
Pie XII 1956 - DISCOURS A DES SPÉCIALISTES DE LA CHIRURGIE DE L'OEIL
(15 mai 1956) 1
Le Saint-Père a reçu, le 15 mai, un pèlerinage espagnol de Bilbao, comprenant de nombreux membres de l'Apostolat de la prière, guidés par le Rév. Père Alphonse Moreno, S. ]. Il leur a adressé un discours en espagnol, dont voici la traduction :
Plus encore que dans Notre maison, Nous sentons réellement que, pour tous Nos fils, il y a place dans Notre coeur de Père : et Nous le voudrions sans cesse plus grand, comme celui de l'apôtre (2Co 6,11). Certes ; mais, très chers membres de l'Apostolat de la prière qui appartenez à l'Eglise de la Compagnie de Jésus, à Bilbao, combien plus grande ne devra pas être celle que nous réserverons à ceux qui, nécessairement, doivent être des fils préférés, parce que soldats d'une milice de prédilection, élite de cette Eglise orante, qui offre continuellement au Père ses prières et ses sacrifices en union avec le Coeur Sacré de Jésus ; pour réparer tant d'injures et tant d'offenses, qu'il reçoit constamment ; pour compenser surtout tant d'indifférence envers Celui qui a le droit d'être reconnu comme Rex et centrum omnium cordium.
Nous n'avons cependant pas l'intention de Nous attarder à présent à répéter ce que Nous avons exprimé tant de fois en faveur de cette institution vraiment providentielle ; Nous voudrions simplement vous souhaiter la bienvenue et vous féliciter pour tout le bien que l'Apostolat de la prière accomplit dans toute l'Espagne et, tout spécialement, dans votre région et dans votre ville ; car Nous n'ignorons pas ce que représentent dans l'histoire de l'apostolat vos Loyola et Cardaveraz ; et Nous ne voulons pas oublier que le principal organe de l'apostolat en Espagne, le magnifique « Mensajero », a précisément son siège à Bilbao et, de là, répand dans toute l'Espagne — et un peu dans tout le monde de langue espagnole — ses effets bienfaisants. Et celui qui désire savoir ce que représente la dévotion au Sacré-Coeur de Jésus dans votre cité dynamique et entreprenante n'a qu'à se promener dans ses rues et à s'attarder sur une de ses plus belles places, pour y admirer le monument que vous connaissez bien et que Nous reconnaissons comme un indice de votre sincère piété et de votre profond amour pour ce Coeur divin, qui, en tant d'occasions, vous a enrichis de ses grâces les plus singulières.
Vous êtes des membres de l'apostolat ; vivez dans son esprit. Et si vous savez le faire fidèlement, Nous n'aurons rien d'autre à vous recommander ; de fait, vivre d'un amour qui répare et glorifie, c'est vivre la vie de Celui qui vint au monde pour rendre gloire au Père et s'offrir lui-même comme victime pour le salut du genre humain ; c'est vivre la quintessence de l'esprit chrétien ; c'est vivre la plus haute perfection. Que la charité règne chez vous, généreuse et souveraine, et il n'y aura pas de difficultés sur votre chemin ; car elle vient à bout de tout, elle surmonte tout ; et, sur ses ailes de feu, l'ascension est sûre jusqu'à ces cimes les plus élevées, où elle triomphe pour toute une éternité.
En ce mois de mai, Nous voulons vous recommander tout spécialement à votre très sainte Mère, la Vierge de Begoña ; qu'elle vous enseigne le chemin le plus court pour arriver au coeur de son très saint Fils et que vous sachiez y demeurer avec Elle pour toujours.
Avec ces souhaits, Nous vous bénissons vous tous ici présents, ainsi que tout l'apostolat de Bilbao, de Biscaye et de toute l'Espagne.
(15 mai 1.956) 1
Introduction
« Vous puiserez de l'eau avec joie aux sources du salut » (Is 12,3). Ces paroles du prophète Isaïe, prédisant, en une image expressive, les dons divins multiples et abondants qu'apporterait l'ère chrétienne, ces paroles, disons-Nous, se présentent spontanément à Notre pensée au moment où Nous évoquons le siècle qui s'est écoulé depuis que Notre prédécesseur d'immortelle mémoire, Pie IX, accédant volontiers aux désirs exprimés par le monde catholique, prescrivait la célébration, dans l'Eglise universelle, de la fête du Sacré-Coeur de Jésus.
Il est impossible, en vérité, d'énumérer les grâces que le culte rendu au Sacré-Coeur a répandues dans les âmes des fidèles : grâces de purification, de consolation surnaturelle, d'encouragement à la pratique de toutes les vertus. Aussi, Nous rappelant le mot très profond de l'apôtre Jacques : « Tout don excellent, toute donation parfaite vient d'en-haut et descend du Père des lumières » (Jc 1,17), Nous voyons à bon droit dans ce culte, répandu par tout le monde avec une ferveur croissante, un don inestimable que le Verbe incarné, Notre divin Sauveur, Médiateur unique de la grâce et de la vérité entre le Père des cieux et le genre humain, a fait à l'Eglise, son épouse mystique, au cours de ces derniers siècles, qui furent pour elle si lourds d'épreuves à supporter, de difficultés à surmonter. Enrichie par ce don inestimable, l'Eglise peut manifester à son divin Fondateur une charité plus ardente et réaliser aussi plus totalement ce souhait que Jean l'évangéliste met sur les lèvres du Christ Jésus lui-même : « Le dernier jour de la fête, le grand jour, Jésus, debout, lança à pleine voix : Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive, celui qui croit en moi ; selon le mot de l'Ecriture, de son sein couleront des fleuves d'eau vive. Il disait cela de l'Esprit que devaient recevoir ceux qui croyaient en Lui» (Jn 7,37-39). Assurément, les auditeurs de Jésus pouvaient facilement rapprocher cette promesse d'une source d'« eau vive » coulant de son sein, des paroles prophétiques d'Isaïe, d'Ezéchiel et de Zacharie sur le royaume messianique, comme aussi de la pierre symbolique qui laissa miraculeusement jaillir de l'eau, lorsque Moïse la frappa (Is 12,3 Ez 47,1-12 Za 13,1 Ex 17,1-7 Nb 20,7-13 1Co 10,4 Ap 7,17 Ap 22,1).
La divine charité tire sa première origine de l'Esprit-Saint qui est, au sein de l'auguste Trinité, l'amour personnel du Père et du Fils. C'est donc à bon droit que l'apôtre des nations, répétant, pour ainsi dire, les paroles du Christ Jésus, attribue à cet Esprit d'amour l'effusion de la charité dans l'âme des croyants : « L'amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par le Saint-Esprit qui nous fut donné » (Rm 5,5).
Ce lien très étroit que la sainte Ecriture affirme exister entre la charité divine, qui doit embraser l'âme des chrétiens, et l'Esprit-Saint — qui de Lui-même est amour — nous précise clairement à tous, Vénérables Frères, la nature intime du culte que nous devons vouer au Sacré-Coeur de Jésus. En effet, s'il est évident que ce culte, considéré dans sa nature propre, est par excellence un acte de la vertu de religion — dans la mesure où il requiert de nous la volonté pleine et absolue de nous consacrer à l'amour du divin Rédempteur, dont le coeur blessé est le vivant témoignage et le signe — il est tout aussi vrai, et dans un sens encore plus élevé, que ce culte appelle avant tout une réponse de notre amour à l'amour divin.
C'est seulement par la force de la charité, en effet, que l'âme de l'homme se soumet pleinement à la domination de la Toute-Puissance céleste, alors que l'élan de son amour s'attache à la volonté divine au point de s'identifier en quelque sorte avec elle, selon ce qu'il est écrit : « Celui qui s'unit au Seigneur ne fait avec lui qu'un esprit» (1Co 6,17).
Certes, l'Eglise a toujours eu pour le culte du Sacré-Coeur de Jésus une si haute estime qu'elle s'est efforcée de le répandre partout et de l'instaurer de toute manière chez les peuples chrétiens, comme aussi de le défendre avec soin contre les accusations du naturalisme ou du sentimentalisme ; et pourtant il n'en faut pas moins déplorer que — dans le passé, et même de nos jours — ce culte si noble n'ait pas été assez tenu en honneur par beaucoup de chrétiens, et quelquefois même par ceux qui se déclarent animés du zèle de la religion catholique et désireux d'atteindre la sainteté.
« Si vous connaissiez le don de Dieu » (Jn 4,10). Nous qui avons été choisi, par un impénétrable dessein de la Providence, pour être le gardien et le dispensateur du trésor sacré de foi et de piété que le divin Rédempteur a confié à son Eglise, Nous reprenons, conscient de Notre responsabilité, Vénérables Frères, ces mots de l'Ecriture pour donner un avertissement à certains de nos fils : s'il est vrai que le culte du Sacré-Coeur de Jésus, triomphant des erreurs et de la négligence des hommes, s'est répandu dans tout son Corps mystique, il en est encore trop qui, se laissant guider par des préjugés, se conduisent parfois comme si ce culte leur apparaissait moins adapté, pour ne pas dire préjudiciable aux nécessités spirituelles de l'Eglise et du genre humain, plus pressantes encore de nos jours. Confondant, en effet, ce culte privilégié avec les diverses formes de la piété privée que l'Eglise approuve et encourage, mais sans pourtant les prescrire, certains le regardent comme quelque chose de surérogatoire, que chacun est libre d'admettre ou non selon ses goûts ; il en est d'autres qui prétendent que ce culte est inopportun et surtout qu'il n'a guère, ou presque, d'utilité pour qui milite au service du royaume de Dieu, soucieux surtout de dépenser ses forces, ses ressources et son temps à défendre et à diffuser la vérité catholique, à répandre la doctrine chrétienne en matière sociale, à promouvoir des activités religieuses tenues pour bien plus nécessaires à l'heure actuelle ; il s'en trouve enfin qui, bien loin de considérer ce culte comme un auxiliaire sérieux pour la réforme et le renouveau des moeurs chrétiennes — tant dans la vie privée qu'au foyer — le regardent plutôt comme une pieuse pratique, plus sensible qu'intellectuelle, ou encore comme plus adapté aux femmes et d'un caractère qui ne conviendrait pas à des hommes cultivés.
Certains, en outre, estimant qu'un culte de ce genre exige surtout la pénitence, la réparation et d'autres vertus qu'ils appellent « passives » — parce que ne portant pas de fruits extérieurs — le considèrent comme incapable de ranimer la piété spirituelle de notre époque qui doit plutôt se livrer à une action extérieure et spectaculaire pour le triomphe de la foi catholique et la sauvegarde courageuse des moeurs chrétiennes ; ces moeurs, on le sait, sont aujourd'hui viciées par les nouveautés trompeuses de ceux qui mettent sur le même pied toutes les formes de religion, supprimant, en théorie et en pratique, la distinction entre la vérité et l'erreur, imprégnés qu'ils sont malheureusement des principes du matérialisme athée et du laïcisme.
N'est-il pas visible, Vénérables Frères, que toutes ces opinions que Nous venons de déplorer sont tout à fait contraires aux enseignements que Nos prédécesseurs ont proclamés publiquement de cette chaire de vérité, quand ils approuvèrent le culte du Sacré-Coeur de Jésus ! Qui oserait déclarer inutile ou inadapté à notre temps un culte que Notre prédécesseur Léon XIII assura être « la forme la plus louable de la vertu de religion » ; il le considérait comme un remède efficace aux maux qui, aujourd'hui encore, et même plus largement et plus profondément, oppressent et ébranlent les individus et la société tout entière. « Cette dévotion, disait-il, que Nous conseillons à tous, sera profitable à tous. » Et il ajoutait ces exhortations sur le culte du Sacré-Coeur de Jésus : « De là (proviennent) ces maux innombrables qui, depuis longtemps, nous accablent et nous forcent à demander le secours de Celui qui seul a la puissance de les repousser. De qui s'agit-il, sinon de Jésus-Christ, Fils unique de Dieu ? „ Car il n'y a pas sous le ciel d'autre nom donné aux hommes, par lequel il nous faille être sauvés " (Ac 4,12). Ayons donc recours à Celui qui est la voie, la vérité et la vie 2. »
Enc. Annum Sacrum, 25 mai 1899 ; Acta Leonis, vol. XIX, 1900, pp. 71, 77-78.
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Que ce culte dût être approuvé et fût apte à ranimer la piété chrétienne, Notre prédécesseur immédiat, d'heureuse mémoire, Pie XI, le déclarait dans une encyclique : « En cette... forme de dévotion, ne trouve-t-on pas le résumé de toute la religion, et, par le fait même, la règle de la perfection, celle qui conduit le plus facilement les intelligences à la connaissance approfondie du Christ Seigneur, entraîne le plus fortement les esprits à son amour et le plus efficacement à son imitation 3. » Quant à Nous, cette vérité capitale Nous paraît, autant qu'à Nos prédécesseurs, évidente et solidement établie. Lors de Notre élévation au Souverain Pontificat, Nous avons considéré avec grande joie l'heureuse extension et comme le triomphe du culte du Sacré-Coeur de Jésus chez les peuples chrétiens : Nous Nous sommes réjoui des innombrables fruits de salut qu'il répandait dans toute l'Eglise et Nous Nous sommes plu à le signaler dès Notre première encyclique 4. Au cours des années de Notre Pontificat, pleines de souffrances et d'angoisses, mais aussi de consolations ineffables, ces fruits, loin de diminuer en nombre et en perfection, augmentèrent à coup sûr : diverses initiatives cherchèrent fort heureusement à ranimer ce culte en s'adaptant de leur mieux aux nécessités de notre époque : associations d'ordre culturel, religieux ou charitable ; publications historiques, ascétiques et mystiques, illustrant la doctrine relative à cette dévotion ; oeuvres pieuses de réparation ; et surtout manifestations d'ardente piété suscitées par 1'« Association de l'Apostolat de la prière » : grâce à l'initiative et au soutien de celle-ci, foyers, collèges, institutions et nations elles-mêmes, se sont consacrés au Sacré-Coeur de Jésus, et Nous-même, par lettres, discours ou radiomessages, leur avons dit souvent, d'un coeur paternel, Nos félicitations 5.
3 Eric. Miserentissimus Redemptor, 8 mai 1028 ; A. A. S., 20, 1928, p. 167.
4 Enc. Summi Pontificatus, 20 octobre 1939 ; A. A. S., 31, 1939, p. 415.
5 A. A. S., 32, 1940, p. 276 ; XXXV, 1943, p. 170 ; XXXVII, 1945, pp. 263-64 ; XL, 1947, p. 501 ; XLI, 1949, p. 331.
Quand Nous voyons dès lors l'extraordinaire abondance des eaux du salut — ces dons célestes de l'amour divin qui ont leur source dans le coeur sacré de notre Rédempteur — se répandre sur les fils innombrables de l'Eglise catholique, sous l'impulsion et l'action de l'Esprit-Saint, Nous ne pouvons que vous exhorter d'un coeur paternel, Vénérables Frères, à vous unir à Nous poui louer et remercier Dieu, si libéral dans ses dons, empruntant à l'apôtre des nations ces paroles : « A Celui dont la puissance agissant en nous est capable de faire bien au-delà, infiniment au-delà de tout ce que nous pouvons demander, ou même concevoir, à Lui la gloire, dans l'Eglise et en Jésus-Christ, pour tous les âges et tous les siècles ! Amen» (Ep 3,20-21).
Mais après avoir rendu au Dieu éternel de justes actions de grâces, Nous désirons vous engager, par cette encyclique, vous et tous les fils très chers de l'Eglise, à considérer avec plus d'attention les principes tirés de la Bible et de la doctrine des Pères et des théologiens, sur lesquels s'appuie, comme sur des bases solides, le culte du Sacré-Coeur de Jésus. C'est seulement, Nous en sommes persuadé, lorsqu'à la lumière de la révélation divine, nous aurons examiné soigneusement la nature première et profonde de ce culte, que nous serons en mesure d'apprécier comme il convient son excellence et son inépuisable richesse spirituelle ; nous pourrons alors, dans la contemplation des innombrables bienfaits reçus de lui, célébrer dignement le premier centenaire de l'extension à l'Eglise universelle, de la fête du Sacré-Coeur de Jésus.
Et c'est pourquoi, afin de donner à l'intelligence des fidèles une nourriture salutaire qui leur fasse mieux comprendre la véritable nature de ce culte et en retirer des fruits abondants, Nous voulons parcourir les pages de l'Ancien et du Nouveau Testament qui nous révèlent et nous exposent l'infinie et insondable charité de Dieu à l'égard du genre humain ; Nous examinerons ensuite dans leurs grandes lignes les commentaires que les Pères et les Docteurs de l'Eglise nous ont laissés de ces pages ; enfin, Nous aurons à coeur de mettre dans sa vraie lumière le lien très étroit qui existe entre la forme de dévotion due au coeur du divin Rédempteur et le culte que nous devons rendre à l'amour de ce Rédempteur et à l'amour de l'auguste Trinité elle-même envers tous les hommes. Nous estimons qu'en ayant situé dans la lumière de l'Ecriture et de la Tradition les grands principes fondamentaux de cette si noble forme de dévotion, on aura rendu plus facile aux chrétiens de « puiser de l'eau avec joie aux sources du salut » (Is 12,3) : c'est-à-dire de mieux comprendre la profonde et spéciale importance du culte du Sacré-Coeur de Jésus dans la liturgie de l'Eglise, dans sa vie et son action intérieure et extérieure ; ils pourront ainsi recueillir ces fruits spirituels qui permettront à chacun de réformer efficacement sa vie, comme le souhaitaient les pasteurs du peu-pie chrétien.
c) Deux raisons du culte du Sacré-Coeur : la première est que le coeur de Jésus est uni hypostatiquement à la personne divine du Verbe. La seconde est que le Coeur de Jésus est le symbole de son amour infini pour les hommes.
Pour mieux comprendre la valeur de ces enseignements que les passages cités de l'Ancien et du Nouveau Testament nous fournissent au sujet de ce culte, il faut avoir clairement en vue la raison pour laquelle l'Eglise rend un culte de latrie au coeur du divin Rédempteur. Ces raisons, vous le savez, Vénérables Frères, sont au nombre de deux. La première, valable aussi pour toutes les autres parties du corps sacré de Jésus-Christ, s'appuie sur ce principe bien connu, que son coeur, élément le plus noble de la nature humaine, est uni hypostatiquement à la personne du Verbe divin : c'est la raison pour laquelle nous lui devons le même culte d'adoration que celui rendu par l'Eglise à la personne même du Fils de Dieu fait homme. Il s'agit là d'une vérité de foi, solennellement définie au Concile oecuménique d'Ephèse et au second Concile oecuménique de Constantinople '. L'autre raison concerne spécialement le coeur du divin Rédempteur et réclame spécialement aussi pour lui un culte de latrie ; c'est que son coeur, plus que toutes les autres parties de son corps, est le signe naturel et le symbole de son immense charité envers le genre humain : « Nous trouvons dans le Sacré-Coeur, remarque Notre prédécesseur Léon XIII, le symbole et l'image exacte de l'infinie charité de Jésus-Christ qui nous pousse à y répondre par notre propre amour 7. »
« Cone. Ephes., can. 8 ; cf. Mansi, Sacrorum Conciliorum Ampliss. Collectio, 4, 1083 C. ; Cone. Const. II, can. 9 ; cf. ib\â., 9, 382 E.
7 Enc. Annum sacrum : Acta Leonis, vol. XIX, 1900, p. 76.
Il est évidemment bien certain que les Livres Saints ne font jamais mention d'un culte spécial de vénération et d'amour envers le coeur physique du Verbe incarné comme symbole de son ardente charité. En reconnaissant ouvertement ce fait, il ne faut pas s'en étonner et encore moins mettre en doute que l'Ancien et le Nouveau Testament développent le thème de l'amour de Dieu pour nous, objet principal de ce culte. Ils le font avec des images bien de nature à émouvoir profondément les esprits, et comme celles-ci se trouvaient parfois dans les passages des Livres Saints concernant la venue du Fils de Dieu fait homme, on peut très bien voir en elles l'annonce du signe très noble et du symbole de l'amour de Dieu, le coeur très saint et adorable du divin Rédempteur.
d) Le Saint-Père cite quelques passages de l'Ancien Testament où Dieu révèle plus particulièrement son amour pour les hommes.
Pour Notre sujet, il ne Nous paraît pas nécessaire de citer longuement les Livres de l'Ancien Testament, qui nous donnent les plus anciennes vérités divinement révélées ; il suffira de rappeler l'Alliance de Dieu et de son peuple, scellée par l'immolation de victimes pacifiques et dont Moïse présenta, gravée sur les deux tables (Ex 34,27-28), la loi fondamentale commentée ensuite par les prophètes ; cette alliance ne fut pas seulement conclue sur la base du souverain domaine de Dieu et de la soumission due par les hommes, mais affermie et vivifiée par un plus noble amour. Le peuple d'Israël, en effet, n'avait pas pour motif suprême de son obéissance au Seigneur la crainte des punitions divines, provoquée par le tonnerre et les éclairs jaillissant du sommet du Sinaï, mais bien son amour pour Dieu : « Ecoute, ô Israël, Yahvé notre Dieu est le seul Yahvé. Tu aimeras Yahvé ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir. Que ces paroles que je te dicte aujourd'hui restent gravées dans ton coeur » (Dt 6,4-6).
Il n'est donc pas étonnant qu'ayant reconnu dans le précepte de l'amour le fondement de toute la Loi, Moïse et les prophètes — les « plus grands » 8 du peuple élu, au dire du docteur angé-lique — aient comparé toutes les relations entre Dieu et son peuple à l'amour mutuel entre père et enfants ou à celui des époux, plutôt qu'aux sévères images qu'inspirent le souverain domaine de Dieu ou la soumission craintive qui lui est due. Moïse lui-même, par exemple, dans son célèbre cantique sur la libération du peuple et sa sortie d'Egypte, attribua cet événement à la puissance de Dieu en employant des termes et comparaisons tout à fait propres à émouvoir l'esprit : « Tel un vautour qui veille sur son nid, plane au-dessus de ses petits, Yahvé déploie ses ailes et le prend, il le soutient sur son pennage » (Dt 32,11). Mais aucun des prophètes n'a peut-être exprimé et annoncé avec autant de clarté et de force qu'Osée, l'amour dont Dieu ne cesse de poursuivre son peuple. Ce prophète — le plus remarquable des petits prophètes par la concision et la noblesse du style — montre Dieu témoignant au peuple élu un amour juste, saintement inquiet, comparable à celui d'un père aimant et miséricordieux, ou d'un époux offensé dans son honneur. Cet amour ne diminue pas, ni ne se dérobe devant la perfidie et les crimes horribles de ceux qui le trahissent ; s'il inflige aux coupables de justes châtiments, ce n'est pas qu'il les repousse ou les abandonne à eux-mêmes, mais pour voir l'épouse infidèle et les fils ingrats se repentir et se purifier, pour se les attacher de nouveau par les liens d'un amour raffermi : « Quand Israël était enfant, je l'aimai ; et de l'Egypte, j'appelai mon fils... et moi j'apprenais à marcher à Ephraïm ; je les prenais dans mes bras et ils n'ont pas compris que je prenais soin d'eux. Je les menais avec de douces attaches, avec des liens d'amour... Je guérirai leur infidélité, je les aimerai de bon coeur, car ma colère s'est détournée d'eux. Je serais comme la rosée pour Israël ; il croîtra comme le lis, il poussera ses racines comme le Liban» (Os 11,1 Os 11,3-4 Os 14,5-6).
8 Sum. Theol, II-II 2,7 ; ed. Leon., t. VIII, 1895, p. 34.
Ce sont des accents semblables que l'on trouve chez le prophète Isaïe, lorsqu'il oppose, comme dans un dialogue, Dieu et le peuple élu : « Sion disait „ Yahvé m'a abandonné, le Seigneur m'a oublié ! " Une femme oublie-t-elle l'enfant qu'elle nourrit, cesse-t-elle de chérir le fils de ses entrailles ? Même s'il s'en trouvait une pour l'oublier, moi je ne t'oublierai jamais » (Is 49,14-15). Tout aussi émouvantes sont les expressions du Cantique des Cantiques, dont l'auteur se sert des images de l'amour conjugal pour décrire de façon expressive les liens d'amour réciproque unissant Dieu et la nation préférée : « Comme le lis entre les chardons, telle ma bien-aimée entre les jeunes femmes... Je suis à mon bien-aimé et mon bien-aimé est à moi : il paît son troupeau parmi les lis... Pose-moi comme un sceau sur ton coeur, comme un sceau sur ton bras : car l'amour est fort comme la mort, la jalousie est inflexible comme le schéol. Ses traits sont des traits de feu, une flamme de Yahvé » (Ct 2,2 Ct 6,2 Ct 8,6).
Un tel amour révèle déjà la tendresse et l'indulgente patience d'un Dieu qui, indigné des infidélités répétées d'Israël, ne le rejette pourtant pas définitivement. Et toutefois, pour véhément et sublime qu'il fût, cet amour n'était que l'annonce de l'ardente charité du Rédempteur promis aux hommes, débordante sur tous, de son coeur très aimant, comme le modèle de notre amour et la base de la Nouvelle Alliance. C'est lui seul, en effet, Fils unique du Père, Verbe fait chair, « plein de grâce et de vérité » (Jn 1,14), qui, venu parmi les hommes qu'écrasait le poids de leurs innombrables péchés et de leurs misères, put faire jaillir de sa nature humaine unie hypostatiquement à la Personne divine « une source d'eau vive » irriguant abondamment la terre desséchée de l'humanité dont elle fit un jardin fleuri et fertile. Ces effets merveilleux de l'éternel et miséricordieux amour de Dieu, le prophète Jérémie semble déjà les annoncer dans ce texte : « D'un amour éternel je t'ai aimée : aussi t'ai-je conservé ma faveur... Voici venir des jours, oracle de Yahvé, où je concluerai avec la maison d'Israël et la maison de Juda une alliance nouvelle... Voici l'alliance que je ferai avec la maison d'Israël, après ces jours-ci, oracle de Yahvé : je mettrai ma Loi au fond de leur être et l'écrirai sur leur coeur. Alors je serai leur Dieu et ils seront mon peuple... Car je pardonnerai leur iniquité et ne me souviendrai plus de leur péché » (Jr 31,3 Jr 31,33-34).
a) L'amour de Dieu dans le mystère de l'Incarnation rédemptrice d'après l'Evangile.
Mais seuls les Evangiles nous font connaître avec une parfaite clarté que la Nouvelle Alliance scellée entre Dieu et l'humanité, — et figurée symboliquement dans l'Alliance établie par Moïse entre Dieu et le peuple d'Israël et dans les prophéties de Jérémie —, est celle-là même qui fut réalisée par le Verbe incarné, Médiateur de la grâce divine. Cette Alliance doit être tenue pour incomparablement plus noble et plus solide : elle ne fut pas scellée, en effet, comme la précédente, par le sang des boucs et des taureaux, mais par le sang précieux de celui que préfiguraient déjà les pacifiques animaux sans raison, 1'« Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde ». (Jn 1,29 He 9,18-28 He 10,1-17)
De fait, l'Alliance chrétienne apparaît clairement, beaucoup plus que l'ancienne, comme un pacte inspiré non par des sentiments de crainte servile, mais par ces sentiments d'affection naturels entre père et enfants, nourris et fortifiés par un don abondant de grâces divines et de vérité : « de sa plénitude nous avons tous reçu et grâce sur grâce, dit Jean l'Evangéliste. Car la Loi fut donnée par l'intermédiaire de Moïse ; la grâce et la vérité nous sont venues par Jésus-Christ ». (Jn 1,16-17)
Initiés au mystère même de l'infinie charité du Verbe incarné par ces paroles de Jean, — « le disciple que Jésus aimait, celui qui, durant le repas, s'était penché vers sa poitrine » (Jn 21,20) —, il nous paraît digne, juste, équitable et salutaire, Vénérables Frères, de nous arrêter un moment dans la très douce contemplation de ce mystère : éclairés par la lumière qui jaillit de l'Evangile et illumine ce mystère, nous pourrons voir se réaliser pour nous aussi le voeu dont parle l'apôtre des nations aux Ephésiens : « Que le Christ habite en vos coeurs par la foi, et que l'amour soit la racine, la base de votre vie. Ainsi vous recevrez la force de comprendre, avec tous les saints, combien large, long, sublime, profond est l'amour du Christ, vous arriverez à connaître cet amour qui surpasse toute connaissance, et vous entrerez par votre plénitude dans toute la plénitude de Dieu » (Ep 3,17-19).
Le mystère de la divine Rédemption est d'abord et par nature un mystère d'amour : un amour de justice du Christ envers son Père céleste, auquel le sacrifice de la croix, offert en esprit d'obéissance aimante, présente la satisfaction surabondante et infinie due pour les fautes du genre humain : « Le Christ souffrant par charité et obéissance, a présenté à Dieu plus que n'exigeait la compensation de toutes les offenses du genre humain *. » C'est en outre le mystère de l'amour miséricordieux de l'auguste Trinité et du divin Rédempteur envers tous les hommes : ceux-ci étaient, en effet, tout à fait incapables de satisfaire à l'expiation de leurs crimes 10, et c'est le Christ qui, par les richesses insondables de ses mérites, fruits de l'effusion de son sang précieux, a pu rétablir et parfaire le pacte d'amitié entre Dieu et les hommes, violé une première fois au paradis terrestre par la déplorable faute d'Adam, et ensuite par les innombrables péchés du peuple élu. Poussé par son ardente charité pour nous, en tant que notre légitime et parfait Médiateur, le divin Rédempteur a donc complètement accordé devoirs et obligations de l'humanité et droits de Dieu : Il est ainsi véritablement l'auteur de cette admirable conciliation entre la divine justice et la divine miséricorde, où réside précisément l'absolue transcendance du mystère de notre salut, si douloureusement exprimée par le docteur angélique : « Que l'homme soit libéré par la passion du Christ, convient tout à fait à sa miséricorde et à sa justice ; à sa justice, car le Christ a satisfait par sa passion pour le péché du genre humain, et c'est donc par la justice du Christ que l'homme fut libéré. A sa miséricorde aussi, car, l'homme ne pouvant pas satisfaire par lui-même pour le péché de toute la nature humaine, Dieu donna son Fils pour y satisfaire. Ce fut là un acte de miséricorde plus généreuse que s'il avait remis les péchés sans aucune satisfaction. C'est pourquoi il est dit : „ Dieu qui est riche en miséricorde, à cause du grand amour dont II nous a aimés, alors que nous étions morts par suite de nos fautes, nous a fait revivre avec le Christ " (Ep 2,4) u. »
Sum. Theol., III 48,2 ; éd. Leon., t. XI, 1903, p. 464. Enc. Miserentissimus Redemptor, A. A. S., 20, 1928, p. 170.
11 Sum. Theol., III 46,13 ad 3 ; ed. Léon., t. XI, 1903, p. 436.
b) Triple amour du Rédempteur pour le genre humain : divin, humain (spirituel et sensible).
Pour que nous puissions cependant, dans la mesure permise à l'homme, « comprendre avec tous les saints combien large, longue, sublime, profonde » (Ep 3,18) est la mystérieuse charité du Verbe incarné envers le Père céleste, et envers les hommes souillés par leurs péchés, il faut bien remarquer que son amour ne fut pas seulement cet amour spirituel qui est propre à Dieu, en tant qu'il « est Esprit » (Jn 4,24). Sans doute, l'amour dont Dieu aima nos premiers parents et le peuple hébreu fut-il de cette nature ; et quand dans les psaumes, les écrits prophétiques et le Cantique des Cantiques, on parle d'amour humain conjugal, paternel, ces expressions sont la marque et le signe de la charité très réelle, mais totalement spirituelle dont Dieu comblait le genre humain. Mais, au contraire, l'amour partout présent dans l'Evangile, les Lettres des apôtres et les pages de l'Apocalypse, qui décrivent les dispositions du coeur de Jésus-Christ, ne signifie pas seulement la divine charité, mais encore des sentiments d'affection humaine ; cela ne fait aucun doute pour quiconque professe la foi catholique. Le Verbe de Dieu n'a pas pris, en effet, un corps apparent et sans consistance. Les hérétiques du premier siècle de l'ère chrétienne qui le prétendaient, s'attirèrent la réprobation sévère de l'apôtre Jean : « C'est que beaucoup de séducteurs se sont répandus dans le monde, qui ne confessent pas Jésus-Christ venu dans la chair. Voilà bien le séducteur, l'antéchrist » (II Jean, y). C'est en réalité une nature humaine individuelle, entière et parfaite, conçue du Saint-Esprit dans le sein très pur de la Vierge Marie (Lc 1,35), qu'il a unie à sa personne divine. Rien ne manqua à la nature humaine que s'unit le Verbe de Dieu. Il l'assuma sans aucune diminution, sans aucune modification, pas plus dans ses éléments spirituels que corporels : elle était dotée d'intelligence et de volonté, de toutes les autres facultés de connaissance externe et interne, ainsi que de l'appétit sensible et de toutes les passions naturelles. Voilà ce qu'enseigne l'Eglise catholique et que pontifes romains et conciles oecuméniques ont solennellement sanctionné et confirmé : « Intègre dans ses propriétés, intègre dans les nôtres » 12 ; « parfait dans sa divinité et parfait dans son humanité » 13 ; « Dieu tout entier fait homme et homme tout entier divinisé » 14.
C'est pourquoi, comme il est certain que Jésus-Christ a pris un corps véritable avec toutes les affections propres à celui-ci
12 S. Leo Magnus, Epist. dogm. « Lectis dilectionis tux » ad Flavianum Const. Patr.,
13 Jun. a. 449 ; P. L., LIV, 763.
13 Cone. Chalced., a. 451 ; cf. Mansi, Sacrorum Conciliorum Ampliss. Collectio, 7, 115 B.
14 S. Gelasius Papa, Tract. Ill : « Necessarium » de duabus naturis in Christo ; cf. A. Thiel, Epist. Rom. Pont, a S. Hilaro usque ad Pelagium II, p. 532.
— parmi lesquelles l'amour certes l'emporte sur toutes les autres
— on ne saurait non plus douter qu'il ait eu un coeur de chair semblable au nôtre, puisque la vie humaine, même pour ce qui est de l'affectivité, est impossible sans cet organe privilégié. Les battements du coeur de Jésus-Christ, uni hypostatiquement à la divine Personne du Verbe, ont sans aucun doute été inspirés par l'amour et par toutes les autres passions. Celles-ci d'ailleurs étaient toujours en une telle harmonie avec la volonté humaine tout imprégnée de divine charité, et avec l'amour infini luimême, partagé par le Fils avec le Père et le Saint-Esprit, que jamais rien de discordant n'intervint entre ces trois amours1'.
Cependant, que le Verbe de Dieu ait pris une nature humaine réelle et parfaite, qu'il se soit formé et modelé un coeur de chair capable comme le nôtre de souffrir et d'être transpercé — si on considère ces faits hors de la lumière qui émane non seulement de la doctrine de l'union hypostatique et substantielle, mais aussi de celle de la rédemption, qui la complète, ils pourront être pour certains un scandale et une folie, comme le fut pour les juifs et les païens le Christ crucifié (1Co 1,23). En effet, les symboles de la foi catholique, en parfait accord avec l'Ecriture, nous assurent que le Fils unique de Dieu a pris une nature humaine passible et mortelle surtout parce qu'il désirait offrir sur la croix un sacrifice sanglant et achever ainsi l'oeuvre du salut de l'homme. C'est ce que l'apôtre des nations enseigne d'ailleurs par ces mots : « Car le sanctificateur et les sanctifiés ont tous même origine. C'est pourquoi, il ne rougit pas de les nommer frères, quand il dit : „ j'annoncerai ton nom à mes frères !... ". Et encore : „ Nous voici, moi et les enfants que Dieu m'a donnés ". Puis donc que les enfants avaient en commun le sang et la chair, lui aussi y participa pareillement.. En conséquence, il a dû devenir en tout semblable à ses frères, afin de devenir dans leurs rapports avec Dieu, un grand-prêtre miséricordieux et fidèle, pour expier les péchés du peuple. Car, du fait qu'il a lui-même souffert par l'épreuve, il est capable de venir en aide à ceux qui sont éprouvés » (He 2,11-14 He 17-18).
c) Témoignages patristiqu.es concernant l'existence d'affections sensibles chez le Verbe incarné.
Les Pères de l'Eglise, témoins véridiques de la doctrine révélée par Dieu, ont très bien vu, comme l'apôtre Paul l'avait déjà clairement affirmé, que le mystère de l'amour divin était comme le principe et le sommet de l'Incarnation et de la Rédemption. En de nombreux et lumineux passages de leurs écrits, ils ont affirmé que Jésus-Christ a assumé une nature humaine parfaite, et notre corps caduc et fragile, afin de pourvoir à notre salut éternel et nous témoigner clairement, même sur le plan sensible, son amour infini.
15 S. Thom., Sum. Theol, 3, q. 15, a. 4 ; q. 18, a. 6 ; ed. Leon., t. XI, 1903, pp. 189
Faisant écho à la voix de l'apôtre des Gentils, saint Justin écrit : « Nous adorons et nous aimons le Verbe né du Dieu inengendré et ineffable. Car il s'est fait homme pour nous, afin que, devenu participant de notre faiblesse, il y portât remède » w. Saint Basile, le premier des trois Pères cappadociens, affirme que les sentiments du Christ ont été à la fois véritables et saints : « Il est clair, dit-il, que le Seigneur a pris les affections naturelles pour confirmer la vérité et la réalité de son Incarnation ; Il a rejeté cependant les affections désordonnées qui souillent la pureté de notre vie, comme indignes de la divinité sans tache 11. » De même, pour saint Jean Chrysostome, lumière de l'Eglise d'Antioche, les émotions sensibles auxquelles fut sujet le divin Rédempteur, ont prouvé clairement qu'il avait assumé une nature humaine tout à fait intègre : « s'il n'avait pas été de notre nature, Il n'aurait pas été par deux fois ému jusqu'aux larmes 18 ».
1« Apol., 2, 13 ; P. G., 6, 465.
17 Ep., CCLXI, 3 ; P. G., 32, 972.
18 In Joan., Homil. LXIII, 2 ; P. G., LIX, 350.
18 De fide ad Cratianum, 2, 7, 56 ; P. L., 16, 594.
20 Super Ualïh., 26, 37 ; P. L., 26, 205.
Parmi les Pères latins, Nous mentionnons volontiers ceux qu'aujourd'hui l'Eglise vénère comme ses plus grands docteurs. Ainsi, pour saint Ambroise, les affections et émotions sensibles que connut le Verbe de Dieu incarné naissent de l'union hypos-tatique comme de leur principe naturel : « C'est parce qu'il a pris une âme qu'il a pris aussi les passions de l'âme ; car ce-n'est pas Dieu en tant que tel qui aurait pu être troublé ou mourir19. » Saint Jérôme tire de ces affections le principal argument pour prouver que le Christ a réellement assumé la nature humaine : il pense que c'est pour le montrer que Notre-Seigneur a été véritablement sujet à la tristesse 20. » Saint Augustin souligne d'une manière particulière l'harmonie qui existe entre les sentiments du Verbe incarné et le but de la Rédemption : « Si le Seigneur Jésus a assumé la frêle nature humaine, ses sentiments, sa chair et jusqu'à sa mort, ce n'est pas en raison d'une nécessité de sa condition, mais en harmonie avec son libre dessein de miséricorde : il voulait ainsi transfigurer en Lui son corps — l'Eglise dont II a daigné être la tête — c'est-à-dire transfigurer ses membres, qui sont ses saints et ses fidèles ; de la sorte, si l'un d'entre eux se trouvait durement éprouvé par les tentations humaines, il ne se croirait pas pour autant privé de sa grâce, et, comme le choeur se règle sur la voix qui lui donne le ton, ainsi le corps apprendrait de lui, la tête, à ne pas voir là de péché, mais l'indice de la faiblesse humaine »
De façon plus brève, mais non moins probante, les textes suivants de saint Jean Damascène font connaître la doctrine de l'Eglise : « (Dieu) tout entier m'a assumé tout entier ; Il s'est uni tout entier à l'homme tout entier, pour le sauver tout entier. Sinon, ce qui n'aurait pas été assumé n'aurait pas pu être sauvé 22. » « Il a donc tout assumé pour tout sanctifier 23. »
d) Le Symbolisme naturel du coeur de Jésus et son expression voilée dans la sainte Ecriture et chez les Pères.
Remarquons-le pourtant : bien que ces extraits de la sainte Ecriture et des Pères et beaucoup d'autres qui leur sont semblables et que Nous ne rapportons pas ici, attestent clairement que Jésus-Christ fut doté d'émotions, d'affections sensibles et de volonté, et qu'il a assumé une nature humaine pour pourvoir à notre salut éternel, ils n'ont toutefois jamais rattaché ses affections à son coeur physique, ni indiqué ouvertement le coeur comme symbole de son amour infini.
Les évangélistes et les autres écrivains sacrés ne décrivent pas explicitement le coeur de notre Rédempteur comme plein de vie, doté tout autant que le nôtre de la faculté de sentir, palpitant sous l'effet des divers mouvements et affections de son âme et de l'ardente charité de ses deux volontés ; ils n'en mettent pas moins souvent en lumière son divin amour et les émotions sensibles qui s'y rattachent : désir, joie, tristesse, crainte et colère, selon que les expriment son regard, ses paroles, son attitude. Le visage de notre adorable Sauveur fut surtout le signe et comme le miroir fidèle de ces sentiments ; ceux-ci impressionnaient son âme comme des ondes se réfléchissant sur des rives opposées, ils atteignaient son coeur très saint et l'animaient davantage. En effet, ici se vérifie également ce que le docteur angélique, riche des enseignements de l'expérience commune remarque à propos de la psychologie humaine et des phénomè-
21 Enarr. in Ps. tXXXVII, 3 ; P. L., 37, 1111.
22 De me Orth., 3, 6 ; P. C, XCIV, 1006.
*» Ibid., 3, 20 ; P. C, XCIV,. 1081.
nés qu'elle conditionne : « le trouble de la colère s'étend jusqu'à l'extérieur du corps, là surtout où l'influence du coeur se fait le plus fortement sentir, comme les yeux, le visage et la langue 2>. »
Le coeur de Jésus est le symbole du triple amour du Rédempteur pour son Père et pour tous les hommes.
C'est donc à juste titre que le coeur du Verbe incarné est considéré comme le signe et le symbole principal de ce triple amour dont le divin Rédempteur ne cesse d'aimer le Père éternel et tous les hommes. Il est le symbole de cet amour divin que le Verbe a en commun avec le Père et l'Esprit Saint, mais qui, en Lui seul, en tant que Verbe fait chair, se manifeste à nous à travers le corps fragile et caduc de l'homme : « en Lui, en effet, habite corporellement toute la plénitude de la divinité » (Col 2,9). Le coeur est en outre le symbole de cette ardente charité qui, infuse dans le Christ, anime sa volonté humaine et dont l'acte est éclairé et dirigé par les deux sciences toutes deux parfaites, la science de vision beatifique et la science infuse 2j. Finalement — et ceci plus naturellement et plus directement — il est également le symbole des sentiments, puisque le corps de Jésus, formé par l'opération du Saint Esprit dans le sein de la Vierge Marie, est parfaitement capable de sentir et de percevoir, beaucoup plus que tous les autres coeurs humains 26.
24 Sum. Théo/., I-II, q. 48, a. 4 ; ed. Leon., t. VI, 1891, p. 306.
25 Sum. Theol., III q. 9, aa. 1-3 ; ed Leon., t. XI, 1903, p. 142.
28 Ibid., 3, q. 33, a. 2, ad 3m ; q. 46, a. 6 ; ed. Leon., t. XI, 1003, pp. 342, 433.
L'Ecriture Sainte et les symboles de la foi catholique nous enseignent donc l'accord et l'harmonie parfaite de tous les éléments dans l'âme très sainte de Jésus-Christ, ils nous révèlent aussi qu'il a manifestement considéré notre Rédemption comme le but vers lequel doit tendre son triple amour ; il est clair, dès lors, que nous pouvons contempler à bon droit et vénérer le coeur du divin Rédempteur comme le signe de sa charité, le témoin de notre Rédemption et comme l'échelle mystique par laquelle nous montons jusqu'à l'embrassement du « Sauveur notre Dieu» (Tt 3,4). C'est pourquoi ses paroles, ses actions, ses préceptes, ses miracles doivent être considérés comme le témoignage de son triple amour ; et cela s'applique particulièrement aux oeuvres qui attestent plus lumineusement sa charité envers nous, comme la divine institution de l'Eucharistie, ses souffrances très violentes et sa mort, le don qu'il nous a fait de sa très sainte Mère, et enfin l'envoi du Saint-Esprit dans les apôtres et en nous. Nous devons donc contempler amoureusement les battements de son coeur sacré qui ont comme rythmé la durée de son pèlerinage terrestre, jusqu'au moment suprême où, selon les témoignages des évangélistes : « criant d'une voix forte, Il dit : „ Tout est consommé " et, ayant incliné la tête, Il rendit l'esprit» (Mt 27,50 Jean, Jn 19,30). Alors les battements de son coeur cessèrent, et son amour sensible s'interrompit jusqu'à ce qu'il ressuscitât du sépulcre, vainqueur de la mort. Mais depuis le moment où le corps glorifié du Rédempteur divin eut été de nouveau uni à son âme, son coeur très saint n'a plus cessé ni ne cessera de battre son rythme régulier et de signifier encore le triple amour par lequel le Fils de Dieu est uni à son Père céleste et avec toute la communauté des hommes dont II est Lui-même, de plein droit, le chef mystique.
III. Part active et profonde du Sacré-Coeur de Jésus dans l'oeuvre salvifique du Rédempteur
a) Le coeur de Jésus, symbole d'amour parfait : sensible, spirituel (humain et divin), pendant sa vie terrestre.
Et maintenant, Vénérables Frères, pour retirer de ces réflexions des fruits abondants de salut, contemplons un moment toutes les affections divines et humaines que le coeur de notre Sauveur Jésus-Christ a éprouvées en participant à notre vie mortelle, qu'il éprouve maintenant et qu'il éprouvera à jamais. C'est de l'Evangile surtout que nous puiserons la lumière qui nous éclairera et fortifiera pour entrer dans le sanctuaire de ce coeur divin, et pour admirer, avec l'apôtre des Gentils, « les richesses abondantes de la grâce de Dieu dans sa bonté pour nous, dans le Christ Jésus » (Ep 2,7).
Le coeur adorable de Jésus-Christ bat à l'unisson de son amour humain et divin, dès que la Vierge Marie prononce son « fiât » magnanime, et que le Verbe de Dieu, selon l'apôtre, « entrant dans le monde, dit : tu n'as pas voulu de sacrifice et d'oblation et tu m'as fait un corps ; les holocaustes po le péché ne t'ont pas plu. Alors voici que je viens, car c'e de moi qu'il est question dans le rouleau du livre, pour faire ô Dieu, ta volonté... et c'est en vertu de cette volonté que nous sommes sanctifiés par l'oblation du corps du Christ une fois pour toutes » (He 10, 5-7, 10).
Il vibrait encore d'un amour en parfaite harmonie avec le affections de sa volonté humaine et de son amour divin, lorsque dans la maison de Nazareth, il s'entretenait de choses du cie' avec sa très douce Mère et avec Joseph son père putatif qu'il aidait, obéissant, dans son travail de charpentier. Il vivait encore le triple amour dont nous avons parlé, durant sa vie publique : longues pérégrinations apostoliques ; innombrables miracles qui ressuscitaient les morts et guérissaient toutes sortes de maladies ; fatigues, sueur, faim et soif ; nuits de veille, passées à prier le Père céleste ; discours, enfin, paraboles et leurs commentaires, celles en particulier qui portent sur la miséricorde, telle la drachme perdue, la brebis égarée, l'enfant prodigue. Dans ces paroles et ces actions, comme le remarque Grégoire le Grand, se manifeste le coeur de Dieu : « Connais le coeur de Dieu dans les paroles de Dieu, pour aspirer plus ardemment aux biens éternels » 27.
Il ressentait une plus grande charité encore, lorsque de sa bouche sortaient des paroles inspirées par l'amour le plus ardent. Voyant, par exemple, les foules fatiguées et affamées, il s'écriait : « J'ai pitié de cette foule » (Mc 8,2) ; voyant Jérusalem, sa ville très aimée, aveuglée par ses fautes, et destinée dès lors à la ruine la plus complète, il prononçait ces paroles : « Jérusalem, toi qui tues les prophètes, et lapides ceux qui te sont envoyés, que de fois j'ai voulu rassembler tes fils, comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes et tu n'as pas voulu ! » (Mt 23,37). Son coeur brûlait d'amour envers son Père et frémissait d'une sainte indignation, à la vue du commerce sacrilège qui se faisait dans le temple ; et II admonestait ainsi les profanateurs : « Il est écrit : ma maison est une maison de prières, vous, vous en avez fait une caverne de voleurs » (Mt 21,13).
Mais c'est d'un amour particulièrement intense et mêlé de frayeur, que son coeur fut ému, lorsqu'il pressentit l'heure imminente de la passion, et que, éprouvant une répugnance
Registr. epist. lib. IV, Ep. XXXI, ad Theodorum medicum : P. L., LXXVII, 706.
naturelle devant les douleurs et la mort, il s'écria : « Mon Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi » (Mt 26,39) ; c'est toujours le même amour, avec un immense chagrin, qui lui fit prononcer ces paroles où résonne l'ultime appel adressé par son coeur très miséricordieux à l'ami prêt, dans un geste délibéré d'impiété et de trahison, à le livrer aux bourreaux : « Mon ami, c'est pour cela que tu viens ? C'est par un baiser que tu livres le Fils de l'homme ? » (Mt 26,50 Lc 22,48). C'est dans un élan d'ardent amour et de profonde compassion, qu'il dit, aux saintes femmes, pleurant sur lui, injustement condamné à la croix : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants... ; car, si l'on traite ainsi le bois vert, qu'en sera-t-il du sec ? » (Lc 23, 28, 31).
Mais c'est surtout sur la croix que le coeur du divin Rédempteur fut bouleversé par les sentiments les plus variés : amour brûlant, épouvante, miséricorde, désirs ardents, calme serein ; tout cela, fortement exprimé par ces paroles : « Père, pardonnez-leur : ils ne savent pas ce qu'ils font » (Lc 23,34) ; « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ? » (Mt 27,46) ; « Je te le dis en vérité : aujourd'hui tu seras avec moi dans le Paradis » (Lc 23,43) ; « J'ai soif » (Jn 19,28) ; « Père, je remets mon esprit entre vos mains » (Lc 23,46).
b) L'Eucharistie, la Vierge Marie, le Sacerdoce : dons du Coeur très aimant de Jésus-Christ.
Qui pourrait dignement décrire les battements du coeur divin du Sauveur, signes de son amour infini, au moment où il accordait aux hommes ses dons les plus précieux : lui-même, dans le sacrement de l'Eucharistie, sa très sainte Mère, le Sacerdoce qu'il nous communique ?
Même avant de manger la dernière Cène avec ses disciples, pensant à l'institution du sacrement de son corps et de son sang — dont l'effusion scellerait la nouvelle Alliance — Jésus avait senti son coeur frémir d'une intense émotion qu'il confia aux apôtres par ces mots : « J'ai ardemment désiré manger cette Pâque avec vous avant de souffrir» (Lc 22,15). Mais son émotion dut atteindre son comble, lorsque « ayant pris du pain, après avoir rendu grâces, il le rompit et le leur donna en disant : ceci est mon corps, donné pour vous ; faites ceci mémoire de moi. Pareillement, pour la coupe, après qu'ils eurent soupe, en disant : cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang, répandu pour vous » (Lc 22,19-20).
L'on peut donc affirmer à bon droit que la divine Eucharistie — sacrement qu'il donne aux hommes et sacrifice qui le fait s'immoler perpétuellement « du lever du soleil à son coucher » (Ml 1,11) — et de même le Sacerdoce, sont bien des dons du Sacré-Coeur de Jésus.
Et celui-ci nous fit encore le don très précieux de Marie, auguste Mère de Dieu et notre Mère très aimante. Elle fut la mère selon la chair de notre Rédempteur et son associée dans la régénération des enfants d'Eve à la vie de la grâce : il était juste qu'elle fût proclamée par Jésus lui-même, Mère, selon l'esprit, du genre humain tout entier. Saint Augustin écrit à ce sujet : « Elle est vraiment notre mère, à nous qui sommes membres du Sauveur, puisqu'elle a contribué, par sa charité, à engendrer dans l'Eglise des fidèles qui sont les membres de son chef, le Christ » 28.
Au don non sanglant qu'il nous fait de sa Personne, sous les espèces du pain et du vin, notre Sauveur Jésus-Christ, voulut ajouter, comme témoignage suprême de son infinie charité, le sacrifice sanglant de la croix. Ce faisant, il donnait l'exemple de cette charité sublime présentée par Lui à ses disciples comme le comble de l'amour : « Nul ne peut avoir de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (Jn 15,13). Ainsi donc, l'amour de Jésus-Christ, Fils de Dieu, nous révèle, dans le sacrifice du Golgotha, de la manière la plus éloquente, l'amour même de Dieu : « A ceci nous avons connu l'amour de Dieu, c'est que Lui a donné sa vie pour nous ; nous aussi, nous devons donner notre vie pour nos frères » (1Jn 3,16). Et, en réalité, notre divin Rédempteur a été attaché à la croix plus par son amour que par la violence des bourreaux ; son immolation volontaire est le don suprême qu'il fait à chacun des hommes, selon le mot saisissant de l'apôtre : « Il m'a aimé et s'est livré lui-même pour moi » (Ga 2,20).
c) L'Eglise et les sacrements sont aussi des dons du Sacré-Coeur.
28 De sancta virginitate, VI ; P. L., 40, 399.
Puisque le Sacré-Coeur de Jésus participa si intimement a la vie du Verbe incarné et fut assumé dès lors comme instrument de la divinité, au même titre que toutes les autres parties de la nature humaine, pour accomplir les oeuvres de la grâce et de la toute-puissance divines29, il est, sans aucun doute, un symbole bien choisi de l'immense charité, qui poussa notre Sauveur à célébrer dans son sang son mariage mystique avec l'Eglise : « Il a accepté la passion en raison de l'ardent désir qu'il avait de s'unir l'Eglise comme épouse » 30. C'est donc du coeur blessé du Rédempteur qu'est née l'Eglise, dispensatrice du sang de la Rédemption ; c'est de ce coeur qu'a coulé abondamment la grâce des sacrements, où les fils de l'Eglise puisent la vie surnaturelle comme le rappelle la sainte liturgie : « Du coeur ouvert naît l'Eglise, unie au Christ... Vous qui, de votre coeur, répandez la grâce »". A propos de ce symbolisme, bien connu des Pères de l'Eglise et des écrivains ecclésiastiques, saint Thomas — se faisant d'ailleurs l'écho de la tradition — a écrit les lignes suivantes : « Du côté du Christ, jaillirent l'eau qui purifie et le sang qui rachète ; c'est pourquoi le sang se rapporte au sacrement de l'Eucharistie et l'eau au sacrement de Baptême, sacrement qui tire cependant sa puissance purificatrice de la vertu du sang du Christ » 32. Ce qui est dit ici du côté blessé de Jésus peut se dire également de son coeur qui fut certainement atteint par la lance que brandit le soldat romain pour s'assurer que le Christ crucifié était bien mort. C'est pourquoi la blessure du coeur sacré de Jésus, désormais mort, reste pour tous les siècles l'image vivante de cette charité librement manifestée, qui inspira à Dieu d'envoyer son Fils unique pour nous racheter, et au Christ de nous aimer tous au point de s'offrir en victime sanglante sur le Calvaire : « Le Christ nous a aimés et s'est livré pour nous, s'offrant à Dieu en sacrifice d'agréable odeur » (Ep 5,2).
d) Le coeur sacré de Jésus, symbole de son triple amour pour l'hu-rnanité, durant sa vie glorieuse dans le ciel.
Monté au ciel et assis à la droite du Père dans la splendeur de son humanité glorifiée, notre Sauveur n'a pas cessé de manifester à l'Eglise, son épouse, l'amour brûlant de son coeur.
S. Thorn., Sum. TheoL, 3, q. 19, a. 1 ; ed. Leon., t. XI, 1903, p. 329. Sum. Theol. Suppl., q. 42, a. 1, ad 3m ; ed. Leon., t. XII, 1906, p. Si. Hymn, ad Vesp. Festi Sacratissimi Cordis Jesu.
Sum. Theol., Ill, q. 66, a. 3, ad 3m ; ed. Leon., t. XII, 1906, p. 65.
A ses mains, ses pieds et son côté, les marques éclatantes d ses blessures : elles représentent la triple victoire qu'il a rem portée, sur le démon, sur le péché et sur la mort ; il porte placés dans son coeur comme dans un écrin de grand prix d'immenses trésors de mérites, fruits de son triple triomphe et il les distribue généreusement au genre humain racheté. C'esL cette très consolante vérité que l'apôtre des nations exprime en ces termes : « Montant dans les hauteurs, il a emmené des captifs, il a fait des dons aux hommes... Celui qui est descendu c'est le même qui est aussi monté au-dessus de tous les cieux, afin d'embrasser tout l'univers » (Ep 4, 8, 10).
e) Les dons du Saint-Esprit sont aussi des dons du Coeur de Jésus.
L'envoi de l'Esprit-Saint aux disciples est le premier signe manifeste de la munificence de sa charité, après sa glorieuse ascension à la droite du Père. Dix jours après, en effet, l'Esprit Consolateur, don du Père, est descendu sur eux, réunis au Cénacle, comme Jésus le leur avait promis durant la dernière Cène : « Je prierai le Père et il vous enverra un autre Consolateur qui restera à jamais parmi vous » (Jn 14,16).
Cet Esprit Consolateur, personne divine qui est l'amour réciproque du Père et du Fils, est envoyé par l'un et l'autre ; apparu sous la forme de langues de feu, il remplit leurs âmes de la charité divine et des autres charismes. Cette effusion de l'amour divin a aussi pour origine le coeur de notre Sauveur, « en qui se trouvent, cachés, tous les trésors de la sagesse et de la science » (Col 2,3). Car cette charité est un don à la fois du coeur de Jésus et de son esprit ; et cet esprit lui-même est celui du Père et du Fils : c'est de lui que l'Eglise a pris naissance pour se répandre ensuite merveilleusement dans tout l'univers païen souillé par l'idolâtrie, la haine du prochain, la corruption et la violence des moeurs. C'est cette charité divine, don très précieux du coeur du Christ et de son esprit, qui communiqua aux apôtres et aux martyrs la force qui leur permit de lutter jusqu'à une mort héroïque pour annoncer la vérité de l'Evangile et la sceller de leur propre sang ; elle donna aux docteurs de l'Eglise un zèle enflammé pour exposer et défendre la foi catholique ; elle nourrit les vertus des confesseurs et leur suggéra de fructueuses et admirables entreprises pour leur propre sanctification et le bien spirituel et corporel de leur prochain ; elle inspira enfin aux vierges de renoncer d'elles-mêmes et avec joie aux plaisirs sensibles pour se consacrer tout entières à l'amour de leur Epoux divin. Voulant chanter cette divine charité qui, jaillie du coeur du Verbe incarné, se répand dans l'âme de tous les croyants, par la puissance du Saint-Esprit, l'apôtre des nations proclame dans un hymne de victoire le triomphe de Jésus-Christ, chef du Corps mystique, et de ses membres sur tout ce qui s'opposerait de quelque manière à l'établissement du royaume de l'amour divin parmi les hommes : « Qui nous séparera de l'amour du Christ ? La tribulation, l'angoisse, la persécution, la faim, la nudité, les périls, le glaive ?... Mais en tout cela nous n'avons aucune peine à triompher par Celui qui nous a aimés. Oui, j'en ai l'assurance, ni la mort ni la vie, ni les anges ni les principautés, ni le présent ni l'avenir, ni les puissances, ni la hauteur ni la profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu manifesté dans le Christ Jésus Notre-Seigneur » (Rm 8, 35, 37-39)-
f) Le culte du Sacré-Coeur de Jésus et le culte de la Personne du Verbe incarné.
Rien ne nous empêche donc d'adorer le coeur sacré de Jésus-Christ, puisqu'il participe à l'inépuisable charité de notre divin Rédempteur et qu'il est le symbole naturel le plus expressif de la charité que Celui-ci continue de ressentir pour le genre humain. Bien qu'il ne soit plus soumis aux vicissitudes de notre vie mortelle, le coeur du Christ vit, cependant, et bat, indissolublement uni à la Personne du Verbe de Dieu et uni, en elle et par elle, à la volonté divine. Il déborde d'un amour divin et humain, il est riche de tous les trésors de grâces que notre Rédempteur a acquis par sa vie, ses souffrances et sa mort ; et c'est pourquoi il est vraiment la source intarissable de l'amour que son esprit répand dans tous les membres de son Corps mystique.
Aussi le coeur de notre Sauveur nous donne-t-il en quelque sorte une image de la Personne divine du Verbe et de sa double nature, divine et humaine ; et nous pouvons considérer en lui, non seulement le symbole, mais comme un résumé de tout le mystère de notre Rédemption. Lorsque nous adorons le coeur sacré de Jésus-Christ, nous adorons à la fois, en lui et par lui, l'amour incréé du Verbe de Dieu et son amour humain, avec ses autres sentiments et ses vertus ; l'un et l'autre amours en effet, ont poussé le Rédempteur à s'immoler pour nous e pour toute l'Eglise, son épouse, selon le mot de l'apôtre • « Le Christ a aimé l'Eglise, il s'est livré pour elle, afin de la sanctifier, en la purifiant par le bain d'eau qu'une parole accompagna ; car il voulait se la présenter à lui-même toute resplendissante, sans tache ni ride, ni rien de tel, mais sainte e' immaculée » (Ep 5,25-27).
Comme le Christ a aimé l'Eglise, il l'aime encore maintenant intensément, de ce triple amour dont nous avons parlé ; el c'est cet amour qui le pousse à se faire notre avocat (I Jean II, 1), « toujours vivant pour intercéder pour nous » (He 7,25), afin de nous obtenir du Père grâce et miséricorde. La prière que son inépuisable amour fait monter vers le Père ne s'interrompt jamais. Et ainsi, au ciel où il triomphe, il adresse, comme « aux jours de sa vie mortelle » (He 5,7), des prières à son Père céleste, avec une égale efficacité ; celui-ci « a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas, mais ait la vie éternelle » (Jn 3,16) : Jésus montre à ce Père son coeur vivant et blessé d'amour, bien plus profondément que lorsque, inanimé, il fut percé par la lance du soldat romain : « Si votre coeur fut blessé, c'est pour qu'à travers la plaie visible, nous voyions la blessure invisible de l'amour » 33.
Il est dès lors bien certain qu'imploré par un tel avocat, avec un tel amour, le Père céleste « qui n'épargna pas son propre Fils mais le livra pour nous tous » (Rm 8,32), fera descendre sans cesse, par Lui, sur tous les hommes, une effusion de grâces.
IV. Naissance et développement progressif du culte au Sacré-Coeur de Jésus
a) Premiers indices du culte du Sacré-Coeur dans la dévotion aux plaies du Crucifié.
33 s. Bonaventura, Opusc. X : Vifis mystica, c. III, n. 5 ; Opera Omnia. Ad Claras Aquas (Quaracchi) 1898, t. VIII, p. 164 ; cf. S. Thorn. Sum. Theol., 3, q. 54, a. 4 ; ed. Leon., t. XI, 1903, p. 513.
Nous avons voulu, Vénérables Frères, proposer dans ses grandes lignes la nature et les éternelles richesses du culte
envers le Sacré-Coeur, en Nous référant à la doctrine révélée, comme à sa source première. Et Nous pensons que ces réflexions, éclairées par l'Evangile, auront montré d'une manière convaincante comment ce culte n'est rien d'autre en définitive que le culte de l'amour divin et humain du Verbe incarné, rien d'autre même que le culte de l'amour dont le Père et le Saint-Esprit comblent les hommes pécheurs ; en effet, comme l'enseigne le docteur angélique, la charité des trois personnes divines est le principe de la Rédemption ; elle influa, en effet, sur la volonté humaine de Jésus-Christ, et pénétra son coeur adorable, l'animant de cette même charité, au point qu'il voulut répandre son sang pour nous racheter de l'esclavage du péché34 : « Je dois recevoir un baptême, et quelle n'est pas mon angoisse jusqu'à ce qu'il soit consommé » (Lc 12,50).
Et nous sommes, dès lors, certains que le culte rendu — sous le symbole du coeur transpercé du Christ en croix — à l'amour que Dieu et Jésus portent au genre humain, n'a jamais été complètement étranger à la piété des fidèles. Ce n'est que récemment, cependant, que ce culte a été pleinement mis en valeur, et il a été propagé d'une manière merveilleuse dans l'Eglise universelle, surtout depuis que le Seigneur Lui-même a révélé en privé ce mystère divin à quelques-uns de ces enfants, qu'il gratifia d'abondantes faveurs spirituelles, et dont il fit ses messagers et ses hérauts.
Il y eut toujours, en effet, des hommes particulièrement pieux pour rendre, à l'exemple de la sainte Mère de Dieu, des apôtres, et des plus illustres des Pères de l'Eglise, un culte d'adoration, d'action de grâces à la très sainte humanité du Christ, spécialement aux plaies qui déchirèrent son corps durant sa passion.
Ces paroles « Mon Seigneur et mon Dieu » (Jn 20,28), prononcées par l'apôtre Thomas, et qui révèlent la foi de celui-ci, auparavant incrédule, ne contiennent-elles pas l'acte de foi, d'adoration et d'amour qui, de la nature humaine meurtrie du Seigneur, s'élève jusqu'à la majesté de la Personne divine ?
Le Coeur transpercé du Sauveur a toujours exercé un puissant attrait sur les hommes, suscitant leur culte pour l'amour infini qu'il a envers le genre humain ; c'est aux chrétiens de tous les temps d'ailleurs que s'adressent ces paroles du pro-
Sum. Theol., 3, q. 48, a. 5 ; ed. Léon. t. XI, 1903, p. 467.
phète Zacharie, appliquées à Jésus crucifié par Jean l'évangé liste : « Ils regarderont Celui qu'ils ont transpercé » (Jean, XIX 37 ; Za 12,10). Ce n'est que progressivement, pourtant il faut le reconnaître, que ce coeur est devenu l'objet d'un culte spécial, comme image de l'amour humain et divin du Verbe incarné.
b) Débuts et progrès du culte du Sacré-Coeur durant le moyen âge et les siècles suivants.
Une simple esquisse des étapes glorieuses de ce culte dans l'histoire de la piété chrétienne évoque aussitôt les noms de ceux qui en furent les premiers hérauts. Il se développa peu à peu, comme dévotion privée dans les congrégations religieuses. Citons, par exemple, comme ayant bien servi la cause du culte envers le Sacré-Coeur, saint Bonaventure, saint Albert le Grand, sainte Gertrude, sainte Catherine de Sienne, le bienheureux Henri Suso, saint Pierre Canisius, saint François de Sales et saint Jean Eudes, l'auteur du premier office liturgique en l'honneur du Sacré-Coeur de Jésus dont la fête fut célébrée pour la première fois, avec l'approbation de nombreux évêques de France, le 20 octobre 1672. Mais, parmi les promoteurs de cette noble dévotion, sainte Marguerite-Marie Alacoque mérite une place toute spéciale. C'est grâce au zèle ardent de cette sainte, aidée par son directeur spirituel, le bienheureux Claude de la Colombière, que ce culte connut, à l'admiration du peuple chrétien, de très grands développements, et qu'il se distingua par ses notes particulières d'amour et de réparation, des autres formes de la piété chrétienne35.
35 Cf. Litt. Enc. Miserentissimus Redemptor, A. A. S., 20, 1928, pp. 167-168.
Il suffit de rappeler l'époque où se répandit le culte du Sacré-Coeur de Jésus, pour comprendre clairement que son étonnant progrès vient de sa parfaite cohérence avec la nature même du christianisme qui est religion d'amour. On ne peut donc pas dire que ce culte soit venu d'une révélation privée de Dieu, ni qu'il soit soudainement apparu dans l'Eglise. Mais il a jailli spontanément de la foi vivante et fervente d'hommes comblés de dons surnaturels, qui adoraient le Rédempteur et ses plaies glorieuses, témoignage bouleversant de son amour infini.
Les révélations dont sainte Marguerite-Marie fut l'objet n'apportèrent donc rien de nouveau à la doctrine catholique. Elles tirent leur importance de ce que Notre-Seigneur Jésus-Christ, en montrant son Sacré-Coeur, voulut inviter les hommes avec une particulière insistance, à la contemplation et au culte de l'amour miséricordieux de Dieu pour le genre humain. En effet, par cette exceptionnelle manifestation, le Christ montra expressément à plusieurs reprises son coeur comme le symbole qui conduira à reconnaître son amour ; et en même temps, il fit de son coeur un signe et un gage de miséricorde et de grâce pour les besoins de l'Eglise à notre époque.
) Approbation pontificale de la fête du Sacré-Coeur de Jésus.
Que ce culte tire son origine des principes même de la doctrine chrétienne, on en a une preuve évidente dans le fait que l'approbation de la solennité liturgique par le Siège apostolique a précédé celle des écrits de sainte Marguerite-Marie. En effet, ce n'est pas précisément en raison de quelque révélation privée, mais pour répondre aux voeux des fidèles, que la Congrégation des Rites, par le décret du 25 janvier 1765, approuvé le 6 février de la même année par Notre prédécesseur Clément XIII, concéda aux évêques de Pologne et à l'Archi-confrérie romaine du Sacré-Coeur, la faculté de célébrer la fête liturgique ; par cet acte, le Saint-Siège voulut donner un nouveau développement à un culte déjà vivant et florissant, afin de « raviver par un symbole le souvenir de l'amour divin » 36, qui conduisit le Sauveur à s'offrir comme victime d'expiation pour les péchés des hommes.
Cf. A. Gardellini, Décréta authentica, 1857, n. 4579, t. III, p. 174.
Cf. Décret. S. C. Rit. apud N. Nilles, De rationibus festorum Sacratissimi Cordis
purissimi Cordis Maris, 5e ed. Innsbruck, 1885, t. I, p. 167.
Cette première approbation, accordée comme privilège et encore limitée, fut suivie près d'un siècle plus tard, par une autre de beaucoup plus grande portée, donnée sous forme solennelle. Nous voulons parler du décret, mentionné plus haut, et publié par la Congrégation des Rites le 23 août 1856 ; par ce décret, Notre prédécesseur Pie IX, d'immortelle mémoire, répondant aux prières des évêques de France et de presque tout le monde catholique, étendit à l'Eglise universelle la fête du Sacré-Coeur de Jésus, et prescrivit qu'elle fût célébrée dignement37.
Ce geste mérite d'être sans cesse rappelé aux fidèles, puisque comme nous le lisons dans la liturgie de cette fête « c'est à' partir de ce jour que le culte du Sacré-Coeur de Jésus, tel un fleuve débordant, emporta les obstacles et se répandit dans le monde entier ».
Après ce que Nous venons de dire, Vénérables Frères, il est bien clair que c'est à l'Ecriture, à la Tradition, et à la liturgie que les fidèles doivent remonter, comme à la source limpide et profonde de ce culte, s'ils veulent en pénétrer la nature intime et recevoir de sa méditation un aliment qui les nourrisse et augmente leur ferveur. Si l'âme fidèle s'adonne à ce culte, l'esprit l'éclairé par une méditation assidue, elle ne peut pas ne pas parvenir à la douce connaissance de la charité du Christ, sommet de la vie chrétienne, comme disait l'apôtre, parlant d'expérience : « c'est pourquoi je fléchis les genoux en présence du Père de notre Seigneur Jésus-Christ... qu'il daigne, selon la richesse de sa force éclatante, vous armer de puissance par son Esprit pour que se fortifie en vous l'homme intérieur, que le Christ habite en vos coeurs par la foi, et que l'amour soit la racine, la base de votre vie. Ainsi vous arriverez... à connaître cet amour qui surpasse toute connaissance, et vous entrerez par votre plénitude dans toute la plénitude de Dieu » (Ep 3, 14, 16-19). De cette plénitude de Dieu, contenant toute chose, le coeur même de Jésus-Christ est précisément l'image la plus belle : une plénitude de miséricorde, propre au Nouveau Testament, dans lequel « apparurent la bonté de Dieu notre Sauveur et son amour pour les hommes » (Tt 3,4), car « Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour condamner le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui » (Jn 3,17).
d) Spiritualité et noblesse du culte envers le Sacré-Coeur.
L'Eglise, éducatrice de l'humanité, a toujours tenu pour certain, depuis la publication des premiers actes officiels sur le culte du Sacré-Coeur de Jésus, que les éléments essentiels de ce culte — les actes d'amour et de satisfaction, rendus a l'amour infini que Dieu témoigne au genre humain — ne sont d'aucune façon entachés de « matérialisme » ou de superstition ; c'est là, au contraire, une forme de piété qui répond parfaitement à ce culte spirituel, tout à fait authentique, que le Sauveur lui-même annonçait en parlant à la Samaritaine : « Mais l'heure vient — et nous y sommes — où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité, car ce sont là les adorateurs tels que les veut le Père. Dieu est esprit, et c'est en esprit et vérité que ceux qui adorent doivent adorer» (Jn 4,23-24).
38 Innocentius XI, Constit. Ap. Coelestis Pastor, 19 novembris 1687 ; Bullartum Komfl-
nt"n, Roms, 1734, t. VIII, p. 443.
39 Sum. Theol., II-II, q. 81, a. 3 ad 3m ; ed. Léon., t. IX, 1897, p. 180.
Il n'est pas permis de prétendre que la contemplation du coeur physique de Jésus empêche de parvenir à l'amour intérieur de Dieu, et qu'elle arrête l'âme dans son ascension vers les plus hautes vertus. L'Eglise condamne absolument cette fausse doctrine mystique, comme elle rejeta, par les paroles de Notre prédécesseur d'heureuse mémoire Innocent XI, les erreurs de ceux qui soutenaient les propositions suivantes : les âmes qui suivent cette voie intérieure « ne doivent pas accomplir d'actes d'amour envers la bienheureuse Vierge, les saints ou l'humanité du Christ, parce que, ces objets étant d'ordre sensible, l'amour envers eux l'est également. Aucune créature, pas même la Vierge Marie, ne doit avoir place dans notre coeur, parce que Dieu veut être le seul à l'occuper et à le posséder » 38. Ceux qui pensent de la sorte s'imaginent évidemment que l'image du coeur du Christ ne représente que son amour sensible, et qu'il n'y a donc en elle rien sur quoi puisse s'appuyer, comme sur un fondement nouveau le culte de latrie uniquement réservé à la nature divine. Mais qui ne voit que cette façon d'interpréter le symbolisme des images sacrées est tout à fait erronée, puisqu'elle en limite, bien à tort, la signification transcendante. Tout différents sont la pensée et l'enseignement des théologiens catholiques, notamment saint Thomas, qui écrit : « Le culte de religion ne s'adresse point aux images en elles-mêmes, comme à des réalités, mais les regarde sous leur aspect propre d'images, nous menant à Dieu fait chair. Dès lors, on ne s'arrête point à l'image ; et se tourner vers elle, c'est aller à celui qu'elle représente. Rendre un culte religieux aux images du Christ n'exige donc point un motif nouveau, ni non plus une espèce distincte de religion » 39. C'est donc à la Personne du Verbe, comme à sa fin, que s'adresse le culte, justement compris, qui est rendu, soit aux reliques de la passion que le Sauveur endura pour nous, soit à l'image qui l'emporte sur toute autre par sa signification, celle du coeur transpercé du Christ crucifié.
Ainsi donc, à partir de cet élément corporel qu'est le coeur de Jésus-Christ, et de son symbolisme naturel, nous pouvons et nous devons, soutenus par la foi, nous élever non pas seulement jusqu'à la contemplation de son amour sensible, mais plus haut encore jusqu'à la considération et à l'adoration de son suprême amour infini ; et enfin dans un élan de l'âme à la fois doux et sublime, jusqu'à la méditation et à l'adoration de l'amour divin du Verbe incarné. En effet, à la lumière de la foi, qui nous fait croire à l'union, dans la personne du Christ^ de l'humanité et de la divinité, nous pouvons concevoir les liens très étroits qui existent entre l'amour sensible du coeur physique de Jésus et son double amour spirituel, l'humain et le divin. En réalité, ces deux amours ne doivent pas seulement être considérés comme coexistants dans l'adorable Personne du divin Rédempteur, mais comme unis entre eux par un lien naturel selon lequel l'amour sensible et l'amour humain sont subordonnés à l'amour divin et présentent l'un et l'autre quelque analogie avec ce dernier. Nous ne prétendons pas pour autant qu'il faille contempler et adorer dans le Coeur de Jésus ce qu'on appelle l'image formelle, c'est-à-dire le symbole propre et parfait de son amour divin, car aucune image créée ne peut rendre adéquatement la nature profonde de cet amour ; mais en vénérant le Coeur de Jésus, le fidèle adore avec l'Eglise le symbole et comme le mémorial de la charité divine, qui est allée jusqu'à aimer par le coeur du Verbe incarné l'humanité souillée par tant de fautes.
Pour traiter d'un sujet si important et délicat, il faut donc toujours se rappeler que le lien symbolique naturel, qui existe entre le coeur de Jésus et la Personne du Verbe, repose tout entier sur la vérité première de l'union hypostatique ; ne pas admettre cela serait renouveler les erreurs plus d'une fois condamnées par l'Eglise, comme niant l'unité de personne dans le Christ, dans la distinction et l'intégrité des deux natures.
Cette vérité fondamentale nous fait comprendre comment le coeur du Christ est le coeur d'une Personne divine, celle du Verbe incarné, et que ce coeur résume et nous met sous les yeux, pour ainsi dire, tout l'amour dont nous avons été et sommes encore aujourd'hui l'objet. C'est la raison pour laquelle on doit tellement estimer le culte du Sacré-Coeur qu'on voie dans sa pratique l'expression parfaite de la religion chrétienne-
Celle-ci, en effet, est la religion de Jésus, fondée tout entière sur le Médiateur, homme et Dieu à la fois ; de sorte que l'on ne peut aller au coeur de Dieu si ce n'est par le coeur du Christ, qui a dit lui-même : « Je suis la voie, la vérité et la vie. Personne ne peut venir au Père, si ce n'est par moi» (Jean,XIV,6).
Il est facile d'en conclure que le culte du Sacré-Coeur de Jésus, dans sa nature intime, est le culte de l'amour dont Dieu nous a aimés par Jésus, en même temps qu'il est l'exercice de l'amour que nous portons nous-mêmes à Dieu et aux autres hommes ; il consiste, en d'autres termes, à honorer l'amour de Dieu pour nous et a ce Dieu pour objet, afin de l'adorer, de lui rendre grâces, de vivre à son imitation ; et il tend à amener à son absolue perfection l'amour qui nous unit à Dieu et aux autres hommes, en nous faisant mieux pratiquer de jour en jour le commandement nouveau que le divin Maître laissa comme héritage sacré à ses disciples par ces mots : « Je vous donne un commandement nouveau, c'est que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés... C'est mon commandement, que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jn 13,34 XV, Jn 12). Ce commandement est vraiment nouveau et propre au Christ, car, selon les paroles de saint Thomas : « La différence entre l'Ancien et le Nouveau Testament tient en peu de mots : comme le dit Jérémie, „ je conclurai avec la maison d'Israël un nouveau pacte " » (Jr 31,31). Si ce commandement existait dans l'Ancien Testament, inspiré par une crainte et un amour sacrés, c'était par référence au Nouveau Testament : car il était dans l'ancienne loi, non comme étant propre à celle-ci, mais comme préparatoire à la nouvelle loi » 40.
V. Exhortations en vue d'une pratique plus éclairée et de la diffusion du culte au Sacré-Coeur de Jésus
a) Invitation à mieux comprendre et pratiquer les différentes formes dévotion en l'honneur du Sacré-Coeur de Jésus.
Avant d'achever ces considérations — si belles assurément, et si consolantes — sur la nature véritable et la valeur chrétienne de ce culte, Nous estimons opportun, dans la conscience
40 Comment, in Evang. S. Joan., c. XIII, lect. VII, 3 ; ed Parmoe, 1860, t. X, p. 541.
de Notre charge apostolique, confiée pour la première fois au bienheureux Pierre après une triple profession d'amour envers le Christ Seigneur, de vous exhorter à nouveau, Vénérables Frères — et par vous tous Nos chers fils dans le Christ — J promouvoir avec un zèle toujours plus ardent cette très douce forme de dévotion, dont Nous attendons, même pour notre temps, de nombreux avantages.
Si l'on pèse bien, en effet, les arguments sur lesquels se fonde le culte du coeur transpercé de Jésus, il apparaît à l'évidence qu'il ne s'agit pas là d'une forme quelconque de piété, qu'il est loisible à chacun de sous-estimer et de faire passer au second rang, mais bien d'un acte religieux apte entre tous à conduire à la perfection chrétienne. Car si la dévotion, selon la traditionnelle définition théologique proposée par le docteur angélique, « n'est rien d'autre, semble-t-il, qu'une volonté de se donner avec empressement à ce qui regarde le service de Dieu » 41, peut-on concevoir un service de Dieu plus convenable et plus nécessaire, plus noble aussi et plus doux, que celui qui s'adresse à son amour ? Et quoi de plus agréable à Dieu que ce service voué à la divine charité, et par un motif d'amour ? Car tout service spontanément offert est un don, et l'amour « est le premier de tous, celui par lequel tous les autres dons gratuits sont donnés » 42. Il faut donc faire le plus grand cas de cette forme de culte, par laquelle l'homme honore et aime Dieu davantage et se donne plus facilement et plus librement à la divine charité ; culte que notre Rédempteur a daigné proposer et recommander lui-même au peuple chrétien, et que les Souverains Pontifes ont défendu dans des documents mémorables et comblé d'éloges. Ce serait faire chose téméraire et nuisible, et offenser Dieu lui-même, que de compter pour peu de chose cet insigne bienfait donné par Jésus-Christ à son Eglise.
Ainsi il est hors de doute que les fidèles qui rendent hommage au coeur sacré du Rédempteur s'acquittent par là du très grave devoir qui les astreint au service de Dieu, et en même temps, par la consécration totale d'eux-mêmes et de tout ce qui leur appartient à leur Créateur et Rédempteur — qu'il s'agisse de leurs sentiments intimes ou de leurs actions extérieures — ils obéissent au divin commandement : « Tu aimeras
Sum. Theol, II-II, q. 82, a. 1 ; ed. Léon., t. IX, 1897, p. 187. lbid., 1, q. 38, a. 2 ; ed. Léon., t. IV, 1888, p. 393.
le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de tout ton esprit, de toutes tes forces » (Mc 12,30 Mt 22,37). Ils ont en outre la ferme certitude d'être poussés à honorer Dieu non pas principalement par un motif d'intérêt personnel concernant le corps ou l'âme, la vie présente ou la vie éternelle, mais bien à raison de la bonté de Dieu lui-même, auquel ils s'efforcent de rendre hommage en l'aimant, en l'adorant, en lui rendant grâces. Entendu autrement, le culte du Sacré-Coeur de Jésus ne répondrait pas au caractère authentique de la religion chrétienne, car l'homme n'aurait plus alors principalement en vue par cet hommage l'amour divin ; et il arrive parfois qu'on doive à juste titre reprocher un amour et un souci excessifs de soi-même à ceux qui comprennent mal cette très noble dévotion ou ne la mettent pas convenablement en pratique. Que tous se persuadent donc bien que dans la dévotion au Sacré-Coeur de Jésus, ce n'est pas aux oeuvres extérieures de piété que revient la première place ; et l'essentiel n'est pas dans les bienfaits à obtenir : car si le Christ Seigneur a voulu les garantir par des promesses privées, c'est afin de pousser les hommes à remplir avec plus de ferveur les grands devoirs de la religion catholique, à savoir l'amour et l'expiation, et à pourvoir également au mieux, par là même, à leur avantage spirituel.
Nous invitons donc à embrasser avec empressement cette dévotion tous Nos chers fils dans le Christ, soit ceux qui ont déjà coutume de puiser aux eaux salutaires qui jaillissent du coeur du Rédempteur, soit surtout ceux qui, comme des spectateurs, regardent de loin, l'âme partagée entre la curiosité et le doute. Qu'ils considèrent attentivement que le culte dont il s'agit est, Nous l'avons dit, établi depuis longtemps dans l'Eglise et solidement fondé dans les Evangiles ; que la doctrine traditionnelle et la sainte liturgie lui sont manifestement favorables ; que les Souverains Pontifes eux-mêmes l'ont exalté par d'innombrables et très amples louanges ; qu'ils n'ont pas seulement institué une fête en l'honneur du coeur sacré du Rédempteur, en l'étendant à l'Eglise universelle, mais qu'ils ont voulu consacrer solennellement le genre humain tout entier à ce même coeur sacré43. Qu'on ajoute à cela les fruits abon-
*3 Cf. Léo XIII, Enc. Annum Sacrum, Acta Leonis, vol. XIX, 1900, p. 71 sq. ; Decr. • C. Rituum, 28 Juni. 1899, in Decr. Auth., III. n. 3712 ; Pius XI, Enc. Miserentissimus Re-demptor, A. A. S., 20, 1928, p. 177 sq ; Decr. S. C. Rit., 29 Jan. 1929, A. A. S., 21, 1929, p. 77.
dants qui ont découlé de cette dévotion et sont venus réjouir l'Eglise : les innombrables retours à la religion chrétienne, le renouvellement de la foi chez un grand nombre, l'union plus étroite des fidèles avec notre Rédempteur très aimant : toutes choses qui en ces dernières décades surtout, se sont manifestées avec une fréquence et une évidence accrues.
Aussi, quand, regardant autour de Nous, Nous considéron l'admirable spectacle que Nous offre la piété envers le Sacré-Coeur de Jésus si largement répandue et allumée dans l'âme des fidèles de toutes conditions, Nous sommes pénétré de joie et de consolation ; et après avoir dûment rendu grâces à notre Rédempteur, trésor infini de bonté, Nous ne pouvons Nous empêcher de féliciter paternellement tous ceux, clercs et laïcs, qui ont activement travaillé à répandre cette dévotion.
b) Souveraine utilité du culte du Sacré-Coeur de Jésus dans les nécessités actuelles de l'Eglise.
Mais bien que la piété envers le Sacré-Coeur de Jésus ait produit partout des fruits salutaires de vie chrétienne, il n'échappe à personne, Vénérables Frères, que l'Eglise militante de la terre, et notamment la société civile, n'a pas encore atteint la pleine et absolue perfection qui répondrait aux désirs de Jésus-Christ, mystique époux de l'Eglise et Rédempteur du genre humain. Bien des fils de l'Eglise, en effet, défigurent par trop de taches et de rides le visage de cette Mère dont ils portent la ressemblance ; tous les fidèles ne brillent pas par la pureté de moeurs à laquelle ils sont divinement appelés ; les pécheurs, qui ont quitté à tort la maison du Père, n'y sont pas tous rentrés pour y revêtir à nouveau leur premier habit (Lc 15,22) et passer à leur doigt l'anneau, symbole de fidélité envers l'époux de leurs âmes ; tous les païens ne sont pas encore devenus membres du Corps mystique du Christ, il y a plus encore. Si c'est pour Nous une vive douleur de voir languir la foi des bons qui, trompés par l'appât fallacieux des biens terrestres, laissent décroître et peu à peu s'éteindre dans leurs âmes l'ardeur de la divine charité, combien plus Nous font souffrir les machinations entreprises par des hommes impies qui, maintenant surtout, excités, dirait-on, par l'ennemi infernal, brûlent d'une haine implacable et ouverte envers Dieu, envers l'Eglise, et principalement envers Celui qui tient sur terre la place du divin Rédempteur et personnifie son amour envers les hommes, suivant la célèbre sentence du Docteur de Milan : « C'est (Pierre) qu'on interroge, car c'est de lui qu'on doute ; mais le Seigneur ne doute pas, lui, qui interroge, non pour apprendre mais pour enseigner celui qu'avant de remonter au ciel, il nous laissait comme Vicaire de son amour » 44.
En vérité, la haine envers Dieu et ceux qui sont ses ministres légitimes est bien le plus grand crime que puisse jamais commettre l'homme, créé à l'image et à la ressemblance de Dieu et destiné à jouir au ciel de son amitié parfaite et éternelle ; la haine de Dieu, en effet, sépare au maximum l'homme du Souverain Bien et le pousse à rejeter de lui-même et de son prochain tout ce qui vient de Dieu, tout ce qui unit à Dieu, tout ce qui mène à jouir de Dieu, c'est-à-dire la vérité, la vertu, la paix, la justice 45.
Comme on voit hélas ! s'accroître en certains endroits le nombre de ceux qui se posent en ennemis de la divinité, et se répandre en même temps, par les faits et par la parole, les dogmes menteurs du matérialisme, tandis qu'on exalte, çà et là, la licence effrénée du plaisir, faut-il s'étonner que se refroidisse dans beaucoup d'âmes la charité, qui est la loi suprême de la religion chrétienne, le fondement solide de la vraie et parfaite justice, la principale source de la paix et des chastes joies ? Le Sauveur nous a avertis : « Par suite de l'iniquité croissante, l'amour se refroidira chez le grand nombre » (Mt 24,12).
) Le culte du Sacré-Coeur de Jésus, étendard de salut, même pour nde moderne.
En présence de tant de maux qui, aujourd'hui plus que jamais, troublent si amèrement les hommes, les familles, les nations, le monde tout entier, où chercher un remède, Vénérables Frères ? Peut-on trouver une forme de piété qui l'emporte sur le culte auguste du coeur de Jésus, qui réponde plus parfaitement au caractère propre de la foi catholique, qui soit plus apte à subvenir aux besoins actuels de l'Eglise et du genre humain ? Quelle dévotion plus noble, plus douce, plus salutaire
Exposit. in Evang. sec. Eucam, 1. X, n. 175 ; P. L.r XV, 1942.
Cf. S. Thom., Sum. Théo!., II-II, q. XXXIV, a. 2 ; ed. Léon., t. VIII, 1895, p. 274.
que celle-là, dont l'objet est la charité divine elle-même ?46 Y a-t-il quelque chose de plus efficace que la charité du Christ — que la dévotion au Sacré-Coeur de Jésus entretient et accroît de jour en jour — pour décider les fidèles à faire passer dans leur vie la loi évangélique, laquelle, comme l'Esprit Saint nous en avertit solennellement par les mots : Opus justitise pax (1S 32,17), est la condition indispensable d'une vraie paix entre les hommes ?
Aussi, Nous plaît-il, à l'exemple de Notre plus récent prédécesseur, d'adresser à nouveau à tous Nos fils dans le Christ, l'avertissement qu'à la fin du siècle dernier Léon XIII, d'immortelle mémoire fit entendre à tous les fidèles en même temps qu'à tous les hommes sincèrement préoccupés de leur salut et de celui de la société civile : « Voici, offert à Nos yeux aujourd'hui, un autre très heureux et très divin emblème : le Sacré-Coeur de Jésus... brillant d'un splendide éclat au milieu des flammes. C'est en lui qu'il faut placer toutes les espérances, de lui qu'il faut implorer et attendre le salut des hommes » 47.
46 Cf. Enc. Miserentissimus Redcmptor, A. A. S., 20, 1928, p. 166.
47 Enc. Annum Sacrum, Ada Leonis, vol. XIX, 1900, p. 79 ; Enc. Miserentissimus Re' Aemvtor, A. A. S., 20, 1928, p. 167.
C'est aussi Notre désir le plus cher que le culte du coeur de Jésus soit considéré comme l'emblème et la source de l'unité, du salut et de la paix par tous ceux qui se glorifient du nom chrétien et qui combattent laborieusement pour l'établissement du règne du Christ dans le monde. Qu'on n'aille pas croire cependant que cette dévotion enlève quoi que ce soit aux autres formes de piété par lesquelles le peuple chrétien, sous la direction de l'Eglise, honore le divin Rédempteur. Bien au contraire, une vive dévotion au coeur de Jésus favorisera sans nul doute, en particulier le culte de la sainte croix et l'amour envers l'auguste sacrement de l'autel. On peut affirmer, en effet, — et les révélations faites par Jésus-Christ à sainte Gertrude et a sainte Marguerite-Marie le montrent admirablement — que nul ne peut vraiment bien comprendre Jésus crucifié s'il n'a d'abord pénétré dans le mystérieux sanctuaire de son coeur. Et on ne saisira bien la force de l'amour qui poussa le Christ à se donner à nous comme aliment spirituel, qu'en honorant d'un culte particulier le coeur eucharistique de Jésus, qui a pour but de nous rappeler, selon les termes de Notre prédécesseur d'heureuse mémoire Léon XIII, « l'acte d'amour suprême par lequel notre Rédempteur, répandant toutes les richesses de son coeur, afin de demeurer avec nous jusqu'à la fin des siècles, institua l'adorable sacrement de l'Eucharistie » 48. Et certes « ce n'est pas une part minime de son coeur que l'Eucharistie, qu'il a tirée pour nous de la si grande charité de son coeur » 49.
Vivement poussé par le désir d'opposer une solide barrière aux entreprises perverses des ennemis de Dieu et de l'Eglise, et de ramener la famille et la société à l'amour de Dieu et du prochain, Nous n'hésitons pas à déclarer que le culte du Sacré-Coeur de Jésus est une école très efficace de l'amour divin : cet amour divin sur lequel doit reposer le règne de Dieu à établir dans les âmes, dans les familles, dans les nations selon le sage avertissement de notre même prédécesseur, de pieuse mémoire : « Le règne de Jésus-Christ reçoit sa force et sa forme de l'amour divin : aimer saintement et dans l'ordre, voilà où il se fonde et se résume. Le reste en découle nécessairement : être inviolablement fidèle au devoir, n'attenter en rien au droit d'autrui, estimer les choses humaines inférieures aux choses divines, donner à l'amour de Dieu la priorité sur tout le reste » 50.
48 Litt. Apost. quibus Archisodalitas a Corde Eucharistico Jesu ad S. Joachim de Urbe Silur, 17 febr. 1005, Acta Leonis, vol. XXII, 1903, p. 307 sq. ; cf. Enc. Mirse caritatis, maii 1902, Acta Leonis, vol. XXII, 1903, p. 116.
4fl S. Albertus M., De Eucharistia, dist. VI, tr. 1 ?. I, Opera Omnia, ed. Borgnet,
XXXVIII, Parisiis, 1890, p. 358.
50 Enc. Tametsi, Acta Leonis, vol. XX, 1900, p. 303.
Et afin que ce culte envers l'auguste coeur de Jésus entraîne de plus grands avantages pour la famille chrétienne et pour le genre humain tout entier, les fidèles auront soin d'y associer étroitement celui du Coeur Immaculé de Marie. Dieu a voulu, en effet, que dans l'oeuvre de la Rédemption des hommes, la Très Sainte Vierge fût indissolublement unie au Christ, de sorte que le salut nous vînt de la charité et des souffrances de Jésus-Christ, intimement associées à l'amour et aux douleurs de sa Mère : il convient donc que le peuple chrétien, qui a reçu la vie divine du Christ par Marie, après avoir rendu au Sacré-Coeur de Jésus les hommages qui lui sont dus, offre au Coeur très aimant de la Mère céleste les témoignages conjoints de sa piété, de son amour, les élans d'un coeur disposé à la reconnaissance et à la réparation. A ce très sage et très doux dessein de la divine Providence s'accorde parfaitement l'acte de consécration par lequel Nous avons Nous-même solennellement dédié la sainte Eglise et le monde entier au Coeur Immaculé de la bienheureuse Vierge 51.
Le Saint-Père termine en exhortant les fidèles à célébrer avec ferveur le centenaire de la fête du Sacré-Coeur :
Il y aura un siècle cette année, comme Nous le disions plus haut, qu'en vertu d'une décision de Notre prédécesseur d'heureuse mémoire Pie IX, la fête du Sacré-Coeur de Jésus est célébrée dans l'Eglise universelle. Nous désirons vivement, Vénérables Frères, que le peuple chrétien fête partout solennellement ce centenaire en rendant au divin coeur de Jésus des hommages publics d'adoration, d'action de grâces et d'expiation. Ces fêtes de la joie et de la piété chrétiennes se célébreront avec une ferveur particulière — en union de charité et de prière avec les fidèles du monde entier — dans la nation où Dieu voulut que naquît la Vierge consacrée qui fut l'animatrice et l'infatigable promotrice de ce culte.
En attendant, réconforté par une douce espérance et pressentant déjà les fruits spirituels abondants qu'apportera à l'Eglise le culte du Sacré-Coeur de Jésus — s'il est compris comme Nous l'avons expliqué, et activement mis en pratique — Nous adressons à Dieu Nos ferventes prières pour qu'il daigne seconder Nos voeux ardents du puissant secours de ses grâces : et qu'ainsi, par la faveur divine, les célébrations de cette année aient pour heureux effet de faire croître de jour en jour la dévotion des fidèles envers le Sacré-Coeur de Jésus et d'étendre plus largement sur la terre son très doux empire et son règne : règne « de vérité et de vie ; règne de sainteté et de grâce ; règne de justice, d'amour et de paix » 52.
51 Cf. A. A. S.,. XXXIV, 1942, p. 345 sq.
52 Ex. Miss. Rom. Proef. Jesu Christi Régis.
En gage de ces dons, Nous vous accordons de grand coeur, Vénérables Frères, tant à vous-mêmes qu'au clergé et au peuple confiés à vos soins, et particulièrement à ceux qui travaillent à faire progresser le culte du Sacré-Coeur, la Bénédiction apostolique.
Pie XII 1956 - DISCOURS A DES SPÉCIALISTES DE LA CHIRURGIE DE L'OEIL