Homélies 1975



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Homélies 1975

Eglise et documents vol. VIII – Libreria editrice Vaticana




II- DISCOURS ET HOMÉLIES DU PAPE EN DIVERSES CIRCONSTANCES






1er janvier



LA PAIX PASSE PAR LA RÉCONCILIATION





La huitième Journée mondiale de la paix a eu, le premier janvier de l’Année Sainte 1975, son expression liturgique la plus élevée avec la Sainte Messe que Paul VI a célébrée à Saint Pierre en l’honneur de la Mère de Dieu dont la nouvelle liturgie a fixé la fête solennelle le premier jour de l’an.



Voici l’Année nouvelle !

Voici une nouvelle période de notre vie !

Saluons notre Vie ? C’est le Christ qui est notre Vie ! notre principe : en Lui toutes les choses sont créées et conçues (cf. Col Col 2,15-17). Il est notre modèle et notre Maître (cf. 1Co 11,1 Ep 5,1 Mt 23,8). Il est le terme et la plénitude de notre vie, présente et future (cf. Ga Ga 2,20 Rm 60,5 1Th 4,17 Ap 1,8 etc. ). Nous saluons Notre Seigneur Jésus-Christ, auquel soit honneur et gloire dans tous les siècles (Rm 16,27) !

Et puis nous saluons Marie, la Mère bénie de Jésus, que l’Eglise honore aujourd’hui pour ce privilège de choix dont Elle a été l’objet et qui est pour nous une chance inestimable, le privilège d’être en même temps la mère de Dieu fait homme, notre Frère et notre Sauveur. Salut, ô Reine, Mère de miséricorde, notre vie, notre douceur et notre espérance, salut !

Et maintenant un salut à vous, Pueri Cantores, qui venez de toutes les parties du monde pour donner ici, dans la Rome catholique, centre de l’unité et de la paix, un exemple admirable d’harmonie et d’allégresse. Chantez, chantez ! Vos voix qui se fondent en un seul choeur de foi et de prière, sont un message prophétique de paix et d’espérance pour le monde entier ! Salut à vous, petits chanteurs !

Après ce prélude plein de joie nos esprits se fixent maintenant sur le thème que, tous ensemble aujourd’hui, nous prenons comme objet de nos réflexions et de notre prière : la paix.

La paix est comme le soleil du monde.

Comment fixer notre regard sur ce soleil ? Il est trop lumineux ; nous restons tout éblouis ! Mais, de même que nous le faisons pour le soleil, limitons-nous en ce moment à voir le reflet de sa splendeur, sous l’un de ses multiples aspects qui nous le rendent compréhensible.

Soyez attentifs. Qu’est-ce que la paix ? C’est l’art d’être d’accord.

Les hommes sont-ils d’accord spontanément, automatiquement ?

Oui et non. Ils sont d’accord « potentiellement », c’est-à-dire qu’ils sont faits pour être d’accord. Au fond de leur être, il y a la tendance, l’instinct, le désir, le besoin, le devoir d’être d’accord, c’est-à-dire de vivre en paix. La paix est une exigence de la nature même des hommes. La nature humaine, fondamentalement, est unique ; elle est la même en tous ; elle est par elle-même portée à s’exprimer en société, à mettre les hommes en communication entre eux. Ceux-ci ont besoin de recevoir d’autrui la vie, ils ont besoin d’être élevés et éduqués par d’autres, ils ont besoin de s’entendre, c’est-à-dire de parler un langage commun ; ils éprouvent l’instinct et le besoin de se connaître, de vivre ensemble ; ce sont des êtres sociaux, ils forment des familles, des tribus, des peuples, des nations, et ils tendent aujourd’hui, comme poussés irrésistiblement par tous les genres de communications sociales à se réunir en une seule famille, composée de nombreux membres jouissant d’une certaine indépendance et d’une certaine authenticité caractéristique et distincte, mais qui sont désormais complémentaires et interdépendants. Qui ne voit que ce mouvement est non seulement nécessaire, mais bel et bon, et qu’il est le seul qui puisse maintenant faire pleinement sien le nom de civilisation ? L’humanité est unique, et elle tend à s’organiser en forme communautaire. C’est cela la paix. Le Christ a synthétisé en une seule parole et annoncé ce destin suprême de l’humanité, en disant aux hommes de ce monde : « Vous êtes tous frères » (Mt 23,8) ; et, en nous révélant la vérité religieuse et lumineuse de la Paternité divine, il conférait à la fraternité humaine universelle sa raison, sa capacité de se réaliser, sa gloire et sa félicité. Redisons-le : c’est cela la paix, c’est-à-dire la fraternité, concordante, solidaire, libre et heureuse, des hommes entre eux.

Mais existe-t-elle, cette paix ? Hélas ! quelle distance entre l’ontologie et la déontologie de la paix; entre son être et son devoir être ! L’histoire, dirait-on, avec ses guerres, ses compétitions, ses divisions, dément dans le passé, avec une phénoménologie indescriptible et inépuisable, la réalité de la paix !

Suivez-nous encore avec votre patiente attention. Du reste, contempler le panorama du monde et ses destinées mérite de nous tous cet effort de compréhension. Nous le disons : s’il est vrai que malheureusement la paix n’a pas réellement toujours représenté dans le passé le tableau souhaité de l’humanité ordonnée et pacifique, mais qu’a prévalu le tableau contraire de la lutte entre les hommes, nous nous sommes cependant senti autorisé, ces derniers temps, avec l’assentiment du monde et poussé non seulement par notre foi religieuse, mais par la maturité de la conscience moderne, par l’évolution progressive des peuples, par la nécessité intrinsèque de la civilisation moderne, à proclamer deux affirmations capitales : la paix est objet de devoir, la paix est possible !

Voici que surgit alors en nos esprits une question, un doute, qui sont peut-être le scepticisme, qui, de manière voilée mais crûment, accuse notre enthousiasme pour la paix d’utopie, de rêve, d’illusion, d’anachronisme pour le moins, comme si c’était une fable inspirée encore de l’âge d’or de Virgile, absente au rendez-vous des événements espérés. Et la question est celle-ci : le baromètre de la paix, aujourd’hui, ne vire-t-il pas au mauvais temps ? Sous d’autres formes, encore plus dures et plus effrayantes, le monde ne retourne-t-il pas aux positions dialectiques et polémiques d’avant-guerre, c’est-à-dire à une contestation par principe de la méthode et du règne de la paix ? Que nous laissent présager les armements mondiaux et locaux, dont le caractère terrifiant a été porté à un degré inconcevable ? La politique des équilibres contrastants pourra-t-elle vraiment conjurer la catastrophe mondiale ? Et jusqu’où pourra mener le radicalisme des luttes de classes, si elles ne sont plus modérées par le sens de la justice et du bien commun, mais dominées par la passion de la vengeance et du prestige ? Nous devons enregistrer ces dernières années une sorte de piège qui fait trembler tout le monde, une sorte d’insulte qui salit l’honneur de notre manière de vivre, une augmentation effrayante de la criminalité organisée, avec l’arme toujours braquée de la menace à la vie innocente et le chantage de la corruption sans frein : où est le droit ? Où est la justice ? Où est l’honneur ? et où est alors cette tranquillité de l’ordre, qui répond au nom de Paix ? Que l’on se rappelle le rapport du Procureur Général de la Cour Suprême de Cassation, le Docteur Mario Stella Richter, pour l’inauguration de l’année judiciaire (1974). Et nous devons ensuite faire aussi mention des guerres et des guérillas qui persistent encore en diverses parties du monde, avec leur cortège de victimes et de ruines déplorables : tous nous les avons douloureusement présentes à l’esprit.

Nous nous référons, sans faire maintenant aucun commentaire, à des faits et à des conditions qui blessent ou qui empêchent la paix dans nombre de situations sociales et politiques de notre terre pour introduire dans notre méditation un principe, une méthode que nous tirons de l’enseignement chrétien authentique et qui, appliqués aux tentatives et aux procédures toujours en cours pour sauvegarder et promouvoir la paix, seraient indubitablement positifs et efficaces, même s’ils s’avèrent psychologiquement difficiles. Ils se résument en un mot : « réconciliation » : c’est un des points du programme de l’Année Sainte qui vient d’être inaugurée.

La réconciliation fait passer la paix du for externe au for interne; c’est-à-dire du domaine extrêmement réaliste des compétitions politiques, militaires, sociales, économiques, celles en somme du monde de l’expérience, au domaine non moins réel mais impondérable de la vie spirituelle des hommes. Il est difficile de parvenir à ce plan, certes : mais il est le plan de la véritable paix, de la paix située dans les esprits avant de l’être dans les actions, dans l’opinion publique avant de l’être dans les traités, dans le coeur des hommes avant de l’être dans la trêve des armes. Pour avoir une vraie paix, il faut lui donner une âme. L’âme de la paix est l’amour. Nous en avons fait graver la formule sur la médaille frappée à l’occasion de notre visite a l’Assemblée des Nations-Unies, en octobre 1965 : Amoris alumna Pax. Oui, c’est l’amour qui vivifie la paix, plus que la victoire et la défaite, plus que l’intérêt, la peur, la faiblesse, le besoin. L’âme de la paix, répétons-le, est l’amour qui, pour nous les croyants, descend de l’amour de Dieu et se répand en amour pour les hommes. Voici quelle est la clé du mécanisme de la vraie paix, la clé de cet amour qui se nomme charité. L’amour-charité engendre la réconciliation : dans le cycle des rapports humain, il est un acte créateur. L’amour surmonte les discordes, les jalousies, les antipathies, les oppositions héritées du passé comme celles qui surgissent dans le présent. L’amour donne à la paix son véritable enracinement, il arrache l’hypocrisie, la précarité, l’égoïsme. L’amour est l’art de la paix ; il engendre une pédagogie nouvelle qui est tout entière à refaire, si nous pensons que, depuis les jeux de nos enfants jusqu’à certains traités d’ethnologie et de philosophie de l’histoire, l’opposition, la lutte, l’emploi de la force, l’utilité de la violence semblent constituer une nécessité, une expression de l’honneur, une source d’intérêt. Par-dessus tout, l’amour, oui, l’amour chrétien, réussira-t-il à arracher du plus profond des coeurs la racine empoisonnée et tenace de la vengeance, des « règlements de comptes », de l’« oeil pour oeil », et du « dent pour dent », (Mt 5,38) dont dérivent en chaîne le sang, les représailles et les ruines, comme l’obligation perpétuelle d’un point d’honneur ignoble ? L’amour réussira-t-il à désinfecter ces sédiments de la psychologie collective, ces bas-fonds sociaux où la mafia a sa loi secrète impitoyable ; réussira-t-il à faire disparaître la tricherie populaire, la vendetta privée ou collective, ou la lutte tribale, ces faux devoirs devenus des obsessions, qui engendrent un engagement aveugle et fatal ? Réussira-t-il à apaiser ces orgueils nationalistes ou raciaux qui se transmettent inexorablement d’une génération à l’autre, préparant des revanches qui sont pour chacune des parties en lutte des haines funestes et des massacres inévitables ? (cf. Mt Mt 1,12).

Oui, l’amour réussira, parce que Jésus-Christ nous l’a enseigné, lui qui en a inscrit l’engagement dans la prière par excellence, le « Notre Père », obligeant nos lèvres obstinées à répéter les paroles prodigieuses du pardon : « Pardonne-nous nos offenses, Père, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ». L’amour de la réconciliation n’est pas faiblesse, il n’est pas lâcheté ; il demande des sentiments forts, nobles, généreux, parfois héroïques ; il exige de se vaincre soi-même, et non l’adversaire ; il peut sembler parfois aller jusqu’au déshonneur (pensez à « l’autre joue » qu’il faut tendre à celui qui a frappé la première — cf. Lc Lc 6,29 pensez au manteau qu’il faut donner à celui qui demande la tunique — cf. Mt Mt 5,40) ; mais il ne sera jamais un outrage au devoir de justice, ou un renoncement au droit du pauvre ; il sera en réalité l’art patient et sage de la paix, de la ferme volonté de vivre ensemble en frères, selon l’exemple du Christ et avec la force de notre coeur modelé sur le sien.

C’est difficile, difficile ; mais tel est l’Evangile de la réconciliation qui, à bien y regarder, est au fond plus facile et donne plus de bonheur que de porter en soi et d’allumer chez autrui un coeur plein de rancoeur et de haine. L’homme est bon à son origine : il doit redevenir et être bon. C’est pourquoi, rappelons-nous que le Christ est notre paix (cf. Ep Ep 2,14).






6 janvier



EPIPHANIE : FÊTE DE LA FOI ET DU CHRIST RÉVÉLÉ





Une cérémonie des plus significatives s’est déroulée le 6 janvier dernier à Saint-Pierre du Vatican pour célébrer l’Epiphanie de l’Année Sainte et mettre en lumière le visage missionnaire de l’Eglise.

Environ 600 missionnaires appartenant à plus de 70 Ordres religieux et Congrégations missionnaires avaient été invités par le Pape pour vivre près de lui leur veillée de grâce avant leur départ pour les terres lointaines. Après l’Evangile le Saint-Père a prononcé l’homélie que voici :



Fils et Filles, tous très chers dans le Christ,



Voici un jour mémorable ! Pour votre vie : il marque en effet un moment qui confirme les autres étapes décisives de votre vocation, de votre choix ecclésial, religieux, missionnaire pour les années à venir que le Seigneur vous accordera durant votre pèlerinage dans le temps. C’est un moment qui qualifie, c’est-à-dire qui donne une forme, un aspect, un style, aussi bien à votre vie spirituelle intérieure, à votre spiritualité missionnaire, qu’à votre action extérieure professionnelle dans laquelle seront engagés votre coeur, votre travail, votre consécration au service de l’Eglise : votre activité missionnaire.

Jour mémorable : efforçons-nous de le bien vivre, avec toute l’intensité de nos esprits, et en tenant compte des circonstances qui le rendent singulier et digne d’une réflexion subséquente.

Le foyer, le centre de nos pensées est maintenant celui de l’Epiphanie. Epiphanie signifie manifestation, apparition, révélation. Epiphanie est un terme générique, abstrait ; il acquiert sa signification et sa valeur de l’objet auquel il se réfère. Dans le cas présent, nous savons bien à qui et à quoi il se réfère : c’est à la manifestation de Jésus-Christ sur cette terre, au monde, à l’humanité (cf. saint augustin, Sermo 200 ; P.L. 38, 1029). Par elle-même cette parole englobe tout le plan de la révélation de Dieu. La fameuse lettre aux Hébreux s’ouvre précisément sur une vision synthétique. Comment Dieu s’est-il manifesté aux hommes ? « A bien des reprises et de bien des manières » (He 1,1). Le spectacle merveilleux du panorama naturel et, pouvons-nous ajouter, tout le champ de la création, le royaume des sciences, l’expérience des choses, la cosmologie, pour celui qui les observe bien et qui pénètre, avec son intelligence et avec la sympathie de notre capacité de connaître et d’identifier, la raison profonde des êtres, sont déjà des formes de langage à travers lesquelles Dieu, le Principe créateur de l’univers, parle à qui sait l’écouter : il parle de puissance, il parle de sagesse, il parle de beauté, il parle de mystère. Quelque myope que soit l’homme, quelqu’insensible qu’il se montre devant le panorama des choses, qu’elles soient très petites ou très grandes, microbes ou astres de grandeur démesurée, un Dessein, une Pensée, une Parole émanant des êtres existants ; une exigence logique fondamentale réclamerait de lui, de l’homme et d’autant plus qu’il est mieux instruit et plus évolué, une reconnaissance religieuse, une adoration, un cantique des créatures. Citons un auteur, initié à cette confrontation de l’homme moderne avec le monde exploré qui l’entoure ; il écrit : « l’enrichissement et le trouble de la pensée religieuse, en notre temps, tiennent sans doute à la révélation qui se fait, autour de nous et en nous, de la grandeur et de l’unité du Monde. Autour de nous, les Sciences du Réel étendent démesurément les abîmes du temps et de l’espace ; et elles décèlent sans cesse les liaisons nouvelles entre éléments de l’Univers ». (pierre teilhard de chardin, Le Milieu divin, p. 23).

Efforçons-nous, nous autres religieux, nous croyants, de ne pas perdre de vue ce premier plan de la révélation naturelle de Dieu, mais de le tenir présent sur le fond de notre vision panoramique, cognitive et spirituelle, pour alimenter d’éléments authentiques notre sentiment religieux et notre émerveillement existentiel devant l’oeuvre de Dieu et devant notre vie elle-même ; et pour être mieux en mesure d’estimer à sa juste valeur l’épiphanie nouvelle, gratuite, stupéfiante, mystérieuse que Dieu a daigné accomplir dans l’histoire des hommes par l’Incarnation et l’économie du salut qui s’en est suivi. De la plate-forme de la révélation naturelle, nous pourrons mieux apprécier l’originalité exceptionnelle de l’apparition du Verbe de Dieu lui-même, « par qui tout a été fait » (Jn 1,3), à un moment, en un lieu du monde, qu’il a crée, dans l’Evangile. Le Verbe de Dieu, Dieu lui-même, s’est manifesté sous une forme humaine. Il a habité avec nous. Merveille des merveilles : il s’est manifesté sous les aspects les plus simples et les plus humbles, dans le silence, dans la pauvreté, enfant, puis jeune homme, puis artisan, et finalement Maître et Prophète, capable de dominer miraculeusement les choses et les souffrances humaines, la mort elle-même, et de se présenter dans la perspective préparée pour les siècles, celle de Messie et Fils de l’homme, bien plus Fils de Dieu, l’Agneau qui expie tous les péchés des hommes offerts à son rachat, le Sauveur, le Ressuscité pour le règne de Dieu et pour les siècles à jamais.

Oh, Fils très chers, vous connaissez ce grand mystérieux déroulement de la révélation du Christ et vous savez comment il pénètre toute la terre, toute l’histoire ; et comment la voie, la vérité, la vie, c’est Lui, ce Jésus dont aujourd’hui, nous, son Eglise, nous célébrons la manifestation dans le monde. Méditerons-nous jamais assez cette « histoire sainte », ce dessein de Dieu à l’égard de l’humanité, ce mystère du salut, dont dépend tout notre destin ? Non jamais assez ! Les années si brèves et si rapides de notre existence terrestre ne suffiront pas à satisfaire notre besoin d’étude, de méditation, de contemplation.

Et oui, nous tous, nous ne négligerons jamais de prolonger cette recherche théologique et spirituelle pendant toute la durée de votre vie. Elle sera comme la lampe allumée sur la route qui s’ouvre devant nous. Mais voici qu’une double conclusion, l’une et l’autre venant du mystère même de l’Epiphanie, se reflète, avec une clarté décisive sur votre vie. Et de cette double conclusion, vous, Fils et Filles très chers, ne manquez pas de faire le programme de votre vie.

La première conclusion est la foi. Il faut accepter en totalité la vérité, la réalité de l’Epiphanie, c’est-à-dire de la révélation de Dieu, Père et Créateur de toute chose, par le Verbe, son Fils, Jésus Christ, dans l’Eprit Saint, lumière et force des baptisés qui sont fidèles à cette investiture de la vie humaine appelée par grâce à la vie divine. Aujourd’hui, c’est la fête du Credo, de ce Credo proclamé, comme une alliance nouvelle et une ineffable communion vitale, au moment de notre baptême. Il nous faut répéter aujourd’hui, avec une adhésion totale, une conviction neuve, un réconfort incomparable, le Credo, un et catholique, nôtre et en même temps commun à tous les fidèles du Christ qui s’est révélé. Oh ! Nous savons quel drame à propos de la question de la foi, drame marqué par les recherches, les controverses, les doutes, les négations, il existe aujourd’hui en tant d’esprits, et se trouve sinon réduit à néant, du moins surmonté par un acte de foi décisif. Vous êtes missionnaires ? Alors de quelle mission, sinon de celle de la foi ? C’est pour la foi que vous partez et que vous affrontez le monde. Vous devenez des gens bien particuliers: dans un monde qui développe sa science à la mesure de sa propre pensée, vous mesurez votre certitude sur la Parole de Dieu, dont l’Eglise, Mère et Maîtresse, garantit l’authenticité. Dans un monde qui semble mesurer sa propre maturité rationnelle, spécialement dans le domaine religieux, d’après les insatiables subtilités de ses doutes et de ses sophismes, vous marchez droit et d’un pas assuré, avec une mentalité que celui qui ne vous connaît pas qualifiera peut-être de purement élémentaire et populaire, alors qu’elle s’apparente à la simplicité et à la lucidité de la sagesse divine. Vous marchez avec la logique de la foi, devenue principe de pensée et d’action, comme nous l’enseigne Saint Paul : le juste, c’est-à-dire l’homme bon, authentique, vit de la foi (cf. Rm Rm 1,17 Ga 3,11), c’est-à-dire en tirant de la foi les principes qui orientent sa propre vie.

La deuxième conclusion pour le programme de votre vocation est la nécessité du Christ, parce qu’il est le Christ, c’est-à-dire parce qu’il émane de lui une attraction qui oblige à militer pour sa gloire. Qui l’a rencontré, qui l’a connu au moins un peu en profondeur, qui a entendu l’appel séduisant et le charme de sa voix, ne peut pas ne pas le suivre ; il le suit avec un esprit de confiance et d’aventure, qui fait du disciple un héros, un apôtre, selon la définition emphatique mais réaliste qu’en donne encore Saint Paul en ces termes : « Quant à nos frères, ce sont les délégués des Eglises, la gloire du Christ » (2Co 8,23). Nécessité du Christ pour lui-même : il mérite bien le don, l’amour, le sacrifice de la vie. Et en même temps nécessité du Christ pour les hommes, pour tous les frères de la terre, parce que Lui, Lui seul est le Sauveur (cf. Ac Ac 4,12), tandis que l’annonce de son salut est conditionnée par l’action apostolique, par la diffusion missionnaire (cf. Rm Rm 10,14 ss.). Vous, les missionnaires, vous personnifiez cette nécessité du Christ. Aujourd’hui comme hier. Si d’une part en effet le missionnaire catholique doit reconnaître tout ce qu’il y a de vrai et de saint même dans les autres religions (cf. Décl. Nostra aetate, NAE 2) et en particulier, les trésors de foi et de grâce que les Eglises et les communautés chrétiennes malheureusement toujours séparées de nous, conservent et alimentent encore, et si, dans son zèle apostolique, il doit s’abstenir de tout prosélytisme déloyal, le mot du récent Concile oecuménique reste toujours vrai, selon lequel « c’est seulement par l’Eglise catholique du Christ, laquelle est le moyen général du salut, que peut s’obtenir toute plénitude des moyens du salut » (Décret Unitatis redintegratio, UR 3).

En disant cela, Nous ne faisons pas de triomphalisme. Nous essayons, vous le savez bien, d’interpréter le système historico-social, c’est-à-dire ecclésial, que le Seigneur a établi pour la diffusion de l’Evangile et pour l’édification de son Eglise ; et vous, les missionnaires, vous qui travaillez et collaborez avec la Hiérarchie apostolique, vous êtes les « crucifères », les porteurs de la Croix, envoyés dans le monde. C’est pour cela que vous sera remis aujourd’hui un Crucifix que Nous avons béni : humble crucifix, signe pour vous de patience et de courage réconfortant ; signe de foi, de libération et de joie pour ceux auxquels vous aurez l’honneur de le prêcher et de le porter par votre ministère.






25 janvier



POUR LA RÉCONCILIATION DE TOUS LES CHRÉTIENS DANS L’UNITÉ DE L’ÉGLISE DU CHRIST





Au cours de la concélébration solennelle présidée par le Pape en la Basilique Saint-Paul-hors-les-murs, le jour de la fête de la conversion de Saint Paul et à l’occasion de la clôture de !a Semaine de Prières pour l’Unité des Chrétiens, le Saint-Père a adressé à l’assistance le discours suivant :



Frères !



La fête d’aujourd’hui, qui nous fait encore célébrer, après tant de siècles, la conversion de Saint Paul, tournant décisif dans l’histoire de la diffusion de la foi chrétienne et dans la formation organique de l’Eglise naissante, fournit un thème de méditation et de prière trop vaste — et suffisamment connu, heureusement, de vous tous — pour que ces quelques mots simples et brefs arrivent à la traduire dans le langage approprié. La richesse même des motifs qui inspirent de hautes pensées en ce lieu privilégié est pour nous un obstacle : parler de Saint Paul, en cette Basilique, sur sa tombe, lui qui, selon l’inscription à la fois laconique et éloquente de la pierre qui conserve ses reliques, est qualifié simplement de « apôtre et martyr » ! Comment pourrions-nous ne pas faire l’éloge de ce sanctuaire, que flanque et protège un monastère évocateur de tant de souvenirs historiques et saints ? Et comment échapper aux réminiscences personnelles qui nous unissent à cet édifice sacré et complexe ? Notre silence n’est pas oubli, il est plutôt un acte de contemplation suscité par une dévotion pleine d’amour, malgré une certaine peine éprouvée récemment dans notre coeur de père.

Un autre thème, vous le savez, se superpose au culte que nous entendons rendre aujourd’hui à Saint Paul et tire de lui son inspiration et sa force, à l’honneur de l’Apôtre lui-même. C’est le thème de l’unité entre les chrétiens, unité vraie et complète, telle que nous l’envisageons, spécialement depuis le Concile, et que nous cherchons à reconstituer dans son intégrité, pour la joie de tous.

Sur ce sujet aussi, la loi de la discrétion nous impose de nous contenter d’une brève allusion. Et pour ce faire, nous nous limitons à vous confier les deux sentiments fondamentaux qu’éprouvé notre esprit et que ce lieu béni rend dominants en ce moment. L’un est un sentiment de tristesse, l’autre d’espérance.

Pourquoi de tristesse ? Comment la pensée de la recomposition de l’unité entre tous les disciples du Christ peut-elle inspirer un tel sentiment ? La raison en est, hélas, trop évidente. Et elle a de multiples aspects.

Premièrement, parce que cette unité n’est pas encore reconstituée. Et cela fait remonter à notre esprit un souvenir manifeste et douloureux, le souvenir de l’histoire. Le Christ a fondé une unique Eglise. Saint Paul nous a laissé comme en testament son ardent appel : « Appliquez-vous à conserver l’unité de l’Esprit par ce lien qu’est la paix. Il n’y a qu’un Corps et qu’un Esprit, comme il n’y a qu’une espérance au terme de l’appel que vous avez reçu ; un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême ; un seul Dieu et père de tous... » (Ep 4,3-6). Comment avons-nous pu nous diviser d’une manière si grave, si fractionnée, si durable ? Et comment ne pas éprouver de souffrance devant un tel état de choses qui dure encore sous tant d’aspects concrets ? Nous catholiques, nous en avons certainement notre part de culpabilité, et cela également de différentes façons et de manière continuelle ; comment ne pas en éprouver douleur et remords ?

En second lieu, comment surmonter les difficultés qui s’opposent à une réconciliation ? C’est là un autre motif de notre tristesse. Nous voyons de grands obstacles qui semblent insurmontables. Il s’agit d’un état de fait grave, qui parvient à entamer l’oeuvre même du Christ. Le Concile Vatican II affirme avec lucidité et fermeté que la division des chrétiens « fait obstacle à la plus sainte des causes : la prédication de l’Evangile à toute créature » (Unitatis Redintegratio, UR 1), fait obstacle ainsi à l’oeuvre de la réconciliation de tous les hommes.

La division entre les chrétiens arrive donc à léser et parfois même à épuiser la fécondité de la prédication chrétienne, à ôter son efficacité à l’action de la réconciliation avec Dieu que l’Eglise a comme mission de continuer jusqu’à la fin des temps. Pour cette raison, en proclamant l’Année Sainte, nous avons cru nécessaire d’attirer l’attention de tous les fidèles du monde catholique sur le fait que « la réconciliation de tous les hommes avec Dieu, notre Père », présuppose, en effet, le rétablissement de la communion entre ceux qui ont déjà, dans la foi, reconnu et accueilli Jésus-Christ comme le Seigneur de la miséricorde, qui libère les hommes et les unit dans l’Esprit d’amour et de vérité » (Apostolorum Limina, VII).

De fait, comment pouvons-nous témoigner avec cohérence que Dieu nous a réconciliés avec Lui si nous ne montrons pas en même temps que nous sommes réconciliés entre nous qui croyons et sommes baptisés en son nom ? C’est aussi pour cette raison que « rétablir l’unité dans la pleine communion ecclésiale est une responsabilité et un engagement pour toute l’Eglise » (cf. Apostolorum Limina, VII ; Unitatis Redintegratio, UR 5).

En troisième lieu, ces dernières années, des pas admirables vers la réconciliation se sont accomplis en différentes directions ; tous le savent et le voient; et il est certain que tous, nous nous en réjouissons fort. Mais pour l’instant aucun pas n’est parvenu au but ! Le coeur qui aime est toujours pressé ; si notre hâte n’aboutit pas, l’amour lui-même nous fait souffrir. Nous comprenons que nos efforts soient inadéquats. Nous entrevoyons les lois de l’histoire qui exigent un temps plus long que notre existence humaine ; et il est compréhensible que la lenteur des conclusions nous semble rendre vains les désirs, les tentatives, les efforts, les prières. Nous acceptons cette disposition des desseins de Dieu et nous nous proposons humblement de persévérer. Mais même la persévérance n’est-elle pas une souffrance ? Ne peut-on pas s’expliquer un sentiment qui se consume dans une attente dont on ne connaît pas la durée future ? L’oecuménisme est une entreprise extrêmement difficile ; elle ne saurait être simplifiée au détriment de la foi et du dessein du Christ et de Dieu concernant le salut authentique de l’humanité. L’Ecriture ne dit-elle pas : « Espoir différé : langueur du coeur » (Pr 13,12) ? Comprenez donc, Frères, notre tristesse : elle est l’expression de notre désir, de notre charité.

Mais un autre sentiment remplit notre âme d’une atmosphère vivifiante, quand nous regardons l’oecuménisme, cet oecuménisme qui tend réellement au « rétablissement de l’unité entre tous les chrétiens » : c’est l’espérance. N’est-ce pas la prière qui alimente l’espérance ? N’est-ce pas Saint Paul qui nous assure : « L’espérance ne déçoit pas » (Rm 5,5) ?

Nous aussi, nous avons voulu célébrer la semaine de prière pour l’unité des chrétiens, d’autant plus qu’elle coïncide avec l’Année Sainte. Nous avions en effet proclamé que la réconciliation entre chrétiens était un des objectifs principaux de cette année de grâce (cf. Apostolorum Limina, VII).

« Ramenez toutes choses sous un seul Chef, le Christ, les êtres célestes comme les terrestres » (Ep 1,10). Ce thème proposé à la réflexion de tous les chrétiens pour la semaine de prière de cette année, concentre notre méditation en direction du plan salvifique de Dieu sur les hommes et sur toute la création.

Dieu nous a fait connaître le mystère de sa volonté pour le réaliser dans la plénitude des temps. En Jésus-Christ, son Fils bien-aimé, nous trouvons la rédemption, par son sang, la rémission des fautes, selon la richesse de sa grâce (cf. Ep Ep 1,7). « Dieu s’est plu à faire habiter en lui toute la Plénitude et par lui à réconcilier tous les êtres pour lui (Col 1,19-20). Jésus-Christ est ainsi notre véritable réconciliation, il est la miséricorde de Dieu pour les hommes, il est notre grande et vivante indulgence. Il a accompli la « purification des péchés » (He 1,3) et nous a mis en communion avec le Père dans le Saint-Esprit.

Cet acte salvifique embrasse non seulement tous les hommes, mais dans une vision qui dépasse l’humanité, il s’étend à la création tout entière, et nous fait accéder à une création nouvelle, avec une humanité renouvelée, pèlerinant vers « un ciel nouveau et une terre nouvelle » (Ap 21,1).

Ce ministère de réconciliation, le Christ le continue à travers son Eglise, sacrement de salut. « L’Eglise est faite pour étendre le règne du Christ à toute la terre, pour la gloire de Dieu le Père ; elle fait ainsi participer tous les hommes à la rédemption et au salut ; par eux elle ordonne en vérité le monde entier au Christ » (Apostolicam Actuositatem, AA 2).

Mais aujourd’hui, avec vous, nous rendons grâces au Seigneur qui nous a accordé de voir les relations entre chrétiens s’intensifier et s’approfondir. La recherche de cette réconciliation entre chrétiens, qui est l’oeuvre de l’Esprit Saint et manifestation de cette « sagesse et patience » avec lesquelles le Seigneur « poursuit son dessein de grâce à l’égard des pécheurs que nous sommes » (Unitatis Redintegratio, UR 1), devient toujours davantage un thème d’attention et de préoccupation dans l’Eglise catholique et dans les autres Communions chrétiennes. Avec joie, nous constatons les efforts qui se font partout en faveur de la réconciliation et dans lesquels sont engagés les Evêques, les théologiens, les prêtres, les laïcs ; à ce travail, nous le savons, est également sensibilisée la phalange choisie des personnes qui se livrent à la contemplation, dans le silence, la prière et la pénitence, et mûrissent ainsi une union toujours plus pure et plus intime avec Dieu.

Avec le Concile nous sommes pleinement conscient que « ce projet sacré, la réconciliation de tous les chrétiens dans l’unité d’une seule et unique Eglise du Christ, dépasse les forces et les capacités humaines » (Unitatis Redintegratio, UR 24). Aussi reprenons notre prière en demandant au Seigneur de nous rendre plus attentifs à sa Parole et plus dociles à sa volonté pour continuer notre travail avec confiance et dévouement, avec persévérance et courage, afin qu’il nous accorde de pouvoir apporter notre concours efficace à la réconciliation entre tous les chrétiens et à la réconciliation entre tous les hommes, afin que, comme le dit Saint Paul, « toute langue proclame de Jésus-Christ, qu’il est seigneur, à la gloire de Dieu le Père » (Ph 2,11). Ainsi soit-il.






2 février




Homélies 1975