Bernard, Sermons divers - VINGTIÈME SERMON. Sur ces paroles de Notre-Seigneur: «Quiconque s'élève sera abaissé, et quiconque s'abaisse sera élevé.»

VINGTIÈME SERMON. Sur ces paroles de Notre-Seigneur: «Quiconque s'élève sera abaissé, et quiconque s'abaisse sera élevé.»

(Lc 14,11)


1. Si nous considérons les choses avec attention, nous remarquerons qu'il y a quatre degrés pour les hommes, c'est, d'abord la souveraine félicité du ciel après laquelle nous, soupirons; puis la demi-félicité du paradis terrestre dont: nous sommes déchus; en troisième lieu la demi-misère de ce monde qui. cause nos gémissements, et enfin le comble de la misère de l'enfer que nous redoutons avec raison. Pour résumer ma pensée, je dirai que ces quatre degrés sont la vie, l'ombre de la vie, l'ombre de la mort et la mort. Voilà pourquoi, ne nous trouvant ni au premier, ni au dernier degré, nous craignons de descendre et , nous désirons monter d'autant plus inquiets que nous nous voyons beaucoup plus près du dernier degré que du premier. Or, voilà qu'on nous dit; «Quiconque s'élève sera abaissé (Lc 18,14).» Que signifie cette espèce de chassé croisé entre l'abaissement et l'élévation? N'est-ce donc point assez, Seigneur, de nous avoir abaissés dans la ,vérité pour que vous demandiez encore que l'homme s'abaisse lui-même? Mais d'ailleurs encore faut-il qu'il y ait possibilité de s'abaisser; mais quand on est tombé aussi bas qu'il est, on n'a plus le courage de tenter de remonter, et lorsqu'on est abaissé à ce point, c'est-en vain qu'on peut espérer se relever, jamais; car vous nous avez abaissés, Seigneur, dans le lieu le l'affliction, et la mort nous a recouverts de son ombre. Notre vie est même bien près de l'enfer, comment pourrions .nous descendre davantage? Quel bien pouvons-nous espérer si nous descendons dans la corruption.? car il n'y a plus bas que nous que l'irréparable corruption. Après l'ombre de la mort, sort, il ne reste plus que la mort même; et après le séjour de l'affliction, je ne vois plus que celui de la mort.

2. Le Seigneur a dit: «Quiconque s'abaisse sera élevé.» S'il avait dit: quiconque aura été abaissé sera élevé, je m'en serais réjoui, car il:n'est que trop certain que je suis abaissé et beaucoup même. Mais comme il dit: «Quiconque s'abaisse sera élevé,» je me trouve on ne peut plus embarrasse, non pas que j'ignore ce que je préfère, mais parce que je ne sais pas, ce que je dois faire. Je désire m'élever, c'est même une nécessité pour moi de le faire, car je ne saurais trouver ici bas la cité permanente et il ne serait pas bon pour moi de demeurer là où je suis, quand même cela me serait permis. D'un autre côté, descendre encore, c'est la mort. Je suis déjà arrivé au plus bas possible; je n'ai plus au dessous de moi que le dernier degré, je veux dire l'enfer, si je m'abaisse davantage je ne puis plus espérer remonter jamais, et pourtant si je ne m'abaisse point, il faut renoncer atout espoir de m'élever, car «celui qui s'abaisse sera élevé,» et celui-là seul le sera. Si je le fais, je suis mort, si je ne le fais pas; je renonce à m'élever, et n'en suis pas moins mort. Mais si nous voyons là une difficulté, considérons ce qui précède.

3. Il est dit: «Quiconque s'élève sera abaissé.» Or, comment celui que la Vérité même abaisse pourra-t-il s'élever? Je ne dis pas où, mais comment pourra-t-il s'élever, attendu que ce n'est pas la place qui lui manque pour cela, mais la force. Non, dis-je, ce qui manque à l'homme ce n'est pas la place pour s'élever, mais ce qui lui fait complètement défaut, c'est le pouvoir de le faire. Sa volonté est grande, mais sa volonté est nulle, en effet, que nous le voulions ou non, ce cri: «Vous m'avez abaissé dans votre vérité (),» est le cri d'Adam, le cri du genre humain tout entier. Or, quiconque est humilié dans la vérité l'est bien en vérité, et ne peut plus avoir qu'une fausse élévation. Mais une fausse élévation n'est point une élévation. Remercions le Seigneur de ce qu'il n'a pas dit: Quiconque s'élève sera élevé, en effet, quels efforts ne ferions-nous point pour nous élever en vain, si nous croyions qu'il en est ainsi, puisque la certitude même que nous ne saurions nous élever de cette manière ne nous ôte point l'envie de nous élever? Et peut-être est-ce à cause de cela que le Seigneur a dit: «Quiconque s'élève sera abaissé,» en parlant, non point du résultat, qui est nul, mais de l'intention qui est insensée.

4. Que de gens voyons-nous humiliés sans être humbles; frappés sans en ressentir de la douleur; l'objet des soins mêmes du Seigneur, mais qui ne trouvent point la santé dans ces soins? Ce sont tous ceux qui pensent trouver des délices sous les ronces (a), qui ne veulent point voir les péchés qu'ils commettent, le pas glissant où ils chancellent, les ténèbres qui les aveuglent, les filets au milieu desquels ils naissent, le séjour d'affliction où ils habitent, le corps de mort qu'ils traînent avec eux, le joug pesant qu'ils portent, la conscience plus pesante encore qu'ils cachent, et la très-lourde sentence qui les attend. Tel était celui à qui saint Jean, dans son Apocalypse, reçoit l'ordre d'écrire en ces termes: «Vous dites: Je suis riche, je suis comblé de biens, et je n'ai besoin de rien; et vous ne voyez pas que vous êtes malheureux, misérable, pauvre, aveugle et nu (Ap 3,17).» D'ailleurs, il ne faut,pas s'étonner que l'élévation des hommes soit si vaine et si mensongère puisqu'ils ne sont eux-mêmes que mensonge et que vanité. La vérité les humilie, la vanité les élève; ils aiment mieux les ténèbres que la lumière, ils embrassent la vanité qui les exalte, et recherchent le mensonge, tandis qu'ils repoussent la vérité qui les humilie, de tous leurs voeux, de toute l'énergie possible, par toute sorte de dissimulations et de frivoles efforts.

5. Avons-nous réussi à quelque chose? Oui, car il me semble que nous avons trouvé comment l'homme peut s'humilier. C'est, vous dirai-je, en s'attachant à la vérité qui l'humilie, et unissant ses efforts aux siens avec tous les sentiments de la plus vive piété, au lieu de

a On retrouve cette manière de parler dans l'imitation de Jésus-Christ, livre 3, chapitre XX vers la fin. On la reverra aussi plus loin, dans le sermon XXVIII.

fermer les yeux à la lumière. Aussi me mettrai-je désormais le plus en garde qu'il me sera possible, contre la dureté du coeur; je sentirai ma douleur et pleurerai sur elle, de peur que, si mes blessures étaient insensibles, elles ne fussent en même temps incurables. Je serai donc comme un homme qui voit sa pauvreté sous la verge indignée du Seigneur, pour que mon ante ne partage point le sort de ceux dont la Vérité a dit: «Je les ai frappés et ils n'ont pas même senti de douleur (),» et ailleurs: «J'ai pris soin de Babylone, mais elle n'a point recouvré la santé ().» Sans doute, c'est un moyen violent de guérir que l'abaissement; mais l'orgueil est un mal bien plus violent encore; plaise à Dieu qu'il soit si bien soigné qu'il finisse par céder aux soins dont il aura été l'objet. Je me mettrai donc d'accord avec mon ennemi,je prendrai parti pour mon juge, je me laisserai percer enfin par l'aiguillon du remède pour ne pas être percé deux fois. Voilà, je crois, le sens de ces paroles du Seigneur. «Quiconque s'élève sera abaissé et quiconque s'abaisse sera élevé.» C'est comme s'il avait dit: «Quiconque regimbera contre l'aiguillon en sera piqué deux fois; au contraire, on épargnera celui qui en souffrira volontiers les atteintes, et donnera lieu de se calmer, à la colère de Dieu.


VINGT-ET-UNIÈME SERMON (a). Sur ces paroles de la sagesse: «Le Seigneur a conduit le juste par des voies étroites, etc.»

(Sg 10,10)


1. Il y a le juste qui s'accuse lui-même le premier, dès qu'il ouvre la bouche (Pr 18,17), celui qui vit de la foi (Rm 1,17), et le juste enfin qui ne connaît point la crainte (Pr 28,1). Le premier est bon, il s'approche de la carrière, le second est meilleur, il court dans la carrière , et le troisième est très-bon , il approche déjà du terme de la carrière. Mais ici, commençons par le premier qui s'offre à nous, c'est celui que le Seigneur, non un autre, a conduit; car il n'y a que le Seigneur qui puisse retirer des voies de l'iniquité pour conduire et garder dans celles de la vérité, «dans les voies droites (Sg 10,10)» est-il dit. Les voies du Seigneur sont droites et belles, elles sont pleines et planes. Elles sont droites et sans erreur, parce qu'elles conduisent à la vie; elles sont belles et sang souillure, parce qu'elles enseignent la pureté; elles sont pleines d'une foule de voyageurs, parce que le monde entier se trouve pris maintenant dans les filets du Christ; elles sont planes et sans obstacle, parce qu'elles sont pleines de douceur. En effet, le joug du Seigneur est doux et son fardeau léger. «Il lui montre le royaume de Dieu (Mt 11,30).» Le royaume

a Certains auteurs attribuent ce sermon à Nicolas de Clairvaux qui l'aurait composé pour l'octave de la fête de saint André. Mais comme nous ne le trouvons point parmi les dix-neuf sermons que ce religieux a envoyés à Henri, comte de Troies, nous avons mieux aimé l'attribuer à saint Bernard.

de Dieu s'accorde, se promet, se montre et se possède. Il s'accorde dans la prédestination, il se promet dans la vocation, il se montre dans la justification et se possède dans la glorification. Voilà pourquoi le Seigneur s'écrie; «Venez les bénis de mon père, possédez le royaume de Dieu (Mt 25,34).» L'Apôtre dit, en effet: «Ceux qu'il a prédestinés, il les a aussi appelés, il les a justifiés, et ceux qu'il a justifiés il les a aussi glorifiés (Rm 8,30),». La prédestination est l'oeuvre de la grâce, la vocation, celle de la puissance, l'allégresse se retrouve dans la justification, et la gloire, dans la glorification.

2. «Et il lui a donné la science des saints.» Or la science des saints c'est d'être crucifiés dans le temps pour être heureux dans l'éternité. La science des méchants est l'opposée de celle des saints. Il y a aussi la science du monde, qui enseigne la vanité, et la science de la chair qui apprend la volupté. L'une est comme notre père, et l'autre comme notre aère. En effet, de Même qu'une mère ne souhaite à son fils que calme et que repris, et éloigné toute peine de lui, ainsi une chair bien engraissée, bien développée, regimbe et ne peut souffrir qu'on la touche même du bout du doigt. Et comme un père veut que son fils aille çà et là pour apprendre ce qui deviendra pour lui un libyen de devenir illustre, ainsi le monde vent-il que les hommes s'adonnent à une foule de travaux, pour se procurer un sujet d'orgueil, d'enflure et de vanité, qui concourent parfaitement ensemble. Il y a deux filles, comme deux rejetons de la volonté propre que je compare à des sangsues avides, ce sont la vanité et la volupté qui crient sans cessé: Apporte, apporte. Elles ne se rassasient jamais, jamais elles ne disent: c'est assez . Si on arrive un jour à les briser complètement en soi, ce n'est pas sans raison qu'on s'appropriera cette parole du Psalmiste: «Mon père et ma mère m'ont abandonné, mais le Seigneur m'a pris sous sa protection (Ps 26,16).»

3. «Il l'a honoré, dans ses travaux,» Et nous, est-ce que nous ne sommes point aussi honorés dans nos travaux, quand nous faisons concourir tout ce que nous faisons au lien de l'unité, en sorte qu'on ne trouve pas en nous deux poids et deux mesures , attendu que l'un et l'autre sont abominables aux yeux de Dieu. Est-ce que ce néant, cette absence de toute beauté, ces diminutifs de vêtement (a) que nous portons, ne sont point en honneur, et l'objet de la vénération des princes mêmes de ne monde? Malheur à nous, si nous nous réjouissons en autre chose qu'en Jésus-Christ et par Jésus-Christ! Malheur à nous si nous ne lui offrons le spectacle que d'une pauvreté sur laquelle on peut spéculer! Et il lui en a fait (de sa science), recueillir de grands fruits,» soit ici-bas dans la persévérance, qui fait que la justice ne l'abandonnera jamais jusqu'à la fin, soit là-haut dans la gloire, qui sera pour lui le sujet d'une éternelle allégresse. Mais dans l'un et dans l'autre cas, les fruits que le juste recueille, soit qu'il vienne ici-bas plein de jours, soit qu'il se lève là-haut dans la plénitude des jours, il est rempli des deux côtés, ici de grâce, là-haut de gloire, attendu que le Seigneur lui donnera la grâce et la gloire. Ainsi soit-il.

Saint Bernard veut parler ici d'un vêtement des plus humbles que portaient les Cisterciens, et qui n'en était que plus vénérable aux yeux mêmes des princes de la terre. Voir la préface placée en tête du tome second des oeuvres de Saint Bernard, de Mabillon. n. 45.


VINGT-DEUXIÈME SERMON. Les quatre dettes.


1. Mes frères, vous êtes dans la voie qui conduit à la vie, dans la voie droite et sans souillures qui mène à la sainte cité de Jérusalem, je veux parler de la Jérusalem qui est libre, qui est d'en haut, qui est notre mère enfin. La montée qui y mène est ardue sans doute, car elle est tracée dans le roc vif qui couronne la montagne où elle est. assise; mais il est, pour y aller, nue voie plus courte qui diminue, qui fait même disparaître entièrement ce que la fatigue de la route a de grand. Pour vous, vous marchez, ou plutôt vous courez dans cette voie, avec une heureuse facilité, et avec une facile félicité, parce que vous avez mis bas tout fardeau pesant, vous vous êtes ceint les reins et ne portez plus rien de lourd sur vos épaules. Il n'en est pas ainsi pour .tout le monde; non il n'en est pas ainsi pour ceux qui, par exemple, traînant derrière eux de vrais quadriges avec tout leur pesant attirail, veulent faire le tour de la montagne; la plupart du temps ils tombent de ses flancs ardus au fond des précipices, en sorte que c'est à peine s'ils peuvent trouver la fin de leur vie. Heureux donc êtes-vous, vous qui avez quitté tout ce que vous possédiez sans aucune exception, et qui vous êtes quittés vous-mêmes, vous préparez et aplanissez la voie sur la crête même de la montagne, à celui qui la gravit, vers le couchant, le Seigneur est son nom (Ps 67,4). Les autres, au contraire, même après avoir quitté l'Égypte, n'en soupirent pas moins du fond de l'âme après tout ce qui tient à l'Égypte, et ils n'ont pas pu trouver la route qui conduit à la cité où ils pourraient habiter (Ps 105,4). Accablés sous le pesant fardeau de leur volonté propre, ils tombent soit avec, soit sous le faix qu'ils portent, et ne peuvent, qu'à grand'peine, atteindre au but qu'ils se proposent.

2. Mais quoi, et de cela rendons-en grâce à celui par la grâce de qui il en est ainsi, votre vie n'est elle pas la reproduction de la vie des apôtres (a) mêmes? Ils ont tout quitté, et, réunis sous les yeux du Sauveur, et à son école, ils ont puisé avec joie des eaux pures à sa fontaine (Is 12,3), ils ont bu la fontaine de la vie à cette fontaine même. Heureux les yeux qui virent ces merveilles. Mais vous, mes frères, D'avez-vous pas fait quelque chose d'analogue, non pas en sa présence, mais en son absence, non pas à sa voix, mais à la voix de ses messagers? Revendiquez pour vous la prérogative d'avoir cru sur la parole

a Saint Bernard explique sa pensée plus loin dans le vingt-septième de ses Sermons divers, n. 3 et dans le trente-septième n. 7.

de ceux qui vous ont parlé de sa part, tandis que c'est au Sauveur lui-même qu'ils voyaient de leurs yeux et dont ils entendaient la voix, que les apôtres ont cru- C'est pourquoi, mes très-chers frères, demeurez fermes comme eux dans le Seigneur (Ph 4,1), et, de même qu'ils se sont maintenus dans la voie royale de sa justice, malgré les souffrances de la faim et de la soif, malgré le froid et la nudité, au milieu des fatigues et des jeûnes, dans les veilles et les autres observances, ainsi estimez-vous en quelque sorte semblables à eux, sinon par vos mérites, du moins par votre genre de vie, et dites au Seigneur votre Dieu quand vous vous présenterez au pied du trône de sa gloire: «nous nous sommes réjouis à proportion des jours où vous nous avez humiliés, et des années où nous avons éprouvé des maux (Ps 89,17).» Je vous dis en vérité que vous êtes dans la vérité, dans la voie droite, dans la voie sainte, dans la voie qui mène au saint des saints. Je mentirais, je le dis pour votre consolation, je mentirais, si je niais que des âmes de religieux profès, de novices et de convers se sont envolées des mains d'un pauvre pécheur, comme moi, vers les joies du ciel, aussi libres que libérées de la prison de notre mortalité. Si vous me demandez comment je le sais, sachez qu'il m'en a été montré et donné des signes très-certains.

3. Je n'ai donc rien à craindre pour vous, et, à votre place, des forces de Satan et de ses ministres; car je sais que toute sa puissance a été amincie et réduite à rien par les blessures du Rédempteur. En effet, c'est dans un esprit de force que ce plus fort a vaincu le fort armé et brisé ses portes d'airain et leurs gonds de fer. Ce que je crains pour vous, ce sont ses ruses et ses finesses dont il n'ignore pas l'efficacité contre la fragilité humaine; de quelque côté qu'elle se tourne, il la connaît, en effet, en partie, par l'expérience qu'il en a faite, depuis tant de milliers d'années. Voyez, en effet, ce ne sont ni les ours, ni les lions, ni les plus forts animaux de la création que cet homicide insatiable a envoyés à nos premiers parents, mais le serpent, un animal tortueux et rusé, qui, dans ses replis multipliés, recouvre tantôt sa tête de sa queue, et tantôt sa queue de sa tête. D'ailleurs le serpent n'était pas le plus fort, «mais le plus rusé de tous les animaux de la terre (Gn 3,1),» au dire de. l'Écriture. Aussi, est-ce par une question qu'il commence, pour sonder les dispositions de la femme; il savait qu'il avait plutôt besoin d'esprit que de force pour vaincre.. Pourquoi, dit-il, le Seigneur vous a-t-il défendu de manger du fruit de l'arbre du bien et du mal? De peur que peut-être nous ne mourrions, répondit-elle, en donnant pour douteux, «de peur due nous ne mourrions,» ce que le Seigneur avait présenté comme une chose très-certaine, en disant: «Le jour où vous en mangerez, vous mourrez de mort.» Nullement, dit le serpent, vous ne mourrez pas (Gn 3,2).» Dieu affirme, la femme doute, et Satan nie. Voilà pourquoi j'appréhende aussi que de même que le serpent séduisit Eve par ses artifices, vos esprits aussi ne se corrompent et ne dégénèrent de la pureté qui est en Jésus-Christ (2Co 11,3).

4. Pensez-vous qu'il s'en trouve parmi vous à qui Satan suggère aussi cette pensée à l'esprit: Pourquoi Dieu vous a-t-il ordonné de suivre cette règle? Et, selon la pente de votre esprit, si vous êtes tiède, il vous conseille le relâchement; si vous êtes fervent, il vous propose une vie plus sévère, il ne demande et n'attend qu'une chose, c'est, n'importe par quel moyen, de vous enlever de l'assemblée des justes, et de vous séparer de leur troupe. Il est bien certain que l'esprit qui vous suggère ces pensées est un esprit de mensonge, et un esprit puissant qui porte envie à votre place. Aussi, le Sage qui n'ignorait pas cela, a-t-il dit: «Si l'esprit de celui qui a la puissance s'élève contre vous, ne quittez point votre place ().» N'allez pas croire, en effet, que l'esprit de vérité qui vous a conduits ici, veuille vous en éloigner; car on ne saurait trouver sur ses lèvres le oui et le non, on n'y trouve que le oui, selon le témoignage d'une irréprochable autorité. «Personne, dit l'Apôtre, parlant par l'esprit de Dieu, ne dit anathème à Jésus (1Co 12,3).» Jésus signifie sauveur ou salut; anathème veut dire séparation. Celui donc qui va murmurer à votre oreille des conseils de vous séparer du salut, ne saurait être l'esprit de Dieu, ni lin esprit envoyé de sa part. L'esprit de Dieu ne vient pas dissiper, mais réunir, il ne cesse de rappeler dans leur patrie les enfants d'Israël qui sont dispersés.

5. Mais si c'est une vie plus austère que recherche ce religieux, que direz-vous? Je vous répondrai que celle que nous avons embrassée, est très-forte et répond, en tout point, autant que possible, si on ne ferme pas les yeux à la lumière, pour ne pas le voir, à la première école du Sauveur. Mais au contraire, osez-vous bien descendre, en pensée , à un état de vie moins austère? O si vous pouviez savoir, mes frères, de combien de choses, et à combien de créanciers vous êtes redevables? vous verriez que ce que vous faites n'est rien, et qu'on ne saurait le mettre en ligne de compte, en présence de vos dettes. Voulez-vous savoir (a) ce que vous devez, et à qui vous le devez? Et d'abord, vous devez votre vie tout entière à Jésus-Christ, attendu qu'il a lui même donné la sienne pour vous, et qu'il a souffert d'amers tourments pour que vous n'en souffriez point d'éternels. Que pourrez-vous trouver de dur et de pénible, quand vous vous rappellerez, qu'étant en la forme de Dieu, aux jours de son éternité, engendré avant Lucifer, dans la splendeur des saints, splendeur lui-même, et figure de la substance de Dieu, il est venu dans votre prison; il s'est plongé jusqu'au cou, comme on dit, dans votre limon? Qu'est-ce qui ne vous semblera point doux, quand vous vous représenterez à la fois toutes les amertumes de Votre Seigneur, et quand vous vous rappellerez d'abord les nécessités (b)

a Ce passage se trouve reproduit deus le livre IX des Fleurs de saint Bernard, chapitre XI.

b Saint Bernard s'est exprimé dans les mêmes termes dans. son sermon du mercredi saint n. 2, et dans le quarante troisième sermon sur le Cantique des cantiques, n. 3. C'est ainsi qu'il répète quelquefois, certaines de ses pensées, comme nous avons vu plus haut qu'il l'a fait en particulier dans son sermon sur saint Matthieu, n.5.

des jours de son enfance, ensuite les travaux de sa prédiction, les fatigues de ses courses, les tentations qui suivirent ses jeûnes, ses veilles dans les prières, ses larmes de compassion, et les embûches qui lui étaient dressés dans ses entretiens avec les hommes, puis ses périls de la part des faux frères, les sarcasmes , les crachats, les soufflets, les fouets , les dérisions , les moqueries, les reproches, les clous, et le reste qu'il fit ou souffrit sur la terre, pendant trente-trois ans, pour notre salut? Quelle pitié, et combien peu nous l'avions méritée, quel amour, et combien gratuit, comment prouvé! quel honneur , et combien inopiné! quelle douceur étonnante, quelle mansuétude invincible! Le roi de gloire, mis en croix pour un si méprisable esclave, pour un misérable ver de terre! Qui a jamais entendu parler de pareilles choses, ou qui a jamais vu rien de semblable? Car c'est à peine si quelqu'un voudrait mourir pour un juste (Rm 5,7), et lui meurt pour des hommes injustes , pour ses ennemis: par choix, il s'exile du ciel, afin de nous ramener au ciel, comme un ami, plein de douceur, un conseiller plein de prudence, un soutien plein de force.

6. Que rendrai-je donc au Seigneur, pour tout ce qu'il m'a donné? Si je réunissais en moi toutes les vies des enfants d'Adam, tous les jours du siècle, et tous les travaux des hommes, tant de ceux qui ont été ou qui sont encore, que de ceux qui seront, ce ne serait rien, en comparaison de ce corps qui attirait les regards et. l'admiration des Vertus d'en haut par sa conception du Saint-Esprit, sa naissance de la vierge Marie, l'innocence de la vie, la prédication de sa doctrine, l'éclat de ses miracles et. la révélation des mystères. Ne voyez-vous pas que sa vie est élevée au dessus de la nôtre, autant que les cieux le sont au dessus de la terre? et cependant il l'a donnée pour la nôtre. De même qu'il n'y a pas de comparaison possible entre le néant et ce qui est, ainsi n'y a-t-il aucune proportion à établir entre notre vie et la sienne, puisqu'il ne s'en peut voir de plus estimable que la sienne, ni de plus misérable que la nôtre. Ne pensez pas que c'est ici une exagération oratoire, car, en ces matières, la langue manque d'expressions, et 1'oeil de puissance, pour contempler le mystère d'une telle grâce. Quand je lui donnerais tout ce que j'ai, tout ce que je peux, tout cela n'est-il pas, en comparaison, comme une étoile par rapport au soleil, comme une goutte d'eau en regard d'un fleuve , comme une pierre auprès d'une tour, comme un grain de poussière auprès d'une montagne, comme un grain de blé, en face d'un monceau de grains semblables? Je n'ai que deux petites, que dis-je, que deux très-petites choses à moi, mon corps et mon âme; disons mieux, je n'ai qu'une seule toute petite chose, ma propre volonté, et je ne la sacrifierais pas à la volonté de celui qui, si grand lui-même, a comblé de si grands bienfaits un être aussi petit que moi, et qui m'a acheté tout entier, en se donnant tout entier lui-même? Autrement, si je la retiens pour moi, de quel front, de quels yeux, de quel esprit, avec quelle conscience irai-je me réfugier dans les entrailles de la miséricorde de notre Dieu , oserai-je percer ce très-fortrempart qui protège Israël, et faire couler, pour mon rachat, non point quelques gouttes, mais des flots de sang des cinq parties de son corps? O génération perverse, ô enfants infidèles! Que ferez-vous le jour où le malheur fondra de loin sur vous? A quel refuge aurez-vous recours?

7. Mais ne suis-je débiteur qu'envers celui-là seul à l'égard de qui je puis à peine m'acquitter quelque peu? Mes péchés passés réclament tout le reste du temps que j'ai encore à vivre, pour faire de dignes fruits de pénitence, et pour repasser toutes mes années dans l'amertume de mon âme. Or, quel homme est capable de cela? Mes péchés sont plus nombreux que les sables de la mer, ils se sont multipliés, et je ne suis pas digne de voir la hauteur des cieux, à cause de la multitude de mon iniquité, tant j'ai ému votre colère, Seigneur; tant j'ai fait de niai sous vos yeux. «Je me trouve entouré de maux innombrables, mes iniquités m'ont enveloppé, et il m'a été impossible d'en compter le nombre (Ps 39,16).» Comment, en effet, pourrais-je nombrer ce qui est innombrable? et comment pourrais-je satisfaire pour elles, si je suis contraint de rendre jusqu'à la dernière obole ce que je dois? D'ailleurs, où est l'homme qui connaît toutes ses fautes (Ps 18,13)? La trompette (a) céleste; saint Ambroise; nous dit: «J'ai plus facilement trouvé des gens qui ont conservé leur innocence, que des hommes qui aient fait, de leur faute, une pénitence convenable ( S. Amb. l. 2, de punit. C, X).» Si fortement que je me repente, si rudement que je me mortifie; et si vivement que je m'afflige, «ce n'est toujours que pour la gloire de votre nom que vous pardonnerez mon péché, Seigneur, selon le mot du juste, parce que ce nom est grand (Ps 24,11).» Ainsi, soit que vous viviez, soit que vous soyez sage, quoi que vous ayez, quoi que vous puissiez en le consacrant à cette oeuvre de pénitence, faut-il en tenir quelque compte? Il n'y a qu'un instant vous donniez votre vie tout entière à Jésus-Christ en reconnaissance de ce qu'il vous a donné la sienne, et voilà que maintenant le souvenir de toutes vos iniquités passées la réclame encore toute entière. Avez-vous la pensée de vous faire, comme on dit, deux gendres quand vous n'avez qu'une fille?

8. Mais que sera-ce si je vous montre un troisième créancier qui réclamera votre vie tout entière pour lui seul, avec non moins de titre que d'exigence? Je pense que vous avez le désir de posséder un jour cette cité dont il a été parlé en ces termes: «On a dit de vous des choses glorieuses, ô cité de bien (Ps 86,2);» cette gloire que l'oeil n'a point vue, que l'oreille n'a point entendue, et que le coeur de l'homme n'a jamais conçue (1Co 2,9), le royaume des cieux, en un mot; la vie éternelle et dans de perpétuelles éternités. Je crois que vous voulez, être égal aux anges, dans les places de la céleste Sion, et voir, quelque chose qu'il faille entendre par là, le Christ remettre le royaume à son

a C'est ainsi que dans sa lettre cinquante-sixième, saint Bernard appelle aussi la bouche de saint Norbert, une trompette céleste.

Père, et Dieu être tout en tous; vous voulez enfin être semblable à Dieu et le voir tel qu'il est. Je ne doute pas non plus que vous n'ayez le désir de contempler la décroissance des ombres et le lever du jour, alors que brillera le jour solennel qui doit dissiper tous les nuages. Alors, le jour n'aura plus de déclin, ce sera un éternel midi. Alors, dis-je, on sera en pleine lumière, en pleine chaleur, le soleil demeurera immobile à sa place, les ténèbres seront exterminées, les marécages seront desséchés, et tous les miasmes qui s'en élèvent, dissipés. Est-ce que pour acquérir cela c'est trop de vous donner tout entier, avec tout ce que vous pourrez réunir à votre personne, de quelque côté que vous le tiriez? Et même quand vous aurez tout réuni, n'allez pas croire que les souffrances de la vie présente, ou du corps, aient quelque proportion avec la gloire qui sera un jour manifestée en nous (Rm 8,48). Seriez-vous donc si impudent, ou si imprudent, que vous osassiez compter, pour acquérir tout cela , sur le petit bien qui vous appartient, et que, soit la vie du Christ, soit la pénitence de vos péchés, réclament à l'envie pour elles-mêmes?

9. Mais que direz-vous si je vous amène un quatrième créancier, qui, à raison même de son privilège, a le droit de vous réclamer avant les trois premiers? Voici que celui qui a fait le ciel et la terre se tient là à la porte; il est votre Créateur, et vous sa créature; vous êtes le serviteur, et lui, le Seigneur; il est le potier et vous le vase sorti de ses mains; par conséquent, vous lui devez tout ce que vous êtes, puisque c'est de lui que vous tenez tout, c'est lui surtout qui est le Seigneur, qui vous a fait, et qui vous a comblé de bienfaits, qui a établi pour vous le cours des astres, la tempériede l'air, la fécondité de la terre, et l'abondance de ses fruits. C'est donc lui que vous devez, en effet, servir de toute l'ardeur de vos entrailles, et de toutes vos forces, si vous ne voulez point qu'il jette sur vous un regard d'indignation et de mépris, et qu'il vous écrase à jamais pour les siècles des siècles. Je ne puis croire que vous soyez assez insensé pour oser, je ne dis pas compter pour quelque chose, mais seulement nommer le peu qui est à vous. Dites-moi auquel de ces quatre créanciers vous avez l'intention de payer votre dette; chacun d'eux est si pressant (a) qu'il pourrait vous étouffer. Ah! Seigneur, je souffre des maux d'une violence extrême, répondez-moi (Is 38,14)! Seigneur, je remets mon faible avoir entre vos mains, payez tous mes créanciers, délivrez-moi de toutes leurs poursuites, car vous êtes un Dieu non point un homme, et ce qui est impossible à l'homme ne saurait l'être pour vous. Quant à moi, j'ai fait tout ce qu'il était en mon pouvoir de faire, Seigneur, excusez-moi, car vos yeux ont vu toute mon insuffisance. Où donc est l'homme qui murmurerait encore entre ses dents, et dirait: Nous avons trop travaillé, trop jeûné, trop veillé, quand il est hors d'état de donner un pour mille, que dis-je, hors d'état d'acquitter la plus minime partie de ce

a Plusieurs éditions donnent ici une leçon un peu différente et font dire à saint Bernard: . chacun d'eux, tant celui du dedans que du dehors est un créancier pressant..

qu'il doit? Voilà peut-être bien, mes frères, votre vraie quadragésime, la quadragésime non point extérieure, mais intérieure, qui ne renferme pas seulement l'écorce extérieure du grain de blé, mais qui en contient la riche substance. Si vous devez à chacun de ces quatre créanciers par soi et pour soi, toute la perfection du décalogue, il est évident que multipliés par dix, ils font la quadragésime que vous devez observer tous les jours de votre vie. Que celui qui vous a réunis en ce lieu, conserve votre vie dans son oeuvre sainte, afin que lorsqu'il apparaîtra, lui qui est votre vie, vous apparaissiez, vous aussi, avec lui dans la gloire.




VINGT-TROISIÈME SERMON. Du discernement des esprits.


1. Paul, le docteur des gentils, prenant occasion de la nature spirituelle, selon laquelle nous vivons, pour nous exciter à vivre d'une manière spirituelle, dit à ses disciples: «Si nous vivons par l'Esprit de Dieu, conduisons-nous aussi d'après ce même Esprit (Ga 5,25).» C'est comme s'il avait dit: Si la chair ne sert de rien, et si c'est l'Esprit qui vivifie (Jn 6,65), il faut séparer ce qui est précieux de ce qui est vil et méprisable, et préférer ce qu'il y a de meilleur, c'est-à-dire marcher selon l'esprit, non pas selon la chair. En effet, la chair doit se tourner du côté de l'esprit, non point pour être servie par lui, mais pour le servir elle-même , en sorte que l'esprit puisse lui dire, comme à son serviteur: Viens ici, et qu'elle y vienne; fais cela, et qu'elle le fasse. Voilà comment notre épouse deviendra telle qu'une vigne fertile, et se sauvera par les enfants qu'elle mettra au monde, je veux dire par les bonnes oeuvres, si toutefois elle se tient elle-même à côté de notre maison, c'est-à-dire dans quelque endroit humble et caché. Quant à l'âme, qu'elle habite au beau milieu de la maison, comme la maîtresse, comme le père de famille, comme le juge, et il en sera alors comme le disait le Prophète, quand il s'écriait: «Mon âme est constamment dans mes mains (Ps 118,109).» Maudit soit, au contraire, l'esprit qui diminue lui-même sa propre importance. Malheur à l'homme qui nourrit une femme stérile et ne prend pas soin de la veuve. Après tout, le même Apôtre nous atteste que si nous vivons selon la chair nous mourrons (Rm 8,13), attendu que ceux qui marchent selon la chair ne sauraient plaire à Dieu, et que ceux qui sèment dans la chair ne peuvent moissonner de la chair que la corruption. Mais, au contraire, si nous mortifions par l'esprit les actions de la chair, nous vivrons, car ceux qui sont conduits par l'esprit de Dieu sont les vrais enfants de Dieu, et ceux qui sèment dans l'esprit, moissonneront de l'esprit la vie éternelle.

2. C'est donc prudemment, non point follement fait à nous, mes frères, d'avoir choisi la vie spirituelle, de châtier notre corps, de le réduire en esclavage, et d'adorer Dieu en esprit et en vérité, parce qu'il est esprit. Mais comme il y a divers (a) genres d'esprits, il est nécessaire que nous sachions les discerner, d'autant plus que nous avons appris de l'Apôtre qu'il ne faut pas nous confier à toute espèce d'esprits (1Jn 4,1). Il peut paraître aux personnes peu instruites et qui ont les sens peu exercés, que toute pensée n'est le langage que de l'esprit humain, non point d'un autre esprit. Or, il n'en est certainement pas ainsi, c'est une vérité indubitable de foi que les Saintes Écritures appuient de leur témoignage. En effet, le Prophète dit: «J'écouterai,» non pas ce que je dirai, mais «ce que le Seigneur Dieu dira en moi (Ps 84,8).» Un autre Prophète a dit de même: «L'ange qui parlait en moi, etc. (Za 1,9),» et, dans un Psaume, nous lisons qu'il vient des pensées à l'esprit, suggérées par de mauvais anges (Ps 77,49). Voilà pourquoi l'Apôtre appréhende que, de même que le serpent déçut Ève, par sa ruse, ainsi ne soient déçus les coeurs des disciples à qui il s'adresse, par celui dont ce même Paul ne connaît que trop bien les fourberies. Aussi dit-il: «Nous n'avons point à combattre contre la chair et le sang, mais contre les principautés et les puissances; contre les princes de ce monde, c'est-à-dire de ce siècle ténébreux (Ep 6,12)» Or, que l'esprit de la chair ne soit pas un bon esprit, c'est ce que le même Apôtre il nous dit assez clairement quand il nous parle de ceux qui sont enflés par l'esprit de leur chair. De même il nous apprend aussi qu'il y a un esprit de ce monde quand il se glorifie dans le Seigneur, non moins pour ses disciples que pour lui-même de ce qu'ils n'ont pas reçu cet esprit-là, mais l'esprit de Dieu «qui nous apprend, dit-il, les dons que Dieu nous a faits (1Co 2,12).»

a Ce passage est rapporté dans les Fleurs de saint Bernard, livre X, chapitre XV, où ce sermon est intitulé: Des sept Esprits.


3. Le malin esprit, le prince des ténèbres adopte deux satellites, en sorte que cet esprit du mal règne en même temps sur l'esprit de la chair, et sur l'esprit de ce monde. Quel que soit donc celui de ces trois esprits qui parle au nôtre, gardons-nous bien de le croire, car ils sont tous les trois altérés du sang; non pas de vos corps, mais de vos âmes, ce qui est bien autrement grave. Mais comme leur nature à tous, est spirituelle, c'est à leur langage que nous les reconnaîtrons; leurs suggestions nous diront assez quel esprit nous parle. En effet, toujours l'esprit de la chair nous pousse à la mollesse; celui du monde, à la vanité; et celui de la malice, aux choses amères. Toutes les fois donc que des pensées charnelles viennent à contre temps, comme c'est l'ordinaire, frapper à la porte de notre esprit, par exemple, quand au milieu des pensées qui se rapportent au boire et au manger, au sommeil et à mille autre soins qui regardent la chair, nous nous laissons aller d'une manière tout humaine à l'ardeur de nos désirs, tenons pour certain que c'est l'esprit de la chair qui nous parle, et repoussons-le comme un ennemi, en lui disant: «Arrière, Satan, car tu n'as pas le goût des choses de Dieu (Mc 8,33) ,» bien loin de là, ta sagesse même est ennemie de Dieu. Mais s'il s'élève dans votre coeur, non point des désirs charnels, mais de vaines pensées d'ambition, de jactance, d'arrogance et autres semblables, c'est l'esprit du monde qui vous parle, c'est un ennemi bien plus pernicieux que le premier, il faut le repousser avec beaucoup plus de soin encore. Mais parfois quand ces deux satellites du troisième ont tourné le dos, leur chef, la rage dans le coeur, semblable à un lion rugissant, s'élance contre nous; et alors ce n'est pas au plaisir de la chair, ni à la vanité du siècle; mais à la colère, à l'impatience, à l'envie, à l'amertume d'âme qu'il nous porte, en nous représentant avec importunité tout ce qui peut sembler fait ou dit, avec trop peu d'amitié ou de discrétion, en un mot, il nous met sous les yeux tout ce qui, dans un signe, dans un acte quelconque, peut donner lieu à la colère et matière aux soupçons. Il ne faut pas résister autrement à ces passions qu'au démon lui-même, ni se mettre moins en garde contre cette manière de se perdre que contre les deux autres; il est écrit, en effet: «C'est par votre patience que vous posséderez vos âmes (Lc 21,19).»

4. Cependant, il n'est pas rare que notre propre esprit, souvent vaincu par l'un des trois esprits dont je viens de parler, soit devenu son esclave, se charge, hélas! de son rôle, pour travailler à sa propre perte, si bien que lors même que les autres esprits ne lui suggèrent aucune mauvaise pensée, notre âme elle-même enfante de son propre fonds des pensées de volupté, de vanité et d'amertume. Or, je ne crois pas facile de discerner si c'est notre propre esprit qui parle, ou s'il écoute la voix de quelqu'un des trois esprits. Mais qu'importe qui nous parle, dès que le langage est absolument le même. A quoi bon connaître la personne de celui qui nous adresse la parole, s'il est constant que ce qu'il dit est pernicieux? Si c'est l'ennemi, résistez bravement à l'ennemi; mais si c'est votre propre esprit, reprenez-le, et gémissez du fond de votre âme de le voir tombé dans une telle misère et dans une si misérable servitude..

5. Toutes les fois, au contraire, que la salutaire pensée vous vient à l'esprit de châtier votre corps, d'humilier votre coeur; de conserver l'unité, de donner à vos frères des preuves de votre charité, d'acquérir d'autres vertus, de les conserver et de les augmenter, il n'y a pas de doute, c'est l'esprit de Dieu qui parle, soit par lui-même, soit par le ministère de son ange. Or, comme nous l'avons dit, en parlant de l'esprit de l'homme, et de l'esprit malin, s'il n'est pas facile de discerner lequel des deux est celui qui parle, ainsi en est-il de l'esprit des anges et de celui de Dieu; il n'est pas facile de savoir lequel des deux parle, et il est dangereux de l'ignorer, d'autant plus qu'il est certain que le bon ange ne parle jamais de lui-même, et que c'est Dieu qui parle en lui.

6. Considérons donc avec quel zèle et de quelle manière ou plutôt avec quelle indignation nous devons désormais, je ne dis pas écouter, mais écarter les suggestions de ces esprits malins, détourner notre attention pour ne point prêter l'oreille à des paroles de sang, au langage de la sagesse qu'inspirent la chair et le sang, nous saisir dès le principe de ces enfants de Babylone, je veux parler des pensées mondaines, pour les briser contre la pierre, rejeter de la présence de notre coeur l'esprit malin lui-même avec toutes ses tentations, et le réduire enfin au néant. Quant aux pensées qui nous rappellent la justice et la vérité, nous devons les recevoir avec toute sorte de dévotion, et en remercier la grâce de Dieu. Ne nous montrons jamais ingrats envers la bonté de Dieu, et n'oublions pas qu'il n'y a que lui qui nous parle de justice, lui, dis-je, dont le langage est vérité. Quelle témérité, en effet, ou plutôt quelle folie à nous, quand le Seigneur de majesté nous parle, de détourner l'oreille comme des insensés et d'appliquer notre esprit je ne sais à quelles inepties! Quelle injure n'est-ce point pour un misérable ver de terre, de ne pas daigner prêter l'oreille à la voix de son créateur qui lui parle, et de quel châtiment ne mérite-t-elle point d'être vengée? Mais, d'un autre côté, quelle n'est pas l'ineffable condescendance de la grâce divine qui nous voit tous les jours détourner nos malheureuses oreilles et endurcir nos coeurs, et qui néanmoins crie vers nous et ne cesse de se faire entendre dans les places publiques? Oui, c'est bien dans les places publiques, car c'est dans l'ampleur de la charité. En effet, Seigneur, vous n'avez pas besoin de nos biens, et pourtant vous nous dites: Convertissez-vous à moi, ô enfants des hommes, et ailleurs: «Revenez, revenez, ô Sulamite, revenez, revenez, afin que nous vous considérions (Ct 6,12).»

7. Aussi, vous prié-je, mes bien-aimés, vous qui n'avez pas oublié le Seigneur, de ne point vous taire, et de ne pas lui répondre par le silence; écoutez constamment le langage du Seigneur Dieu, au dedans de vous, car ce ne peut être qu'un langage de paix. Heureuse donc et bienheureuse l'âme qui entend le murmure de la voix de Dieu dans le silence, et qui répète, suivant le mot de Samuel: «Parlez, Seigneur, car votre serviteur écoute (1S 3,9)» Mais terminons-là ce sermon pour aujourd'hui, pour que, dans le silence des hommes, nous entendions au dedans de nous, la voix de Dieu qui nous parle, et nous donne des conseils au sujet de son royaume, conseils d'autant plus utiles qu'ils sont plus subtils; car ils ne nous arrivent que par une inspiration toute extérieure. Mais si le Seigneur lui-même me suggère encore quelque autre pensée sur la nécessité d'écouter sa voix, je vous en ferai part dans un autre sermon, car je ne veux pas, surtout dans un sujet aussi utile et aussi spirituel, fatiguer votre esprit par de trop longues paroles.



Bernard, Sermons divers - VINGTIÈME SERMON. Sur ces paroles de Notre-Seigneur: «Quiconque s'élève sera abaissé, et quiconque s'abaisse sera élevé.»