
Pie XII 1956 - ERMITES DE SAINT-AUGUSTIN
(4 février 1956) 1
Le samedi 4 février, le Saint-Père a reçu en audience les membres de la Conférence internationale sur les relations humaines dans l'industrie, organisée par l'Agence européenne de productivité de l'Organisation européenne de coopération économique. Le Pape leur adressa, en français, le discours suivant :
En répondant à votre désir d'être reçus en audience, Nous sommes heureux d'accueillir en vous, Messieurs, les représentants des entreprises et des syndicats, qui viennent d'étudier ensemble, avec le concours de nombreux spécialistes, les relations humaines dans l'industrie. Le sujet est à l'ordre du jour, et Nous sommes le premier à Nous en réjouir, dans la mesure où il représente un progrès vers l'union des deux grandes forces qui collaborent à la production, les employeurs et les employés.
Complexité des relations humaines.
Votre but était d'étudier, dans un climat de compréhension mutuelle, les facteurs qui peuvent contribuer à l'amélioration des relations humaines dans l'industrie et d'examiner l'apport de la recherche scientifique en ce domaine. Il est primordial, en effet, de connaître exactement de part et d'autre les données du problème. Elles sont fort complexes en vérité, et les mesures préconisées par les sciences de l'homme, sociologie, psychologie ou psychotechnique, se heurtent à d'énormes résistances, durcies par le temps, par le jeu des institutions, par l'accumulation des erreurs et des préjugés. Non seulement les esprits ont la plus
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grande peine à juger objectivement, mais les libertés aussi sont plus ou moins paralysées, de puissantes forces, telles que les pressions sociales ou la concurrence technique, pesant de tout leur poids sur les décisions à prendre.
Leur importance.
Nous constatons néanmoins avec bonheur que la pure technique a mis en relief l'importance si longtemps méconnue des relations humaines dans le travail. Notre prédécesseur de vénérée mémoire, Pie XI, ayant évoqué le mépris dans lequel étaient trop souvent tenus les intérêts supérieurs des ouvriers, ne s'écriait-il pas : « Contrairement aux plans de la Providence, le travail destiné, même après le péché originel, au perfectionnement matériel et moral de l'homme, tend, dans ces conditions à devenir un instrument de dépravation : la matière inerte sort ennoblie de l'atelier, tandis que les hommes s'y corrompent et s'y dépravent 2. » Nous voudrions pouvoir dire que cela n'a plus lieu sur aucun point de la terre. Hélas ! Tout le monde sait que les progrès sont lents, beaucoup trop lents sur ce point essentiel, en bien des pays, sur des continents entiers.
Si vous avez, Messieurs, sollicité l'audience que Nous vous accordons, c'était assurément pour entendre la voix de l'Eglise sur les questions qui vous préoccupent. Ce que l'Eglise souhaite en cette matière dépend évidemment de l'idée qu'elle a de l'homme. Pour elle, tous les hommes sont égaux en dignité devant Dieu ; ils doivent donc l'être aussi dans les rapports libres ou nécessaires qui les unissent.
La doctrine de l'Eglise.
2 Quadragesimo Anno, A. A. S., 23, 1931, pp. 221-222.
Or la communauté de travail, qui de nos jours s'établit moralement sur la base des contrats entre les employeurs et les employés des grandes entreprises, constitue de la part des premiers un véritable engagement envers les seconds, car ils demandent à ceux-ci le meilleur de leur temps et de leurs forces. Ce n'est donc pas seulement un travailleur que l'on embauche et auquel on achète son travail ; c'est un homme, un membre de la société humaine qui vient collaborer au bien de cette même société dans l'industrie en question. Certes, une entreprise, même moderne, n'est pas totalitaire ; elle n'accapare pas des initiatives qui, placées hors de son activité particulière, appartiennent personnellement aux travailleurs. En outre, une entreprise moderne ne se résout pas en un jeu de fonctions techniques coordonnées de façon anonyme. Elle unit par contrat des associés, dont les responsabilités sont différentes et hiérarchisées, mais auxquels le travail doit fournir le moyen d'accomplir toujours mieux leurs obligations morales, personnelles, familiales et sociales. Ils ont à se prêter loyalement un service mutuel, et si l'intérêt des employeurs est de traiter leurs employés en hommes, ils ne sauraient se contenter de considérations utilitaires : la productivité n'est pas une fin en soi. Chaque homme au contraire représente une valeur transcendante et absolue, car l'auteur de la nature humaine lui a donné une âme immortelle. Bien plus II s'est fait homme et s'identifie moralement à quiconque attend d'autrui le supplément d'être qui lui manque : « Tout ce que vous ferez au plus petit de mes frères c'est à moi que vous l'aurez fait» (Mt 25,40). Lui-même n'est pas venu pour être servi, mais pour servir (Mt 20,28), et Il n'a pas hésité à donner sa vie pour sauver les hommes. Voilà d'où vient l'éminente dignité de toute personne humaine et la responsabilité de quiconque emploie un homme à son service.
C'est pourquoi Nous souhaitons vivement que les travaux de vos journées d'études aient apporté non seulement la lumière dans les esprits, mais une compréhension plus profonde des difficultés d'autrui, une bienveillance réciproque plus sincère et la volonté de chercher de part et d'autre les accords nécessaires dans le respect mutuel et le souci constant du bien général.
A ces intentions et à celles que vous portez dans le coeur, Nous implorons sur vous tous ici présents, sur vos familles et vos amis le secours du ciel, et Nous vous accordons de grand coeur Notre paternelle Bénédiction apostolique.
(11 février 1956) 1
A l'occasion du cinquième centenaire de la mort de sainte Rita de Cascia, le Souverain Pontife a adressé une lettre au prieur général des ermites de Saint-Augustin, le Rév. Père Engelbert Eberhard. Nous en donnons ci-dessous la traduction du latin :
C'est avec un grand plaisir que Nous avons reçu votre lettre pleine de déférence Nous avertissant que bientôt le souvenir de sainte Rita de Cascia sera célébré solennellement, à l'occasion du cinquième centenaire de sa mort.
Nous formulons les voeux les plus ardents pour tous ceux, qui sous votre direction, apportent leur concours à cette pieuse entreprise, afin que ce dessein si louable soit mené à bonne fin et qu'en même temps il contribue le plus possible à augmenter l'esprit religieux de tous et à réformer les moeurs.
Cette remarquable religieuse de l'ordre de saint Augustin, illustre gloire et fleur magnifique de l'Ombrie, se distingue tout particulièrement par sa vie exemplaire : elle peut être pour tous, une source d'encouragements à supporter leurs difficultés avec une énergie indomptable, à pardonner à ceux qui leur font du mal, à rechercher les joies toutes pures de la piété chrétienne ; tous peuvent être, grâce à elle, entraînés par une espérance qui ne trompe pas ainsi que par un désir ardent des biens immortels. Que ce soit en s'acquittant de la lourde charge de mère de famille, ou aux prises avec les nombreux et graves soucis des veuves ; que ce soit, enfin, dans une vie cachée entièrement
consacrée à la contemplation ; en toutes les circonstances par lesquelles elle est passée, elle s'est montrée toujours d'une grande piété, d'une grande patience dans l'épreuve et d'une magnifique générosité. C'est aux femmes d'abord qu'elle donne l'exemple. Que celles-ci, imitant avec soin la sainte qu'elles invoquent comme leur patronne bienfaisante et secourable, se rendent dignes d'éloges par leur maîtrise d'elles-mêmes, par leur modestie, leur empressement à s'effacer et à se dévouer, leur obéissance aux lois de l'Eglise ; elles amasseront ainsi une ample moisson de mérites surnaturels, pour leur plus grand bien et celui des autres, particulièrement de leurs proches.
Nous demanderons donc à Dieu les secours célestes pour que, grâce aux solennités prévues, une foi plus active s'enracine dans les âmes et qu'un élan plus vigoureux les entraîne à mieux prier ; et, de tout coeur, Nous accordons à tous ceux qui ont charge de préparer la célébration de l'anniversaire de sainte Rita, et à tous ceux qui y prendront part, Notre Bénédiction apostolique.
(11 février 1956) 1
L'Institut romain Regina Mundi, placé sous l'autorité de la Sacrée Congrégation des Religieux, a pour but de donner aux Religieuses une formation plus élevée en ce qui concerne les sciences sacrées.
Depuis toujours dans l'Eglise, des vierges consacrées à Dieu, pratiquant les conseils évangéliques dans les états de perfection et les autres Instituts similaires, se consacrent, selon le but qu'elles se sont proposé, au salut de leur prochain et à toutes sortes de bonnes oeuvres. Tout en poursuivant avec une égale fermeté la sainteté dont elles ont fait profession, elles s'efforcent sans cesse d'accomplir avec dignité et compétence les ministères apostoliques ou les oeuvres de charité qui leur sont confiés par le Saint-Siège, par l'approbation de leurs statuts et de leurs Instituts.
Comme la charité envers Dieu et celle envers le prochain ne font qu'une seule et même chose, l'Eglise exige à bon droit que le désir de sainteté se manifeste dans un effort assidu pour remplir ses proches charges d'une façon toujours plus complète et parfaite, et pour se disposer à les exercer avec soin, sans épargner sa peine.
1 D'après le texte latin des A. A. S., XXXXVIII, 1956, p. 189, traduction française de Documentation Catholique, t. LUI, col. 749.
Pour atteindre efficacement à cette perfection désirée, à la fois humaine et divine, dans l'accomplissement de leurs charges par une préparation convenable, le Siège apostolique a tout mis en oeuvre, d'une façon opportune, pour engager et amener avec douceur et fermeté les religieuses et les autres vierges consacrées à Dieu et à l'apostolat sacré, à s'appliquer à tout ce qui peut être utile et adapté à leur fonction apostolique.
C'est pourquoi toutes les supérieures et les membres des Congrégations, obéissant fidèlement aux règles et aux exhortations répétées du Saint-Siège, n'ont jamais cessé de faire des efforts pour que toutes celles qui, de par leur vocation et pour des raisons d'apostolat, doivent exercer des emplois civils ou sociaux, soient munies, entre autres choses, des diplômes, des titres légitimes et des autres témoignages nécessaires pour exercer convenablement et dignement leurs charges. Dans ce but, des instituts particuliers, des collèges, des académies, des écoles ont été fondés ou du moins favorisés et aidés de nombreuses façons. De plus, par de nombreux cours et exercices, de fréquents congrès, des fédérations constituées pour promouvoir divers apostolats, et des appuis de toute sorte, l'Eglise s'est grandement appliquée à ce que toutes celles qui, pour l'amour de Dieu et de leurs frères, se consacrent à des oeuvres, joignent au zèle religieux la compétence technique et le savoir-faire dans l'exercice de leurs charges.
En effet, dans l'esprit de l'Eglise, il n'est ni concevable ni admissible que celles qui, de par leur profession religieuse et leur vocation apostolique, se consacrent à des charges ou des professions dans la société soient ou puissent être estimées professionnellement inférieures aux autres personnes qui, poussées par des motifs humains, sans cesser pour cela d'être nobles, remplissent dans le siècle les mêmes charges ou professions.
Cela concerne surtout, et particulièrement, les religieuses et les vierges consacrées à Dieu qui, surtout à notre époque, se consacrent de différentes manières à l'éducation et à la formation de la jeunesse. C'est une tâche ardue, non seulement à cause du caractère des élèves et des circonstances actuelles, mais à cause des vastes connaissances scientifiques, culturelles et pédagogiques qui s'acquièrent par de longues études, qui nécessitent de nombreux examens et autres épreuves du même genre, partout exigés pour pouvoir enseigner.
Il ne fait de doute pour personne que nos professeurs et éducatrices qui, de par leur vocation, se consacrent aux enfants, aux adolescentes et aux jeunes filles, soit que, dans la plupart des cas, elles enseignent dans les écoles secondaires et supérieures, soit qu'elles s'occupent de celles qui poursuivent des études universitaires, même en tant qu'externes dans les universités publiques, soit qu'elles occupent des charges importantes, dans leur institut propre, concernant la direction et la
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formation de leurs soeurs, doivent posséder une culture plus élevée, technique, et avant tout religieuse, qui soit à la fois solide, bien assimilée et complète, étant donné leur situation propre.
Pour que les membres des états de perfection et les autres vierges qui se consacrent à la recherche de la perfection et à l'apostolat puissent devenir de parfaits professeurs et éduca-trices, comme l'exige notre époque, dans de nombreux endroits ont été créés des écoles supérieures, des académies, des instituts, généralement très dignes de louanges, où elles sont formées sérieusement dans les doctrines et les disciplines, particulièrement religieuses et morales.
Ce fécond mouvement d'adaptation qui, après le congrès solennel de l'année jubilaire (26.11.—8.12.1950) 2, suscita et ne cesse de susciter infatigablement, particulièrement dans ce domaine de l'éducation et de la formation, de si nombreuses et si remarquables initiatives, fut cause que la Sacrée Congrégation des religieux organisa un congrès des Supérieures générales au mois de septembre 19523 pour y traiter du nouvel Institut devant être érigé à Rome, destiné à être non seulement le modèle de tous ceux actuels et futurs existant dans le monde entier, mais même, sous divers aspects, leur complément et leur couronnement.
C'est pourquoi la même Sacrée Congrégation des religieux, sur Notre ordre et sous Nos auspices, afin de correspondre aux voeux du congrès, se préoccupa d'ériger à Rome, au cours de l'Année mariale, avec la coopération des Supérieures générales du monde entier, l'Institut de la Bienheureuse Vierge Marie, que Nous avions solennellement proclamée et couronnée Reine. Comme cet Institut, auquel il a été donné le nom de Regina Mundi, s'est jusqu'à présent avéré parfait et Nous donne des garanties certaines des heureux résultats que Nous en espérons ardemment, afin qu'il soit affermi et enrichi par Notre approbation pontificale et qu'il devienne le modèle et le guide éminent des instituts semblables destinés aux vierges consacrées à Dieu, présents et futurs existant dans le monde entier, motu proprio et après mûre délibération de Notre part, Nous décrétons et ordonnons ce qui suit :
Cf. Documents Pontificaux 1950, p. 538 et 584. Cf. Documents Pontificaux 1952, p. 471
I Nous déclarons pontifical, et Nous concédons qu'il soit orné de ce titre, l'Institut appelé Regina Mundi destiné à donner aux vierges consacrées à Dieu et au ministère des âmes une éducation et une formation plus élevée en ce qui concerne les sciences et les disciplines, principalement sacrées.
Cet Institut sera dirigé en Notre nom et sous Notre autorité par la Sacrée Congrégation des religieux, avec les statuts approuvés par Nous. La dite Sacrée Congrégation sera aidée, pour diriger, administrer et perfectionner Notre Institut, conformément aux statuts, par des délégués de la Sacrée Congrégation des Séminaires et des Universités, du Secrétariat d'Etat et du Vicariat urbain. Nous concédons à l'Institut le droit et la faculté, conformément aux statuts, de conférer des diplômes aux élèves qui ont accompli leurs études et passé avec succès leurs examens, lesquels leur donneront le droit d'enseigner dans les collèges féminins, soit laïcs, soit religieux, de quelque degré que ce soit, dans la mesure qui est précisée par chaque diplôme. Pour exercer cet enseignement dans des écoles destinées à des laïcs masculins, il faut s'en tenir soigneusement à ce qui est prescrit par le droit. Nous accordons enfin à cet Institut la faculté de s'agréger, en se conformant aux statuts, les écoles et les instituts ou leurs sections qui lui paraissent avoir des affinités avec lui.
Nous décrétons et ordonnons ces choses de Notre autorité, nonobstant toutes choses contraires, même dignes d'une mention particulière.
(13 février 1956) 1
Le matin du 13 février, le Souverain Pontife a reçu en audience spéciale les participants au congrès pour les ecclésiastiques chargés de la critique des livres, organisé par la revue « Letture » de Milan, dirigée par les Pères Jésuites. Il leur a adressé un discours en italien dont voici la traduction :
L'intime réconfort que Nous éprouvons en vous accueillant en Notre présence, chers fils qui êtes chargés de la critique des livres, est égal au vif souci que Nous inspire la charge de pasteur, à qui incombe, entre autres, le devoir de s'employer avec zèle afin que soit indiquée au troupeau du Christ la saine nourriture spirituelle, constituée aujourd'hui, pour une part notable, par les lectures.
Le Saint-Père souligne le rôle très important des critiques des livres pour préserver les âmes de l'erreur et de la perversion.
Votre remarquable assemblée Nous procure donc une vive satisfaction, car il Nous semble reconnaître en chacun de vous un coopérateur efficace et sûr dans Notre ministère pastoral, et en tous, une digue puissante contre le flot débordant de publications de faible ou de nulle valeur, qui menacent de submerger sous la boue de l'erreur ou de la perversion la haute dignité de la nature humaine. Il n'est pas nécessaire de souligner ici combien sont grandes la nécessité, la noblesse et l'importance d'une juste critique, car la ferme conviction que vous avez de
1 D'après le texte italien des A. A. S., XXXXVIII, 1956, p. 127, traduction française de l'Osservatore Romano, du 24 février 1956.
l'influence considérable des lectures sur les moeurs et sur le sort des individus et de la communauté vous a incités à assumer la tâche ardue que la vaste production littéraire de nos jours impose au critique. Dans une société, comme celle d'aujourd'hui, si jalouse d'exercer le droit de la liberté de presse, la critique des honnêtes gens, fondée sur un droit plus sacré, est certainement une des formes les plus appropriées pour empêcher que le mal se répande et, surtout, qu'il soit, sous un prétexte ou l'autre, divulgué comme un bien : ce qui ne s'oppose pas à la légitimité et à la nécessité, dans certains cas de danger plus grave pour les âmes, de l'intervention d'une autorité supérieure. Toutefois, la critique exercée selon les règles de la vérité et de l'éthique répond peut-être davantage à la mentalité de l'homme moderne, qui aime se former lui-même un jugement de valeur, lorsqu'il en est en mesure, aidé par la critique qui réussit à lui inspirer confiance.
La mission des critiques va aussi plus loin : ils doivent satisfaire le public cultivé en traitant des aspects scientifiques, littéraires, artistiques des livres.
Mais vous n'entendez pas restreindre votre activité aux seuls aspects moraux du livre, mais l'étendre également aux autres, particulièrement scientifiques, littéraires et artistiques, de manière a être des critiques complets, dont le grand public et même les experts puissent attendre un jugement, autant que possible, exhaustif. Il est évident que cette perfection de la critique catholique non seulement en renforce l'autorité devant le public, mais lui vaut des mérites positifs à l'égard de la culture, selon la tradition permanente de l'Eglise, toujours attentive à suivre le cours et les progrès de la pensée et de la forme. Les hauteurs ou les bassesses, auxquelles s'élève ou s'abaisse la littérature, spécialement aujourd'hui, dépendent grandement des critiques, du degré de perspicacité, d'honnêteté et de fermeté d'esprit dont ils font preuve.
Des responsabilités si grandes étant ainsi assignées au critique, il sera opportun d'exposer certains principes fondamentaux, auxquels son oeuvre doit se conformer, s'il veut que celle-ci atteigne efficacement le but de guider les esprits sur des sentiers sûrs.
Principes fondamentaux d'une saine critique. Pour leur application, le Saint-Père distingue le sujet et l'objet de la critique.
Pour faciliter la réalisation de cette fin, Nous considérerons séparément le sujet de la critique, puis son objet. Aujourd'hui, Nous parlerons du premier point, en renvoyant l'exposition du second (qui Nous semble le plus important) à une autre occasion, lorsqu'elle se présentera.
Le critique doit posséder la confiance des lecteurs et ne pas se laisser intimider par l'opposition de certains d'entre eux aveuglés par des préjugés idéologiques.
Le rôle de guider et conseiller les autres dans le choix et l'appréciation des lectures n'aurait point de sens si l'on ne supposait chez les lecteurs la disposition d'esprit à accepter les suggestions d'autrui. Tout effort du critique se révélerait donc vain auprès de ceux qui, par parti pris, refuseraient de reconnaître sa science et sa compétence et, en conséquence, n'accorderaient aucune confiance à sa personne et à son jugement. Il est possible de trouver des lecteurs auprès desquels le critique n'a pas accès, car, par nature ou par éducation défectueuse, ils se laissent séduire par une appréciation supérieure absolue de leurs propres facultés et connaissances. Dominés par cet état subjectif de suffisance fallacieuse, ils n'attendent du critique que la confirmation de leur jugement, adopté comme sûr et immuable. Dans ces cas, souvent déterminés par des préjugés de faux ordre idéologique, le refus d'une critique objective ne doit pas décourager le critique, car il ne constitue que la preuve de la déformation psychologique de ces lecteurs. Si l'on présuppose donc la saine disposition du public, le critique atteindra son but d'autant plus efficacement qu'il saura davantage en gagner la confiance. Celle-ci est, en effet, pour ainsi dire, le point de départ et d'arrivée de toute critique, qu'elle soit effectuée par un écrivain particulier, ou par une revue qui se la propose comme but commun. Si le lecteur a recours au critique, c'est parce qu'il croit en sa science, son honnêteté et sa maturité, soit que celui-ci expose le contenu du livre, soit que, dans cet exposé, il insère un jugement motivé, qui, par conséquent, ne peut être rejeté. Mais comment le critique réussira-t-il à conquérir la confiance du lecteur ? Autrement dit quel est le rôle du critique et quelles sont les justes exigences du public ?
Pour gagner la confiance des lecteurs, le critique doit posséder des qualités indispensables :
a) la compétence.
La première exigence concerne la faculté de discernement du critique et, en premier lieu, son aptitude à lire et à comprendre justement le livre examiné. Rappeler cette règle pourrait sembler superflu ; cependant, il arrive plus d'une fois que l'on trouve des comptes rendus qui ne répondent même pas à cette première et élémentaire condition. Il est évident que la lecture attentive, souvent patiente et pénible, doit être conduite avec un esprit exempt de préjugés et avec la conscience de se trouver, en ce qui concerne le sujet, dans un domaine suffisamment connu. Une riche culture est donc nécessaire : la science spéciale dans la discipline à laquelle appartient la publication, et une large culture générale, qui permette au critique de situer l'oeuvre dans son époque et de la présenter en relation avec les courants de pensée qui y prévalent.
b) les dons de jugement et de discernement.
Mais la simple connaissance intellectuelle ne suffit pas, car le critique est quelque chose de plus qu'un simple rapporteur : il doit parvenir à donner un jugement, dont l'établissement exige des dons particuliers, naturels et acquis.
Le critique doit, en premier lieu, posséder la capacité de jugement et de discernement, c'est-à-dire être capable d'appliquer de manière pondérée la science spécialisée et la culture générale à l'objet examiné. Pour cette application, il doit avoir largeur de vues, souplesse d-'esprit, perception et compréhension des relations citées plus haut et habileté à relever erreurs, lacunes et contradictions. Cette considération impartiale du pour et du contre sera suivie, comme limitation et distinction, du oui ou du non, dans chaque cas. Ce sera seulement alors que la critique pourra recevoir sa forme définitive et être présentée pour la publication.
une grande objectivité.
Toutefois l'application des dons intellectuels mentionnés est soumise à l'influence de la volonté, de la sensibilité et du caractère, au sujet desquelles d'autres exigences importantes s'imposent au critique. Pour empêcher que la volonté et la sensibilité agissent négativement sur le jugement critique, il est nécessaire qu'il se propose, avant tout, la plus grande objectivité et, par conséquent, qu'il ouvre son esprit au sentiment de bienveillance et de confiance envers l'auteur, tant que des raisons positives, sûres et graves ne suggèrent pas une attitude différente. Un critique habituellement enclin à la passion ne devrait même pas prendre la plume. Noblesse de caractère et bonté de coeur sont toujours la meilleure armure dans toutes sortes de luttes, donc également dans la critique, où se trouvent en opposition des idées et opinions ; cependant la noblesse et la bonté ne doivent pas être confondues avec la naïveté et la crédulité de l'enfant, auquel la connaissance des hommes et l'expérience de la vie font défaut.
la probité, l'incorruptibilité et la fermeté de caractère.
Le critique peut posséder, en plus ou moins grande abondance, les dons et dispositions indiquées, mais en aucune manière et en aucun cas la probité, l'incorruptibilité et la fermeté de caractère ne doivent lui manquer. Le critique ne peut, pour faire plaisir à l'auteur, pas plus qu'à l'éditeur ou au public — souvent sujet à d'éphémères sympathies et antipathies — ni même pour satisfaire une inclination personnelle, faire une fausse critique, contre sa propre science et conscience, contre la vérité objective : une critique fausse soit à cause d'une interprétation forcée de l'erreur et du danger que représente l'ouvrage, soit en raison de l'omission délibérée de remarques, qui, loyalement, ne peuvent être cachées. On devrait pouvoir appliquer à tout critique littéraire le témoignage que les ennemis jurés du Rédempteur lui donnèrent hypocritement, bien que conformément à la vérité, lorsqu'ils voulurent le prendre au mot avec la demande : « Est-il permis ou non de payer le tribut à César ?» : « Maître, dirent-ils, nous savons que tu es franc et que tu enseignes la voie de Dieu avec franchise sans te préoccuper de qui que ce soit, car tu ne regardes pas au rang des personnes » (Mt 22,16).
Un critique doit faire preuve de fermeté de caractère spécialement par la sérénité sans crainte avec laquelle il rend public son jugement et, ensuite par sa manière de le défendre s'il était attaqué, en se maintenant cependant toujours strictement sur le terrain de la justice. De même qu'un juge qui n'aurait pas le courage de défendre la loi devrait se démettre de sa charge, de même devrait agir le critique qui préfère la tranquillité à la vérité. Mais la fermeté doit toujours éviter les manières propres à l'arrogance, qui agit comme s'il existait déjà a priori une préemption de droit en faveur de la véracité du critique, contre l'auteur. L'un et l'autre sont soumis à la même loi du service de la vérité, auquel ils sont liés ; mais le critique assume, en outre, expressément, l'engagement de la servir avec la plus grande fidélité. De toute façon, le critique, aussi bien que l'auteur, devraient savoir qu'au-dessus d'eux il y a toujours la vérité. Une critique injuste, comme l'indique le nom même, n'est pas seulement une erreur de l'intelligence, mais elle cause aussi un tort réel à l'auteur, qui pourrait en demeurer atteint dans sa réputation et, souvent aussi, dans ses justes intérêts ; dans un tel cas, le critique a le devoir précis de se rétracter. Mais, d'autre part, une critique juste et justifiée ne devrait pas être retirée timidement, quelle que soit la violence des adversaires : cela signifierait un déplorable manque de caractère et de courage et saperait la confiance si nécessaire chez le public, qui exige à bon droit que le critique demeure ferme dans ce qu'il dit, lorsqu'il le fait conformément à la vérité.
il
Pie XII indique ensuite quelques règles usuelles pour une bonne critique.
Ces principes devraient être pour le critique et la critique, quelle que soit leur provenance, les principes fondamentaux les plus courants à considérer et respecter. Pour aider à les rappeler, quelques brèves règles usuelles, diversement formulées, mais concordant substantiellement entre elles, sont valables ; et il Nous semble utile de consacrer à certaines quelques paroles, car elles sont plus d'une fois citées comme preuve et justification d'une pensée ou d'une action déterminées.
L'absence de passion et de partialité.
a) La première est l'étonnante maxime de Tacite, placée au
début de ses célèbres Libri ab excessu Divi Augusti, et qui, par
la suite, fut largement employée : sine ira et studio, c'est-à-dire
sans passion ni partialité2. Justement entendue, cette maxime
n'exprime pas seulement le critère de conduite du juge, mais,
en général, elle doit être observée dans tous les rapports entre
les hommes. Comme avertissement, elle s'adresse particulière-
ment à l'historien ; toutefois la sagesse commune la trouve éga-
lement opportune pour le critique, qui, par conséquent, doit
écrire et juger sine ira et studio, sans préventions. Mais, à cause
de cela même, son devoir n'est pas de s'interdire la manifestation
de ses justes sentiments, et, encore moins, de renoncer à défen-
dre, à condition qu'il soit vrai, son monde idéologique. Il est
même permis à un critique serein et modéré d'exprimer, par
exemple, avec fermeté et vivacité son indignation contre une
littérature pornographique, qui corrompt la jeunesse et ne laisse
pas indemnes les adultes. On ne peut non plus accuser de partia-
lité le critique littéraire, comme aussi tout simple chrétien, qui
adopte comme critère de jugement la vérité chrétienne, son
intégrité et sa pureté. Du reste, Tacite lui-même, tout en sui-
vant la règle adoptée au début, décrit parfois avec des teintes
tragiques, le despotisme de certains empereurs et déplore la
corruption répandue jusque dans les milieux les plus élevés ;
il confie à ses pages son aspiration angoissée à la liberté perdue
et son regret pour la grandeur passée de l'ancien Sénat et pour
les temps heureux de la Rome austère des Pères.
Que la parole soit bien l'expression de la pensée.
b) Une autre maxime qui, malgré l'apparence, est quelque
peu difficile à comprendre et à pratiquer, est celle-ci : verbum
oris est verbum mentis, c'est-à-dire l'homme dit (ou écrit) ce
qu'il pense. Le sens le plus obvie est le suivant : la parole
extérieure reçoit son sens et son contenu de la pensée intérieure.
Aussi, celui qui veut connaître la pensée de l'auteur doit écouter
ses paroles, et, lorsqu'il n'y a pas de motifs positifs d'en douter,
il doit s'en tenir à celles-ci comme à des témoins naturels de
l'esprit intime. Sous cet aspect, ce ne sont pas la personne de
2 Tacite, Annales, 1, chap. 1.
l'auteur, sa vie et ses tendances qui doivent être le point de départ de l'enquête critique ; mais l'oeuvre et ce qu'elle exprime. Cependant la maxime citée avertit également l'auteur qu'il sera jugé à partir de ses paroles, qui, par conséquent, doivent refléter fidèlement ses idées et ses sentiments. Si ceux-ci sont justes, il fera tout son possible pour exprimer cette mentalité droite, en tenant compte d'autre part qu'il n'est pas toujours facile de penser d'une façon et d'écrire d'une autre ; c'est-à-dire qu'il est fort difficile de cacher la pensée intime, sans que, d'une manière ou d'une autre, elle ne soit dévoilée par telle ou telle nuance. La maxime est donc pour l'écrivain une exhortation à la sincérité. En revanche, elle fixe au critique les limites d'enquête et de jugement. Il doit s'en tenir à la claire signification objective de l'oeuvre, car sa tâche stricte est de juger l'oeuvre et non l'auteur. Ce qui peut donc être entendu dans un bon sens il doit l'interpréter de la sorte. C'est là une règle générale nécessaire pour une vie sociale pacifique et pour les rapports réciproques entre les hommes. En laissant de côté les cas douteux sur le sens objectif d'un texte, où il conviendra de pencher vers une interprétation favorable à la droiture de l'auteur, le critique doit partir de la présomption que les paroles dites ou écrites ont un sens en elles-mêmes et qu'elles ne sont présentées de prime abord au public que dans ce seul sens objectif. Or, c'est précisément celui-là que le critique a pour rôle de juger. S'il est juste, il le déclarera tel, même si d'ailleurs (et peut-être aussi de l'oeuvre même), il résultait que les idées personnelles de l'auteur ne sont pas conformes à ce sens. Si, en revanche, le sens objectif des mots contient une erreur ou une fausseté, le devoir du critique est de le faire remarquer, même s'il y a lieu de croire que le mode de penser subjectif de l'auteur est différent et correct. Une critique juste et bienveillante pourra, dans de tels cas, suggérer un correctif approprié des mots incriminés, en considération de la personne de l'auteur ; mais le sens objectif erroné ne se trouve pas pour cela annulé.
-dessus tout : la charité.
c) Nous voudrions mentionner aussi une troisième maxime : Super omnia autem caritas : mais par-dessus tout la charité. On a voulu l'attribuer à saint Augustin, toutefois il semble plus probable que ce soit à tort. Cependant, ce qu'elle veut désigner y est exactement exprimé, et elle entend résoudre sur le terrain pratique le doute qui, plus d'une fois, tourmente le critique honnête, c'est-à-dire s'il doit donner la priorité à la veritas ou à la caritas. Théoriquement, il est clair qu'il ne peut y avoir aucune opposition entre la veritas et la caritas, si l'on entend par ce terme le fait de réaliser le vrai bien du prochain et d'éviter de l'offenser injustement. Mais la question revient sur le terrain pratique dans les cas particuliers. Supposons que le critique littéraire se trouve devant le choix : ou dire toute la vérité, comme il serait nécessaire, mais une vérité qui cause à l'auteur une offense et même un dommage, au détriment, semblerait-il, de la charité ; ou bien obéir à ce qui paraît un devoir de charité, en taisant la vérité qui ne devrait pas être cachée et en ignorant une sérieuse erreur. Le critique se demande alors à laquelle des deux il doit donner la préférence. Son anxiété s'accroît s'il interroge les préceptes divins, où le respect de la vérité et de la charité est hautement et également recommandé.
En effet, le Seigneur a dit : Veritas liberavit vos (Jn 8,32) ; l'Apôtre des Gentils enseigne : Plenitudo legis est dilectio (Rm 13,10), et, dans un autre passage, selon le texte grec : àkySeùovreç ds èv àyâirfl aùÇrjocofiev ecç aùrov va Tzdvra (Ephes., 4, 15) : c'est-à-dire : En adhérant à la vérité, nous croissons dans la charité en lui dans tout. Jean, le disciple préféré, qui estimait n'en avoir jamais dit assez en ce qui concerne la charité proclamait : Deus caritas est. Dieu est charité (1Jn 4,16) ; et encore : In hoc cognovimus caritatem Dei, quoniam Me animam suam pro nobis posuit ; et nos debefhjis pro fratri-bus animas ponere (1Jn 3,16) : nous aussi, nous devons livrer notre vie pour nos frères ; mais' le même saint Jean formule au sujet d'un homme qui offense la vérité et l'intégrité de la doctrine la ferme injonction : nec Ave ei dixeritis, donc même pas un bref et rapide salut (II Jn 10).
Quelle règle de conduite devra donc suivre le critique littéraire conformément à ces préceptes de la Sainte Ecriture ? Comment réussira-t-il à en concilier dans sa pensée et dans sa conscience le conflit apparent de priorité ? Le « fondement » de tout est la veritas ; le « terme » et le « couronnement » de tout est la caritas. Le fondement doit demeurer intact, sinon tout s'écroule, même le « couronnement » et 1'« achèvement ». Mais le fondement de la vérité ne suffit pas, ni le fondement de la foi sans la charité, dont il est dit dans la lettre aux Corinthiens : major autem horum est caritas (1Co 13,13), texte dans lequel, avec un sens analogue, se reflète la maxime citée plus haut super omnia autem caritas. D'ailleurs, dans plus d'un cas, il ne sera pas difficile de trouver la juste voie si le critique demeure conscient de ce que le précepte de la charité est pour lui un devoir non seulement à l'égard de l'auteur, mais aussi à l'égard du lecteur. Il pourra donc toujours utiliser quelque occasion favorable pour éviter de dangereux malentendus chez le lecteur, tout en usant de formes délicates envers l'auteur.
Nous avons estimé utile de mentionner certaines de ces maximes secondaires, car il Nous semble qu'elles expriment, sous une forme plus concrète que les principes fondamentaux généraux, ce que l'on réclame chez le critique littéraire. Ceux-ci doivent constamment présider à son oeuvre délicate, trop souvent sujette à des égarements, à des excès et à des faiblesses ; ils sont la base pour mériter et accroître la confiance que le public place dans la critique et ils marquent la limite entre le juste et l'injuste dans l'accomplissement de son importante tâche.
Le Saint-Père réserve la seconde partie... « l'objet » pour une autre rencontre.
En réservant, comme Nous l'avons déjà annoncé au début, à une autre rencontre, s'il est possible, l'exposition de la seconde partie (l'objet) de Notre explication, Nous appelons, en attendant, sur vous et sur votre oeuvre l'abondance des lumières et des secours divins, en gage desquels Nous vous donnons de tout coeur Notre paternelle Bénédiction apostolique.
Pie XII 1956 - ERMITES DE SAINT-AUGUSTIN