Audiences 1970
Audiences 1970
1 En présentant ce troisième volume de l’Enseignement de Paul VI —, publication désormais traditionnelle —, on ne peut qu'éprouver un sentiment de reconnaissance à l'égard du Père, qui, sans désemparer, apporte à l'Eglise tout entière, semaine après semaine, la juste doctrine, en même temps que les éléments nous permettant de juger, en toute sécurité, les « signes des temps ».
D'aucuns pourront estimer — si l'on en croit certains commentaires — que ces paroles n'ont pas l'écho dont elles sont dignes. Il suffit, pour mettre en défaut de tels jugements, de constater l'afflux constant et sans cesse renouvelé de pèlerins qui, chaque mercredi, convergent vers Saint-Pierre de Rome, pèlerins de toutes origines, de toutes races, de toutes nations. Il y a là un nouveau « signe des temps » et qui compense — s'il est nécessaire —certaines contestations gratuites, hâtives ou abusives.
Oui, par le Pape et par son enseignement, Rome demeure la Capitale de la Chrétienté et aussi le carrefour du monde.
Mais il y a plus. Paul VI, apôtre et pasteur, se rend au-devant de ses fils qui ne peuvent venir le trouver. Et l'accueil que reçoit sa démarche va bien, au-delà de l'attrait d'un moment de curiosité ou du caractère d'un événement insolite. Le voyage en Asie et en Australie apporte, sur ces points, un témoignage éclatant et émouvant.
C'est pourquoi, aux textes qui rapportent l'enseignement hebdomadaire du Pape, nous avons ajouté ceux des allocutions prononcées en des circonstances extraordinaires ou particulièrement importantes.
Le recul de l'histoire permettra, plus tard, de déterminer l'impact exact de l'enseignement de Paul VI sur ses contemporains et sur l'évolution de l'Église.
D'ores et déjà, cependant, ces pages offriront au lecteur la possibilité d'apprécier, comment, dans la confusion actuelle du monde, la voix du Successeur de Pierre est peut-être la seule qui, avec courage, sérénité et humilité, apporte à tous la lumière et l'espérance.
7 janvier
Chers fils et filles,
Il semble que ce soit notre devoir que de rechercher encore dans l'esprit et dans l'enseignement du récent Concile le thème de cette rencontre familière. Nous supposons que vous avez, chers visiteurs, une certaine et légitime curiosité dans le coeur: que pense le Pape ? Quel est le sujet de ses réflexions ? Voici notre réponse : nous continuons de penser au Concile. Cet événement ne s'est pas terminé avec la clôture de ses travaux, comme un événement historique, clos dans le temps. Il a été le début d'un renouvellement de l'Eglise, qui doit atteindre dans son développement la vie de toute la communauté ecclésiale. Le Concile a laissé une somme d'enseignements, que nous ne devons pas oublier, que nous devons rappeler, connaître, appliquer. Le Concile doit continuer dans la méditation de l'Eglise, lui donner une nouvelle mentalité, lui imprimer un nouveau comportement, la renouveler, la répandre, la sanctifier.
Nous savons bien que toute une littérature est née du Concile et continue de nous offrir des oeuvres nouvelles. Nous savons aussi que des oeuvres et des institutions ont surgi après le Concile, en vertu de ses prescriptions. Tous savent quels développements doctrinaux dérivent du Concile, alimentant les études et la culture. Invoquons l'Esprit Saint pour que ce processus doctrinal et canonique s'accomplisse avec bonheur. Mais ici nous nous demandons : que peut faire et que doit faire le simple fidèle par rapport au Concile ? Et chacune des communautés d'Eglise ? La réponse nous porte à considérer, d'une manière spéciale, les exigences morales qui dérivent des enseignements et de la célébration même du Concile. C'est-à-dire que nous devons tous chercher vers quelles applications valables, dans la manière de penser comme dans la manière d'agir, nous devons nous engager dans ce domaine, étant admis que chacun de nous veut attribuer à ce grand fait du Concile une importance pratique et bienfaisante, non seulement pour toute l'Eglise, mais aussi pour sa propre vie morale, pour le renouvellement de sa profession chrétienne, concrète et personnelle.
2 Appliquer le Concile n'est pas détruire
Il serait bon de commencer cette réflexion en traçant immédiatement une voie droite qui évite deux déviations possibles, très dangereuses, dont la première serait de croire que le Concile a ouvert une ère tellement nouvelle qu'elle autorise le détachement, l'intolérance envers la tradition de l'Eglise et la mise en cause de son importance. Il existe chez de nombreuses personnes un état d'esprit qui estime radicalement insupportable le passé de l'Eglise : hommes, institutions, habitudes, doctrines ; tout est mis de côté, de ce qui porte l'empreinte du passé. C'est ainsi qu'un esprit critique implacable condamne, chez ces innovateurs impénitents, tout le « système » ecclésiastique d'hier ; ils ne voient plus que défauts et erreurs, incapacité et impuissance dans les expressions de la vie catholique des années écoulées. Et ceci entraîne des conséquences qui prêteraient à beaucoup de graves considérations et qui obscurciraient ce sens historique de la vie de l'Eglise, précieuse caractéristique de notre culture.
On lui substitue une sympathie facile pour tout ce qui est en dehors de l'Eglise ; l'adversaire devient sympathique et imitable, l'ami devient au contraire antipathique et intolérable. Si cette manière de voir n'est pas modérée, elle finit par conduire à la conviction qu'il est permis de poser l'hypothèse d'une Eglise totalement différente de celle qui est la nôtre aujourd'hui ; une Eglise pour des temps nouveaux, dit-on, dans laquelle serait aboli tout lien d'obéissance ennuyeuse, serait abolie toute limite à la liberté personnelle, toute forme d'engagement sacré. Cette déviation est en fait possible, mais il faut espérer que sa mesure excessive en dénonce l'erreur ; ce n'est certes pas à cette désintégration de la réalité historique, institutionnelle et approuvée que veut tendre l'« aggiornamento », c'est-à-dire le renouveau de l'Eglise, voulu par le Concile.
Appliquer le Concile n'est pas refuser les réformes nécessaires
Une autre déviation serait de confondre les habitudes avec la tradition, et de croire donc que le Concile doit être considéré comme terminé et inopérant, et que les vrais ennemis de l'Eglise suscitent et accueillent les nouveautés venues du Concile lui-même. La tradition, — sous-entendu, l'habitude — doit prévaloir, disent-ils. Ces défenseurs de l'immobilisme formel des coutumes ecclésiales finissent, peut-être par excès d'amour, par exprimer cet amour dans la polémique avec les amis de la maison, comme si ces derniers étaient, plus que d'autres, infidèles, dangereux.
La voie droite
Et alors, la voie droite, quelle est-elle ? C'est celle que l'autorité responsable des pasteurs de l'Eglise, la nôtre, trace devant la communauté ecclésiale. La voix des pasteurs ne se tait pas. Les bons l'écoutent. Ils ne l'ignorent pas. Nous sommes fermement persuadés, dans le Seigneur, que l'Eglise peut non seulement conserver efficacement ses cadres, mais accomplir sa mission de salut et de paix, à cette heure critique de son histoire, grave pour la vie du monde, si sa fonction pastorale s'exerce librement, clairement, fortement et amoureusement et si la communauté des clercs et des fidèles la comprend et l'aide.
Et dans quelle direction va cette route ?
La demande est du domaine des questions que nous posions au début de cet entretien, c'est-à-dire qu'elle tend à savoir quelle ligne morale et spirituelle (occupons-nous de celles-ci, pour le moment) le Concile offre à l'Eglise, parce que c'est justement sur cette ligne que se meut la pastorale.
Soulignons seulement, pour conclure, quelques critères préliminaires. Celui-ci, par exemple, qui est évidemment de toute nécessité: la cohérence. Le chrétien doit reformer son unité spirituelle et morale ; il ne suffit pas de s'appeler chrétien, il faut vivre en chrétien. C'est l'ancienne maxime de l'apôtre « iustus ex fide vivit » : l'homme juste, le chrétien authentique, puise les règles, le style, la force de sa vie, de la foi. Il ne vit pas seulement avec la foi, mais selon la foi. C'est un principe de base. Nous pourrons en parler en d'autres occasions, c'est là le noeud du renouveau voulu par le Concile.
Nous pouvons ajouter deux autres critères fondamentaux, nous les énonçons seulement, pour ne pas vous ennuyer davantage par ce discours. Les voici : il faut mettre le Christ au sommet, au centre, à la source de notre vie, c'est-à-dire de nos pensées, de nos habitudes. Il doit être le Maître, l'exemple, le pain de notre vie personnelle. Le second des critères, il faut pénétrer dans la conception communautaire de la vie chrétienne, même en ce qui concerne la vie intérieure et personnelle, c'est-à-dire qu'il faut entrer dans l'ordre de la charité. La charité est le signe distinctif de ceux qui suivent le Christ; souvenons-nous-en toujours (cf. Jn Jn 13,35).
3 Que notre Bénédiction Apostolique rende ces quelques paroles fécondes.
14 janvier
Chers fils et filles,
Personne ne peut échapper, à cette heure de l'histoire, au vertige de l'incertitude. Nous le savons : trop de choses changent autour de nous; aux mutations des choses succède la mutation des esprits. Le besoin d'adhérer à la réalité met en doute nos idées acquises, nos positions intimes, nos habitudes. Comme la réalité extérieure est en changement constant, le monde est en transformation progressive. L'expérience des choses nouvelles, des faits en mouvement, des idées originales nous attire et devient souvent critère de vérité. Nous croyons êtres libres, parce que nous nous affranchissons de ce que nous avons appris, parce que nous nous soustrayons à l'obéissance et à la règle, parce que nous avons confiance dans le nouveau et l'inconnu. Et souvent nous ne nous rendons pas compte que nous devenons des disciples des idées d'autrui, imitateurs des modes imposées par les autres, partisans de ceux qui osent le plus et se détachent le plus du sens commun. Celui qui définit théoriquement cette attitude aujourd'hui si répandue, parle de relativisme ; c'est-à-dire nous devenons relatifs à ce qui nous entoure et nous conditionne de l'extérieur. On parle d'historicisme, c'est-à-dire de notre adhésion au temps qui fuit et nous fait perdre le goût de ce qui demeure et de ce qui conserve sa raison d'être. On parle d'existentialisme, c'est-à-dire qu'on trouve dans ce qui existe, ou ce qui se fait, le critère suprême des valeurs, sans en chercher la mesure dans la vérité et l'honnêteté. Et ainsi de suite. Mais parlons avec le langage simple du sens commun : nous devons reconnaître qu un phénomène de faiblesse nous atteint tous, une inquiétude habituelle et intérieure nous enlève la sécurité, la satisfaction de ce que nous sommes et de ce que nous faisons. Nous mettons notre espérance dans la transformation, dans la révolution, dans la métamorphose radicale du patrimoine que la tradition et le progrès lui-même nous ont procurées. Il est vrai que nous avons aujourd'hui beaucoup de bonnes raisons pour vouloir quelque innovation. Nous avons maintenant, plus que par le passé, la connaissance de tant de choses imparfaites et injustes qui existent, résistent et parfois croissent autour de nous ; et nous nous faisons un devoir d'y remédier ou de trouver des solutions meilleures.
La vertu de force
Mais dans ce bouleversement même nous sommes désorientés. On ne sait plus ce qu'il est bon de faire ou de penser. Nous devons être reconnaissants envers ceux qui étudient, réfléchissent, voient, enseignent et guident, avec un vrai sens humain. La raison est réhabilitée à nos yeux : le bien de l'homme ne peut être que raisonnable (cf. S. thomas, Sum. Theol. II-II, II-II 123,1). Et le magistère est aussi réhabilité, lui qui, avec responsabilité et sagesse, enseigne aux autres la valeur des choses et le sens des fins. Nous pouvons ajouter: l'autorité est réhabilitée, c'est-à-dire la fonction de celui qui légitimement donne aux autres le service de guide et d'ordre. Mais ajoutons encore : nous devons de l'estime et de l'appui à celui qui, personnellement, ou dans l'exercice de ses propres devoirs, se maintient ferme. La force n'est pas une vertu suffisamment honorée : elle suppose souvent impopularité et sacrifice, fidélité à quelque engagement irréversible, à quelque choix irrévocable, à quelque loi indiscutable.
Les fruits de la période postconciliaire
Très chers fils, nous ne voulons faire, en ce moment, ni l'analyse ni la critique de notre temps. Nous faisons allusion à la confusion qui envahit tant de zones de la pensée moderne et de l'activité actuelle, pour rappeler que, hélas, une certaine confusion pénètre aussi dans la vie ecclésiale et dans l'effort même que l'Eglise, après le Concile, est en train de faire pour se retrouver elle-même, pour s'améliorer. L'examen de conscience provoqué par la Concile est en train de produire, nous le croyons, des fruits excellents : tout, peut-on dire, est soumis à la réflexion, et beaucoup de choses sont en voie de révision; vous le savez, vous le voyez. Et si le Saint Esprit assiste l'Eglise dans sa double intention fondamentale — être comme le Christ et être prête, toujours mieux, en faisant usage de ses institutions traditionnelles et de ses expériences spirituelles, à diffuser dans le monde moderne l'énergie de la foi et de la grâce — son visage apparaîtra aujourd'hui tout à fait jeune et serein, avec un regard qui voit tout : l'histoire passée, le drame présent, l'espérance, et avec la beauté de la sainteté et de la conformité à son divin modèle, le Fils de Dieu qui s'est fait Fils de l'homme (cf. Rm Rm 8,29).
Voilà la base : le Concile. Notre devoir est de nous accrocher à cette grande parole que l'Eglise, dans la plénitude de sa conscience et de son autorité, dans l'invocation et l'obéissance au charisme de l'Esprit Saint, qui l'assiste et l'affranchit, dans la vision du monde, dans lequel elle vit et pour qui elle vit, a prononcé pour cette heure de l'histoire. Dans le Concile se trouve la clarté ; que dans l'après Concile soit la force.
Parce que, vous le savez, vous le voyez, le réveil, non seulement accepté, mais voulu par le Concile, tend à s'assoupir chez beaucoup de chrétiens et dans beaucoup de formes de vie chrétienne ; l'indolence nous vainc, la paresse semble supprimer ou détacher toute question, ou bien le réveil se traduit en esprit critique corrosif et démolisseur, attaque l'obéissance et laisse l'arbitraire modeler selon son bon plaisir une conception commode de l'Eglise, conforme à l'esprit et aux coutumes du monde plus qu'aux exigences de son génie surnaturel et de sa mission apostolique.
Le Christ notre garantie
4 C’est pour cela que nous vous disons : restons dans l'esprit du Concile. Il doit nous ôter ce sens d'incertitude, qui trouble tant aujourd'hui l'humanité. Pèlerins dans le temps, nous avons notre lampe qui éclaire le chemin. Nous voudrions vous infuser ce réconfort qui vient de la sécurité de savoir que nous nous trouvons sur le bon chemin. Nous vous le disons, à vous, prêtres, assaillis par tant de doutes sur votre état, dans l'Eglise et dans le monde ; n'ayez crainte, relisez les pages du Concile qui vous concernent, et allez de l'avant avec confiance et avec courage. Nous vous le disons à vous, religieux, attaqués vous aussi par les critiques dans votre choix magnanime qui caractérise votre vie : vous avez choisi la meilleure part, et si vous êtes fidèles dans votre vocation particulière, « personne ne vous l'enlèvera » (cf. Lc Lc 10,42) ; n'ayez pas peur. A vous, les jeunes, militants de la contestation : les raisons de justice et de liberté, qui vous font aspirer à une vie sociale nouvelle, plus vraie et plus fraternelle, ne seront pas déçues et sans effets ; seulement, il faut que tant d'énergies dont vous disposez et dont quelques-uns parmi les plus courageux d'entre vous faites usage, peut-être inconsciemment, en les gaspillant en dehors et contre le nom du Christ, vous vouliez les employer au sein de l'authentique vie ecclésiale. Ne craignez pas que l'Eglise ne sache vous accueillir et vous comprendre, et que la fermeté de ses principes puisse paralyser votre dynamisme. Ce sont des pivots et non des chaînes ; n'ayez pas peur. Vous tous, fidèles fervents et réfléchis du peuple de Dieu: sachez adhérer avec fermeté à la sainte Eglise, dont vous êtes des membres vivants et saints ; et ne craignez point, écoutez, au dessus du fracas aujourd'hui répandu, la voix certaine et ineffable, parce que divine, du Christ : « Ayez confiance, j'ai vaincu le monde » (Jn 16,33).
Avec notre Bénédiction Apostolique.
21 janvier
Chers fils et filles,
Toute l'Eglise dans le monde célèbre actuellement la « semaine de prière pour l'Unité », c'est-à-dire pour la réintégration dans l'unique Eglise voulue par le Christ, de tous les chrétiens qui ont l'honneur et la responsabilité de porter ce nom et qui sont encore aujourd'hui divisés en de nombreuses fractions, séparés entre eux et privés de la communion avec l'Eglise. Quiconque porte le nom de chrétien, est obligé de conserver — comme l'écrit saint Paul, — « l'unité de l'esprit dans le lien de la paix : un seul corps, un seul esprit, comme en une unique espérance vous avez été appelés ; un est le Seigneur, une la foi, un le baptême, un Dieu et Père de tous » (Ep 4,3-6) : à mesure que croît l'évidence de ce devoir fondamental, croît en même temps la conscience, le désir, le besoin de restaurer ce que l'Eglise est essentiellement, c'est-à-dire une communion (cf. hamer, L'Eglise est une communion, Cerf 1962) ; et croît le malaise, la douleur de la fragmentation insoutenable du nom chrétien ; et croît l'impatience de voir et de jouir des effets de l'oecuménisme. Mais en même temps on se rend compte des difficultés qui se posent pour arriver à une réconciliation sincère et effective entre les Chrétiens. Des siècles sont passés, qui ont cristallisé cette condition historique anormale ; on a discuté et polémiqué sans fin de tous côtés ; des personnalités de grande renommée morale et spirituelle se sont exprimées, ont défendu et illustré leurs positions ; on a fixé des dispositions pratiques, des compromis de type politico-religieux, qui sont évidemment opposés à l'unité chrétienne et à l'autonomie de l'Eglise. Par exemple, on a attribué à certains territoires géographiques des dénominations chrétiennes différentes ; à certains Princes, le pouvoir en matière religieuse (comme il arriva après la guerre de Trente Ans, par le traité de Westphalie, signé à Munster EN 1648, qui établissait le principe absurde : cuius regio, illius religio). Il s'est formé dans les diverses confessions chrétiennes des Eglises séparées une tradition, une mentalité, une bonne foi ; on a écrit des livres et des livres à la défense des différents systèmes théologiques ; chaque Eglise s'est revêtue d'un voile d'orthodoxie intangible ; ou bien on a donné libre cours au principe du libre examen, en autorisant toute interprétation personnelle et arbitraire de la Bible, niant l'autorité du magistère catholique et acceptant celui de maîtres innombrables et contrastants... Où se trouve alors, l'unité de la foi, de la charité, de la communion ecclésiale ?
Tentatives abusives
Les difficultés semblent insurmontables ! L'oecuménisme semble se consumer en un effort illusoire ! Les efforts généreux de l'oecuménisme non catholique, devant reconnaître à chaque dénomination chrétienne sa propre croyance, réveillent, oui, et stimulent le problème de l'unité, mais ils ne peuvent le résoudre sans cette autorité et ce charisme de l'unité, que précisément nous retenons être la prérogative divine de Pierre. Mais Pierre alors, disent certains, ne pourrait-il renoncer à toutes ses exigences ? et les catholiques, et les autres ne pourraient-ils célébrer ensemble l'action la plus haute et la plus définitive de la religion chrétienne, l'Eucharistie ? proclamer que l'unité tant désirée est finalement atteinte ? Il ne peut en être ainsi. Ce n'est pas par cette voie de fait, l'intercommunion, comme on dit aujourd'hui, que l'on peut atteindre l'unité. Comment le pourrait-on sans une même foi, sans un sacerdoce identique et valide ? Ces jours-ci la déclaration, claire et autorisée, du Secrétariat pour l'unité des chrétiens, rappelle la défense d'intercommunion (sauf dans des cas spéciaux et déterminés) et interdit aux catholiques d'y recourir. Ce n'est pas une bonne voie que celle de l'intercommunion, c'est une déviation.
Vous nous demanderez alors si nous ne sommes pas devant un problème insoluble, tant sont nombreuses et graves les difficultés, et tant sont vaines, et parfois dommageables, les tentatives abusives et conformistes pour une unité artificielle.
Non, très chers fils, nous ne devons pas désespérer de l'heureux aboutissement de l'oecuménisme voulu par le récent Concile du Vatican, même s'il est difficile, lent et progressif. Nous vous rappelons que la cause de l'oecuménisme a même beaucoup gagné, ne fût-ce que l'idée, qui nous semble désormais victorieuse, d'un christianisme unique. L'unité est voulue par le Christ. Une Eglise unique doit l'exprimer. La cause de la religion en a besoin. Si tel est le devoir et l'intérêt des Chrétiens, l'unité sera rétablie. D'un mouvement historique et spirituel centrifuge nous sommes déjà passés à une orientation centripète. De grands pas pour que cette orientation devienne un mouvement vers la communion ecclésiale et universelle ont été faits et sont en cours, avec ferveur. La popularité de l'idée oecuménique se répand et gagne les esprits droits et croyants. Le Peuple de Dieu pense, prie, agit, attend et souffre pour son unité pleine et authentique. A Rome, cette année, notre Cardinal Vicaire a organisé une célébration plus intense et plus générale de cette Semaine pour l'Unité de tous les Chrétiens. Au niveau officiel et représentatif, des études sont en cours, des rencontres, des discussions, des propositions pour résoudre les questions multiples et délicates relatives aux divisions qui ne permettent pas encore la réconciliation et la réintégration dans l'unique Eglise. On parle beaucoup de charité entre Chrétiens séparés, et non plus de mépris, de méfiance, d'indifférence. Des initiatives communes dans le domaine culturel, social, caritatif sont déjà l'objet d'une collaboration fraternelle et loyale entre catholiques et non-catholiques. Déjà de tous côtés on cherche à mieux se connaître, à se respecter, à s'aider. La perspective que ce qu'il y a de vrai, de bon et de beau dans les différentes expressions chrétiennes pourra être conservée et intégrée dans la plénitude d'une même confession de foi, de charité, de communion ecclésiale.
On pourrait dire encore autre chose pour prouver qu'il existe un oecuménisme positif et progressif. Mais, répétons-le: le chemin est long, le chemin est difficile ; posons-nous à nous-mêmes, catholiques, une question : que pouvons-nous faire pour abréger et aplanir le chemin ? que chacun se le demande : moi, que puis-je faire pour favoriser la cause évangélique de l'unique bercail et de l'unique Pasteur, qui est le Christ Seigneur ? (cf. Jn Jn 10,16).
Un examen de conscience
5 C'est un examen de conscience que tous nous devons faire. Réponse générale, et valable pour tous : essayons d'être des catholiques vrais, des catholiques convaincus, des catholiques fermes, des Catholiques bons. Ce ne peut être un catholicisme dilué, approximatif, masqué, et encore moins un catholicisme démenti par les moeurs, qui nous rapprochera de nos Frères séparés. Un mimétisme religieux et moral envers des formes de vie chrétienne facile et discutable n'habilite pas au témoignage ni à l'apostolat, et n'attire pas non plus l'estime, l'exemple, la confiance ; il sert seulement à avilir la cause du Christ et de son Eglise. L'enseignement du Concile vient à propos pour que soit efficace l'attrait de l'unité dans l'Eglise du Christ « tous les Catholiques doivent tendre à la perfection chrétienne (Unitatis redintegratio, UR 4). Nous pourrions ici conclure en mentionnant les vertus qui peuvent, de notre part, aplanir le chemin de la rencontre avec les Frères chrétiens encore séparés de nous : première vertu, l'unité entre nous catholiques : toute division, tout litige, tout séparatisme, tout égoïsme au sein de notre communion catholique atteint la cause oecuménique, retarde et arrête le chemin pour l'heureuse rencontre, démentit l'Eglise où les membres se caractérisent, comme nous l'enseigne le Seigneur, par l'amour réciproque (cf. Jn Jn 13,35). Autres vertus : la fermeté et la simplicité de la foi, alimentée par la Parole de Dieu et par le Pain eucharistique; l'humilité pour le don qui nous a été fait de la recevoir entière et vraie ; la bonté généreuse et ouverte à tous ; l'esprit de service et de sacrifice ; l'amour du Christ, du Christ crucifié et ressuscité !
Et enfin, nous le savons, comme toujours, il faut la prière. Cette entreprise, nous le disions, est si supérieure à nos forces que la force du Seigneur est indispensable. Nous devons l'invoquer, pieusement, humblement, avec confiance. Tous et toujours.
Que notre Bénédiction Apostolique descende sur ces pensées et ces propos.
28 janvier
Chers fils et filles,
Nous sommes à la recherche, en ces années d'après-concile, du style de notre vie morale, de l'art nouveau de notre activité par rapport à notre foi, de la manière d'interpréter dans la pratique notre profession chrétienne. Nous nous rendons tous compte de deux choses. D'abord que l'Eglise, la théologie de l'Eglise, doit exercer une influence prédominante dans notre conception religieuse, et que de la doctrine de l'Eglise, de l'idée que nous nous faisons de l'Eglise doit dépendre en grande partie notre comportement et notre religiosité. L'Eglise doit donner une empreinte caractéristique nouvelle à notre adhésion au christianisme. Ce que le Concile nous a enseigné marque la forme de notre moralité.
En second lieu, nous nous rendons compte que le Concile a développé l'enseignement de l'Eglise sur divers aspects de la vie humaine, par lesquels la personne est exaltée, grandie, affranchie, mise en un certain sens au centre du système doctrinal et pratique de la religion chrétienne. Le Concile parle de vocation, de conscience, de liberté, de responsabilité, de perfection de l'homme. L'anthropologie est mise en relief et ennoblie, et certainement pas aux dépens de la théologie et de la christologie ; car c'est même de ces doctrines que l'anthropologie tire sa lumière et sa consistance. Mais il est certain que depuis le Concile l'homme est grand et capable de mesurer victorieusement sa grandeur et son efficacité avec celles que l'humanisme profane contemporain attribue à son type idolâtrique d'homme lourd, actif, commerçant, jouisseur, intolérant du monde moderne.
Si tel nous apparaît, dans une synthèse extrêmement simplificatrice mais exacte, l'enseignement moral du Concile, nous osons offrir à votre réflexion une formule : l'Eglise est une obéissance, une obéissance libératrice. Une formule paradoxale, à première vue peu attirante. Mais examinons-la un peu plus.
Pont entre Dieu et l'humanité
Que l'Eglise soit une obéissance, au sens général du terme, c'est clair. Nous savons que l'Eglise est une société, une communion, un peuple organisé et gouverné pastoralement : tout cela implique une adhésion valable, une obéissance. Cela sur le plan, comme on dit aujourd'hui, horizontal. C'est d'autant plus vrai au plan vertical. L'Eglise est un signe, un sacrement, un pont entre Dieu et l'humanité ; entre Dieu qui projette la lumière de sa révélation sur l'humanité laquelle, entrant par la foi dans son rayonnement, revit à la grâce, acquiert un nouveau principe de vie et est appelée et aidée à vivre surnaturellement. C'est-à-dire que l'Eglise, par l'intermédiaire du Christ, est un rapport bien déterminé avec Dieu. La volonté de Dieu, sa volonté nouvelle sur l'homme, la charité, devient un rapport très exigeant. Au « fiat » divin, qui inaugure l'économie du salut, doit répondre le « fiat » humain qui accepte d'entrer dans cette économie sublimante. Marie enseigne : « Qu'il me soit fait selon ta parole » (la parole de l'ange à l'annonciation, Lc 1,38), Jésus enseigne : « Ce n'est pas en me disant : Seigneur, Seigneur, qu'on entrera dans le Royaume des Cieux, mais en faisant la volonté de mon Père qui est dans les cieux » (Mt 7,21). Faire la volonté du Père, telle est la condition, la norme ; l'obéissance est la vertu morale fondamentale qui est la base de nos relations avec le Christ et Dieu : l'Eglise les fixe, et nous ouvre les lèvres pour nous faire répéter la prière évangélique : « Fiat voluntas Tua ».
La règle de la foi
6 La démonstration que l'obéissance est loi constitutionnelle de l'Eglise, repérable dans tout catéchisme et dans tout livre de spiritualité et de morale catholique, s'appuie sur d'innombrables textes même quand l'obéissance est considérée comme une vertu particulière, c'est-à-dire comme soumission d'hommes à d'autres hommes, daris l'exercice de l'autorité ; car, comme dans toute société, l'autorité existe, l'autorité est indispensable ; avec ce double caractère : l'autorité dans l'Eglise ne naît pas de la base, ni du nombre, mais de l'institution originelle et immuable du Christ, comme tous le savent ; et l'autorité dans l'Eglise a pour objet non seulement les actions extérieures de qui en accepte la conduite mais, dans une certaine mesure, aussi des actions intérieures non sans importance, comme, par exemple, la règle de la foi : l'adhésion à la foi est libre, mais ensuite oblige la norme de la foi elle-même, norme dont l'Eglise est garante et tutrice. S. Paul dit : « ... les armes de notre combat sont... puissantes en Dieu... nous détruisons les sophismes, ... et nous faisons toute pensée captive pour l'amener à obéir au Christ, et nous sommes prêts à châtier toute désobéissance, dès que votre obéissance à vous sera parfaite » (2Co 10,4-6). Ainsi parlait l'apôtre de la liberté : « de cette liberté avec laquelle le Christ nous a libérés » (Ga 5,1) ; parce que, il le répète aux premiers chrétiens : « vous avez été appelés à la liberté... » (ib. 5, 13).
D'où cette question : comment s'explique cette double manière de parler ? quel est le sens de ces paroles : obéissance et liberté ? Quelle est leur valeur pratique ? Il faudrait en réalité faire ici une leçon d'exégèse, d'explication des termes de l'Ecriture qui nous intéressent maintenant, et spécialement sur deux termes qui dans les textes bibliques ont des sens différents : la loi et la liberté.
Mais il nous suffit maintenant de vous faire remarquer que la formule que nous vous avons énoncée : l'Eglise est une obéissance libératrice, n'est pas contradictoire. Le fait d'être associé à un ordre constitue le détachement d'un autre ordre, et, dans le cas de l'homme, d'un désordre grave et fatal ; ainsi le fait d'appartenir à l'ordre de l'Eglise exige, bien sûr, une adhésion uniforme consciente et virile, mais il confère en même temps une libération des chaînes les plus lourdes : celles de l'ignorance quant à Dieu et à notre destin, celles du péché, de la solitude, de la caducité et de la mort ; libération qui met en mouvement intensif, libre et responsable, les capacités de l'homme : intelligence, volonté et aussi richesses de son esprit et de sa capacité de se former lui-même, et donc son aptitude dans le domaine du bien, de la justice, de l'amour et de l'art.
Il s'agit de comprendre vraiment ce qu'est l'Eglise, l'éducation qu'elle veut nous donner, la chance que nous avons d'être ses fils, l'exigence que nous avons de lui être fidèles.
La grande tentation de notre génération est la fatigue devant les vérités que nous avons le privilège de posséder. Beaucoup d'hommes qui sentent la gravité et l'utilité des changements enregistrés dans le domaine scientifique, instrumental et social, perdent la confiance dans la pensée spéculative, dans la tradition, dans le magistère de l'Eglise ; ils se méfient de la doctrine catholique ; ils pensent s'affranchir de son caractère dogmatique ; ils ne voudraient plus des définitions pour tous et qui engagent pour toujours; ils se donnent l'illusion de retrouver une autre liberté, et n'apprécient plus celle dont ils jouissent, altèrent les termes de la doctrine sanctionnée par l'Eglise, ou leur donnent une nouvelle interprétation arbitraire, faisant étalage d'érudition et d'intolérance psychologique ; ils rêvent peut-être de modeler un nouveau type d'Eglise qui réponde à leurs intentions nobles et hautes parfois, mais un type d'Eglise non plus authentique comme le Christ l'a voulue, l'a développée dans l'histoire et l'a faite mûrir. Il survient alors que l'obéissance se relâche, et avec elle la liberté, caractéristique du fidèle croyant et agissant dans, avec et pour l'Eglise, qu'elle diminue et est substituée par l'observance inconsciente d'autres obéissances, qui peuvent devenir lourdes et contraires à la vraie liberté du fils de l'Eglise.
Newman, le grand Newman, à la fin de sa fameuse « apologie pro vita sua », nous parle de sa paix dans son adhésion à l'Eglise catholique : c'est un exemple à se rappeler.
Que vous réconforte dans votre fidélité notre Bénédiction Apostolique.
4 février
Audiences 1970