Pie XII 1956 - I. ESQUISSE DE LA NOUVELLE METHODE


2. LA NOUVELLE METHODE CONSIDEREE EN ELLE-MEME

a) Considérations générales préliminaires faites par ses tenants

Deux considérations générales, faites par ses tenants, guident et orientent celui qui veut esquisser ses traits principaux ; la première concerne la différence entre l'activité indolore et l'activité douloureuse des organes et des membres ; l'autre, l'origine de la douleur et son lien avec la fonction organique.

Les fonctions de l'organisme, affirme-t-on, lorsqu'elles sont normales et accomplies comme il faut, ne s'accompagnent pas de sensations douloureuses ; celles-ci dénotent la présence de quelque complication ; sinon la nature se contredirait elle-même, car elle associe la douleur à tel processus de défense et de protection contre ce qui lui serait nuisible. La naissance normale est une fonction naturelle et devrait par conséquent se passer sans douleurs. D'où celle-ci provient-elle donc ?

La sensation de douleur, répond-on, est déclenchée et réglée par l'écorce cérébrale, où parviennent les excitations et les signaux de tout l'organisme. L'organe central réagit sur eux de manières très différentes ; certaines de ces réactions (ou réflexes) reçoivent de la nature un caractère précis et sont associées par elle à des processus déterminés (réflexes absolus) ; pour d'autres, par contre, là nature n'a fixé ni leur caractère ni leurs connexions, mais elles sont déterminées par ailleurs (réflexes conditionnés).

Les sensations de douleur sont au nombre des réflexes (absolus ou conditionnés) provenant de l'écorce cérébrale. L'expérience a prouvé qu'il est possible, grâce à des associations établies arbitrairement, de provoquer des sensations de douleur, même quand l'excitation qui les déclenche en est par elle-même totalement incapable.

Dans les relations humaines, ces réflexes conditionnés ont comme agent des plus efficaces et des plus fréquents, le langage, la parole prononcée ou écrite, ou si l'on veut, l'opinion qui règne dans un milieu et que tout le monde partage et exprime par le langage.



b) Eléments de la nouvelle méthode

On comprend par là l'origine des sensations douloureuses vives ressenties à la naissance : elles sont considérées par certains auteurs comme dues à des réflexes conditionnés contrariants déclenchés par des complexes idéologiques et affectifs erronés.

Les disciples du Russe Pavlov (physiologistes, psychologues, gynécologues), mettant à profit les recherches de leur maître sur les réflexes conditionnés, présentent en substance la question comme suit :



son fondement

L'accouchement n'a pas toujours été douloureux, mais il l'est devenu au cours des temps à cause des « réflexes conditionnés ». Ceux-ci ont pu avoir leur origine dans un premier accouchement douloureux ; peut-être l'hérédité y joue-t-elle aussi un rôle, mais ce ne sont là que des facteurs secondaires. Le motif principal en est le langage et l'opinion du milieu qu'il manifeste : la naissance, dit-on, est « l'heure difficile de la mère », elle est une torture imposée par la nature, qui livre la mère sans défense à des souffrances insupportables. Cette association, créée par le milieu, provoque la crainte de la naissance et la crainte des douleurs terribles qui l'accompagnent. Ainsi, quand les contractions musculaires de l'utérus se font sentir au début de l'accouchement, surgit la réaction de défense de la douleur ; cette douleur provoque une crampe musculaire et celle-ci, à son tour, un accroissement des douleurs. Les douleurs sont donc réelles, mais elles découlent d'une cause faussement interprétée. A la naissance ce qui est un fait, ce sont les contractions normales de l'utérus et les sensations organiques qui l'accompagnent ; mais ces sensations ne sont pas interprétées par les organes centraux pour ce qu'elles sont : de simples fonctions naturelles ; en vertu des réflexes conditionnés, et en particulier de la « crainte » extrême, elles dérivent vers le domaine des sensations douloureuses.



sorz but

Telle serait la genèse des douleurs puerpérales.

On voit par là quels seront le but et la tâche de l'obstétrique indolore. Appliquant les connaissances scientifiques acquises, elle doit d'abord dissocier les sensations normales des contractions de l'utérus et les réactions de douleur de l'écorce cérébrale. De cette manière on supprime les réflexes négatifs.



son application pratique

Quant à l'application pratique, elle consiste à donner d'abord aux mères (longtemps avant l'époque de la naissance) un enseignement approfondi, adapté à leurs capacités intellectuelles, sur les processus naturels qui se déroulent en elles pendant la grossesse, et en particulier pendant l'accouchement. Ces processus naturels, elles les connaissaient déjà en quelque sorte, mais le plus souvent sans en percevoir clairement l'enchaînement. Aussi beaucoup de choses restaient-elles encore enveloppées d'une obscurité mystérieuse et prêtaient même à de fausses interprétations. Les réflexes conditionnés caractéristiques acquéraient aussi une force d'action considérable, tandis que l'angoisse et la crainte y trouvaient un aliment constant. Tous ces éléments négatifs seraient éliminés par l'enseignement susdit.

En même temps on adresse à la volonté et au sentiment de la mère un appel répété pour ne pas laisser surgir des sentiments de crainte non-fondés et qu'on leur a montrés tels ; il faut aussi rejeter une impression de douleur, qui tendrait peut-être à se manifester, mais qui, en tout cas, n'est pas justifiée et ne repose, comme on le leur a enseigné, que sur une fausse interprétation des sensations organiques naturelles de l'utérus qui se contracte. Les mères sont surtout amenées à estimer la grandeur naturelle et la dignité de ce qu'elles accomplissent à l'heure de la parturition. On leur donne aussi des explications techniques détaillées sur ce qu'il importe de faire pour assurer le bon déroulement de la naissance ; on leur apprend par exemple comment actionner exactement la musculature, comment bien respirer. Cet enseignement prend surtout la forme d'exercices pratiques pour que la technique leur soit devenue familière au moment de la naissance. Il s'agit donc de guider les mères et de les mettre en état de ne pas subir l'accouchement de façon purement passive comme un processus fatal, mais d'adopter une attitude active, de l'influencer par l'intelligence, la volonté, l'affectivité, de la mener à terme dans le sens voulu par la nature et avec elle.

Pendant la durée du travail, la mère n'est pas laissée à elle-même ; elle profite de l'assistance et du contrôle permanent d'un personnel formé selon les nouvelles techniques et qui lui rappelle ce qu'elle a appris, lui indique au moment voulu ce qu'elle doit faire, éviter, modifier et qui, éventuellement, redresse tout de suite ses erreurs, et l'aide à corriger les anomalies qui se présenteraient.

Telle est pour l'essentiel, selon les chercheurs russes, la théorie et la pratique de l'accouchement sans douleur. De son côté, l'Anglais Grantly Dick Read a mis au point une théorie et une technique analogue sur un certain nombre de points ; dans ses présupposés philosophiques et métaphysiques toutefois, il s'en écarte substantiellement, car il ne s'appuie pas comme eux sur la conception matérialiste.



extension et succès

En ce qui concerne l'extension et le succès de la nouvelle méthode (appelée méthode psycho-prophylactique), on prétend qu'en Russie et en Chine elle a déjà été utilisée pour des centaines de milliers de cas. Elle s'est implantée aussi en divers pays de l'Occident ; plusieurs maternités municipales auraient mis à sa disposition des sections particulières. Les maternités organisées exclusivement selon ces principes seraient jusqu'à présent peu nombreuses en Occident ; la France, entre autres, en a une (communiste) à Paris ; en France également deux institutions catholiques, à Jallieu et Cambrai, ont adopté complètement la méthode dans leurs services, sans sacrifier ce qui avait fait ses preuves antérieurement.

Quant au succès, on affirme qu'il est très important : 85% à ç>o°/o des naissances survenues de la sorte auraient été réellement indolores.






II. APPRECIATION DE LA NOUVELLE METHODE



1. APPRECIATION SCIENTIFIQUE



Après avoir ainsi tracé l'esquisse de cette méthode, Nous passons à son appréciation. Dans la documentation qui Nous a été remise, on trouve cette note caractéristique : « Pour le personnel, la première exigence indispensable, c'est la foi inconditionnée à la méthode. » Peut-on sur la base de résultats scientifiques assurés exiger une foi absolue de ce genre ?

La méthode contient sans doute des éléments, qu'il faut considérer comme scientifiquement établis ; d'autres n'ont qu'une haute probabilité ; d'autres restent encore (au moins pour le moment) de nature problématique. Il est établi scientifiquement qu'il existe des réflexes conditionnés en général ; que des représentations déterminées ou des états affectifs peuvent être associés à certains événements, et que le cas peut se vérifier aussi pour les sensations de douleur. Mais qu'il soit déjà prouvé (ou du moins, qu'il puisse être prouvé par là) que les douleurs de la délivrance sont dues uniquement à cette cause, ce n'est pas évident pour tous à l'heure actuelle. Des juges sérieux formulent aussi des réserves au sujet de l'axiome affirmé quasi a priori ; « tous les actes physiologiques normaux, et donc aussi la naissance normale, doivent se passer sans douleur, sinon la nature se contredirait elle-même ». Ils n'admettent pas qu'il soit universellement valable sans exception, ni que la nature se contredirait, si elle avait fait de la parturition un acte intensément douloureux. En effet, disent-ils, il serait parfaitement compréhensible, physiologiquement et psychologiquement, que la nature, soucieuse de la mère qui engendre et de l'enfant engendré, fasse par là prendre conscience d'une manière inéluctable de l'importance de cet acte et veuille forcer à prendre les mesures requises pour la mère et pour l'enfant.

La vérification scientifique de ces deux axiomes, que les uns prétendent certains et les autres discutables, laissons-la aux spécialistes compétents ; mais il faut, pour décider du vrai et du faux, retenir le critère objectif décisif : « Le caractère scientifique et la valeur d'une découverte doivent s'apprécier exclusivement d'après son accord avec la réalité objective. » Il importe de ne pas négliger ici la distinction entre « vérité » et « affirmation » (« interprétation », « subsomption », « systématisation ») de la vérité. Si la nature a rendu l'accouchement indolore dans la réalité des faits, s'il est devenu douloureux par la suite à cause des réflexes conditionnés, s'il peut redevenir indolore, si tout cela n'est pas seulement affirmé, interprété, construit systématiquement, mais démontré réel, il s'ensuit que les résultats scientifiques sont vrais. S'il n'est pas, ou du moins pas encore possible d'obtenir à cet égard une certitude entière, il faut s'abstenir de toute affirmation absolue et considérer les conclusions obtenues comme des « hypothèses » scientifiques.

Mais, renonçant pour l'instant à porter un jugement définitif sur le degré de certitude scientifique de la méthode psychoprophylactique, Nous allons l'examiner au point de vue moral.




2. APPRECIATION ETHIQUE



Cette méthode est-elle moralement irréprochable ? La réponse, qui doit en considérer l'objet, le but et le motif, s'énonce brièvement : « Prise en soi, elle ne contient rien de critiquable au point de vue moral. »

L'enseignement donné sur le travail de la nature dans l'accouchement ; la correction de l'interprétation fausse des sensations organiques et l'invitation à la corriger ; l'influence exercée pour écarter l'angoisse et la crainte non fondées ; l'aide accordée pour que la parturiente collabore opportunément avec la nature, garde son calme et sa maîtrise ; une conscience accrue de la grandeur de la maternité en général, et en particulier de l'heure où la mère met l'enfant au monde ; tout cela ce sont des valeurs positives, auxquelles il n'y a rien à reprocher, des bienfaits pour la parturiente, et ils sont pleinement conformes à la volonté du Créateur. Ainsi vue et comprise, la méthode est une ascèse naturelle, qui garde la mère de la superficialité et de la légèreté ; elle influence positivement sa personnalité pour qu'à l'heure si importante de l'enfantement, elle manifeste la fermeté et la solidité de son caractère. Sous d'autres aspects encore, la méthode peut conduire à des succès moraux positifs. Si on réussit à éliminer les douleurs et la crainte de la naissance, on diminue souvent par là-même une incitation à commettre des actions immorales dans l'utilisation des droits du mariage.

En ce qui concerne les motifs et le but des secours accordés à la parturiente, l'action matérielle, comme telle, ne comporte aucune justification morale, ni positive ni négative ; elle est l'affaire de celui qui prête son aide. Elle peut et doit s'accomplir pour des motifs et en vue d'un but irréprochable, tel que l'intérêt présenté par un fait purement scientifique ; le sentiment naturel et noble qui fait estimer et aimer dans la mère la personne humaine, qui veut lui faire du bien et l'assister ; une disposition profondément religieuse et chrétienne, qui s'inspire des idéaux du christianisme vivant. Mais il peut arriver que l'assistance recherche un but et obéisse à des motifs immoraux ; en ce cas, c'est l'activité personnelle de celui qui prête son aide qui en subit le préjudice ; le motif immoral ne transforme pas l'assistance bonne en une chose mauvaise, du moins en ce qui concerne sa structure objective et, inversement, une assistance bonne en soi ne peut pas justifier un motif mauvais ou fournir la preuve de sa bonté.




3. APPRECIATION THEOLOGIQUE



Il reste à dire un mot d'appréciation théologique et religieuse, pour autant qu'on la distingue de la valeur morale au sens strict. La nouvelle méthode est souvent présentée dans le contexte d'une philosophie et d'une culture matérialistes et en opposition avec l'Ecriture Sainte et le christianisme.

L'idéologie d'un chercheur et d'un savant n'est pas en soi une preuve de la vérité et de la valeur de ce qu'il a trouvé et exposé. Le théorème de Pythagore ou, (pour rester dans le domaine de la médecine), les observations d'Hippocrate qu'on a reconnues exactes, les découvertes de Pasteur, les lois de l'hérédité de Mendel, ne doivent pas la vérité de leur contenu aux idées morales et religieuses de leurs auteurs. Elles ne sont ni « païennes », parce que Pythagore et Hippocrate étaient païens, ni chrétiennes, parce que Pasteur et Mendel étaient chrétiens. Ces acquisitions scientifiques sont vraies, parce que et dans la mesure où elles répondent à la réalité objective.

Même un chercheur matérialiste peut faire une découverte scientifique réelle et valable ; mais cet apport ne constitue en aucune manière un argument pour ses idées matérialistes.

Le même raisonnement vaut pour la culture à laquelle un savant appartient. Ses découvertes ne sont pas vraies ou fausses selon qu'il est issu de telle ou telle culture, dont il a reçu l'inspiration et qui l'a marqué profondément.

Les lois, la théorie et la technique de l'accouchement naturel, sans douleur, sont valables sans doute, mais furent élaborées par des savants qui, en bonne partie, professent une idéologie, appartiennent à une culture matérialiste ; celles-ci ne sont pas vraies, parce que les résultats scientifiques précités le sont. Il est encore beaucoup moins exact que les résultats scientifiques sont vrais et démontrés tels, parce que leurs auteurs et les cultures d'où ils proviennent ont une orientation matérialiste. Les critères de la vérité sont ailleurs.

Le chrétien convaincu ne trouve rien dans ses idées philosophiques et sa culture qui l'empêche de s'occuper sérieusement, en théorie et en pratique, de la méthode psycho-prophylactique ; il sait en règle générale que la réalité et la vérité ne sont pas identiques à leur interprétation, subsomption ou systématisation et que, par conséquent, il peut en même temps accepter entièrement l'un et rejeter entièrement l'autre.




4. LA NOUVELLE METHODE ET L'ECRITURE SAINTE



Une critique de la nouvelle méthode au point de vue théologique doit en particulier rendre compte de l'Ecriture Sainte, car la propagande matérialiste prétend trouver une contradiction éclatante entre la vérité de la science et celle de l'Ecriture. Dans la Genèse (Gen. III, 16) on lit : In dolores paries filios (« Tu enfanteras dans la douleur »). Pour bien comprendre cette parole, il faut considérer la condamnation portée par Dieu dans l'ensemble de son contexte. En infligeant cette punition aux premiers parents et à leur descendance, Dieu ne voulait pas défendre et n'a pas défendu aux hommes de rechercher et d'utiliser toutes les richesses de la création ; de faire avancer pas à pas la culture ; de rendre la vie de ce monde plus supportable et plus belle ; d'alléger le travail et la fatigue, la douleur, la maladie et la mort, bref de se soumettre la terre (Gen. I, 28).

De même, en punissant Eve, Dieu n'a pas voulu défendre et n'a pas défendu aux mères d'utiliser les moyens qui rendent l'accouchement plus facile et moins douloureux. Aux paroles de l'Ecriture, il ne faut pas chercher d'échappatoire : elles restent vraies dans le sens entendu et exprimé par le Créateur : la maternité donnera beaucoup à supporter à la mère. De quelle manière précise Dieu a-t-il conçu ce châtiment et comment l'exécutera-t-il ? L'Ecriture ne le dit pas. Certains prétendent que l'enfantement fut, aux origines, entièrement indolore et ne devint douloureux que plus tard, (peut-être à la suite d'une interprétation erronée du jugement de Dieu), par le jeu de l'auto et de l'hétérosuggestion, des associations arbitraires, des réflexes conditionnés et à cause des comportements fautifs des parturientes ; jusqu'ici, toutefois, ces affirmations dans leur ensemble n'ont pas été prouvées. D'autre part, il peut être vrai qu'un comportement incorrect, psychique ou physique, des parturientes soit susceptible d'accroître fortement les difficultés de la naissance et les ait accrues en réalité.



Considérations finales sur l'obstétrique chrétienne.

En guise de conclusion, ajoutons quelques remarques sur l'obstétrique chrétienne.

La charité chrétienne s'est depuis toujours occupée des mères à l'heure de l'accouchement ; elle s'est efforcée et s'efforce aujourd'hui encore de leur procurer une assistance efficace, psychique et physique, selon l'état d'avancement de la science et de la technique. Ce peut être le cas à présent pour les nouvelles acquisitions de la méthode psycho-prophylactique dans la mesure où elles rencontrent l'approbation des savants sérieux. L'obstétrique chrétienne peut ici intégrer dans ses principes et ses méthodes tout ce qui est correct et justifié.

Toutefois, qu'elle ne s'en contente pas pour les personnes susceptibles de recevoir davantage, et qu'elle n'abandonne rien des valeurs religieuses qu'elle mettait à profit jusqu'à présent. Dans Notre allocution au Congrès de l'Association italienne des sages-femmes catholiques, le 29 octobre 19513, Nous avons parlé en détail de l'apostolat, dont les sages-femmes catholiques sont capables et qu'elles sont appelées à pratiquer dans leur profession ; entre autres, Nous mentionnions l'apostolat personnel, c'est-à-dire celui qu'elles exercent par le moyen de leur science et de leur art et par la solidité de leur foi chrétienne ; puis l'apostolat de la maternité en s'efforçant de rappeler aux mères sa dignité, son sérieux et sa grandeur. Ici s'applique ce que Nous avons dit aujourd'hui, puisqu'elles assistent la mère à l'heure de la naissance. La mère chrétienne puise dans sa foi et sa vie de grâce la lumière et la force pour mettre en Dieu une pleine confiance, se sentir sous la protection de la Providence et aussi pour accepter volontiers ce que Dieu lui donne à supporter ; il serait donc dommage que l'obstétrique chrétienne se borne à lui rendre des services d'ordre purement naturel, psycho-prophylactiques.

Deux points méritent d'être soulignés : le christianisme n'interprète pas la souffrance et la croix de façon purement négative. Si la nouvelle technique lui épargne les souffrances de l'accouchement ou les adoucit, la mère peut l'accepter sans aucun scrupule de conscience ; mais elle n'y est pas obligée. En cas d'un succès partiel ou d'échec, elle sait que la souffrance peut devenir une source de bien, si on la supporte avec Dieu et par obéissance à sa volonté. La vie et la souffrance du Seigneur, les douleurs que tant de grands hommes ont supportées et même cherchées, grâce auxquelles ils ont mûri, grandi jusqu'aux sommets de l'héroïsme chrétien, les exemples quotidiens d'acceptation résignée de la croix, que Nous avons sous les yeux, tout cela révèle la signification de la souffrance, de l'acceptation patiente de la douleur dans l'économie actuelle du salut, pendant le temps de cette vie terrestre.

3 Discorsi e Radiomessaggi, vol. XIII, pp. 333-353 ; Documents Pontificaux 1951, p. 470.




Une deuxième remarque. La pensée et la vie chrétiennes, et donc l'obstétrique chrétienne, n'attribuent pas une valeur absolue aux progrès de la science et aux raffinements de la technique. Par contre une pensée et une conception de vie d'inspiration matérialiste trouvent cette position naturelle : elle leur sert de religion ou de succédané de la religion. Bien qu'il applaudisse aux nouvelles découvertes scientifiques et les utilise, le chrétien rejette toute apothéose matérialiste de la science et de la culture.

Il sait que celles-ci occupent une place sur l'échelle objective des valeurs, mais que sans être la dernière, ce n'est pas non plus la première. Même à leur égard, il répète aujourd'hui, comme jadis et comme toujours : « Cherchez d'abord le Royaume de Dieu et sa justice » (Matth. VI, 33). La plus haute, l'ultime valeur de l'homme, elle se trouve, non dans sa science et ses capacités techniques, mais dans l'amour de Dieu et le dévouement à son service. Pour ces raisons, mis en face de la découverte scientifique de l'accouchement sans douleur, le chrétien se garde de l'admirer sans retenue et de l'utiliser avec un empressement exagéré ; il la juge d'une façon positive et réfléchie, à la lumière de la saine raison naturelle, et à celle, plus vive, de la foi et de l'amour, qui émane de Dieu et de la croix du Christ.


PRIÈRE A LA VIERGE MARIE

(17 janvier 1956)1






La Sacrée Pénitencerie fait savoir, le 17 janvier 1956, que le Souverain Pontife accorde une indulgence de 500 jours aux fidèles qui réciteront, au moins d'un coeur contrit, la prière suivante, qu'il a composée lui-même :

O Vierge, belle comme la lune, délices du ciel, toi dont le visage est objet de contemplation pour les bienheureux et un vrai miroir pour les anges, fais que nous, tes petits enfants, nous puissions te ressembler et recevoir dans nos âmes un rayon de ta beauté qui ne connaît pas le crépuscule des ans, parce qu'elle resplendit dans l'éternité.

O Marie, soleil du ciel, réveille la vie partout où il y a la mort, et redonne la clarté aux âmes dans la nuit. Prenant pour miroir le visage de tes fils, fais-nous grâce d'un reflet de ta lumière et de ta ferveur.

1 D'après le texte italien des A. A. S., XXXXVIII, 1956, p. 98.




O Marie, forte comme une armée, donne la victoire aux chrétiens qui se battent. Nous sommes si faibles et notre ennemi s'enhardit avec tant d'orgueil. Mais sous ta bannière, nous sommes sûrs de le vaincre ; il connaît la force écrasante de ton pied, il craint la majesté de ton regard. Sauve-nous, ô Marie, belle comme la lune, éclatante comme le soleil, forte comme une armée prête au combat, et qui est soutenue non par la haine, mais par la vive flamme de l'amour. Ainsi soit-il.


LETTRE POUR LE HUITIÈME CENTENAIRE DE LA MORT DE SAINT PIERRE NOLASQUE

(19 janvier 1956) 1






Puisque le Christ Notre-Seigneur a enseigné que la charité était comme le fondement sur lequel reposait toute la Loi, comme la note par laquelle les adeptes de la Sagesse chrétienne se distinguaient des autres, il n'est pas étonnant que cette vertu sublime habite surtout dans l'âme de ceux qui tentent de parvenir au faîte de la perfection évangélique. Parmi eux, saint Pierre Nolasque se distingua tout particulièrement, ce célèbre serviteur de la miséricorde divine, et en quelque sorte l'ancêtre de votre Ordre, dont, sept siècles après sa mort, vous allez, par de dignes solennités, célébrer la mémoire.



Le Saint-Père rappelle le dévouement héroïque de saint Pierre Nolasque pour les chrétiens captifs des Sarrasins et sa sollicitude pour le salut de leurs âmes.

Alors que Nous songeons à toutes les oeuvres magnifiques qu'il accomplit pour la gloire de Dieu et le salut du prochain, cette dure calamité qui, pendant tant de siècles, a douloureusement affligé l'Eglise, Nous revient à l'esprit : cette honteuse servitude dans laquelle les chrétiens tombés au pouvoir des Sarrasins par suite de guerre, ou emmenés de force, étaient contraints à une vie indigne de la condition humaine. Si, envers ces hommes opprimés par ce triste sort, on en vit beaucoup comme Nolasque brûler d'une charité intense, personne ne lutta avec autant de courage pour leur porter secours.

1 D'après le texte latin des A. A. S., XXXXVI1I, 1956, p. 80 ; traduction française de VOsservatore Komano, du 2 mars 1956.




Ce qui touchait par-dessus tout sa sollicitude, c'était le très grave péril pour le salut éternel dans lequel se trouvait la malheureuse foule des captifs. Un grand nombre en effet, — lui-même l'avait appris par expérience — n'avaient espoir d'apporter quelque adoucissement au fardeau et à la honte de leur vie d'esclaves qu'en l'abjuration de leur foi chrétienne. Bouleversé à la pensée de tant de maux et de difficultés, ce très saint personnage ne s'épargna aucune souffrance, ne se laissa effrayer par aucune peine ni aucun danger pour venir au secours de ses frères captifs ; d'ailleurs le nombre de ceux qui, enlisés dans la fange de l'esclavage, furent rendus à la liberté et à la dignité de fils de Dieu par son infatigable activité est presque incroyable.

Bien plus, les membres de la famille religieuse, héritière de sa charité étaient tenus par cette loi difficile à se constituer eux-mêmes captifs, s'il en était besoin, à la place des chrétiens prisonniers de la tyrannie, afin de les racheter.

Vous avez donc bien raison, cher fils, de mettre devant les yeux de tous, les exemples de cette éminente sainteté, par vos solennités ; et Nous pensons que ce ne sera pas seulement un honneur pour votre Ordre, mais que ce sera aussi un bien salutaire pour les âmes. Vous surtout, qui avez embrassé sa forme de vie religieuse, méditez de si hautes vertus, pénétrez-en l'exemple. Bien que cette funeste honte de l'esclavage soit maintenant presque complètement abolie dans toutes les nations, notre époque n'a pas moins besoin cependant de cette ardeur de charité, par laquelle Nolasque s'est tellement distingué, que tant d'hommes sont encore opprimés sous le joug d'une servitude plus honteuse ; Nous voulons parler de la servitude du péché qui est la plus grande de toutes, et qu'il nous faut travailler à abolir dans toute la mesure de nos forces. En vérité, personne ne doit en cette matière, rester indifférent ou en repos, alors que c'est une obligation pour nous de voir l'extrême danger où, de par l'abaissement du niveau des moeurs se trouvent les âmes et le grand nombre d'hommes rachetés par Jésus-Christ, plongés qu'ils sont dans la fange des vices.

Que s'éveille donc en vous, chaque jour davantage, que s'éveille en tous, à l'exemple de saint Pierre Nolasque, un zèle agissant pour le salut d'autrui ; et que ce soit, — Nous le désirons vivement — le fruit le meilleur et le plus salutaire de vos solennités.

En gage de quoi, Nous vous donnons, cher fils, à vous, et à tous les membres de votre Ordre, de tout coeur, dans le Seigneur, la Bénédiction apostolique.




ALLOCUTION AU PRÉSIDENT ÉLU DES ÉTATS-UNIS DU BRÉSIL

(19 janvier 1956)1






Le jeudi 19 janvier, le Souverain Pontife a reçu en audience solennelle Son Excellence Juscelino Kubitschek de Oliveira, président élu des Etats-Unis du Brésil.

A cette occasion, il prononça le bref discours que voici :

Votre visite, Monsieur le Président, si elle honore grandement votre esprit de foi, Nous console vivement Nous-même, parce qu'elle nous donne une assurance de plus d'une période de bonne entente et d'amicale collaboration entre l'Eglise et l'Etat, pour le bien et la prospérité du Brésil.

Appelée à élire le Chef de l'Etat pour un nouveau mandat présidentiel, la nation, par la voie du vote, a reconnu et consacré les grands mérites de votre Excellence, l'énergie entreprenante et les hautes qualités administratives dont elle fit preuve pendant tant d'années dans l'Etat de Minas, et dans sa capitale, « coeur du Brésil ». En même temps, votre peuple a manifesté le désir de voir ces mêmes qualités resplendir sur un champ plus vaste, à la tête du gouvernement de tout le pays.

Les desseins de votre Excellence sont bien connus : faire tout ce qui est possible pour le développement économique et industriel du Brésil ; mettre en valeur le trésor des immenses richesses naturelles qu'y a si largement répandues la main prodigue du Créateur.

1 D'après le texte portugais des A. A. S., XXXXVIII, 1956, p. 93.




Nous connaissons également, à côté des efforts accomplis dans le passé, les résolutions actuelles d'apporter un soin encore plus grand à élever, sur le plan économique et social, le niveau de vie des classes les plus humbles et les plus déshéritées, afin que tous puissent mener une existence plus empreinte de noblesse et de vraie liberté, comme citoyens de la même patrie, comme frères de la même famille, de la grande patrie brésilienne, de la grande famille des fils de Dieu.

Et Nous, connaissant les sentiments de votre Excellence, Nous sommes certain que, en plus du relèvement économique et matériel, elle s'appliquera particulièrement à élever le niveau spirituel, qui seul donne à la patrie son vrai visage et sa dignité. C'est bien la charité chrétienne qui reste l'âme et la vie d'un pays ; c'est elle qui permet, en prévenant ou en supprimant les antagonismes et les luttes de classes, que se resserrent les liens de compréhension mutuelle et de concorde entre les citoyens et, partant, entre tous les Etats.

En suivant un tel programme, et en plaçant sa confiance dans la Providence du Tout-Puissant, sans le secours de laquelle il n'est pas de construction solide, ni de cité bien gardée malgré la vigilance de ses défenseurs, votre Excellence peut envisager l'avenir avec sérénité, suivant cette sentence d'or, du plus grand de vos orateurs : « Plaire à Dieu et Le servir, et là-dessus, courage et confiance. »

Les incertitudes de l'heure présente sont graves, la propagande délétère est partout intense et acharnée ; le Brésil lui-même ne doit pas se croire à ce point en sûreté, qu'il n'ait besoin de se protéger et d'être sur ses gardes.

Pourtant, Nous avons confiance dans la bonté toute-puissante du Christ-Rédempteur, et dans le secours de la Vierge Immaculée, patronne du Brésil. Ils assisteront toujours votre Excellence et ses dignes collaborateurs, afin que le temps de son gouvernement soit une période d'ordre et de progrès, de prospérité matérielle et spirituelle, nationale et internationale pour le peuple et la nation brésilienne.


DISCOURS AU PREMIER CONGRÈS ITALIEN DE LA PETITE INDUSTRIE

(20 janvier 1.956) 1






Le vendredi 20 janvier, le Saint-Père a reçu en audience spéciale, dans la salle des Bénédictions, plus de trois mille participants au premier congrès italien de la petite industrie, dont les séances s'étaient déroulées à Rome les jours précédents, et a adressé à Y assistance le discours suivant :

Pour la première fois, chers fils, vous tenez un congrès national et vous avez voulu saisir cette occasion pour Nous offrir votre filial hommage. Nous saluons avec une satisfaction particulière votre nombreux groupe, qui représente ici les soixante-dix mille titulaires de petites entreprises industrielles. Sans aucun doute, ce premier congrès, qui vous a réunis dans l'Urbs, répondait à une profonde attente, à votre désir de vous rencontrer en une large et fraternelle assemblée avec tous ceux qui partagent des soucis sociaux et économiques analogues, qui connaissent les mêmes difficultés et espèrent également trouver des solutions solides et durables. Nous sommes certain que votre attente n'a pas été déçue et que vous retournerez chez vous plus confiants dans l'avenir, plus éclairés sur les décisions à prendre et plus sûrs de la collaboration et de l'appui efficace de tous ceux qui ont la charge de protéger, défendre et promouvoir vos intérêts légitimes.

1 D'après le texte italien de Discorsi e radiomessaggi, 17, traduction française de l'Osservatore Romano, du 3 février 1036.




Parmi les motifs qui justifiaient la convocation de votre congrès, vous avez mis en premier lieu la « revendication de la fonction irremplaçable du chef d'entreprise privée », qui manifeste de façon éminente l'esprit de libre entreprise, auquel on doit les progrès notables, effectués surtout ces cinquante dernières années, spécialement dans le domaine de l'industrie. Ce thème répond bien, non seulement à une exigence de la condition présente, mais aussi à l'enseignement de l'Eglise, qui réalise ainsi dans les applications sociales une doctrine plus élevée et fondamentale, celle de la vocation transcendante de la personne humaine et de sa responsabilité personnelle devant Dieu et la société humaine.

Les mots « entreprise privée » pourraient être compris de façon erronée, comme si celle-ci et, particulièrement, la petite industrie étaient abandonnées, dans leur organisation et dans leur activité, à la discrétion du patron uniquement soucieux du jeu de ses intérêts personnels. Mais vous avez explicitement affirmé vos intentions, en faisant ressortir que la protection de l'entreprise privée et de la petite industrie doit être conçue en relation avec la collectivité nationale, envers laquelle elles ont des droits et des devoirs. Le sentiment le plus net qui émane d'une réunion comme la vôtre est celui du potentiel économique considérable que représentent ces soixante-dix mille entreprises industrielles. Que l'on pense à la somme des services rendus à la communauté nationale par tant d'activités diverses, qu'il s'agisse de la construction, de l'habillement, de l'alimentation, de la mécanique ou de l'électricité ; dans tous les domaines, il faut mettre au service du public une main-d'oeuvre spécialisée, compétente, capable de répondre avec habileté à tant de besoins variés.

Ces caractères de qualification technique et d'adaptation aux demandes du consommateur impriment leurs exigences dans l'organisation et dans la marche de vos entreprises. Nous voudrions souligner ici la nécessité, pour les dirigeants, de posséder les qualités de véritable chef et, pour les subordonnés, la volonté d'une collaboration confiante et sincère avec la direction. Si dans les grandes fabriques les fonctions du patron sont réparties entre divers secteurs et sont exercées au moyen de nombreux employés et secrétaires spéciaux, elles tendent au contraire, dans les petites entreprises, à être accomplies par lui d'autant plus directement que le nombre des travailleurs est plus restreint. Les difficultés techniques, économiques et sociales finissent presque toujours par retomber sur la même personne, qui doit répondre de tout et s'occuper de l'ensemble comme des détails, des questions purement pratiques comme des problèmes humains. Cela suppose, avec les qualités intellectuelles les plus variées, un caractère fort et souple et, surtout, un sens moral ouvert et généreux. On attend aussi spécialement du chef d'entreprise un intense désir de vrai progrès social. Chez beaucoup, certes, la bonne volonté ne fait pas défaut, mais il faut parfois constater qu'un attachement exagéré aux avantages économiques trouble plus ou moins largement la prise de conscience du déséquilibre et de l'injustice de certaines conditions de vie. Votre sens chrétien vous aidera certainement à surmonter cet obstacle et à exercer votre autorité d'une manière conforme à l'idéal de l'Evangile.

Une condition indispensable pour l'heureux succès des petites entreprises est de pouvoir compter sur la fidèle collaboration de leur personnel. Disons tout de suite que le facteur décisif de celle-ci sera le patron lui-même, car c'est de lui que dépend, en premier lieu, l'esprit qui anime ses employés. Si l'on note chez lui le souci de placer l'intérêt de tous au-dessus de l'avantage individuel, il lui sera bien plus facile d'entretenir cette disposition des subordonnés. Ceux-ci comprendront sans peine que le chef, auquel ils se soumettent, n'entend pas réaliser des gains injustes à leurs frais, ni profiter au maximum de leur travail, mais que, au contraire, en leur fournissant des moyens pour leur entretien et celui de leurs familles, il leur donne également la possibilité de perfectionner leurs capacités, de faire une oeuvre utile et bienfaisante, de contribuer autant qu'il leur est permis au service de la société et à son élévation économique et morale. Alors, au lieu d'un sentiment déprimant de désillusion, au lieu d'attitudes de revendication, s'établira une atmosphère d'entrain, de spontanéité, de contribution volontaire à l'amélioration d'une communauté de travail, devenue intéressante, compréhensive, constructive. Quand une fabrique, un atelier a créé un tel esprit, le travail reprend toute sa signification, toute sa noblesse ; il devient plus humain, il se rapproche davantage de Dieu.

Nous vous souhaitons, chers fils, de travailler avec ardeur et persévérance, en mettant en oeuvre toutes vos facultés d'esprit et de coeur pour développer vos entreprises dans les voies providentielles, où elles trouveront la prospérité temporelle, en même temps qu'elles aideront leurs membres à accomplir leur destin d'hommes et de fils de Dieu.




Pie XII 1956 - I. ESQUISSE DE LA NOUVELLE METHODE