Homélies 1967
Homélies 1967
1 Dimanche 15 octobre 1967
Figli carissimi!
Prima di tutto il saluto!
Voi avete già ricevuto e scambiato saluti molto belli, molto affettuosi, e molto significativi: non potevano mancare ad un incontro come questo. Ebbene, ricevete anche il Nostro saluto; non è convenzionale, non è retorico, non è superfluo. Il Nostro saluto vi dice il cuore col quale siete qui accolti, il cuore di Chi, in Cristo, vi è Pastore, cioé legato a voi da doveri, da sentimenti, da speranze che impegnano il sentimento, il pensiero, la vita. Sì, il cuore di Chi, in Cristo, vi è Padre, vi è Fratello, vi è Amico. Questo saluto, come quelli, del resto, che già a voi sono stati rivolti, vi dice che nessuno di voi qui è straniero. Voi siete qui a casa vostra: la casa della fede comune; la casa della carità centrale; la casa dell’unità e dell’universalità cristiana. Bisogna che noi tutti abbiamo coscienza di questa fondamentale e vivente comunione, che indarno, pari a questa, noi cercheremmo altrove. Così vi dica questo saluto la Nostra gioia per vedervi raccolti intorno alla tomba di San Pietro, su cui Cristo ha voluto fondare la sua Chiesa, e per ravvisare in questo incontro un segno e una speranza dell’umanità che trova in Cristo la sua vocazione, la sua fratellanza, la sua pace, il suo destino. Prende forma nei Nostro spirito la visione dei Popoli, da cui voi provenite e che voi rappresentate, e si accende nel Nostro cuore una grande, soprannaturale affezione per ciascuna delle vostre Nazioni: la vostra presenza accresce in Noi la coscienza della Nostra missione, di amatori del genere umano; e accresce in Noi la fiducia che la sua storia si arrenderà un giorno ai disegno divino che la guida a trovare in Cristo il suo significato ed il suo termine; la fiducia, diciamo, che questo grande disegno unitario, tuttora chiuso nel cuore di Dio: si affretti, anche attraverso la vostra collaborazione, l’efficacia del vostro impegno nei mondo, l’ardore della vostra partecipazione all’apostolato, di cui le radiose giornate romane del vostro Congresso sono per Noi la promessa e l’aurora.
Risuonano alla Nostra memoria, quasi fatidiche, le parole di S. Agostino: «Vi è nel campo, cioè nei mondo, fino alla fine del tempo, il crescente frumento del Signore (sunt per agrum, id est per mundum, usque ad finem saeculi crescentia frumenta dominica [Contra litteras Petiliani, II, 78; P.L. 43, 3131)». Voi ci attestate questa spirituale vegetazione, voi siete per Noi un «segno dei tempi»: siate i benvenuti, Figli carissimi, siate benedetti!
Ma non possiamo dimenticare che partecipano a questa assemblea orante, in comunione di preghiera e di affetto, anche tutti i Padri del Synodus Episcoporum, i rappresentanti dell’episcopato universale, raccolti qui a Roma nelle loro altissime assise di studio per offrirCi la loro collaborazione nell’universale governo della Chiesa. Sono pertanto i vostri Vescovi, che vi guardano con immensa simpatia, e vi incoraggiano e vi salutano.
E qui l’umile Successore di Pietro rivolge il Suo deferente, fraterno omaggio a tutti voi, venerati membri del Sinodo, al cospetto dello splendente e policromo quadro del laicato cattolico mondiale, e osa dirvi fraternamente: vogliate bene ai laici, ai vostri laici! Siate la loro guida paterna, lungimirante, aperta, e date loro fiducia piena, che non sarà delusa! È il Concilio che ve lo chiede, è il Papa che vi esorta, certo di trovare in voi gli stimolatori consapevoli delle generose energie del laicato.
E un saluto pieno, cordiale, ricolmo di affetto e di stima va poi. agli Osservatori delle varie denominazioni cristiane, che onorano con la loro pietà questa assemblea. Ci procura grande piacere notare che siete venuti in numero tanto cospicuo; e quanto gradiremmo che anche voi pienamente gustaste la bellezza e l’incanto di questo incontro, secondo le parole ispirate: «Ecce quam bonum et quam iucundum habitare fratres in unum!» (Ps 132,1).
Noi vi ringraziamo di cuore per questa presenza, tanto significativa, mentre sale dal Nostro spirito l’augurio e la preghiera - che sappiamo condivisa da voi e dai vostri fratelli, sparsi nel mondo - che tutti possiamo un giorno celebrare insieme la comunione perfetta nell’unità voluta da Cristo, anelito supremo del suo Cuore.
Au cours de tette brève conversation, il Nous semble indispensable de résumer, en quelques affirmations fondamentales, la pensée de l’Eglise sur vous, chers Laïcs catholiques. Comme les navigateurs, au tours de leur itinéraire à travers l’immensité des mers, «font le point», c’est-à-dire déterminent leur position et leur direction, ainsi il Nous semble que votre troisième Congrès mondial exige qu’on mette en évidence les acquisitions doctrinales proclamées par l’Eglise en tette plus récente phase de son histoire, notamment au second Concile Oecuménique du Vatican.
Ce ne sont pas des choses nouvelles, mais ce sont des choses vraies, importantes, et pour vous qui les écoutez et les méditez ici, des choses fécondes, riches d’une immense vitalité. Voici la première: l’Eglise a accordé au Laïc, membre de la société à la fois mystérieuse et visible des fidèles, une solennelle reconnaissance. Voilà, si l’on peut dire, une nouveauté ancienne. L’Eglise a réfléchi sur sa nature, sur son origine, sur son histoire, sur sa «fonctionnalité», et elle a donné, du laïc qui lui appartient, la définition la plus digne et la plus riche: elle l’a reconnu comme incorporé au Christ et comme participant à la fonction sacerdotale, prophétique et royale du Christ lui-même, sans pour autant méconnaître sa caractéristique propre, qui est d’être un séculier, un citoyen de ce monde, de s’occuper des choses terrestres, d’exercer une profession profane, d’avoir une famille, de s’adonner, en tous domaines, aux études et aux intérêts temporels.
2 L’Eglise a proclamé la dignité du Laïc, non seulement parce qu’il est homme, mais aussi parce qu’il est chrétien. Elle l’a déclaré digne d’être, dans la forme et la mesure convenables, associé aux responsabilités de la vie de l’Eglise. Elle l’a jugé capable de rendre témoignage à sa foi. Au Laïc - homme et femme - elle a reconnu la plénitude des droits: droit à l’égalité dans la hiérarchie de la grâce; droit à la liberté dans le cadre de la loi morale et ecclésiastique; droit à la sainteté conforme à l’état de chacun.
On dirait que l’Eglise a mis une certaine complaisance à manifester cette doctrine sur le laïcat, tant sont nombreuses, à ce sujet, les expressions qui se lisent, se répètent, s’entrecroisent dans plusieurs des documents conciliaires. Et si l’on peut dire -qu’en substance l’Eglise avait toujours pensé ainsi, il faut, convenir qu’elle ne s’était jamais exprimée avec une pareille insistance, avec une pareille ampleur.
Eh bien, cette reconnaissance de la «citoyenneté» du Laïc dans l’Eglise de Dieu, Nous vous la redisons ici, heureux de confirmer la parole conciliaire; heureux d’y voir l’aboutissement d’un processus théologique, canonique et sociologique, désiré depuis longtemps et par beaucoup d’esprits clairvoyants; heureux de fonder sur lui les espérances d’une Eglise authentique, rajeunie, rendue plus apte à accomplir sa mission pour le salut chrétien du monde.
Mais tout n’est pas dit encore, chers Fils et Filles, quand on a reconnu et proclamé ce que vous êtes dans l’Eglise de Dieu. Il faut reconnaître et proclamer aussi ce que vous y pouvez et devez faire, ce que vous, catholiques librement consacrés à l’apostolat, vous y faites effectivement. Et Nous voici au coeur du sujet, à la définition même de votre idéal et de vos efforts, à ce que le monde entier peut lire dans le titre de vos Congrès: l’Apostolat des Laïcs.
Ici notre embarras est grand: car nous ne saurions que vous redire sous une autre forme ce que le Concile a proclamé, avec une incomparable autorité et dans des formules très étudiées, remarquables à la fois par la précision et la richesse de leur contenu.
Le principe est posé - et c’est déjà assez dire son importance - dans le texte même de la Constitution dogmatique sur l’Eglise. «Les Laïcs - y lit-on - réunis dans le peuple de Dieu et organisés dans l’unique Corps du Christ, sous une seule tête, sont appelés, quels qu’ils soient, à coopérer comme des membres vivants au progrès de l’Eglise et à sa sanctification permanente. (. . .) A tous les Laïcs, par conséquent, incombe la noble charge de travailler à ce que le dessein divin de salut parvienne de plus en plus à tous les hommes de tous les temps et de toute la terre» (Const. Lumen gentium LG 33).
L’Eglise reconnaît donc le Laïc, vous le voyez, non seulement comme fidèle, mais comme apôtre. Et en ouvrant devant lui un champ presque illimité, elle lui adresse avec confiance l’invitation de la parabole évangélique: «Allez, vous aussi, travailler à ma vigne» (Mt 20,4). Ce travail sera multiple et diversifié. Le Décret conciliaire sur l’Apostolat des Laïcs après avoir, à son tour, posé fermement le principe que «la vocation chrétienne est aussi, par nature, vocation à l’apostolat», consacre deux chapitres entiers à détailler les «divers champs» et les «divers modes» de cet apostolat. Ces textes vous sont assurément familiers. Qu’il suffise de les avoir mentionnés pour renforcer dans vos âmes, chers Fils et chères Filles, la conviction inébranlable de la réalité de l’appel que l’Eglise vous adresse en ce milieu du vingtième siècle, de la confiance qu’elle place en vous, de l’ampleur des responsabilités qu’elle vous invite à assumer pour faire progresser le Règne du Christ parmi vos frères, pour être pleinement, comme vous y invite le thème de votre Congrès, «le peuple de Dieu dans l’itinéraire des hommes».
At this point, an objection arises. In fact, one may say, if the tasks entrusted to lay people in the apostolate are so vast, should it not be admitted that henceforth there are, in the Church, two parallel hierarchies, as it were - two organizations existing side by side, the better to ensure the great work of the sanctification and salvation of the world?
This, however, would be to forget the structure of the Church, as Christ wished it to be, by means of the diversity of ministries. Certainly the People of God, filled with graces and gifts, marching towards salvation, presents a magnificent spectacle. But does it follow that the People of God are their own interpreters of God’s Word and ministers of His grace? That they can evolve religious teachings and directives, making abstraction of the Faith with the Church professes with authority? Or that they can boldly turn aside from tradition, and emancipate themselves from the Magisterium?
The absurdity of these suppositions suffices to show the lack of foundation of such an objection. The Decree on the Apostolate of the Laity was careful to recall that «Christ conferred on the apostles and their successors the duty of teaching, sanctifying and ruling in His name and power» (N. 2).
Indeed, no one can take it amiss that the normal instrumental cause of the divine designs is the Hierarchy, or that, in the Church, efficacity is proportional to one’s adherence to those whom Christ «has made guardians, to feed the Church of the Lord» (cf. Act. XX, 28). Anyone who attempts to act without the Hierarchy, or against it. in the field of the Father of the family, could be compared to the branch which atrophies because it is no longer connected with the stem which provides its sap. As history has shown, such a one would be only a trickle of water, cutting itself off from the great mainstream, and ending miserably by sinking into the sands.
3 Do not think, beloved sons and daughters, that for this reason the Church desires to bridle your generous inspirations. Quite simply, she is faithful to herself, and to the will of her divine Founder. For the greatest Service she tan do for you, is to define your exact place and role in that organism which is intended to bring to the world the good news of salvation. «In the Church, there is diversity of Service, but unity of purpose» (Decree on the Apostolate of the Laity, N. 2).
Was erwartet die Kirche von ihren Laien, die mit grossherziger Gesinnung und in guter Organisation treu zur kirchlichen Obrigkeit stehen?
Sie erwartet vor allem eine wesentliche Hilfe für den guten Fortgang der kirchlichen Werke.
Der theologische Fortschritt, von dem Wir eben sprachen, hat die Abgrenzung der Verantwortung zwischen Klerus und Laien erleichtert.
In Anbetracht des grossen Mangels an Geistlichen, Priestern und Diakonen, in vielen Teilen der Welt, wird es notwendig, dass die Laien - innerhalb der Katholischen Aktion und auch darüber hinaus - mehr und mehr jene Aufgaben übernehmen, die nicht unbedingt das Weihe-Priestertum voraussetzen.
Auch wenn es sich dabei um bescheidene Aufgaben handelt, wie den Katechismus-Unterricht für die Kleinen oder die vielfältigen Aufgaben der Caritas, die leiblichen und geistlichen Werke der Barmherzigkeit, sollen sie dessen eingedenk sein, dass auch dies fundamentale Aufgaben sind, und sie frohen Herzens übernehmen. So geben sie Zeugnis von dem Geist des Dienens, zu dem das Konzil Priester und Laien gleichermassen aufgerufen hat.
Eine andere Aufgabe wird durch ein Wort zum Ausdruck gebracht, das in den letzten Jahren zu einer tragenden Idee geworden ist: die «Consecratio Mundi», die Heiligung der Welt.
Die Welt ist euer Wirkungsfeld, in das ihr berufen seid. Der natürliche Gang der Dinge in dieser Welt, von tausend Faktoren abhängig, die Wir jetzt nicht im einzelnen erwähnen können, treibt sie zu einer Entwicklung, die von zeitgenössischen Denkern - begrüsst oder beklagt - als «Säkularisation, Laisierung» oder «Entsakralisierung» bezeichnet wird. Wir sagen es mit Schmerz: es finden sich sogar katholische Schriftsteller, die im Gegensatz zur zweitausendjährigen Tradition der Kirche, laut einer dauernden Schwächung, ja dem völligen Wegfall des geheiligten Charakters der Orte, Zeiten und Personen das Wort reden.
Euer Apostolat, geliebte Söhne und Töchter, muss sich diesen Strömungen entgegenstellen. Das Konzil hat es euch immer wieder zugerufen: Die Laien sollen «die Welt Gott weihen», sie sollen an der «Heiligung der Welt», an ihrer «christlichen Beseelung», and der «Gesundung der Einrichtungen und Lebensbedingungen der Welt» arbeiten, So sprechen die Konzils-Dokumente.
Und was bedeutet das anderes als die wiederum vollzogene Heiligung der Welt durch ihre erneute Durchdringung mit dem mächtigen Hauch des Glaubens an Gott und an Christus, der allein zum Heil und zu wahrem Glück führen kann.
Der heimgegangene Kardinal Cardijn hat dies wiederholt in bewegenden Worten ausgesprochen; auch Wir haben es erst kürzlich zum Ausdruck gebracht: «Die Laien müssen ihre eigentliche Aufgabe in Angriff nehmen: die Erneuerung der irdischen Ordnung. Ihre Obliegenheit ist es . . ., das Denken und die Sitten, die Gesetze und die Lebensordnungen ihrer Gemeinschaft mit christlichem Geist zu durchdringen». (Populorum progressio N. 81).
4 Wir möchten es euch erneut mit Nachdruck ans Herz legen: Tragt in die Welt von heute jene Kräfte, welche sie auf dem Weg des Fortschrittes und der Freiheit weiterführen und ihre grossen Probleme lösen können: den Hunger, die Gerechtigkeit unter den Völkern und den Frieden.
Concluímos, queridos hijos e hijas, con unas palabras sobre la espiritualidad que debe caracterizar vuestra actividad. Vosotros no sois eremitas retirados del mundo para mejor entregaros a Dios. Es en el mundo, en la acción misma donde debéis santificaros. La espiritualidad que deberá inspiraros tendrá, pues, sus características propias y el Concilio no ha olvidado ilustrarlas en un largo párrafo del Decreto sobre el apostolado de los Laicos (N. 4). Baste decíroslo en una palabra: sólo vuestra unión personal y profunda con Cristo asegurará la fecundidad de vuestro apostolado cualquiera que sea. A Cristo, vosotros lo encontráis en la Escritura, en la participación activa tanto en la liturgia de la Palabra como en la liturgia eucarística. Vosotros lo encontráis en la oración personal y silenciosa, insustituible para asegurar el contacto del alma con Dios vivo, fuente de toda gracia.
El compromiso de apostolado en medio del mundo no destruye estos presupuestos fundamentales de toda espiritualidad, sino los supone, incluso los exige. ¿Quién estuvo más «comprometido» que la gran Santa Teresa, festejada cada año en este día del 15 de octubre? ¿Y quién, más que ella, supo encontrar su fuerza y la fecundidad para su acción en la plegaria y en una unión con Dios de todos los instantes? Nós nos proponemos reconocerle a ella un día, igual que a Santa Catalina de Siena, el título de Doctora de la Iglesia.
Añadiremos más: que la gracia de este Congreso, que la gracia de este encuentro con el Vicario de Cristo. que la gracia de Roma os acompañe y os sostenga. Llamado a dirigir la palabra a vuestro segundo Congreso mundial en 1957, bajo nuestro predecesor Pio XII, habíamos creido poder deciros: «Tened confianza: Roma va delante y el Papa la guía». Dejadnos que os lo repitamos hoy con una humilde conciencia de Nuestros límites, pero con idéntica gozosa certeza, reforzada por la esplendorosa experiencia que ha vivido la Iglesia en estos diez años.
Que en Nuestra voz resuene todo el fervor de la fe de San Pedro, todo el ardor de la caridad de San Pablo. Con su autoridad, os impartimos a todos vosotros de corazón Nuestra Bendición Apostólica, que extendemos a vuestras familias, a vuestros países, al laicado católico del mundo entero.
NOËL 24 décembre 1967
Excellences, chers Fils, Frères et amis,
Nous voici à nouveau réunis, dans l’intimité si suggestive de cette liturgie nocturne, pour fêter ensemble le plus grand événement de l’histoire du monde, aux yeux des chrétiens: celui que l’Evangéliste a résumé en une formule qui a traversé les siècles et nourri la méditation d’innombrables générations: «Verbum caro factum est et habitavit in nobis: Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous» (Jn 1,14).
La vie et la mission du Christ, ses sublimes enseignements, le salut qu’il apporte au monde: tout commence dans une étable, au coeur d’une nuit d’hiver, dans un obscur village de Palestine.
Quand l’esprit de l’homme moderne, embrassant d’un regard les développements du christianisme au cours de ces vingt siècles, s’arrête à considérer l’exiguïté, la faiblesse, l’insignifiance de ces débuts, il est saisi par le prodigieux contraste qui s’offre à ses yeux. A vues humaines, quoi de plus déraisonnable que d’avoir entrepris la grande oeuvre du salut du monde à partir de moyens apparemment aussi faibles, aussi disproportionnés avec le but à atteindre: un enfant pauvre, dans une pauvre crèche, dans un pauvre village, à l’écart de toutes les grandeurs de ce monde, un enfant apparemment sans force, sans prestige, sans autorité . . .
Mais, comme le dit énergiquement Saint Paul, «la folie de Dieu est encore plus sage que la sagesse des hommes, et la faiblesse de Dieu, plus forte que la force des hommes» (1Co 1,25). Ce qui entre dans le monde avec le Christ, en la nuit de Noël, c’est une semence destinée à devenir un grand arbre, c’est un levain capable de soulever toute la pâte humaine. L’extraordinaire mouvement spirituel qui naît en ce jour et qui traversera les âges et les continents, cette immense entreprise de salut, dont l’Eglise sera l’instrument, comment l’expliquer, en effet, sinon précisément comme la croissance continue d’une semence initiale, comme le développement progressif d’un ferment prodigieusement puissant?
5 Et pourtant, s’il détache son regard du passé pour le porter sur l’univers qui l’entoure, l’homme de notre temps ne peut pas ne pas apercevoir d’immenses zones de la carte du monde où cette semence du christianisme semble avoir été étouffée ou n’avoir pas réussi à pénétrer et à s’enraciner. Un doute peut alors se présenter à son esprit: ce ferment est-il réellement capable de soulever toute la pâte humaine? Concerne-t-il vraiment l’humanité entière? Est-ce bien la lumière et le salut pour tous? Ou ne serait-ce pas plutôt un vaste courant de pensée et d’action, admirable, certes, et indubitablement puissant, mais destiné, malgré tout, à rester l’apanage de quelques nations privilégées, de quelques formes de civilisations, où il a trouvé dans le passé un terrain favorable à son développement?
L’objection, pour celui qui croit, s’évanouit à la clarté qui jaillit aujourd’hui de la grotte de Bethléem. N’ayons crainte: le message de salut qu’apporte cet enfant est bien universel. Ces lèvres, qui ne peuvent pas encore parler, diront un jour les paroles décisives, qu’aucunes lèvres humaines n’auront jamais pu ni osé dire: «Je suis la lumière du monde (Jn 8,12). Allez, enseignez toutes les nations»! (Mt 28,19).
Toutes, et non pas quelques-unes. Et s’il en est, sur le nombre, qui, en certains points du temps et de l’espace, opposent des obstacles à la pénétration ou à l’enracinement du message de vérité et de vie, celui-ci est-il, pour autant, moins valable et moins efficace?
L’Eglise l’a dit bien souvent par la voix de ses pontifes, et récemment encore avec éclat, par la voix de ses évêques réunis en Concile: le message chrétien accueille toutes les valeurs humaines et religieuses, où qu’elles se trouvent, et il les porte à leur plénitude. Il se présente, non en ennemi ou en concurrent, mais en ami de tout ce que l’esprit humain a produit de grand, de beau et de vrai, en tous temps et en tous pays. Et sa richesse est telle, qu’il est capable de donner à chaque homme, à chaque nation, à chaque civilisation, ce qui manque à sa perfection. La rencontre avec le Christ, ce n’est pas une diminution ou un appauvrissement, c’est un enrichissement de la qualité la plus haute, c’est l’accès à la pleine maturité, la promotion à la plénitude de l’âge adulte offerte aux hommes et aux peuples. Ce que l’Enfant de Bethléem apporte au monde, c’est en effet quelque chose que le monde n’était pas capable de se donner à lui-même, quelque chose d’entièrement nouveau.
L’histoire morale et religieuse de l’humanité a connu, certes, en Orient comme en Occident, de ces vastes mouvements spirituels qui ont marqué les âmes, entraîné les foules, mis leur marque sur de vastes secteurs de la géographie humaine. Efforts - parfois admirables - de l’homme cherchant à s’élever à une sagesse supérieure, à se libérer des faiblesses et des entraves de sa condition terrestre. Mais efforts purement humains.
Ici, ce n’est plus l’homme qui cherche à s’élever vers Dieu, c’est Dieu qui descend vers l’homme, pour le faire monter vers lui, le libérer et le sauver. C’est Dieu qui prend l’initiative, Dieu qui fait irruption dans le tissu de l’histoire humaine. Telle est la «bonne nouvelle» - (c’est le sens du mot grec e?a???????)- qui est annoncée aujourd’hui à toute la terre. L’Evangile est «la nouvelle» par excellence, peut-on dire, l’unique nouveauté véritable qui se soit jamais vérifiée dans la longue et laborieuse histoire spirituelle de l’humanité. A la lassitude, au vieillissement du monde païen, le Christ apporte quelque chose d’entièrement neuf: la libération et le salut venus d’en haut. Il libère l’homme de lui-même, de sa misère fondamentale, de ses mauvais penchants, de ses péchés et de ses vices, et en fait un homme nouveau, associé à sa vie divine.
Saint Paul, le chantre incomparable de cette libération de l’homme par le Christ, s’écriera dans un transport de reconnaissance et d’amour: «il m’a aimé et il s’est livré pour moi!» (Ga 2,20). C’est que chacun est ici concerné personnellement. Ce n’est pas à une humanité générique et abstraite que le salut est offert, c’est à chaque personne en particulier; ce sont mes nécessités, mes désirs, mes aspirations les plus profondes que le Christ vient combler. Et les énergies nouvelles qu’il place au coeur de l’homme vont exercer leur, bienfaisante influence sur la société tout entière. Notre monde moderne tourmenté par tant d’angoissants problèmes, ce monde où l’on travaille, où l’on souffre, où l’on soupire après la paix: qu’il se tourne vers l’Enfant de la crèche, qu’il accueille son message! C’est pour lui la voie du salut, du bonheur et de la vraie paix. C’est une nouvelle espérance qui se lève sur le monde, c’est l’annonce d’une plénitude et d’une joie sans déclin!
Telles sont, Excellences, chers Fils et Frères, les quelques brèves réflexions que peut suggérer le mystère de Noël médité par un homme du vingtième siècle. Et devant vous - qui venez de «toutes les extrémités de la terre» (cf. Act Ac 1,8), puisque vous représentez ici les nations et les peuples - et dans ce cadre de la Chapelle Sixtine, où le génie de Michel-Ange a inscrit en raccourci toute l’histoire du monde, cette méditation prend des dimensions qui s’élargissent et s’étendent jusqu’à l’infini . . . Mais n’est-ce pas justement l’infini qu’embrasse le regard du nouveau-né qui apporte, en cette nuit de Noël, le salut au monde? Accueillons ce salut, car sous les traits de celui qui a voulu être appelé le «Fils de l’Homme» se cache la splendeur de la divinité: il est le Fils du Dieu vivant, la Lumière du monde, le Maître des nations, le «Verbe qui s’est fait chair et qui a habité parmi nous, plein de grâce et de vérité».
Amen.
Homélies 1967