Pie XII 1945 - DISCOURS AU TRIBUNAL DE LA ROTE ROMAINE


II

Différences du pouvoir judiciaire de l'Eglise avec le pouvoir judiciaire de l'Etat

Essentiellement différent du pouvoir civil est, en effet, le pouvoir ecclésiastique, et aussi, par le fait, le pouvoir judiciaire dans l'Eglise.

... de par son origine

L'origine de l'Eglise, à l'opposé de celle de l'Etat, n'est pas de droit naturel. L'analyse la plus ample et la plus fouillée de la personne humaine n'offre aucun élément pour conclure que l'Eglise, à l'instar de la société civile, aurait dû naturellement naître et se développer. Elle dérive d'un acte positif de Dieu au-delà et au-dessus du caractère social de l'homme avec lequel elle est cependant en parfaite harmonie ; c'est pourquoi le pouvoir ecclésiastique — et par là aussi le pouvoir judiciaire correspondant — est né de la volonté et de l'acte par lesquels le Christ a fondé son Eglise. Mais cela n'empêche pas que, une fois l'Eglise constituée comme société parfaite par l'initiative du Rédempteur, ne ressortent de sa nature intime de nombreux éléments de ressemblance avec la structure de la société civile.

... de par sa constitution.

En un point toutefois, cette différence fondamentale apparaît particulièrement manifeste. La fondation de l'Eglise comme société s'est effectuée, contrairement à l'origine de l'Etat, non pas de bas en haut mais de haut en bas, c'est-à-dire que le Christ, qui par son Eglise a réalisé sur terre le royaume de Dieu annoncé par lui et ouvert à tous les hommes de tous les temps, n'a pas confié à la communauté des fidèles la mission de Maître, de Prêtre et de Pasteur reçue de son Père pour le salut du genre humain, mais l'a transmise et communiquée à un collège d'apôtres ou d'envoyés, élus par lui, afin que par leur prédication, leur ministère sacerdotal et le pouvoir social de leur fonction, ils fissent entrer dans l'Eglise la multitude des fidèles, pour les sanctifier, les éclairer et les conduire à la pleine maturité des disciples du Christ.

Examinez les paroles par lesquelles il leur a communiqué ses pouvoirs : pouvoir d'offrir le sacrifice en mémoire de lui (Lc 22,19) ; pouvoir de remettre les péchés (Jn 20,21-23) ; promesse et octroi du pouvoir suprême des clés à Pierre et à ses successeurs personnellement (Mt 16,19 Jn 21,15-17) ; communication du pouvoir de lier et de délier à tous les apôtres (Mt 18,18). Méditez enfin les paroles par lesquelles le Christ, avant son Ascension, transmet à ces mêmes apôtres la mission universelle qu'il a reçue du Père (Mt 28,18-20 Jn 20,21). Y aurait-il en tout cela quelque chose qui puisse donner lieu à doutes ou à équivoques ? Toute l'histoire de l'Eglise, depuis son commencement jusqu'à nos jours, ne cesse de faire écho à ces paroles et de rendre le même témoignage avec une clarté et une précision que nulle subtilité ne pourrait troubler ou voiler. Or, toutes ces paroles, tous ces témoignages proclament à l'unisson que dans le pouvoir ecclésiastique l'essence, le point central selon l'expresse volonté du Christ, donc de droit divin, c'est la mission donnée par lui aux ministres de l'oeuvre du salut auprès de la communauté des fidèles et auprès du genre humain tout entier.

Le canon CIS 109 du Code de Droit canonique a mis cet admirable édifice en pleine lumière et en un relief sculptural : Qui in ecclesiasticam hierarchiam cooptantur, non ex populi vel potestatis saecularis consensu aut vocatione adleguntur ; sed in gradibus potestatis ordinis constituuntur sacra ordinatione ; in supremo pontificatu, ipsomet jure divino, adimpleta conditione legitimae electionis eiusdemque acceptationis ; in reliquis gradibus juridictionis, canonica missione *.

Non ex populi vel potestatis saecularis consensu aut vocatione : le peuple fidèle et le pouvoir séculier peuvent avoir souvent, au cours des siècles, participé à la désignation de ceux auxquels devaient être conférées les charges ecclésiastiques pour lesquelles du reste, y compris le souverain pontificat, peuvent être désignés aussi bien le descendant d'une noble race que le fils de la plus humble famille ouvrière. Mais en réalité, les membres de la hiérarchie ecclésiastique ont reçu et reçoivent toujours leur autorité d'en haut et doivent répondre de l'exercice de leur mandat, soit directement à Dieu de qui seul relève le Pontife romain ; soit, pour les autres degrés, à leurs seuls supérieurs hiérarchiques ; mais ils n'ont aucun compte à rendre ni au peuple ni au pouvoir civil ; sauf, naturellement, la faculté pour tout fidèle de présenter dans les formes voulues à l'autorité ecclésiastique compétente, ou encore directement au pou-. voir suprême de l'Eglise, ses demandes et ses recours, spécialement quand le suppliant ou le requérant est mû par des motifs qui touchent sa responsabilité personnelle concernant son propre salut ou le salut d'autrui.

* Voici la traduction de ce canon CIS 109 indiquant comment on entre dans la hiérarchie d'ordre et de juridiction :
« Ce n'est ni par le consentement ni par l'appel du peuple ou de la puissance séculière qu'on entre dans la hiérarchie ecclésiastique, mais on est établi dans les degrés du pouvoir d'ordre, par l'ordination sacrée ; dans le souverain pontificat, par le droit divin lui-même, à la suite d'une élection légitimement faite et dûment acceptée par l'élu ; dans les autres degrés de la juridiction, par une mission canonique. »


Conséquences.

De tout ce que Nous avons exposé découlent principalement deux conclusions :

1° Dans l'Eglise — contrairement à ce qui existe dans l'Etat — le sujet primordial du pouvoir, le juge suprême, la plus haute instance d'appel ne sont jamais la communauté des fidèles. Il n'existe donc pas et il ne peut exister dans l'Eglise, qui a été fondée par le Christ, un tribunal populaire ou un pouvoir judiciaire émanant du peuple.

2° La question de l'extension et de la grandeur du pouvoir ecclésiastique se présente elle aussi d'une façon toute différente de celle qui regarde l'Etat. Pour l'Eglise vaut en premier lieu l'expresse volonté du Christ qui pouvait lui donner, suivant sa sagesse et sa bonté, des moyens et des pouvoirs plus ou moins étendus, sauf toutefois le minimum nécessairement requis par sa nature et par sa fin. Le pouvoir de l'Eglise saisit l'homme tout entier, intérieur et extérieur, dans l'ordre de la poursuite de sa fin surnaturelle, en tant qu'il est entièrement soumis à la loi du Christ dont l'Eglise a été constituée par son divin Fondateur gardienne et exécutrice, aussi bien pour le for externe que pour le for interne ou de conscience. Pouvoir plein et parfait, par conséquent, bien qu'étranger à ce totalitarisme qui n'admet ni ne reconnaît l'honnête rappel aux dictamens clairs et imprescriptibles de la conscience personnelle et violente les lois de la vie individuelle et sociale gravées dans le coeur des hommes (cf. Rm 2,15). L'Eglise, en effet, ne vise pas par son pouvoir à asservir la personne humaine, mais à en assurer la liberté et la perfection, en la délivrant des faiblesses, des erreurs et des égarements de l'esprit et du coeur, qui, tôt ou tard, aboutissent toujours au déshonneur et à l'esclavage.

Le caractère sacré que confère à la juridiction ecclésiastique son origine divine et son appartenance au pouvoir hiérarchique doit vous inspirer, chers fils, une très haute estime de vos fonctions et vous exciter à en accomplir avec une foi vive, avec une inaltérable droiture et avec un zèle toujours vigilant les austères devoirs. Mais derrière le voile de cette austérité, quelle splendeur se révèle aux yeux de qui sait voir dans le pouvoir judiciaire la majesté de la justice qui, en toute son activité, tend à faire apparaître l'Eglise, l'Epouse du Christ, « sainte et immaculée » (Ep 5,27), devant son divin Epoux et devant les hommes !

En ce jour d'ouverture de votre nouvelle année judiciaire, Nous appelons sur vous, chers fils, les faveurs et les secours du Père des lumières, du Christ auquel il a remis tout jugement (Jn 5,22), de l'Esprit d'intelligence, de conseil et de force, de la Vierge Marie, miroir de justice et siège de la sagesse, en même temps que Nous vous donnons bien affectueusement à vous tous ici présents, à vos familles, à toutes les personnes qui vous sont chères, Notre paternelle Bénédiction apostolique.


ALLOCUTION A DEUX REPRÉSENTANTS DU CONGRÈS DES ÉTATS-UNIS

(7 octobre 1945j1

Recevant en audience deux représentants du Congrès des Etats-Unis, membres de la Commission parlementaire des affaires étrangères, et leur suite, le Saint-Père a prononcé ces paroles :

Vous êtes aujourd'hui en Europe en mission de paix, mission d'intérêt fraternel pour les tristes événements qui ont frappé l'Europe ainsi que de nombreuses autres parties du monde. Les honorables membres du comité des affaires étrangères du Congrès ont un devoir particulier et professionnel de s'occuper d'une manière secourable de ce qui s'est passé et de ce qui se passe en dehors des frontières de leur pays. Mais étant donné que le progrès scientifique rétrécit, pour ainsi dire, chaque jour le monde dans son étendue et que la réalisation de l'unité de la famille humaine s'accroît rapidement, ce devoir devient de moins en moins la prérogative d'un seul comité.

Sans diminuer d'un iota l'amour louable et la prédilection qu'il a pour son propre pays, même l'homme moyen devient beaucoup plus conscient du besoin de favoriser la charité universelle qui unit tous les peuples en une fraternité commune, en tant que fils du même Père céleste, rachetés par le même Sauveur du monde et travaillant pour la même sublime destinée. Tout espoir d'un monde meilleur à l'avenir et d'une paix qui durerait plus d'un jour est futile s'il n'est pas basé sur la vérité fondamentale de la religion.

Votre présence, Madame, prouve que l'influence de la femme n'est pas seulement ressentie dans les salles de la législature, mais aussi dans les comités gouvernementaux les plus importants. La reine révérée du domaine de la famille peut contribuer avec beaucoup d'efficacité à l'établissement d'une douce harmonie entre les nations de la terre. Nous prions avec ferveur tous les jours pour cette harmonie ; et comme preuve du plaisir que Nous avons de vous recevoir, Nous invoquons sur vous et sur ceux qui vous sont chers les meilleures bénédictions de Dieu.



ALLOCUTION AU CONTRE-AMIRAL H. F. BRUNS DE LA MARINE DES ÉTATS-UNIS ET A SON ÉTAT-MAJOR

(8 octobre 1945J1

Une très brève parole suffira pour vous exprimer, officiers de la marine des Etats-Unis, Notre cordiale bienvenue. La marine suggère tout de suite de vastes distances, une étendue infinie d'une mer indomptable. Nous lisons dans un livre de l'Ancien Testament : « Ceux qui parcourent les mers en content les dangers ; leurs récits nous remplissent d'étonnement. » (Si 43,24).

A ces dangers naturels, la guerre a ajouté d'autres dangers encore plus mortels et plus traîtres, dont, Dieu merci, vous avez été sauvés. Mais tout cela est du passé, et Nous en remercions Dieu ; des bateaux partiront de nouveau sur les mers pour emmener des hommes dans des visites amicales, pour leur permettre un échange mutuel des avantages dont ils jouissent ; et une fois de plus les océans redeviendront des voies de paix et de joie. Et alors, les marins pourront remplir la mission qui leur est, Nous en sommes sûr, la plus chère : la préservation de la concorde entre les nations. Pour vous en particulier et pour tous ceux qui vous sont proches et chers dans vos foyers, Nous demandons à Dieu d'accorder une abondance de grâces divines.


LETTRE AU SUPÉRIEUR GÉNÉRAL DES MISSIONNAIRES DE LA B. V. M. DE LA SALETTE

(8 octobre 1945)1

Cette lettre a été adressée au R. P. Etienne Cruveiller, supérieur général des missionnaires de la B. V. M. de La Salette, à l'occasion de la commémoration des apparitions de La Salette et du Ve Congrès mariai national français.

Notre dévotion envers la Très Sainte Vierge Marie, au Coeur Immaculé de laquelle Nous avons consacré l'Eglise et le monde, ne peut que se dilater devant les douces perspectives, que votre lettre Nous laisse entrevoir, du prochain centenaire de l'apparition de Notre-Dame de La Salette, dont le procès canonique, institué en son temps par l'autorité diocésaine, s'avéra favorable. Il est bien compréhensible que votre famille religieuse, dont Mgr Philibert de Braillard jeta la semence, comme « une perpétuelle mémoire de l'apparition miséricordieuse de Marie », ait pris spécialement à coeur la commémoration séculaire de cette bénie soirée du 19 septembre 1846, où la Madone en larmes, ainsi qu'on le rapporte, venait adjurer ses enfants d'entrer résolument dans la voie de la conversion à son divin Fils et de la réparation pour tant de péchés, qui offensent l'auguste et éternelle Majesté.

Le Comité central français des congrès mariais a, lui aussi, été bien inspiré, en décidant, avec le plein assentiment de l'assemblée des cardinaux et archevêques de France, et d'accord avec Notre Vénérable Frère Alexandre Caillot, évêque de Grenoble, de tenir à cette occasion les assises de son Ve congrès dans le diocèse et aux lieux mêmes honorés, il y a cent ans, de cette exceptionnelle faveur.

Votre congrégation, d'ailleurs spécialement préposée à la garde du sanctuaire de La Salette et au rayonnement de la dévotion

à Marie Réconciliatrice, ne pourra donc que travailler très efficacement à la réalisation de ce magnifique projet, et c'est bien volontiers que, de Notre côté, Nous adressons à cet égard Nos voeux et Nos encouragements paternels aux chers Missionnaires de Notre-Dame de La Salette, dans 'la douce confiance que la Très Sainte Vierge voudra en retour leur obtenir, pour la fécondité de leur multiple ministère et jusque sur 'leurs champs d'apostolat les plus durs et les plus lointains, une grande abondance de grâces et de consolations.

Nul doute non plus que la célébration de ce centenaire ne contribue fort à propos, par un regain de ferveur spirituelle, au relèvement d'un monde encore si bouleversé par les suites de la guerre et particulièrement du cher pays de France, qui voudra s'affirmer toujours plus, Nous l'espérons bien, pour son vrai bonheur et sa pleine prospérité, « le royaume de Marie ».

Aussi est-ce de tout coeur que Nous souhaitons un complet et surnaturel succès à ces solennités jubilaires et que Nous vous envoyons, ainsi qu'à vos chers fils, comme à tous ceux qui y collaboreront, par leurs prières, leurs oeuvres et leurs générosités, en gage des meilleures récompenses célestes, la Bénédiction apostolique.


RADIOMESSAGE AU PEUPLE MEXICAIN

(12 octobre 1945) 1

Le radiomessage suivant a été adressé au peuple mexicain pour le cinquantenaire du couronnement de Notre-Dame de Guadalupe, patronne du Mexique, et le congrès réuni à cette occasion.

Vénérables Frères et chers fils qui, rassemblés autour de la personne de Notre très digne cardinal légat, commémorez les cinquante années écoulées depuis le couronnement canonique de la Vierge de Guadalupe.

Le couronnement de Notre-Dame de Guadalupe.

Plus de trois siècles s'étaient déjà écoulés depuis le jour où la douce Mère de Tepeyac reçut les premiers hommages des catholiques du Mexique et de l'Amérique tout entière sur le trône qu'elle s'est choisi elle-même. Vous la portiez au centre de vos coeurs, et c'est pourquoi vous l'aviez fréquemment proclamée votre souveraine et votre patronne ; vous lui aviez consacré tout d'abord un ermitage, puis une chapelle, plus tard une église et enfin une magnifique basilique. Les voix des Mexicains l'acclamaient constamment, et jamais ne cessait de retentir le cri : « O noble petite Indienne, Mère de Dieu ! O noble petite Indienne, notre Mère ! » Cependant votre piété n'était pas satisfaite. Vous vouliez voir son front couronné comme il convient à une souveraine. C'était votre Reine ; or, une reine doit être couronnée.

Finalement, votre désir fut réalisé. Il y a aujourd'hui cinquante ans, disent les chroniques, la basilique récemment restaurée était étincelante d'or. Des dizaines de milliers de pèlerins se pressaient dans ses vastes nefs, débordant les allées latérales. Près de quarante mitres s'inclinaient respectueusement dans le sanctuaire. Les vivats, les hymnes et les prières montaient vers le ciel, et lorsque sur le front angélique de la Vierge resplendit la couronne dorée, de tous les coeurs, de toutes les bouches jaillit une acclamation jusque-là mal contenue : « Vive la Vierge de Guadalupe, impératrice d'Amérique et reine du Mexique ! » Le spectacle était si magnifique qu'il paraissait un doux rêve. En réalité, il n'était autre que le triomphe, conscient et serein, de votre amour et de votre foi.

Le rôle de la Vierge dans l'histoire du Mexique.

Hommage des plus mérités. Qui pourrait, en effet, ignorer ce que votre peuple doit à cette souveraine ? Qui pourrait oublier le rôle principal qu'elle a joué dans votre appel à la véritable Eglise et le maintien de la pratique et de la pureté d'une foi qui avait été comme le creuset dans lequel sa jeune et puissante nationalité avait été fondue ?

La Très Sainte Vierge a été l'instrument providentiel que choisit dans ses conseils le Père céleste pour présenter son adorable Fils au monde, pour être Mère et Reine des apôtres qui devaient répandre sa doctrine dans toutes les parties du monde ; pour étouffer toujours les hérésies et même intervenir miraculeusement en tous temps, partout où ce serait nécessaire, afin d'implanter, de consolider et de défendre la sainte foi catholique.

« Grâce à elle, dit à ce propos un grand dévot de Marie, la sainte croix a été célébrée et adorée dans tout l'univers ; par elle, toute créature, entravée dans les erreurs de l'idolâtrie, est amenée à la connaissance de la vérité ; par elle, les apôtres ont prêché le salut aux nations. » 2

C'est ce qui arriva lorsque vint à sonner l'heure de Dieu pour les vastes régions de l'Anahuac. Ces régions étaient à peine connues du monde que sur les bords du lac Texcoco se produisit un fait merveilleux. Sur une toile appartenant au pauvre Juan Diego, ainsi que le rapporte la tradition, des pinceaux qui n'étaient pas d'ici-bas, peignirent une très belle image que l'action corrosive des siècles devait miraculeusement respecter.

2 S. Cyrille d'Alexandrie, Hom. IV ex diversis ; Migne, P. G., LXXVII, 991.



L'aimable Vierge demandait une demeure où elle pût montrer et manifester tout son amour, sa compassion, son aide et sa protection à l'égard de tous les habitants de votre pays et des autres fidèles qui l'invoqueraient et se confieraient en elle. A partir de ce moment historique, l'évangélisation totale du pays fut un fait accompli ; bien mieux, un étendard était hissé, une forteresse avait surgi contre laquelle devaient se briser les colères de toutes les tempêtes. L'un des piliers fondamentaux de la foi au Mexique et dans toute l'Amérique était désormais solidement affermi. Il semblait que la croix apportée au Nouveau-Monde à travers les flots agités par les fragiles caravelles espagnoles avait été confiée en un jour comme celui-là aux mains délicates de cette jeune Vierge, afin qu'elle la promenât triomphalement à travers toutes les régions et la fixât partout pour se retirer ensuite dans sa forteresse bâtie sur le roc qui domine l'antique Ténochitlan, et de là régner sur le Nouveau-Monde en protégeant sa foi, car, pour employer l'heureux langage d'un de vos poètes, « sache qu'une telle Vierge, proclamée Reine, conserve fidèlement le dépôt de la foi qui sauve le monde ».

Aujourd'hui, très chers congressistes américains, Notre pensée, s'envolant plus rapide et plus sûre que les ondes qui vous apportent Notre voix, Nous place au milieu de vous, et encore une fois Notre âme se sent réconfortée au spectacle admirable de votre multitude sans nombre et de votre enthousiasme sans limites ; à la vue de plus de cinquante archevêques et évêques qui représentent ici parmi vous la foi de tous les peuples d'Amérique ; en recevant dans la personne de Notre légat les magnifiques démonstrations de filiale dévotion, déjà bien connue de Nous, que vous Nous témoignez, en constatant que le centre de toute cette ferveur est votre sublime patronne ; en contemplant pour ainsi dire de Nos propres yeux les hommages que vous adressez à la Vierge de Guadalupe comme à votre Mère et à votre Reine, Nous levons Nos regards vers le ciel et rendons grâces à l'Auteur de tout bien, car dans cet amour et dans cette fidélité Nous voulons voir la garantie de la conservation de votre foi.

Devoirs des catholiques mexicains.

Pour cette foi, catholiques mexicains, vos frères et vos pères ont été victimes de la persécution, et pour la défendre ils ont affronté la mort elle-même, au double cri de : « Vive le Christ-Roi ! Vive la Vierge de Guadalupe ! » Aujourd'hui, les conditions de l'Eglise et de la religion se sont notablement améliorées dans votre patrie, attestant par là que ce courage et ce cri n'ont pas été inutiles. Cependant, il vous incombe à vous et à tous les catholiques américains de rester fermes sur vos positions, conscients de vos droits, le front toujours haut en face des ennemis d'hier et de toujours qui ne veulent pas de Marie parce qu'ils ne veulent pas de Jésus, eux qui voudraient écarter ou ignorer Jésus, enlevant ainsi à Marie le plus précieux de ses titres. En face de leur rébellion, votre fidélité. Que la petite Vierge de Tepeyac, que l'impératrice de l'Amérique et la reine du Mexique n'en vienne pas à déplorer des désertions. Qu'elle puisse être aussi demain, comme elle le fut hier, fière de ses fils.

Votre Congrès, qui a recueilli des milliers de signatures, l'a acclamée Sedes sapientiae, « Siège de la sagesse ». Ne l'oubliez pas, catholiques du Mexique et de l'Amérique tout entière : la véritable sagesse, c'est celle qu'elle nous a donnée ; c'est celle qu'elle nous enseigne au nom de la Sagesse incarnée. « Salut, source très abondante d'où coulent les ruisseaux de la divine Sagesse, dont la doctrine, tels des flots très purs et très limpides, chasse devant eux les ondes écumantes de l'erreur. » 3 Salut, Vierge de Guadalupe ! Nous à qui l'admirable dessein de la Providence a confié, malgré Notre indignité, le trésor sacré de la doctrine divine sur terre pour le salut de toutes les âmes, Nous déposons à nouveau sur votre front la couronne qui place pour toujours sous votre puissante protection la pureté et l'intégrité de la sainte foi au Mexique et sur tout le continent américain, car Nous sommes certain que, aussi longtemps que vous serez reconnue Reine et Mère, l'Amérique et le Mexique seront sauvés.

Comme gage de ces voeux, Nous vous donnons en ce moment de tout coeur la Bénédiction apostolique.

3 S. Germain, Const, Serm. I in SS. Deip. Praesenc., n° 14 ; Migne, P. G., XCVIII, 305-306.



LETTRE A S. ÉM. LE CARDINAL LAVITRANO A L'OCCASION DE LA XIX\2e\0 SEMAINE SOCIALE D'ITALIE

(19 octobre 1945) 1

La XIXe Semaine sociale d'Italie, à l'occasion de laquelle cette lettre a été adressée, s'est tenue à Florence et avait pris comme thème de ses travaux l'étude des rapports entre « constitution et constituante ».

Bien volontiers Nous envoyons aux catholiques italiens qui — selon la consolante nouvelle qui Nous a été donnée — se réunissent à Florence pour y tenir leur XIXe Semaine sociale, la Bénédiction apostolique sollicitée à leur intention. Nous la voudrions plus que jamais présage des lumières et des dons célestes dont la grande assemblée a besoin pour rendre dans les paroles, dans les résolutions, dans les oeuvres, un témoignage véritablement proportionné aux nobles desseins et aux buts élevés qui en ont inspiré la convocation et le programme.

En effet, la série des Semaines sociales des catholiques italiens reprend par l'étude d'un thème aussi difficile que délicat, celui dont relève la question qui accapare toute l'heure présente de la vie italienne ; Nous voulons dire la nouvelle Constitution qu'un pays sorti des violentes convulsions de la dernière guerre entend proposer à sa vie civique et l'organe dont le propos est d'élaborer cette oeuvre législative : l'Assemblée constituante. Nous en avons la confiance, les maîtres de la Semaine sociale sauront être, dans une matière si importante, les fidèles et fermes adeptes de la doctrine catholique dont, dans Nos discours et Nos messages, Nous Nous sommes fait l'interprète conformément à la charge du magistère suprême que Dieu Nous a confié dans l'Eglise. Nous souhaitons de tout coeur qu'à leurs enseignements répondent une attention docile, une discussion sage et aussi des résolutions fermes et pratiques. Qu'il Nous soit seulement permis, dans ce salut paternel adressé à la belle manifestation de ces très chers fils, de rappeler !la responsabilité qui leur incombe, ainsi qu'à tous ceux qui partagent leur foi catholique et leur amour de la patrie, dans cette conjoncture critique de leur vie nationale.

En réfléchissant sérieusement aux conséquences délétères qu'aurait, au sein de la société et dans le cours incertain de son histoire, une Constitution qui abandonnerait « la pierre angulaire » qu'est la conception chrétienne de la vie pour tenter de se baser sur l'agnosticisme moral et religieux, tous les catholiques comprendront facilement qu'à l'heure actuelle la question qui doit, de préférence à toutes les autres, attirer leur attention et stimuler leur activité, consiste à assurer aux générations présentes et futures le bienfait d'une loi fondamentale de l'Etat qui ne s'oppose pas à de sains principes religieux et moraux, mais qui, au contraire, y puise une vigoureuse inspiration, en proclame et en poursuive sagement les hautes finalités.

Sous ce rapport, il est utile de se rappeler que la nouveauté des lois n'est pas toujours source de santé pour le peuple. Souvent même, la recherche hâtive de changements radicaux est un indice d'oubli de sa propre dignité et de sa propre histoire, ainsi que d'un assujettissement facile à des influences étrangères et non à des idées mûrement réfléchies. Que les catholiques italiens sachent donc que le fait de rester fidèles aux meilleures traditions spirituelles et juridiques qui ont fait leurs preuves ne signifie pas qu'on soit hostile aux réformes sociales qui répondent mieux au bien commun ; qu'ils disent hautement à leur grand et malheureux pays que l'accord par lequel il veut être conduit à l'unité et à la stabilité ne peut se cimenter ni avec la haine ni avec l'égoïsme des classes, mais bien avec la mutuelle charité chrétienne qui rend frères tous les citoyens, dans l'aide réciproque, la collaboration et le respect.

Tout cela, Nous en sommes certain, Monsieur le cardinal, jaillira de façon claire des leçons que les illustres professeurs choisis dans ce but développeront dans la prochaine Semaine sociale des catholiques italiens et des discussions qui les suivront.

Tout en implorant du Seigneur, auteur de tout bien, une abondante lumière sur les dirigeants, les organisateurs, les professeurs et les auditeurs de la Semaine sociale, Nous renouvelons de tout coeur à tous, mais d'une façon spéciale à vous, Monsieur le cardinal, la Bénédiction apostolique.



LETTRE AU SUPÉRIEUR GÉNÉRAL DES AUGUSTINS DE L'ASSOMPTION

(19 octobre 1945) 1

Cette lettre a été adressée au R. P. Quénard, supérieur général, à l'occasion du centenaire de la fondation de la congrégation des Assomp-tionnistes par le R. P. Emmanuel d'Alzon.

Il y aura donc un siècle, en la prochaine fête de Noël, que la famille assomptionniste est venue au monde. C'est un jubilé qui ne pouvait, certes, Nous laisser indifférent. Nous avons en effet trop apprécié les multiples activités de votre congrégation, spécialement en Notre qualité de protecteur des Augustins de l'Assomption, pour ne pas prendre aujourd'hui une part toute paternelle à la célébration d'un centenaire, dont il y a tant de motifs de rendre grâces à Dieu.

Lorsqu'en 1845, le vénéré P. Emmanuel d'Alzon jetait au collège de Nîmes les fondements de cette pieuse société, qui se réclamait du nom et du patronage de la Très Sainte Vierge dans le mystère de son Assomption, en même temps que de l'esprit et des règles monastiques de saint Augustin, qui donc aurait jamais pensé que ce pusillus grex, naissant dans l'humilité de Bethléem, serait appelé à devenir une phalange si imposante, ut castrorum acies ordinata, pour les bons combats du Christ et de l'Eglise ? C'est qu'évidemment le doigt de Dieu était là, et il n'est que juste et salutaire, en cette étape centenaire, d'en faire remonter tout honneur et toute gloire à l'immortel et invisible Roi des siècles, au Père des lumières, d'où provient omne datum optimum et omne donum perfectum.

Emmanuel d'Alzon, sicut bonus miles Christi, dont le coeur d'apôtre et de soldat brûlait d'affermir et d'étendre ici-bas le règne de

Dieu, avait fait de I'Adveniat regnum tuum la devise de sa congrégation, et assigné à ses fils, avec l'enseignement chrétien, principal objectif de leur apostolat, toutes les autres oeuvres destinées à contre-battre, à l'intérieur comme au-dehors, les sombres desseins des ennemis du nom catholique et romain. De là, ces initiatives hardies, soit dans le domaine scolaire, où le P. d'Alzon préludait, en des temps déjà si difficiles pour la liberté de l'enseignement, à l'organisation des instituts catholiques, tandis qu'avec un sens très averti de la pédagogie chrétienne, il fondait des collèges et des alumnats, où la jeunesse fournirait au clergé séculier et régulier de précieuses recrues ; soit dans le champ des missions et des oeuvres sociales, où l'on se doit de mentionner au moins l'OEuvre de Notre-Dame du Salut et l'Union des oeuvres ouvrières ; soit dans le champ des pèlerinages, avec l'Hospitalité de Notre-Dame du Salut ; soit dans ces divers établissements culturels et apostoliques au coeur de l'Orient chrétien, pour le retour des dissidents à l'unité de l'Eglise ; soit sur le terrain si disputé du journalisme catholique, avec la Bonne Presse et ses frondaisons multiples, qui ne seront pas le moins beau fleuron de la couronne assomptionniste.

De fait, Nous ne pouvons laisser passer une telle occasion sans souligner encore l'importance de l'opportunité de cet instrument moderne de formation et d'apostolat. Nous Nous étions plu à l'illustrer dans une conférence que Nous tînmes, en 1936, au Congrès romain de La Croix. Nous l'avions déjà proclamée, quatre ans plus tôt, au nom de Notre grand prédécesseur Pie XI, dans une lettre pour les noces d'or de votre maison de la rue Bayard, où Nous rappelions, entre autres faits, que « héritier des pensées du vénérable instituteur des Augustins de l'Assomption, le P. Vincent de Paul Bailly, sous le pseudonyme du Moine fut, avec le P. Picard, le génial organisateur et animateur de cette Bonne Presse dont La Croix est, on peut bien le dire, la maîtresse pièce ». Enfin la visite que Nous eûmes à coeur de rendre à la Maison de la Bonne Presse, lors de Notre légation pontificale aux solennités lexoviennes, ne disait-elle pas assez l'estime et l'intérêt que Nous portons à cette oeuvre essentielle, à ses dirigeants et artisans, à la méritante famille religieuse, qui en reste l'âme ?

C'est donc sur cet arbre presque séculaire de l'Assomption qu'allait déferler, non sans bien des épreuves parfois, comme pour toutes les institutions, la terrible tempête de cette guerre. Pourtant, rien, grâce à Dieu, n'a pu l'ébranler, et Nous avons confiance qu'un regain de sève l'animera demain, pour étendre de nouvelles ramures toujours plus loin et toujours plus haut, en vue des tâches encore insoupçonnées qui s'offriront dans un proche avenir à l'évangéli-sation d'un monde si bouleversé.

Ce sont par conséquent des voeux bien fervents et des félicitations bien sincères que Nous vous adressons, ainsi d'ailleurs qu'aux oeuvres et congrégations féminines, providentiellement issues du tronc originel, sicut novellae olivarum in circuitu mensae tuae. A tous et à toutes, en votre personne, Nous envoyons très volontiers, comme gage d'abondantes consolations célestes et de surnaturels succès, la Bénédiction apostolique.


DISCOURS AUX DIRIGEANTES FÉMININES DE L'ACTION CATHOLIQUE ITALIENNE

(21 octobre 1945) 1

Dans ce discours adressé à cinq cents dirigeantes féminines de l'Action catholique italienne, le pape rappelle la mission de la femme au foyer, ses devoirs dans la vie sociale et politique et la préparation qu'ils requièrent.

Les devoirs de la femme dans la vie sociale et politique.

Votre grande affluence autour de Nous, chères filles, tire des circonstances présentes une signification spéciale ; car, s'il Nous est agréable en tout temps de vous accueillir, de vous bénir et de vous donner Nos conseils paternels, il s'y ajoute, à l'heure actuelle, la nécessité de vous parler suivant vos pressantes demandes d'un sujet d'une extrême portée et d'une importance capitale en nos jours : des obligations de la femme dans la vie sociale et politique. Nous souhaitions Nous-même pareille occasion, car l'agitation fébrile d'un présent ballotté et, plus encore, la préoccupation que cause un avenir incertain ont placé la condition de la femme au centre des intérêts aussi bien des amis que des ennemis de Jésus-Christ et de l'Eglise.

Le problème féminin. — La dignité de la femme.

Disons tout de suite que pour Nous le problème féminin, dans son ensemble comme sous chacun de ses multiples aspects particuliers, consiste tout entier dans la sauvegarde et la promotion de la dignité que la femme a reçue de Dieu. Aussi n'est-ce pas pour Nous un problême d'ordre purement juridique ou économique, pédagogique ou biologique, politique ou démographique ; c'en est un qui, même en toute sa complexité, gravite tout entier autour de cette question : comment maintenir et renforcer cette dignité de la femme, aujourd'hui surtout, dans les conjonctures où la Providence nous a placés ? Voir le problème d'une autre manière, le considérer unilatéralement seulement sous l'un quelconque des aspects mentionnés plus haut, reviendrait à l'éluder, sans profit pour personne, et encore moins pour la femme elle-même. Le détacher de Dieu, de l'ordre très sage du Créateur, de sa très sainte volonté, c'est méconnaître le point essentiel de la question, c'est-à-dire la véritable dignité de la femme, dignité qu'elle ne tient que de Dieu et qu'elle ne conserve qu'en Dieu.

Il s'ensuit qu'ils ne sont pas en mesure de considérer comme il faut la question féminine, les systèmes qui excluent Dieu et sa loi de la vie sociale et concèdent aux préceptes de la religion tout au plus une humble place dans la vie privée de l'homme.

C'est pourquoi, dédaignant les mots sonores et creux dont certains revêtirent les revendications du féminisme, vous vous êtes louable-ment groupées et unies, en tant que femmes et jeunes filles catholiques, afin de répondre comme il convient aux naturelles exigences et au véritable intérêt de votre sexe.

I Qualités particulières aux deux sexes et leur mutuelle coordination.

En quoi donc consiste cette dignité que la femme tient de Dieu ? Interrogez la nature humaine telle que Dieu l'a formée, élevée et rachetée dans le sang de Jésus-Christ.

Dans leur dignité personnelle d'enfants de Dieu, l'homme et la femme sont absolument égaux, comme aussi par rapport à la fin dernière de la vie humaine qui est l'union éternelle avec Dieu dans la félicité du ciel. C'est la gloire impérissable de l'Eglise d'avoir remis cette vérité en lumière et en honneur, et d'avoir libéré la femme d'une servitude dégradante contraire à la nature. Mais l'homme et la femme ne peuvent maintenir et perfectionner cette égale dignité qu'en respectant et mettant en pratique les qualités particulières dont la nature les a dotés l'un et l'autre, qualités physiques et spirituelles indestructibles, dont il n'est pas possible de

bouleverser l'ordre sans que la nature elle-même ne parvienne toujours à le rétablir. Ces caractères particuliers qui distinguent les deux sexes se révèlent avec tant de clarté aux yeux de tous que seuils une obstination aveugle ou un doctrinarisme non moins funeste qu'utopique pourraient en méconnaître ou en ignorer à peu près la valeur dans l'organisation sociale.

Bien plus : les deux sexes, en vertu de leurs qualités particulières elles-mêmes, sont ordonnés l'un à l'autre, de manière que cette mutuelle coordination exerce son influence dans toutes les manifestations multiples de la vie humaine et sociale.

Nous Nous bornerons à vous en rappeler deux seulement, à cause de leur importance spéciale : l'état de mariage et celui du célibat volontaire suivant le conseil évangélique.

L'état de mariage.

Le fruit d'une véritable communauté conjugale comprend non seulement les enfants, quand Dieu en accorde aux époux, mais encore les biens matériels et spirituels que la vie de famille offre au genre humain. La civilisation tout entière, sous tous ses aspects, les peuples et la société des nations, l'Eglise elle-même, en un mot, tous les véritables biens de l'humanité en éprouvent les heureux effets là où cette vie conjugale fleurit dans l'ordre, là où la jeunesse s'habitue à la considérer, à l'honorer, à l'aimer comme un saint idéal.

Là au contraire, où les deux sexes, oublieux de l'intime harmonie voulue et établie par Dieu, s'abandonnent à un individualisme pervers ; là où l'un pour l'autre ils ne sont qu'un objet d'égoïsme et de sensualité ; là où ils ne coopèrent pas d'un mutuel accord au service de l'humanité, suivant les desseins de Dieu et de la nature ; là où la jeunesse, insoucieuse de ses responsabilités, légère et frivole dans son esprit et dans sa conduite, se rend moralement et physiquement inapte à la vie sainte du mariage, le bien commun de la société humaine, dans l'ordre spirituel comme dans l'ordre temporel, se trouve gravement compromis, et l'Eglise de Dieu elle-même craint non pour son existence (elle a les promesses divines), mais pour la plus grande fécondité de sa mission parmi les hommes.

Le célibat volontaire suivant le conseil évangélique.

Mais voici que depuis près de vingt siècles, à chaque génération, des milliers et des milliers d'hommes et de femmes, parmi les meilleurs, renoncent librement, pour suivre le conseil de Jésus-Christ, à une famille propre, aux saines devoirs et aux droits sacrés de la vie conjugale. Le bien commun des peuples et de l'Eglise s'en trouverait-il compromis ? Tout au contraire ; ces âmes généreuses reconnaissent l'association des deux sexes dans le mariage commun comme un grand bien. Mais si elles s'éloignent de la vie ordinaire, du sentier battu, loin de le déserter, elles se consacrent au service de l'humanité, dans l'absolu détachement d'elles-mêmes et de leurs intérêts propres, dans une activité comparablement plus large, totale, universelle.

Contemplez ces hommes et ces femmes : voyez-les voués à la prière et à la pénitence, appliqués à l'instruction et à l'éducation de la jeunesse et des ignorants, penchés au chevet des malades et des agonisants, le coeur ouvert à toutes les misères et à toutes les faiblesses, pour les réhabiliter, les réconforter, les soulager, les sanctifier.

La jeunesse chrétienne demeurée célibataire malgré elle.

Quand on pense aux jeunes filles et aux femmes qui renoncent volontairement au mariage pour se consacrer à une vie plus élevée de contemplation, de sacrifice et de charité, un mot lumineux monte aux lèvres : la vocation. C'est le seul mot qui convienne à un sentiment si élevé. Cette vocation, cet appel d'amour se fait entendre des façons les plus diverses, tout comme sont infiniment variées les modulations de la voix divine, invitations irrésistibles, inspirations affectueusement pressantes, douces impulsions. Mais la jeune chrétienne aussi, demeurée célibataire malgré elle, mais qui croit fermement en la Providence du Père céleste, reconnaît au milieu des vicissitudes de la vie la voix du Maître : Magister adest et vocat te, « Le Maître est là et il t'appelle » (Jn 11,28). Elle répond, elle renonce au doux rêve de son adolescence et de sa jeunesse : avoir dans la vie un compagnon fidèle, fonder une famille. Et, devant l'impossibilité du mariage, elle entrevoit sa vocation, et alors, le coeur brisé mais soumis, elle se consacre elle aussi entièrement aux oeuvres de bienfaisance les plus nobles et les plus diverses.

La maternité, jonction naturelle de la femme.

Dans l'un comme dans l'autre état, la fonction de la femme apparaît clairement déterminée par les caractères, les aptitudes, les facultés particulières de son sexe. Elle collabore avec l'homme, mais de la façon qui lui est propre, suivant sa tendance naturelle. Or, la fonction de la femme, sa manière d'être, son inclination innée, c'est la maternité. Toute femme est destinée à être mère ; mère au sens physique du mot, ou bien dans un sens plus spirituel et plus élevé, mais non moins réel.

C'est pour cette fin que le Créateur a ordonné tout l'être propre de la femme : son organisme, mais davantage encore son esprit et, surtout, son exquise sensibilité. Si bien que la femme véritablement telle ne peut considérer ou comprendre à fond tous les problèmes de la vie humaine que sous l'aspect de la famille. Voilà pourquoi le sentiment affiné de sa dignité éveille son inquiétude chaque fois que l'ordre social ou politique menace de porter préjudice à sa mission maternelle, au bien de la famille.

Telles sont aujourd'hui, malheureusement, les conditions sociales et politiques, et elles pourraient encore devenir plus précaires pour la sainteté du foyer domestique et, par conséquent, pour la dignité de la femme. Votre heure a sonné, femmes et jeunes filles catholiques. La vie publique a besoin de vous. A chacune de vous on peut d'ire : Tua res agitur, « c'est ton intérêt qui est en jeu » 2.

Conditions sociales et politiques défavorables à la sainteté de la famille et à la dignité de la femme.

C'est un fait indéniable que, depuis longtemps, les événements publics ont tourné d'une manière défavorable au vrai bien de la famille et de la femme. Et divers mouvements politiques se tournent vers la femme pour la gagner à leur cause. Tel système totalitaire fait miroiter devant ses yeux des promesses merveilleuses : égalité des droits avec l'homme, protection des femmes enceintes et en couches, cuisines et autres services communs qui la délivrent du poids des soucis domestiques, jardins d'enfants et autres institutions soutenues et administrées par l'Etat et les municipalités qui la dispensent de ses obligations maternelles à l'égard de ses propres enfants, écoles gratuites, assistance en cas de maladie.

On ne peut nier les avantages que l'on peut tirer de l'une ou l'autre de ces mesures sociales, si on les applique comme il faut. Bien plus : Nous-même, en une autre occasion, Nous avons fait remarquer que l'on doit à la femme, pour le même travail et à

2 Horace, Ep. 1, 18, 84.

parité de rendement, la même rémunération qu'à l'homme3. Reste toujours le point essentiel de la question, celui que Nous avons relevé : la condition de la femme s'en est-elle trouvée améliorée ?

L'égalité des droits avec l'homme lui a imposé, avec l'abandon de la maison où elle était reine, la même quantité et durée de travail. On a oublié sa véritable dignité et le fondement normal de tous ses droits, c'est-à-dire le caractère propre de son être féminin et l'intime coordination des deux sexes. On a perdu de vue la fin proposée par le Créateur pour le bien de la société humaine, et surtout de la famille. Dans les concessions faites à la femme, il est facile de découvrir, plus que le respect de sa dignité et de sa mission, le souci de renforcer la puissance économique et militaire de l'Etat totalitaire, auquel tout doit être inexorablement subordonné.

D'un autre côté, la femme pourra-t-elle attendre son véritable bien-être d'un régime de capitalisme prédominant ? Inutile de vous exposer maintenant les conséquences économiques et sociales qui en découlent. Vous en connaissez les signes caractéristiques et vous en supportez vous-mêmes le poids : concentration excessive des populations dans les villes, accroissement progressif et envahissant des grandes entreprises, condition difficile et précaire des autres industries, spécialement de l'artisanat et encore plus de l'agriculture, extension inquiétante du chômage. Remettre le plus possible en honneur la mission de la femme et de la mère au foyer domestique, tel est le mot d'ordre qui s'élève de toutes parts, tel un cri d'alarme, comme si le monde constatait avec une sorte d'épouvante les résultats d'un progrès matériel et technique dont il se montrait auparavant orgueilleux.

Examinons la réalité des choses.

Absence de la femme du foyer domestique.

Voici la femme qui, pour ajouter quelque chose au salaire de son mari, s'en va, elle aussi, travailler à l'usine, 'laissant la maison abandonnée pendant son absence. Celle-ci — peut-être déjà minable et étroite — devient encore plus misérable faute de soins. Les membres de 'la famille travaillent séparément aux quatre coins de la ville et à des heures différentes ; ils ne sont presque plus jamais ensemble : ni pour manger, ni pour se délasser après la fatigue de la journée, encore moins pour la prière en commun. Que reste-t-il de la vie de famille ? Quels attraits peut-elle avoir pour les enfants ?

3 Voir discours du 15 août 1945 ; cf. ci-dessus, p. 177.

Déformation dans l'éducation de la jeune fille.

A ces pénibles conséquences de l'absence de la femme et de la mère du foyer domestique vient s'en ajouter une autre encore plus déplorable : Nous voulons dire l'éducation de la jeune fille en particulier et sa préparation aux réalités de la vie. Accoutumée à voir sa mère toujours hors de la maison, et la maison elle-même si triste dans son abandon, elle sera incapable d'y trouver le moindre charme ; elle ne prendra plus le moindre goût aux austères occupations domestiques ; elle n'en saura pas comprendre la noblesse et la beauté ni désirer s'y consacrer un jour comme épouse et comme mère. Cela est vrai à tous les degrés sociaux, dans toutes les conditions de vie. La fille de la femme du monde qui voit tout le gouvernement de la maison abandonné aux mains d'étrangers, tandis que sa mère se complaît en des occupations frivoles ou en futiles divertissements, suivra son exemple et voudra s'émanciper au plus tôt et, suivant une expression navrante, « vivre sa vie ». Comment pourrait-elle concevoir le désir d'arriver à être un jour une véritable domina, c'est-à-dire une maîtresse de maison dans une famille heureuse, prospère et digne ?

Quant aux classes laborieuses, obligées de gagner le pain de chaque jour, la femme, si elle réfléchissait bien, se rendrait peut-être compte que bien souvent le supplément de gain qu'elle obtient en travaillant hors de la maison est facilement dévoré par de nouvelles dépenses ou bien par des gaspillages ruineux pour l'économie familiale. La jeune fille qui sort, elle aussi, travailler dans une usine, dans une administration, dans un bureau, arrive à s'étourdir dans l'agitation du monde où elle vit, à s'éblouir du clinquant d'un faux luxe, à convoiter les plaisirs troubles qui distraient sans rassasier ni délasser, dans ces salles de « revues » ou de danse qui pullulent partout, souvent avec un objectif de propagande partisane, et corrompent la jeunesse ; elle devient une « femme de classe », pleine de mépris pour les principes surannés d'un autre siècle ; comment pourrait-elle ne pas trouver inhospitalière et plus triste qu'elle n'est en réalité la modeste habitation où l'on vit renfermé ? Pour qu'elle s'y plaise, pour qu'elle éprouve le désir de s'y établir un jour à son tour, il faudrait qu'elle pût corriger ses impressions spontanées par le sérieux de la vie intellectuelle et morale, par la vigueur de l'éducation religieuse et de l'idéal surnaturel. Mais quelle formation religieuse a-t-elle reçue dans de telles conditions ?

Et ce n'est pas tout. Quand, avec les années, sa mère, vieillie avant le temps, épuisée et brisée par des fatigues au-dessus de ses forces, par les 'larmes, par les angoisses, la verra, le soir, rentrer tard à 'la maison, loin de trouver en elle une aide, un soutien, elle devra tenir auprès de sa fille incapable et inexpérimentée dans les ouvrages féminins et domestiques tout le rôle d'une servante. Le sort du père ne sera pas meilleur lorsque l'âge, les maladies, les infirmités, le manque de travail le réduiront à dépendre de la bonne ou mauvaise volonté de ses enfants. L'auguste, la sainte autorité du père et de la mère voient ainsi leur majesté détrônée.


Pie XII 1945 - DISCOURS AU TRIBUNAL DE LA ROTE ROMAINE