Audiences 1975 40

REDÉCOUVRIR LE SENS DE DIEU





Frères, mes Frères !



Nous nous sommes imposé un rude labeur, lorsque nous avons inauguré cette Année Sainte comme une oeuvre de renouvellement. Au fond, de quel renouvellement s’agit-il ? Il s’agit d’un renouvellement tel qu’il nous fasse retrouver Dieu dans notre vie moderne. Il s’agit de redécouverte, une redécouverte religieuse.

Serait-ce possible ? commençons par nous rendre compte que cette redécouverte constitue le premier problème de notre temps, le premier problème de la mentalité contemporaine, et pour beaucoup d’entre nous, notre premier problème, celui qui concerne plus profondément notre âme, notre manière de penser, notre manière d’agir.

Nous qui nous trouvons réunis ici pour ranimer en nous le sens de Dieu, pour nous convertir à la religion, c’est-à-dire au rapport authentique et vital avec Dieu, pour orienter notre vie dans la direction juste, celle qui donne le sens et le salut à notre existence, pour rouvrir nos lèvres et notre coeur au colloque avec Dieu, c’est-à-dire pour prier, nous ne devons pas avoir peur d’affronter ce problème capital, inévitable : Dieu existe-t-il, existe-t-il vraiment ? et comment penser à lui ? comment le trouver ? comment devons-nous nous comporter en sa pénétrante et souveraine présence ?

Ces questions lancinantes et multiples nous intimident ; parfois elles nous découragent. Nous sentons autour de nous la pression d’un monde qui vit sans Dieu. Une marée de gens, si proche de nous cependant, est — et souvent se professe — « areligieuse », irréligieuse ; gens insensibles à ce problème que nous au contraire, nous estimons fondamental, et à juste titre ; eux au contraire, ils se font gloire d’être laïques au sens radical du terme, apathiques, comme affranchis de toute préoccupation religieuse ; ils s’en vantent, comme si l’insouciance religieuse était un signe de liberté, de modernisme. Ces gens-là prétendent vivre sans Dieu. Et même, aujourd’hui, combien nombreux sont-ils, malheureusement, ceux qui veulent vivre contre Dieu, faussement convaincus de deux fatales erreurs : que la religion est inutile et que la religion est erronée.

Nous savons tous quelle diffusion et quelle complexité d’opinions, de théories, de mouvements se concentrent sur ces pseudo-principes, et ce qui en résulte d’idées, de littérature, de propagande, de moeurs. Pauvre civilisation religieuse et chrétienne, quelle pesante masse de dénégations t’opprime et te rejette ! et quant à nos pauvres églises, où sont les communautés qui, dans vos murs, dans vos rites, dans vos chants, célébraient leur fraternité, agenouillées devant Dieu ? Nos pauvres clochers, jusqu’à quand, dressés vers le ciel, nous obligerez-vous à lever le regard de la terre, confiants en de célestes horizons ?

Il ne nous est pas permis de demeurer insensibles, résignés devant cette mauvaise fortune qui, niant Dieu et son royaume parmi nous, couvre les destinée humaines d’une nuit sans étoiles. Le monde finit par se rendre compte que l’hésitante négation de Dieu se retourne en une réelle négation de l’homme. De toutes manières qu’il soit clair pour nous que plus s’affirme et se propage l’athéisme, plus il nous faudra, en toute humilité et force d’esprit, nous faire les hérauts de la gloire de Dieu, de notre foi, de notre certitude, de notre chance, de notre félicité de chrétiens, capables de réciter, ou mieux, de chanter, confiants et sans peur, leur Credo : Je crois en Dieu, Père, tout-puissant !

Il n’est pas possible de discourir ici au sujet d’un thème aussi vaste qu’un océan. Une allusion, une simple allusion à la cause, la principale peut-être, de l’esprit moderne irréligieux, abstraction faite du politique et du social irréligieux. La cause ? La cause — et cela semble étrange — c’est le progrès technique et scientifique qui, dans les choses que connaissent nos sens et notre intelligence, a découvert une extraordinaire richesse de lois et d’énergie, et une grande diversité d’éléments aux multiples combinaisons ; on a découvert le monde et, légitimement d’ailleurs, on s’est laissé séduire, enchanter, enthousiasmer ; puis on a essayé — et l’on a réussi — à créer des instruments pour dominer ce monde finalement découvert, à en faire des moyens merveilleux pour multiplier la puissance de l’homme, ses richesses, sa félicité immédiate. Et qu’arrive-t-il ? Il arrive que l’homme s’est arrêté au cadre de ses découvertes et de son étude scientifique et que, sur un ton triomphant, il a crié : ceci est tout ! ou bien, baigné de la sueur d’un implacable et harassant travail, il s’est plaint : ceci est ma chaîne, je ne puis plus penser à autre chose. Le progrès scientifique et technique qui caractérise notre époque, est devenu un arrêt spéculatif et spirituel.

41 L’homme ne s’est pas rendu compte que plus complexe, plus intéressant plus beau lui paraissait le règne connaissable, et plus il y retrouvait l’empreinte d’une Main créatrice, d’une Main transcendante ; et c’est pourquoi, loin de l’écarter du Dieu Créateur, ses conquêtes devaient le rapprocher de Lui. Il n’a pas su réaliser que ses découvertes se révèlent comme signes et reflets d’une Pensée créatrice et supérieure. Simone Weil a écrit : « Si ce qui fait l’objet de nos études et de nos travaux ne se transforme pas en miroir de lumière, il est impossible que durant le travail l’attention soit orientée vers la source de cette lumière. Une telle transformation, voilà la nécessité la plus urgente ».

Or ceci, Frères, est notre devoir, notre magnifique mission : enseigner à l’homme moderne, artisan, industriel ou homme de science, quel qu’il soit, que la possession accrue du monde est un contact accru avec la révélation naturelle de Dieu, avec sa première théophanie, avec la révélation du Dieu Tout-Puissant ; vient ensuite la révélation surnaturelle du Dieu-amour, du Dieu du christianisme.

Au lieu d’être inadaptée au monde moderne, la religion l’est plus encore que jadis, lorsque le monde était privé de culture scientifique ; et pour convaincre les hommes de notre temps de cette splendide vérité, il faut que se concrétise le renouvellement voulu par notre Jubilé ; rappelons-nous les paroles de Saint Paul devant l’Aréopage d’Athènes : « C’est en Lui que nous avons la vie, le mouvement et l’être ! » (
Ac 17,28).

Il y aurait encore mille choses à dire à ce sujet, mais que ceci suffise pour l’instant ! Et que ce soit le programme d’une vie nouvelle et moderne.

Avec notre Bénédiction Apostolique !






29 octobre



NOTRE PROBLÊME FONDAMENTAL : DÉCOUVRIR CE QUE NOUS DEVONS « ÊTRE » MORALEMENT





Chers Fils et Filles.



Au cours de l’Année Sainte et durant sa célébration, nous étudions et tentons de grandes choses, celles qui concernent le rétablissement du plan idéal de la vie. Nous sommes attirés par l’idéal de réordonner la trame de notre existence, de redresser en nous les défaillances de notre manière de penser et d’agir, de donner à notre physionomie humaine un style de perfection et de beauté; et sachant désormais que cette remise en place, ce renouvellement comme nous avons préféré le dire, n’est pas autre chose que donner, ou rendre, à notre personnalité une authentique empreinte chrétienne, nous nous demandons, comme le jeune homme de l’Evangile, ce qu’au fond nous devons faire. Et c’est ainsi que cette interrogation intérieure au sujet du devoir: devoir d’agir, de faire, de devenir, d’imprimer à notre être cette forme qui correspond à ses véritables et suprêmes exigence, devoir être, surgit impérieusement en nous. Nous nous rendons compte que dans ce terme « devoir » est renfermé le secret de notre vie ; il ne suffit pas de vivre, il ne suffit pas d’être, d’avoir, de pouvoir; ce qui importe, c’est la réponse que nous donnons au devoir être, à l’appel intérieur au sujet de notre perfection ; et non pas une perfection quelconque, savoir, pouvoir, apparaître, réussir, se trouver bien et jouir de la vie, mais la perfection du devoir, cette perfection qui seule nous définit, vraiment hommes et vraiment chrétiens. Voici le problème fondamental : deviner, découvrir ce que nous devons être moralement ; ce qui veut dire ; devenir proprement nous-mêmes, selon l’idée que Dieu a conçue à notre sujet. Question subtile, mais facile à comprendre : nous devons atteindre, ou essayer d’atteindre une parfaite autonomie dans notre correspondance à cette hétéronomie (c’est-à-dire à cette loi qui nous est proposée) dans laquelle se prononce la volonté de Dieu et se réalise notre être véritable. Le programme de notre existence dans le temps, le voici : faire la volonté de Dieu. Vous souvenez-vous du « fiat voluntas tuas », du « Pater Noster » ? Et voici ce que Jésus, le Maître de notre vie, a répondu au jeune homme de l’Evangile qui lui demandait ce qu’il fallait faire : « observer les commandements » (Mt 19,17). C’est là le sens qu’il faut donner à notre vie ; c’est cela qui devrait être le mot d’ordre de notre conscience, c’est là l’exigence principale et directrice de notre activité.

Eh bien, arrêtons-nous un instant — pour nous, il pourrait être décisif à l’efficacité de notre célébration jubilaire — et méditons ce thème dominant : comment ressentons-nous chacun de nous, le devoir tel que Dieu l’offre à notre destin ? Quelle fut la toute première réaction de Saint Paul (à l’époque il s’appelait encore Saul) quand, du haut du ciel, le Christ le foudroya sur le chemin de Damas ? Il dit : « Seigneur, que veux-tu que je fasse ? » (Ac 9,6). Et ainsi, nous aussi, nous essayerons de demander au Seigneur, qui peut-être nous attendait à cette rencontre de l’Année Sainte pour nous éclairer de sa fulgurante lumière : que devons-nous faire ? ou mieux : que dois-je faire, moi ?

Nous ferons maintenant une brève allusion à quelques remarques très importantes. La première concerne la nécessité de déterminer, au moins en principe, la norme directrice, c’est-à-dire ce qu’exigé le devoir en ce qui concerne notre conception de notre propre existence. Nous ne disons pas ceci pour démentir, ni déprécier une autre prérogative de la vie, élevée au plus haut sommet dans l’esprit d’aujourd’hui : celle de la liberté que nous savons être un don spirituel privilégié qui rend l’homme semblable à Dieu (cf. Gn Gn 2,26), mais pour rappeler que le don de la liberté doit servir à la recherche et au choix du bien, c’est-à-dire du devoir, mieux, de l’amour de Dieu qui est la loi suprême et qui résume l’Evangile (Mt 22,37-40). La liberté doit être compensée par l’obligation morale, spontanément, mais aussi généreusement et totalement; autrement elle devient un droit, un droit seulement égoïste et unilatéral, avec toutes les conséquences antisociales que comporte cette exclusivité; ou bien elle dégénérera en aveugle licence, esclave de l’instinct, et certes non soumise à un instinct équilibré et orienté vers la véritable dimension de l’homme.

Dans le langage contemporain nous trouvons deux termes qui peuvent presque être substitués à la trop sévère parole de « devoir » : conscience et responsabilité. Ils sont parfaits, disons-le, à condition de les ancrer dans la réalité que comportent ces termes ; la réalité transcendante de la loi de Dieu, et de l’environnement naturel et social au milieu duquel se déroule notre existence. La conscience, parfait, à condition qu’elle ne se limite pas à la conscience psychologique ou purement égoïste, mais qu’elle se hausse au niveau moral qu’illuminé la lumière de Dieu ; responsabilité, c’est parfait, si elle conserve la vision intégrale des liens auxquels nous devons rester soumis, qu’ils soient personnels, ou sociaux ou religieux.

42 Nous pensons que cette parole sacrée qui se lit le devoir, ne devrait être éliminée ni de votre pensée ni de notre vocabulaire, spécialement lorsque, comme à présent, nous voulons renouveler en nous le sens chrétien ; c’est un mot plein de force, d’honneur, d’amour et de confiance ; un mot qui, comme le firent les grands, les héros, les saints, devrait être gravé dans le coeur de l’homme : JE DOIS !

Avec notre Bénédiction Apostolique !






5 novembre



LE PLUS GRAND COMMANDEMENT





Chers Fils et Filles,



Cette bienheureuse Année Sainte soumet à notre esprit une question suprême, fondamentale : au fond, que devons-nous faire pour remettre de l’ordre, de l’équilibre, de la sagesse, de la perfection dans notre vie ?

On a dit que ce n’est pas l’être qui, à la fin, entre en ligne de compte pour notre salut ; et encore moins l’avoir ou le pouvoir ; tout cela est peut-être précieux en soi, mais sur le plan du salut, ce sont des dons qui accroissent notre responsabilité : ils ne l’épuisent pas. Nous devons prendre pour décisive la redoutable question que dans l’Evangile, Jésus nous jette au visage, si l’on ose dire : « Que servira-t-il donc à l’homme de gagner le monde entier s’il en vient à perdre son âme ? Ou, que pourra donner l’homme en échange de son âme ? » (Mt 16,26). Ce qui compte, nous l’avons dit, c’est le faire. L’action devient la valeur la plus précieuse. La volonté décide du destin de notre vie.

Et voici reparaître maintenant notre insistante interrogation: « Alors, que dois-je faire ? » Interrogation qui, dans l’Evangile, se présente ainsi sur les lèvres d’un « docteur de la Loi » qui interpelle le Christ : « Maître, quel est le plus grand commandement de la Loi ? » (Mt 22,36). Nous nous souvenons tous de la simple et sublime réponse : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton esprit » (Mt 22,37) ; et l’Evangile de Saint Marc ajoute : « ... et de toutes tes forces » (12, 30).

Aimer Dieu ! une grande parole ! une grande loi ! Mais est-ce facile ? Est-ce possible, pour nous fils de notre siècle ? Dieu : comment le connaissons-nous ? nous avons l’habitude de douter de Lui plutôt que de penser à Lui : comment y parvenir, avec cette vigueur et cette plénitude de sentiments, de certitude, d’intentions que l’Evangile réclame ? dans l’esprit de l’homme moderne n’existe-t-il pas une tendance à la critique, plutôt qu’une disposition à l’amour ? et certaines grossières habitudes du langage populaire ne gardent-elles pas cette indigne facilité à blasphémer le saint et ineffable nom de Dieu, plutôt que d’en faire un motif de sympathie et de louange ? et les plus audacieux, les plus obtus des cerveaux de l’athéisme contemporain n’en sont-ils pas arrivés à soutenir l’hypothèse, ou plutôt, l’affirmation de la « mort de Dieu » ? Comment l’aridité religieuse de notre époque peut-elle encore admettre que l’acte le plus important et le plus absorbant de notre vie est l’amour de Dieu ? Puis, qu’entend-on par « amour » ? ce terme n’a-t-il pas pris un sens équivoque, se dégradant en expressions indignes, non seulement de Dieu, mais encore de l’homme lui-même ? Pourquoi ne nous a-t-on pas enseigné ce qu’est le véritable amour, celui qui peut s’adresser religieusement à Dieu ? Amour-recherche, amour-joie, amour-lumière, amour-don, amour-louange, amour-amitié, amour-béatitude ? (cf. St Augustin, St Bernard, St François d’Assise et tous les Saints qui nous ont dit quelque chose au sujet de leurs rapports avec Dieu).

Cet aspect négatif de notre question, nous le présentons honnêtement, par souci de réalisme psychologique, moral, à l’égard de notre époque. Et pour faire sonner haut notre voix et la conscience de tous à propos de l’extrême importance qu’il y a à restituer à notre religion sa base fondamentale : l’amour de Dieu. Mais nous pourrions aussi dire quelque chose au sujet des aspirations, secrètes ou manifestes, par lesquelles l’âme humaine, faite pour tendre vers Dieu, nous révèle, aujourd’hui encore, la soif qu’elle a de Lui, une soif qui ne sera jamais apaisée aussi longtemps que l’homme restera homme.

Pour l’instant, toutefois, en parlant avec vous qui, par le fait même de votre pèlerinage jubilaire, démontrez votre ardente et réelle recherche amoureuse de Dieu, nous préférons vous suggérer quelques conseils utiles, pensons-nous, pour résoudre la grande question qui est, en tout cas, d’importance capitale pour la bonne fin de l’Année Sainte.

Il faut partir de la certitude absolue que Dieu existe ! La pensée, dans sa simple et inévitable démarche, par instinct logique, pourrait-on dire, nous donne cette certitude : oui, Dieu existe ! Mais c’est une certitude tourmentée si elle n’est pas imprégnée de la révélation que Dieu nous a faite de Lui-même ; révélation d’une délicatesse extrême, presque jalouse, parce que réservée à ceux qui, d’un coeur limpide, sont disposés à la recevoir. La foi remplit de lumière et de joie l’espace infini découvert par la raison, découvert également par le coeur comme patrie de Dieu. Et c’est alors que parvient jusqu’à nous la grisante parole du Christ : « Notre Père, qui êtes aux cieux » ! (Mt 6,9).

43 Voilà donc la grande conquête dont nous ne pourrons jamais explorer assez les dimensions : Dieu est Père ! Cette conception existentielle, métaphysique, unique, originale, ineffable, est la source de notre religion ; notre religion pose en principe : si Dieu est Père, Dieu est amour. Il nous aime. Nous n’en finirons jamais de rassasier chacune de nos aspirations, mentale, cordiale, spirituelle, en attendant que cette conviction s’ancre dans nos esprits : nous sommes aimés ! aimés de Dieu ! Tout est bien pour nous, si Dieu nous aime ; et il en est ainsi !

Et alors, la voici, potentiellement tout au moins, la solution de notre grand problème : si Dieu m’aime, comment pourrais-je ne pas l’aimer ?

L’amour que Dieu nous porte se répercute, pour autant que la grâce nous le permet, se répercute, fort, sincère, humain, joyeux, heureux, dans la réponse que nous y faisons : « Oui, Seigneur, moi aussi ! Tu le sais bien moi aussi je t’aime ! ».

Tout le reste va de soi, avec notre Bénédiction Apostolique !






12 novembre



UN PROGRAMME SOCIAL N’EST AUTHENTIQUE QUE S’IL EST D’INSPIRATION CHRÉTIENNE





Chers Fils et Filles,



Dans le cadre de ce renouvellement que l’Année Sainte propose aux fidèles, il faut réserver une place, une place d’importance décisive, au précepte de la charité envers le prochain, un précepte qui trouve son application dans tout rapport avec autrui, que ce soit les membres de notre famille, que ce soit nos associés ou nos collègues dans n’importe quelle forme de rassemblement collectif ; ou, en fait, tous ceux qui appartiennent à la société humaine, peu importe si elle est proche ou distante de nos propres personnes ou de notre sphère d’intérêts.

Si l’on se réfère à la définition qu’en a donnée l’Evangile dans la parabole du bon Samaritain (cf. Lc Lc 10,29-37) le prochain est celui, n’importe qui, qui a besoin de nous ; une définition très ample qui déborde tous confins, et qui comprend également les étrangers (cf. Lc Lc 14,12 et ss.) ; qui comprend aussi les ennemis (Mt 5,44-48 Rm 12,14). Ce concept, qui a un caractère d’obligation, est contraire à toute forme d’égoïsme (cf. Lc Lc 16,19) ou d’insensibilité sociale (Mt 25,42 et ss.). Le christianisme — et nous le savons parfaitement — est amour et charité de Dieu à notre égard ; charité, mystère ineffable qui ne tend à rien de moins qu’à associer, au moyen de la grâce, notre vie à celle du Christ (Rm 5,5), et qui engendre en nous-mêmes une charité qui remonte à Dieu; une charité qui devient énergie amoureuse et stimulante vers toute effusion réclamée par la souffrance d’autrui (cf. 1Co 13,1 et ss. ; 2Co 5,14 Ph 4,9 etc. ).

Il n’est donc pas possible d’imaginer un renouvellement chrétien qui ne soit pas en même temps un renouvellement dans l’amour du prochain ; nous pouvons même utiliser une expression au goût du jour : un renouvellement social. Le discours se fait maintenant plutôt important et assez délicat. Important parce qu’il pénètre dans le drame des luttes et des évolutions sociales, une caractéristique de notre époque, et qu’il tend à y apporter non seulement la formule résolutive, celle de la fraternité des hommes entre eux (Mt 23,8), mais aussi la faculté de la réaliser ; une réalisation qui exclut la lutte systématique des classes, mais se base sur la défense ou plus exactement sur la promotion de la dignité et de la liberté de la personne humaine, dans le respect envers tout autre membre de la famille humaine. C’est cela, l’aspect délicat, c’est-à-dire complexe et controversé, de la solution que l’amour chrétien — notre programme social, donc — entend promouvoir et réaliser, non pas comme simple voie moyenne, une voie de compromis parmi les deux autres formules opposées et partiales qui se disputent la maîtrise de la société : d’une part l’égoïsme libéral, ou capitalisme comme on le qualifie généralement, et d’autre part, le socialisme communiste ; au contraire ce programme social est à promouvoir et réaliser comme expression originale, organique et dynamique de la coexistence sociale, vue dans son ensemble, c’est-à-dire sans le réduire à l’obsédante lutte pour la possession des biens économiques et matériels mais en l’étendant tout autant à l’appréciation des biens supérieurs, les biens moraux, spirituels et religieux.

Nous ne nous étendrons pas sur le sujet, ne voulant pas entreprendre ici la critique des multiples questions qui surgissent quand nous considérons le fait social et les critères fondamentaux qui doivent le conditionner ; nous nous contenterons en ce moment de rappeler que le renouvellement jubilaire, auquel nous sommes maintenant intéressés passionnément, ne peut négliger cet aspect essentiel, celui de la charité sociale, à l’extension de laquelle nous devons tous, en tant qu’hommes et en tant que chrétiens, coopérer.

Et qu’il nous suffise, d’autre part, d’affirmer une fois de plus que l’application heureuse et féconde d’un authentique programme de charité sociale — qu’il soit collectif ou individuel — ne saurait se réaliser que si sa suprême raison d’être, et également ses façons les plus naturelles, tirent leur origine d’un prévoyant et permanent humanisme, et de la religion comprise comme la nôtre ; en somme comme le poème surnaturel de la charité de Dieu le Père et du Christ Sauveur, et de l’Esprit Saint à l’égard de l’humanité, ou mieux encore, à l’égard de chacun de nous. Sans l’amour vertical qui descend de Dieu et remonte vers Dieu, il n’est pas possible que soit droite la voie horizontale de l’amour de l’homme pour l’homme : ce plan d’horizontalité, ou bien reste bloqué s’il lui manque son suprême et inépuisable motif, l’amour prioritaire et souverain envers Dieu ; ou bien il dévie en expressions incomplètes ou déformées, et, en fin de compte, égoïstes et même inhumaines.

44 Et donnons aussi un ton renouvelé à une autre observation qui nous semble suggérée également par la présente condition historique des Peuples appelés à trouver des formules de respect réciproque et d’équilibre général ; la voici : il faut développer dans la commune conscience sociale un « esprit » d’amour, de solidarité, de service qui tempère et corrige l’égoïsme qui renaît à la cadence même du développement économique et civil, et qui éduque les hommes de notre temps à la concorde, à la collaboration, à la paix. Cet esprit est, croyons-nous, celui du Christ qui du haut de la Croix de son sacrifice nous exhorte: « Aimez-vous les uns les autres, comme Moi je vous ai aimés » (Jn 13,32) : aimer sans authentique altruisme, sans sacrifice, c’est, vraiment, chose impossible.

Qu’il en soit ainsi ! Avec notre Bénédiction Apostolique.






19 novembre



LE CHRISTIANISME : FONDEMENT DE L’AMOUR SOCIAL





Chers Fils et Filles,



L’extrême importance qu’assument aujourd’hui les relations humaines, les diverses manières de les envisager et de les instaurer, nous oblige à répéter notre réflexion sur la charité envers le prochain, sachant bien que la charité c’est-à-dire l’amour surnaturel de Dieu pour nous, révélée par le Christ et communiquée par l’effusion de l’Esprit Saint, représente la valeur centrale de notre religion ou, comme on le dit aujourd’hui, de l’économie du salut et sachant tout aussi bien que cet amour (agapè, cf. C. Spicq, O.P. Agapè, 3 vol. Gabalda, 1959) que cet amour, donc, doit s’épancher non seulement dans l’effort amoureux de remonter, dans la mesure du possible mais en y mettant toute notre énergie, vers sa source (souvenez-vous du grand et premier commandement : « Tu aimeras ton Dieu de tout ton coeur... et coetera » Mt 22,37) ; mais il doit également, cet amour, et presque d’un même élan, s’étendre vers le prochain : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (ibid., 39).

De cette fondamentale conception théologico-morale jaillit le christianisme. Et celui-ci, qui est en très large mesure à l’origine de la socialité civile, semble parfois écrasé par l’ambition, par la puissance d’une forme plus dynamique et qui impétueuse et révolutionnaire, promeut la socialité moderne : une forme sans rapport ou plutôt en contradiction polémique avec la socialité dérivant de l’Evangile : Le Christ serait dépassé par Karl Marx ! Et l’on affirme, à notre corps défendant, que la coexistence humaine ne saurait résulter de la charité, mais de la lutte, de la violence, de l’écrasement d’une classe par une autre : et ce serait cela, l’objectif souhaitable !

Il n’est pas utile d’en dire plus, maintenant que nous trouvons dans le cadre historique contemporain toutes les données nécessaires pour en juger. Et s’il faut plaider en défense de l’Evangile, les arguments ne manquent pas pour inciter à réfléchir sur le fait que le système qui vient défier celui que nous défendons parce qu’il est chrétien, parce qu’il est humain, suppose, en principe, une réelle violation de la véritable socialité : celle-ci en effet doit être humaine pour tous, respecter les prérogatives profondes de l’homme, sa liberté, sa dignité, son égalité ; ce système au contraire appelle la haine et la lutte systématique il suppose l’égoïsme collectif comme remède de l’égoïsme personnel ou de catégorie ; il semble ignorer le caractère complémentaire des libres fonctions sociales et répudier, en tant que formule normale de la socialité, la participation ordonnée du processus tant économique que culturel et politique ; il refuse, au fond, la collaboration générale et solidaire à un juste bien-être commun, faisant graduellement abstraction des coefficients spirituels qui doivent cependant imprégner la vie d’une communauté libre et ordonnée ; au contraire, ce système prétend les remplacer par une rigide réglementation publique, tendancieusement impersonnelle et conservatrice.

Mais revenons-en maintenant à notre sujet, c’est-à-dire au thème de la charité, considérée dans son application à la coexistence collective. Nous pourrions, et devrions, étudier la charité dans son expression première et personnelle, c’est-à-dire dans cette psychologie complexe que nous nommons « le coeur » ; si le coeur n’est pas imprégné de cet amour supérieur qu’est la charité, comment notre vie pourrait-elle en rendre témoignage, extérieurement, de manière concrète et sociale ? Cette charité doit avoir ses racines dans la vie intérieure, dans l’esprit, dans l’exercice difficile et suave du sentiment de l’amour du prochain que nous a enseigné Jésus-Christ, si elle veut trouver un motif raisonnable, et une énergie suffisante pour être pratiquée dans l’oeuvre communautaire. Et, dans la simple tentative d’expérimenter si notre coeur est apte et prêt « à aimer notre prochain », nous découvrirons combien est logique, combien est nécessaire que l’amour pour le prochain trouve son fondement, sa source, sa suprême raison d’être dans l’amour de Dieu : l’amour de Dieu pour nous ; le nôtre pour Dieu. Celui qui prive l’amour social de sa motivation religieuse, évangélique, expose l’amour social à une facile lassitude, à un opportunisme et à un égoïsme renaissants, quand ce n’est pas à une dégénération violente et passionnelle. Notre premier fondement le voici : c’est la religion; la religion qui nous unit à Dieu, qui rend possible, urgent, persévérant et fécond, l’amour pour les hommes qui, en de nombreux, très nombreux cas, sembleraient indignes d’un tel amour, si celui-ci ne se nourrissait pas de l’amour de Dieu.

Puis nous nous demanderons à nous-mêmes si ce binôme de l’amour chrétien a été et est encore agissant dans notre conduite sociale. Nous devrons tous, probablement, nous reprocher d’être coupables d’égoïsme, d’indifférence, de paresse, d’ineptie timide et conservatrice. Et quelle que soit la réponse qu’y donnera notre conscience, nous devrons conclure par une simple mais grave recommandation : il faut que nous aimions plus ! Oui, bien plus ! Parce que tel est le commandement qui est la base.






26 novembre



LE MYSTÈRE DE LA CROIX DANS LA VIE CHRÉTIENNE





Chers Fils et Filles,



45 Ceux qui ont suivi l’Année Sainte comme une école régénératrice de la vie chrétienne se seront rendus compte, pour deux raisons principales, du caractère sérieux des thèmes religieux, moraux et spirituels qui découlent de sa célébration. Première raison : son orientation vers l’essence profonde, le caractère organique de la vie chrétienne elle-même, celle-ci n’étant pas considérée, n’étant pas célébrée sous un quelconque aspect secondaire et extérieur, mais étudiée dans ses principes fondamentaux, dans sa structure intrinsèque, dans la diversité de ses problèmes ; et poursuivie dans sa logique totale qui la relie à la conscience d’abord, et, ensuite au monde divin et au complexe social où cette vie se trouve réellement, et dans lequel elle se déroule. Recherche, donc, de l’essence, de la réalité du fait religieux qui permet de se définir chrétien. Voilà la première raison du caractère sérieux du moment spirituel que nous appelons Année Sainte.

L’autre raison qui confère ce caractère sérieux à l’Année Sainte est sa tendance, conforme à ses fins, à se graver dans les âmes comme moment décisif, définitif, permanent ; elle vise à devenir programme, à rectifier le cours futur de nos années, à nourrir d’idées, d’intentions, de grâces, toute les années que la Providence nous accordera.

Ce que nous venons de vous dire, va servir de préface au sujet que nous proposons aujourd’hui à la considération de vos âmes ouvertes à une forte et sévère leçon ; une leçon qu’avec ses pratiques religieuses de pénitence l’Année Sainte nous a déjà annoncée et qu’aujourd’hui nous condensons dans le nom douloureux, austère mais rayonnant, de la Croix.

Comme nous le savons, Saint Paul, s’adressant aux premiers chrétiens, recrutés grâce à l’annonce de l’Evangile, la Bonne Nouvelle, et invités à devenir membres de la société de l’amour, l’Eglise, Saint Paul, donc, recommandait gravement : « Que ne soit pas réduite à néant la Croix du Christ — non evacuetur Crux Christi » (
1Co 1,17). Et il faisait remarquer combien ce thème faisait taxer de folie sa prédication : « Nous prêchons, nous, un Christ Crucifié — disait-il —, scandale pour les Juifs, et folie pour les païens » (ibid. 23 et ss.). Et ceci est un fait qui se répète tant dans l’histoire de l’Eglise que dans la psychologie de la vie humaine : le fait d’éluder la présence de la Croix, d’éliminer des lois de la vie la douleur et le sacrifice.

A ce point, il est une remarque qui nous paraît capitale : nous savons parfaitement que le Christ nous a rachetés par sa Croix, par sa Passion et sa mort ; et nous sommes disposés à parcourir, pieusement et avec émotion, le chemin de la Croix, le chemin de la croix du Christ ; mais nous n’en sommes pas pour autant disposés à admettre que la Croix du Christ se reflète dans notre vie, notre vie en est marquée non seulement du fait du salut qui découle de la Croix du Christ, mais tout autant pour l’exemple qu’en rejaillit sur notre manière de concevoir la vie et, ce qui est plus important encore, pour la participation qu’elle exige de chacun de nous. C’est encore Saint Paul qui l’enseigne : « En ce moment — écrivait-il dans son Epître aux Colossiens, (1, 17) — je trouve ma joie dans les souffrances que j’endure pour vous, et je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son Corps, qui est l’Eglise ».

Oui, le chrétien doit, d’une certaine manière et dans une certaine mesure, porter la Croix du Seigneur. Avant tout avec la compréhension du « mystère de la Croix ». Compréhension ? disons mieux : réflexion, adoration, amour; nous ne pourrons jamais explorer à fond ce mystère par lequel le Christ, agneau, victime pour notre salut, s’est immolé, a accompli la retentissante métamorphose, faisant de sa mort le principe de sa future résurrection et de la nôtre (cf. Ph Ph 2,5 et ss.). Mais au cours de cette stupéfiante méditation, nous ferons une autre découverte incomparable, celle de la philosophie de la douleur; de la valeur que peut assumer la souffrance humaine, de l’utilité de nos souffrances si nous les unissons idéalement et cordialement aux souffrances du Christ.

Utilité pour nous-mêmes : comme discipline pour corriger les désordres idéologiques et passionnels dont chacun fait l’expérience en lui-même (cf. Col Col 3,5 Rm 8,13). C’est la pédagogie de la mortification et de la pénitence qui doit apporter à notre art de vivre l’énergie de la liberté intérieure et de la maîtrise de soi, la force virile qui rend apte à l’exercice de toute vertu (St Th. I-II I-II 61,3-4 I-II, 61, 3-4 ; II-II 123,0).

Utilité pour les autres : la croix devient amour, de service, de patience, de sacrifice pour le bien d’autrui. Elle est l’exemple, et l’oblation, qui peut donner à la vie, même la plus humble, la noblesse et la valeur de la charité, de la sainteté.

Et qu’il y ait aujourd’hui grand besoin de cette « sympathie » pour la Croix du Christ, nous avons, pour nous le rappeler, la tentation, la plus agressive peut-être, de l’époque actuelle : l’hédonisme, c’est-à-dire le bien-être, le divertissement, le plaisir, la licence, le vice, tout cela élevé à l’honneur abusif de fin primordiale de l’existence humaine. Il y a aujourd’hui trop de gens qui veulent être heureux non pas du bonheur de la bonne conscience et de la satisfaction d’un travail bien fait, mais de la jouissance de toutes choses, et de chaque instant. On recherche ce qui est facile, sensible, plaisant, instinctif, comme expression idéale de la vie. Et, malheureusement les dégradantes conséquences de cette mentalité ne sont que trop visibles.

Puisse l’Année Sainte, par contre, répandre en nos âmes la sagesse, la joie et la force de porter, en nous-mêmes la Croix du Christ.

Avec notre Bénédiction Apostolique !






3 décembre




Audiences 1975 40