
Homélies 1971
Car il faut le noter aussi avec la plus grande attention : la Parole de Dieu doit être communiquée au moyen de la parole humaine; le « système », établi par le Christ Seigneur, exige un réseau institutionnel, un magistère, pour répandre le message salvifique de sa Parole qui procède du Père et du Fils dans l’Esprit-Saint (cf. Jn Jn 6,64) ; le « système » exige un fil conducteur, une « tradition », comportant le maximum de fidélité et de cohérence, un organe humain, un « prédicateur » (Rm 10,1 Rm 10,4), un missionnaire, qui révèle le plan divin, tenu caché aux siècles (cf. Col Col 1,26), et ouvre les âmes aux révélations intérieures de l’Esprit (cf. Ep. Ep 1,17 Jn 14,26 Jn 16,13). Et si dans ce ministère — dans ce service — de la transmission de la Vérité qui libère (cf. Jn Jn 8,32), qui sauve et sanctifie (cf. Jn Jn 17,17), le Christ a voulu qu’il y ait un corps d’hommes promoteurs et responsables — les Apôtres (Lc 10,16) —, il a voulu également que d’autres collaborateurs qualifiés leur soient associés — tels sont les prêtres et les diacres, tels sont les missionnaires (cf. Lc Lc 10, 1, 17) ; et même il a voulu que toute son Eglise diffuse le Christ d’une manière ou d’une autre, et donc se dilate elle-même, parce qu’elle est missionnaire de sa nature, parce qu’elle vit tout entière de lui, le Christ, et est animée de son Esprit, parce qu’elle est destinée à tout le genre humain, parce qu’elle est universelle, c’est-à-dire catholique (cf. Jn Jn 10,16 Jn 11,51-52). Le Concile a mis en évidence cet aspect dynamique de toute l’Eglise, ce devoir de tous les fidèles de coopérer à l’expansion du Corps du Christ (cf. Ad Gentes, AGD 2, 6, 28, 36, etc.). Parmi les nombreuses expressions par lesquelles le Concile insiste sur ce devoir, rappelons-en une : «... à tout disciple du Christ incombe pour sa part la charge de répandre la foi » (Ibid.,23).
Aussi, Frères, que cette journée ne passe pas sans que, tous et chacun, nous reprenions conscience de notre devoir missionnaire.
Ne nous laissons pas distraire par les déformations antimissionnaires suscitées par tant d’idées courantes, parfois excellentes, mais impuissantes à satisfaire l’authentique et inaliénable vocation missionnaire du vrai disciple du Christ. Cette allusion doit suffire. Il y en a qui blessent la vocation missionnaire au plus profond de son coeur — la nécessité du salut par le Christ — puisque la miséricorde divine ne manquera pas de pourvoir au sort de la partie de l’humanité — et c’est la plus grande — à qui n’est pas encore arrivé en fait le message évangélique. Nous espérons vivement qu’il en sera ainsi; mais c’est justement Dieu qui nous a fait savoir que la foi catholique était une condition de salut (cf. Mc Mc 16,16 Mc 1 Th 1, 9). D’autres offensent la vocation missionnaire dans son caractère de priorité, la faisant passer de droit après la libération temporelle et les nécessités économiques, ou bien en faisant un instrument en vue du développement sociaL Oui, nous devrons souvent, en fait, libérer l’homme de la servitude et de la faim avant de lui enseigner des thèmes religieux ; mais ces thèmes ne peuvent-ils pas remonter au premier plan, pour respecter justement l’échelle des valeurs évangéliques : « cherchez d’abord le royaume de Dieu » (Mt 6,33) ? et à cause de la valeur reconnue aux déficiences humaines par le discours des béatitudes ? et à cause du respect que le précepte de l’amour — découlant de celui que nous devons avoir envers le Christ et envers Dieu — impose au missionnaire, comme premier exercice de son ministère, envers nos frères qui souffrent (cf. 1Jn 6,18) ? Du reste, l’évangélisation est aussi en soi un élément de suprême importance pour le développement des peuples et pour la promotion de la justice dans le monde : si, en effet, elle venait à perdre son inspiration religieuse originelle, ne serait-elle pas exposée à épuiser ses énergies morales et tentée insensiblement de glisser vers un néo-colonialisme ?
Soyons fidèles, Frères, à la conception missionnaire de l’Eglise.
Laissons-nous fasciner par ce grand idéal qui doit nous amener à nous préoccuper des conditions de l’Evangile de nos jours dans le monde : de nombreuses frontières lui sont encore interdites, malgré les proclamations récentes des droits de l’homme, de la liberté de penser, et nonobstant les garanties de loyauté civique que les Missions offrent aux pays qui les accueillent, et aussi les mérites qu’ils y acquièrent. Beaucoup de voies, au contraire, sont encore aujourd’hui ouvertes au missionnaire, et attendent son pas intrépide et plus que jamais pressé, souvent encore tourné vers les aventures les plus étranges et les plus ardues, et toujours vers l’aventure sublime du sacrifice et de l’amour. Ces voies sont aussi ouvertes au chrétien indigène, qui, de disciple de sa propre Eglise, commence à devenir un maître dans sa propre région et dans les voisines.
Aussi saluons-nous, avec un enthousiasme ancien et toujours nouveau, le fait missionnaire dans l’Eglise de Dieu. Nous voulons accomplir aujourd’hui, en concélébrant cette messe, un double devoir : celui de remercier, saluer et bénir tous ceux qui consacrent leur vie et leur action à la causé missionnaire : Nous pensons à vous, valeureux missionnaires, évêques, prêtres, religieux et religieuses, catéchistes, laïcs volontaires ; à vous, évêques apôtres des missions ; à vous, généreux bienfaiteurs, à vous qui, de toutes sortes de façons, les aidez et les défendez, à vous qui écoutez la vocation charismatique, à vous qui souffrez, offrez et priez pour les missions. Notre reconnaissance veut être l’interprète de celle du Christ : tout ce que vous faites pour les missions, vous le faites pour lui ; en son nom, Nous vous disons merci, et Nous vous répétons les promesses de ses récompenses présentes et futures.
Notre deuxième devoir est d’encourager tous ceux qui aiment et servent l’idée missionnaire. Courage, oui ; elle mérite notre intérêt, notre amour préférentiel.
Nous sommes encouragé à le faire par la présence de ces frères très chers, les pèlerins d’Apia, l’île de l’archipel des Samoa, qui sont venus Nous rendre la visite que Nous avons voulu leur faire, avec tant d’amour et d’espérance, et avec une grande émotion et joie spirituelle, justement pour honorer nos missions. Soyez les bienvenus !
Ainsi Nous, dernier des serviteurs du Christ, conscient de notre mandat de pasteur de l’Eglise universelle, premier responsable de l’immense troupeau du Christ, témoin dans l’Esprit-Saint de son Evangile pour toute la terre, Nous vous remercions, Nous vous exhortons, Nous vous bénissons.
25 décembre
En présence des membres du Corps Diplomatique.
Chers Frères et Fils, Chers amis,
L’heure qui nous trouve rassemblés ici est une heure d’intense méditation. Tout ce qu’elle évoque nous le rappelle avec force : l’heure nocturne, l’objet de la célébration — la naissance du Sauveur — l’incidence de cette fête sur nos habitudes familiales et sociales. Veiller est en ce moment un devoir et nous sommes tous invités à l’attention. L’obscurité de la nuit devient lumière pour l’esprit.
Qu’est-ce que nous méditons ? Nous méditons la naissance de Jésus-Christ dans le monde, il y a dix-neuf cent soixante et onze ans, à Bethléem de Judée, la cité de David, dans les circonstances que nous connaissons tous. Nous avons devant les yeux de l’imagination le tableau de l’événement. Il se reflète, se renouvelle, comme une image dans un miroir, en chacune de nos âmes ; et il se renouvellera dans un instant sous une forme mystique et sacramentelle, avec un mystérieux réalisme, sur cet autel. Ici le Christ sera avec nous. Un attrait spécial arrête notre attention et nous invite à contempler.
Notre attention peut prendre ici deux voies. L’une est celle de la scène historique et sensible, évoquée par l’Evangile de Saint Luc (lequel, probablement, en entendit le récit de Marie elle-même, la Mère, la protagoniste du fait commémoré) ; c’est la scène de la crèche, la scène idyllique du pauvre logement de fortune choisi par les deux pèlerins, Marie et Joseph, pour l’événement imminent, une naissance. Tout ici nous intéresse : la nuit, le froid, la pauvreté, la solitude. Et puis, le Ciel qui s’ouvre, l’incomparable message angélique, l’arrivée des bergers. L’imagination reconstruit les détails ; c’est un paysage arcadien, qui nous semble familier, qui encadre une histoire enchanteresse. Ici nous redevenons tous enfants et goûtons un moment délicieux.
Mais notre esprit est attiré par une autre voie de réflexion: la voie prophétique. Qui est Celui qui est né ? L’annonce qui résonne en cette nuit même le dit avec précision : « ... aujourd’hui est né pour vous un Sauveur, qui est le Christ Seigneur... ». L’événement revêt aussitôt une qualité merveilleuse : celle d’un but qui est atteint. Ce qui est devant nous n’est pas seulement un fait, si grand et émouvant soit-il : celui d’un nouvel homme qui entre dans le monde (cf. Jn Jn 16,21) ; c’est une histoire, c’est un dessein qui traverse les siècles, qui comprend des événements disparates et espacés, heureux et malheureux, qui décrivent la formation d’un peuple et surtout la formation en lui d’une conscience caractéristique et unique, celle d’une élection, d’une vocation, d’une promesse, d’un destin, d’un homme unique et souverain, d’un Roi, d’un Sauveur : c’est la conscience messianique.
Soyons bien attentifs à cet aspect de Noël. C’est un point d’arrivée, qui révèle et atteste une ligne qui le précède, une pensée divine, un mystère qui opère dans la succession des temps, une espérance indéfinie et grandiose, gardée par une petite fraction du genre humain, mais une espérance telle, qu’elle donne un sens à la marche inconsciente de tous les peuples (cf. Is Is 55,5). La nativité du Christ marque sur le cadran des siècles le moment fatidique de l’accomplissement de ce plan divin, qui domine sereinement le torrent tumultueux de l’histoire humaine ; elle indique la « plénitude des temps » dont parle St Paul (Ga 4,4 Ep 1,10) et où on voit converger les destins de l’humanité; la lointaine prophétie d’Isaïe se réalise : « Voici qu’un enfant nous est né, qu’un fils nous a été donné ; la souveraineté repose sur ses épaules, et il se nomme Conseiller merveilleux, Dieu fort, Père éternel, Prince de la Paix. L’empire sera grand et la paix sans fin, sur le trône de David et dans son royaume. Il l’établira et le maintiendra dans le droit et la justice, dès maintenant et pour toujours » (Is 9,5-6).
Oui, à cet enfant qui est Fils de Dieu et fils de Marie, né sous le régime de la loi mosaïque (Ga 4,4), aboutit toute la tradition transcendante dont Israël était porteur: en Lui elle se régénère, se transforme et se répand sur le monde. Ce petit Jésus de Bethléem est le point central de l’histoire humaine ; en lui se concentrent tous les cheminements humains, qui viennent rejoindre la ligne droite de l’élection des enfants d’Abraham : Abraham qui vit de loin, dans la nuit des siècles, ce futur point lumineux et, comme le Christ lui-même nous l’a confié, « le vit et exulta » (Jn 8,56).
Et le prodige continue. Comme il advient des rayons qui se fondent au foyer d’une lentille, et qui en repartent pour un nouveau faisceau de lumière, ainsi l’histoire religieuse de l’humanité, c’est-à-dire l’histoire qui donne unité, sens et valeur aux générations qui se succèdent, s’agitent et avancent, tête baissée, sur la terre, cette histoire a sa lentille dans le Christ, qui absorbe toute l’histoire passée et éclaire toute l’histoire future, jusqu’à la fin des temps (cf. Mt Mt 28,20).
Cette vision de Noël, qui est la vraie, vaut spécialement pour nous, pour vous, diplomates, Représentants des peuples, rassemblés ici cette nuit pour célébrer le mystère de Noël : elle est pour tous une invitation à réfléchir sur la destinée de l’humanité. Cette destinée, dont vous êtes les artisans à un titre hautement qualifié, elle est liée à la très humble crèche où est couché le Verbe de Dieu fait chair; bien plus, elle en dépend : là où arrive cette irradiation chrétienne dont nous parlions, et qui s’appelle l’Evangile, là arrive la lumière, là arrive l’unité, là arrive l’homme, non plus la tête basse, mais dressé de toute sa stature, là arrive la dignité de sa personne, là arrive la paix, là arrive le salut.
Messieurs, amis et frères qui cherchez et découvrez le Christ, soyons attentifs à ce moment singulier. Il est probable qu’un double sentiment se fait jour dans les coeurs ; l’un, de défiance et de crainte en face du nouveau Roi qui, aujourd’hui encore, naît dans le monde. C’est une puissance, ce Roi : et, qu’est-ce que les Puissants de ce monde craignent plus qu’une nouvelle puissance ? Et s’il est bien une puissance, ce Jésus, qui déclare que son royaume n’est pas de ce monde, mais appartient à une sphère transcendante, peut-être le craignons-nous et le rejetons-nous encore davantage aujourd’hui, jaloux comme nous le sommes de notre souveraine autonomie, agnostique, laïciste ou athée, qui n’admet pas un royaume de Dieu.
L’autre sentiment, au contraire, c’est la confiance. La puissance qu’est le Christ, n’est-elle pas toute pour nous, pour notre avantage, pour notre salut, pour notre amour ? Non eripit mortalia, qui regna dat caelestia : il ne nous enlève pas nos royaumes temporels, Celui qui est venu pour donner son royaume céleste » (Hymne de l’Epiphanie). Il est venu pour nous, non contre nous. Ce n’est pas un émule, ce n’est pas un ennemi ; c’est un guide pour notre chemin, c’est un ami. Et cela pour tous; chacun peut bien dire : pour moi.
Certes, une fois qu’il est venu parmi nous, un drame peut commencer, une lutte : pour ou contre le Christ. L’histoire humaine se déroule désormais autour de lui ; l’Evangile est le terrain de la rencontre, ou de l’affrontement (cf. Lc Lc 2,34).
Mais en cette nuit, en ce lieu, en cette rencontre, le choix est facile, il est doux, il est fort ; et chacun peut dire, d’un coeur exultant de joie : il est venu pour moi ! (cf. Ga Ga 2,20 Ep 9,2 Jn 3,16 Jn 15,9).
*Insegnamenti di Paolo VI, vol. IX, p.1127-1130.
Eglise et documents, vol. IV, pp. 334-337.
L’Osservatore Romano, 28.12.1971 p.1, 2.
L'Osservatore Romano. Edition hebdomadaire en langue française, 1972 n.1 p.4.
La Documentation catholique, 1972 n. 1601 p.57-58.
Homélies 1971