Audiences 1972 34

34 Nous sentons tous que quelque chose peut et doit changer, mais en même temps, nous sommes conscients que certaines choses très importantes, ne serait-ce que pour leur valeur propre (l’art, l’histoire, la tradition, les institutions et les civilisations séculaires...) ; certaines choses essentielles, comme la vérité divine et la constitution ecclésiastique qui légitimement en dérive, ne doivent pas céder à cette vague de transformisme, d’abdication, d’infidélité, mais méritent absolument d’être protégées, conservées, renouvelées, aussi bien dans la pensée que dans les attitudes extérieures.

Un devoir nouveau, propre à notre temps, nous est demandé, celui du discernement : savoir reconnaître ce qui est désormais dépassé ou mieux perfectible et ce qui, au contraire, même au prix de la vie, doit demeurer la raison d’être inaliénable et permanente de l’existence. Ce discernement, nous ne pouvons l’accomplir arbitrairement par nous-mêmes. En tant que membres d’un corps social organisé, nous devons agir de façon réfléchie et respecter l’ordre établi. Un problème d’autorité s’impose alors même s’il ne s’oppose pas à des solutions de progrès que les constitutions actuelles admettent d’ailleurs et encouragent.

Il en est ainsi d’autant plus dans le corps social et mystique qu’est l’Eglise, dans lequel l’élément divin requiert un effort de perfectionnement continu et en même temps un respect profond — jusqu’à l’héroïsme s’il le faut — pour son identité dogmatique et pour son orthodoxie, conservée, enseignée et interprétée par une autorité légitime chargée par Dieu de ce service de charité en faveur de la vérité.

Mais nous voulons terminer par deux observations, ou pour mieux dire, deux exhortations.

D’une part, nous devons, sans crainte ni méfiance envers notre temps, nous rendre compte que la Providence nous a fait naître à une époque caractérisée, disions-nous, par le changement et le progrès; Essayons de comprendre cette situation de développement et bénissons de tout coeur les bonnes choses que l’homme, pa*r ses efforts, sait offrir à la vie de l’homme.

D’autre part, ne nous laissons pas saisir par le vertige des mutations qui se produisent autour de nous. Tâchons, plutôt, de trouver en elles, des principes supérieurs susceptibles de nous servir de guides, afin que le processus de changement dans lequel nous sommes engagés ne soit ni bouleversant, ni désordonné, mais trace, dans le temps, le chemin, qui, au-delà du temps, doit nous conduire à Dieu.

Avec notre Bénédiction Apostolique.






12 juillet



L’IMPERATIF MORAL, GOUVERNAIL DE LA VIE





Chers Fils et Filles,



Nous voudrions attirer votre attention sur une question simple et importante à la fois: la nécessité de retrouver les principes directeurs de notre conduite.

Sachons, avant tout, que notre conduite est tout ce qu’il y a de plus important dans notre vie. Si la vie est notre bien suprême, l’agir, c’est-à-dire la manière de vivre cette vie, est notre devoir suprême.

35 Ici, une question fondamentale se pose : Comment agir ? Que faire ? Pourquoi agir d’une façon plutôt que d’une autre ? C’est encore et toujours le problème moral, c’est-à-dire la règle de notre conduite, qui nous amène à réfléchir; ce problème fondamental nécessite un réexamen profond, puisqu’il a trait à notre manière de vivre ; il concerne l’usage que nous entendons faire de notre existence, le caractère que nous voulons conférer à notre personnalité, à nos rapports avec autrui et à notre vie dans la société. Un problème fondamental, disions-nous, surtout pour les chrétiens qui ont une conception bien déterminée de la vie : notre destin suprême dépendra de ce que nous aurons fait. Souvenez-vous de la parabole des talents : ces talents, c’est-à-dire les dons de la vie, nous pouvons les considérer comme notre patrimoine propre mais aussi comme une responsabilité ; c’est en effet de la manière dont nous utiliserons ce patrimoine que dépendra notre salut.

La vie est telle un navire ; or, ce qui compte dans un navire, c’est le gouvernail, la direction qu’il prend, le port vers lequel il se dirige. Ce gouvernail, c’est le jugement moral, l’impératif moral.

Nous ne voulons pas prêcher un sermon (ce serait celui qui ouvre les célèbres exercices spirituels). Qu’il nous suffise aujourd’hui de constater que le mécanisme de notre jugement s’est un peu enrayé, détraqué et on voudrait même le détruire. Pourquoi ?

N’est-ce pas simple et naturel que d’agir ? Ne vivons-nous pas à une époque dominée par une intense activité ? Tous travaillent, il est vrai, accélèrent et multiplient leurs activités, mais avec quelle confusion d’idées et d’actions ! Comment et pourquoi agir ? C’est, là, une double question qui, pour beaucoup, semble résolue ou n’exige même pas une solution ; il suffit d’agir, avons-nous coutume de dire; il suffit de travailler, de réussir ! Mais ensuite, une sorte de vertige fait place à cette activité frénétique qui ne trouve pas sa raison d’être. N’assistons-nous pas, tous les jours, à la rébellion d’une société satisfaite de son bien-être ? Ne voyons-nous pas les jeunes manifester leur satiété, leur dégoût à l’égard de ce monde en progrès ? Ne voyons-nous pas, aussi, une certaine confusion envahir l’esprit de l’homme en quête de guide ? L’indifférence morale n’est-elle pas pour l’homme moderne la solution à tant de problèmes posés par son “ agir ” ? L’homme n’affiche-t-il pas à ces problèmes l’étiquette “ tabou ” discréditant ainsi leur contenu et trouvant dans la négation la meilleure des solutions ? N’assistons-nous pas à la corruption de coutumes que nous appelions, hier, vertus? N’assistons-nous pas à l’affirmation de l’hypocrisie, de la délinquance, de l’égoïsme, de l’autodestruction la drogue par exemple) ? Malgré la large place que ces “ coutumes ” ont pris dans la vie sociale, nous sommes encore conscients qu’il s’agit de phénomènes négatifs ! Et les phénomènes positifs qui, par bonheur, sont encore proches de nous et répandus dans le monde, sont-ils toujours fondés sur des principes rationnels, sur des principes capables de les diriger vers le bien de l’humanité et non vers sa destruction (cf. Technique et armes nucléaires, hygiène et “ family planning ”, etc. pascal, Pensées, 385).

Nous pourrions continuer cette enquête sur la carence de principes moraux en relevant d’autres inconvénients qui troublent l’action humaine ; les inconvénients créés, par exemple, par la politique, la mode, les loisirs, qui donnent à l’homme l’illusion de bien agir, puisqu’il parvient à s’y adapter facilement ; mais dans une telle condition, l’homme subit plutôt qu’il n’agit.

L’action humaine, l’action morale, n’est pas des plus simples ; elle implique un grand nombre de facteurs, à leur tour très complexes, et qui font l’objet d’études, de théories, de tendances...

Le caractère héréditaire, la liberté, la conscience, le devoir, la loi, l’autorité, les moeurs ... ce sont, là, les facteurs dont dépendent l’efficacité et le mérite de nos actions.

Nous devons avoir les idées claires à cet égard, si nous voulons vivre en hommes intelligents et libres, si nous voulons être des chrétiens fidèles et heureux de porter ce titre.

Commençons aujourd’hui à faire les premiers pas sur cette voie qui nous conduira à la perfection de l’agir humain.

Quels sont ces premiers pas ?

Ce sont les principes innés de notre raison pratique que nous possédons dès l’enfance ; l’homme a le privilège de connaître le système moral dans lequel il vit et, lorsqu’il le découvre, il sait qu’il doit vivre selon ce système, c’est-à-dire vivre selon sa nature et respecter son être. En un mot, voici la formule : sois bon et repousse le mal.

36 L’idée du bien et du mal naît de notre conscience ; elle est donc le fondement de notre action ; c’est de là que dérivent les principes de la morale ; d’où, l’importance pédagogique de bien mettre en évidence le sens du bien et du mal et de le développer dans un dialogue intérieur. Ce dialogue intérieur de la conscience s’appelle justement la morale, lorsqu’il se réfère à la distinction entre le bien et le mal, et prend conscience que celle-ci implique l’exigence d’une adaptation radicale à nôtre nature rationnelle qui, à son tour, implique une exigence transcendante qui est la volonté créatrice de Dieu.

Que les hommes soient, vraiment hommes et les chrétiens vraiment chrétiens ! C’est, là, la source des principes directeurs de notre action ; c’est, là, notre vocation morale qui réclame un respect constant ; les maîtres l’appellent “ habitas ” et la définissent par un terme caractéristique, la syndérèse, c’est-à-dire l’orientation vers le bien-agir, vers l’honnêteté de vie (St. TH. I, 79, 12 ; D. TH. C. XIV, 2, 1992 ss. ; ph. delhaye, La conscience morale du chrétien, p. 86 ss.).

Saint-Paul, dans son discours devant le gouverneur romain, scelle tout cela dans une formule qui devrait être le programme de toute notre vie morale : “ Je m’applique à avoir sans cesse une conscience irréprochable devant Dieu et devant les hommes ” (
Ac 24,16). Qu’il en soit ainsi pour chacun de nous, avec l’aide de Dieu.

Avec notre Bénédiction Apostolique.






19 juillet



SIGNIFICATION DES NORMES PASTORALES SUR LE SACREMENT DE LA PENITENCE





Chers Fils et Filles,



Vous êtes certainement au courant de la promulgation de certaines normes pastorales pour l’administration de l’absolution sacramentelle générale, éditées le 16 juin 1972 par la Congrégation pour la Doctrine de la Foi.

Si vous n’en avez pas encore pris connaissance, hâtez-vous de le faire car ces normes concernent la discipline du sacrement de pénitence et touchent à l’un des points fondamentaux de la vie chrétienne : la réconciliation du fidèle en état de péché avec Dieu, par le rétablissement (ou la réparation) de l’état de grâce, c’est-à-dire de la vie surnaturelle pour celui qui l’aurait perdue (ou affaiblie) ; réconciliation avec l’Eglise, par la réinsertion dans sa communion, si, par malheur, la faute commise comportait totalement ou en partie l’éloignement du Corps Mystique du Christ qui est l’Eglise, C’est, là, voyez-vous, un point essentiel et vital de votre relation personnelle avec le Plan de Salut.

De quoi s’agit-il ? Il s’agit du sacrement de pénitence qui, de droit divin et selon la tradition de l’Eglise, les Conciles du Latran (1215) et de Trente (XIV° siècle - c. 8), exige la confession. La confession implique, à son tour la présence d’un ministre, d’un prêtre autorisé à l’entendre et à donner l’absolution. Mais alors, comment faire là où les prêtres manquent, là où ils sont peu nombreux (comme dans les territoires de mission), là où n’existent ni la possibilité ni le temps d’exercer ce ministère ? Ne pourrait-on pas donner l’absolution collective, sans la confession individuelle ? N’a-t-on pas déjà introduit, ça et là, la confession communautaire, c’est-à-dire un rite pénitentiel accompli par une assemblée de fidèles qui, tous ensemble, reçoivent l’absolution sacramentelle, sans avoir fait précéder celle-ci d’une confession individuelle et orale ?

Après avoir considéré attentivement ces questions, après avoir essayé de bien interpréter l’engagement dérivant de la volonté miséricordieuse du Christ et recherché avec une responsabilité pastorale les intérêts spirituels de l’Eglise et des fidèles ainsi que les devoirs et l’importance du ministère sacerdotal, la Congrégation pour la doctrine de la foi a établi ce qui suit : primo, la norme du Concile de Trente doit demeurer en vigueur et être appliquée fidèlement aussi bien par les prêtres que par les fidèles ; la confession individuelle et complète est le moyen ordinaire pour recevoir l’absolution des péchés mortels. La loi demeure. Secondo, en raison de circonstances particulières, par exemple, lorsqu’un danger de mort est imminent (incendie, naufrage, guerre...) et qu’un prêtre n’a pas le temps d’entendre la confession de chacun des pénitents, “ tout prêtre a la faculté de donner l’absolution générale à plusieurs personnes ”. La nécessité et l’urgence ont priorité sur la norme habituelle. Tertio, et c’est là la nouveauté : “ en dehors des cas de péril de mort, il est permis d’absoudre sacramentellement de façon collective des fidèles qui se sont confessés seulement de façon générale, mais qui ont été convenablement exhortés au repentir ; et ce, quand, par exemple, étant donné le nombre de pénitents, il n’y a pas suffisamment de confesseurs à disposition pour entendre, comme il faut, la confession de chacun, dans des limites de temps convenables, en sorte que les pénitents seraient contraints de demeurer longtemps privés — sans faute de leur part — de la grâce sacramentelle ou de la Sainte Communion. Ceci peut se produire surtout dans des territoires de mission, mais aussi en d’autres lieux ou encore pour des groupes de personnes lorsqu’une telle nécessité se vérifie. Par contre, lorsque des confesseurs peuvent être à disposition, cela n’est pas permis par le seul fait du grand nombre de pénitents comme il peut arriver à l’occasion d’une grande fête ou d’un pèlerinage ”. La célébration de ce rite doit être bien distincte de la célébration de la Messe.

D’autres normes qui seront certainement diffusées et qu’il faudra connaître, intègrent cette nouvelle discipline. Tout fidèle, conscient de la valeur d’une vie pastorale catholique authentique, les accueillera avec admiration et joie, en signe d’amour pour l’Eglise qui sait distribuer si généreusement les trésors de la grâce ; avec intérêt et confiance, pour ce rappel de l’importance incomparable que revêt le drame du péché dans la vie de l’homme, péché auquel le laxisme moderne tend à ôter toute gravité ; il les accueillera aussi avec espérance puisqu’elles confirment au Peuple de Dieu la valeur du sacrement de pénitence donné après la confession.

37 Pour une époque comme la nôtre, si désireuse de réaffirmer sa sensibilité morale et si avide de se libérer de tout ce qui peut tenir l’homme enchaîné, ce retour à l’actualité de la grâce sacramentelle de la pénitence est providentiel: si péché veut dire esclavage, mort, la prise de conscience du péché et le recours au remède divin de la rémission des péchés méritent d’être reconsidérés et célébrés avec l’intérêt et l’enthousiasme que nous réservons aux événements les plus importants de la vie et de l’histoire.

C’est à vous que nous nous adressons, frères dans le sacerdoce, à vous qui êtes appelés à être les pasteurs des âmes, les confidents, les maîtres, les “ psychiatres ” de la grâce, dans cette tâche ardue et délicate mais combien fructueuse : le ministère de la confession ! Nous nous adressons aussi à vous tous, Fils fidèles de l’Eglise, soit que vous en viviez l’heureuse expérience, soit que vous en soyez détachés par orgueil ou par crainte. Ayez tous de l’admiration, éprouvez de la gratitude pour ce “ ministère de réconciliation ” et désirez-le de tout coeur; il est la joie pascale de la Résurrection !

Avec notre Bénédiction Apostolique.






26 juillet



LA MORALE CHRETIENNE EST UNE MANIERE DE VIVRE SELON LA FOI





Chers Fils et Filles,



En cette période d’été, nous consacrerons nos brèves audiences générales à la recherche des principes moraux sur lesquels doit être fondée notre vie chrétienne ; cette vie exposée à mille dangers ! Laissons de côté pour l’instant les dangers qui menacent la doctrine et réfléchissons à ceux qui frappent la règle morale, la vie vécue. Considérons quelques principes fondamentaux.

Un problème immense se pose à nous, celui du rapport entre la vie naturelle, profane, séculière et la vie chrétienne. Que d’efforts, hélas ! ne sont entrepris, de nos jours, pour dépouiller notre existence quotidienne de tout;signe, de tout critère et de tout engagement d’inspiration religieuse. On cherche, même dans les milieux chrétiens, à revendiquer un pouvoir exclusif et absolu à la laïcité de la conduite, surtout dans ses manifestations extérieures et publiques. Des courants de pensée et d’action tentent de séparer la morale de la théologie ; la morale ne devrait concerner que les rapports humains et la conscience personnelle de l’homme : autrement dit, dans le domaine moral, il n’y aurait besoin d’aucun dogme religieux, pour la simple raison que les expressions de la pensée et de l’activité humaine doivent se fonder sur des critères propres (les sciences, par exemple), et que l’organisation de l’Etat doit être conçue selon des principes sains et raisonnables (cf. Notre vénéré prédécesseur le Pape Pie XII, AAS 1958, p. 220). Non seulement la religion ne devrait plus avoir un caractère public, mais encore elle ne devrait en aucune manière inspirer la législation civile ou lui dicter des principes. La liberté religieuse, même lorsqu’elle est reconnue officiellement, est parfois soumise à des méthodes d’intimidation et d’oppression qui parviennent à étouffer dans les consciences la libre profession du sentiment religieux.

Qu’avons-nous à dire à ce propos ? Rappelons, avant tout, la distinction entre l’ordre temporel et l’ordre spirituel ; distinction qui doit être affirmée et observée par respect pour la Parole du Divin Maître : “ Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ” (Mt 22,21). Mais ajoutons : ainsi qu’il existe un problème de rapports, c’est-à-dire de distinction, entre foi et raison, il en existe un autre entre foi et morale. Ce problème dont nous entrevoyons la solution et qui voit ces rapports étroitement liés (et, sous certains aspects, un rapport beaucoup plus étroit que celui existant entre foi et raison, car, ici, entre la foi et la morale, c’est-à-dire entre la foi et la vie, la distance entre les deux termes en jeu est moindre) est cependant un problème délicat et complexe. Essayons de poser quelques principes qui nous aideront à y voir plus clair.

Existe-t-il une morale chrétienne ? Une manière originale de vivre qui puisse être appelée chrétienne ? Qu’est-ce que la morale chrétienne ? Nous pourrions dire, par expérience, qu’elle est une manière de vivre selon la foi, c’est-à-dire à la lumière de la vérité et des exemples du Christ, ainsi que nous l’ont enseigné l’Evangile et le Nouveau Testament, dans l’attente, toujours, d’un retour du Christ et d’une nouvelle forme d’existence (la parousie) ; tout cela avec le secours intérieur et ineffable de l’Esprit-Saint et avec l’assistance extérieure, historique et sociale, mais qualifiée et autorisée, du magistère ecclésiastique. Par conséquent, la devise de Saint Paul : “ Le juste vit de la foi ” (Rm 1,17 Ga 3,11 Ph 3,9 He 10,38), dans son sens exégétique et dans son application pratique au style de vie chrétienne, est pour nous des plus valables. “ La caractéristique essentielle (de la morale chrétienne), c’est d’être liée à la foi et au baptême ” (cf. A. FEUILLET, Les fondements de la morale chrétienne d’après l’épître aux Romains, “ Revue Thomiste ”, juillet-sept. 1970, PP 357-386).

Nous devons donc tirer deux conclusions extrêmement importantes pour notre mentalité moderne :

1. Nous devons, dans notre vie, accorder toujours la première place à Dieu, à la religion, à la foi et au Salut ; mais, attention, non seulement une place d’honneur, purement formelle ou rituelle, mais surtout une place logique et fonctionnelle. Chacun de nous doit dire : Si je suis chrétien et si j’honore en moi ce titre, je possède le secret de la vraie vie, la chance suprême, le bien supérieur, le plus haut degré de la véritable existence, mon intangible dignité et ma liberté inviolable. La placé que j’occupe par rapport à Dieu est la chose la plus importante et la plus précieuse. Dans la hiérarchie des devoirs, Dieu doit être au premier plan : “ Je suis le Seigneur ton Dieu ” (Ex 20,2). Le Christ le répétera : “ Cherchez-avant tout le Royaume de Dieu ” (Mt 6,33). La première orientation de la vie, le pilier de ma destinée d’homme sont exclusivement d’ordre théologique. Le précepte qui englobe et résume tous les autres est celui de l’Amour pour Dieu (Mt 22,37 Dt 9,5) ; il s’agit d’un précepte sublime et difficile, mais qui, dans l’effort même de son accomplissement dicte la raison et donne la force d’observer les autres préceptes, par exemple celui de l’Amour du Prochain, preuve de ce même amour pour Dieu (1Jn 2,9 1Jn 4,20). Ainsi, si nous supprimons l’Amour pour Dieu, convaincus que l’Amour du Prochain seul suffit, (...certains croient, hélas! pouvoir simplifier le problème moral, en négligeant son principe religieux et en le réduisant à une philanthropie humaniste !) nous compromettons le rapport du véritable amour pour l’homme, rapport qui ne sera plus, alors, universel, désintéressé et constant, mais source de lutte et de haine.

38 2. La reconnaissance de la primauté du facteur religieux dans la vie ne veut pas dire transgression des devoirs inhérents à la justice et au progrès de la société, comme si l’observance religieuse suffisait à dispenser la conscience de tout acte de solidarité et de générosité envers le prochain. La reconnaissance de la primauté du facteur religieux dans la morale n’arrête aucunement la recherche des remèdes aux maux de la société ; c’est plutôt le contraire. Rappelons-nous les paroles sévères du Seigneur : “ Ce n’est pas en me disant Seigneur, Seigneur, qu’on entrera dans le Royaume des Cieux, mais en faisant la volonté de mon Père qui est dans les Cieux ” (Mt 7,21 Mt 25,31-46) ; rappelons la phrase de l’Apôtre : “ ... la foi opère par la charité ” (Ga 5,6).

Par bonheur, de nos jours, ce devoir de rendre agissante notre profession chrétienne et d’exprimer concrètement la foi par la charité est très ressenti surtout chez les jeunes ; nous aussi, nous devrions éprouver ce besoin d’aider l’Eglise (le Concile et le dernier Synode ont beaucoup insisté) à promouvoir l’avènement de la justice dans le monde. Nous devrions être attentifs, disions-nous, à ne pas priver notre activité bienfaisante de son inspiration religieuse ; nous ne devons pas faire de la religion un instrument politique ou un moyen pour parvenir à des fins qui ne soient le bien et le bonheur du prochain.

Nous essaierons, plutôt, de veiller à une éducation chrétienne authentique et de témoigner dans le monde, par la foi et la charité, la vérité et la transcendance de l’Evangile du Christ !

Que notre souhait se réalise !

Avec notre Bénédiction Apostolique.






2 août



L’AFFIRMATION DU SENS MORAL EST UN BESOIN POUR TOUS





Chers Fils et Filles,



Nous pensons que chacun souhaite l’affirmation du sens moral, car c’est un besoin pour tous. Cette parole est reliée à un noeud de concepts et de questions difficiles parce que fondamentales et que nous connaissons, non pas par définition logique, mais par une intuition innée. Qu’est-ce que le sens moral ? C’est un jugement spontané, pour ainsi dire instinctif, primitif de notre processus rationnel, sur les bonnes et les mauvaises actions.

Mais quand une action est-elle bonne ou mauvaise ? Elle est bonne lorsqu’elle est conforme à un ordre, à un bien objectif, (ontologique), à un ordre qui vient de l’être, qui naît de la nature des choses; si l’action est difforme, elle est mauvaise.

Et comment savons-nous si cette conformité existe ? Nous le savons par la conscience, ce “ geste ” spontané mais réfléchi que notre esprit accomplit sur lui-même. La conscience est un mot capital, riche de sens et de contenu. C’est, avant tout, l’homme qui pense lui-même, c’est la pensée des pensées, c’est le miroir intérieur de l’expérience, de la vie; ordinairement, elle est psychologique : l’homme se sent, se souvient, se juge, parle de lui-même avec lui-même, il se connaît. Dans ce cadre intérieur, la perception de l’usage de la liberté acquiert un sens profond, que cet usage précède ou suive le “ geste ” créateur, c’est-à-dire le “ geste ” qui explique d’une manière responsable l’homme pensant et libre. Et cette perception s’appelle la conscience morale.

C’est d’elle que nous voulons vous entretenir aujourd’hui.

39 Nous ne parlerons pas longuement sur ce thème digne d’un traité sans fin. Nous ferons uniquement deux observations afin d’expliquer le but qui nous tient à coeur; celui d’inviter tous les hommes à réveiller le sens moral qui trouve son expression dans la conscience morale. Et ces observations sont les suivantes : sa nécessité et son insuffisance. Affirmer la nécessité de la conscience morale, équivaut à affirmer la nécessité que l’homme soit homme. Elle répond à sa propre définition: un homme sans conscience morale ressemble au bateau sans gouvernail, sans guide. Il lui manque la science des vraies valeurs de la vie et la science des fins de la vie. Les moralistes nous le disent lorsqu’ils nous enseignent que la bonté de l’action humaine dépend non seulement des circonstances dans lesquelles elle est accomplie et des intentions qui la poussent, mais surtout de l’objet dans lequel elle s’engage (cf. St. TH ., I-II I-II 18,1-4) ; or, cette définition complexe de l’action qui se veut humaine, implique un jugement de conscience subjectif et immédiat qui se développe dans la vertu régulatrice de l’action elle-même : la prudence. La conscience engage l’esprit et la volonté de l’homme actif, le rend maître de ses actions, le libère de la passivité intérieure, même lorsque la contrainte extérieure ne lui permet pas d’agir librement.

Ce retour à une conscience morale propre est d’autant plus souhaitable que l’éducation moderne habilite l’homme à penser et à prendre des décisions avec plus d’autonomie. Et aussi parce que notre psychologie est pénétrée, parfois sans qu’on s’en aperçoive, par le flot incessant des influences extérieures : le milieu, l’opinion publique, la mode, nos passions, les intérêts économiques, les innombrables distractions qui empêchent en pratique le recours à notre propre conscience : l’action première, personnelle est submergée par les différentes tendances ; et l’homme devient alors .aveugle, comme conditionné et guidé par le phénomène des choses qui l’entourent et par le mécanisme imposant et conventionnel qui le bouleverse. Au fond, comme cela est difficile pour l’homme d’aujourd’hui de se dire : moi, dans son for intérieur et combien il est facile pour lui de se donner à tout ce qui fait de lui un numéro insignifiant dans la masse anonyme, souvent privée d’une vraie conscience communautaire.

C’est dans l’expression de la conscience morale que l’homme s’affranchit des tentations suscitées dans son être blessé par le trouble hérité d’une tare lointaine: le péché originel ; alors, il acquiert de nouveau le concept et le désir de sa propre perfection. C’est par la conscience morale que l’homme fait face aux intérêts corrupteurs de sa dignité, qu’il peut vaincre les craintes de l’esprit lâche et incapable, qu’il nourrit des sentiments de “ galant ” homme, d’homme honnête, et même d’homme fort. Les grandes figures du drame humain, les innocents, les héros, les saints puisent leurs énergies dans cette conscience. Souvenez-vous d’Antigone. Souvenez-vous de tous ces hommes qui ont fait l’histoire et la chronique quotidienne ; ils étaient nourris par une conscience morale inébranlable, surtout lorsqu’un sentiment religieux leur donnait cette vigueur que lui seul peut donner; pensons à un Saint Thomas More (une biographie de Giuseppe Petrilli vient d’être publiée, p. 191), à un Saint Augustin, aux deux Thérèse et en général aux Saints qui ont écrit leur propre histoire : Edith Stein, et pour la littérature citons l’Adelchi de Manzoni (cf. Ac V, II).

L’importance du sentiment religieux nous porte à étudier la conscience morale dans sa confrontation avec l’Evangile et la tradition qui en découle. Analysons, tout d’abord, la facilité avec laquelle s’établit le rapport entre le monde divin et notre esprit, lorsque justement la conscience morale cherche les raisons et le but suprême dans son expression religieuse. Un fil, non seulement logique, mais vital, donne à ce rapport une cohésion interne. Une rectitude nouvelle rend alors possible entre l’esprit et Dieu, le dialogue, “ une présence ”. Dans le langage religieux, la conscience est appelée “ coeur ”, avec tout ce que ce centre de l’esprit peut signifier de vivant, de personnel, de profond et même de sentimental. Il y aurait trop à dire, depuis la découverte de la loi que Dieu a inscrite dans nos coeurs (cf. Gaudium et Spes, GS 16), depuis la psychanalyse des faiblesses humaines qui ont leurs mauvaises racines dans notre coeur (cf. Mt Mt 12,34 Mt 15,19) jusqu’au trésor que le coeur cache et révèle (cf. Lc Lc 6,45), jusqu’aux expériences ineffables que la voix du Seigneur dans les coeurs, ouvre aux disciples qui savent écouter (cf. Lc Lc 24,22). C’est pour cela que la liturgie nous demande, au début de la messe, de dire le “ Confiteor ” et de réfléchir quelques instants. C’est là l’examen de conscience, un exercice spirituel et ascétique de la plus haute importance et que nous devons tous considérer : la conscience est la lumière qui éclaire notre chemin, si nous voulons le parcourir avec droiture et énergie ; le chemin qui conduit à Dieu, but suprême de notre vie.

Nous parlerons maintenant de la deuxième observation : l’insuffisance de la conscience morale. La conscience laissée à elle-même ne suffit pas, même si elle porte en elle, les préceptes fondamentaux de la loi naturelle (cf. Rm Rm 2,2-16). Elle a besoin justement de cette loi ; et celle que la conscience offre à la vie humaine ne suffit pas ; elle doit être éduquée, expliquée ; elle doit être complétée par la loi extérieure, soit dans l’ordre civil — et cela, qui ne le sait pas ? — soit dans l’ordre chrétien. La “ vie ” chrétienne ne nous serait pas connue avec vérité et autorité, si elle ne nous avait pas été annoncée par le message de la Parole extérieure de l’Evangile et de l’Eglise. Celui qui penserait s’émanciper de la loi et de l’autorité légitime aurait un sens moral fermé à tous les préceptes gênants et supérieurs, fondamentaux pour le chrétien, tels la charité, le sacrifice ; il finirait par perdre un jugement moral exact et par se donner cette moralité élastique et permissive, mais qui, pourtant, aujourd’hui, semble prévaloir. Nous en reparlerons (cf. Discours de Pie XII, AAS 1952, p. 270-278). Reconnaissons, aujourd’hui, à la conscience la première place dans l’exercice de la vie morale.

Avec notre Bénédiction Apostolique.






9 août



LE DEVOIR, C’EST LA VOLONTE DU PÈRE





Chers Fils et Filles,



Nous désirons aujourd’hui valoriser le sens du bien, cette rectitude dans l’“ agir ” humain, ce caractère personnel que nous appelons aussi vertu, honnêteté, bonté. Les influences extérieures dominent l’homme moderne, détournent son jugement de la vérité en elle-même, distraient son vouloir ; ainsi tous ceux qui suivent “ les mirages du bien ” (cf. Purg. 30, 131) perdent le critère exact de l’“ agir ” humain. Il faut réveiller la conscience morale, si nous voulons être, devenir des hommes et, encore plus, des chrétiens, car nous sommés entourés, suffoqués presque, par l’influence tourbillonnante des impulsions, des opinions, des dangers et des valeurs de notre époque. Mais revenons au problème moral : nous serons d’autant plus hommes que nous aurons été capables d’accorder au sens moral la première place dans notre vie.



Réveiller la conscience morale





Une analyse élémentaire s’impose, une analysé subjective pour l’instant. Quelles sont les composantes de la moralité ? Nous pouvons les appeler communément : devoir, pouvoir, vouloir. Est-ce que celui qui manque à son devoir peut se dire bon, parfait ? La réponse est unanime : non. Mais le problème n’est pas résolu. Existe-t-il un devoir ? C’est celui de la loi extérieure, quand celle-ci est légitime, bien sûr : c’est le devoir de chaque membre de la société d’obéir à la loi établie ; le bon citoyen respecte la loi. Des questions pressantes se posent à notre esprit : est-ce que la loi établie est légitime ? Est-ce que l’autorité qui la promulgue et l’impose est aussi légitime ? Ici commence la confusion. Ne sommes-nous pas éduqués à l’esprit révolutionnaire ? Est-ce que la révolution ne nous est pas présentée comme un idéal, un système, comme la source du droit, de la justice même ? Et la masse, mieux vaut dire le peuple, les maîtres et les guides de la société ne se laissent-ils pas convaincre, auto-convaincre que la révolution en elle-même est un devoir, source d’obligation morale ? Et cette obligation, sera-t-elle historiquement passagère ou continue ? Si elle est continue, où ira la société, la vie en commun, la civilisation ? Ne sommes-nous pas en train d’abuser de ce mot trop fort de “ révolution ” pour en faire un mythe désastreux ou du moins obsédant ? Chaque révolution ne revendique-t-elle pas le pouvoir absolu, le droit indiscutable de se transformer en dictature, en oppression dès qu’elle a supplanté et vaincu ses opposants ? Quel régime est plus rigoureusement conservateur que le régime révolutionnaire ? Est-ce que beaucoup d’esprits n’utilisent pas ce mot anarchique de “ révolution ” pour parler de réforme, idée bien différente qui dérive d’une énergie non subversive mais respectueuse du bien commun, et créatrice d’un renouveau nécessaire ? Comme vous le voyez le sujet est vaste et nous porte à la réflexion, (cf. St. TH. , II-II II-II 42,0 , II-II, 42 ; taparelli, Diss. c. IV, V ; I. Leclercq..., Locke, Rousseau, Sorel, Marcuse ; etc.).



L’existence objective du devoir





Mais de nouveau, la première question envahit notre esprit : existe-t-il un devoir, indépendamment des obligations qui dérivent de la législation civile ? Oui ; ce devoir jaillit à l’intérieur de nous-mêmes ; c’est la voix de la conscience et nous l’entendons pour peu que nous l’écoutions ; elle nous dit tu dois ! Est-ce là un des thèmes les plus fréquents et les plus nobles de l’histoire de la pensée ? Des maîtres célèbres l’ont traité avec une telle autorité que nous ne devons pas les oublier : Socrate en a parlé (cf. Le Criton), Platon, les Stoïciens spécialement, Cicéron (De Legibus, De Offidis), Saint Ambroise (De Officiis Ministrorum), Rosmini, etc. Kant a établi la primauté de la raison pratique avec son impératif catégorique... mais celle-ci est-elle ; une impulsion immanente dans notre structure psychologique ou dérive-t-elle d’un principe supérieur, d’une volonté transcendante qui se réfléchit en nous, interprète et guide notre être conformément à une pensée divine ? Cette volonté, nous veut-elle comme Dieu nous a pensés, afin que nous réalisions en même temps notre vraie nature, libre et en progrès, orientée vers la plénitude et aussi en accord avec Son dessein savant et amoureux ? Il en est ainsi, dans l’Evangile, en théologie, en philosophie. Le devoir, c’est la volonté du Père que nous faisons chaque fois, que nous récitons la prière que Jésus nous a enseignée : Que ta volonté soit faite sur la terre, par nous pauvres créatures, tes serviteurs, tes enfants même, comme au ciel dans le cosmos et dans le royaume des Saints. Le devoir et l’amour se rencontrent, s’expliquent et provoquent cette étincelle qui illumine notre vie présente et à venir.



Devoir et liberté






Audiences 1972 34