Homélies 1972

LA NUIT DE NOËL DE PAUL VI PARMI LES TRAVAILLEURS





Dans la nuit de Noël, le Saint-Père a célébré la Sainte Messe parmi les ouvriers du chantier de S. Oreste, sur le penchant du Mont Soratte. Au cours du Sacrifice Divin, Il leur a adressé l’homélie suivante:



Maintenant j’adresse principalement mes paroles à vous, hommes du chantier, à vous travailleurs, mineurs, ouvriers, manoeuvres, et à tous ceux qui sont associés avec vous dans le labeur ardu, surtout physiquement, qui impose à vos membres effort, tension, fatigue, et qui engourdit l’esprit.

Je veux réveiller un moment votre attention et rompre le sommeil auquel vous avez bien droit, pour vous dire avant tout pourquoi je suis venu cette nuit parmi vous. Pourquoi je suis venu ? Parce que j’ai une nouvelle à vous apporter à vous aussi. Voyez : je suis un messager ; disons le mot exact : je suis un apôtre. Apôtre veut justement dire messager, c’est-à-dire un homme envoyé, un porteur de nouvelles ; dans mon cas, le porteur d’une annonce extraordinaire, envoyé spécialement pour vous communiquer une bonne nouvelle, qui en terme propre s’appelle un “ évangile ”, une communication très belle qui nous concerne tous et qui vous concerne vous aussi.

Je sens que vous allez me poser deux questions. La première : “ Qui t’envoie ? et de la part de qui viens-tu ? N’es-tu pas le Pape, qui est le chef des autres ? Qui peut commander au Pape et lui donner une mission comme à un envoyé quelconque ” ? Eh bien, vous savez comment les choses se sont passées : c’est Jésus-Christ, le Verbe de Dieu fait homme (dont nous allons parler à l’instant), qui a choisi ses douze disciples et qui les a spécialisés dans une fonction très particulière ; celle justement d’être les porteurs de sa Parole et de ses ordres, et à cause de cela il les a appelés “ apôtres ” (Lc 6,13). Pour être le premier des apôtres, Jésus choisit Simon, dont il changea le nom : “ Tu t’appelleras Pierre ! ” (Jn 1,42 Mt 16,18), pour signifier la solidité et la perpétuité de la fonction qu’il lui avait confiée. Eh bien, qui est le successeur de Pierre ? Vous le savez, c’est le Pape. Vous voyez donc alors qui m’envoie : c’est le Seigneur Jésus-Christ, dont effectivement je suis l’apôtre et le vicaire, mais dont je suis en même temps le serviteur; bien plus, en vertu même du ministère, c’est-à-dire du service qui m’est confié, je suis aussi le serviteur de tous, votre serviteur. Un serviteur qui n’a d’autre but que le bien de tous, votre bien, en ce moment même.

Et voici maintenant votre deuxième question : “ Alors, quelle nouvelle nous apportes-tu ? Nous le savons déjà : c’est la nouvelle que tout le monde connaît, la nouvelle que c’est aujourd’hui Noël ”. C’est vrai, fils et frères très chers : voilà la nouvelle, la grande nouvelle que je vous apporte ; et c’est pour elle que l’on est en fête. Mais il s’agit d’une telle annonce qu’elle est toujours nouvelle, parce que jamais assez comprise ; bien plus, beaucoup n’y pensent même pas, et beaucoup peut-être ne voudraient même pas qu’on la rappelle. Et pourtant, elle concerne un fait tellement extraordinaire qu’il surpasse en importance tous les événements passés et futurs de l’histoire ; et le fait est celui-ci : le Verbe de Dieu, c’est-à-dire la Pensée de Dieu, qui est Dieu lui-même, s’est fait homme, homme comme nous, notre semblable, notre frère, naissant de Marie, Vierge et Mère, et venant au monde, comme aujourd’hui nous en évoquons le souvenir, dans une étable, pauvre comme personne ne le fut jamais à sa naissance, Lui le maître du monde, humble, petit, faible, et aussitôt disponible pour se laisser approcher par les pauvres gens ...

A cette pensée, la tête nous tourne, d’émerveillement et de bonheur, parce qu’il en est bien ainsi, et parce que — autre aspect stupéfiant — Jésus (il s’est appelé ainsi, Jésus, le Christ, c’est-à-dire le Messie) vint au monde pour sauver le monde ; Jésus est le Sauveur du monde. Tout tourne autour de lui, tout converge vers lui : il est le Seigneur, il est le Maître, il est la vie ...

Combien, oui combien de choses il faudrait dire ! Mais maintenant je suis obligé de faire vite et de répondre à une autre question, que peut-être vous avez en tête : “ Oui, oui, il en est peut-être ainsi : mais il s’agit là d’un fait ancien, survenu il y a 1972 ans, dans un pays lointain, au milieu d’autres gens... ; mais nous, qu’avons-nous à y faire ? C’est peut-être un événement unique et important, mais il ne nous regarde pas ; pourquoi le Pape, l’apôtre de ce Seigneur Jésus, vient-il ici, chez nous, pour nous raconter cet événement perdu au fond des siècles ? Nous, qu’en savons-nous ? Et finalement quel intérêt a-t-il pour nous ? ”.

Eh bien, c’est justement cela que j’ai hâte de vous dire, de vous faire comprendre de quelque façon. Il faudrait un long discours ; mais vous comprenez aussitôt si je vous répète les paroles par lesquelles l’Ange annonça aux bergers cette naissance prodigieuse ; il dit, en effet, cet être splendide apparu dans l’obscurité de cette nuit : “ Aujourd’hui un Sauveur est né pour vous...” (Lc 2,11). Et je vous répète ici : Jésus-Christ est né pour vous, pour chacun de vous ... Comment cela peut-il se faire ? Il en est ainsi parce que la venue de Dieu dans la chair humaine est un fait tel que nous devons le dire universel : il touche tout le genre humain ! Et ce Jésus, en entrant sur la scène de l’histoire humaine, a voulu se rencontrer de préférence avec les hommes simples, humbles, pauvres ; et en particulier avec les travailleurs, car plus tard, ayant grandi, il fut lui-même un homme de peine ; il fut appelé “ le fils du charpentier ” (Mc 6,3). Joseph, en effet, son père légal, putatif, était charpentier.

Tout homme peut dire : le Christ est venu pour moi, précisément pour moi (cf. Ga Ga 2,20). Chacun de vous peut d’autant plus le dire : Dieu est venu au monde pour moi, pour me rencontrer, pour me visiter, pour me sauver ... Peut-être n’avez-vous jamais clairement réfléchi à ce but premier de Noël : celui que je tente actuellement de vous faire comprendre, de graver dans votre mémoire ? Le Christ s’est fait comme l’un d’entre vous pour vous révéler un secret qui vous concerne : vous êtes aimé de lui ! Vous êtes l’objet, le vrai but de sa venue du ciel. Vous n’êtes pas n’importe qui ; vous n’êtes pas oubliés dans le coeur du Christ, vous n’êtes pas des “ marginaux ”, vous n’êtes pas un simple numéro parmi des millions d’autres numéros ; vous êtes l’Homme, comme Lui, vous êtes la personne avec laquelle il veut se trouver. N’en doutez pas : il en est ainsi, c’est la vérité. N’ayez pas peur : il vous connaît, il vous aime, il vous appelle par votre nom ; il est venu à votre recherche. Et si vous étiez des pauvres fils de ce monde ayant perdu le sentier du bien et ne sachant pas comment retourner à la maison de Dieu, le Père lui, si vous le voulez, vous prend par la main ; bien plus, comme il est représenté dans la parabole de la brebis perdue (Lc 15,5), il est prêt à vous prendre sur ses épaules et à vous porter dans le bercail de sa justice et de son bonheur.

Je voudrais que vous arriviez à comprendre votre dignité, qui dérive précisément du Noël du Christ. “ Il est la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde ” (Jn 1,9). Vous êtes au premier rang.

Vous comprenez alors quel réconfort, avant tout, peut naître en votre coeur à cette pensée : quelqu’un (et c’est le Christ) m’a aimé, quelqu’un a un souvenir affectueux pour moi personnellement, quelqu’un m’estime, quelqu’un (c’est toujours le Christ) reconnaît le respect, la justice, le droit, qui me sont dus... C’est le Christ. C’est le Maître, c’est le Libérateur, c’est le Sauveur ; et c’est mon Sauveur !

Et vous pouvez alors comprendre comment, de ce rapport qui s’est établi entre vous et le Christ, ce rapport qui naît de son amour et qui vous associe à la grande famille humaine aimée et sauvée par lui, l’Eglise, peut et doit naître une nouvelle manière d’être des hommes : nous devenons tous des fils de Dieu, tous des frères... Il ne doit pas y avoir besoin de recourir à la haine, à la guerre, à la violence, à l’intrigue, pour instaurer un ordre meilleur dans les moeurs humaines, c’est-à-dire dans la société. Si vraiment le Christ pénètre cette dernière et la cimente de son amour, nous devons et nous pouvons espérer qu’un monde meilleur naîtra finalement. Quand ? Comment ? Il n’est pas facile de répondre, et ce n’en est d’ailleurs pas le moment ; mais nous pouvons affirmer ceci : aujourd’hui cela commence, aujourd’hui cela recommence.

Nous vous le disons à vous, parce que Nous vous considérons comme les représentants du monde du travail, de ceux qui ont faim et soif de justice, de ceux qui sont pauvres, qui souffrent, qui pleurent, qui espèrent, qui croient et qui prient.

A vous, à tous, et spécialement à ce monde avide de salut et de renouveau qu’aujourd’hui, à travers vos personnes, Nous voyons présent devant nous, oui, devant le vicaire du Christ (un vicaire, comme vous le voyez, lui aussi homme misérable et qui a besoin de miséricorde et d’amitié), Nous annonçons (cf. Lc Lc 4,18 ss.) “ Voici le jour que le Seigneur a fait ; exultons et réjouissons-nous ” (cf. Ps Ps 117,24). C’est Noël !











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