Audiences 1972 50

LA DIFFUSION DE LA FOI EST UNE EXIGENCE PREMIÈRE





Chers Fils et Filles,



Cette rencontre avec vous, très chers fils, nous offre encore une fois l’occasion d’ouvrir notre esprit sur les besoins de l’Eglise. De quelle autre pensée pourrait être rempli le coeur du Pape sinon de ce qui se rapporte aux besoins de notre sainte Eglise ? Deux ordres de motifs nous poussent à cette insistante et prédominante considération : le premier est d’ordre théologique et concerne le but pour lequel l’Eglise a été instituée ; l’autre, est d’ordre sociologico-historique et résulte de la vision sur la condition religieuse et morale de notre temps ; tous les deux dénoncent ce besoin fondamental de la diffusion de la foi.

Ecoutons le Concile. “ L’Eglise est faite pour étendre le règne du Christ à toute la terre, pour la gloire de Dieu le Père ; elle fait ainsi participer tous les hommes à la rédemption et au salut ; par eux elle ordonne en vérité le monde entier au Christ. On appelle apostolat toute activité du Corps mystique qui tend vers ce but : l’Eglise l’exerce par tous ses membres, toutefois de diverses manières. En effet la vocation chrétienne est aussi par nature vocation à l’apostolat ” (Apostolicam actuositatem, AA 2).

Oui, l’apostolat est un des besoins essentiels et primaires de l’Eglise ; mais aujourd’hui plus que jamais. Avant tout parce qu’il en a toujours été ainsi. Les dernières paroles de l’Evangile ne cessent pas de résonner au cours des siècles pour tous ceux qui ont la chance, comme les chrétiens, d’en accueillir l’écho toujours vif et impératif : “ Allez et enseignez toutes les nations... ” (Mt 28,19). En second lieu, parce que le développement historique de l’humanité montre avec une évidence dramatique à qui sait le saisir, le travail de l’esprit humain, employé parfois jusqu’au fanatisme à éteindre tout sens religieux, (nous sommes à l’époque du sécularisme et de l’athéisme, antireligieux, antichrétien et anticlérical) et brusquement tourmenté par la pénurie et par la faim qui se produisent dans le même esprit humain, de la nourriture qui seule le fait vivre en plénitude, la foi dans la Parole de Dieu (cf. Mt Mt 3,4). Disons simplement : aujourd’hui plus que jamais, et justement en fonction de son progrès, l’homme, qu’il le sache ou non, a faim du Christ. Et alors demandons-nous : qui peut et comment porter à l’homme de notre temps le contact vital avec le Christ ?

Ici se pose, comme la découverte d’une clef explicative du dessein divin sur le salut du monde, la nécessité du moyen humain entre Dieu, entre le Christ, entre l’Evangile et l’homme à1 sauver. La grande économie religieuse du salut suppose et exige un filet intermédiaire, un ministère, une transmission organisée et autorisée d’homme à homme. Le kérygme, c’est-à-dire le message évangélique, exige un messager, exige un apôtre, c’est-à-dire un envoyé, un missionnaire. La communication de Dieu à l’homme peut être directe ; l’Esprit de Dieu peut s’épancher sans aucun intermédiaire ; mais ce n’est pas là le mode ordinaire choisi par Dieu pour révéler le royaume surnaturel qu’Il ouvre, comme un banquet (cf. Lc Lc 14,16 Mt 22,2) à chaque homme et à l’humanité tout entière. Le fait religieux reste dans son essence un fait intérieur et personnel ; mais d’habitude, il a besoin d’être provoqué par une impulsion externe ; même, pour le fait religieux surnaturel qui est le plus vrai et le plus réel, il faut un service qualifié, une annonce authentique, un magistère autorisé (cf. Rm Rm 10,14 ss.). La foi ne naît pas elle-même ; elle est le fruit d’une transmission, d’un apostolat.

Et nous voici alors à la recherche de l’apostolat. C’est sur ce sujet que se déroule l’histoire de la vie publique de Jésus. Il choisit nommément quelques-uns de ses disciples qu’il appellera ensuite apôtres (Lc 6,13), et qu’il enverra en tournée pour annoncer le royaume de Dieu (cf. Mt Mt 10). La mission deviendra spécifique et permanente ; elle deviendra pastorale et hiérarchique (cf. Jn Jn 21,15 ss.). Ainsi naquit et ainsi est encore structurée l’Eglise aujourd’hui. L’Eglise elle-même, dans son ensemble, est apostolique, elle est missionnaire ; elle est l’instrument, elle est le véhicule, l’organe historique et social, le sacrement, c’est-à-dire le signe et la cause de la double union surnaturelle de l’homme avec Dieu et des hommes entre eux (Lumen Gentium, LG 1). Faisons attention. L’application du ternie apostolat est venue en l’étendant et en le développant jusqu’à couvrir tout le domaine de l’Eglise : si, justement par son existence même, elle est apostolique, tous ses membres sont apôtres. Non, certes, par l’investiture qui confère les devoirs, les fonctions, les pouvoirs et les charismes spéciaux du sacerdoce ; mais par la voie de la communion et de la participation, tout chrétien est apôtre, c’est-à-dire diffuseur de la foi, par droit et par devoir, sinon en fait. Du reste, il est facile de comprendre cette exigence religieuse qui dépasse les limites personnelles, avec une ressemblance que nous pourrons trouver dans la liturgie : allumez une lumière ; sa lueur se répand par le fait même qu’elle est allumée. Ainsi le chrétien ; c’est un homme dans lequel a été allumée la foi ; s’il est croyant, il est par le fait même un diffuseur de sa propre lumière, de sa propre foi. Il le sera par le fait qu’il fait partie et se montre membre de la communion chrétienne et puis de la communauté des fidèles, de l’Eglise. Appartenir à l’Eglise, avec une ouverte simplicité, avec un certain courage s’il le faut, c’est déjà un apostolat valable.

Et puis, si l’exemple d’une vie chrétienne cohérente confirme la qualité de croyant et de fidèle, l’exercice de l’apostolat croît en efficacité et en mérite.

Et maintenant, nous voici à un degré supérieur auquel la conscience de l’Eglise d’aujourd’hui, spécialement après le Concile, est parvenue ; tout catholique doit être apôtre d’une manière active et aussi, si possible et toujours, librement, d’une manière associée.

Rappelez-Vous tous que le Concile a consacré quelques-uns de ses documents les plus caractéristiques à l’apostolat accessible, et même recommandé à tous, aux ministres de l’Eglise, aux consacrés, aux laïcs (cf. les décrets Apostolicam actuasitatem, Ad Gentes, Unitatis redintegratio, Inter mirifica, etc.). C’est la leçon de renouvellement que nous devons tous écouter.

51 Un chrétien, s’il est vraiment catholique, doit être aujourd’hui un apôtre : par la prière, par l’exemple, par l’oblation, par la souffrance, par l’activité, par la discipline, par l’organisation. Un état de tension, dans l’effort diffus de la foi, est le devoir de l’heure, critique et décisive, grande et propice, de tout membre du Corps mystique du Christ. Pourquoi, au contraire; tant d’atonie ? tant de diminution des vocations ? Pourquoi tant de dispersion des forces en activités particulières et éphémères ? tant d’acquiescement servile à la mode de la contestation ? tant d’intérêt au caprice des divisions et des rivalités, même entre beaucoup qui travaillent dans des institutions inspirées par des sentiments chrétiens ? Pourquoi tant d’apologie d’un pluralisme qui va au-delà de la légitime liberté promue par l’unique foi même, et qui alimente la critique, le doute, la désobéissance ? Que ce ne soit pas là notre attitude.

Que la prochaine journée des Missions soit donc pour tous, et d’autant plus, un appel au devoir de la coopération filiale et fraternelle pour la diffusion de la foi, dans la concorde, dans le sacrifice, dans l’éblouissante vision eschatologique du royaume de Dieu.

Avec notre Bénédiction Apostolique.






25 octobre



FOI ET VIE INTERIEURE : NECESSITES CONSTANTES DE L’EGLISE





Chers Fils et Filles,



De quoi l’Eglise a-t-elle besoin ? Nous nous le sommes demandé d’autres fois ; et ce sera cette fois une demande à laquelle nous ne pourrons jamais répondre d’une manière exhaustive. L’Eglise a besoin de tant, de trop de choses. Simplifions la méthode de notre enquête en nous interrogeant sur l’extérieur et sur l’intérieur. L’Eglise vit dans le monde ; tout contact qu’elle a avec le monde, c’est-à-dire hors d’elle-même, dénonce un besoin et même beaucoup et d’immenses besoins ; aujourd’hui, étant données les conditions de la société moderne, conditions nouvelles, conditions changeantes, conditions difficiles, les besoins de l’Eglise sont sans nombre et sans mesure ; il y a de quoi en rester presque découragés : comment porter le message du royaume de Dieu à un monde comme le nôtre, gonflé et débordant de ses positives, gigantesques, étonnantes et parfois horribles réalités ? S’il n’y avait pas le commandement du Seigneur et la confiance dans sa parole et dans son assistance, notre très modeste et naïf essai d’aborder, de convaincre, de vaincre le monde contemporain semblerait fou et battu d’avance. Il le savait Lui aussi, le Seigneur, lorsqu’il disait aux premiers disciples envoyés pour annoncer le royaume : “ Allez, voici que Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups... ” (Lc 10,3). Mais dans une autre occasion, au dernier soir de sa vie dans le temps, Il conclut : “ Dans le monde vous aurez à souffrir ; mais ayez confiance : J’ai vaincu le monde ! ” (Jn 16,33). En sorte que la mission de l’Eglise n’est pas désespérée. Cela est si vrai que le Concile a consacré sa célèbre et très ample Constitution Gaudium et Spes à cette confrontation entre l’Eglise et le monde. Nous pourrons y trouver de sages et nombreuses indications au sujet des besoins de l’Eglise en dehors de ses propres limites.

Et à l’intérieur ? Notre discours ne va pas au-delà d’une enquête élémentaire et presque intuitive. Le premier besoin, avons-nous dit une autre fois, est la foi, avec tout ce que la foi porte avec elle. Nous ferons bien d’y repenser. Nous nous apercevrons que dans l’Eglise, peut-être comme jamais, s’est fait sentir le besoin de se définir elle-même, d’avoir une conscience plus claire d’elle-même. Qu’est-ce que l’Eglise ? Déjà cet effort pour renfermer dans une formule compréhensive l’immense, la mystérieuse réalité qu’est l’Eglise, nous avait offert de nombreux titres toujours valables et splendides parmi lesquels, déjà magistralement illustré entre tous par l’Encyclique Mystici Corporis du Pape Pie XII, s’élève celui de Corps mystique du Christ, c’est-à-dire celui de l’humanité incorporée au Christ par une communication vitale unifiante et assemblante entre Lui et nous ; il en est résulté le grand titre de “ Peuple de Dieu ” qui, avec une suite d’autres titres très beaux, remplit la Constitution conciliaire Lumen Gentium (cf. N. 6 ss.). Cela signifie que l’Eglise avait besoin d’une science d’elle-même, approfondie, réductible à un concept synthétique qui donne l’idée et même l’imagine, tel que communion, bergerie, édifice etc., qui aide à comprendre le dessein de Dieu sur le salut de l’humanité.

Est-ce que cela suffit donc ainsi ? Ou devons-nous percevoir quelque autre besoin pour la vie intérieure de l’Eglise ? Cela ne suffit jamais. Lorsqu’il s’agit de choses dans lesquelles entrent la pensée, la présence, l’action de Dieu, notre intelligence n’est jamais complètement satisfaite ; elle veut en savoir davantage. Il n’est pas toujours besoin de nouveaux dogmes ; il est besoin d’en contempler la vérité, d’en extraire la fécondité, d’en appliquer l’autorité.

Après le Concile l’Eglise a besoin de vie intérieure. La richesse des enseignements que le Concile a ouverts aux fidèles a certainement ouvert à la pensée, à la culture, à la prière une veine où coule la vitalité spirituelle ; et celle-ci nous devons tous la cultiver et l’intensifier. Deux phénomènes cependant ont prévalu sinon dans la mesure, dans la publicité : celui, centrifuge, de la vie extérieure, celui qu’on appelle de la ligne horizontale, humanitaire, excellent mais incomplet et réticent dans la doctrine et tendant à épuiser les motifs de la propre énergie manquant, ceux-ci, de la propre spiritualité ; et celui de la contestation interne, de l’inquiétude égoïste, voilée d’un certain pluralisme légitime et orientée vers la corrosion intérieure de l’unité ecclésiale en hommage à la libération en puissance de toute autorité et par conséquent de toute obéissance. Ce ne sera pas une suffisance charismatique prétendue qui conservera une authentique animation du Saint Esprit à ces courants spiritualistes dans lesquels il n’est souvent que trop facile de distinguer l’infiltration de mentalités dissidentes ou profanes.

Autre est le besoin de l’Eglise. Si l’Eglise a eu la grâce de découvrir quelque chose de plus de son propre mystère, elle doit le fixer du regard de la pensée et du coeur. Saint Augustin nous y exhorte comme s’il était un maître de nos jours. Il dit : “ Nous avons l’Esprit-Saint si nous aimons l’Eglise ; nous aimons ensuite si nous sommes entés dans son équipe et dans sa charité ” (In Jo. Tract., 32, 8 ; PL 35, 1645-1646). Et nous voici alors sur le chemin central des voies de la foi et de la vie intérieure ; le chemin qui, de l’Evangile arrive à la spiritualité des derniers siècles passes, qui est comme surprise et fascinée par une découverte de la plénitude de notre religion. Ce n’est pas vraiment une découverte, parce que, depuis les pages de l’Ancien Testament, en avait été annoncée la merveilleuse vérité (cf. Gn Gn 31,3) ; mais ici elle devient un point focal que celui qui a la chance de l’accueillir dans sa lumière mystérieuse ne peut pas ne pas en subir l’enchantement. Il s’agit de l’amour que Dieu le premier a eu pour nous (1Jn 4,10), et qui s’est répandu sur nous dans une mesure infinie, par un tragique drame d’amour, la Croix, jusqu’à arriver à établir en chacun de nous et dans toute son Eglise une demeure ineffable. Nous sommes aimés, aimés sans mesure. L’économie de la grâce, celle dont l’Eglise est le sacrement, c’est-à-dire le signe et l’instrument, porte à cette révélation, à cette religion, à cette communion : Dieu est charité (1Jn 4,16). L’Eglise a besoin de cela : de comprendre toujours mieux qu’elle est aimée ; elle est sous le rayon de lumière et de feu d’un Amour infiniment personnel et qui s’épanche. Ineffable discours que nous terminerons ici, satisfait si dans son énoncé stupéfiant il réussit à aller plus loin en chacun de vous et à vous arracher du coeur l’unique réponse convenable, une libre étincelle qui peut devenir un incendie : credidimus caritati, nous avons cru à la charité (ibid.). De cela, plus que jamais, l’Eglise a besoin, aujourd’hui, comme résultat et récompense de son ministère.

Que notre Bénédiction Apostolique vous aide à vous engager vers ce sommet.






4 novembre



L’EGLISE A BESOIN DE SAINTS





52 Chers Fils et Filles,



L’Eglise a besoin de saints. Celui qui a compris ce qu’est l’Eglise, comprend également la force logique de cette affirmation. Nous qui sommes comme nous le croyons, imprégnés de la Doctrine de l’Eglise qui nous a été donnée par le grand enseignement du récent Concile, sommes tenus, sans conteste, à nous rappeler comment la sainteté est, en même temps, une propriété de l’Eglise ou, pour dire mieux, une mystérieuse façon d’être, qui lui est propre et qui dérive de sa vocation de Peuple de Dieu, de l’alliance que Dieu a conclue avec cette partie de l’humanité qu’il a élue, favorisée, sanctifiée précisément, et aimée (cf. Ep
Ep 5,26-27) et qu’il a appelée Eglise, Epouse et Corps mystique du Christ, sacrement inépuisable — c’est-à-dire signe et instrument — de Salut ; nous sommes également tenus à nous rappeler comment la sainteté est également une note de l’Eglise, c’est-à-dire une qualité extérieure, une beauté visible, un argument apologétique apte à impressionner historiquement et socialement les hommes qui l’observent d’un regard honnête et capable de découvrir, là où elles se trouvent, les valeurs spirituelles (cf. Lumen Gentium LG 9, etc.).

Dans la pensée de Dieu, l’Eglise est sainte, c’est-à-dire animée de Son Esprit, revêtue d’une beauté transcendante qui dérive de l’harmonie de ses lignes constitutives conformément au dessein divin, et pour cette raison, sacrée et toujours religieusement tendue vers le culte divin et l’observance de la divine volonté (cf. St. TH ., II-II II-II 81,8). Elle est sainte dans sa nature. Elle est sainte dans la vérité divine à elle donnée et enseignée par elle. Elle est sainte, spécialement, dans ses sacrements, par la vertu desquels elle sanctifie les hommes. Elle est sainte dans sa liturgie et dans sa prière. Elle est sainte dans sa loi, c’est-à-dire dans son enseignement, grâce auquel elle aide les hommes à parcourir les sentiers de l’Evangile et à vivre dans la charité. Mais cette sainteté, que nous pouvons qualifier d’activé, tend à produire la sainteté que nous pouvons appeler dérivée (sinon entièrement passive — voir denz. schon. 2201, et suiv.) des membres qui composent l’Eglise, à savoir des hommes qui, même en ce qui concerne la grâce, restent libres, ou plus exactement, qui sont invités, aidés, engagés à faire un usage on ne peut plus conscient et constant de leur liberté, c’est-à-dire à accomplir en eux-mêmes le précepte suprême et pressant de l’amour de Dieu, et celui qui lui est attaché, de l’amour du prochain, avec tous les devoirs qui, en fonction des contingences, en découlent.

A la sainteté constitutive de l’Eglise doit correspondre la sainteté pratiquée par ses membres. Ce qui revient à dire : non seulement l’Eglise est sainte en tant que telle, mais nous, qui lui appartenons et qui la composons, devons par notre comportement démontrer qu’elle est sainte, c’est-à-dire que nous, individus, organes et communautés, devons être saints. Cette nécessité inhérente à la personne, dérive en fait d’une nécessité plus profonde, en acte, relative à l’authenticité intérieure ; la sainteté propre, comme nous l’avons dit, de l’institution ecclésiastique. Notre fidélité à l’Eglise comprend également le plan de vie suivant : il faut être saints. Ce programme de vie chrétienne ne tolère pas la médiocrité ; à ce propos, la parole de l’Apocalypse est effrayante : “ Je connais tes oeuvres, et je sais que tu n’es ni froid ni fervent ; ...mais comme tu es tiède..., je suis prêt à te vomir de ma bouche ” (3, 15-16). Les premiers chrétiens admis à la communion ecclésiale de foi et de grâce étaient réputés saints de nom, et ils savaient qu’ils devaient se comporter comme tels. Encore aujourd’hui, dans les nouvelles communautés missionnaires, on cultive cette mentalité, qui impose de conformer sa façon de vivre aux obligations assumées par le nouveau style de vie, le style chrétien. On en vient spontanément à se poser une question : “ Comment peut-on imposer un devoir aussi grave à des gens de ce monde, de qui nous connaissons la paresse, ou plus exactement, l’inaptitude à l’égard des grands idéaux, envers les idéaux moraux, en premier lieu, des idéaux qui ne s’embarrassent pas de spéculations utopiques, mais exigent des applications pratiques et concrètes dans la vie vécue ; des gens dont nous connaissons bien la fragilité de la cohérence dans l’action et l’illusoire félicité qu’ils trouvent à satisfaire leurs passions et à répondre à la stimulation de l’intérêt et du plaisir ? Une interprétation aussi sévère de la vie chrétienne, est-elle exacte ? La loi évangélique n’est-elle pas indulgente à l’égard des faiblesses humaines ? Ne libère-t-elle pas du poids du “ juridisme ” et du “ moralisme ” ? Quelle longue réponse exigerait une question aussi complexe, aussi radicale ! Pour l’instant, nous allons y répondre de manière sommaire.

Certes, c’est exact, la vie chrétienne libère du poids des normes inutiles à la perfection elle qui, substantiellement, consiste en la charité (cf. Col Col 3,14) et dénonce dans le pharisaïsme une intolérable hypocrisie (cf. Mt Mt 23) ; mais elle refuse le laxisme; au contraire sa morale est sérieuse et sévère : qu’on lise le Sermon sur la Montagne ! Elle est orientée tout entière vers une perfection qui commence à l’intérieur de l’homme et qui, par conséquent, dès ses premières racines, détermine à partir du coeur l’orientation de la liberté (cf. Mt Mt 15). Mais nous devons tenir compte avant tout de ce que l’action humaine bénéficie d’un soutien intérieur, merveilleux et incommensurable : la grâce ; pour réconforter les disciples, effrayés par les impératifs de la morale évangélique, le Maître n’a-t-il pas dit : “ Ceci est impossible pour les hommes, mais à Dieu, toute chose est possible ” (Mt 19,26) ? C’est là un point capital pour les disciples du Christ, et pour toute la doctrine et la pratique de la vie et de la perfection chrétiennes, c’est-à-dire pour la conquête de la sainteté. La grâce rend doux et léger le joug du Christ (cf. Mt Mt 11,30). L’opération de la grâce dans l’esprit humain en multiplie les forces jusqu’à rendre aimables le sacrifice de soi, la pauvreté, la chasteté, l’obéissance, la croix. Et nous pouvons ajouter ensuite que la sainteté qui nous est demandée n’est pas la sainteté des miracles, c’est-à-dire celle des phénomènes extraordinaires, mais celle de la volonté bonne et ferme, qui, dans chaque événement ordinaire de l’existence commune s’efforce de trouver la droiture logique de la recherche de la volonté divine.

Et c’est de cette droiture que nous entendons parler, nous contentant d’affirmer qu’elle constitue le “ témoignage chrétien ”, qui fait l’objet de tant d’écrits et de tant de discours. C’est de cette sainteté-ci que l’Eglise a besoin aujourd’hui : l’apologie des faits, des exemples, de la vertu transparente que ceux qui nous entourent reconnaissent également et réfèrent à Dieu (cf. Mt Mt 5,16). Et c’est cette sainteté, cette intégrité de caractère chrétien qui, même dans notre monde profane et souvent hostile et corrompu, rend digne de foi le message de l’Eglise.

Cette sainteté, bien-aimés fils, nous vous la recommandons, cordialement, chaleureusement, avec notre Bénédiction Apostolique.






8 novembre



LE RENOUVELLEMENT DANS L’EGLISE UN PROCESSUS VTTAL ET CONTINUEL





Chers Fils et Filles,



On a parlé de renouvellement dans l’Eglise : le Concile nous en a réveillé l’idée, nous en a donné l’espérance, nous en a laissé la consigne. Cette parole “ renouvellement ” parle toujours aux esprits : à ceux qui aiment l’Eglise pour .désigner par un seul mot les nombreux besoins de l’institution séculière qui, toujours vivante et cohérente avec sa racine, accueille comme une impulsion l’aliment divin de l’Esprit-Saint qui la parcourt toujours vers l’explosion d’un nouveau printemps : oui, l’Eglise a besoin de renouvellement (cf. Optatam totius, OT 1, etc.).

Ce mot même n’a pas toujours été compris correctement par tous: pour certains il a retenti comme une condamnation du passé et une permission de s’en détacher sans attention à sa fonction vitale d’engagement comme agent de transmission des principes essentiels dont vit l’Eglise, sa foi surtout, sa constitution; et le mot renouvellement a semblé autoriser quelque remaniement constitutif; il v en a qui l’ont conçu comme une séparation des structures institutionnelles, historiques, visibles, extérieures, pour en conserver plus pur et plus efficace l’extrait spirituel et charismatique, oubliant que l’âme de l’Eglise sans le corps dans lequel elle vit ne serait ni trouvable ni active, comme, le répétait dès son temps saint Augustin. Et il y en a aussi qui ont pensé renouveler l’Eglise en la sécularisant, c’est-à-dire en la modelant, parfois sans discernement, selon les formes et la mentalité, sur le modèle de la société profane qui, fille de l’histoire et du temps, pouvait donner à l’Eglise le titre convoité de moderne.

53 On n’a pas fait et on ne fait pas encore assez attention à deux choses. La première : que le renouvellement, processus vital et continuel dans un organisme vivant comme l’Eglise, ne peut être une métamorphose, une transformation radicale, une infidélité aux éléments essentiels et perpétuels dont le renouvellement ne peut être qu’un renforcement, non un changement; l’autre, que le renouvellement heureux est celui qui est intérieur plus que celui qui est extérieur, comme nous en avertit saint Paul d’une voix toujours actuelle : “ Renouvelez-vous par une transformation spirituelle de votre jugement ” (Ep 4,23).

Ce sont des paroles denses et bien plus faciles à prononcer qu’à mettre en pratique. Comment pourrons-nous les traduire ? Vous devez renouveler votre mentalité en vertu de l’inspiration chrétienne qui vous est donnée par la grâce, par l’action intérieure de l’Esprit-Saint : vous devez vous habituer à penser selon la foi ; vous devez modeler votre jugement spéculatif et pratique d’après Jésus-Christ, d’après l’Evangile, ou, comme on dit, d’après l’analyse chrétienne. Avoir une mentalité chrétienne, penser selon la conception du monde, de la vie, de la société, des valeurs présentes et futures qui nous viennent de la Parole de Dieu. Ce n’est pas facile ; mais il faut le faire. Ce remaniement de notre manière globale de sentir, de connaître, de juger et par conséquent d’agir est le programme permanent du chrétien fidèle en particulier et de l’Eglise en général.

Il s’agit d’une autoréforme continuelle. Ecclesia semper reformanda. Vivre dans le monde, aujourd’hui si expressif et diffusif, si agressif et tentateur, si éduqué au conformisme, même lorsqu’il fait de la contestation, agit fortement sur notre personnalité ; la règle établie, spécialement dans les nouvelles générations, qu’il faut être “ de son temps ” nous oblige tous à subir les philosophies, nous voulons dire les opinions courantes, et à régler notre spiritualité intérieure et notre conduite extérieure selon les rails du siècle, c’est-à-dire du monde qui fait abstraction de Dieu et du Christ, rails qui favorisent une grande course, c’est-à-dire une grande intensité de vie, mais qui, à y bien réfléchir, nous privent de notre originalité, de notre vraie liberté autonome. Nous sommes des conformistes. Même l’Eglise a ses tentations de conformisme. Saint Paul nous avertit : “ Ne vous modelez pas sur le monde présent (entendu justement comme ambiance de l’atmosphère infectée d’idées erronées ou dépourvues de lumière chrétienne), mais transformez-vous par le renouvellement de votre esprit ” (Rm 12,2). Revendiquez votre liberté de vivre “ selon la volonté de Dieu ” (ibid.), selon la charité que l’Esprit a répandue dans votre âme chrétienne (cf. Rm Rm 5,5). Ici, c’est le cas de rappeler que “ là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté ” (2Co 3,17 cf. Jn Jn 8,36 Rm 8,2).

Se renouveler intérieurement, quel travail, quelle peine ! Qui est disposé à modifier sa manière de penser, à purifier la cellule intérieure de ses propres fantaisies, de ses propres ambitions, de ses propres passions ? Cependant, que de fois le Seigneur nous exhorte à ce renouvellement intérieur! (cf. Mt Mt 15,18-20). Et le Concile nous invite à tout cela, singulièrement, et invite l’Eglise tout ensemble; et c’est ce qu’elle est en train de faire, avec l’aide de Dieu : renouvellement qui équivaut à purification.

Mais nous ne voudrions pas, devant finir ici notre petit discours, qu’il reste en vous l’impression purement négative de renouvellement dont l’Eglise a besoin. Il y a toute une vision positive qui mériterait notre attention, celle par exemple qui résulte de l’éducation du chrétien moderne (ici cette qualification nous semble à sa place) pour distinguer le bien, où qu’il soit, pourvu qu’il soit vraiment le bien suivant le jugement chrétien. C’est cette attitude nouvelle et ouverte vers les valeurs naturelles, terrestres, historiques, scientifiques... un des aspects caractéristiques du Concile. Nous le devons en bonne partie au coeur humain, serein, bon, du Pape Jean. L’oecuménisme s’est réveillé ainsi ; comme le respect envers les religions non chrétiennes, envers nos adversaires eux-mêmes, envers les valeurs de l’activité humaine etc. (cf. Gaudium et Spes GS 34). Savoir reconnaître en chaque homme une image du Christ, un frère à respecter, à servir et à aimer, ne serait-ce peut-être pas un critère fondamental et formidable pour le renouvellement dont l’Eglise et le monde ont besoin ? Et est-ce que voir un secret de la bonté divine dans chaque douleur, un facteur de progrès personnel ou collectif dans chaque événement (cf. Rm Rm 8,20) n’équivaudrait pas à ouvrir une source prodigieuse d’optimisme et par conséquent de renouvellement pour le coeur de l’homme, vieux, fatigué et déçu ? Et puis, le fait d’avoir rallumé l’espérance eschatologique dans la pensée moderne des mortels que nous sommes, n’est-ce pas donner un sens, une impulsion de nouveauté dans le temps présent et futur ?

Ecce nova facio omnia, voici que je fais nouvelles toutes choses (Ap 21,5 cf. 2Co 5,17) ! Parole du Seigneur. Besoin de l’Eglise. Engagement de nous tous !

Avec notre Bénédiction Apostolique.






15 novembre



LIBEREZ-NOUS DU MAL





Chers Fils et Filles,



Quels sont aujourd’hui les principaux besoins de l’Eglise ? Que notre réponse ne vous paraisse pas simpliste ou tout simplement superstitieuse : un des besoins principaux est la défense contre ce mal que nous appelons de Démon.

Avant de clarifier notre pensée, nous invitons la vôtre à s’ouvrir à la lumière de la foi sur la vision de la vie humaine, vision qui, de cet observatoire, s’étend immensément et pénètre à une singulière profondeur. Et, en vérité, le cadre que nous sommes invités à contempler avec un réalisme global est très beau. C’est le cadre de la création, l’oeuvre de Dieu, que Dieu lui-même, avec le miroir extérieur de sa sagesse et de sa puissance, admira dans sa substantielle beauté (cf. Gn Gn 1, 10, etc.).

54 Ensuite, le cadre de l’histoire dramatique de l’humanité est très intéressant, histoire d’où émergent celle de la rédemption, celle du Christ, de notre salut, avec ses trésors superbes de révélation, de prophétie, de sainteté, de vie élevée au niveau surnaturel, de promesses éternelles (cf. Ep Ep 1,10). A savoir regarder ce cadre, on ne peut pas ne pais en rester enchanté (cf. St. Augustin, Soliloques) : tout a un sens, tout a une fin, tout a un ordre et tout laisse entrevoir une Présence-Transcendante, Une Pensée, une Vie et finalement un Amour, en sorte que l’univers, pour ce qu’il est et pour ce qu’il n’est pas, se présente à nous comme une préparation enthousiasmante et enivrante à quelque chose d’encore plus beau et d’encore plus parfait (cf. 1Co 2,9 1Co 13,12 Rm 8,19-23). La vision chrétienne du cosmos et de la vie est donc triomphalement optimiste ; et cette vision justifie notre joie et notre reconnaissance de vivre en sorte qu’en célébrant la gloire de Dieu nous chantons notre bonheur (cf. le “ Gloria ” de la Messe).



L’enseignement biblique





Mais cette vision est-elle complète ? est-elle exacte ? Est-ce que les déficiences qu’il y a dans le monde ne nous importent pas ? les troubles des choses par rapport à notre existence ? la douleur, la mort ? la méchanceté, la cruauté, le péché, en un mot, le mal ? et ne voyons-nous pas tout le mal qu’il y a dans le monde ? spécialement tout le mal moral, c’est-à-dire simultanément, bien que diversement, contre l’homme et contre Dieu ? N’est-ce pas peut-être là un triste spectacle, un inexplicable mystère ? Et ne sommes-nous pas, nous, justement nous, qui rendons le culte au Verbe et sommes les chantres du Bien, nous croyants, les plus sensibles, les plus troublés par l’observation et par l’expérience du mal ? Nous le trouvons dans le royaume de la nature où tant de ses manifestations nous semblent, à nous, dénoncer un désordre. Ensuite nous le trouvons dans le milieu humain où nous rencontrons la faiblesse, la fragilité, la douleur, la mort et d’autres choses de pire ; une double loi opposée, l’une qui voudrait le bien, l’autre, au contraire, qui se tourne vers le mal, souci que saint Paul met en humiliante évidence pour démontrer la nécessité et la chance d’une grâce salvatrice, c’est-à-dire du salut porté par le Christ (cf. Rm Rm 7) ; déjà le poète païen avait dénoncé ce conflit intérieur dans le coeur même de l’homme : “ Video meliora proboque, deteriora sequor ” (OVIDE, Mét. 7, 19). Nous trouvons le péché, perversion de la liberté humaine et cause profonde de la mort parce que détachement de Dieu, source de la vie (Rm 5,12), et ensuite, à son tour, occasion et effet d’une intervention en nous et dans notre monde d’un agent obscur et ennemi, le Démon. Le mal n’est plus seulement une déficience mais une efficience, un être vivant, spirituel, perverti et pervertisseur. Réalité terrible, mystérieuse et effrayante.

Celui qui se refuse à la reconnaître comme existante sort du cadre de l’enseignement biblique et ecclésiastique ; ou bien celui qui en fait un principe se tenant par lui-même, n’ayant pas lui-même, comme toute créature, son origine en Dieu ; ou qui l’explique comme une pseudo-réalité, une personnification conceptuelle et fantastique des causes ignorées de nos infirmités. Le problème du mal, vu dans sa complexité et dans son absurdité par rapport à notre faculté de, raisonner unilatérale, devient obsédant. Il constitue la plus forte difficulté pour notre intelligence religieuse du cosmos. Ce n’est pas pour rien que saint Augustin en souffrit pendant des années : “ Quaerebam unde malum, et non erat exitus ” : je cherchais d’où venait le mal, et je ne trouvais pas d’explication (Confess. VII, 2. 7. 11, etc. ; PL 32, 736, 739).

Et voici alors l’importance que prend l’avertissement du mal pour notre correcte conception chrétienne du monde, de la vie, du salut. D’abord, dans le déroulement de l’histoire évangélique, au début de sa vie publique : qui ne se rappelle la page très dense de signification de la triple tentation du Christ ? Ensuite, dans tous les épisodes évangéliques dans lesquels le Démon rencontre les pas du Seigneur et figure dans ses enseignements ? (par exemple Mt 12,43). Et comment ne pas se rappeler que le Christ, se référant trois fois au Démons comme à son adversaire le qualifie “ prince de ce monde ”, (Jn 12,31 Jn 44,30 Jn 16,11) ? Et la charge de cette néfaste présence est signalée en de nombreux passages du Nouveau Testament. Saint Paul l’appelle le “ dieu de ce monde ” (2Co 4,4), et nous met en garde sur la lutte dans l’obscurité que nous, chrétiens, nous devons soutenir non avec un seul Démon, mais avec une pluralité effrayante : “ Revêtez l’armure de Dieu, dit l’Apôtre, pour pouvoir résister aux manoeuvres du diable, car notre lutte n’est pas (seulement) avec la chair et le sang, mais contre les Principautés et les Puissances, contre les dominateurs des ténèbres, contre les esprits du mal qui habitent dans l’air ” (Ep 6,41-12)..

Et qu’il s’agisse non seulement d’un seul Démon mais de beaucoup, divers passages de l’évangile nous l’indiquent (Lc 11,21 Mc 5,9) ; mais un est le principal : Satan, qui veut dire l’adversaire, l’ennemi ; et avec lui beaucoup d’autres, tous créatures de Dieu, mais déchues parce que rebelles et damnées (cf. denz.-sch. 800-428) ; tout un monde mystérieux, bouleversé par un drame très malheureux dont nous connaissons peu de chose.



L’ennemi caché qui sème les erreurs





Nous connaissons cependant beaucoup de choses de ce monde diabolique qui concernent notre vie et toute l’histoire humaine. Le Démon est à l’origine de la première disgrâce de l’humanité ; c’est lui qui fut le tentateur sournois et fatal du premier péché, le péché originel (Gn 3 Sg 1,24). Par cette chute d’Adam, le Démon a acquis un certain empire sur l’homme dont seul la Rédemption du Christ peut nous libérer. C’est une histoire qui dure encore ; rappelons-nous les exorcismes du baptême et les fréquentes références de la Sainte Ecriture et de la liturgie au “ pouvoir des ténèbres ” agressif et opprimant (cf. Lc Lc 22,53 Col 1,13) ; C’est l’ennemi numéro un, c’est le tentateur par excellence. Nous savons ainsi que cet Etre obscur et troublant existe vraiment et qu’il agit encore avec une ruse traîtresse ; c’est l’ennemi caché qui sème les erreurs et les aventures de l’histoire humaine. Il faut rappeler la parabole évangélique révélatrice du bon grain et de l’ivraie, synthèse et explication de l’illogisme qui semble présider à nos contrastantes vicissitudes : “ inimicus homo hoc fecit ” (Mt 13,28). Il est “ l’homicide depuis l’origine... et père du mensonge ”, comme le Christ le définit (cf. Jn Jn 8,44-45) ; il est celui qui porte atteinte d’une manière sophistique à l’équilibre moral de l’homme. C’est lui le perfide et astucieux enchanteur qui sait s’insinuer en nous par la voie des sens, de la fantaisie, de la concupiscence, de la logique utopique ou des contacts sociaux désordonnés dans le jeu de notre action pour y introduire des déviations aussi nocives que conformes en apparence à nos structures physiques ou psychiques ou à nos aspirations profondes instinctives.

Ce serait là, sur le Démon et sur l’influence qu’il peut exercer sur chaque personne, sur les communautés, sur la société entière ou sur les événements, un chapitre très important de la doctrine catholique à réétudier, alors qu’aujourd’hui il l’est peu. Certains pensent trouver dans les études psychanalytiques et psychiatriques ou dans des expériences spirites, aujourd’hui malheureusement trop répandues dans certains pays, une compensation suffisante. On craint de retomber dans de vieilles théories manichéennes ou dans d’effrayantes divagations fantastiques et superstitieuses. Aujourd’hui on préfère se montrer fort et sans préjugés, se poser en positivistes, quitte ensuite à ajouter foi à tant de lubies magiques et populaires, ou pire, à ouvrir son âme — sa propre âme baptisée, visitée tant de fois par la présence eucharistique et habitée par l’Esprit-Saint — aux expériences licencieuses des sens, à celles, mauvaises, des stupéfiants comme aussi aux séductions idéologiques des erreurs à la mode, fissures celles-ci à travers lesquelles le Malin peut facilement pénétrer et altérer la mentalité humaine. On ne dit pas que tout péché soit dû directement à l’action diabolique (cf. St. TH.., 1, 104, 3) ; mais il est pourtant vrai que celui qui ne veille pas sur lui-même avec une certaine rigueur morale (cf. Mt Mt 12,45 Ep 6,11) s’expose à l’influence du mysterium iniquitatis auquel saint Paul se réfère (2Th 2,3-12) et qui rend problématique l’alternative de notre salut.

Notre doctrine se fait incertaine, obscure, comme il en est des ténèbres mêmes qui entourent le Démon. Mais notre curiosité, excitée par la certitude de son existence multiple devient légitime avec deux demandes. Y a-t-il des signes, et lesquels, de l’action diabolique ? et quels sont les moyens de défense contre un péril si insidieux ?



Présence de l’action du Malin





La réponse à la première question impose beaucoup de circonspection, même si les signes du Malin semblent parfois se faire évidents (cf. tertullien, Apol., 23). Nous pourrons supposer son action sinistre là où la négation de Dieu se fait radicale, subtile et absurde, là où le mensonge s’affirme hypocrite et puissant contre la vérité évidente, là où l’amour est éteint par un égoïsme froid et cruel, là où le nom du Christ est attaqué avec une haine consciente et rebelle (cf. 1Co 16,22 1Co 12,3), là où l’esprit de l’évangile est mystifié et démenti, là où le désespoir s’affirme comme la dernière parole, etc. Mais c’est un diagnostic trop vaste et trop difficile que nous n’osons maintenant approfondir et authentiquer, non privé pourtant pour tous de dramatique intérêt auquel même la littérature moderne a consacré des pages célèbres (cf. par exemple les oeuvres de Bernanos, étudiées par ch. moeller, Littér. du XX° siècle 1P 397 ss. ; P. macchi, Il volto del male in Bernanos ; cf. ensuite Satan, Etudes Carmélitaines, Desclée de Br., 1948).

Le problème du mal reste un des plus grands et permanents problèmes pour l’esprit humain, même après la victorieuse réponse que lui a donnée Jésus : “ Nous savons que nous sommes (nés) de Dieu, écrit l’évangéliste St Jean, et que le monde entier gît au pouvoir du Mauvais ” (2Jn 5,19).



La défense du chrétien





A l’autre demande : quelle défense, quel remède opposer à l’action du Démon ? La réponse est plus facile à formuler, même si elle est difficile à réaliser. Nous pourrons dire : tout ce qui nous défend du péché nous protège par là même contre l’invisible ennemi. La grâce est la défense décisive. L’innocence prend un aspect de force. Et ensuite que chacun se rappelle tout ce que la pédagogie apostolique a symbolisé dans l’armure d’un soldat, les vertus qui, peuvent rendre invulnérable le chrétien (cf. Rm Rm 13,12 Ep 6, 11, Ep 14,17 1Th 5,8). Le chrétien doit être un militant : il doit être vigilant et fort (1P 5,8) ; et il doit parfois recourir à quelque exercice ascétique spécial pour éloigner certaines incursions diaboliques ; Jésus l’enseigne en indiquant le remède “ dans la prière et dans le jeûne ” (Mc 9,29). Et l’Apôtre suggère la ligne maîtresse à tenir : “ Ne te laisse pas vaincre par le mal, sois vainqueur du mal par le bien ” (Rm 12,21 Mt 13,29).


Audiences 1972 50