeuvres, ils ne font d'ordinaire que
celles dont ils espèrent du plaisir et de la louange ; et ainsi, comme dit
Christ, tout ce qu'ils font, ut videantur ab hominibus101 (MT 23,5), et ils ne
travaillent pas seulement par amour de Dieu.
101 Pour être vus des hommes.
5. Le quatrième dommage s'ensuit de
celui-là, c'est qu'ils ne trouveront point de récompense en Dieu l'ayant
recherchée en cette vie dans la joie ou la consolation, dans les bénéfices de
l'honneur ou de telles autres manières dans leurs oeuvres ; en quoi le Sauveur
dit qu'ils ont reçu leur paiement (MT 6,2); et ainsi ils resteront seulement
avec le travail de l'oeuvre et avec confusion sans récompense. Il y a une si
grande misère dans les enfants des hommes touchant ce dommage, que j'estime que
la plupart des oeuvres publiques qu'ils font, ou sont vicieuses, ou ne leur
profiteront point, ou sont imparfaites devant Dieu, faute de se détacher de ces
égards et intérêts humains. En effet peut-on en juger autrement de certaines
oeuvres et fondations que quelques-uns font et instituent, quand ils ne veulent
les faire qu'accompagnées d'honneur et d'égards humains de la vanité de la vie,
ou perpétuant en elles leur nom, leur lignage ou leur pouvoir, jusqu'à mettre
leurs devises et leurs armes dans les églises - comme s'ils voulaient se poser
là au lieu de statues -, où tous fassent la génuflexion, et dans ces oeuvres on
peut dire de quelques-uns qu'ils s'adorent plus que Dieu. Mais laissant ceux-là
qui sont les pires, combien y en a-t-il qui de maintes façons tombent dans ce
dommage de leurs oeuvres ? Les uns veulent qu'on les loue, d'autres qu'on les
en remercie, d'autres les racontent et prennent plaisir que tel ou tel les
sache et même tout le monde, et parfois ils veulent que l'aumône, ou ce qu'ils
font passe par des tiers pour que cela se sache davantage; d'autres veulent
l'un et l'autre. Ce qui est sonner la trompette, ce que, dit le Sauveur dans
l'Évangile, font les hommes vains, qui pour cela ne recevront de Dieu aucune
récompense de leurs oeuvres (Ibid.).
6. Ceux-là donc, pour éviter ce
dommage, doivent cacher leur oeuvre, que Dieu seul la voie, désirant que
personne n'en fasse cas. Et ils ne doivent pas seulement la cacher aux autres,
mais encore à eux-mêmes ; c'est-à-dire, qu'ils ne s'y complaisent pas les
estimant comme si c'était quelque chose, comme spirituellement s'entend de ce
que Notre Seigneur dit dans l'Évangile: Que ta gauche ne sache pas ce que fait
ta droite (ibid., 6,3), comme s'il disait: n'estime pas avec l'oeil temporel et
charnel l'oeuvre spirituelle que tu fais. C'est ainsi qu'on ramasse la force de
la volonté en Dieu et que l'oeuvre fructifie devant lui; d'où non seulement il
ne la perdra pas, mais elle sera de grand mérite. C'est à ce propos que
s'entend cette sentence de Job quand il dit: Si j'ai baisé ma main avec ma
bouche, ce qui est une iniquité et un grand péché, et si mon coeur s'est réjoui
en cachette (31,21-29) ; car ici par la main il entend l'oeuvre, et par la
bouche il entend la volonté qui se complaît en elle ; et parce que comme nous
avons dit, c'est une complaisance en soi-même, il dit: Si mon coeur s'est
réjoui en cachette, ce qui est une grande iniquité et une négation contre Dieu
; et c'est comme s'il disait qu'il n'eut pas de complaisance, ni que son coeur
ne s'est pas réjoui en cachette.
7. Le cinquième dommage de telles
gens est qu'ils ne s'avancent point au chemin de perfection, parce que, étant
attachés au goût et à la consolation dans le travail, quand ils ne trouvent
point de goût et consolation dans leurs oeuvres et exercices - ce qui est ordinairement
quand Dieu veut les avancer, leur donnant le pain sec qui est celui des
parfaits, et les sevrant du lait des enfants, éprouvant leurs forces et
purifiant leur tendre appétit afin qu'ils puissent goûter de la nourriture des
grands - ordinairement ils se découragent et perdent la persévérance car ils ne
trouvent plus ladite saveur dans leurs oeuvres. Sur quoi s'entend
spirituellement ce que dit le Sage, soit : Les mouches qui se meurent perdent
la suavité de l'onguent (Eccl 10,1) ; car quand il se présente quelque
mortification, ils meurent à leurs bonnes oeuvres, ne les faisant plus, et
perdent la persévérance, où gît la suavité de l'esprit et la consolation
intérieure.
8. Le sixième dommage, c'est qu'ils
se trompent ordinairement, estimant meilleures les oeuvres qui leur plaisent
que celles qu'ils ne goûtent pas, ils louent et estiment les unes et méprisent
les autres, encore que communément les oeuvres où de lui-même l'homme se
mortifie davantage (principalement quand il n'est pas avancé en la perfection)
soient plus agréables et plus précieuses devant Dieu, à cause de la négation de
soi-même que l'homme y apporte, que celles où il trouve sa consolation, dans
lesquelles il peut fort aisément se chercher soi-même. Et à ce propos, Michée
dit ces paroles : Malum manuum suarum dicunt bonum ; soit: Ce qui est mal
venant de leurs oeuvres, ils disent eux que c'est bien (1,3). Ce qui provient
de ce qu'ils mettent leur goût en leurs oeuvres, et non à plaire seulement à
Dieu. Or, combien ce dommage règne parmi les spirituels aussi bien qu'entre le
commun des hommes, cela serait trop long à dire, à peine en trouvera-t-on un
qui se porte à travailler purement pour Dieu sans être aidé de quelque intérêt
de consolation, de goût ou d'autre considération.
9. Le septième dommage est que, en
tant que l'homme n'éteint pas la vaine joie dans les oeuvres morales, il est
plus incapable de recevoir conseil et instruction raisonnable touchant ce qu'il
doit faire, parce que l'habitude de lâcheté qu'il a, en opérant avec propriété
de vaine joie, l'enchaîne ou afin de ne pas tenir le conseil d'autrui pour le
meilleur, ou, s'il le tient pour tel, afin qu'il ne le veuille pas suivre,
n'ayant pas assez de courage pour cela. Ces personnes s'attiédissent fort en la
charité envers Dieu et le prochain, car l'amour-propre qu'elles ont, à l'égard
de leurs oeuvres, refroidit en elles la charité.
Chapitre 29 DES PROFITS QUE REÇOIT L'ÂME DE RETIRER LA
JOIE DES BIENS MORAUX
1. Très grands sont les profits que
l'âme reçoit à ne pas vouloir appliquer vainement la joie de la volonté à cette
sorte de biens ; car quant au premier, elle se préserve de tomber en maintes
tentations et tromperies du démon, qui sont cachées dans la joie de ces bonnes
oeuvres, comme nous pourrons l'entendre par ce qui est dit en Job, à savoir: Il
dort sous l'ombre, dans le secret du roseau et dans les lieux humides (40,16).
Où il parle du démon, car dans l'humidité de la joie et la vanité du roseau
(c'est-à-dire des oeuvres vaines) il séduit l'âme; et que le démon la trompe
secrètement en cette joie, ce n'est pas merveille, puisque, sans attendre sa
suggestion, la vaine joie se trompe elle-même, principalement quand il y a au
coeur quelque jactance à leur sujet, selon ce que dit bien Jérémie, par ces
paroles: Ton arrogance t'a déçu (49,16), car quelle plus grande tromperie que
la vanterie ? Et de cela l'âme se délivre en se purgeant de cette joie.
2. Le deuxième profit est qu'elle
accomplit les oeuvres plus sagement et plus parfaitement ; ce qui n'arrive pas
s'il y a de la passion de joie ou de goût, parce que par le moyen de cette
passion de joie, l'irascible et le concupiscible102 s'élèvent et l'emportent
tellement qu'ils ne permettent plus la pesée de la raison, et la font varier
d'ordinaire dans les oeuvres et les résolutions,laissant les unes et prenant
les autres, commençant et abandonnant, sans rien achever, parce que, opérant
pour le goût, et celui-ci étant variable, et en certaines natures beaucoup plus
qu'en d'autres, ce goût venant à manquer, l'oeuvre et le dessein cessent, bien
qu'il s'agisse d'une chose importante. Le goût de leur oeuvre est à de telles
personnes, comme son âme et sa force: si vous ôtez le goût, l'oeuvre meurt et
finit, et ils ne persévèrent plus ; car ils sont de ceux dont Christ dit qu'
ils reçoivent joyeusement la parole, et le démon survenant la leur ravit
aussitôt, afin qu'ils ne persévèrent pas (LC 8,12-13), et c'est parce qu'ils
n'avaient pas de force ni de racine plus profonde que cette joie. C'est donc
une cause de persévérance et de bonne réussite que d'enlever et retirer la
volonté de cette joie ; et ainsi le profit est grand comme l'est aussi le
dommage contraire. Le sage jette les yeux sur la substance et l'utilité de
l'oeuvre, non sur le goût et le plaisir qu'il y trouve, et ainsi il n'envoie
pas ses traits en l'air, mais il tire une joie stable de son oeuvre, sans payer
de tribut à l'amertume.
102 Termes de l'École d'origine
platonicienne, autrement dit la colère et le désir.
3. Le troisième est un divin
profit, qui est qu'étouffant la vaine joie en ses oeuvres, il se fait pauvre
d'esprit, qui est une des béatitudes dont parle le Fils de Dieu quand il dit :
Bienheureux sont les pauvres d'esprit, car le royaume des cieux est à eux (MT
5,3).
4. Le quatrième profit est que
celui qui rejettera cette joie, opérera avec douceur, humilité et prudence,
parce qu'il n'agira pas impétueusement et à la hâte, poussé par le
concupiscible et l'irascible de la joie, ni avec présomption affecté par
l'estime qu'il fait de son oeuvre moyennant la joie qu'il y trouve, ni
imprudemment aveuglé de cette joie.
5. Le cinquième profit est qu'il se
rend agréable à Dieu et aux hommes, se délivre de l'avarice, de la gourmandise
et de la tristesse spirituelles, de l'envie spirituelle et de mille autres
vices.
Chapitre 30 OÙ L'ON COMMENCE À PARLER DU CINQUIÈME GENRE
DE BIENS DANS LEQUEL LA VOLONTÉ PEUT SE RÉJOUIR, QUI SONT LES SURNATURELS.
- ON DIT QUELS ILS SONT, ET COMMENT
ILS SE DISTINGUENT DES SPIRITUELS, ET COMMENT IL FAUT DRESSER LEUR JOIE À DIEU
1. Il convient maintenant de
traiter du cinquième genre de biens en lesquels l'âme peut se réjouir, qui sont
surnaturels ; par eux nous entendons ici tous les dons et toutes les grâces que
Dieu donne qui surpassent la faculté et vertu naturelle, qu'on appelle gratis
datas, comme sont la sagesse et la science qu'il donna à Salomon, et les grâces
dont parle saint Paul (1CO 12,9-10), à savoir la foi, la grâce des santés,
l'opération des miracles, la prophétie, la connaissance et le discernement des
esprits, l'explication des paroles, et aussi le don des langues.
2. Ces biens, quoiqu'à la vérité
ils soient spirituels, comme ceux du même genre dont nous traiterons après,
néanmoins j'ai voulu en faire distinction ici à cause de la grande différence
qu'il y a entre eux ; attendu que l'exercice de ceux-ci a un rapport immédiat
au profit des hommes, et Dieu les donne pour ce profit et pour cette fin, comme
dit saint Paul qu'on ne donne à personne l'esprit, sinon pour le profit des autres
(ibid., 12,1), ce qui s'entend de ces grâces; mais les spirituelles, leur
exercice et leur rapport sont seulement de l'âme à Dieu et de Dieu à l'âme, en
communication d'entendement et de volonté, etc., comme nous dirons après. Ainsi
il y a différence en l'objet, puisque les spirituelles sont seulement entre le
Créateur et l'âme, mais les surnaturelles regardent la créature ; et elles
diffèrent aussi en la substance, et par conséquent en l'opération, et ainsi
encore nécessairement en la doctrine.
3. Mais parlant à présent des dons
et des grâces surnaturelles, comme nous les entendons ici, je dis que pour
purifier en elles la vaine joie, il faut ici noter deux profits qui sont en ce
genre de biens, à savoir: temporel et spirituel. Le temporel, c'est la santé
des malades, faire voir les aveugles, ressusciter les morts, chasser les
démons, prédire l'avenir pour y pourvoir, et les autres de cette sorte. Le
spirituel et éternel, c'est que Dieu par ses oeuvres soit connu et servi par
celui qui les fait ou par ceux en lesquels elles se font.
4. Quant au premier profit, qui est
temporel, les oeuvres et miracles surnaturels méritent peu ou point la joie de
l'âme ; parce que, le second profit exclu, ils importent peu ou pas, puisque
d'eux-mêmes, ils ne sont pas moyen pour unir l'âme avec Dieu, mais c'est la
charité ; et l'on peut exercer ces oeuvres et grâces surnaturelles sans être en
grâce ni charité, tantôt Dieu donnant véritablement les dons et les grâces,
comme à l'inique prophète Balaam et à Salomon, tantôt de semblables étant
opérés faussement par la voie du démon, comme fit Simon le Magicien, ou par
autres secrets de nature ; parmi ces oeuvres et merveilles, si quelques-unes
devaient être utiles à celui qui les fait, ce seraient les vraies qui sont
données de Dieu ; or, celles-là, sans le second profit, saint Paul enseigne ce
qu'elles peuvent valoir, en disant: Si je parle avec les langues des hommes et
des anges, et que je n'aie point la charité, je ressemble au métal et à la
cloche qui sonne. Et si j'ai la grâce de prédire et si je connais tous les
mystères et toute la science, et si j'ai la foi en plénitude, tellement que je
transporte les montagnes, et que je n'aie point la charité, je ne suis rien,
etc. (1CO 13,1-2). D'où vient que Christ dira un jour à beaucoup qui en cette
façon auront fait cas de leurs oeuvres, pour lesquelles ils lui demanderont la
gloire, et lui diront : Seigneur, n'avons-nous pas prophétisé en votre nom et
fait de nombreux miracles ? il leur dira : Retirez-vous de moi, ouvriers d'iniquité
(MT 1,22-23).
5. L'homme doit donc se réjouir,
non d'avoir ces grâces et de les exercer, mais s'il en tire le second fruit
spirituel, à savoir, servant Dieu en elles avec une véritable charité, où gît
le fruit de la vie éternelle. C'est pourquoi notre Sauveur reprit ses disciples
qui se réjouissaient de chasser les démons, en disant: Ne vous réjouissez pas
d'assujettir les démons, mais de ce que vos noms sont écrits au livre de la vie
(LC 10,20), comme qui dirait en bonne théologie : « Réjouissez-vous si vos noms
sont inscrits au livre de la vie ». De là on apprend que l'homme ne doit se
réjouir qu'au chemin qui y conduit, qui est de faire les oeuvres avec charité ;
car que sert et vaut devant Dieu ce qui n'est point amour de Dieu ? qui n'est
point parfait, s'il n'est fort et attentif à purger la joie de toutes les
choses, la mettant seulement à faire la volonté de Dieu. Et de cette manière la
volonté s'unit avec Dieu par ces biens surnaturels.
Chapitre 31 DES DOMMAGES QUI ARRIVENT À L'ÂME DE METTRE
LA JOIE DE LA VOLONTÉ EN CE GENRE DE BIENS
1. En trois principaux dommages, il
me semble que l'âme peut tomber en mettant sa joie dans les biens surnaturels,
à savoir, tromper et être trompée, détriment dans l'âme concernant la foi,
vaine gloire ou autre vanité.
2. Quant au premier, il est aisé de
tromper les autres et soi-même en se réjouissant de cette sorte d'oeuvres. La
raison est que pour connaître ces oeuvres, quelles sont fausses et quelles sont
vraies, comment et en quel temps il faut les exercer, il faut beaucoup de
sagacité et beaucoup de lumière de Dieu, et la joie et l'estime de ces oeuvres
empêchent fort l'un et l'autre. Et ceci pour deux raisons : l'une, car la joie
émousse et obscurcit le jugement; l'autre, car avec la joie de cette oeuvre,
l'homme souhaite qu'elle soit faite plus promptement, mais encore il est
davantage poussé à ce qu'elle se fasse à contretemps. Et à supposer que les
vertus et oeuvres qu'on pratique soient véritables, néanmoins ces deux défauts
suffisent pour s'y tromper souvent: ou en ne les comprenant pas comme il faut,
ou en n'en profitant pas et en ne s'en servant pas comme et quand il est plus à
propos. Car encore qu'à la vérité, quand Dieu départit ces dons et grâces, il
leur donne la lumière et l'impulsion de comment et quand il faut les exercer,
néanmoins à cause de la propriété et imperfection qu'ils y peuvent avoir, il
peuvent beaucoup faillir, n'en usant pas avec la perfection que Dieu désire,
comme et quand il veut. Ainsi que nous lisons que voulait faire Balaam
lorsqu'il voulut entreprendre d'aller maudire le peuple d'Israël contre la
volonté de Dieu, ce dont Dieu fut tellement irrité qu'il voulait le tuer (NB
22,22-23). Et saint Jacques et saint Jean voulaient faire descendre le feu du
ciel sur les Samaritains, parce qu'ils refusaient de loger notre Sauveur, et il
les reprit de cela (LC 9,54-55).
3. Où l'on voit clairement comme
ceux-là étaient portés à ces oeuvres par quelque passion d'imperfection
(enveloppée dans la joie et l'estime de ces oeuvres) quand il n'était pas
convenable; parce que, quand il n'y a pas semblable imperfection, ils se
meuvent et déterminent seulement à opérer ces vertus quand et comme Dieu les
pousse à cela, et jusqu'alors, il ne convient pas. C'est pourquoi Dieu se
plaignait par Jérémie de certains prophètes, en disant : Je n'envoyais pas les
prophètes et ils couraient; je ne leur parlais pas, et ils prophétisaient
(23,21). Et plus loin, il dit : Ils ont trompé mon peuple par leur mensonge et
leurs miracles, sans que je leur eusse rien commandé et sans que je les eusse
envoyés (23,32). Et là encore il dit en parlant d'eux qu' ils voyaient la
vision de leur coeur et qu'ils la disaient (23,26) ; ce qui ne serait pas ainsi
arrivé s'ils n'avaient eu cette abominable propriété en ces oeuvres.
4. D'où par ces autorités nous
apprenons que le dommage de cette joie n'aboutit pas seulement à user
iniquement et méchamment de ces grâces que Dieu donne (comme Balaam et ceux
dont Il parle ici qui faisaient des miracles par lesquels ils trompaient le
peuple), mais encore jusqu'à s'en servir sans que Dieu les leur eût données ;
comme ceux-ci qui prophétisaient leurs fantaisies et publiaient les visions
qu'ils composaient, ou celles que le démon leur représentait; parce que le
démon qui les voit affectionnés à ces choses, leur donne un vaste champ et
beaucoup d'occasions, s'entremettant là en maintes manières, et avec cela, ils
déploient les voiles et avec une hardiesse effrontée il s'étendent en ces
oeuvres prodigieuses.
5. Ils n'en demeurent pas là, mais
la joie et la convoitise de ces oeuvres les portent à de telles extrémités que,
s'ils n'avaient auparavant qu'un pacte occulte avec le démon (car beaucoup
d'entre eux opèrent ces choses par cette convention secrète), ils osent bien
faire avec lui un pacte exprès et manifeste, se rendant par un accord disciples
du démon et ses partisans. De là viennent les sorciers, enchanteurs, magiciens,
devins et charmeurs. La joie de ces oeuvres en vient à un tel excès de mal que
non seulement ils veulent acheter avec de l'argent les dons et les grâces
divines - comme voulait faire Simon le Magicien (AC 8,18) - pour servir le
démon, mais aussi ils tâchent d'avoir les choses sacrées, et même (ce qui ne
peut se dire sans frémir) les choses divines, comme on a déjà vu que le
redoutable corps de notre Seigneur Jésus-Christ a été usurpé pour l'usage de
leurs méchancetés et abominations. Dieu veuille montrer et étendre ici sa
grande miséricorde !
6. Et combien ces gens-là sont
pernicieux à eux-mêmes et préjudiciables à la chrétienté, chacun pourra bien
clairement l'entendre. Où il faut noter que tous ces magiciens et devins qui
étaient parmi les enfants d'Israël - que Saùl extermina de la région pour
vouloir imiter les vrais prophètes de Dieu - avaient donné en de telles
abominations et illusions.
7. Celui donc qui aura la grâce et
le don surnaturel, en doit écarter la convoitise et la joie de l'exercer, et
n'avoir nul souci de le mettre en oeuvre, car Dieu qui l'en favorise
surnaturellement pour l'utilité de son Église ou de ses membres, le poussera
surnaturellement aussi à l'exercer comme et quand il devra le faire ; car,
puisqu'il défendait à ses fidèles de se soucier de ce qu'ils annonceraient, ou
comme ils le diraient (MT 10,19), parce que c'était une affaire surnaturellement
de foi, Il voudra aussi, vu que la chose n'est pas moins importante, que
l'homme attende que Dieu soit l'ouvrier mouvant le coeur, puisque toute vertu
doit s'opérer en sa vertu. C'est pourquoi les disciples, dans les Actes des
Apôtres (4,29-30), bien qu'il leur eût infus ces grâces et ces dons, firent
cette prière à Dieu, lui demandant instamment qu'il lui plût d'étendre sa main
à faire des signes et des oeuvres et des guérisons par eux, pour introduire
dans les coeurs la foi de Notre Seigneur Jésus-Christ.
8. Le deuxième dommage qui peut
naître de ce premier est un dommage concernant la foi, ce qui peut être en deux
manières : La première, à l'égard des autres ; parce que, entreprenant de faire
des merveilles ou des vertus hors de saison et sans nécessité, outre que c'est
tenter Dieu, ce qui est un grand péché, peut-être que cela ne réussira pas et
pourra engendrer dans les coeurs un moindre crédit et un mépris de la foi ; car
bien que cela réussisse quelquefois, Dieu le permettant pour d'autres sujets et
considérations, comme il arriva à la sorcière de Saùl (1R 28,12) - s'il est
vrai que ce fut Samuel qui lui apparut -, cela ne réussira pas toujours, et
quand cela réussirait, ils ne manquent pas de faillir et de se rendre
coupables, puisqu'ils usent de ces grâces quand il n'est pas convenable. En la
seconde manière il peut recevoir du dommage en soi-même touchant le mérite de
la foi, parce qu'en faisant grand état de ces miracles, il s'éloigne beaucoup
de l'habitude substantielle de la foi, qui est une habitude obscure ; et ainsi
là où il y a plus de signes et de témoignages, il y a moins de mérite à croire.
C'est pourquoi saint Grégoire dit que la foi est sans mérite quand la raison
humaine l'expérimente103. Et ainsi Dieu n'opère jamais ces merveilles
qu'uniquement quand elles sont nécessaires pour croire; d'où vient que Notre
Seigneur, afin que ses disciples ayant l'expérience de sa résurrection, n'en
perdent pas le mérite, fit beaucoup de choses avant de se montrer à eux, pour
qu'ils le croient sans le voir; car il montra premièrement à Marie-Madeleine le
sépulcre vide et après il fit que les anges lui annoncent - car la foi vient de
l'ouïe, dit saint Paul (RM 10,11) - et que l'entendant, elle le crût avant de
le voir; et encore quand elle le vit, ce fut en l'aspect d'un homme ordinaire,
pour achever de l'instruire par la chaleur de sa présence, en la créance qui
lui manquait (JN 20,11-18); et aux disciples il envoya premièrement les femmes
leur annoncer, et ensuite ils vinrent voir le sépulcre (JN 2,10) ; et à ceux
qui allaient à Emmaùs, il commença à toucher leur coeur en foi avant de se
donner à voir, marchant dissimulé avec eux (LC 25,15); et finalement il les
reprit tous après de n'avoir pas cru ceux qui leur avaient rapporté sa résurrection
(MC 16,14), et saint Thomas aussi, de ce qu'il avait voulu toucher ses plaies,
quand il lui dit que seraient bienheureux ceux qui ne voyant pas croiraient (JN
20,29).
103 Homil. 26 in Evang., I.
9. D'où l'on voit que Dieu n'est
pas tant ami de faire des miracles et (comme on dit), quand il les fait, c'est
qu'il ne peut pas faire autrement. C'est pourquoi il reprenait les pharisiens
qui ne croyaient qu'à force de prodiges, en disant: Si vous ne voyez des
prodiges et des signes, vous ne croyez pas (JN 4,48). Ils perdent donc beaucoup
concernant la foi, ceux qui se réjouissent volontiers en ces oeuvres
surnaturelles.
10. Le troisième dommage est que
communément, par la joie de ces oeuvres, ils tombent en vaine gloire ou en
quelque vanité, parce que la joie même de ces merveilles (comme nous avons dit)
n'étant pas purement en Dieu et pour Dieu, est vanité; comme il paraît en ce
que Notre Seigneur reprit ses disciples qui se réjouissaient de ce que les
démons leur étaient assujettis (LC 10,20), de cette joie, il ne les eût point
blâmés si elle n'eût été vaine.
Chapitre 32
DES DEUX PROFITS QUI VIENNENT DU
REFUS DE LA JOIE CONCERNANT LES GRÂCES SURNATURELLES
1. En plus des profits que l'âme
obtient à se délivrer des trois dommages susdits par la privation de cette
joie, elle acquiert deux autres excellents profits. Le premier est de glorifier
et exalter Dieu, le second est que l'âme s'exalte elle-même; car Dieu est
exalté en l'âme de deux façons, la première en retirant le coeur et la joie de
la volonté de tout ce qui n'est pas Dieu, pour les mettre en Lui seul ; ce que
David a voulu dire au verset que nous avons allégué au commencement de la nuit
de cette puissance, à savoir: l'homme s'élèvera au coeur haut, et Dieu sera
exalté (PS 63,1). Parce qu'élevant le coeur par-dessus toutes choses, l'âme
s'exalte par-dessus toutes.
2. Et parce que de cette manière
elle le met en Dieu seulement, Dieu est exalté et glorifié, manifestant à l'âme
son excellence et sa grandeur, parce qu'en cette élévation de joie en lui, Dieu
lui donne un témoignage de ce qu'Il est. Ce qui ne se fait pas sans évacuer la
joie et la consolation de la volonté à l'égard de toutes choses, comme il dit
par David en ces termes : Faites le vide et voyez que je suis Dieu (PS 45,11) ;
et ailleurs il dit: En une terre déserte, sèche et sans chemin, j'ai paru
devant vous pour voir votre vertu et votre gloire (PS 62,3). Et puisqu'il est
vrai qu'on exalte Dieu en mettant la joie en la séparation de toutes choses, on
l'exalte bien davantage en la retirant de celles-ci, qui sont plus
merveilleuses, pour la mettre seulement en Lui, vu qu'elles ont une valeur plus
élevée étant surnaturelles, et ainsi les laissant en arrière pour mettre la
joie seulement en Dieu, c'est attribuer une plus grande gloire et excellence à
Dieu qu'à elles ; car, plus on méprise de choses et de plus grandes pour
quelqu'un, plus on l'exalte et plus on le glorifie.
3. De plus Dieu est exalté en la
seconde manière, lorsqu'on retire la volonté de ce genre d'oeuvres, parce que
plus Dieu est cru et servi sans témoignages et sans signes, plus il est exalté
par l'âme, puisqu'elle croit de Dieu plus que les signes et les miracles ne lui
en peuvent donner à entendre.
4. Le second profit en lequel l'âme
s'exalte, c'est parce que, retirant la volonté de tous les témoignages et
signes apparents, elle s'exalte en une très pure foi - que Dieu lui verse104 et
augmente en un degré beaucoup plus intense -, et conjointement il lui augmente
les deux autres vertus théologales qui sont la charité et l'espérance, en quoi
elle jouit de très hautes connaissances divines, par le moyen de l'habitus
obscur et nu de la foi, et d'une grande délectation d'amour, par le moyen de la
charité, avec laquelle la volonté ne se réjouit en autre chose qu'en Dieu
vivant, et d'une satisfaction en la mémoire, par le moyen de l'espérance. Tout
ceci est un profit admirable qui importe essentiellement et directement pour
l'union parfaite de l'âme avec Dieu.
104 Infunde, verser, terme de la
théologie.
Chapitre 33 OÙ L'ON COMMENCE À TRAITER DU SIXIÈME GENRE
DE BIENS DONT LA VOLONTÉ PEUT SE RÉJOUIR. - ON DIT QUELS ILS SONT ET ON EN FAIT
UNE PREMIÈRE DIVISION
1. Puisque, en cet ouvrage, notre
intention est d'acheminer l'esprit par les biens spirituels jusqu'à l'union
divine de l'âme avec Dieu, maintenant qu'en ce sixième genre nous devons
traiter des biens spirituels, qui sont ceux qui servent le plus à cette
affaire, il faudra que le lecteur et moi nous nous rendions attentifs et y
appliquions particulièrement notre considération ; car c'est une chose certaine
et ordinaire (par le peu de savoir de quelques-uns) de se servir des choses
spirituelles seulement pour le sens, laissant l'esprit vide, si bien qu'il s'en
trouve fort peu à qui le suc sensible n'ait corrompu une bonne partie de
l'esprit, buvant l'eau avant qu'elle n'arrive à l'esprit, le laissant sec et
vide.
2. Venant donc à notre propos, je
dis que j'entends par biens spirituels tous ceux qui incitent et aident pour
les choses divines, pour la relation de l'âme avec Dieu, et les communications
de Dieu avec l'âme.
3. Donc en commençant à faire la
division par les genres suprêmes, je dis que les biens spirituels sont de deux
manières : les uns savoureux et les autres pénibles. Et chacun de ces genres
est encore en deux manières ; parce que les savoureux, les uns sont de choses
claires qui s'entendent distinctement, et les autres de choses qui ne
s'entendent pas clairement ni distinctement. Les pénibles aussi, les uns sont
de choses claires et distinctes, et les autres de choses confuses et obscures.
4. Tous nous pouvons les distinguer
aussi selon les puissances de l'âme; parce que les uns, en tant qu'ils sont des
intelligences, appartiennent à l'entendement; les autres, en tant que ce sont
des affections, appartiennent à la volonté; les autres, en tant qu'ils sont
imaginaires appartiennent à la mémoire.
5. Or, les biens pénibles laissés à
part et remis à plus tard, car ils appartiennent à la Nuit passive, où nous en
devons parler, et aussi les savoureux que nous avons dits être de choses
confuses et non distinctes, pour en traiter à la fin, puisqu'ils appartiennent
à la notion générale, confuse, amoureuse, où se fait l'union de l'âme avec Dieu
- que nous avons laissée à part au Livre Deuxième105, remettant d'en traiter à
la fin, lorsque nous avons fait la distinction entre les préhensions de
l'entendement -, nous parlerons maintenant ici de ces biens savoureux qui sont
de choses claires et distinctes.
105 Chapitre 10.
Chapitre 34
DES BIENS SPIRITUELS QUI PEUVENT
DISTINCTEMENT TOMBER EN L'ENTENDEMENT ET EN LA MÉMOIRE. - ON DIT COMMENT LA
VOLONTÉ DOIT S'Y COMPORTER TOUCHANT LA JOIE QUI LES CONCERNE
1. Nous aurions ici beaucoup à
faire avec la multitude des préhensions de la mémoire et de l'entendement, en
enseignant à la volonté comment elle doit se comporter touchant la joie qu'elle
en tire, si nous n'en avions amplement discouru dans les Deuxième et Troisième
Livres. Car nous y avons dit de quelle manière il fallait conduire ces deux puissances
pour les acheminer à l'union divine, et de quelle même manière la volonté doit
se comporter en la joie qui les regarde, il n'est pas nécessaire de le redire
ici, étant suffisant d'avertir que partout où il est dit que ces puissances se
vident de telles ou telles préhensions, on entende aussi que la volonté doit
rejeter la joie à leur égard ; et de la même manière qu'il est dit que la
mémoire et l'entendement doivent se comporter à l'égard de toutes ces
préhensions, la volonté aussi doit se comporter de même, en effet puisque
l'entendement et les autres puissances ne peuvent rien admettre ni refuser sans
que la volonté y concoure, il est évident que la doctrine de l'un sert pour
l'autre.
2. Partant, qu'on voie là ce qui
est requis en ce cas, parce que l'âme tombera en tous les dommages et périls
qui sont là rapportés, si elle ne sait pas dresser à Dieu la joie de la volonté
en toutes ses préhensions.
Chapitre 35
DES BIENS SPIRITUELS SAVOUREUX QUI
DISTINCTEMENT PEUVENT TOMBER EN LA VOLONTÉ. - ON DIT DE COMBIEN DE MANIÈRES ILS
SONT
1. À quatre genres nous pouvons
réduire tous les biens qui peuvent distinctement donner de la joie à la
volonté, à savoir: motifs, provocatifs, directifs et perfectifs ; dont nous traiterons
par ordre, et d'abord les statues et les portraits de saints, les oratoires et
les cérémonies.
2. Et quant à ce qui touche les
statues et les portraits, il peut y avoir bien de la vanité et de la vaine
joie, parce que, étant de si grande importance au culte divin, et si
nécessaires pour mouvoir la volonté à dévotion, comme le montrent l'approbation
et l'usage de notre Mère l'Église - pour cela il convient toujours que nous
devions nous en servir pour stimuler notre tiédeur - il y a néanmoins maintes
personnes qui mettent plus leur joie en la peinture et en l'ornement de ces
images qu'en ce qu'elles représentent.
3. L'usage des images106 est
ordonné par l'Église pour deux fins principales, à savoir: pour révérer en
elles les saints et pour grâce à elles mouvoir la volonté et exciter la
dévotion à leur égard ; et en tant qu'elles servent à cela, elles sont de grand
profit et leur usage est nécessaire. C'est pourquoi l'on doit toujours choisir
celles qui sont les mieux tirées au naturel et au vif et qui meuvent davantage
la volonté à dévotion, regardant plus à cela qu'à la valeur ou à la curiosité
de la façon et au bel ornement. Parce qu'il y a, comme je dis, des personnes
qui regardent plus à la curiosité de l'image et à son prix, qu'à ce qu'elle représente
; et la dévotion intérieure qu'il faut spirituellement dresser au saint
invisible, oubliant aussitôt l'image, vu qu'elle ne sert que de motif, ils
l'emploient en l'ornement et curiosité extérieure, de manière que le sens s'y
plaît et s'y délecte, et l'amour avec la joie de la volonté demeurent là ; ce
qui empêche entièrement le vrai esprit, qui requiert un anéantissement
d'affection en toutes les choses particulières.
106 Imagen: statue de bois
polychromé ou portrait religieux.
4. Cela se voit bien en
l'abominable usage que quelques personnes ont en notre temps, qui n'ayant pas
en horreur la vaine mode du monde, ornent les statues de la même façon que les
mondains inventent de temps en temps pour l'accomplissement de leur passe-temps
et vanités ; et les revêtent des habits qu'on condamne chez eux, le démon et
elles en lui s'efforçant de canoniser leurs vanités, les mettant sur les
saints, non sans leur faire une grande injure. Et de cette manière, l'honnête
et grave dévotion de l'âme, qui de soi bannit et rejette toute vanité et
apparence de vanité, n'est guère plus en elles qu'ornement de poupées,
quelques-unes venant à ne se servir plus des images que comme d'idoles où elles
mettent leur joie. Ainsi vous verrez des personnes qui ne cessent d'amasser
image sur image, et veulent qu'elles ne soient que d'une telle sorte ou façon,
et ne soient posées qu'en telle ou telle manière, de sorte que cela plaise au
sens ; et la dévotion du coeur est fort petite. Et elles y ont autant
d'attachement que Michas à ses idoles, ou que Laban, car l'un sortit de sa
maison criant après ceux qui les emportaient (JG 18,23-24), et l'autre, après
avoir bien cheminé et s'être bien courroucé à leur sujet, renversa tous les
meubles de Jacob en les cherchant (GN 31,33-34).
5. La personne véritablement dévote
met principalement sa dévotion en l'invisible et a besoin de peu d'images et
n'en use que peu et de celles qui sont plus conformes aux choses divines qu'aux
humaines, les rendant conformes à elles et se conformant elle-même à elles,
selon la mode de l'autre siècle et selon l'état des saints et non à la mode de
ce temps, afin que non seulement la figure de ce siècle n'émeuve point son
appétit, mais encore afin qu'elle ne se souvienne pas de lui par elles, ayant
devant les yeux une chose qui lui ressemble ou à une de ses choses. Et encore,
elle ne met pas son coeur en celles dont elle use, d'où vient qu'elle ne se
chagrine guère si on les lui ôte, parce qu'elle cherche au-dedans de soi la
vive image qui est Christ crucifié, dans lequel elle prend plutôt plaisir qu'on
lui ôte tout et que tout lui manque. Jusqu'à demeurer en repos si on lui ôte
les motifs et les moyens qui nous approchent le plus de Dieu, parce que c'est
une plus grande perfection à l'âme d'être tranquille et joyeuse en la privation
de ces motifs que de les posséder avec affection et attachement ; car quoiqu'il
soit bon de se plaire à avoir ces images qui aident davantage l'âme à la
dévotion (et que pour cela, on doive toujours choisir celle qui émeut le plus),
néanmoins ce n'est pas perfection d'y être si attaché qu'on les possède avec
propriété, de sorte que si on les ôte, on s'en attriste.
6. Que l'âme tienne pour certain
que plus elle s'affectionnera avec propriété à l'image et au motif, moins son
oraison et sa dévotion monteront à Dieu. Car encore qu'il soit vrai que, les
unes représentant mieux que les autres et excitant davantage à dévotion, il
convienne de s'affectionner plus aux unes qu'aux autres pour cette raison
seule, comme je viens de dire, ce ne doit pas être toutefois avec la propriété
et l'attachement dont j'ai parlé, de manière que ce qui doit conduire l'esprit
s'envolant par là à Dieu (oubliant aussitôt l'un et l'autre) le sens le lui
dévore tout, étant tout entier engagé dans la joie des instruments qui devant
seulement servir d'aide pour avancer l'esprit, à cause de mon imperfection me
servent d'empêchement, et non moins que l'attachement et la propriété à quelque
autre chose.
7. Mais quoique tu aies quelque
réplique en ce qui est des images faute de bien entendre la nudité et pauvreté
d'esprit que la perfection requiert, au moins tu n'en auras point
l'imperfection qu'on a communément aux chapelets ; vu qu'à peine trouveras-tu
une personne qui n'ait en cela quelque faiblesse, voulant qu'ils soient plutôt
de cette façon que de celle-là, ou de cette couleur plutôt que de celui-là; et
de tel métal, ou avec cet ornement, ou de cet autre ; l'un ne servant pas plus
que l'autre afin que Dieu exauce plutôt ce qui se dit en celui-ci qu'en celui-là,
mais au contraire, celui qui y va avec un coeur sincère et vrai, ne regardant
qu'à plaire à Dieu sans se soucier de tel ou tel chapelet, si ce n'est à cause
des indulgences, est plutôt exaucé.
8. Notre vaine convoitise est de
telle sorte et condition qu'elle s'attache à toutes choses, et c'est comme le
ver qui ronge ce qui est sain et dans les choses bonnes et mauvaises, fait son
travail. Car te plaire à avoir un chapelet curieux et vouloir qu'il soit plutôt
de cette manière que de cette autre, et choisir plutôt cette image qu'une autre
sans prendre garde si elle t'excite davantage à l'amour de Dieu, mais regardant
la beauté et la curiosité, qu'est-ce autre chose que mettre ta joie en
l'instrument? Si tu employais l'appétit et la joie seulement à aimer Dieu, tu
ne te soucierais ni de ceci ni de cela. Et c'est un grand déplaisir de voir des
personnes spirituelles si attachées à la manière et façon de ces instruments et
motifs, et à la curiosité et au vain goût qu'elles y trouvent, car jamais vous
ne les verrez satisfaites, mais laisser toujours les unes pour prendre les
autres, et troquer et mettre en oubli la dévotion de l'esprit par ces moyens
visibles, y ayant parfois un semblable attachement et propriété qu'aux autres
joyaux temporels, ce dont ils ne tirent pas peu de dommages.
Chapitre 36
OÙ L'ON CONTINUE AU SUJET DES
IMAGES ET L'ON RAPPORTE L'IGNORANCE QUE QUELQUES PERSONNES ONT EN CELA
1. Il y aurait beaucoup à dire
touchant la stupidité que beaucoup de personnes ont concernant les images,
parce que leur bêtise va si avant que quelques-unes se fient plus à certaines
images qu'aux autres, s'imaginant que Dieu les exaucera plus par celles-là que
par celles-ci, alors que toutes deux représentent un même sujet, comme deux
images de Christ ou deux de Notre Dame ; et cela parce qu'elles ont plus
d'affection à une façon107 qu'à une autre ce qui implique une grande stupidité
touchant la conversation avec Dieu, le culte et l'honneur qu'on lui doit qui
uniquement regarde la foi et la pureté de coeur de celui qui prie. Car la
raison pour laquelle Dieu confère plus de grâces par le moyen d'une image que
par une autre d'une même espèce, ce n'est pas qu'il y ait plus en l'une qu'en
l'autre pour cet effet (quoiqu'il y ait grande différence quant à la façon),
mais parce que les personnes sont plus excitées à dévotion par les unes que par
les autres. Que si elles avaient la même dévotion par le moyen de l'une que par
le moyen de l'autre (et même sans l'une ni l'autre), elles recevraient les
mêmes faveurs de Dieu.
107 Façon : du verbe façonner,
c'est le travail de l'artisan-artiste.
2. Si bien que la cause pour
laquelle Dieu fait plutôt des miracles et accorde plutôt des faveurs par
quelques images que par d'autres, ce n'est pas qu'on estime les unes plus que
les autres, mais c'est afin que par cette nouveauté la dévotion endormie des
fidèles et leur affection à la prière se réveillent ; et de là vient que, comme
alors par le moyen de cette image la dévotion s'enflamme et la prière se
prolonge (car l'une et l'autre sont un moyen afin que Dieu exauce et octroie ce
qu'on lui demande), aussi Dieu, moyennant cette image, à cause de la prière et
de l'affection, continue ses grâces et miracles en cette image ; et pourtant il
est certain que Dieu ne les fait pas par l'image, vu qu'en soi elle n'est pas
plus qu'une peinture, mais par la dévotion et la foi qu'on a au saint qu'elle
représente. Et ainsi si tu avais la même dévotion et foi en Notre Dame devant cette
image-ci que devant celle-là, qui la représente pareillement (et même sans
elle, comme nous avons dit), tu recevrais les mêmes faveurs ; bien plus on voit
par expérience que Dieu, s'il fait quelques faveurs et miracles, c'est
d'ordinaire par le moyen de statues pas trop bien taillées ni curieusement
peintes ou figurées, de peur que les fidèles n'attribuent quelque chose de cela
à la façon ou à la peinture.
3. Et souvent Notre Seigneur a
l'habitude d'opérer ces faveurs par le moyen d'images qui sont plus à l'écart
et plus solitaires : d'abord afin que par ce mouvement de l'aller voir,
l'affection s'accroisse davantage et l'acte soit plus intense ; ensuite, afin
qu'on s'éloigne du bruit et du monde pour prier, de même que faisait le
Seigneur (MT 14,23 LC 6,12). C'est pourquoi le pèlerin fait bien de choisir le
temps auquel il y va peu de monde, quoiqu'il soit temps extraordinaire; et je
ne conseillerai jamais d'aller quand il y a grande foule, car d'ordinaire on en
revient plus distrait qu'au départ ; et plusieurs prennent et font de tels
pèlerinages plutôt par récréation que par dévotion. De manière que si la foi et
la dévotion y sont, n'importe quelle image suffira; mais si elles manquent,
aucune ne suffira ; Notre Seigneur dans le monde était une image très vive, et
avec tout cela, ceux qui n'avaient point de foi, alors qu'ils allaient toujours
avec lui et voyaient ses merveilles, ne profitaient point. C'est pourquoi il ne
faisait pas beaucoup de miracles en son pays comme dit l'évangéliste (MT
13,58); (LC 4,24).
4. Je veux aussi rapporter ici
quelques effets surnaturels que quelques images causent parfois en des
personnes particulières, c'est que Dieu donne un esprit spécial en
quelques-unes, de manière que la figure de l'image et la dévotion qu'elle a
causée s'impriment dans l'esprit, la gardant comme si elle était présente, et
quand soudain on s'en souvient, elle donne le même esprit que quand on la voit,
parfois moins et même parfois plus ; et on ne trouvera pas cet esprit en une
autre image, bien qu'elle soit mieux travaillée.
5. Il y a aussi beaucoup de
personnes qui ont plus de dévotion à une façon qu'à d'autres, et chez
quelques-uns cela vient du goût et de l'affection naturelle, comme on trouvera
le visage d'une personne plus beau que d'une autre, et on s'y affectionnera
davantage d'une manière naturelle, et on l'aura plus présent en l'imagination,
encore qu'il ne soit pas si beau que les autres, parce qu'on est naturellement
plus enclin à telle forme et figure ; et ainsi certaines personnes pensent que
l'affection qu'elles portent à telle ou telle image soit dévotion, et ce n'est
peut-être que goût et affection naturelle. D'autres fois, il advient que
regardant une image, elles la verront remuer, faire des mimiques et des signes,
donner à entendre quelque chose, ou parler. Cette manière et celle des effets
surnaturels que nous disons ici des images, encore que ce soient souvent de
vrais et bons effets, Dieu causant cela ou pour augmenter la dévotion, ou pour
donner à l'âme quelque appui où elle puisse s'attacher vu sa faiblesse et de
peur qu'elle ne se distraie, souvent le démon les fait pour tromper et pour
nuire; aussi pour tout cela, nous donnerons une doctrine au chapitre suivant.
Chapitre 37
COMMENT IL FAUT ACHEMINER À DIEU
LA JOIE DE LA VOLONTÉ PAR L'OBJET DES IMAGES, DE MANIÈRE QU'ELLE NE TOMBE PAS
EN ERREUR ET NE TROUVE D'EMPÊCHEMENT PAR ELLES
1. Ainsi, comme les images servent
grandement pour se souvenir de Dieu et des saints et mouvoir la volonté à dévotion,
en usant d'elles comme il faut par la voie ordinaire, de même elles peuvent
faire tomber en grande erreur, si, lorsqu'il arrive des choses surnaturelles à
leur propos, l'âme ignore ce qu'il convient de faire pour s'approcher de Dieu ;
parce qu'un des moyens par où le démon attrape facilement les âmes imprudentes
et leur empêche le chemin de la vérité de l'esprit, c'est par des choses
surnaturelles et extraordinaires, qu'il montre par les images, soit matérielles
et corporelles dont use l'Église, soit en celles qu'il imprime en la fantaisie
sous tel saint ou son image, se transfigurant en ange de lumière (2CO 11,14)
pour les séduire ; car le démon astucieux, avec les mêmes moyens que nous
employons pour nous réformer et nous aider, s'y fourre pour nous surprendre au
dépourvu. C'est pourquoi la bonne âme doit craindre toujours davantage dans le
bien, parce que le mal porte avec soi témoignage de soi-même.
2. Donc pour éviter tous les
dommages qui peuvent concerner l'âme en ce cas, qui sont: ou d'être empêchée de
voler à Dieu, ou d'user bassement et avec ignorance des images, ou d'être
trompée par elles naturellement ou surnaturellement (choses que nous avons
ci-dessus remarquées) et aussi pour purifier la joie de la volonté en elles et
dresser par elles l'âme à Dieu (ce qui est l'intention de l'Église en leur
usage), je dirai seulement un mot qui suffira pour tout, c'est que, puisque les
images nous servent de moyen pour les choses invisibles, qu'en elles nous
tâchions seulement de trouver le motif et l'affection et la joie de la volonté
à l'original qu'elles représentent. Aussi, que le fidèle ait ce soin, voyant
l'image, de ne pas y plonger le sens, qu'elle soit ou corporelle ou imaginaire
; bien travaillée ou parée richement, ou qu'elle lui donne une dévotion
sensible ou spirituelle, ou qu'elle lui fasse surnaturellement des signes.
Mais, ne faisant aucun cas de ces accidents, qu'il ne s'y arrête point, mais
qu'il élève aussitôt son esprit à ce qu'elle représente, mettant le suc et la
joie de la volonté en Dieu avec la prière et la dévotion de son esprit, ou au
saint qu'il invoque, afin que la peinture et les sens n'emportent pas ce qui
doit demeurer au vif et à l'esprit. De cette manière il ne sera pas trompé
puisqu'il ne fera pas cas de ce que l'image lui aura dit, et l'esprit ni le
sens ne l'empêcheront pas d'aller librement à Dieu, et il ne mettra pas plus de
confiance en une image qu'en une autre ; et l'image qui lui eût donné
surnaturellement de la dévotion, la lui donnera plus abondamment, puisqu' aussitôt
il s'élève à Dieu par affection, car toujours quand Dieu fait ces faveurs ou
d'autres, c'est en inclinant l'affection et la joie de la volonté à
l'invisible, et ainsi il veut que nous le fassions, anéantissant la force et le
suc des puissances touchant toutes les choses visibles et sensibles.
Chapitre 38
QUI CONTINUE LES BIENS MOTIFS. -
ON PARLE DES ORATOIRES ET DES LIEUX DÉDIÉS À LA PRIÈRE
1. Il semble que j'ai déjà donné à
entendre comment dans les accidents des images, le spirituel peut tomber en une
imperfection aussi grande, et peut-être plus dangereuse, en y mettant son goût
et sa joie, que dans les autres choses corporelles et temporelles. Je dis
peut-être plus, car en disant « ce sont des choses saintes », on se rassure
davantage et on ne craint point la propriété et l'attachement naturel, et
ainsi, on se trompe fort parfois, pensant être déjà rempli de dévotion
puisqu'on sent du goût en ces choses saintes, et ce n'est peut-être pas plus
qu'inclination naturelle et appétit naturel qu'on met en cela comme en d'autres
choses.
2. De là vient (pour commencer à
traiter des oratoires) qu'il y a des personnes insatiables à entasser images
sur images dans leur oratoire, prenant plaisir à les mettre en ordre et à les
parer, afin que leur oratoire soit bien arrangé et paraisse bien ; et elles
n'aiment pas Dieu davantage en cette manière qu'en l'autre, mais plutôt moins,
vu qu'elles ôtent au vif l'affection qu'elles portent à ces parures peintes
(comme nous avons dit). Bien qu'il soit vrai que tout ornement et parure et la
révérence qu'on peut porter aux images soient trop peu - ce pour quoi on doit
fort blâmer ceux qui les gardent avec peu de décence et de révérence, ainsi que
ceux qui en font de si mal taillées qu'elles ôtent plutôt la dévotion qu'elles
ne la donnent, et pour cela, on devrait empêcher certains artisans qui en cet
art sont bornés et grossiers -, néanmoins, qu'est-ce que cela a à voir avec la
propriété, l'attachement et l'appétit que tu portes à ces parures et ornements
extérieurs, quand ils te saisissent tellement le sens qu'ils empêchent fort le
coeur d'aller à Dieu, de l'aimer et d'oublier toutes choses pour son amour? Que
si tu manques à ceci pour cela, au lieu de t'en savoir gré, il te punira de
n'avoir pas recherché en toutes choses son goût plutôt que le tien. Ce que tu
pourras bien entendre en cette fête solennelle qu'on fit à Sa Majesté à son
entrée à Jérusalem, le recevant avec tant d'acclamations et de rameaux, et le
Seigneur pleurait (MT 21,9); (Lc 19,31sq), car, ayant le coeur si éloigné de
lui, ils le payaient de ces signes et ornements extérieurs, en quoi nous
pouvons dire qu'ils se faisaient plus fête à eux-mêmes qu'à Dieu ; comme il
arrive à beaucoup aujourd'hui, qui, lorsqu'on fait une solennité quelque part,
se réjouissent du plaisir qu'ils y prendront, soit à voir ou à être vus, soit à
manger, soit pour d'autres motifs, plutôt que de plaire à Dieu ; dans ces
inclinations et intentions ils ne donnent aucun contentement à Dieu, surtout
quand ceux qui célèbrent ces fêtes s'ingénient à y intercaler des choses
ridicules et indévotes pour faire rire le monde, avec quoi ils se distraient
davantage, et d'autres y ajoutent des choses qui plaisent plus au peuple
qu'elles ne l'incitent à dévotion.
3. Que dirai-je des visées
d'intérêts qu'ont certains en ces fêtes qu'ils célèbrent? ils jettent plutôt
l'oeil et la convoitise sur cela que sur le service de Dieu, ils le savent et
Dieu aussi qui le voit; mais d'une manière ou d'une autre, quand cela se passe
ainsi, qu'ils croient bien qu'ils font plutôt la fête à eux-mêmes qu'à Dieu,
car ce qu'ils font pour leur goût ou pour celui des hommes, Dieu ne le prend
pas à son compte, au contraire, il pourra bien arriver que beaucoup de ceux qui
participent aux fêtes du Seigneur les célébreront avec plaisir, et Dieu
s'irritera contre eux; comme il le fit contre les enfants d'Israël quand,
chantant et dansant autour de leur idole, ils lui faisaient fête, pensant faire
la fête à Dieu, et il en tua plusieurs milliers (EX 32,1-28) ; ou comme il fit
contre les prêtres Nadab et Abiud, enfants d'Aaron, qu'il tua avec leurs
encensoirs en leurs mains parce qu'ils offraient du feu étranger (LV 10,1-2);
ou comme il s'indigna contre celui qui n'apporta pas sa belle robe aux noces,
qui fut jeté par le commandement du roi dans les ténèbres extérieures pieds et
mains liés (MT 22,12-13). Ce qui témoigne assez combien déplaisent à Dieu les
irrévérences qui se commettent dans les assemblées qui sont faites pour son
service. Hélas ! combien de fêtes, mon Dieu, vous font les enfants des hommes
où le démon Vous est préféré ! - et le démon s'y plaît, parce que, comme un
marchand, il fait là sa foire -; combien de fois direz-Vous en ces fêtes : Ce
peuple m'honore du bout des lèvres seulement, mais son coeur est loin de moi
parce qu'il me sert sans raison! (MT 15,8); car la raison pourquoi Dieu doit
être servi, c'est seulement pour être ce qu'il est, sans interposer d'autres
fins, et ainsi, quand on ne le sert pas seulement pour ce qu'Il est, c'est le
servir sans la cause finale de Dieu.
4. Mais revenant aux oratoires, je
dis que quelques-uns les parent plus pour leur contentement que pour celui de
Dieu, et certains font si peu de cas de la dévotion qu'ils n'en font pas plus
d'état que de leurs garde-robes profanes, et même quelques-uns moins,
puisqu'ils prennent plus de goût aux choses profanes qu'aux divines.
5. Mais laissons cela et parlons de
ceux qui sont moins grossiers, à savoir de ceux qui s'estiment dévots ; parce
que nombre d'entre eux ont tellement l'affection et le goût attachés à leur
oratoire et aux ornements qui s'y trouvent que, tout ce qu'ils devraient
employer à prier Dieu et à la retraite intérieure va à cela, et ils ne voient
pas que, n'ordonnant pas cela pour la retraite intérieure et la paix de l'âme,
ils se distraient autant en cela qu'en les autres choses, et ils se troubleront
en un tel goût à chaque instant, et davantage si on le leur voulait ôter.
Chapitre 39
COMMENT IL FAUT USER DES ORATOIRES
ET DES TEMPLES, EN ACHEMINANT L'ESPRIT À DIEU PAR EUX
1. Pour acheminer l'esprit à Dieu
en ce genre, il faut remarquer que pour les débutants on leur permet et même il
leur est utile d'avoir quelque goût et suc sensible concernant les images,
oratoires et autres choses dévotes visibles, pour autant qu'ils ne sont pas
encore sevrés ni n'ont pas le palais détaché des choses du monde, afin que ce
goût leur fasse perdre l'autre ; comme quand on veut enlever une chose des
mains d'un enfant, on lui en donne une autre, de peur qu'il ne pleure se voyant
les mains vides. Mais le spirituel qui veut s'avancer, doit se dénuer aussi de
tous ces goûts et appétits où la volonté peut se réjouir, car le pur esprit ne
s'attache guère à aucun de ces objets, mais il demeure tout en une retraite
intérieure et conversation mentale avec Dieu ; que s'il se sert des images et
oratoires, ce n'est qu'en passant, et aussitôt son esprit s'arrête en Dieu,
oubliant tout le sensible.
2. Aussi, encore qu'il vaille mieux
prier au lieu le plus décent, il faut malgré tout choisir celui où le sens et
l'esprit sont moins empêchés d'aller à Dieu. En quoi il faut que nous nous
servions de la réponse que Notre Seigneur fit à la Samaritaine quand elle lui
demanda quel était le lieu le plus favorable pour prier, le temple ou la
montagne ; il lui répondit que la vraie oraison n'était point attachée à la
montagne ni au temple, mais que les adorateurs qui plaisent au Père sont ceux
qui l'adorent en esprit et vérité (JN 4,23-24). Ainsi, encore que les églises
et des lieux paisibles soient dédiés et favorables à la prière (car on ne doit
pas user du temple pour autre sujet), néanmoins pour une affaire si intérieure
qu'est l'échange qui se fait avec Dieu, il faut choisir le lieu qui occupe et
qui attire moins le sens après soi; et ainsi ce ne doit pas être un lieu
plaisant et agréable au sens, comme certains recherchent, de peur qu'au lieu de
recueillir l'esprit en Dieu, il ne l'arrête en la récréation, au goût et en la
saveur du sens ; et pour cela, un lieu solitaire et même sauvage est bon, afin
que l'esprit monte fermement et directement à Dieu, sans être empêché ni retenu
dans les choses visibles, encore que parfois elles aident à élever l'esprit,
mais c'est en les oubliant tout aussitôt et en demeurant en Dieu. Pour cela
notre Sauveur choisissait des lieux solitaires pour prier (MT 14,24) et ceux
qui n'occupent guère les sens (pour nous donner exemple), mais élèvent l'âme à
Dieu, comme étaient les montagnes (LC 6,12 LC 19,28) qui sont élevées sur la
terre et sont d'ordinaire arides, sans aucune occasion de récréation sensible.
3. D'où vient que le vrai spirituel
jamais ne s'attache ni ne regarde si le lieu pour prier est de telle ou telle
commodité, parce que cela est encore être attaché au sens, mais il ne veille
qu'au recueillement intérieur, oubliant ceci et cela, choisissant pour cet
effet le lieu le plus vide d'objets et de sucs sensibles, n'ayant aucun égard à
tout cela, pour pouvoir mieux jouir de son Dieu en la solitude des créatures.
Car c'est une chose remarquable de voir des spirituels qui emploient tout leur
temps à agencer des oratoires et disposer des lieux agréables conformément à
leur humeur ou inclination, et du recueillement intérieur (qui EST ce dont il
faut faire cas), ils ne s'en soucient guère, ils en ont fort peu, parce que
s'ils en avaient ils ne pourraient se plaire à ces façons et manières, qui au
contraire les lasseraient.
Chapitre 40
ON CONTINUE D'ACHEMINER L'ESPRIT
AU RECUEILLEMENT INTÉRIEUR, PAR RAPPORT À CE QUI EST DIT
1. La cause, donc, pour laquelle
certains spirituels n'achèvent jamais d'entrer dans les vraies joies de
l'esprit, c'est qu'ils n'achèvent jamais de dégager leur appétit de la joie de
ces choses extérieures et visibles. Que ceux-là sachent qu'encore que le lieu
décent et dédié à la prière soit le temple et l'oratoire visibles, et que
l'image en soit le motif, néanmoins ce ne doit pas être en sorte que le suc et
saveur de l'âme s'emploient au temple visible et au motif, et qu'elle oublie de
prier au temple vif qui est le recueillement intérieur de l'âme. L'Apôtre, nous
avertissant de cela, dit: Prenez garde que vos corps sont les temples vivants
de l'Esprit Saint qui habite en vous (1CO 3,16 1CO 6,19); et à cette
considération, nous conduit l'autorité de Christ que nous avons alléguée, à
savoir: aux vrais adorateurs, il convient d'adorer en esprit et en vérité (JN
4,24); car Dieu tient peu de compte de tes oratoires et de tes lieux parés, si
pour être de l'appétit et du goût attaché à eux, tu as un peu moins de nudité
intérieure, qui est la pauvreté spirituelle dans l'abnégation de toutes les
choses que tu pourras posséder.
2. Donc, pour purger la volonté de
la joie et du vain appétit en cela et la dresser à Dieu en ta prière, regarde
seulement que ta conscience soit pure et ta volonté entière avec Dieu, et la
pensée véritablement fixée en lui, et, comme j'ai dit, il faut choisir le lieu
le plus à l'écart et le plus solitaire que tu pourras, et convertir toute la
joie de ta volonté à invoquer et glorifier Dieu, sans faire cas de ces autres
petits goûts de l'extérieur, au contraire, tâche de les nier, car si l'âme se
laisse aller à la saveur de la dévotion sensible, elle n'arrivera jamais à
passer à la force des délices spirituelles, qui se trouvent en la nudité de
l'esprit moyennant le recueillement intérieur.
Chapitre 41
DE QUELQUES DOMMAGES OÙ TOMBENT
CEUX QUI S'ADONNENT AU GOÛT SENSIBLE DES CHOSES ET DES LIEUXDÉVOTS DE LA
MANIÈRE QUE NOUS AVONS DITE
1. Maints dommages s'ensuivent,
tant dans l'intérieur qu'à l'extérieur, au spirituel pour vouloir aller par la
saveur sensible des choses que nous avons dites ; car, touchant l'esprit, il ne
parviendra jamais au recueillement intérieur qui consiste à dépasser tout cela
et faire oublier à l'âme toutes ces saveurs sensibles, et à entrer dans le vif
du recueillement de l'âme et acquérir les vertus avec force ; quant à
l'extérieur, cela est cause qu'il ne s'adapte à prier en tous lieux, sinon en
ceux qui sont à son goût, et ainsi, il manquera souvent à la prière puisque, comme
on dit, il ne sait lire que dans le livre de son village.
2. En outre, cet appétit lui cause
bien des vicissitudes, car de ceux-ci, sont ceux qui ne persévèrent jamais en
un lieu, ni parfois dans un état, vous les verrez tantôt en un lieu, tantôt en un
autre ; tantôt se retirer dans un ermitage, puis dans un autre ; tantôt agencer
un oratoire, et puis un autre. Et de ceux-ci sont aussi ceux qui passent leur
vie à changer d'états et de façons de vivre ; ayant seulement cette ferveur et
joie sensible touchant les choses spirituelles et ne s'étant jamais efforcés de
parvenir au recueillement spirituel par l'abnégation de leur volonté et par la
sujétion à supporter l'incommodité, toutes les fois qu'ils voient un lieu à
leur avis dévot, ou quelque genre de vie ou d'état conforme à leur humeur ou
inclination, ils courent aussitôt après et quittent celui qu'ils avaient, et
comme ils sont mus par ce goût sensible, de là vient qu'ils cherchent bientôt
d'autres choses ; parce que le goût sensible n'est pas constant, il manque donc
rapidement.
Chapitre 42
DES TROIS DIFFÉRENCES DE LIEUX
DÉVOTS ET COMMENT LA VOLONTÉ DOIT S'Y COMPORTER
1. Trois sortes de lieux je trouve
par le moyen desquels Dieu a coutume de mouvoir la volonté à dévotion. La
première, ce sont certaines dispositions de terres et sites qui par l'agréable
apparence de leur variété, soit dans la disposition de terrains ou d'arbres, ou
d'une quiétude solitaire, excitent naturellement la dévotion ; et de ceux-là il
fait bon user quand on dresse aussitôt la volonté à Dieu, mettant ces lieux en
oubli ; de même que pour parvenir à la fin, il ne faut pas s'arrêter au moyen
et au motif plus que de raison, car si on tâche de récréer l'appétit et de
tirer un suc sensible de ces lieux, on trouvera plutôt une aridité et une
distraction spirituelles, car la satisfaction et le suc spirituel ne se
trouvent qu'au recueillement intérieur.
2. Aussi, étant en un tel lieu,
l'ayant mis en oubli, il doivent tâcher d'être en leur intérieur avec Dieu
comme s'ils n'étaient pas en un tel lieu, car, s'ils s'arrêtent deçà delà à la
saveur et goût du lieu, ce sera plutôt chercher de la récréation sensible et de
l'instabilité d'esprit que du repos spirituel. C'est ainsi que les anachorètes
et autres saints ermites, dans les plus vastes et gracieux déserts,
choisissaient le moindre lieu qui leur fût suffisant, où ils bâtissaient de
petites cellules et grottes pour s'y enfermer; où saint Benoît demeura trois
ans, et un autre qui fut saint Simon se lia avec une corde pour ne pas
s'établir ni aller plus loin que ce lien pouvait atteindre ; et ainsi beaucoup
d'autres, que nous n'en finirions pas de dénombrer; c'est que ces saints
savaient bien que s'ils ne tempéraient pas l'appétit et la convoitise de
trouver du goût et de la saveur spirituelle, ils ne pouvaient devenir
spirituels.
3. La deuxième manière est plus
particulière, car elle concerne certains lieux - déserts ou autres peu importe
- où Dieu a coutume de faire quelques faveurs spirituelles très savoureuses à
certaines personnes particulièrement, de façon qu'ordinairement le coeur de
cette personne est enclin à ce lieu où elle a reçu cette grâce, et quelquefois
elle sent de grands désirs et anxiétés d'y aller, encore qu'elle n'y trouve pas
toujours la même chose, parce que cela ne dépend pas de son pouvoir. Car Dieu
départit ces grâces quand et comme et où il lui plaît, sans être lié au temps
ni au lieu, ni à la volonté de celui à qui il les fait. Néanmoins il est bon
d'y aller quelquefois prier -pourvu qu'on y aille l'appétit dénué de propriété
-, et ceci pour trois raisons : la première, car, quoique (comme nous avons
dit) Dieu n'est point lié au lieu, il semble que Dieu ait voulu être loué là
par cette âme qu'il a favorisée ; la deuxième, parce que l'âme se souvient
davantage de remercier Dieu de ce qu'elle a reçu là ; la troisième, parce que
là ce souvenir excite encore davantage sa dévotion.
4. Ces raisons doivent l'y pousser,
et non pas la croyance que Dieu soit attaché à faire ses grâces là, de sorte
qu'il ne les puisse faire où il lui plaira; car l'âme est un lieu plus propre
et plus approprié à Dieu qu'aucun autre lieu matériel. Nous lisons à ce propos
dans la Sainte Écriture qu'Abraham érigea un autel au lieu où Dieu lui était
apparu et qu'il y invoqua son saint nom, et qu'ensuite, à son retour d'Égypte,
il revint par le même chemin à l'endroit où Dieu lui était apparu et invoqua
Dieu à nouveau sur le même autel qu'il avait édifié (GN 12,8 GN 13,4). Jacob
aussi nota l'endroit où Dieu lui apparut appuyé en haut d'une échelle, et y
éleva une pierre, la consacrant par l'onction de l'huile (GN 28,13-18); et Agar
mit un nom au lieu où l'ange lui apparut, estimant beaucoup ce lieu, disant:
C'est certain, j'ai vu ici les épaules de Celui qui me voit (GN 16,13).
5. La troisième manière concerne
certains lieux particuliers que Dieu choisit pour y être invoqué et servi,
comme le mont Sinaï où Dieu donna la loi à Moïse (EX 14,12); et le lieu qu'il
indiqua à Abraham pour lui sacrifier son fils (GN 22,2) ; et aussi le mont
Horeb, où Il apparut à notre père Élie (1R 19,8) ; et le lieu que dédia saint
Michel pour son service et qui est le mont Gargano, en apparaissant à l'évêque
de Siponte et lui disant qu'il était le gardien de ce lieu, pour que l'on dédie
là un oratoire à Dieu en mémoire des anges108; et la glorieuse Vierge choisit à
Rome par le signe spécial de la neige un lieu pour le temple qu'elle voulait
que Patrice élevât en son nom.
108 Brev., in fest. App. Michaëlis Archangeli.
6. Or, la raison pourquoi Dieu choisit ces lieux
plutôt que d'autres pour y être loué, Il la sait. Ce qu'il convient à nous de
savoir, c'est que tout est pour notre profit et pour y entendre nos prières, là
et en quelque lieu que nous le prierons d'une foi entière ; encore qu'il y ait
beaucoup plus occasion d'être exaucés en ceux qui sont dédiés à son service,
puisque l'Église les a désignés et dédiés pour cela.
Chapitre 43
QUI TRAITE D'AUTRES MOTIFS POUR
PRIER DONT SE SERVENT DE NOMBREUSES PERSONNES, QUI SONT UNE GRANDE VARIÉTÉ DE
CÉRÉMONIES
1. Les joies inutiles et la
propriété imparfaite touchant les choses que nous avons dites, sont peut-être
quelque peu tolérables en maintes personnes qui y vont en quelque façon
innocemment. La grande confiance que quelques-unes ont à beaucoup de cérémonies
introduites par des gens peu éclairés et qui manquent en la simplicité de la
foi, est insupportable. Je ne parle point de celles qui ont des termes ou des
noms extraordinaires qui ne signifient rien. Je laisse aussi d'autres choses que
des âmes stupides, ignorantes et douteuses ont accoutumé d'introduire dans
leurs prières ; qui sont évidemment mauvaises et où il y a péché et en beaucoup
d'entre elles, pacte secret avec le démon, ce qui provoque Dieu à la colère et
non à la miséricorde.
2. Mais je veux parler seulement de
ces manières dont (pour être exemptes de ces façons suspectes) maintes gens
usent aujourd'hui par une dévotion indiscrète, mettant une telle efficacité et
confiance en ces moyens avec lesquels ils veulent accomplir leurs prières et
dévotions, que s'ils manquent d'un seul point aux indications tracées, ils se
persuadent que cela ne réussira pas et que Dieu ne les exaucera pas, se
confiant plus en ces modes et manières qu'au vif de la prière, en quoi ils
méprisent et offensent grandement Dieu ; comme par exemple qu'il y ait tant de
chandelles allumées pendant la messe, et ni plus ni moins, qu'un prêtre la dise
de telle ou telle façon, à telle heure, et non avant ni après, et que ce soit
un tel jour, et non plus tôt, ni plus tard ; que les prières et les stations
soient en tel nombre et de telle façon et à tel moment, avec telles et telles
cérémonies ou postures et non avant ni après, ni d'une autre façon, et que
celui qui les fera ait telles qualités ou telles propriétés ; et ils pensent
que s'il manque si peu que ce soit à ce qu'ils avaient prévu, rien n'est fait;
et mille autres choses que l'on voit et qui se pratiquent.
3. Et ce qui est pire et
intolérable, c'est que quelques-uns veulent sentir quelque effet en eux, ou que
s'accomplisse ce qu'ils demandent, ou savoir que se réalisera le but de leurs
prières cérémonieuses, ce qui n'est rien moins que tenter Dieu et l'irriter
gravement; de sorte que parfois il permet au démon de les tromper, en leur
faisant sentir et entendre des choses fort éloignées du profit de leur âme, ce
qu'ils méritent par la propriété qu'ils ont en leurs prières, ne désirant pas
davantage que la volonté de Dieu soit faite que la leur. Et ainsi, puisqu'ils
ne mettent pas toute leur confiance en Dieu, rien ne leur réussira.
Chapitre 44
COMMENT IL FAUT DRESSER À DIEU LA
JOIE ET LA FORCE DE LA VOLONTÉ PAR CES DÉVOTIONS
1. Que ceux-là donc sachent que
plus ils ont de confiance en ces choses et cérémonies, moins ils ont de
confiance en Dieu dont ils n'obtiendront pas ce qu'ils désirent. Il y en a
quelques-uns qui prient plus pour leur prétention que pour l'honneur de Dieu,
car, encore qu'ils présupposent que, s'il plaît à Dieu, cela se fera, et
autrement, non, néanmoins par la propriété et la vaine joie qu'ils ont en cela,
ils redoublent pour ce sujet de prières excessives qu'il vaudrait mieux
convertir en choses qui leur seraient plus importantes, comme de nettoyer
véritablement leurs consciences et entendre effectivement les choses de leur salut,
laissant bien en arrière toutes leurs autres demandes qui ne concernent pas
cela; et de cette manière, obtenant ce qui leur est de la plus grande
importance, ils auront aussi tout le reste qui leur conviendra (sans le
demander) et beaucoup mieux et plus tôt que s'ils y avaient employé tous leur
efforts.
2. Car le Seigneur l'a ainsi promis
par l'évangéliste, en disant : Cherchez premièrement et principalement le
Royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses s'ajouteront (MT 6,33).
Parce que c'est la prétention et la demande qui est le plus selon son goût, et
il n'est point de meilleur moyen pour obtenir les désirs de notre coeur que de
mettre la force de notre prière en la chose qui est le plus du goût de Dieu ;
parce qu'alors il ne nous donnera pas seulement ce que nous lui demandons, qui
est le salut, mais aussi ce qu'il voit nous être convenable et bon, encore que
nous ne l'en priions pas, comme David nous le donne bien à entendre dans un
psaume, en disant : Le Seigneur est près de ceux qui l'invoquent en vérité
(144,18) qui lui demandent les choses plus réelles, les plus sublimes, comme
sont celles de leur salut; car il ajoute aussitôt concernant ceux-ci : Il fera
la volonté de ceux qui le craignent, et il exaucera leurs prières et les sauvera,
car Dieu garde tous ceux qui l'aiment (19,20). Et ainsi cette proximité dont
parle David n'est autre chose que de les satisfaire et leur accorder ce qu'ils
n'oseraient même pas penser à demander. Car nous lisons dans l'Écriture que
parce que Salomon avait réussi à demander une chose qui plut à Dieu, qui était
la sagesse pour gouverner avec justice son peuple, Dieu lui répondit en disant:
parce que la sagesse t'a plu de préférence à toute autre chose et que tu ne
m'as demandé ni la victoire avec la mort de tes ennemis, ni les richesses, ni
la longue vie, je t'accorde non seulement la sagesse que tu demandes pour régir
justement mon peuple, mais je te donnerai même ce que tu ne m'as pas demandé,
les richesses, la fortune et la gloire, de manière que ni avant toi ni après
toi il n'y ait roi semblable à toi (2CH 1,11-12). Et Il le fit ainsi, pacifiant
aussi tous ses ennemis, de telle sorte que tous ceux qui l'entouraient lui
payaient tribut, sans le troubler. Nous lisons la même chose en la Genèse, où
Dieu promettant à Abraham de multiplier la génération de son fils légitime
comme les étoiles du ciel, selon ce qu'il lui avait demandé, il lui dit: je
multiplierai aussi la postérité du fils de l'esclave, parce que c'est ton fils
(21,13).
3. C'est donc ainsi qu'il faut
dresser à Dieu les forces et la joie de la volonté dans les demandes, sans se
soucier de s'appuyer sur des inventions de cérémonies qui ne sont d'usage ni
approuvées de l'Église catholique, en laissant dire la messe au prêtre à son
habitude et selon l'usage de l'Église en son pays, et qu'ils n'innovent rien,
comme s'ils étaient plus qualifiés que l'Esprit Saint et son Église ; que si
Dieu ne les exauce point, en priant avec cette simplicité, qu'ils croient
qu'ils ne seront pas plus exaucés avec leurs inventions. Car Dieu est de telle
sorte que si on le prend bien et à sa manière, on fera de lui tout ce qu'on
veut ; si on est intéressé, il n'y a pas à lui parler.
4. Quant aux autres cérémonies
touchant les prières et dévotions, qu'ils n'appliquent point la volonté à
d'autres cérémonies et manières de prières que celles que Christ nous a
enseignées (LC 11,1-4) ; car il est clair que quand ses disciples le prièrent
de leur enseigner à prier, il leur apprit tout ce qui est requis pour que le
Père éternel nous entende - comme Celui qui savait bien sa condition -, et il
ne leur enseigna que les sept demandes du Pater noster, qui comprennent toutes
nos nécessités spirituelles et temporelles, et il ne leur dit pas d'autres nombreuses
manières de paroles ni cérémonies. Au contraire, il leur dit ailleurs qu'en
priant, ils usent de peu de paroles, parce que notre Père céleste sait bien ce
qui nous convient (MT 6,1-8). Il recommanda seulement en renchérissant
beaucoup, de persévérer dans la prière, à savoir: celle du Pater noster (MT
6,9-13), disant ailleurs qu'il convient de toujours prier et de ne jamais
cesser (LC 18,1), mais il ne nous a point enseigné un grand nombre de demandes,
mais de répéter souvent celles-là avec ferveur et soin, attendu que, comme je
dis, elles comprennent tout ce qui est de la volonté de Dieu et tout ce qui
nous est convenable. C'est pourquoi quand Sa Majesté eut recours par trois fois
au Père éternel, il ne redit toutes les trois fois que les mêmes paroles du
Pater noster, comme rapportent les évangélistes, en disant: Père, s'il ne peut
être autrement que je boive ce calice, que votre volonté soit faite (MT 26,39
MC 14,36 LC 22,42). Et quant aux cérémonies qu'Il nous a montrées pour prier,
il n'y en a qu'une de ces deux: soit de prier en cachette dans notre chambre,
où sans bruit et sans rendre compte à personne nous pouvons nous en acquitter
avec un coeur plus entier et plus pur, selon qu'il le conseille en disant:
Quand vous prierez, entrez en votre chambre, et, la porte fermée, priez (MT
6,6) ; ou sinon, aux déserts solitaires, comme il le faisait, au temps le
meilleur et le plus calme de la nuit (LC 6-12). Et ainsi il ne faut point
désigner de temps ni de jours précis, ni fixer plutôt ceux-ci que ceux-là pour
nos dévotions, il n'y a pas lieu non plus d'user d'autres moyens, ni de
formules ingénieuses, ni de prières, outre celles dont use l'Église et de la
manière dont elle s'en sert, car elles se réduisent toutes à celles que nous
avons dites du Pater noster.
5. Je ne condamne pas, pour autant,
au contraire j'approuve les jours que certaines personnes proposent de faire
leurs dévotions, comme des neuvaines, ou comme jeûner et autres semblables,
mais je blâme le style qu'elles ont en leurs manières étriquées et dans les
cérémonies avec lesquelles elles les font. Comme Judith reprit ceux de Béthulie
de ce qu'ils avaient limité le temps auquel ils espéraient miséricorde de Dieu,
en disant : C'est vous qui fixez un temps à Dieu pour sa miséricorde ? Ce n'est
pas là -dit-elle - pour inciter Dieu à clémence, mais plutôt pour exciter sa
colère (8,11-12).
Chapitre 45
OÙ IL EST TRAITÉ DU SECOND GENRE
DES BIENS DISTINCTS DANS LESQUELS LA VOLONTÉ PEUT VAINEMENT SE RÉJOUIR
1. La seconde manière de biens distincts
savoureux dans lesquels la volonté peut vainement se réjouir sont ceux que nous
avons appelés provocatifs, qui provoquent ou persuadent à servir Dieu. Ce sont
les prédicateurs dont nous pourrions parler en deux manières, à savoir: quant à
ce qui touche les prédicateurs mêmes, et quant à ce qui concerne les auditeurs,
car la seule chose à enseigner, c'est comment les uns et les autres doivent en
cet exercice diriger à Dieu la joie de leur volonté.
2. Quant au premier, le
prédicateur, afin de profiter au peuple et de ne pas s'embarrasser d'une vaine
joie et présomption, il doit se représenter que cet exercice est plus spirituel
que vocal ; car encore qu'il faille jeter les paroles au dehors, néanmoins il
ne tient sa force et son efficacité que de l'esprit intérieur; de façon que,
quelque haute doctrine qu'il prêche, avec un art de rhétorique et un style si
relevé que ce soit, ordinairement il ne fera son profit qu'autant qu'il aura
d'esprit; car bien qu'il soit vrai que la parole de Dieu de soi est efficace,
selon ce que dit David: Il donnera à sa voix, la voix de vertu (PS 61,34),
néanmoins, le feu qui a aussi la vertu de brûler, ne brûle pas lorsqu'il n'y a
point de disposition dans le sujet.
3. Or, afin que la doctrine
communique sa force, elle doit avoir deux dispositions : l'une du prédicateur
et l'autre de celui qui écoute. Et ordinairement le profit est selon la
disposition de celui qui enseigne, c'est pourquoi on dit que tel est le maître,
tel habituellement est le disciple. Car dans les Actes des Apôtres, quand ces
sept enfants de ce prince des prêtres des Juifs se mettaient à conjurer les
démons de la même manière que saint Paul, le démon s'irrita contre eux en
disant: Je connais Jésus, je sais qui est Paul; mais vous, qui êtes-vous ? (19,15).
Et se ruant sur eux, il les mit tout nus et les blessa. La seule cause de cela
fut qu'ils n'avaient pas la disposition convenable, et non que Christ ne voulut
pas qu'on chassât les démons en son nom ; car une fois les apôtres
rencontrèrent quelqu'un qui n'était pas des disciples, qui chassait un démon au
nom de Christ Notre Seigneur, ils l'en empêchèrent, et le Seigneur les reprit,
disant: Ne l'empêchez pas, car celui qui aura fait quelque vertu en mon nom, ne
pourra pas aussitôt dire du mal de moi (MC 9,39). Mais il se fâche contre ceux
qui, enseignant la loi de Dieu, ne la gardent pas eux-mêmes, et prêchant le bon
esprit ne l'ont pas. C'est pourquoi il dit par saint Paul : Tu enseignes les
autres et ne t'instruis pas toi-même. Tu prêches contre le larcin et tu dérobes
(RM 2,21) ; et par David, l'Esprit Saint dit: Au pécheur Dieu dit: Pourquoi
racontes-tu mes justices ? Et prends-tu ma loi en ta bouche, pendant que tu as
en horreur la discipline et jettes mes paroles par dessus les épaules ? (PS
49,1611) ; en quoi il est donné à entendre qu'il ne leur donnera pas l'esprit
pour qu'ils portent du fruit.
4. Et nous voyons communément -
autant qu'on peut juger ici-bas - que plus le prédicateur est de vie
exemplaire, meilleur est le fruit qu'il fait, quoique son style soit vulgaire,
son discours simple et sa doctrine commune, parce que la ferveur se tire de
l'esprit vif; mais l'autre ne fructifiera guère avec tout son beau parler et sa
science, car quoiqu'il soit vrai que le bon style et les actions oratoires, et
la sublime doctrine, et le beau langage, émeuvent et font plus d'effet
accompagnés du bon esprit; néanmoins sans lui, quoique le sermon donne saveur
et goût au sens et à l'entendement, il rend peu ou point de suc à la volonté,
en effet, elle demeure d'ordinaire aussi lâche et faible à opérer qu'elle était
avant, encore qu'on ait dit des merveilles merveilleusement dites, car elles ne
servent qu'à chatouiller l'oreille, comme une musique harmonieuse ou une
sonnerie de cloches ; mais l'esprit, comme je dis, pas plus qu'avant ne sort de
ses gonds, la voix n'ayant pas la force de ressusciter le mort de son sépulcre.
5. Peu importe d'ouïr une musique
meilleure qu'une autre, si l'une ne m'excite pas davantage à opérer que
l'autre? Encore qu'on ait prêché des merveilles, cela s'oublie bientôt, vu que
le feu n'a pas pris dans la volonté. Parce que, outre que de soi il ne fait pas
grand fruit, l'attachement qu'a le sens au goût d'une telle doctrine, empêche
qu'on ne passe à l'esprit, s'arrêtant seulement en l'estime de la façon et des
accidents de la prédication, louant le prédicateur de ceci ou de cela, et le
suivant plus pour cela que pour l'amendement qu'on en tire. Cette doctrine,
saint Paul la donne bien à entendre aux Corinthiens (1. 2, 1-4), en disant: Moi,
frères, quand je vins vers vous, je ne prêchai pas Christ avec une haute
doctrine ou sagesse, et les paroles et ma prédication n'étaient point en
rhétorique de sagesse humaine, mais en manifestation de l'Esprit et de la
vérité; cependant ce n'est pas l'intention de l'Apôtre ni la mienne de
condamner ici le bon style, la rhétorique et le bon langage, car au contraire
cela importe beaucoup au prédicateur, aussi bien qu'en toutes autres affaires;
vu que le beau langage et le bon style relèvent et redressent même les choses
basses et gâtées, comme la mauvaise phrase gâte et perd les bonnes109.
109Ainsi s'achève curieusement La Montée du Mont Carmel. Jean de la Croix y a montré les efforts que l'âme doit faire (c'est La Nuit Active) pour purifier d'abord le sens (L. 1), ensuite l'esprit (L. 2 pour l'entendement; L.3 pour la mémoire et la volonté). En ce qui concerne la volonté, Jean de la Croix annonce sa purification selon les quatre passions : joie, espoir, douleur, crainte. Or nous n'avons que la purification de lajoie. Et même si sa purification a été étudiée pour les biens temporels, naturels, sensibles, moraux et surnaturels, pour les biens spirituels, distribués en motifs, provocatifs, directifs et perfectifs, seuls les motifs sont traités en dix §; les provocatifs sont ébauchés en un seul, d'ailleurs très important, mais le texte s'interrompt brusquement, peut-être au milieu d'une phrase. Il est vrai que si la joie est purifiée, les trois autres passions aussi : (1M 13,5 1M 3,16 1M 5) ; (CSB 20-21 ; 9-15). ( - £[NUIT ACTIVE DE L'ESPRIT])
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