Homélies 1975

MESSAGE JUBILAIRE POUR LES ÉPOUX





Le dimanche 13 avril dernier le Saint-Père a célébré en la Basilique Saint-Pierre une Messe Jubilaire pour les Epoux, au cours de laquelle il a donné lui-même la Bénédiction nuptiale à 13 jeunes couples. Après l’Evangile, le Saint-Père a prononcé une homélie dont voici notre traduction :



En ce moment, deux faits suscitent dans notre coeur des sentiments profonds et suaves. D’abord : la douce et forte impression que nous a laissée la merveilleuse page de l’Evangile de Saint Luc que nous venons d’entendre ; nous sentons encore « le coeur nous brûler dans la poitrine » comme au moment où nous écoutions les paroles inspirées de l’Ecriture, les propres paroles de Jésus qui, annoncées par l’Eglise, résonnent encore aujourd’hui bien haut dans le monde. Ensuite : l’occasion qui nous a conduit ici : la bénédiction à quelques couples d’époux ; dans cette Basilique de Saint-Pierre, près de l’autel de la Confession, dans la floraison spirituelle du temps pascal de l’Année Sainte, ils vont aujourd’hui s’unir en mariage, ou mieux, ils célébreront eux-mêmes leur mariage, étant constitués par le Christ ministres du « grand sacrement » (Ep 5,32), en vertu de la fonction sacerdotale (cf. Lumen Gentium, LG 34) que le baptême confère au Peuple de Dieu. Deux moments, deux aspects, deux éléments successifs de notre rencontre actuelle ; trop riches et inépuisables pour nous permettre, en ce bref entretien familier, de nous pencher sur eux de manière satisfaisante ; ils méritent toutefois une pause sereine de réflexion en commun.



1. La scène d’Emmaüs, avant tout. Elle est trop connue pour ne pas réveiller dans notre coeur, à sa seule évocation, des images et des souvenirs désormais familiers dont l’art chrétien de tous les temps a fait l’objet favori de ses admirables, de ses anxieuses et lumineuses recherches. N’avons-nous pas l’impression que le doute des deux disciples a été parfois le nôtre ? Notre foi n’a-t-elle pas été trop limitée, trop faible, trop terre-à-terre, comme celle de ces hommes méfiants qui attendaient « la libération d’Israël » (Lc 24,21) dans une perspective uniquement terrestre, sans comprendre que le Christ « devait supporter ces souffrances pour entrer dans sa gloire » (ib. 24, 36) ? C’est nous, ces disciples d’Emmaüs ! Et il suffit que nous ayons des oreilles pour écouter, un coeur pour suivre la Parole du Christ, et le voilà qui nous rejoint ; il nous accompagne, il se fait notre ami, notre compagnon le long de la route, notre commensal à la table de la charité fraternelle et à la communion eucharistique ; il suffit que nous ayons une étincelle d’amour pour que nos yeux s’ouvrent et reconnaissent sa présence (cf. 24, 31), pour que notre coeur s’embrase. « Ce feu, dit Saint Ambroise, commentant les paroles des disciples d’Emmaüs — ce feu illumine les replis les plus secrets du coeur » (Exp. Ev. sec. Luc. VII, 132).

Frères ! que la foi et l’amour vous fassent reconnaître et suivre le Christ, toujours ! C’est la première réflexion, évidente mais tellement importante, à laquelle nous invite l’Evangile.



2. Le Christ nous accompagne sur les chemins de la vie : quelle pensée meilleure pourrions-nous vous léguer, chers Epoux, comme vivres et nourriture et soutien tout au long du voyage que vous allez bientôt entreprendre ensemble ? Vous représentez symboliquement devant nos yeux, comme devant toute l’Eglise, l’innombrable phalange des couples qui comme vous ce matin, ont fondé, avec la Bénédiction de Dieu, leur Eglise domestique comme le Concile a appelé la famille (Lumen Gentium, LG 11). A vous, à tous les jeunes couples, à toutes les familles chrétiennes : à tous ceux qui, dans leur amour élevé et transfiguré par la vertu du sacrement, sont dans le monde la présence et le symbole de l’amour réciproque du Christ et de l’Eglise (cf. Ep Ep 5,21-33), nous répétons aujourd’hui : Ne craignez pas, le Christ est avec vous ! Il est à vos côtés pour transfigurer votre amour, pour enrichir ses valeurs déjà si grandes et nobles avec celles tellement plus merveilleuses de sa grâce ; il est près de vous pour rendre ferme, stable, indissoluble le lien qui vous unit dans le réciproque abandon de l’un à l’autre, pour toute la vie ; il est près de vous pour vous soutenir au milieu des contradictions, des épreuves, des crises qui ne peuvent manquer dans la condition humaine. Celles-ci ne sont pas, comme le voudrait certaine funeste mentalité théorique et pratique, insurmontables, fatales, destructives de l’amour qui est aussi fort que la mort (Ct 8,6), qui persiste et survit dans son admirable faculté de se recréer, intact et immaculé. Le Christ est à vos côtés pour vous rendre conscients de votre dignité de collaborateurs du Dieu Créateur dans la transmission du don inestimable de la vie; de collaborateurs de la Divine Providence, dont vous êtes devant vos fils les représentants vivants, dans la tendresse, les soins, la sollicitude dont vous saurez les entourer, avec ces élans des pères et des mères. Oui, frères, vraiment « ce sacrement est grand ; je veux dire qu’il s’applique au Christ et à l’Eglise » (Ep 5,32). Le Concile Vatican II l’a également bien souligné lorsqu’il a dit : « De même, en effet, que Dieu prit autrefois l’initiative d’une alliance d’amour et de fidélité avec son peuple, ainsi, maintenant, le Sauveur des hommes, Epoux de l’Eglise, vient à la rencontre des époux chrétiens par le sacrement de mariage. Il continue de demeurer avec eux pour que les époux, par leur don mutuel, puissent s’aimer dans une fidélité perpétuelle, comme Lui-même a aimé l’Eglise et s’est livré pour elle (...) et pour les aider et les affermir dans leur mission sublime de père et de mère » (Gaudium et Spes, GS 48).

Voilà, frères, voilà votre programme; voilà votre ambition : avec Jésus, marchant avec vous sur les chemins harassants et imprévus de la vie ; avec Jésus assis à la table de votre pain quotidien, durement mais sereinement gagné, vous pouvez faire de votre existence à deux une lumière, une mission, une bénédiction : Ce sera notre prière pour vous et pour tous les époux chrétiens durant cette messe ; c’est le voeu que nous formons de toute notre affection paternelle.






20 avril



LA VIE CHRÉTIENNE EST LA RÉPONSE À UN APPEL





Le 20 avril dernier Journée Mondiale des Vocations, le Saint-Père a présidé, en la Basilique Saint-Pierre une concélébration solennelle au cours de laquelle il a prononcé une homélie dont voici notre traduction.



Vénérables Frères,

très chers Fils,



Journée des vocations ! On en a tant parlé, mais l’importance du sujet et son caractère complexe exigent qu’on en parle encore, qu’on en parle toujours. Et l’Eglise, aujourd’hui, parle de ce thème d’une voix si haute et prophétique qu’il ne suffit pas simplement de l’écouter : il faut la comprendre. Voilà donc venu pour nous le moment où nous devons en saisir profondément le sens pour que sa signification trouve un écho dans notre coeur, pénètre au plus intime de notre propre conscience et se lie à notre expérience historique présente. Nous allons maintenant examiner tout cela de manière assez brève (cf. Seminarium, 1, 1967).

La vocation, que signifie-t-elle, sinon un appel ? Annonce, dialogue par conséquent, début de conversation, invitation à la cohérence, provocation à une communion, à un amour.

Un appel : mais qui appelle ?

Frères et Fils! Tâchons de comprendre. La vie, notre vie même est vocation. L’essence même de notre être, raisonnable et libre, est vocation. L’ancien catéchisme n’a rien perdu de sa sagesse philosophique et théologique : nous avons reçu le don de l’existence pour connaître et aimer Dieu ; oui, ce Dieu qui a voulu susciter devant Lui-même l’homo sapiens : un être voué à la recherche, à l’écoute des voix de l’être, du cosmos, de la science. A cette recherche, à cette écoute, nous pouvons appliquer une phrase de Saint Paul : nihil sine voce. Il n’y a rien sans voix. Tout parle pour celui qui sait écouter. Les secrets de la nature peuvent être des confidences de Dieu pour celui qui sait les découvrir. C’est une première forme de vocation, la vocation à la science qui mériterait pour elle-même un grand discours : elle existe toujours et trouve l’homme subjugué par son merveilleux, son magique enchantement. Hier, précisément, nous en avons honoré l’éternelle, féconde, inépuisable valeur au cours de la rencontre avec les membres de notre Académie Pontificale des Sciences. Mais la vocation scientifique, lorsqu’elle est fidèle à ses aspirations transcendantes, arrive au seuil de la religion et y dépose son humble et solennel cantique : « les cieux racontent la gloire de Dieu, et le firmament annonce les oeuvres de ses mains » (Ps 18,1, cf. Pr Pr 22,11 et ss. ; etc.). Liturgie splendide, débordant elle aussi de mystère, de lumière, qui ne s’oppose certes pas à celle de la foi, mais s’y mesure et en quelque sorte la reflète (cf. Mt Mt 6, 28, 30). Les plus grands savants qui cultivent cette vocation naturelle l’ont compris : la récente commémoration de Copernic — qui enseignait jadis à la « Sapienza » de Roma — a remis en lumière cette harmonie, non seulement possible mais toujours souhaitable, de la science rationnelle avec la foi religieuse. Mais cette vocation scientifique n’épuise pas — souvent elle ne l’ouvre même pas — le dialogue nouveau et subséquent que l’ineffable Dieu veut engager avec l’homme et qui, de par sa nature, se tourne vers des choses extérieures à nous. L’homme ne tarde pas à se griser de cette vocation, à l’orienter vers des fins utilitaires; c’est ainsi que se forme, que se caractérise, que prend son poids, la civilisation moderne, profane et quasi imperméable à la perception des secrets nouveaux que Saint Augustin synthétisait dans cette double aspiration : Noverim Te, noverim me : La connaissance pénétrante et savoureuse de Dieu et de soi-même (cf. Solil. II, 1 ; PL 32, 885).

La vocation naturelle, la première, indispensable, extrêmement riche, révèle toutefois ses limites; mais assez paradoxalement, plus sensibles et accablantes se font ces limites, et plus large s’ouvre l’espace vers l’océan de l’expérience sensible et de la science rationnelle. Tout au plus, l’humanité parvient à s’y adapter, mais finalement elle en souffre et, tristement résignée, penche vers une évaluation plutôt pessimiste de la vie et du monde. Rappelez-vous le vanitas vanitatum de l’Ecclesiaste qui se rend compte, après en avoir joui de la caducité des choses dévorées par le temps, et dépréciées à cause de leur incapacité de rassasier l’âme humaine, trop ample et trop avide pour leur possibilité, de la remplir, de la rassasier ?

Et c’est ici que souvent, Fils et Frères et Amis, c’est ici que dans la trame de la vie, même très jeune, peut, croyons-nous, survenir la seconde vocation de l’homme pèlerin, la vocation que l’on peut appeler évangélique, c’est-à-dire l’écoute, foudroyante, d’une parole de l’Evangile de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ (Jn 15,16). Lui, il en a l’initiative ; oui, mais en respectant une liberté qui assume la décision. Lisez l’Evangile, lisez la vie des Saints, analysez la biographie des convertis ; mais peut-être aimerez-vous mieux les simples récits de jeunes, nos contemporains, hommes ou femmes, qui, à certain moment, ont entendu et compris une parole évangélique qui pénétrait, furtivement d’abord, mais finissait par s’imposer, dans leur conscience. La manière dont agit dans les âmes cette présence intérieure de la Parole divine n’est pas univoque : réponse à un pressant problème spirituel? rêve candide de sainteté ? baume réconfortant d’une inconsolable affliction, remède courageux à un remord inquiétant ? découverte de devoirs d’abord oubliés ? consonance d’une parole évangélique douloureuse ? Je ne sais. Le fait est que le contact intérieur de la voix du Seigneur avec cette pensée du coeur, quasi instinctive et intime, mais dominante, a produit une interrogation, peut-être un, tourment, un vrai cas de conscience, que la parole amoureuse et discrète d’un père, ou encore plus d’une maman pieuse et sagace, saura interpréter, puis soumettre au conseil, immanquable, d’un père spirituel, d’un. ami expert et capable d’accueillir et de garder le secret d’une conversation décisive : voilà, c’est la « vocation ».

C’est elle, la vocation évangélique, authentique, que le jugement autorisé de l’Eglise éprouve et rend valide (cf. décret Presb. Ord., 11). L’appel devient élection, option, détachement, mise à part (cf. Ac Ac 13,2) ; c’est-à-dire qu’il rend candidat à un service spécial qui offre cette première caractéristique, aujourd’hui la moins tolérée, d’imposer un genre de vie différent du genre habituel ; un genre de vie peu ambitionné, peu estimé dans le milieu social ordinaire, alors qu’autrefois il bénéficiait d’une grande considération sociale et qu’on le tenait en honneur; aujourd’hui, il n’en est plus ainsi ; or cette vie est la caractéristique de l’amour unique au Christ, à Dieu, sans mesure, de manière exclusive; la caractéristique du sacrifice, de l’anéantissement de soi-même (cf. Ph Ph 2,7 et ss.) ; une caractéristique pénétrée d’une autre qui en découle aussitôt, celle de sa consécration dans la prière ou dans le ministère pour autrui, au service sans réserve des hommes ses frères, avec une préférence pour ceux qui ont le plus besoin d’amour, d’assistance, de consolation. L’appel devient élection, se fait dévouement, immolation, héroïsme silencieux et gratuit.

La vocation se fait ecclésiale. C’est à dire qu’elle se greffe sur un corps, certes social, humain, organisé, juridique, hiérarchique, admirablement compact et obéissant; on peut dire tout ce qu’on veut de cette agrégation extérieure, traditionnelle, disciplinée, dans laquelle l’individu semble perdre sa personnalité ; semble, disons-nous, alors qu’il l’acquiert dans l’acte même où il s’agrège au corps ecclésial, terrestre et visible, car il s’agit du Corps mystique qu’est l’Eglise du Christ. C’est elle qui inonde l’élu des charismes divins, des dons, des fruits de l’Esprit Saint (cf. Ga Ga 5,22 et ss.) : il y a, dans le prêtre, une accumulation mystérieuse et miraculeuse de pouvoirs divins, celui d’annoncer la parole de Dieu, celui de ressusciter à la grâce les âmes mortes et, plus encore, celui de rendre réellement et sacramentellement présente l’immolation de Jésus, victime de notre Rédemption. Puis il y a ce mystère de l’unité qu’il faut toujours avoir présent, comme sommet de la charité. Ce mystère se revêt de formes sensibles et sociales et nous stupéfie dans ce monde historique qui, par des efforts contradictoires souvent simultanés, engendre et détruit sa paix unitaire ; ce mystère est par excellence confié à ceux qui sont appelés à la suite sacerdotale et religieuse du Christ ; « Pour qu’ils soient un » (Jn 17,11).

Frères et Fils, et Amis, poursuivez de vous-mêmes cette méditation sur la vocation : naturelle, évangélique, ecclésiale ; vous ne l’épuiserez jamais (cf. Ep Ep 3,18 et ss.) dans la plénitude de sa signification, de la grandeur spirituelle qu’elle promet et garantit. Ne la minimisez pas en croyant pouvoir la réaliser en faisant économie de la durée du sacrifice et de l’amour. Ne l’isolez pas de la fonction toujours supérieure qu’elle acquiert par le lien avec l’Eglise toujours vivante ; n’oubliez pas le besoin urgent que le monde en a aujourd’hui; et ne répétez pas sans leur donner tout leur sens les paroles sacrées qui en situent la responsabilité et qui en annoncent le destin bienheureux : « hodie si vocem Ejus audirietis, nolite obdurare corda vestra ! » (Ps 94,8) (si aujourd’hui vous entendez Sa voix, ne lui fermez pas votre coeur). Ecoutez la Voix !

Avec notre Bénédiction !






27 avril



CÉSAR DE BUS, BIENHEUREUX





Le 27 avril dernier, au cours d’une concélébration en la Basilique Vaticane, Paul VI a proclamé Bienheureux le Vénérable César de Bus, prêtre français, fondateur de la Congrégation des Pères de la Doctrine Chrétienne, décédé en 1607.

La Messe solennelle a été présidée par Mgr Eugène Polge, Archevêque d’Avignon. Ont célébré avec lui Mgr Jean Cadilhac, Evêque Auxiliaire d’Avignon, Mgr Jean de Cambourg, Evêque de Valence, Mgr Jean Harmil. Evêque de Viviers et Mgr Ovidio Lari, Evêque d’Aoste.

De nombreuses personnalités religieuses et civiles ont assisté à la cérémonie. Le Gouvernement français s’était fait représenter par une délégation comprenant S. Exe. M. Gérard Amanrich, Ambassadeur de France près le Saint-Siège, M. Bernard Billaud, Conseiller d’Ambassade et le R.P. Olivier de La Brosse, O.P., Conseiller Culturel. Etaient également présents Mgr Pierre Amourier, Vicaire Général d’Avignon, Mgr Brécieux, Curé de Cavaillon, ville natale du nouveau Bienheureux, M. Mitifiot, Maire de Cavaillon accompagné de deux Conseillers Municipaux, M. Berardi, Président de l’Association des Anciens Elèves des Doctrinaires, le Conservateur du Musée de Cavaillon, ainsi que de nombreux descendants de la famille du Bienheureux avec, à leur tête, M. Michel R. A. de Bus.

Parmi les personnalités religieuses assistant à la cérémonie figuraient tous les Recteurs des Maisons des Doctrinaires du monde entier, conduits par leur Supérieur Général le R. P. Orlando Visconti et leur Procureur Général, le R.P. Pierre Centi, Postulateur de la Cause du Fondateur. De nombreux pèlerinages diocésains français, sous la conduite des Evêques respectifs emplissaient l’immense Basilique Vaticane. La solennelle célébration a eu son moment le plus émouvant lorsque Paul VI, après la pétition que lui avait adressée S.Exc. Mgr Polge, a procédé à la lecture de la formule de Béatification.

Le Saint-Père a. prononcé, en langue française, une homélie dont voici le texte :



Réjouissez-vous tous, Vénérables Frères et chers Fils ! Que l’Eglise entière exulte parce qu’un nouveau Bienheureux lui est donné en exemple, parce qu’elle peut admirer dans tout leur éclat les merveilles accomplies par Dieu dans la vie d’un homme ! Louons ensemble le Seigneur pour sa sainteté qui resplendit en ses oeuvres !

La cérémonie d’aujourd’hui met à l’honneur la ville de Cavaillon, dans ce Comtat Venaissin alors territoire pontifical ; nous sommes heureux de saluer en premier les représentants de cette cité antique et de participer à leur action de grâces. Nous saluons aussi tous les pèlerins du diocèse d’Avignon : il était juste que leur Archevêque fut associé d’une manière particulière à un événement comme celui-ci, et nous remercions Monseigneur Eugène Polge d’avoir répondu à notre invitation de présider la concélébration eucharistique.

Mais le ministère de César de Bus nous fait réserver ce matin d’autres mots chaleureux pour ceux qui ont marché sur ses traces, nous voulons parler des religieux et des prêtres adonnés à l’enseignement de la Doctrine chrétienne, c’est-à-dire à la transmission de la Foi, de la Parole de Vie. Et comment ne pas mentionner les catéchistes, ces artisans de la première évangélisation missionnaire, et tous les jeunes volontaires qui sacrifiant leur temps libre pour se consacrer à l’annonce de la Bonne Nouvelle, contribuent à nous édifier et à nourrir notre espérance en l’avenir ? A un titre tout à fait spécial, la fête d’aujourd’hui est leur fête.

Ainsi nous venons de procéder solennellement à la Béatification de César de Bus. Une étude approfondie — plus de trois siècles et demi se sont écoulés depuis le terme de sa vie terrestre — a révélé en effet que cette grande figure du passé avait vraiment poussé les vertus évangéliques jusqu’à l’héroïsme, et qu’elle était vraiment digne d’éloge. Rien n’a été négligé de sa biographie ni des idées conductrices de son action. En conscience et avec notre autorité apostolique, nous autorisons donc le culte local de César de Bus ; nous croyons qu’il sera bénéfique, et voici pourquoi.

Nous relèverons d’abord quelques aspects de la vie du Bienheureux choisis parmi les plus significatifs et les plus aptes à servir de leçon à l’époque qui est la nôtre. 1544, année de sa naissance à Cavaillon : le monde chrétien est en crise, l’une des crises les plus graves de son histoire. Crise non seulement religieuse et doctrinale, mais crise de civilisation aussi, avec l’afflux de courants de pensée nouveaux, certes pas tous négatifs, mais qui désorientent la masse des fidèles. César de Bus vient au monde en cette période troublée, où les hommes s’ouvrent progressivement à la culture, aux arts et au règne du plaisir. Lui-même se laissera entraîner pendant l’adolescence et le début de l’âge adulte sur la pente de la facilité à laquelle le prédisposaient sa condition et sa fortune. Vie légère, insouciante, d’un être doué, brillant en société, poète à ses heures, davantage sensible à la jouissance de tout qu’aux exigences de l’Evangile.

La conversion ne pouvait être que radicale, et elle le fut. Trois personnes très diverses l’aidèrent profondément : Louis Guyot, tailleur, humble sacristain de la cathédrale de Cavaillon au rayonnement tout à fait remarquable ; l’étonnante Antoinette Réveillade, qui vivait dans la proximité de Dieu et s’efforçait d’aider ses proches à en comprendre la volonté, — analphabète, semble-t-il, elle allait jusqu’à supplier César de Bus de lui faire la lecture des vies de saints, lui donnant ainsi l’occasion de réfléchir et de prier — ; et enfin le jésuite Pierre Péquet dont l’expérience spirituelle, la prudence, le discernement et la fermeté seront d’un grand secours pour le jeune César. Sous leur influence, il rompt bientôt avec la frivolité ; il se livre à l’étude et se prépare au sacerdoce. En voyant l’obstination avec laquelle ces trois « mystiques » s’emploient à conseiller et à reprendre sans cesse leur protégé, on ne peut s’empêcher de penser qu’ils furent les instruments de Dieu, chargés de préparer un disciple de choix. Et cette réflexion nous remplit de confiance : Oui, chers Frères et Fils, le Bon Pasteur prend soin de son troupeau ! Oui, il se choisit des ministres pour la mission de demain. Oui, il compte sur chacun de vous pour leur révéler cet appel et pour les guider dans leur cheminement !

L’itinéraire spirituel du Bienheureux ne fut pas, vous vous en doutez, sans à-coups. Moments de découragement, de nuit, d’incertitude. Nous avons été frappé, cependant, par ce qui sera, presque dès l’origine, une caractéristique de toute sa vie. Peut-être est-ce là que réside le secret de sa constance, en tout cas ce qui lui a toujours permis de surmonter ses difficultés et de repartir avec une énergie accrue: nous voulons parler de son esprit de pénitence. La pénitence, ce n’est pas un vain mot pour lui. Il la pousse jusqu’à l’extrême : il revient de loin Il doit dominer les passions dont il s’est fait autrefois l’esclave, combat violent et perpétuel. Il apprend ainsi à rechercher et à aimer le sacrifice, car le sacrifice configure au Christ souffrant et vainqueur. S’offrir en libation, tout abandonner entre les mains de Dieu au prix des renoncements les plus coûteux, tel semble avoir été son leitmotiv, le but perpétuel de ses efforts. Et lorsqu’à la fin de sa vie, perclus de maux et affligé de cécité, il pourra enfin se disposer au don suprême, il réalisera combien l’ascèse lui a été utile pour maîtriser le vieil homme. Il sera prêt à rencontrer le Seigneur. Sa joie sera parfaite.

Le corps de César de Bus repose aujourd’hui à Rome, en l’église Ste Marie in Monticelli. Mais, par un dessein assurément de la Providence, tout n’est pas fini pour nous avec cette mort! Le peuple de Dieu, en proie aux difficultés du monde contemporain, contemple en effet dans la gloire l’un des siens traçant pour lui une route vers le Royaume. Devant les problèmes qui sont actuellement les nôtres, n’y a-t-il pas là une voie étroite, faite de conversion personnelle, de prière et d’austérité, faite de réponse courageuse à un appel intérieur ?

Nous vous laissons répondre à cette question, et en tirer vous-mêmes les conclusions nécessaires pour vous et pour votre apostolat. Toutefois, il nous semble que la personne de César de Bus n’est pas seule riche d’enseignements. Au-delà de l’homme, particulièrement brillant, il y a l’oeuvre accomplie par cet homme, oeuvre considérable dans la région où il vivait, et qui devait influencer d’une manière heureuse la pastorale catéchétique du moment, encore balbutiante.

L’objectif du Père de Bus est de communiquer la doctrine chrétienne au peuple. L’idée est loin d’être neuve. Dès les origines, les premiers chrétiens se montrèrent soucieux de transmettre — et de transmettre avec exactitude — l’essentiel de ce qu’ils avaient reçu. L’on vit rapidement se former des recueils rapportant les faits et dits les plus marquants de la Révélation. L’ère apostolique et les décennies postérieures en donnent plusieurs témoignages. Il importe plus que jamais, au milieu d’un monde païen et face aux dangers des déviations doctrinales, d’inculquer aux catéchumènes et de rappeler aux disciples un kérygme, c’est-à-dire un noyau central, un résumé de la foi axé sur l’essentiel, qui puisse servir de base à des développements adaptés aux circonstances et à la psychologie des auditeurs. Il faut donner un fondement solide à leur foi, étayer leur attachement affectif et caritatif au Dieu vivant, par une connaissance des vérités de la foi qui corresponde à cet amour.

Dans la deuxième moitié du seizième siècle — que l’on ne se fasse pas d’illusions — la masse des catholiques est généralement peu instruite, même si sa conviction est extérieurement renforcée par un cadre de chrétienté ou par les oppositions religieuses où se mêlent de temps en temps des considérations d’un tout autre ordre. L’intuition, le génie pourrait-on dire, de César de Bus, est de mettre le doigt sur un besoin primordial, pressenti avec tant de perspicacité par les Pères du Concile de Trente avec le catéchisme dont ils ordonnèrent la rédaction, afin que tous les pasteurs, de l’évêque au curé d’une modeste paroisse, possèdent un manuel de référence. Mais le terrain est encore en friche. Le dénuement du peuple est extrême et le dévouement de ses ministres ne suffit pas à lui seul à le pallier.

Intelligemment formé à l’école ignatienne, par les soins de son directeur Péquet, César de Bus va aussi, ce qui est très important, apprendre à connaître la vie, la doctrine spirituelle et l’oeuvre d’autres maîtres à penser de l’époque, Pierre Canisius, Robert Bellarmin, Philippe Néri et Charles Borromée. Les deux derniers surtout laissent en lui une empreinte indélébile ; il se pénètre de leurs inspirations, nourrit son action de la leur et brûle du même zèle qu’eux. Avec un cousin, Jean-Baptiste Romillon, qui a partagé sa recherche et suit à présent la même orientation que lui, il commence à sillonner bourgs et campagnes pour catéchiser ceux qu’il appelle ses « ouailles ». Sa méthode est l’enseignement de la foi à toutes les catégories de la population, en distinguant des degrés, bien sûr entre ceux qui sont capables d’accueillir beaucoup et ceux pour lesquels il faudra se contenter, dans un premier temps, d’un minimum. Mais le point important est que tous soient évangélisés, que tous reçoivent un enseignement à leur portées. Les paroles sont simples; les formules, peu nombreuses, sont bien frappées et faciles à retenir. Autour de ce schéma vient se greffer une prédication pétrie d’Ecriture Sainte, adaptée aussi afin que les notions apprises ne restent jamais sans suite, et qu’elles se traduisent dans l’attitude spirituelle et dans la manière d’agir, dans la vie en mot.

Comment ne pas voir en cet apostolat de notre bienheureux une parenté étroite avec celui de Saint Charles Borromée qui, dès 1569, obligeait chaque diocèse de sa province à organiser des écoles de la doctrine chrétienne ? le Cardinal Borromée les multipliait lui-même à Milan et il n’hésita pas à en réunir les maîtres dans une Compagnie et à fonder une Congrégation séculière pour assurer la durée et la bonne marche de l’oeuvre: ce furent les « Operarii Doctrinae Christianae », les Ouvriers de la Doctrine chrétienne (cf. Acta Ecclesiae Mediolanensis... Mediolani MDXCIX, PP 864-865 pp. 864-865 ; Giussano Pietro, Vita di San Carlo, livre VIII, ch. VI, tome II, PP 254-261). Quelle place, quels encouragements le Saint Archevêque de Milan n’accorde-t-il pas à cette oeuvre ? Ne formerait-il qu’un seul vrai chrétien, un catéchiste n’aurait pas perdu sa peine. Commentant l’Evangile de la Samaritaine, il s’adresse directement à ses chers « ouvriers » : « Voyez l’importance de votre labeur ! N’auriez-vous ramené qu’une seule enfant à l’Eglise... comprenez que vous avez accompli une oeuvre de grand prix ! Le Christ avait le monde entier à racheter et pour cette oeuvre immense il n’avait qu’un court espace de trois ans... Et cependant, sur ce temps si court, quelle part considérable n’a-t-il pas pris pour la seule Samaritaine ? Que ce soit pour vous le plus grand des stimulants » (cf. Homilia 100 in Evangelium Joannis, dans S. Caroli Borromei... Homiliae... Joseph Antonii Saxii praefatione et annotationibus illustratae, t. III, Mediolani MDCCXLVII, p. 340). Mais il faut s’attacher à la formation des parents : N’est-ce pas « la charge des pères, leur fonction, de conduire au Christ les enfants qu’ils ont eux-mêmes reçus du Christ ? » (id t. 1P 247).

César sera profondément frappé par cet exemple. Lisant la vie de Saint Charles que lui avait procuré l’Archevêque d’Avignon, il se sent « embrasé d’un si grand désir de faire quelque chose à son imitation, que — dit-il — je n’accorderai sommeil à mes yeux, ni repos à mes jours que je n’aie donné quelque contentement à ma résolution » (H. Bremond, Histoire littéraire du sentiment religieux en France, II, L’invasion mystique, p. 19 ; cf. A. Rayez, S. J., La spiritualità del Ven. Cesare de Bus, RAM 134, avril 1958, p. 20). Comme l’Archevêque de Milan, loin de se limiter à l’éducation des enfants, il regarde les familles et les milieux, s’attache à l’instruction des parents et à la formation des maîtres. Avec lui est promue une véritable catéchèse familiale qui sera le meilleur remède et le meilleur antidote contre l’hérésie. De cette activité débordante, « Les Instructions familières sur les quatre parties du Catéchisme romain », publiées près de soixante ans après sa mort, ont porté jusqu’à nous le témoignage toujours valable. Elles révèlent ce que doit être le vrai catéchiste : l’homme de la Bible, l’homme de l’Eglise, soucieux de transmettre la véritable doctrine du Christ (cf. A. rayez, S. J., La spiritualità. .. pp. PP 29-30). Il dispose les coeurs à la foi qui, elle, demeure le secret de la liberté et de la grâce de Dieu.

L’oeuvre de César de Bus suscite toujours, après trois siècles, notre admiration. Voilà quelqu’un qui a vu juste. Il a su déceler les besoins de son époque, et y répondre avec autant de générosité que d’efficacité. Attirés par sa clairvoyance et son rayonnement, d’autres hommes enthousiastes se sont peu à peu groupés autour de lui, s’initiant à sa méthode et prenant exemple sur lui. Rapidement ils formèrent une famille religieuse qui, malgré les vicissitudes de l’histoire, fleurit encore aujourd’hui en divers pays; par un retour aux sources, elle vient de se réimplanter en France, à Cavaillon : que les Pères de la Doctrine chrétienne ici présents sachent en ce jour notre sollicitude particulière pour eux, notre estime, et qu’ils reçoivent nos voeux et nos encouragements ! Nous sommes heureux de les honorer maintenant en la personne de leur fondateur.

Frères et Fils, nous voudrions, pour conclure, vous inviter à un bref regard sur le monde contemporain et, plus précisément, sur l’enseignement de la foi à l’heure actuelle. Les circonstances s’y prêtent, n’est-il pas vrai ? Un effort a été fait ces dernières années, surtout depuis le Concile Vatican II, pour promouvoir une catéchèse accessible, compréhensible, proche de la vie. Il se traduit par une attention plus grande à la diversité des démarches individuelles et collectives, par un souci d’accompagner l’enfant ou l’adulte dans sa lente recherche de Dieu. Nous nous en félicitons, car nous trouvons cette option pastorale vraiment évangélique, inspirée de l’attitude du Christ lui-même avec ses interlocuteurs. César de Bus lui aussi, a choisi cette ligne de conduite. Il nous semble toutefois qu’en une période où le monde, comme jadis, est en crise, où la plupart des valeurs, même les plus sacrées, sont inconsidérément remises en question au nom de la liberté, si bien que beaucoup ne savent plus à quoi se référer, en une période où le danger ne vient certes pas d’un excès de dogmatisme mais plutôt de la dissolution doctrinale et du flou de la pensée, il nous semble qu’un effort supplémentaire devrait être entrepris avec courage pour donner au peuple chrétien, qui l’attend plus qu’on ne le croit, une base catéchétique solide, exacte, facile à retenir. Nous comprenons bien que l’adhésion de la foi soit difficile aujourd’hui, particulièrement chez les jeunes, en proie à tant d’incertitudes. A tout le moins, ont-ils droit de connaître avec précision le message de la Révélation qui n’est pas le fruit de la recherche, et d’être les témoins d’une Eglise qui en vit. C’est le but poursuivi d’ailleurs par le Directoire catéchétique général de la Congrégation pour le Clergé, publié récemment en application du Décret conciliaire Christus Dominus (n. 44). Et nous désirons que les pasteurs et les responsables de la catéchèse s’en servent pour alimenter leur réflexion et guider leurs travaux.

Bienheureux César de Bus, toi qui nous as laissé l’exemple admirable d’une vie toute donnée à Dieu, toi qui brûlais du désir de communiquer la vie de Dieu à tes frères, intercède maintenant pour nous tous auprès du Seigneur, pour que le même feu nous consume et que la même charité nous presse.

Et vous, chers Frères et Fils, nous vous confions à lui et nous vous bénissons de tout coeur.



Saluts aux pèlerins en diverses langues…






1er mai




Homélies 1975