Homélies 1971



Homélies 1971
9 avril



ALLOCUTION DU PAPE AU CHEMIN DE CROIX





Le Vendredi Saint.



Ce chemin avec la Croix et vers la Croix pourrait ne plus finir, si nous voulions suivre le fil des réflexions formidables auxquelles il nous conduit ; et nous devrions rester, la tête baissée, plongés dans nos pensées pour chercher à comprendre ce qu’est la tragédie, ce qu’est l’héroïsme, ce qu’est le péché, ce qu’est le sacrifice, ce qu’est la douleur, ce qu’est la mort, ce qu’est le duel entre le mal et le bien, ce qu’est la rédemption, ce qu’est mourir pour vivre... ce qu’est la Croix du Christ.

Comme conclusion à notre Chemin de Croix, choisissons la pensée la plus simple. Plus qu’une pensée, c’est un sentiment : la compassion, dont nous venons de chanter dans l’hymne « Stabat Mater » les strophes douloureuses.

On dirait que la Croix — sa scène atroce, son histoire déshonorante eût à faire le vide autour d’elle, à repousser les hommes de sa contemplation. Tandis que, comme les commentaires aux pénibles Stations de ce triste et pieux pèlerinage l’ont laissé entendre, la Croix nous attire. Jésus lui-même avait prédit cela : « Quand je serai élevé de terre, j’attirerai tout à moi » (Jn 12,32 Jn 8,28). Jésus crucifié exerce un charme mystérieux sur celui qui ne dédaigne pas de tourner son regard vers Lui (cf. Jn Jn 19,37). Nous devons, ce soir, garder de ce charme le souvenir expérimenté, l’attraction secrète.

Pourquoi Jésus crucifié nous attire-t-il ?

Oh! Comme elle descend profonde cette question dans nos esprits !

Il nous semble que le premier motif soit la solidarité, la parenté, la sympathie, que Lui, en souffrant et en mourant sur la Croix, a établi avec tout homme qui souffre. En Le regardant, il nous semble écouter de nouveau son invitation très humaine : « Venez à moi, vous tous qui peinez et portez un fardeau accablant: je vous soulagerai » (Mt 11,28). L’entendons-nous cette voix, qui sort des lèvres mourantes du Christ ? Nous sommes tous, de manière et en mesure différentes, nous sommes tous souffrants ; n’entendons-nous pas l’invitation de l’« Homme qui connaît la souffrance » (Is 53,3) nous appelant à Lui ? La douleur — qui nous isole dans le monde naturel — pour Jésus, elle est un point de rencontre, elle est une communion. Y pensez-vous, Frères ? Vous malades, vous malheureux, vous moribonds ? Y pensez-Vous, vous hommes accablés par la fatigue, par le travail ? Vous, rendus opprimés et solitaires par les épreuves et par les responsabilités de la vie ? Tous peuvent vous manquer, Jésus en Croix non, Il est avec vous, Il est avec nous.

Bien plus : Il est pour nous ! Pourquoi Jésus agonise-t-il et meurt-il ? Réfléchissons ! C’est le grand mystère de la Croix; Jésus souffre pour nous ! Il expie pour nous. Il est victime. Il partage le mal physique de l’homme pour le guérir du mal moral, pour effacer en Lui nos péchés.

Hommes sans espérance ! Hommes, qui avez l’illusion de recouvrer la paix de la conscience en suffoquant en elle vos remords inextinguibles (nous en avons, nous tous pécheurs ; nous devons en avoir, si nous sommes de vrais hommes), pourquoi tournez-vous le dos à la Croix ? Ayons tous le courage de nous tourner vers elle, et de nous reconnaître coupables en elle ; ayons la confiance de soutenir la vision de sa figure mystérieuse : elle nous parle de miséricorde, elle nous parle d’amour, de résurrection ! Elle émane pour nous le salut !

A ce point, Frères et Fils, nous voudrions prendre congé de vous, si précisément le souvenir, l’image presque sensible du Calvaire, ne nous suggérait de rappeler à votre esprit et à votre prière le lieu béni, où le Christ consomma son sacrifice rédempteur, la terre de Jésus, où ne souffle pas encore le vent propice de la paix.

La prédication du Seigneur, vous le savez, et les actes par lesquels Il a racheté le monde se sont déroulés en cette terre que, en s’incarnant, Il choisit entre toutes comme sa patrie. C’est pourquoi nous parlons de Terre Sainte et considérons Jérusalem comme Cité Sainte, c’est-à-dire la cité de la Pâque, de la Passion, de la Mort et de la Résurrection du Christ et de la Pentecôte.

C’est dans cette Terre Sainte que se rendront toujours des hommes d’étude, des ascètes, des pèlerins et des pénitents pour apaiser leur soif d’amour et de savoir. Car elle est étroitement unie à la personnalité même du Sauveur et rend ses enseignements plus vivants et plus clairs.

Voici quelques paroles de Jésus à ce propos : « ... et vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1,8). Ainsi Jérusalem est établie comme première étape du témoignage des Apôtres et de l’appel du Seigneur adressé à l’humanité.

Aujourd’hui nous devons être pleins d’égards affectueux pour les communautés chrétiennes de cette Terre Sainte, déjà tellement éprouvées au cours de l’histoire, pour ces Frères, qui vivent là où vécut Jésus, et qui, autour des Lieux Saints, sont les successeurs de la toute première Eglise ancienne, qui a donné naissance à toutes les autres Eglises.

Nous désirons leur envoyer un salut et les assurer de notre affection et de la sympathie des chrétiens répandus dans le monde. Ces Frères continuent à avoir besoin, plus que jamais, de notre soutien spirituel, moral et matériel. Les secours, que le monde chrétien n’a jamais laissé manquer à ses Frères de Jérusalem et de la Palestine, ne servent pas seulement à maintenir les édifices matériels, qui rappellent les grands mystères de la Rédemption, mais à soutenir aussi les oeuvres religieuses et sociales, nécessaires pour animer la vie communautaire et subvenir aux besoins des indigents qui sont assistés sans discrimination.

Nous avons un exemple à imiter : celui de Saint Paul ; en écrivant aux Corinthiens, il se préoccupait des conditions de vie des « saints » de Jérusalem (1Co 16,1-4).

Puissent notre souvenir, notre salut et notre aide réconforter nos Frères de la Terre Sainte.

Et à eux, à vous ici présents, et à tous ceux qui écoutent en ce moment notre voix, nous allons donner la Bénédiction Apostolique.








16 mai



ACTUALITE DE LA DOCTRINE SOCIALE CATHOLIQUE POUR LA DEFENSE ET LA PROMOTION DE L’HOMME





Au cours de la messe du 80e anniversaire de « Rerum novarum ».



Les moments de réflexion profonde que nous offre la liturgie sont tout entiers consacrés aujourd’hui à la commémoration d’un événement qui a revêtu, en son temps, une grande importance et dont les échos se sont répétés au cours des années qui suivirent : La publication d’un document officiel de portée universelle, c’est-à-dire l’Encyclique Rerum Novarum du Pape Léon XIII, concernant les conditions sociales existant voici près de 80 ans. Cette encyclique examinait plus spécialement le « problème ouvrier », le niveau de vie économique, moral et social des travailleurs, après la première période d’industrialisation. D’une part, la production et la richesse prenaient de l’essor, de l’autre, le nombre des travailleurs pauvres et soumis augmentait. On assista à la formation de classes nouvelles, aux disproportions économiques gigantesques. Travail et Capital, tels étaient les mots-clé de cette situation paradoxale. Un travail en commun, lié à la production et une dissociation des individus et des intérêts, liée à la lutte contre cette production, aboutirent à une collaboration inévitable et créèrent, à la fois, une situation de conflit. Le Pape se rendit compte alors que le statut fondamental de cette nouvelle société en formation, cet état de lutte permanente entre les membres d’une même population, était contraire à l’harmonie, à l’entente, à l’équilibre et à la paix. Il n’était fondé que sur l’injustice et imposait à la classe ouvrière des conditions de vie très dures, des souffrances et des malaises sans fin. Réfutant les droits communs, il était à tout travailleur liberté et espoir.

L’Eglise et le Pape avaient maintes fois déjà dénoncé les erreurs sociales, erreurs d’idées surtout, qui avaient engendré de graves inconvénients, en particulier dans le domaine du travail industriel. Mais cette fois-ci leur voix s’éleva, forte et directe, nous pouvons même dire qu’elle fut libératrice et prophétique.

Pourquoi le Pape a-t-il parlé? En avait-il le droit ? Cette décision relevait-elle de sa compétence ? Oui, car il avait le devoir d’agir ainsi. Nous voulons aujourd’hui apporter une justification à cette intervention de l’Eglise et du Pape, à l’égard des malaises sociaux. Ce sont là des problèmes temporels dont ne devraient pas s’occuper ceux qui, dans le Christ, trouvent leur raison d’être, puisque Celui-ci déclara que son royaume n’était pas de ce monde.

Pour le Pape, il ne s’agissait pas de ce monde mais des hommes qui en font partie ; il s’agissait de les amener à s’inspirer des critères de sagesse et de justice. Le Pape se faisait l’avocat du pauvre, contraint à rester pauvre, dans ce processus créateur de nouvelles richesses. Sa voix n’était que l’écho de celle du Christ qui console et soulage les souffrants et les opprimés, proclame bienheureux les pauvres et les assoiffés de justice, veut être présent chez tous les hommes faibles et déshérités, récompensant sans mesure celui qui se penche avec amour et compréhension sur la misère humaine. Cet acte était par conséquent à la fois un droit et un devoir pour le Pape qui représente le Christ, pour l’Eglise qui en est le Corps Mystique, pour tout chrétien authentique, frère de tous les hommes. Un droit et un devoir d’autant plus urgents que les conditions du prochain sont graves et pénibles.

L’Eglise est par vocation l’alliée de l’humanité nécessiteuse, car le Salut est l’objectif primordial de sa mission et que tous ont besoin d’être sauvés. Mais sa préférence va vers ceux qui plus que d’autres implorent aide et consolation. C’est vers eux qu’est orienté son amour. Pauvre de par nature, aimant et souffrant en union avec les affamés de pain et de justice, l’Eglise, tout comme le Christ, multiplie en quelque sorte le pain aux foules et dévoile la dignité de chaque homme, aussi misérable et petit soit-il. Elle réagit sévèrement mais non sans amour contre les riches et les puissants, lorsque l’indifférence et l’égoïsme leur font oublier l’égalité et la fraternité des hommes et les conduisent à exploiter les fruits de la terre, résultats du labeur et du sacrifice d’autrui.

Nous aurions beaucoup de choses à dire et à expliquer en ce qui concerne la fidélité ou l’infidélité des hommes d’Eglise à ce sujet. Il nous suffit pour l’instant de recueillir le témoignage de ce document, qui, depuis 80 ans lance avec amour et persévérance son message de justice sociale et de devoir humain et dont les échos résonnent dans les dernières déclarations du Concile Vatican II, où il est dit que l’unique gloire terrestre que l’Eglise revendique est celle de servir les hommes qu’elle seule peut appeler frères.

Persévérons donc, persévérons dans l’affirmation de la doctrine sociale catholique. La fertilité des principes théologiques, philosophiques, anthropologiques d’où elle prend la source et la validité de son enseignement, le commandement évangélique et historique de sa tradition, l’avalanche de théories, d’idéologies, d’événements sociaux et politiques qui s’abat sur nous, l’admission du pluralisme d’opinions et de systèmes de vie en vue d’un nouvel ordre social en progrès, tout cela autorise l’Eglise et oblige ses fils à intervenir par leur doctrine sociale moderne, afin d’être à même d’interpréter, à la lumière de ses vérités éternelles, les expériences des temps nouveaux en vue de la promotion humaine.

Persévérance ! C’est ce que nous avons essayé de faire en rappelant le message de Léon XIII, par notre lettre apostolique adressée au Cardinal Roy, président du Conseil des Laïcs et de la Commission Pontificale « Justice et Paix », les deux organismes de l’Eglise chargés aujourd’hui de diffuser, à travers le monde, la doctrine catholique en matière sociale.

Ce ne sont que de simples pages qui veulent vous faire réfléchir, Chers travailleurs Chrétiens, afin que vous sachiez orienter votre avenir vers les nouvelles conquêtes auxquelles vous aspirez ; afin de vous aider à placer votre confiance dans l’Eglise, non seulement comme en un guide qui intervient de temps à autre pour vous préserver d’illusions séduisantes et faciles ou encore d’expériences amères et décourageantes, mais comme en une Mère, une éducatrice qui vous soutient, vous défend, vous pousse à de nouvelles conquêtes économiques, toujours humaines, cependant spirituelles et religieuses. Croyez en l’Eglise afin que jamais vous ne soyez portés à penser que ce caractère de chrétien qui vous marque et vous honore soit dépassé et susceptible d’intégrations équivoques. Fidélité, confiance, union dans le progrès des oeuvres et dans la joie de l’espérance sont les devises de cette célébration de Rerum Novarum.






10 juin



VERTU REDEMPTRICE DE LA SOUFFRANCE





Pendant la messe en la Basilique Saint-Pierre pour 6000 malades.



Salut à vous tous, Frères et Fils très chers !



A vous prêtres, ouvriers et ministres de l’Eucharistie : aujourd’hui, solennité du Corps et du Sang du Christ, c’est une grande fête pour votre choix, pour votre médiation, pour votre double identification : avec le Peuple de Dieu auquel vous appartenez comme frères et comme serviteurs dans le ministère ; avec le Christ dont vous exercez le prodigieux pouvoir qui vous assimile à Lui comme prêtres et comme victimes dans le sacrifice eucharistique ! Méditez et réjouissez-vous en silence : c’est votre fête !

Salut à vous tous, Fidèles, qui représentez ici pour nous la Rome catholique, la Ville centrale de toute l’Eglise, son histoire, sa fidélité, sa vitalité actuelle, et qui voulez être avec nous pour célébrer la rencontre sacramentelle et éternelle avec le Christ vivant dans la foi, dans l’espérance, dans l’amour !

A vous spécialement, chers, très chers malades qui portez à cette célébration l’encens brûlant et parfumé de votre souffrance et qui nous donnez la joie de vous rencontrer, d’être proches de vous pour une heure, de vous exprimer notre affection émue, de partager vos peines et vos prières, salut ! salut ! Oh ! comme nous voudrions qu’il y ait dans ce souhait la force qu’il signifie et désire, cette santé que Jésus, Lui Fils de Dieu et Fils de l’homme, prodiguait aux malades et aux souffrants rencontrés pendant son séjour sur la terre : oui, Lui, il les réconfortait et les guérissait tous : « de Lui, écrit saint Luc, l’évangéliste médecin, sortait une force qui les guérissait tous » (Lc 6,19). Ce pouvoir miraculeux ne nous a pas été transmis à nous, mais nous avons reçu celui, non moins précieux, de communiquer non la santé physique, mais la santé spirituelle, le salut; et c’est cela qu’en ce moment nous voudrions vous faire goûter d’une certaine manière en célébrant avec vous et pour vous cette fête grandiose et mystérieuse du Corps et du Sang du Christ. Vous souffrez de deux maux, l’un physique auquel les médecins et leurs assistants cherchent avec tant d’habileté et d’empressement à porter remède, l’autre spirituel, qui n’est pas moins grave, senti et compliqué : à celui-là au moins la présente célébration peut apporter un réconfort.

Comment cela ? Ecoutez un peu. Quel est le vrai sens de cette cérémonie ? Qu’est-ce qui va se passer pendant ce rite comme toujours lorsqu’une messe est célébrée ? Il arrivera ceci, c’est que Jésus, Lui-même, Jésus-Christ sera présent, sera ici, sera au milieu de nous, y sera pour vous. Nous rappelons non seulement son souvenir mais sa présence, sa présence réelle, voilée, cachée, accessible seulement à ceux qui croient en sa divine parole, répétée et puissante par qui possède son sacerdoce prodigieux, mais vraie présence, vivante, personnelle. Lui, Jésus béni, sera présent. L’Eucharistie est avant tout un mystère de présence. Pensons-y bien : Jésus tient de cette manière sa parole prophétique : « Moi, je serai avec vous jusqu’à la fin des temps » (Mt 28,20). « Je ne vous laisserai pas orphelins ; je reviendrai vers vous » (Jn 14,18). C’est ce qu’il a dit et c’est ce qu’il a fait : Il sera ici pour nous, pour vous, pour chacun de vous. Alors dites, vous qui êtes oppressés par la souffrance, n’est-ce pas la solitude, le sentiment d’être seuls et presque séparés de tous qui aggrave et rend parfois votre souffrance insupportable et désespérée ? La douleur est par elle-même isolante, et cela fait peur et augmente la peine physique. Eh bien ! pour qui croit à l’Eucharistie, pour qui a la chance de la recevoir, cette terrible solitude intérieure n’existe plus. Lui, Jésus, est avec celui qui souffre. Il connaît la douleur. Il la console, II la partage. Il est le médecin intérieur. Il est l’ami de coeur. Il écoute les gémissements de l’âme. Il parle au fond de l’esprit.

C’est pourquoi écoutez encore ce langage propre de l’Eucharistie.

Nous vous avons dit : Jésus sera présent. Mais comment sera-t-il présent ? Il sera présent, mais d’une manière non sanglante, comme « l’homme des douleurs » (cf. Is Is 53,3), comme victime, comme « agneau de Dieu » (Jn 1,29) ; Il sera présent comme Il l’était à l’heure de sa passion, dans son sacrifice, comme crucifié. C’est ce que signifie la double espèce du pain et du vin, figures du Corps et du Sang du même Christ. Jésus s’offre pour nous et à nous comme II était sur la croix, immolé, déchiré, consumé dans la douleur portée au plus haut point de la sensibilité physique et de la désolation spirituelle. Rappelez-vous ses affres très humaines : « J’ai soif » (Jn 19,28) ; et ses tourments indicibles : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27,46), vous vous rappelez ? Qui a souffert autant que Jésus ? La souffrance est proportionnée à deux mesures : à la sensibilité (et quelle sensibilité serait plus fine que celle du Christ, Homme-Dieu ?) et à l’amour : la capacité d’aimer se mesure à la capacité de souffrir. Comprenez-vous comment Jésus est votre exemple, est votre compagnon, hommes et femmes qui portez ici vos vies endolories ? Comprenez-vous pourquoi justement nous avons voulu célébrer avec vous la solennité du Corps et Sang du Christ ?

Et nous vous dirons en outre : Comprenez-vous maintenant ce qu’est la communion et ce que la réception de l’Eucharistie accomplit en vous ? C’est la fusion de votre souffrance avec celle du Christ. Chacun de vous peut répéter, à plus forte raison que n’importe quel autre fidèle qui communie, les paroles de saint Paul : « ... je trouve ma joie dans les souffrances… et je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ... » (Col 1,24). Souffrir avec Jésus ! Quel destin, quel mystère ! Voici, voici une très grande nouveauté : la douleur n’est plus inutile ! Si elle est unie à celle du Christ, notre douleur acquiert quelque chose de sa vertu expiatrice, rédemptrice et salvatrice ! Comprenez-vous maintenant pourquoi l’Eglise honore et aime tant ses malades, ses fils malheureux ? parce qu’ils sont le Christ souffrant Qui, justement par sa passion a sauvé le monde. Vous, très chers malades, vous pouvez coopérer au salut de l’humanité si vous savez unir vos douleurs, vos épreuves à celles de Jésus qui maintenant va venir à vous dans la sainte communion.

Et acceptez alors que nous vous adressions une prière, vous suggérant de donner à vos souffrances la même intention qui inspirait à l’Apôtre dont nous vous avons cité les célèbres paroles, ces autres qui complètent sa pensée : « je trouve ma joie, disait-il, dans les souffrances en complétant la passion du Seigneur pour son corps (mystique) qui est l’Eglise» (Col 1,24). Eh bien ! ce que nous vous demandons, c’est que vous offriez (voyez : souffrir devient offrir !) vos douleurs pour l’Eglise ; oui, pour l’Eglise entière et pour cette Eglise romaine en particulier. Vous en connaissez peut-être les besoins.

Vous aurez, vous, et nous aurons ainsi célébré dignement ensemble la fête du Corps et du Sang du Christ : fête de douleur, d’amour, de consolation, d’espérance et de salut pour vous et pour tous !








1° octobre



« CONSTRUIRE L’ÉGLISE SUR LE FONDEMENT UNIQUE QU’EST LE CHRIST »





A l’occasion de l’ouverture du Synode.



Chers et vénérés Frères,



Dieu notre Père et Jésus Christ notre Seigneur vous donnent la grâce et la paix » (Rm 1,7 Rm 1 Col, Rm 3). Par ces paroles de l’Apôtre Paul, Nous vous saluons et Nous vous accueillons à ce Synode, sur lequel se concentrent l’attention et l’espoir de la sainte Eglise de Dieu, et aussi le vif intérêt du monde.

Nous vous saluons et Nous vous accueillons avec un coeur fraternel et ouvert, unissant aussitôt notre prière à la vôtre : ainsi doit commencer chacune de nos actions, en offrant à Dieu notre adoration filiale et en implorant de lui son assistance prévoyante et miséricordieuse. Nous vous saluons et Nous vous accueillons en ce lieu sacré et historique, on ne peut plus évocateur aussi bien par ses représentations bibliques des destins suprêmes de l’humanité, que par les assemblées si importantes qui s’y déroulent et où se font les choix décisifs pour le pontificat romain. Nous vous saluons et Nous vous accueillons en cette heure chargée de questions si graves en ce qui concerne le sacerdoce ministériel et la justice à promouvoir dans le monde. Nous le faisons sous cette forme nouvelle du synode, qui tire son esprit et son organisation du récent Concile oecuménique, de sorte que, peut-on dire, toute l’Eglise catholique est ici canoniquement représentée et spirituellement présente.

Et voici que pour rendre plus évidente et plus émouvante cette présence universelle, se trouve parmi nous, arrivé ces jours-ci à Rome après tant d’années d’absence forcée, notre vénéré Frère le Cardinal Jôzsef Mindszenty, Archevêque d’Esztergom, en Hongrie. Il est notre hôte très attendu, associé aujourd’hui à notre célébration religieuse, témoin glorieux, pour ainsi dire, de l’union millénaire de l’Eglise magyare avec le Siège apostolique, comme un symbole du lien spirituel qui toujours, nous unit tous à nos frères qui ne peuvent avoir avec les autres frères et avec Nous des rapports normaux et comme un exemple d’intrépide fermeté dans la foi et d’infatigable service d’Eglise, d’abord par son oeuvre généreuse, puis par son amour vigilant, sa prière et sa souffrance prolongée. Bénissons le Seigneur, et souhaitons à l’insigne Pasteur exilé, tous ensemble, avec respect et cordialité, la bienvenue, au nom du Seigneur.

Mais maintenant, abandonnant toute autre pensée, nous nous concentrons sur le rite, toujours auguste et mystérieux, que nous sommes en train de célébrer fraternellement. C’est la sainte messe, que Nous célébrons avec les prélats auxquels Nous avons confié la charge de présider les travaux du Synode qui s’ouvre aujourd’hui. C’est la sainte Messe, la cène, à la fois mémorial et sacrifice du Christ lui-même, instituée pour établir, de la manière la plus pleine et la plus forte qui puisse nous être accordée durant notre voyage dans le temps, la double communion voulue et instaurée par lui : la communion avec le Christ lui-même, et la communion entre nous qui participons ensemble à ce repas mystique. C’est en effet l’Eucharistie qui est le « sacrement de l’unité » ; ainsi, en participant à un si grand sacrement, nous posons l’acte le plus apte à unir notre vie au Christ et à tous ceux avec qui nous avons le bonheur de manger du même pain, qui le représente et le contient.

Nous voudrions que cette double communion, avec le Christ notre Chef et notre Sauveur, et entre nous ses disciples et ses ministres, non seulement soit toujours présent à notre esprit, pendant tout ce Synode, comme il est de règle lorsque nous célébrons ce saint rite, mais également que nous en ayons une expérience intérieure et vivante, qui traduise en nous-mêmes les paroles de l’Apôtre : « Je vous en conjure par tout ce qu’il peut y avoir d’appel pressant dans le Christ, de persuasion dans l’Amour, de communion dans l’Esprit, de tendresse compatissante, mettez le comble à ma joie par l’accord de vos sentiments : ayez le même amour, une seule âme, un seul sentiment ; n’accordez rien à l’esprit de parti, rien à la vaine gloire, mais que chacun par l’humilité estime les autres supérieurs à soi ; ne recherchez pas chacun vos propres intérêts, mais plutôt que chacun songe à ceux des autres » (Ph 2,1-4). Que le bien commun et suprême de l’Eglise, et celui de l’humanité dans laquelle se déroule sa mission, soient donc en cette heure si remplie et si importante, non seulement l’objet de nos aspirations, mais encore notre réconfort et notre joie dans nos recherches pour en trouver le présage et la réalité, au cours même de cette présente réunion synodale.

Elle s’ouvre par cette célébration, et nous savons tous pourquoi : tout principe vital nous vient en effet de Dieu notre Père, par le Christ Fils du Dieu vivant et Fils de l’homme, notre Chef unique et suprême, invisible mais ici présent (cf. Mt Mt 18,20), notre Maître et notre Rédempteur, auteur de notre salut, qui consiste dans l’animation de l’Esprit-Saint infusé en chacun de nous comme dans tout le Corps mystique du Christ, qu’est l’Eglise. Nous attendons et nous appelons cette action illuminante et sanctifiante du Paraclet. L’assistance de l’Esprit du Christ nous est particulièrement nécessaire en cette heure importante pour la vie de l’Eglise, pour notre vie.

Avant tout autre problème, c’est celui-là qui nous intéresse.

Comment pouvons-nous obtenir cette assistance ? Par la foi et par la prière. Il n’est pas nécessaire de vous en dire long sur la nécessité de développer en nous ces attitudes indispensables. Vous savez bien que la foi est le commencement du salut, et que sans la foi il est impossible de plaire à Dieu (cf. DENZ.-SCHON., 1532, 3008). Vous savez aussi que ce n’est pas se livrer à un diagnostic hâtif des malaises qui affectent la vie de l’Eglise, et des tristes conditions spirituelles de la société, que d’en rechercher l’origine et la cause principale dans une crise de foi qui est une malgré sa variété. Nous devons donc intérieurement raffermir notre acceptation, convaincue et joyeuse, de la révélation divine, par un grand acte de foi ; nous devons nous mettre, devant Dieu et le Christ, dans l’attitude d’humilité et d’attente confiante qui est propre au croyant, si nous voulons que l’Esprit nous parle au coeur et nous donne les charismes propres à qui exerce des fonctions de responsabilité dans la conduite de l’Eglise : la science, le conseil, l’intelligence, spécialement la sagesse, surtout la charité.

A cet état de disponibilité, passive pourrait-on dire, il nous faut joindre, et raviver sans cesse, un état de disponibilité active : c’est la prière, que le Seigneur a tant recommandée comme condition correspondant à sa bienfaisante et miséricordieuse causalité (cf. Mt Mt 7,8 Lc 11,13 Jn 16,24). Nous devrons ces jours-ci nous maintenir dans cette attitude d’imploration continuelle, afin que l’Esprit-Saint trouve libre accès en nos âmes (Ac 1,14 Ac 2,42) : notre prière et l’action de la grâce doivent se rencontrer, afin que notre oreille puisse entendre « ce que dit l’Esprit aux églises » (Ap 2,7).

Laissez-Nous, Frères vénérés, attirer votre attention sur un danger spécifique qui peut entourer notre réunion synodale, et qui, par diverses voies, honnêtes ou frauduleuses, peut troubler la sérénité de notre jugement, et peut-être même la liberté de nos délibérations. Ce danger est celui des pressions : opinions d’une conformité douteuse avec la doctrine de la foi ; tendances qui négligent des traditions autorisées et conformes à l’authentique vocation de l’Eglise; attraits pour l’adaptation à la mentalité profane et séculière; craintes des difficultés soulevées par les changements de la vie moderne ; publicité tentatrice ou importune ; accusation d’anachronisme et de juridisme paralysant le développement spontané, dit « charismatique », d’un nouveau christianisme, etc. La pression : son visage est multiple, sa puissance est insinuante et dangereuse. Veillons à nous en affranchir, sous l’impulsion de notre conscience qui est responsable vis-à-vis de notre mission de Pasteurs du Peuple de Dieu, et devant le jugement divin du dernier jour. Cherchons au contraire à conserver le calme et la force d’esprit pour savoir tout connaître et juger comme il faut, selon l’esprit du Christ et selon les vrais besoins de l’Eglise et des temps (cf. 1Th 5,21). Libres d’ingérences indues et de suggestions étrangères à l’exercice de nos devoirs en ce Synode, nous devons au contraire nous sentir liés par ces devoirs. Parmi ces derniers, il faut rappeler la fidélité au mandat reçu par les Conférences épiscopales respectives ou les Synodes des divers rites ou l’Union des Supérieurs Généraux.

Vous, membres du Synode, vous en avez amplement préparé les travaux, avec le clergé — ici représenté par un groupe de prêtres que Nous saluons affectueusement — et aussi avec des religieux, des religieuses et des laïcs qui participent activement à la vie de l’Eglise dans vos pays. Vous avez ensuite étudié et discuté avec nos frères dans l’épiscopat l’apport que vous êtes maintenant appelés à donner. Vous ne parlerez donc pas à titre personnel (à moins de le déclarer expressément, comme le prévoit l’Ordo Synodi), mais vous serez le porte-parole qualifié de votre Eglise pour toute l’Eglise.

Il est superflu de vous dire combien elle est importante pour elle, notre sainte Eglise, une et catholique, cette voix qui fait écho à la voix apostolique, et combien grave est notre coresponsabilité ; vous le savez bien. Faisons en sorte de ne pas rendre vain le voeu de tous que cette même Eglise, par la vertu de l’Esprit de Dieu « qui parle en Vous » (Mt 10,20), et par l’intercession de Marie, celle qui fut mère du Christ selon la chair, et mère, peut-on dire, de son Corps mystique selon l’Esprit au jour de la Pentecôte, que cette Eglise puisse être « édifiée » (cf. Ep Ep 4,12) par le Synode qui, aujourd’hui, s’inscrit dans son histoire séculaire.

L’image de l’« édification », si souvent utilisée par la sainte Ecriture, nous invite aujourd’hui à travailler ensemble de toutes nos forces pour la grande oeuvre qui constitue le but unique de notre vie : construire l’Eglise sur le fondement inébranlable qu’est le Christ lui-même, qui est le chemin, la vérité, la vie.

Ne nous laissons d’aucune manière dévier de cette route : elle est la seule. Ne nous laissons attirer par aucune autre voix : la vérité est une. Ne nous laissons entraîner vers aucune autre source qui ne soit Celle du Dieu vivant et vivifiant.

Notre devoir de pasteurs est là, clairement tracé : que le Seigneur nous accorde d’y être fidèles, selon l’exemple des saints pasteurs qui, tout au long des siècles du cheminement tourmenté de l’Eglise sur cette terre, surent la guider avec courage et sagesse, à travers les écueils, vers le large, où le Christ l’appelle pour porter à tous la bonne nouvelle du salut.

Et Nous-même, combien plus faible et infirme que Simon, Nous qui avons reçu du Seigneur lui-même le nom et la tâche de Pierre, Nous sommes avec vous pour donner une nouvelle croissance à l’édifice mystique et visible, afin qu’aujourd’hui encore il ouvre ses portes solides et lumineuses au Peuple de Dieu qui, actuellement, plus que de toute autre chose, a besoin de la vraie foi qui ne ment pas, de l’espérance sûre qui ne trompe pas, de l’amour renaissant qui ne s’éteint pas.






24 octobre



PRENDRE CONSCIENCE DU DEVOIR MISSIONNAIRE





Pendant la messe pour la Journée Missionnaire Mondiale.



Frères !



Aujourd’hui, journée missionnaire, résonne dans cette basilique, dédiée à la tombe de l’Apôtre Pierre, et résonne dans toute l’Eglise en communion avec lui, la voix du Christ Seigneur ressuscité, la parole qui conclut ainsi son Evangile : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez donc ! De toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit. Et voici que moi, je vais être avec vous toujours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28,18 ss.).

Il Nous semble que c’est là non seulement la conclusion, mais bien plus la synthèse du dessein divin dans l’histoire de l’humanité : le Verbe de Dieu s’est fait homme, il a vécu sur la terre, il a parlé par le fait même de sa présence dans le temps et dans le monde, par des signes miraculeux pour appuyer son action et spécialement sa Parole, expression extérieure et sensible de sa Vérité intérieure, de sa Personne, de son mystère humano-divin de pérennité dans les siècles (Mt 24,35) et de communication aux hommes (cf. Ba Ba 3,38), se plaçant ainsi à la croisée des chemins de la décision qui déterminera leur sort, selon qu’ils accueillent cette Parole, la font leur et en vivent, ou qu’ils la repoussent délibérément. Le Christ, en effet, a mis un sceau à son message, selon l’évangéliste Marc, écho du témoignage de Pierre : « Allez dans le monde entier, proclamez l’Evangile à toute la création. Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé, celui qui ne croira pas sera condamné » (Mc 16,15-16). Question capitale, question de vie ou de mort : ce qui sauve, c’est l’Evangile, c’est la Vérité mystérieuse du Christ, c’est la foi, avec tout ce qu’elle requiert et comporte en soi.

Telle est l’annonce du destin de chacun des hommes, comme de la communion des croyants, constitués en Eglise, peuple de Dieu, corps social et mystique du Christ. Annonce quasi confidentielle au début, puis, par la volonté du Christ lui-même, annonce puissante, à prêcher « par-dessus les toits » (Mt 10,27), c’est-à-dire avec la force la plus expansive dont le héraut soit capable. Qui est le héraut ? C’est l’Apôtre, c’est le missionnaire, c’est le maître, le catéchiste, c’est tout chrétien qui a conscience — et capacité — d’être le témoin, d’être le chemin de l’annonce explosive et vivifiante de l’Evangile, et de la foi qu’il a allumée en son coeur.


Homélies 1971