Homélies 1970



1.
2. Maria Annunciata 2 1 2010-12-13T11:17:00Z 2010-12-13T11:18:00Z 16 17320 98725 822 231 115814 12.00
3.
4. 150 false 14 false false false IT X-NONE X-NONE MicrosoftInternetExplorer4
Homélies 1970


(DISCOURS ET) HOMELIES

DU PAPE EN DIVERSES CIRCONSTANCES






1° janvier



LA PAIX EST UN DEVOIR, ELLE EXIGE UNE EDUCATION





Homélie à l’église du Gesù



Chers fils et filles,



Nous sommes ici réunis pour ouvrir l'année civile nouvelle avec le voeu, avec le propos, avec l'espérance de la paix, avec la prière pour la paix. C'est là un idéal qui, plus que tout autre, devrait se refléter dans la réalité de la vie humaine, pour assumer et favoriser tous les biens auxquels l'humanité peut aspirer, aussi bien dans l'ordre personnel que dans l'ordre familial, social, politique, national et international, terrestre et supraterrestre. Nous avons toujours besoin de paix. Bien plus, au fur et à mesure que notre civilisation se développe, s'affirme, s'enrichit, et par là même se complique de connaissances, d'instruments, d'institutions, de questions, d'aspirations..., augmente en même temps le besoin d'un ordre, d'une paix, qui assure et élève l'heureuse et juste complexité de notre vie personnelle et collective à tous les niveaux, à commencer par le plan intérieur de notre conscience (comment peut-on bien vivre en homme, en chrétien, sans la paix de la conscience ?), pour s'élever aux autres plans sur lesquels se déroule notre vie. Et cela au milieu de multiples rapports (qui, pour être bons, exigent d'être pacifiques) ; au milieu de tant de problèmes (qui demeurent ouverts et source de tourments, s'ils ne sont pas résolus dans la paix) ; au milieu de mille difficultés (qui demandent toutes à être surmontées dans la paix) ; au milieu de souffrances et de malheurs innombrables (auxquels seule la paix peut apporter un remède juste et efficace).

Nous voulons donner la vision de cette universalité de la paix, comme pour avoir en ce nom béni et grand la synthèse de notre conception optimiste du monde dans lequel nous vivons, et du temps qui s'ouvre aujourd'hui à un nouveau cours, à une année nouvelle, selon notre mode Conventionnel qui suit à sa manière la commutation solaire. La paix veut être le signe du temps qui vient, le voeu pour chaque événement futur, le programme de notre histoire.

Aujourd'hui Nous disons une seule chose : la paix est un devoir.

Comme chacun le voit, unir le concept de paix à celui de devoir, donne à notre réflexion un caractère de gravité, et semble enlever à la vision idyllique de la paix une grande part de sa sérénité. Certes cela la dépouille de toute parenté éventuelle et équivoque avec la mollesse et la lâcheté, car chaque devoir comporte un effort que nous ne sommes pas toujours disposés à accomplir ; exige une vertu, pour laquelle souvent nous manque l'énergie, et souvent aussi le désir. Mais, après avoir compris dans une certaine mesure que la paix est au sommet de la construction humaine, nous répétons : la paix est un devoir, un devoir grave.

Peut-être surgit spontanément dans notre esprit- une réponse qui tend à nous libérer de cette gravité : oui, elle est un devoir, mais qui ne nous concerne pas. Il concerne les chefs, il concerne les responsables de la conduite d'une communauté, spécialement ceux qui sont revêtus d'une responsabilité internationale. C'est au sein des nations et entre les nations que surgissent les conflits contraires à la paix : et nous le voyons bien, disent les personnes privées ; mais que peut un individu à lui tout seul, ou un groupe restreint et étranger, pour mettre la paix dans les rapports intérieurs d'un peuple, ou dans les rapports extérieurs entre les peuples ? C'est l'affaire des hommes politiques, c'est l'affaire des diplomates, c'est l'affaire des gouvernements, pourrait-on dire, faisant ainsi de la paix le synonyme d'une bienheureuse et égoïste indifférence.

Certes la paix est le devoir des chefs ; mais pas seulement le leur. Aujourd'hui la société qui s'organise démocratiquement attribue des pouvoirs et des devoirs à tous les membres de la communauté. Et même s'il n'en était pas ainsi, il resterait encore vrai que la paix est un devoir pour tous, soit parce qu'elle a non seulement à régner dans la politique, mais aussi en tant d'autres sphères inférieures, qui, en pratique, engagent davantage encore notre responsabilité personnelle ; soit parce que la paix trouve sa source opérante dans les idées, dans les esprits, dans les orientations morales, avant que de se déployer dans l'activité extérieure. La paix, avant même d'être une politique, est un esprit. Avant même de s'exprimer, victorieuse ou vaincue, dans les vicissitudes historiques ou dans les relations sociales : elle se forme, elle s'affirme dans les consciences, dans cette philosophie de la vie que chacun doit se procurer à soi-même comme une lampe pour ses pas sur les sentiers du monde et dans les expériences de la vie.

Cela signifie, très chers frères et fils, que la paix exige une éducation. Nous l'affirmons ici, de l'autel du Christ, pendant que Nous célébrons la sainte Messe, qui commémore sa parole et renouvelle d'une manière non sanglante et sacramentelle son sacrifice, pacificateur du ciel avec la terre ; nous l'affirmons comme disciples, comme des élèves qui ont toujours besoin d'écouter, d'apprendre, de recommencer l'apprentissage de leur « metanoia » (conversion), c'est-à-dire de la transformation de leur mentalité instinctive et malheureusement traditionnelle. Il faut secouer les gonds de préjugés invétérés tels que la force et la vengeance considérées comme critères régulateurs des rapports humains, de sorte qu'à une offense reçue une autre doive correspondre, souvent plus grave : « oeil pour oeil, dent pour dent » (Mt 5,38) ; que l'intérêt personnel doive prévaloir sur celui d'autrui, sans tenir compte du besoin des autres ni du droit commun... Il faut mettre à la racine de notre psychologie sociale la faim et la soif de la justice, avec la recherche de la paix, qui nous vaut le titre de fils de Dieu (cf. Mt Mt 5,6-9). Ce n'est pas une utopie, mais le progrès réclamé, aujourd'hui plus que jamais, par l'évolution de la civilisation ; c'est l'épée de Damoclès d'une terreur toujours plus grave et de plus en plus possible, suspendue au-dessus de nos têtes. De même que la civilisation a réussi à bannir, au moins en principe, l'esclavage, l'analphabétisme, les épidémies, les castes sociales..., calamités aussi invétérées et tolérées que si elles eussent été inévitables et inscrites au coeur de la triste et tragique communauté des hommes, de même aussi il faut réussir à bannir la guerre. La civilisation humaine l'exige. Un terrible et croissant danger de conflagration mondiale l'impose. N'avons-nous pas, simples et faibles mortels que nous sommes, des moyens pour conjurer l'hypothèse de catastrophes dévastatrices aux dimensions de l'univers ? Oui, nous les avons : nous avons le recours à l'opinion publique qui, en cette occurrence, devient l'expression de la conscience morale de l'humanité, et nous savons tous quelle peut être sa puissance salutaire. Et nous avons aussi notre devoir particulier et personnel d'être bons, ce qui ne veut pas dire faibles, mais : promoteurs du bien, généreux, capables de rompre par la patience et le pardon la triste et inéluctable chaîne du mal ; qui veut dire : aimer, c'est-à-dire être chrétiens. Nous avons, nous, une autre ressource, qui peut avoir la force de remuer les montagnes (cf. Mt Mt 11,20 Mt 21,21) ; c'est l'insertion de la causalité divine dans le jeu mystérieux de la causalité naturelle et de la liberté humaine ; et cette ressource est comme une monnaie à deux faces dont l'une est la prière (cf. Mt Mt 7,7), et l'autre est la foi (cf. Jc Jc 1,6). Quel que soit le résultat de la force spirituelle de la prière faite avec foi ; nous ne pourrons pas toujours le mesurer avec les méthodes expérimentales de notre monde sensible et historique. Le prétendre serait en effet concevoir et instrumentaliser l’action divine comme une énergie cosmique livrée à notre disposition arbitraire. Ce n'est pais ainsi que se déroule le dessein de la miséricorde divine pénétrant dans nos vies temporelles. Mais les effets ne manqueront pas ; la prière de la foi ne restera pas déçue ; bien au contraire, elle sera peut-être exaucée dans une mesure surabondante, même si momentanément nous demeurent cachés le quand et le comment. Mais le Seigneur Lui-même nous a exhortés à recourir à cette aide puissante, tandis que nous confessons ainsi à la fois notre insuffisance radicale à atteindre notre salut et la bonté toute-puissante du Père qui peut nous libérer du mal (Mt 6,13), et changer à notre avantage même nos souffrances (cf. Rm Rm 8,28) et nos malheurs.

Et c'est finalement cette pensée, qui nous réunit ici maintenant pour prier dans la ferveur de notre foi le Christ « notre paix » (Ep 2,14), le Christ « prince de la paix » (Is 9,6), le Christ qui, en naissant, fait annoncer par les Anges « la paix sur terre » (Lc 2,14), le Christ qui, ressuscité, répète aux siens le salut du suprême bonheur : « paix à vous » (Jn 20,19-21), le Christ qui écoutera, au delà de tout mérite de notre part, notre invocation : « dirige nos pas sur la voie de la paix » (Lc 1,79).

Nous te prions ainsi :

Seigneur, nous avons encore les mains ensanglantées depuis les dernières guerres mondiales, de sorte que tous les Peuples n'ont pas encore pu se serrer fraternellement la main entre eux.

Seigneur, nous sommes aujourd'hui armés à un degré jamais atteint dans les siècles précédents, et nous sommes chargés d'instruments meurtriers, capables d'incendier la terre en un instant, et de détruire peut-être l'humanité.

Seigneur, nous avons fondé le développement et la prospérité de nos nombreuses industries colossales sur la capacité démoniaque de produire des armes de tout calibre, et toutes destinées à tuer et à exterminer les hommes nos frères : nous avons ainsi établi l'équilibre cruel de l'économie de tant de nations puissantes sur le marché des armes avec les nations pauvres, privées de charrues, d'écoles et d'hôpitaux.

Seigneur, nous avons laissé renaître en nous les idéologies qui font des hommes les ennemis les uns des autres : le fanatisme révolutionnaire, la haine de classes, l'orgueil nationaliste, l'exclusivisme racial, les rivalités tribales, les égoïsmes commerciaux, les individualismes jouisseurs et indifférents aux besoins des autres.

Seigneur, nous écoutons chaque jour, angoissés et impuissants, les nouvelles de trois guerres encore allumées dans le monde.

Seigneur, c'est vrai, nous n'allons pas par un droit chemin.

Seigneur, regarde cependant nos efforts, insuffisants certes, mais sincères, pour la paix dans le monde ! Il y a des institutions magnifiques, sur le plan international. Il y a des projets pour le désarmement et pour les négociations de paix.

Seigneur, il y a par-dessus tout tant de tombes qui nous serrent le coeur, de familles brisées par les guerres, les conflits, les répressions capitales; de femmes qui pleurent, d'enfants qui meurent ; de réfugiés et de prisonniers accablés sous le poids de la solitude et de la souffrance ; et il y a tant de jeunes qui s'insurgent pour que la justice soit promue et que la concorde soit la loi des nouvelles générations.

Seigneur, Tu le sais, il y a de bonnes âmes qui font le bien dans le silence, avec courage, désintéressement, et qui prient avec un coeur repenti et un coeur innocent. Il y a des chrétiens, et combien, Seigneur, dans le monde, qui veulent suivre ton Evangile et pratiquent le sacrifice et l'amour.

Seigneur, Agneau de Dieu, qui enlèves les péchés du monde, donne-nous la paix.










25 janvier



LA SAINTETE : TRANSFIGURATION IMMORTELLE DE NOTRE EXISTENCE MORTELLE





Homélie du Saint-Père à la canonisation de Maria Soledad Torres Acosta



Vénérés frères et chers fils,



En ce moment de tribulations pour l'Eglise et d'amertume pour Nous, voici un moment de grande consolation : Maria Soledad Torres Acosta est reconnue et proclamée sainte, et inscrite au tableau des saints. Elle est présentée à toute l'Eglise terrestre comme appartenant à l'Eglise céleste, elle est déclarée digne du culte de vénération parce qu'elle est unie totalement et pour toujours au Christ ressuscité et participe à sa gloire. C'est ce que signifie l'acte extraordinaire et solennel que Nous venons d'accomplir. Nous avons canonisé cette bienheureuse fille de l'Eglise et Nous sentons la lumière, le charme, le mystère de la sainteté qui rayonne sur nous, sur cette assemblée remplie d'allégresse, sur la terre qui fut la patrie de la nouvelle sainte, l'Espagne, sur la famille religieuse qu'elle a fondée, les Servantes de Marie, ministres des malades, sur l'Eglise entière, sur le monde. Bénissons le Seigneur, écoutons la voix qui descend des profondeurs du ciel et faisons-lui écho par la nôtre : « Alléluia ! Car il a pris possession de son règne, le Seigneur, le Dieu Maître-de-tout. Soyons dans l'allégresse et dans la joie, rendons gloire à Dieu, car voici les noces de l'Agneau et son épouse s'est faite belle : on lui a donné de se revêtir de lin d'une blancheur éclatante. Le lin, c'est en effet les bonnes actions des fidèles » (Ap 19,6-8). C'est la voix de l'Apocalypse, de la dernière révélation qui dévoile le sens extrême des choses et le destin de notre salut final. C'est une voix mystérieuse mais claire qui nous dit finalement le secret, la valeur de la sainteté.

La sainteté se manifeste finalement comme plénitude de vie, comme un bonheur infini, comme une immersion dans la lumière du Christ et de Dieu, comme une beauté incomparable et idéale, comme une exaltation de la personnalité, comme une transfiguration immortelle de notre existence mortelle, comme une source d'admiration et de joie, comme un réconfort solidaire de notre pénible pèlerinage dans le temps, comme notre prégustation enivrante de la « communion des saints », c'est-à-dire de l'Eglise vivante qui, soit dans le temps, soit dans l'éternité, est du Seigneur (cf. Rm Rm 14,8-9).

Un phénomène de cette vision Nous surprend en ce moment, c'est le double aspect de la sainteté : l'aspect qu'elle acquiert dans le paradis et l'aspect qu'elle présente sur la scène du monde actuel.

Ce sont deux aspects d'une même réalité morale, des oeuvres de la sainteté, comme nous l'indique le texte de la Sainte Ecriture que Nous avons cité. Les oeuvres accomplies dans cette vie gardent leur valeur dans l'autre, mais elles revêtent ceux qui les accomplissent d'une manière bien différente ici-bas et là-haut. Là-haut, c'est de splendeur et de gloire, ici-bas, au contraire, comment apparaissent-elles ? comment sont-elles ? C'est l'évangile éternel des béatitudes qui le dit dans sa langue dramatique : ici-bas la sainteté est pauvreté, humilité, souffrance, sacrifice, c'est-à-dire imitation du Christ, Verbe de Dieu fait homme, dans sa « kénose », dans sa double humiliation de l'Incarnation et de la Rédemption.

Cette confrontation des deux aspects de la sainteté produit en nous un très vif intérêt, celui de connaître d'abord, d'imiter ensuite la vie temporelle de celui qui, justement par le mérite de celle-ci, jouit maintenant de la vie éternelle. C'est de là que naît l'hagiographie, c'est-à-dire l'étude des biographies des saints, étude que nous ferions bien tous de reprendre avec une grande passion et avec les disciplines modernes de la critique historique, de l'analyse psychologique, mystique et ascétique, de l'art narratif, de l'appréciation ecclésiale. Nous en avons encore tellement besoin aujourd'hui, et nous pouvons en tirer instruction et réconfort.

Vie simple et silencieuse





La demande vient alors spontanément : quelle a été la vie de Maria Soledad ? quelle est son histoire ? comment est-elle devenue sainte ? Il est impossible évidemment pour Nous de répondre à cette demande et de faire ici le panégyrique de Maria Soledad. Vous trouverez dans les livres qui racontent sa vie de quoi satisfaire à cette légitime et louable curiosité. Il s'agit d'ailleurs d'une vie simple et silencieuse que deux grands mots peuvent résumer : humilité et charité. Une vie toute tendue dans l'intensité de la vie intérieure, dans le travail de la fondation d'une nouvelle famille religieuse, dans l'imitation du Christ, dans la dévotion à la Sainte Vierge, dans le soin des malades, dans la fidélité à l'Eglise.

Mais si la biographie de Maria Soledad ne nous offre pas de singularités aventureuses et prodigieuses, ni la richesse des paroles et des écrits qui distinguent d'autres figures de saintes, son doux et pur profil présente quelques caractéristiques auxquelles il Nous semble juste de faire allusion.

Maria Soledad est une fondatrice, la fondatrice d'une famille religieuse très nombreuse et très répandue. Excellente et providentielle famille. De sorte que Maria Soledad s'insère dans cette foule de saintes et de femmes intrépides qui, au siècle dernier, firent jaillir dans l'Eglise des fleuves de sainteté et d'activité intense. Processions interminables de vierges consacrées à l'unique et suprême amour du Christ, et toutes orientées vers le service intelligent, infatigable, désintéressé du prochain. Vous les connaissez, vous les trouvez partout, il est superflu que Nous vous en décrivions la magnifique expansion. La vitalité de l'Eglise, sa fécondité, son audace, sa beauté, sa poésie, sa sainteté sont splendidement illustrées dans cette floraison de familles religieuses, spécialement féminines, qui font irruption, qui ont tissé l'histoire, si on peut dire, de la vie catholique en ces derniers temps. Parmi ces familles choisies et actives s'inscrit celle des Servantes de Marie de sainte Maria Soledad. Elle s'y inscrit à tel point que nous pouvons considérer en elle le type de cette immense et multiforme expression de vie religieuse qui, malgré les particularités spécifiques de chaque institut, semble calquée sur un modèle commun, une formule substantiellement égale pour toutes les nouvelles fondations du XIX° siècle. C'est ainsi qu aujourd'hui, dans la chaleur et dans l'excitation du renouvellement de la vie religieuse et dans la recherche, parfois trop critique et assez fantaisiste, de nouvelles formules de consécration pour suivre le Christ, surgit la question : est-ce que le modèle dont nous admirons un exemple insigne est exact en lui-même et encore valable pour notre temps ?

Devant la figure de sainte Maria Soledad et la légion de ses filles nous sommes heureusement en devoir de répondre affirmativement. Sans exclure que l'interprétation de la vocation à suivre le Maître Jésus d'une manière parfaite et totale admet, avec celles qui sont historiques et classiques, qui ont précédé la règle de vie religieuse comme celle que nous avons devant nous, d'autres nouvelles expressions dignes de fleurir dans le jardin de l'Eglise et de se mesurer avec les besoins et dans les formes de notre temps, Nous confirmons Notre suffrage au modèle de vie religieuse réalisé principalement aux XIX° et XX° siècles. Les caractères particuliers qui le décrivent spécifiquement justifient et glorifient ce genre de recherche de la perfection chrétienne, à savoir : le détachement pratique et ascétique de la vie commune séculière à laquelle, au contraire, beaucoup donnent aujourd'hui la préférence, la vie commune organisée dans l'observance des conseils évangéliques de la pauvreté, de la chasteté et de l'obéissance, la primauté jalousement conservée à la vie intérieure, à la prière, au culte divin, à l'amour de Dieu, en un mot le dévouement sans limites et sans calculs égoïstes à quelque oeuvre de charité et, finalement, l'adhésion profonde et organique à la sainte Eglise. Ces caractères fondamentaux qui constituent un état de vie qualifié par l'effort vers la perfection chrétienne sont authentiquement conformes aux exigences de l'évangile et sont toujours valables pour définir et donner sa valeur à la vie religieuse pour notre temps. La Congrégation des Servantes des malades, au nom et à l'exemple de sa fondatrice, mérite que nous le reconnaissions comme nous faisons.

Un nouveau champ pour la charité





Et elle mérite une autre reconnaissance, celle qui la définit spécifiquement comme un institut religieux consacré à l'assistance des malades. C'est ce qui exprime, engage et illustre la charité de Maria Soledad et de sa descendance spirituelle.

On pourra dire : ce n'est pas un choix nouveau, ce n'est pas un but original. Le soin de la souffrance physique et, avec elle, le soin de l'indigence spirituelle qui de soi en découle, a intéressé la charité de beaucoup d'autres institutions religieuses qui ont eu d'immenses mérites dans l'exercice affectueux et généreux des « oeuvres de miséricorde ». C'est vrai et, à cause de cela, Nous classerons les personnes qui servent les infirmes dans l'armée héroïque des religieuses consacrées à la charité corporelle et spirituelle, mais nous ne devons pas laisser de côté un caractère spécifique propre du génie chrétien de Maria Soledad, celui de la forme particulière de sa charité, à savoir l'assistance donnée aux malades à leur domicile. Il Nous semble que, avant elle, personne n'avait imaginé cette forme d'assistance d'une manière systématique et que personne avant elle n'avait cru possible de la confier à des religieuses appartenant à des instituts canonique-ment organisés. La formule existait depuis le message évangélique, et laquelle ? simple, lapidaire, digne des lèvres du divin Maître : Infirmus et visitastis me : Moi, dit le Christ, mystiquement personnifié dans l'humanité souffrante, j'étais malade et vous m'avez visité (Mt 25,36). Voilà la découverte d'un champ nouveau pour l'exercice de la charité, voilà le programme des âmes totalement consacrées à la visite du prochain souffrant. Ce n'est pas, dans ce cas, le prochain souffrant qui va à la recherche de qui l'assistera et le soignera, ce n'est pas lui qui se laisse transporter dans les lieux et les institutions où le malheureux est accueilli et entouré d'égards médicaux sagement et scientifiquement prédisposés. C'est au contraire l'ange de la charité, la Servante volontaire qui va à sa recherche, dans sa demeure, dans le foyer de ses affections et de ses habitudes, où la maladie ne l'a pas privé du dernier bien qui lui reste, son individualité et sa liberté. Ce n'est pas là une simple finesse de la charité. C'est une méthode qui indique une compréhension aiguë soit de la nature propre de la charité, qui est de chercher le bien d'autrui, soit de la nature du coeur humain, jaloux, même lorsqu'il reçoit, de sa propre sensibilité, de sa propre personnalité. Il y a là un éclair de sagesse sociale qui précède les formes techniques et scientifiques de l'assistance sanitaire moderne et qui, pour être accordée gratuitement à quiconque a, pour la demander, le titre du besoin et de la douleur, nous prouve encore une fois l'incomparable originalité de la charité évangélique.

Précurseur et maîtresse





Maria Soledad devient précurseur et maîtresse dans la sollicitude de l'assistance et de la santé la plus accomplie de notre humanisme social. Tous nous devons lui être reconnaissants, tous nous devons bénir le service providentiel qu'elle a inauguré, suivi ensuite par de nombreuses initiatives similaires.

Nous aimerions relever maintenant, dans l'histoire de cette Sainte, un autre trait caractéristique qui est devenu l'héritage commun de sa famille religieuse. Mais il ne nous est pas facile de le définir même s'il nous semble évident. C'est le trésor spirituel propre à sa formation espagnole. Son pays glorieux et béni a donné à cette sainte, puis, comme conséquence non sensible mais vitale, à ses filles fidèles, quelque chose de l'« humus » de l'Espagne catholique. Nous pensons ici à la richesse de talent et de sentiment que l'histoire et la littérature nous décrivent quant à l'esprit hispanique, au point d'honneur chevaleresque, au sentiment de grandeur, et à l'extraordinaire passion pour le tragique et l'humour. Nous pensons aussi au propre d'un peuple et de son histoire aventureuse qui est le sentiment religieux, chrétien, catholique ; nous pensons à sa capacité d'ascension mystique jusqu'aux expressions absolues « du tout et du rien » ; nous pensons à sa tendance à l'extrémisme moral, c'est-à-dire à son héroïsme, et à l'extrémisme religieux, la sainteté ; nous pensons à son humanité lyrique et profonde, qui méprise toute mesquinerie et milite pour une plénitude de la personnalité morale, prête au combat, à l'amour, au sacrifice. Nous pensons ne pas nous tromper en voyant dans l'humble visage de Maria Soledad cette noblesse naturelle, cette magnanimité vivante qui confère à la Sainte, et par reflet à son Institut, quelque chose de beau et d'universel. En elle l'Espagne et l'Eglise trouvent leur sympathie réciproque, leur gloire commune, leur vocation respective à l'amour de notre Seigneur Jésus-Christ.

Tels sont nos voeux ardents en ce jour.








26 mars



HOMELIE DU PAPE A LA MESSE DU JEUDI-SAINT





Vénérés frères et vous tous, très chers fils,



Obligé par notre ministère de prendre la parole dans ce lieu sacré, magnum stratum, grand et orné, cénacle par excellence de l'Eglise romaine et catholique ; en ce moment chargé entre tous de pensées et de sentiments religieux et humains, alors que nous aimerions écouter dans le silence intérieur les grandes voix qui montent de la sublime liturgie que nous célébrons ; nous offrirons à votre bienveillante attention quelques indications élémentaires qui puissent stimuler votre réflexion sur les aspects évidents et fondamentaux de ce rite, et mettre nos âmes en harmonie dans un choeur spirituel commun.

La première indication est relative justement à la communion ecclésiale qui nous réunit ici et acquiert en ce moment une plénitude singulière, une signification propre. C'est un moment particulier de communion entre nous, entre tous ceux qui ont accueilli notre invitation et nous ont fait don de leur présence. Une occasion heureuse, comme elle ne nous est jamais offerte, qui réalise la parole du Seigneur : « Lorsque deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis là au milieu d'eux » (Mt 18,20), en ce moment où son nom, et seulement son nom, polarise notre assistance et émerge parmi nous comme si le Seigneur Lui-même était là, et comme il le sera en effet sous peu sacramentellement. Dès à présent il remplit nos âmes de Lui et les unit dans la foi, dans la concorde, dans la paix, dans la joie de nous savoir et de nous sentir « église », c'est-à-dire union, unique troupeau, son corps mystique. Entre nous tombe en ce moment toute distance, toute défiance, toute indifférence, toute extranéité ; en ce moment tombe toute rancoeur, toute rivalité. Que chacun goûte comme « il est bon et doux pour des frères d'habiter ensemble » (Ps 132,1) et éprouve au-dedans de soi que le bonheur d'être comme la première communauté chrétienne, « un seul coeur et une seule âme » signifie la réalisation de notre qualification de chrétiens catholiques. La charité au-dedans de l'Eglise, la charité qui la réunit et la compose, la charité qui la spécifie comme « corps mystique » et rend frères tous ceux qui en acceptent la sociabilité organisée (Mt 23,8 Lc 10,16), la charité humble, amie et solidaire, entre nous fidèles et disciples et ministres du Christ, est la première condition requise pour s'asseoir à là table du Jeudi-Saint (cf. Lc Lc 22,24 ss).

« Faites ceci »





Ensemble donc, plus que jamais, vivons cette heure fugitive. Mais quel en est le but ? quelle en est l'intention ? Pourquoi sommes-nous réunis ? Et voici alors une seconde indication, bien connue également. Nous sommes ici pour une commémoration. Ce rite est une mémoire. Une messe, c'est toujours cela, mais en ce jour nous voulons faire ressortir son caractère commémoratif. Nous célébrons le mémorial du Seigneur, obéissant à ses paroles, que l'on peut dire testamentaires : « Faites ceci en mémoire de moi » (Lc 22,10 1Co 11,25). Tout notre esprit se remplit maintenant du souvenir de Jésus ; nous voudrions pouvoir nous le représenter tel qu'il était : son aspect, son visage, le son de sa voix, la lumière de ses yeux, les gestes de ses mains... Aucune image sensible ne nous en est parvenue. Nous pensons avec stupeur à celle du saint Suaire, si impressionnante et si profonde; nous pensons, chacun selon nos goûts, aux pieuses effigies des grands artistes, aux descriptions des savants et des saints, mais c'est toujours avec cette insatisfaction propre à nous modernes, trop favorisés par la civilisation de l'image, parce que la sienne n'apparaît jamais à nos regards, mais seulement à notre désir eschatologique : « Viens, ô Seigneur Jésus ». (Ap 22,20). Notre mémoire doit se contenter d'une autre présence, celle de sa parole ! Alors tout l'Evangile passe devant notre esprit qui s'arrête aux mots que le Christ prononça à la dernière cène et qu'il recommanda à notre souvenir. Quelle parole ? Oh! nous le savons bien : « Prenez et mangez : ceci est mon corps ; prenez et buvez : ceci est le calice de mon sang ».

Agape et mystère





Le banquet pascal, parce que telle était bien cette cène rituelle, devait être objet d'inoubliable souvenir, mais sous un aspect nouveau: non plus celui de l'occision et de la manducation de l'agneau, signe et gage de l'ancienne alliance, mais celui du pain et du vin changés au corps et au sang de Jésus. A ce point l'agape se fait mystère. La présence du Seigneur se fait vivante et réelle. Les apparences sensibles restent ce qu'elles étaient : pain et vin, mais leur substance, leur réalité est intimement changée ; les apparences restent seulement pour signifier ce que les a définies la parole toute-puissante et divine de Jésus : corps et sang. Nous sommes stupéfaits, car ce prodige est justement ce que le Seigneur nous demande de rappeler ou, mieux, de renouveler. Il a dit aux Apôtres : « faites ceci », leur transmettant ainsi la vertu de répéter son acte consécratoire : non seulement de le repenser, mais de le refaire. Le sacrement de l'Eucharistie et celui de l'Ordre, qui en est la garde et la source, ont été institués ensemble, en ce soir unique. Nous restons stupéfaits et tout de suite tentés : Est-ce vrai ? réellement vrai ? Comment expliquer ces syllabes sacrées : Ceci est mon corps ; ceci est mon sang ? Peut-on trouver une interprétation qui ne fasse pas violence à notre mentalité élémentaire ? à notre réflexion métaphysique habituelle ? Il monte même à nos lèvres le commentaire répulsif des Capharnaïtes : « Cette doctrine est dure ; qui peut l'entendre ? » (Jn 6,61). Mais le Seigneur n'admet pas de doutes ni d'exégèse évadée de la réalité authentique de ses paroles textuelles. Il en fait une question de confiance ; il laisserait se disperser le groupe bien-aimé de ses disciples plutôt que de les exempter de l'adhésion à ses paroles paradoxales mais véridiques, leur proposant en un langage non moins dur : voulez-vous, vous aussi, vous en aller ? (ibid, 68).

C'est donc une heure décisive, l'heure de la foi, l'heure qui accepte dans son intégrité la parole de Jésus, serait-elle incompréhensible ; c'est l'heure où nous célébrons le « mystère de la foi », l'heure où nous répétons même avec un abandon sage et aveugle la réponse de Simon Pierre : « Seigneur, à qui irions-nous ? Toi seul as les paroles de la vie éternelle. Et nous croyons et nous savons que tu es le Saint de Dieu » (Jn 6,69-70).

Oui, chers Frères et chers Fils, cette heure est celle de la foi, qui absorbe et consume l'obscur et immense nuage d'objections que d'une part notre ignorance et de l'autre la dialectique raffinée de la pensée accumulent au-dessus et au-dedans de notre esprit. Mais humblement et heureusement il se laisse foudroyer par le verbe lumineux du Maître et lui dit en tremblant, comme l'implorateur évangélique : « Je crois, Seigneur, mais augmente ma foi » (Mc 9,24).

Corps et sang dans le Sacrifice





Et alors la foi interroge encore : mais que signifie, cette manière de rappeler le Seigneur ? Quel est le sens, quelle est la valeur de ce mémorial ? De ce sacrement de présence ? De ce mystère de foi ? Quelle est l'intention dominante du Seigneur, celle qu'il voulait imprimer dans la mémoire des siens dans cette rencontre conviviale ?

Il en est qui ne se posent même pas la question, pour ne pas, en quelque sorte, découvrir quelque vérité nouvelle et surprenante. Mais nous, nous ne pouvons nous y arrêter sans recueillir l'ultime trésor du testament de Jésus. Tout nous oblige à le faire, parce que ce soir ultime de sa vie temporelle est extrêmement intentionnel et dramatique : il suffirait d'observer cet aspect de la dernière cène pour ne plus mettre de terme à notre extatique méditation. La tension spirituelle ôte presque le souffle. L'aspect, la parole, les gestes, les discours du Maître débordent de la sensibilité et de la profondeur que donne l'approche de la mort. Il la sent, Il la voit, Il l'exprime. Deux notes dominent les autres dans cette atmosphère de tension rendue silencieuse par les actes et les présages du Maître : amour et mort. Le lavement des pieds est un exemple impressionnant d'humble amour, le mandat, le mandat ultime et nouveau : aimez-vous comme je vous ai aimés. Et cette angoisse pour la trahison imminente, cette tristesse qui transparaît dans les paroles et l'attitude du Maître, et cette effusion mystique et prenante des discours ultimes, presque un soliloque, un soliloque du Christ débordant d'un coeur qui s'ouvre aux suprêmes confidences, tout se concentre dans l'action sacramentelle que nous venons de rappeler : corps et sang ! Oui, amour et mort y sont représentés : une seule parole les exprime : sacrifice. La mort y est signifiée, la mort sanglante, la mort qui séparerait du corps du Christ son sang ; une immolation, une victime. Et victime volontaire, victime consciente, victime par amour, victime donnée pour nous, et à rappeler comme annonciatrice de la mort de Jésus, de son sacrifice pour toujours, jusqu'à ce qu'il revienne, à la fin du monde (1Co 11,26). Le Christ a scellé en un rite renouvelable par ses disciples faits apôtres et prêtres, l'offrande de Lui-même au Père comme victime pour notre salut, pour notre amour. C'est la messe. C'est l'exemple et la source de l'amour qui se donne jusqu'à la mort.

C'est le Jeudi-Saint que nous rappelons et célébrons. C'est le coeur et le modèle de la vie chrétienne. C'est le mandat et le mémorial, c'est la passion, c'est la charité du Christ qui se transfuse dans son Eglise, en nous, afin que nous puissions vivre de Lui et par Lui et comme Lui (Jn 6,57), nous offrir nous aussi en sacrifice pour nos frères, pour le salut du monde (cf. 10, 12, 24 ss) et un jour ressusciter en Lui (cf. Jn Jn 6,54-58).








3 mai




Homélies 1970