
Audiences 1968 12
12 Qu'on ne croie pas que parler d'un accroissement de charité dans le coeur du Pape soit une formule banale de rhétorique ou que cela porte tort à cette plénitude de charité présupposée et requise par son office même de « presidens in charitate », reconnu à l'Eglise de Rome, dès le début du second siècle, par saint Ignace d'Antioche. Nous avons toujours médité sur le fait que le Christ a demandé (dans le célèbre passage du dernier chapitre de l'Evangile de saint Jean) à Simon-Pierre — non pas une fois mais trois fois — s'il l'aimait, si même il l'aimait plus que les autres disciples (21, 15 et s.), comme pour indiquer la possibilité et la nécessité d'un progrès dans l'amour que lui devait l'Apôtre qui avait été choisi pour paître le troupeau du Seigneur. Personne ne peut dire qu'il aime assez Jésus-Christ, et moins que quiconque celui que par un mystérieux dessein il invite et stimule à l'aimer, plus que tout autre.
Une séparation longue et douloureuse
Voilà pourquoi Nous croyons louer le Seigneur en disant qu'il Nous a semblé que Nous grandissions dans la charité en étudiant et en expérimentant l'oecuménisme tel que le récent Concile nous l'a enseigné. Chacun sait que notre oecuménisme est d'abord une question de charité : de charité envers ces frères qui portent déjà le nom de chrétiens et nous sont unis par la régénération commune d'un même baptême et par la profession de certaines vérités fondamentales de la foi, mais qui sont cependant différents de nous parce que nous ne nous identifions pas complètement dans l'intégrité d'une même foi comme cela serait nécessaire, et que, en conséquence, nous ne participons pas d'une façon unitaire et parfaite à la communion de l'unique Eglise.
Les origines de ces déchirements et de ces séparations, les controverses doctrinales et pratiques qui en découlèrent, la crainte que l'accoutumance à parler et à vivre ensemble n'engendrât la confusion des idées et n'aboutît à l'indifférence religieuse, ainsi que tant d'autres raisons, accrurent tellement la méfiance et la polémique, de part et d'autre, que la charité était devenue impossible, sinon dans le coeur et dans le désir, du moins dans sa manifestation pratique sous forme d'un effort de réconciliation collective. Les positions respectives des catholiques et des frères séparés ont été pendant longtemps étudiées plus pour se défendre et s'affirmer différents que pour se rapprocher et se rejoindre. La charité manquait.
Et la charité manquait aussi parce qu'on était convaincu qu'elle ne suffisait pas pour produire cette union complète qui doit avoir pour fondement une foi égale et une adhésion concrète à cette communauté visible et organique, méritant pleinement d'être appelée Eglise du Christ. Nécessaire, insuffisante à elle seule pour rétablir l'union, la charité reste encore timide et incertaine dans ses expressions oecuméniques envers les frères séparés, avec lesquels nous voudrions sincèrement rétablir des rapports de pleine unité. Mais elle est nécessaire, primordiale et essentielle pour se mettre sur la bonne voie conduisant vers la solution, toujours complexe et difficile, du problème oecuménique, dans le sens que nous estimons unique et nécessaire.
Et c'est la raison pour laquelle nous voulons faire de l'oecuménisme conciliaire un exercice nouveau, original et généreux de charité. En réalité un tel exercice exige humilité, générosité, mortification de l'égoïsme personnel, renoncement au prestige propre, amour vigoureux ; et tout cela à quel degré ! Nous le disons pour Nous, et Nous le disons également pour tous ceux, pasteurs et fidèles, qui ont à coeur le rapprochement avec ces frères séparés que nous avons fini par appeler nos frères très chers. Ces paroles de saint Paul résonnent sans cesse dans nos coeurs : « La charité est patiente ; la charité est serviable ; elle est sans envie ; la charité est sans jactance et ne se fait pas valoir ; elle ne fait rien d'inconvenant, ne cherche pas son intérêt, ne s'irrite pas, ne tient pas compte du mal, etc. » (7 Co 13). Paroles belles mais fortes qui exigent un changement dans notre psychologie et un renouvellement de notre énergie morale.
L'heure de la charité ?
Il Nous faut dire maintenant que Nous commençons à éprouver la joie que la charité porte en elle. Quelle joie pour Nous de lever le regard vers les champs des Eglises et Communautés chrétiennes séparées de Nous, de pouvoir les contempler, aujourd'hui plus que jamais, avec amour, avec le nouvel amour que l'Esprit-Saint répand sur l'humanité qui adhère au Christ, de pouvoir dire enfin à tous ces frères que Nous, oui Nous, le Pape de Rome, Nous les aimons, Nous les estimons et les bénissons ; et quelle joie de voir que de ces champs « qui déjà blondissent pour la moisson » (Jn 4,35), de toute part Nous parviennent des messages d'amitié, de bonté, d'espérance, qui font battre Notre coeur d'émotion et de reconnaissance.
Charité, charité! Serait-ce ton heure ? Fils très chers, faisons tous en sorte d'être dignes d'en préparer les voies. Prions, aimons, travaillons pour que la charité soit dans nos coeurs et puisse opérer le prodige de son triomphe ! Apportons à l'oecuménisme catholique l'attention et l'adhésion qu'il mérite ; relisons et méditons le dernier article du décret conciliaire sur l'oecuménisme (n. 24) et faisons nôtre son programme. Que le Seigneur nous bénisse tous !
31 janvier 1968
Chers Fils et Chères Filles,
13 Nous sommes obligés de Nous répéter ; Notre pensée, suivant un fil conducteur, peut sembler parcourir un chemin monotone, même si elle progresse.
Permettez-Nous donc de revenir, une fois encore, sur cette affirmation de principe, confirmée par le Concile, selon laquelle tout chrétien doit être apôtre ; tout fidèle doit être membre actif de l'Eglise ; tout laïc catholique a le droit et le devoir de rendre témoignage du royaume de Dieu et de travailler à son extension.
Devoir du témoignage pour tout chrétien
Personne, aujourd'hui, ne peut contester ce critère de la vie chrétienne. En ce moment historique précisément, où le sentiment religieux s'affaiblit et s'éteint dans de larges couches de la population, où la sécularisation, le laïcisme, la négation de Dieu, sans références ultérieures ou supérieures, semblent choses acquises dans la mentalité moderne, l'Eglise non seulement se présente au monde dans la plénitude de sa conscience religieuse, dans la ferveur du renouveau de sa foi religieuse, de son authenticité évangélique, de sa structuration hiérarchique et communautaire, mais encore elle exige que chacun de ses fils lui soit uni dans la totalité d'une nouvelle fidélité, celle du rayonnement apostolique. Cette mobilisation générale des forces chrétiennes, à laquelle l'Eglise du Concile a donné une forme officielle, pourrait apparaître comme une réaction paradoxale, presque illusoire ou téméraire. Et il en est bien ainsi, en réalité. L'Eglise s'est mise « en état de mission », pour employer une expression utilisée par le cardinal Suenens, dans un livre paru peu avant le Concile. C'est bien ce qui apparaît à l'observateur de la vie apostolique, animant les membres de l'Eglise depuis plus d'un siècle ; c'est bien ce qui apparaît à celui qui accepte la voix du Concile et voit en elle l'épilogue de l'expérience spirituelle et de l'histoire vécues par l'Eglise en notre temps, et — dans le même moment — le début d'une nouvelle période spirituelle et historique du catholicisme, celle du siècle prochain ; c'est bien ce qui apparaît à qui est attentif aux signes des temps et écoute « ce que l'Esprit dit aux Eglises » (Ap 2,6).
Ici, deux questions se posent. A la première, chacun répondra dans le silence de sa conscience : si nous considérons la réalité concrète de notre vie, dans quelle mesure cette doctrine théorique et pratique nous influence-t-elle personnellement ? C'est-à-dire : comment répondons-nous effectivement à la vocation à l'apostolat qu'aujourd'hui l'Eglise adresse à chacun de ses fils, à tout laïc qui veut lui être fidèle ?
L'obstacle de la timidité
Et voici la seconde question : quelles sont les racines intérieures de l'apostolat ? Cette question n'est pas nouvelle, mais elle est toujours d'actualité. L'apostolat exige une psychologie et une formation. Ce ne sont pas là des réalités faciles, pouvant se réduire à une attitude extérieure ou à un conformisme, cédant à une mode sociale. L'apostolat est difficile, intérieurement plus encore qu'extérieurement. Le premier et grand obstacle auquel il se heurte est la timidité, l'inexpérience, le légitime respect humain qui retient de parler de ce que l'on ne connaît pas bien ou que les autres connaissent mieux que nous, qui pousse à prendre devant autrui des attitudes qui ne seraient pas naturelles ou opportunes, de sorte qu'au lieu d'être édifiés et convaincus, ils pourraient rire d'un zèle maladroit ou intempestif.
Certains, comme par instinct, aiment s'exposer en public. L'art d'exposer ses propres idées est devenu assez commun dans le milieu sociologique moderne. Les vocations aux professions, dites des communications sociales, où l'on s'adresse au public, se multiplient. Mais abstraction faite du danger que cette facilité de s'adresser au public devienne un métier, et qu'on la mette au service d'une cause qui ne mérite pas un véritable dévouement, et tout en accordant l'estime qui lui est due à cette facilité d'exprimer sa pensée, soit par la parole soit par l'écriture, nous devons reconnaître qu'elle n'est pas le privilège de tout le monde. Souvent il s'agit plus d'un don naturel que d'une qualité acquise, même s'il est toujours vrai que « l'on naît poète mais on devient orateur ». Et la question qui nous intéresse, en ce moment, est précisément de savoir comment on devient orateur et, dans notre cas, comment on devient apôtre.
Les réponses sont diverses et intéressantes. L'histoire de l'Eglise est remplie de magnifiques exemples, où des âmes peu douées, timides et réticentes au dynamisme de l'apostolat, se sont métamorphosées au point de devenir des ouvriers de l'Evangile courageux, perspicaces, persévérants et intrépides. N'en voyons-nous pas un exemple caractéristique chez les premiers apôtres, que Jésus avait appelés à prêcher son Royaume et à répandre son Eglise dans le monde ? Et ne trouvons-nous pas dans l'hagiographie catholique de multiples confirmations de cette prodigieuse possibilité, qui, par la vertu divine, fera que les pierres mêmes crieront la royauté messianique du Christ ? (cf. Lc Lc 19,40).
L'âme de tout apostolat
La réponse à Notre question : « comment devient-on apôtre ? » est du reste déjà donnée par une abondante littérature ascétique. Rappelons-nous seulement l'ouvrage célèbre de Dom Chautard : l'Ame de tout apostolat, encore actuel dans ses affirmations fondamentales qui nous portent à rechercher les racines intérieures de l'apostolat extérieur. L'apostolat est un phénomène de débordement spirituel et personnel : par l'exemple, la parole, l'action, on déborde de soi-même sur le monde extérieur et le milieu social. On ne peut pas être vraiment apôtre si l'on n'a pas une vie intérieure personnelle, profonde et ardente.
14 Le Concile nous le dit (cf. Ap. Act. 4, etc.). Ici, Nous pourrions faire de longues considérations. Nous Nous bornerons à certains points très brefs. Pour être apôtres, comme l'Eglise veut qu'aujourd'hui nous le soyons tous, laïcs y compris, il faut aimer passionnément Jésus-Christ, l'aimer personnellement, en vérité et en plénitude. L'apostolat est un amour qui déborde, qui éclate, qui se répand en témoignages et en actions. Comment cela se réalise-t-il ? Par l'action, l'impulsion et la grâce du Saint-Esprit qui jaillit de l'intimité de la parole de Dieu, écoutée, méditée et vécue. Et enfin l'apostolat découle de la force mystérieuse du « mandat » de l'Eglise. On ne peut pas être apôtre de son propre mouvement, si l'on n'a pas reçu, sous une forme quelconque, mandat de l'autorité de l'Eglise, mandat qui oblige et rassure.
Lorsque ces conditions se réalisent dans une âme, l'apostolat devient facile et victorieux. Elles sont les racines où il trouve son origine et puise sa force.
Nous vous le rappelons, bien que vous le sachiez déjà ; Nous vous le recommandons, afin que chacun, selon vos possibilités, vous soyez vraiment des apôtres du Christ dans l'Eglise de Dieu et dans le monde moderne, avec Notre Bénédiction Apostolique.
7 février 1968
Chers Fils et Chères Filles,
Une des lumières que le Concile projette sur l'Eglise, Nous l'avons déjà répété, c'est la vocation de tout fils fidèle de l'Eglise à répandre sa foi, sa vitalité chrétienne, sa plénitude intérieure qui lui vient de son insertion dans le Corps Mystique du Christ ; c'est sa vocation à l'amour du Royaume de Dieu, à ce témoignage religieux et moral qui dépasse sa personnalité, à ce besoin de communiquer aux autres le trésor de vérité et de grâce qu'il possède. Et cette vocation, nous l'appelons aujourd'hui communément : apostolat. Le laïc, quelle que soit sa condition, est appelé lui aussi à cette prise de conscience, à cette activité. Il convient d'insister sur ce principe parce que c'est de lui que découle, en grande partie, le renouveau, le progrès que le Concile a voulu apporter à l'Eglise. L'apostolat n'est pas seulement une manifestation extérieure ou sociologique. C'est une exigence intérieure, spirituelle, qui tire sa raison d'être du mystère même de l'Eglise à laquelle le chrétien appartient. Mais comment cette exigence s'exprime-t-elle et se réalise-t-elle ? Sous deux formes fondamentales, comme nous l'avons déjà dit : l'une individuelle, l'autre organisée (cf. Ap. Act. n. 15 s.).
Nous vous invitons à fixer un peu votre attention, aujourd'hui, sur cette seconde forme d'apostolat : l'apostolat organisé.
Les objections faites à l'apostolat organisé
Ce qualificatif suscite ordinairement un sentiment de défiance, de répulsion, et parfois même d'ennui. Entrer dans une organisation ne plaît pas à tous. Beaucoup préfèrent demeurer libres. Se mettre en cercle ou en file, avec d'autres pour faire de l'apostolat, déplaît facilement. Si cependant on accepte de le faire ou de le subir au nom d'un idéal, on éprouve assez communément l'impression que cet idéal devient prosaïque, qu'il perd de son élan, tourne au formalisme ou à la contrainte, se dilue dans des formes conventionnelles, pédantes et pesantes ; on a l'impression que l'on crée de la bureaucratie, des hiérarchies, de l'extériorité, toutes choses qui, bien souvent, ne plaisent pas. L'apostolat organisé apparaît comme un appareil encombrant, sans spontanéité ni génie, qui parfois s'intéresse davantage à l'organisation en elle-même qu'à ses fins essentiellement apostoliques, recherchant le nombre, la puissance, sans paraître répondre au goût de notre temps. Voilà ce que l'on dit. Et en retournant ces objections dans leur esprit, beaucoup refusent de s'inscrire, d'adhérer à des formes d'apostolat tant religieux que caritatif, moral et social, en disant qu'ils préfèrent le bien qui ne fait pas de bruit, mais qui, en réalité, ne comporte ni peine ni discipline, ni engagement ni ennui.
Un tel état d'esprit présente des aspects dignes de respect et de considération, soit parce qu'il revendique la légitimité de l'apostolat individuel, soit parce qu'il refuse les défauts que l'apostolat collectif peut engendrer...
Mais soyons sincères, n'est-ce pas sous la forme organisée que toute activité naturelle se développe et s'affirme ? « L'homme est sociable par nature », rappelle le Concile (ibid. n. 18). Mais ce qui compte le plus pour nous, c'est le fait que, « l'apostolat organisé correspond bien à la condition de la nature humaine et chrétienne des fidèles ; il présente en même temps le signe de la communion et de l'unité de l'Eglise dans le Christ qui a dit: « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux » (Mt 18,20). C'est pourquoi les chrétiens exerceront leur apostolat en s'accordant sur un même but. Qu'ils soient apôtres, tant dans leurs communautés familiales que dans les diocèses qui expriment, en tant que tels, le caractère communautaire de l'apostolat ; qu'ils le soient aussi dans les groupements libres, au sein desquels ils auront choisi de se réunir. L'apostolat organisé est aussi très important parce que souvent, soit dans les communautés ecclésiales, soit dans les divers milieux de vie, l'apostolat requiert une action d'ensemble » (Ibid. n. 18).
15 L'amitié dans l'apostolat
Nous estimons qu'il n'est pas nécessaire d'en dire davantage sur ce point, parce que, au fond, tout le monde est convaincu que pour accomplir un apostolat qui ne soit pas purement occasionnel et privé, il faut se grouper avec d'autres personnes ayant les mêmes sentiments. Voilà pourquoi l'amitié, entendue comme une façon de faire le bien, peut être un excellent apostolat ; notamment parce que l'amitié se fonde sur des affinités spirituelles spontanées qui procurent agrément et ferveur, excitent l'imagination et facilitent les tentatives d'apostolat que, peut-être, de soi, personne n'oserait entreprendre. Cet apostolat par l'amitié, Nous le recommandons comme une méthode, comme une formation à la charité conquérante et doublement bienfaisante, pour qui l'exerce et en reçoit les fruits; Nous le recommandons aussi comme une interprétation authentique de cette charité.
Combien de bonnes oeuvres sont nées ainsi ! Les Conférences de Saint-Vincent de Paul, par exemple, n'ont-elles pas eu cette origine ? Et combien de familles religieuses qui ont vu le jour, à partir d'un petit groupe d'amis ! Nous en avons un exemple remarquable avec la Compagnie de Jésus. Et combien d'Instituts religieux et séculiers modernes ont une origine analogue ! Certaines institutions, aujourd'hui célèbres et en plein essor, ne retournent-elles pas à l'inspiration première de leur fondation, c'est-à-dire à de petits groupes associés dans la charité et le désir de servir la cause du Christ ? Leurs vertus communautaires ont fait leur force et leur succès, elles ont donné à l'apostolat catholique une fécondité surprenante. Nous les observons avec satisfaction, Nous les encourageons et Nous les bénissons.
La tentation de fractionner l'Eglise
La multiplicité de ces institutions révèle combien est grande la liberté d'initiative au sein de l'Eglise et quelle richesse de choix s'offre au fidèle de bonne volonté, désireux d'exercer son apostolat sous une forme qui lui plaise, en compagnie de frères qui lui sont proches à divers titres : esprit, goût, langue, méthode, connaissance personnelle, expérience. Ce particularisme, ces préférences comportent un pluralisme que l'Eglise permet et protège (cf. ibid. n. 19). Ils ne doivent pas cependant se traduire en égoïsme spirituel, ils ne doivent pas conduire à regarder d'en haut les autres groupes ou l'ensemble des fidèles, mais ils doivent être éclairés et guidés par le « sens de l'Eglise », par l'amour envers tous les frères, par le devoir de l'unité hiérarchique et communautaire propre à l'Eglise catholique. La tentation de fractionner l'Eglise en partis, en cénacles clos, en groupes antagonistes, en sociétés secrètes, en factions autonomes, est aussi ancienne que le christianisme. Celui-ci est toujours menacé d'altérer, et même d'oublier ce qui le constitue, c'est-à-dire l'association dans la même foi et dans la même charité. Saint Paul ne l'écrivait-il pas aux Corinthiens dès les premières années de l'Eglise naissante (EN 57) ? : « Je vous en prie, frères..., qu'il n'y ait point parmi vous de divisions ; soyez étroitement unis dans le même esprit et dans la même pensée ... Chacun de vous dit : « Moi, je suis à Paul » — « Et moi à Apollo » — « Et moi à Céphas » — Et moi, conclut Saint Paul, au Christ » (1Co 1,10-12).
Et, en vous rappelant ces paroles, Nous vous bénissons tous cordialement.
14 février 1968
Chers Fils et Chères filles,
Parlons de l'apostolat, de l'apostolat des laïcs, de cette vocation qu'aujourd'hui l'Eglise veut éveiller dans la conscience de chaque fidèle, de chacun de ses fils, et notamment de ceux qui n'ont pas été appelés au sacerdoce ou à la vie religieuse, mais simplement à être de bons chrétiens, vivant dans le monde, de ces chrétiens que nous appelons « laïcs ». A ces fils, l'Eglise adresse un appel qui est conforme tant à leur caractère laïc qu'à leur caractère chrétien : l'appel à témoigner, à militer en qualité de baptisés et de confirmés, à servir la cause de Dieu, à collaborer à la mission apostolique qui est propre à la hiérarchie de l'Eglise. Avez-vous entendu cet appel, très chers fils ? Il ne comporte pas seulement des devoirs, mais aussi des droits, une dignité, des fonctions. Il confère à la personnalité du chrétien, également au laïc, une plénitude d'adhésion qui a une double vertu : d'abord parfaire, sanctifier, et ensuite transmettre aux autres, aux frères proches ou lointains, tel ou tel don du Royaume de Dieu, comme l'attrait du bien, l'amour de l'Eglise, une foi vivante, la compréhension des besoins des autres et le désir d'y subvenir.
L'apostolat non organisé
Les formules selon lesquelles s'exprime cet appel sont nombreuses, et, en conséquence, nombreuses aussi les formes selon lesquelles on peut y répondre. Nous l'avons déjà dit, ces formes se multiplient, de nos jours. Un peu partout, on voit apparaître des groupes, qui se disent non organisés, c'est-à-dire sans lien précis d'association, réunis par des affinités tenant au milieu de vie et par une volonté spontanée d'agir sur le plan chrétien. Leurs résultats sont souvent très beaux et très généreux, mais ils restent indépendants de la communauté ecclésiale ; parfois ils éprouvent quelque réticence à s'associer à des structures présidées par l'autorité de l'Eglise. A ces mouvements libres qui se consacrent au bien, à la culture, à l'apostolat, on doit reconnaître des mérites particuliers, entre autres celui de favoriser l'expression innée de certaines catégories ; d'apprendre spécialement aux jeunes à s'affirmer sur le plan moral et spirituel, en dépassant les limites souvent étroites, confortables et attrayantes de l'égoïsme, de l'Esprit grégaire, de l'indifférence à l'égard de la grande et suprême cause du Royaume de Dieu. Si l'esprit de critique envers les frères et envers les pasteurs de la communauté ecclésiale n'isole, n'annihile ou ne déforme ces groupes, ils peuvent, eux aussi, servir la cause catholique. C'est dans cette confiance et en formant ce voeu, que Nous leur exprimons Notre affectueuse sympathie et que Nous les bénissons.
16 Actualité renouvelée de l'Action Catholique
Mais Nous ne pouvons pas ne pas dire que le degré d'authenticité et d'efficacité de l'apostolat des laïcs (Nous parlons, en ce moment de la forme que revêt cet apostolat, non de la qualité des personnes qui l'exercent) se mesure aujourd'hui dans l'Eglise d'une façon précise par son lien avec la hiérarchie de l'Eglise, cette hiérarchie à qui revient la responsabilité première et suprême de l'apostolat, la fonction pastorale première et suprême, en vertu de laquelle un frère est constitué guide et maître de ses frères, celui qui leur dispense les mystères sacrés. Dans le plan du salut, l'instrument premier et qualifié de l'apostolat qui reçoit du Christ son autorité et ses charismes, c'est l'évêque : il est l'apôtre par excellence, parce qu'il est successeur, héritier et représentant des apôtres. Aussi celui qui reçoit de l'évêque statut, mandat et directives pour l'exercice de l'apostolat, participe-t-il à la mission de salut de l'Eglise — dans la collaboration et la dépendance — au degré le plus haut et sous la forme la meilleure ; et il se trouve inséré dans cette magnifique organisation qu'est l'Action Catholique.
Ce thème de l'Action Catholique mériterait un long développement. Mais, au cours de ces dernières décennies, les Papes, les évêques, des hommes éminents et sages en ont si abondamment parlé que Nous pouvons abréger et conclure.
Nous dirons seulement que l'apostolat de l'Action Catholique est plus que jamais d'actualité. Qu'on lise ce qu'en dit le Concile (Christus Dont. n. 17 ; Ap. Act. n. 20). Les pasteurs savent bien que si les laïcs sont libres d'y appartenir (l'Action Catholique est un mouvement de volontaires), ils ont cependant l'obligation de la conserver et de la promouvoir. Elle n'est pas un phénomène caduc qui a fait son temps, comme disent certains. Elle est un organe qui fait maintenant partie intégrante de la structure de l'Eglise. Et elle est tellement importante dans la situation historique actuelle qu'on se tromperait en la tenant en médiocre considération (cf. Ap. Act. n. 2). Nous ajouterons que certains des aspects v qui valent à l'Action Catholique des critiques ou des réserves, de la part de ceux qui lui sont étrangers ou ne voient pas ses charges et ses difficultés, constituent justement ses mérites les meilleurs : elle est un grand mouvement de laïcs très fidèles ; elle est organisée et permanente; elle est prompte à subvenir non pas à tel ou tel besoin de l'Eglise, mais à tous ; elle est, dans sa totalité, solidaire avec la hiérarchie, dont elle reçoit des instructions qu'elle applique et parfait avec son génie propre ; elle est unitaire et nationale ; elle est essentiellement et profondément religieuse. Elle reflète à sa façon les caractéristiques de l'Eglise : unité, sainteté, catholicité, apostolicité. Elle fait donc participer les laïcs qui ont l'intelligence et la générosité de lui appartenir au mystère d'union et de charité qui est propre à l'Eglise du Christ.
Ce qui revient à dire à chacun de vous : très chers fils, examinez si vous aussi vous êtes appelés à servir dans les rangs de cette pacifique armée. Si vous avez déjà cet honneur et cette chance, remerciez-en le Seigneur et efforcez-vous d'être dignes de cet appel.
Que Notre Bénédiction Apostolique féconde ces brèves pensées.
28 février 1968
Chers Fils et Chères Filles,
Aujourd'hui, Mercredi des Cendres, commence le Carême ; c'est une importante période liturgique qui se déploie avec une ampleur de formes, de prières, de rites, de pratiques ascétiques nombreuses, toutes choses que la voix du Concile recommande d'une façon particulière à l'estime de l'Eglise (cf. Sacrosanctum Concilium SC 109 et 110).
Enseignement de la liturgie
Cette recommandation Nous vous l'adressons aussi, chers visiteurs, en recourant, avant tout, à cette affirmation qui a valeur de principe général pour la vie chrétienne : « La liturgie de l'Eglise renferme une réserve énorme de pédagogie humaine, d'orientation chrétienne, de maîtrise de vie, et jusqu'à maintenant, on a usé de cette réserve d'une façon imparfaite » (Jungmann).
17 La liturgie nous apprend à vivre, elle nous fait vivre en hommes et en chrétiens, à condition qu'on la comprenne et qu'on y participe. Nous pourrions rappeler comment et avec quelle force elle nous oriente vers Dieu, comment elle nous unit au Christ, comment elle nous donne le « sens de l'Eglise ». Nous pourrions facilement voir reflétées dans la célébration de la liturgie les pensées qui ont guidé nos entretiens hebdomadaires sur l'Eglise, sur la foi, et dernièrement sur le laïcat catholique. La liturgie est la vie du Corps Mystique en acte. Bien sûr, la vie spirituelle ne se limite pas à la participation à la liturgie (cf. Sacr. Conc. 12), mais celle-ci « est la source première et indispensable à laquelle les fidèles doivent puiser un esprit vraiment chrétien » (ibid. 14).
Prière, pénitence, parole de Dieu
Quels sont les termes de la liturgie de carême ? Ils sont très nombreux, tissent un long poème qui, à la fin, devient drame, tragédie et enfin triomphe dans la célébration du mystère pascal. Dans la liturgie du carême, comme dans une catéchèse, nous pouvons trouver différents thèmes, et d'abord le thème de la véritable condition humaine. Celle-ci nous est présentée à contre-jour, dans la lumière de Dieu qui, en se projetant sur l'homme, sa créature et son chef-d'oeuvre, fait apparaître ses ruines, son inquiétude, son partage entre la chair et l'esprit, sa déformation, son besoin de restauration et en même temps son incapacité de la réaliser, sa misère foncière, c'est-à-dire son péché et donc la nécessité pour lui d'être sauvé, racheté, appelé à une vie nouvelle. Cette triste réalité constitue la trame des autres thèmes de Carême. Une place primordiale y est donnée à la prière naissant d'une conscience affligée et humiliée que seule l'espérance dans le Christ sauveur et médiateur préserve du désespoir, préserve de ce cynisme, de ce vertige de l'absurde et de l'anarchie dans lesquels se manifeste souvent, de nos jours, la phénoménologie de l'esprit moderne. Et la prière s'accompagne de la pénitence, qui est l'expression d'une profonde amertume intérieure éprouvant le besoin de se traduire en signes extérieurs de repentir et d'expiation. Nous savons que le jeûne du Carême interprétait avec une sévérité réaliste ce besoin de la conscience convaincue de sa condition pécheresse. Or à l'exception du Mercredi des Cendres et du Vendredi-Saint, le jeûne n'est plus obligatoire (cf. Paenitemini, 2, 3). Mais l'obligation de la pénitence, à laquelle la liturgie du Carême nous exhorte tellement, demeure toujours et pour tous.
Autre terme de cette liturgie : la parole de Dieu. Il faut l'écouter d'abord dans un esprit de pénitence, mais tout de suite après nous est donné le premier élément de l'économie du salut: c'est dans la Parole de Dieu que nous est donnée l'annonce de la foi, de la miséricorde, des moyens de régénération qui nous sont offerts et d'abord le baptême. Les éléments baptismaux caractérisent la liturgie du carême ; ils imprègnent sa catéchèse, tant orale que rituelle. Nous rappeler notre baptême, c'est nous rappeler que nous sommes chrétiens, comment et pourquoi nous le sommes. Le Christ nous apparaît alors comme le centre de cette pédagogie liturgique ; non pas un Christ idéalisé et vague, mais le Christ dans la double réalité de son apparition historique se terminant par sa passion et sa résurrection ; et le Christ dans la réalité de sa mission de salut. En nous faisant participer sacramentellement à sa vie humaine et divine, il nous donne une vie nouvelle : la grâce, l'Esprit-Saint qui nous rend vivants et chrétiens.
Tel est le cadre du Carême. Nous ne devons pas l'oublier ; nous ne devons pas nous contenter de jeter sur lui, du dehors, un regard distrait et fugitif. La pédagogie liturgique est existentialiste, pourrait-on dire ; elle tend à devenir une réalité humaine, personnelle, à attirer chacun de nous par son charme salutaire qui nous montre le caractère illusoire de tant d'autres charmes des sens et du monde et qui nous porte à vivre dans la réalité du Christ.
Que ferons-nous pendant ce carême qui commence aujourd'hui ? A vous de répondre à cette question, mais Nous avons confiance que votre réponse sera consciente et courageuse, comme vous y encourage Notre Bénédiction Apostolique.
13 mars 1968
Chers Fils et Chères Filles, Nous saluons nos visiteurs, spécialement les groupes de jeunes, par cette question : quelle est votre impression intime, en vous trouvant réunis dans cette basilique ? Nous ne parlons pas de l'impression esthétique que chacun peut éprouver devant cette église monumentale dont la richesse historique et artistique n'est pas toujours facilement perçue, mais plutôt du rapport subjectif existant entre vous dans ce temple. Vous sentez-vous, ici, comme des hôtes de passage, des étrangers, des touristes qui visitent un musée, intéressant certes, mais sans rapport avec la vie ; ou bien vous sentez-vous ici chez vous, comme si cette basilique avait été construite spécialement pour vous, pour vous accueillir et vous parler, pour susciter en vous des sentiments de foi, de piété, d'unité ? Et cette question, qui se pose ici plus nettement que partout ailleurs, nous l'appliquerons à l'Eglise en général, à la société religieuse de ceux qui croient et qui prient, cette société que nous appelons spécialement l'Eglise : quelles sont vos dispositions par rapport à elle ? Si vous êtes baptisés, si vous êtes catholiques — vous le savez — vous appartenez à l'Eglise, vous êtes membres de cette société religieuse à la fois visible et spirituelle qui constitue le « Corps Mystique » du Christ. Eh bien, permettez-moi d'insister, quelle conscience avez-vous de l'Eglise ?
L'Eglise est-elle incompréhensible pour le monde d'aujourd'hui?
Est-il facile de répondre à cette question ? Non, ce n'est pas facile, parce que si vous vous demandez quelle idée vous vous faites de l'Eglise, vous vous heurtez tout de suite à cette difficulté que l'Eglise se présente revêtue d'images, de formes, de signes peu compréhensibles. Que signifient ses rites, ses vêtements, ses paroles, ses ministres, ses formes de vie ? Il semble que l'Eglise parle un langage incompréhensible. On regarde, on écoute, mais si l'on ne comprend pas, où est l'intérêt ? L'Eglise donne, elle-même, l'impression d'être étrangère à son temps. On la juge comme un phénomène anachronique d'une autre époque. Ou bien on la juge faite pour un petit nombre d'initiés, excluant, comme l'antique temple païen (odi profanum vulgus, et arceo), le peuple et par dessus tout la jeunesse, tout entière tendue vers d'autres objectifs, vers d'autres intérêts, fort compréhensibles et attrayants. On dit volontiers : l'Eglise, qui intéresse-t-elle ? Elle est un monde fermé à la mentalité de notre temps. Et ce sentiment, qui la rendrait étrangère au monde, ne s'accompagne-t-il pas facilement de défiance, d'hostilité, d'antipathie, ou du moins d'indifférence ? Il est tellement facile d'adopter la mentalité laïque pour échapper à certains grands problèmes religieux et moraux ! Il est plus facile de ne pas croire que de croire.
Eh bien ! la visite que vous faites à cette basilique, image de l'Eglise, et à celui qui vous y accueille, le Pape, vous invite et vous aide à réfléchir. Oui, c'est vrai, tout ce que l'on voit ici n'est pas facilement compréhensible : tout cela est difficile. Mais il est également vrai que tout ce que l'on voit ici a une signification. Tout est signe, tout est symbole ; tout parle ; tout incite à s'élever au dessus du monde sensible, et pour cela il faut de l'intelligence. Cette observation devrait déjà suffire à vous inspirer (spécialement à vous, étudiants, qui en êtes à la période de formation de votre pensée) un peu de respect et de sympathie. Il y a beaucoup à découvrir ici, abondante matière à réflexion et, si vous voulez faire appel à votre intelligence, vous devrez vous dire que l'Eglise — aussi bien cette construction matérielle que ce mystérieux édifice spirituel qu'elle constitue — est une grande invitation, un grand stimulant à penser, à comprendre, à aller au-delà de l'expérience sensible et scientifique pour élever la raison vers des conquêtes plus hautes que seules la parole révélée de Dieu et la foi qui y correspond peuvent atteindre. Le premier degré de la conscience ecclésiale n'éloigne donc pas la mentalité moderne, si celle-ci veut se caractériser par le développement de l'intelligence humaine, mais il se rencontre avec elle et il l'élève vers des sommets bien dignes d'elle.
Audiences 1968 12