
Homélies 1973
Au cours de la messe concélébrée avec les nouveaux cardinaux, dans l’après-midi du lundi 5 mars, le Saint-Père a prononcé l’homélie suivante :
Frères !
Relevons un instant notre tête penchée sur l’autel, notre tête remplie des paroles pénétrantes et solennelles que la liturgie nous fait écouter, et regardons autour de Nous, regardons spécialement vers vous, Frères concélébrants. Laissons courir sur nos visages une onde de respect et d’affection, nous les participants de la table du Seigneur, et cherchons-en le pourquoi. C’est un lien original et profondément ecclésial : vous célébrez en ce moment avec Nous ce saint Sacrifice, parce que Nous vous avons appelés à faire partie du Sacré Collège cardinalice. Ce Collège est défini historiquement non seulement par sa position canonique fondamentale et particulière dans l’Eglise romaine, mais aussi par la fonction spirituelle et efficiente qui vous est confiée, d’être proches de Nous, de Nous assister et de Nous aider dans la mission qui Nous vient du Christ, et qui consiste à guider pastoralement son peuple, l’Eglise, qui a pris aujourd’hui une telle amplitude quant à son extension, à ses besoins et à ses problèmes. Merci à vous, Frères, et que la paix soit avec vous pour avoir accepté notre invitation, pour être venus et vous être mis aussitôt aux côtés de notre humble personne, prêts à partager « la sollicitude de toutes les Eglises » (2Co 11,28), c’est-à-dire, depuis ce Siège apostolique, à servir et à réconforter un autre Collège beaucoup plus large, le Collège épiscopal, et avec lui l’ensemble du Peuple de Dieu. Ici, sur la tombe de l’Apôtre Pierre, confirmons notre résolution commune de répondre ensemble en paroles et en actes à la demande pressante du Seigneur : oui nous l’aimons, nous l’aimerons, nous n’aimerons que Lui seul et pour toujours, jusqu’à la limite extrême de nos forces. Le Sacré Collège, avec nous, avec tous ceux qui le composent, doit être, au sein de l’Eglise, un foyer ardent de charité, de lumière et d’amour, d’autorité et de service, de fidélité à l’Evangile.
Oh ! qu’exulté notre coeur, qu’exulté le vôtre, en cette rencontre de nos regards et de nos esprits ! Nous voudrions avoir de nouveau sur les lèvres vos noms et plus encore les noms de vos Eglises, de vos peuples respectifs, si le temps Nous permettait de les prononcer; Nous aurions ainsi l’impression de faire écho à la page des Actes des Apôtres qui nous donne la liste colorée des peuples représentés lors de l’accomplissement du prodige de la Pentecôte (cf. Ac Ac 2,9 ss.). Ne devons-Nous pas Nous réjouir comme pour une fête en réalisant que chacun de vous, les nouveaux Cardinaux, est élevé en ce moment-ci au rang de représentant de son diocèse et de sa nation ? Ne pouvons-Nous pas vous confier que ce pluralisme géographique et ethnique a été intentionnel dans le choix de vos personnes, et que Nous aurions même voulu l’étendre, si cela avait été possible ? Le génie de l’Eglise n’est-il pas la catholicité ? Nous voulons aussi espérer que, en participant à cette cérémonie, vous et ceux qui vous assistent, et même tous ceux qui ont le regard assez limpide pour saisir le sens de cet événement, saurez découvrir un signe de catholicité, c’est-à-dire d’amour universel. Tel est l’amour qui anime l’Eglise romaine.
Mais ici, de la confrontation qui se dessine à nos yeux entre ce fait, ce rite accompli dans la Basilique Saint-Pierre, et le monde qui nous entoure et dans lequel nous vivons, naît une question dans notre esprit, et peut-être aussi dans le vôtre: sommes-nous à l’unisson de notre temps, y a-t-il un rapport plausible entre l’Eglise et le monde, comme le récent Concile oecuménique l’a recommandé de façon si autorisée ?
Celui qui, parmi nous, s’abandonne à la contemplation de cette Basilique, aux souvenirs, aux émotions qu’elle suscite dans l’esprit ému par le rite suggestif que nous sommes en train de célébrer, celui-là entre dans un état de rêve, il oublie la réalité historique et profane, théâtre de notre vie présente, et se sent transporté dans un autre monde, loin de l’heure actuelle. Nous avons l’impression de remonter les siècles ou, mieux, de vivre hors du temps. Une question, une grave question, tient en éveil notre conscience, la voici : l’Eglise vit-elle dans l’histoire ou hors d’elle ? L’Eglise, avec ses enchantements traditionnels — tels, en effet, peuvent nous apparaître ses rites, ses coutumes, ses institutions présentes — ne nous rend-elle pas étrangers à la réalité de l’histoire ? Ne serait-elle pas elle-même un anachronisme ? Et sa fidélité toujours vivante à des conceptions et à des institutions d’un autre âge ne nous détourne-t-elle pas du mouvement universel et innovateur du progrès, de l’actualité fuyante ? Ne nous rend-elle pas timides, uniquement soucieux de conserver le passé et de freiner la course vers l’avenir ?
Le problème existe et il présente en ce moment un caractère d’urgence qui pourrait entraîner deux réponses contradictoires et aussi fausses l’une que l’autre : celle de l’immobilisme et celle du relativisme. Le rapport entre l’Eglise et l’Histoire ne demeure pas aveuglément fixé aux formes du passé, en écartant l’Eglise du mouvement de l’Histoire qui évolue et qui change, qui procède sans cesse à de nouvelles conquêtes visant toujours des fins futures et eschatologiques ; mais il ne permet pas non plus à l’Eglise d’abandonner les trésors accumulés au cours de sa marche dans le temps — surtout celui de la foi, qui est inaliénable — pour se mettre fébrilement au pas insensé d’une société qui, ne trouvant par ailleurs aucun équilibre ni aucune paix, précipite sa course : son but, c’est la révolution, et, avec elle, la perte de la liberté. L’Eglise au contraire — Dieu en soit loué ! —, lorsqu’elle est fidèle à elle-même, a simultanément le double charisme de la fixité et de la rapidité, parce qu’elle possède la Vérité divine et éternelle, qui est en dehors et au-delà du temps et qui, tout en la conservant dans sa vivante identité, la pousse à se perfectionner et à se renouveler continuellement.
Ce sont là des choses que vous savez, et des choses qu’aujourd’hui vous vivez. Car il n’est pas vrai que les structures constitutionnelles et les traditions authentiques éprouvées par les siècles soient des chaînes qui entravent le cheminement de l’Eglise à travers le temps ; elles en sont à la fois le soutien et le stimulant. Nous vous le rappelons à vous, nos Frères Cardinaux, à vous, nos Frères Evêques, Prêtres et Diacres, afin que vous ne vous rendiez pas victimes de vous-mêmes, c’est-à-dire de la dignité et du pouvoir que l’Eglise vous confère, comme s’ils étaient de pesants fardeaux qui vous obligent à en défendre le caractère au détriment de la fonction, et comme s’ils constituaient, en raison du style noble et sacré qu’ils imposent à votre vie configurée à celle du Christ (cf. Co 4, 10 ; 1Th 2,14), un obstacle à la ferveur libre et audacieuse d’un apostolat plus valable. Ne pensez jamais être en dehors de la vie vécue, en dehors de l’histoire, du fait que vos personnes et vos idées ont une forme propre modelée sur l’expérience authentique de l’Eglise; pensez plutôt comment vous, associés ainsi à l’Eglise de Pierre, vous êtes à Pavant-garde des grands mouvements qui entraînent l’humanité vers ses destins inéluctables et si difficiles à atteindre pour elle : Nous voulons dire l’unité, la fraternité, la justice, la liberté vécue dans l’ordre, la dignité personnelle, le respect de la vie, la maîtrise de la terre sans en rester prisonnier, la culture sans en rester dérouté... Mieux encore : il n’y a guère longtemps un grand responsable du développement industriel moderne nous confiait : « Le monde du travail, au fond de son âme inquiète, avide et souffrante, a besoin aujourd’hui de transcendance ; il a besoin de quelqu’un qui lui en apporte l’annonce et lui en donne, par son exemple, le signe vécu... Pourquoi ne les lui donnez-vous pas, vous, les ministres du Christ ? Pourquoi craignez-vous ? Ne connaissez-vous pas la force d’attraction de votre message et de votre ministère? » (cf. Mt Mt 8,26 Jn 15,20). Ces paroles deviennent encore plus convaincantes si nous pensons, comme le Maître nous l’a enseigné, que le témoignage est d’autant plus efficace qu’il est valorisé par l’insuccès et la souffrance !
Voilà qu’ainsi se dessinent à l’horizon de l’avenir, à partir de ce rite, les chances, les meilleures chances pour la cause de l’Evangile et l’accroissement de l’Eglise : tous ceux qui parmi vous sont aujourd’hui associés à notre ministère pontifical par ce lien très étroit et très particulier du cardinalat aideront ce ministère à demeurer ferme, à se renouveler, à être fécond, et ils s’en feront les propres témoins dans cette Rome catholique et jusqu’aux confins de la terre. Voilà ce que Nous souhaitons, ce que Nous demandons, au nom du Christ et dans le rôle de Pierre, en vous bénissant tous de grand coeur.
15 avril
Vénérés Frères ! Fils bien-aimés !
Et vous aussi et tout spécialement, enfants et jeunes gens que cette année-ci encore Nous avons désiré inviter à cette importante et solennelle cérémonie religieuse qui précède et inaugure les grandes, et toujours neuves, célébrations pascales !
Nous serons bref, mais vous, écoutez-nous bien ! Il est du plus grand intérêt que nous soyons tous unis à l’Eglise, ou, mieux encore, que nous composions l’Eglise (qui signifie précisément l’assemblée de ceux qui croient dans le Christ) pour commémorer, pour renouveler liturgiquement l’événement qui dépasse tous les événements, et qui, à tous les événements de la terre et de l’histoire, se réfère sous l’aspect de notre salut; c’est Pâques, fait et mystère de la rédemption de l’humanité. Jamais autant qu’aux jours de Pâques, notre religion n’assume une importance aussi décisive pour notre vie, notre vie présente et notre vie future, celle de nous tous et de chacun d’entre nous. Pâques constitue le point focal vers lequel convergent tous les rayons de notre existence, de nos destinées. Dans l’événement de Pâques nous sommes tous engagés, et nous devons dire « oui » ou dire « non ».
Comment et pourquoi ce fait et ce mystère ? Qui est capable de répondre à cette demande en laquelle s’accomplit la synthèse suprême de la foi avec la vie ?
Essayons de répondre en faisant deux considérations qui nous sont suggérées par la célébration liturgique que nous accomplissons en ce moment. La fête des Rameaux, replacée à ses origines — et dont le souvenir enveloppe la répétition symbolique que nous en faisons aujourd’hui — que nous dit-elle ? Elle nous dit que Jésus, le Jésus de Nazareth, le fils de Marie et, sur le plan légal, fils du charpentier Joseph (Mt 13-55), le jeune Rabbi qui, depuis environ trois ans, parcourait la Palestine, prêchant comme jamais personne n’avait prêché (Jn 7,46) usant d’un langage simple et sublime au point de se révéler mystérieux prophète (cf. Jn Jn 4,19 Jn 6,14) et accomplissant des miracles étonnants (Jn 3,2), suscitant en somme un intérêt inexplicable au sujet de la réalité de sa Personne —, tout l’Evangile est plein de la curiosité relative précisément à la définition de Jésus : qui était-il vraiment ? (cf. Mt Mt 11,3 Mt 16,14 et plus particulièrement l’Evangile selon Saint Jean), — eh bien, donc, ce Jésus dénoue, finalement — au moins partiellement — le mystère de son identité et ce jour-là, le jour des Palmes, le jour des Rameaux, c’est-à-dire le jour de son entrée, humble et triomphale, à Jérusalem, il se laisse proclamer Messie.
Messie, cela veut dire quoi ? Ici l’exposé devrait être long, mais nous devons le centrer sur la signification que ce nom avait acquise dans la maturation providentielle de la révélation divine au Peuple élu : Messie voulait dire, d’une part, l’homme de la tradition pure et privilégiée, c’est-à-dire le fils de David par excellence, et voulait dire, d’autre part, l’homme de l’avenir, l’homme de l’espérance, le roi des destinées divines, le prophète de la bonne nouvelle (cf. Is Is 61,1) ; le Prêtre revêtu d’un pouvoir suprême, le serviteur de Jehova, expiateur et libérateur, le Fils de l’homme en qui se concentraient toutes ces prérogatives, au point de rendre sa figure quasi-indéfinissable (cf. Jn Jn 8,14), mais exceptionnelle par sa puissance et sa majesté (cf. Mt Mt 14,62). Dans les très humbles signes que l’Evangile nous rappelle, Jésus laisse finalement transparaître les titres de sa réalité, cette réalité transcendante qui constituera les chefs d’accusation avancés pour sa prochaine condamnation : Fils de Dieu (Jn 19,7 Mt 26,63) et Roi des Juifs (cf. Mt Mt 2,2 Mt 21,5 Mt 27,37) : lisez le récit du procès de Jésus — la liturgie d’aujourd’hui le place immédiatement après le rite des Rameaux — et vous verrez surgir ces titres messianiques de Jésus, pour lesquels il sera crucifié, mais en vertu desquels, après sa Résurrection, il sera, par l’Eglise primitive et ensuite au cours des âges jusqu’à nous, proclamé Jésus Notre Seigneur, Jésus-Christ (cf. Ac Ac 2,36).
Faisons donc en sorte, aujourd’hui où nous célébrons cette fête des Rameaux, que l’écho des voix qui, ce jour-là, ont acclamé Jésus en tant que Messie, résonnent dans nos âmes, et mieux encore, faisons en sorte que dans nos coeurs et sur nos lèvres retentissent ces mots : vive Jésus, le Messie de l’humanité, Fils de Dieu et Fils de l’homme, roi et maître, lumière et sauveur du monde. Nous nous trouvons ici pour professer avec une vigueur triomphante que le Christ est la voie, la vérité et la vie, qu’il est notre salut, notre sécurité, notre paix, notre amour, la clé de tout pouvoir sur l’existence humaine (cf. Ap Ap 1,18), notre espérance et notre bonheur ! Et, aujourd’hui, l’explosion de notre foi est aussi forte que, comme l’exprima Jésus en ce temps-là : si nos voix se taisaient, les pierres parleraient (Lc 19,40).
Et voici, maintenant, notre seconde considération; celle-ci nous concerne directement, nous hommes, nous fidèles qui nous disons croyants et chrétiens. Elle vous concerne tout spécialement, vous, les jeunes ici présents : vous sentez-vous capables de proclamer Jésus avec cette conviction, avec cette volonté de réagir contre la mentalité indifférente et négative qui se révèle autour de nous, avec ce choix décisif de son nom bénit et des conséquences innovatrices dans notre manière de concevoir et de conduire la vie que cela comporte ? Voulons-nous vraiment proclamer Jésus comme notre Messie, notre Christ, Seigneur et Sauveur ? Notre Ami et notre Maître ?
Oh ! Quelle question ! Quelle option ! Quel assaut à nos habitudes, à nos idées, à nos espérances ! Voulons-nous, nous aussi, nous mêler au peuple en fête qui, finalement, se met à Le suivre, devinant Qui Il est, et proclame, courageusement et joyeusement sa propre foi en Jésus ?
A ce point, Nous éprouvons le besoin, non seulement de vous parler à vous, jeunes gens, mais aussi de vous parler de vous. Oui, de vous, les jeunes, tels que la vie moderne vous forge et tels que certains parmi vous se vantent d’être : contestataires, rebelles, avides de renverser ce que les générations précédentes ont édifié et, en même temps assurés d’une transformation radicale et libératrice de la société. Oui, parler de vous qui êtes souvent considérés et qualifiés comme réfractaires à toute soumission, à n’importe quel joug, à la discipline, à tout devoir, et libres, avides de vie instinctive et joyeuse, dégagés de tout idéal qui impose dévouement, effort, loyauté. Non, ce n’est pas ainsi que Nous voulons vous parler. Nous ne tenons pas à faire aujourd’hui l’analyse de la jeunesse décadente dont nous trouvons en ces temps-ci quelques pitoyables et peu sympathiques exemples. Nous préférons regarder vers vous avec une toute autre intention, certain de découvrir l’aspect plus vrai, plus humain, plus chrétien de votre comportement. Nous n’ignorons pas vos inquiétudes. Elles constituent en réalité des aspirations profondes et personnelles vers une idéale figure d’homme, d’un homme qui soit vrai, sincère, fort, généreux, héroïque et bon. Meilleur, en somme, que tous les modèles des temps passés et des temps actuels : neuf et parfait. Elles sont l’expression du désir, grandiose et merveilleux, d’un monde meilleur, libre et juste, affranchi du pouvoir dominateur de la richesse égoïste, de l’autorité despotique et injustement répressive; un monde rendu, au contraire, fraternel grâce à un engagement commun de solidarité et de service. Vous pensez à l’amour, celui de l’amitié, joyeuse, pacifique, expression courtoise de chaque sentiment meilleur; et vous songez à l’amour, celui, impersonnel et sacré, du don de soi ; à celui pour l’expansion de la vie ; à celui qui mérite le sacrifice et qui rend heureux. Et puis vous, qui êtes maintenant assez mûris pour comprendre, dans une synthèse panoramique, la société, la politique, l’histoire, la dignité du genre humain, vous, donc, vous attendez une ère idéale, mais réelle, où l’unité, la fraternité, la paix auront fini par régner parmi les hommes. Jeunes gens, et vous tous, frères, qui allez ainsi en agitant en vous ces idées universelles élevées, oh ! Ouvrez les yeux, éveillez vos consciences ! Vous attendez, vous souhaitez une ère messianique: vous allez, probablement sans vous en rendre compte, à la rencontre d’un nouveau Messie ; oui ! à la rencontre du Christ Jésus. C’est Lui ; ce n’est que Lui qui peut apaiser la soif profonde et mystérieuse de vos âmes. Jésus, Jésus ! Aujourd’hui c’est le jour, aujourd’hui c’est la fête de notre découverte, de notre espérance, de notre joie. Acclamons tous ensemble : Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! (Mc 11,9-10).
19 avril
Au cours de la Messe, célébrée le soir du Jeudi-Saint, dans l’Archibasilique de Latran, Paul VI a prononcé l’Homélie suivante :
Frères,
Soyez les bienvenus à cette cérémonie du Jeudi-Saint, à laquelle, tous, nous sentons que nous devons assister avec l’adhésion la plus totale. Le fait même que nous la célébrions ici, en cette Basilique de Saint Jean de Latran, coeur de l’Eglise Catholique, et que nous ayons voulu nous y trouver tous ensemble, pénétrés comme nous le sommes du sens intérieur de la solennité du rite et avides de comprendre intimement ce que nous sommes en train d’accomplir, nous nous mettons à la recherche, presque anxieuse mais certainement fervente, de sa signification.
Nous en parlerons brièvement, en concentrant notre attention sur quelques paroles de Jésus, l’hôte qui se trouve au premier plan dans la dernière Cène. Que, dans Son esprit, ce fût la dernière, Il le dit lui-même (Lc 22,15-16) et il le fit également comprendre tout au long de ce repas, intime et très triste, motivé par la célébration de la pâque rituelle juive (cf. Jn Jn 16,5-7) et, comme on le sait, cette réunion atteindra son point culminant dans les mystérieuses paroles de l’institution de la Très-Sainte Eucharistie, suivies d’autres paroles qui ont, elles, une valeur didactique et instituent un autre sacrement, celui de l’Ordre sacré, générateur ministériel de l’Eucharistie elle-même : « Faites ceci en mémoire de moi » (Lc 22,19 1Co 11,24-25) a dit Jésus. Et c’est en vertu de ces paroles que nous nous trouvons réunis ici ce soir. Ces paroles ont valeur de testament, et elles resteront vraies et efficaces jusqu’à Son retour parmi nous, au terme de l’ordre temporel présent, à la fin des siècles : donec veniat, aussi longtemps que Jésus ne sera pas retourné parmi nous, dit Saint Paul. C’est donc un mémorial par excellence qui est rappelé et répété en ce moment où nous exécutons le commandement qui le rend perpétuel, présent dans tout le déroulement de l’histoire; c’est la présence du Seigneur qui accompagne la marche de Son Eglise dans le temps, dans le « mystère de la foi », ce qui suppose la présence réelle de Jésus sous les espèces sacramentelles et exige une intelligence obéissante, un accueil plein de foi de notre part, l’hommage amoureux de notre mémoire qualifiée.
Cet effort de la mémoire est essentiel dans notre célébration. La prodigieuse faculté de la mémoire est mise en oeuvre comme stimulant de notre capacité réceptive de l’Eucharistie. Celle-ci influence celui qui la reçoit par vertu propre ex opere operato, mais son action est orientée vers l’exercice de notre souvenir, c’est-à-dire l’accueil du Christ reçu et médité au-dedans de nous-mêmes, vers sa présence constante, personnelle au-dedans de nous, mais en même temps conceptuelle et réfléchie dans notre esprit, dans notre psychologie, dans notre coeur, selon notre aptitude à l’assimiler, à l’accepter, à l’aimer, à « coïncider avec lui », pour ainsi dire : donec formetur Christus in vobis, jusqu’à ce qu’il soit formé en vous, disait Saint Paul (Ga 4,19). Une intention fondamentale de permanence domine le mystère de l’Eucharistie ; permanence, donc, séjour de Jésus parmi nous au-delà de la limite abyssale de sa passion et de sa mort, permanence véritable, mais sous le voile sacramentel qui, tandis qu’il nous enlève la joie de sa vision sensible, nous offre la sécurité de sa présence effective et, en même temps, l’autre avantage inestimable de son indéfinie et univoque pouvoir de multiplication, dans les temps et dans l’espace, dans la mesure où il faudra qu’il rassasie la faim de ceux qui demeureront dans sa foi et dans son amour. Demeurer est l’intention sacramentelle de l’Eucharistie, c’est-à-dire par rapport à Jésus ; demeurer est l’intention morale, c’est-à-dire par rapport à nous, pour qui Jésus veut demeurer pendant toute la durée de notre pèlerinage dans le temps, le viatique, le compagnon, l’aliment: nous devons demeurer ainsi dans son amour. A l’appui de cette affirmation, voyez combien de fois le mot « demeurer » est répété dans les discours de Jésus au cours de cette ultime Cène (cf. spécialement Jn 15).
Aussi, Frères, est-ce un devoir pour nous de stimuler nos âmes à se rappeler Jésus comme il veut l’être ; et voici que de notre mémoire spécifique jaillit impétueusement, c’est-à-dire avec une amoureuse abondance, notre culte eucharistique auquel l’Eglise nous invite et nous exhorte avec un inlassable empressement.
Puis, toujours en limitant notre recherche à la signification essentielle de ce banquet pascal, par lequel Jésus a voulu prendre congé de ses disciples, nous ne saurions omettre de considérer le passage de l’image de l’agneau à la réalité de la victime véritable pour nos Pâques, cette victime qu’est le Christ immolé lui-même (cf 1Co 5,7), passage opéré avec l’institution de l’Eucharistie qui, sous l’aspect du pain et du vin, représente et renouvelle, sans effusion de sang, le sacrifice rédempteur de Jésus. Comment pourrions-nous, en un si bref moment, parler d’une théologie si haute et si dramatique ? Quel bonheur si, à l’insuffisance de notre discours et surtout de notre pensée, pouvait suppléer, après l’acte de foi dont nous avons parlé, pouvait suppléer, donc, l’amour. L’Eucharistie est le point privilégié de notre rencontre avec l’amour que nous porte le Christ ; un amour qui se rend disponible pour chacun de nous ; un amour qui se fait agneau du sacrifice et nourriture pour apaiser notre faim de vie ; un amour qui s’exprime dans la forme et dans la mesure de l’authenticité spécifique exclusive la plus élevée, c’est-à-dire, un amour qui est un don total : dilexit me — disait l’Apôtre — et tradidit semetipsum pro me, il m’a aimé, et il s’est sacrifié pour moi (Ga 2,20 Ep 5,2 Ep 5,25) ; et notre pauvre et vacillant amour va à sa rencontre, malgré sa timidité et sa faiblesse, pour répondre avec Pierre : « Seigneur..., tu sais bien que je t’aime ! » (Jn 21,15-17). L’amour aura ainsi la fortune, par quelque intuition mystique et quelque plénitude anticipée, de pénétrer dans le mystère de charité (cf. Ep Ep 3, 17, 19) qui dépasse toute conception, le mystère eucharistique, et de s’y plonger lui-même, en participant à ce rite, humble et incommensurable, qu’est notre sainte Messe.
Frères, nous ne vous en disons pas plus. Mais nous ne conclurons pas nos modestes paroles sans vous en rappeler d’autres, que nous avons dans le coeur; que nous avons, elles aussi, cueillies parmi toutes celles, inoubliables, que le Seigneur a dites au cours de la dernière Cène ; les voici : « Je vous donne le nouveau Commandement : aimez-vous les uns les autres comme moi, je vous ai aimés » (Jn 13,34 Jn 15,12). Ce « moi, je... » c’est Jésus, le Christ, Notre Seigneur ; et le « vous », ce sont les Apôtres, ce sont tous les fidèles qui ont cru en Lui, « selon leur parole » (Jn 17,20) ; c’est nous, Eglise Romaine et Eglise catholique, nous, fils de la terre et du siècle, qui devons tous, aujourd’hui Jeudi-Saint, nous sentir foudroyés par l’amour crucifié et eucharistique du Christ ; et nous avons encore tant à apprendre pour nous aimer les uns les autres, à son exemple et selon son commandement.
6 mai
La présence de Sa Sainteté Amba Shenouda III, Chef de l’Eglise Copte Orthodoxe, a donné un caractère oecuménique à la célébration liturgique célébrée par le Saint Père le dimanche 6 mai à la Basilique Vaticane à l’occasion du XVI° centenaire de la mort de Saint Athanase, le Grand Evêque d’Alexandrie et Docteur de l’Eglise. C’est a dit le Saint-Père un témoin de la foi « qui a donné une contribution extraordinaire à la vie de l’Eglise dans un moment décisif de son histoire, alors que les hérétiques niaient la consubstantielle divinité du Verbe et donc du Christ ».
Ceci est le jour établi par le Seigneur : exultons donc et réjouissons-nous ». Nous aimons répéter cette acclamation liturgique motivée par la fête de Pâques, aujourd’hui où la présence parmi nous du Patriarche Shenouda III — honoré lui aussi du titre de « Pape » de la vénérée et très antique Eglise copte qui a son siège à Alexandrie d’Egypte — emplit notre coeur d’une profonde émotion. Voici donc ici le Chef d’une Eglise, encore à présent séparée officiellement de nous, absente depuis des siècles de la célébration d’une prière en commun avec l’Eglise de Rome, mais Chef d’une Eglise qui fait remonter son origine à Marc l’Evangéliste que Pierre appela son fils (1P 5,13) et qui eut en Saint Athanase, dont nous commémorons aujourd’hui le XVI° centenaire de la mort bienheureuse, le champion invincible de notre commune foi de Nicée, c’est-à-dire la foi en la divinité de Notre Seigneur Jésus-Christ ; cette foi fut proclamée par intuition divine par Simon, fils de Jonas, et Jésus lui-même l’a insufflée en Pierre qui établit cette même foi comme fondement de toute l’Eglise ; et le Chef de cette Eglise est ici, parmi nous, venu spontanément et tout exprès pour renouer le lien de la charité (cf. Col Col 3,14), heureux présage de cette parfaite unité de l’esprit (cf. Ep 4,3), qu’à la suite du récent Concile oecuménique Vatican II, nous essayons, humblement mais sincèrement, de recomposer; il est ici, au milieu de cette grande assemblée de fidèles, sur la tombe de l’Apôtre Pierre, ...oh ! comment pourrions-nous ne pas tressaillir de joie, ne pas vous inviter tous, vous les fils de cette Eglise Romaine et Catholique, à bénir avec nous le Seigneur en ce jour extraordinaire ? Ne nous rendons-nous pas compte que le livre de l’histoire de l’Eglise, dans lequel c’est principalement la main mystérieuse du Seigneur qui guide la main de l’homme pour y écrire nova et vetera (Mt 23,52), qui ouvre devant nous des pages chargées de siècles, et d’autres encore vierges qu’il nous offre, prêtes à enregistrer des événements — que Dieu le veuille — meilleurs, c’est-à-dire les fastes de la Providence miséricordieuse de Dieu dans les alternances de l’Eglise encore pèlerine dans le temps ? Comment pourrions-nous ne pas saluer notre grand et vénérable Frère lointain, aujourd’hui si proche de nous, notre visiteur, notre hôte, aujourd’hui ici, près de notre autel, uni à notre prière pontificale ? Et ne pas saluer aussi cette nombreuse et importante délégation qui compose sa noble suite ?
La lecture de l’Evangile (Lc 24,35-48) que nous venons d’écouter, nous invite à réfléchir sur un des sujets fondamentaux de notre foi, le thème de la résurrection du Seigneur, notre Jésus. Saint Paul n’a-t-il pas dit : « Si tu confesses de vive voix que Jésus est le Seigneur et si tu crois de tout ton coeur que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, alors tu seras sauvé » ? (Rm 10,9). Et la narration évangélique de la Sainte Messe, que nous célébrons en ce moment, semble vraiment vouloir nous attester la réalité du fait de la résurrection du Christ, réalité objective, historique, démontrée même par l’expérience directe et tangible des sens, bien qu’elle appartienne à un ordre surnaturel ; elle semble également vouloir nous stimuler à ancrer notre foi, irrésistible et plus vive que jamais, dans cette réalité inouïe et, comme Saint Thomas, l’homme de la critique, du doute, de la vérification, elle nous invite à crier ces paroles encore vibrantes aujourd’hui : « Mon Seigneur et mon Dieu » (Jn 20,28).
Et comme elle est propice, cette méditation liturgique d’aujourd’hui qui célèbre, comme nous l’avons dit, la glorieuse mémoire de Saint Athanase, fier et impavide héraut de la foi ! Saint Athanase est Père et Docteur de l’Eglise universelle, et voilà pourquoi il mérite notre souvenir commun.
Le meilleur moyen de rappeler le souvenir d’un Saint qui a contribué d’une manière si extraordinaire à la vie de l’Eglise à un moment décisif de son histoire, au moment où les hérétiques niaient la consubstantialité divine elle-même du Verbe, et par conséquent de Jésus, nous semble être de réfléchir sûr l’héritage qu’il nous a laissé : le témoignage de foi dans sa vie et dans sa pensée.
Quand nous méditons sur son aventure humaine, nous rencontrons un croyant solidement fondé sur la foi évangélique, un partisan et un défenseur convaincu de la vérité, prêt à subir n’importe quelle calomnie, persécution ou violence. De ses 46 années d’épiscopat, il en passa bien une vingtaine en exils successifs; notre propre ville de Rome elle-même l’accueillit, sous le Pontificat de Saint Jules I (337-352), et il y passa les trois années de son deuxième exil (avril 339 à octobre 346).
Toujours présent partout et faisant front à tous, aux puissants et aux errants, il professa la foi dans la divinité de Jésus Christ, vrai Dieu et vrai homme, tant et si bien que la tradition liturgique orientale le définit « colonne de la vraie foi » (Apolytikion du 2 mai), tandis que l’Eglise catholique le place parmi les Docteurs de l’Eglise.
Il fut en effet un homme d’Eglise; pasteur vigilant et attentif, il consacra sa vie tout entière à son service exclusif : non seulement au service de son Eglise d’Alexandrie, mais de l’Eglise tout entière, portant de toutes parts avec lui la chaleur de sa foi, l’exemple édifiant de sa vie — cohérente avec intransigeance —, l’appel à la prière qu’il avait apprise parmi les moines du désert, auprès desquels il avait dû bien souvent se réfugier.
La divinité du Christ est le noyau central de la prédication de Saint Athanase aux hommes de son temps, tentés par la crise arienne. La définition du premier concile de Nicée (325) selon laquelle Jésus est le fils de Dieu, de la même substance que le Père, vrai Dieu issu du vrai Dieu, constitue le point de référence constant de sa doctrine. C’est uniquement si l’on accepte cet enseignement que l’on peut parler de rédemption, de salut, de rétablissement de la communion entre l’homme et Dieu. Seul le Verbe de Dieu rachète l’homme parfaitement ; sans l’incarnation, l’homme resterait à l’état de nature corrompue, dont la pénitence elle-même ne pourrait le libérer (cf. De Incarnatione, , 144, 119).
Délivré de la corruption par le Christ, sauvé de la mort, l’homme renaît à une vie nouvelle et acquiert de nouveau la véritable image de Dieu, selon laquelle il a été créé à l’origine et que le péché avait corrompue. « Le Verbe de Dieu — affirme Saint Athanase — est venu lui-même, afin que, étant, Lui, image du Père, il puisse à nouveau créer l’homme à l’image de Dieu » (De Incarnatione, ibid.).
Saint Athanase développa cette théologie, la centrant sur la participation de l’homme racheté à la vie même de Dieu, moyennant le baptême et la vie sacramentelle, arrivant à affirmer avec une expression hardie que le Verbe de Dieu « s’est fait homme pour que nous fussions divinisés » (De Incarnatione, ibid.).
Cette « nouvelle création » comporte le rétablissement de ce que le péché avait compromis : la connaissance de Dieu et un changement radical des moeurs.
Jésus-Christ nous révèle, et nous rend possible, la connaissance du Père : « Le Verbe de Dieu s’est rendu visible avec un corps afin que nous puissions nous faire une idée du Père invisible » (De Incarnatione, ibid.).
De cette nouvelle connaissance de Dieu découle l’exigence d’une rénovation morale, que Saint Athanase réclame avec vigueur : « Celui qui veut comprendre le discours au sujet de Dieu, doit se purifier dans sa façon de vivre, se rendre pareil aux Saints par la similitude de ses propres actions, afin que, uni à eux dans la conduite de sa propre vie, il puisse comprendre ce qui leur a été révélé par Dieu » (De Incarnatione, ibid.).
Nous sommes ainsi transportés au coeur de l’événement chrétien : la rédemption par l’opération de Jésus Christ, le renouveau radical de l’homme avec sa restauration à l’image et à la ressemblance de Dieu, le rétablissement de la communion de vie entre l’homme et Dieu, qui s’exprime également en un profond changement éthique.
C’est là le message sublime qu’aujourd’hui encore nous adresse Saint Athanase : être forts dans la foi et cohérents dans la pratique de la vie chrétienne, même au prix des plus grands sacrifices ; il nous appartient de recueillir ce message, de le méditer, de l’approfondir et de le réaliser dans notre vie.
Par les prières de Saint Athanase, Père et Docteur de l’Eglise, que Dieu nous concède de pouvoir, nous aussi, confesser dignement, à notre époque, que Jésus Christ est le Seigneur et le Sauveur du monde !
Et pour finir, qu’il nous soit permis d’adresser quelques mots aux fidèles que nous voyons ici présents.
Fidèles de la paroisse romaine de Saint Athanase ! Nous sommes heureux de vous voir participer à cette grande cérémonie. Nous vous saluons tous et nous vous prions de porter notre salut et notre bénédiction à tous les membres de votre communauté paroissiale. C’est à vous qu’il est tout spécialement recommandé d’honorer la mémoire du grand patron de votre paroisse : Saint Athanase. Comment l’honorer ? Avec le souvenir de sa vie et la profession de sa foi. Avec l’amour envers le Christ, Verbe éternel de Dieu, Fils de Dieu, et Fils de l’homme, notre Maître et notre Sauveur. Et avec l’adhésion franche et fidèle à l’Eglise du Christ, et avec la charité agissante à l’égard de notre prochain. Nous sommes-nous bien compris ? Recevez tous, avec votre curé, notre spéciale Bénédiction Apostolique.
Puis : nous avons ici toute une belle et chère multitude de « Jeunes amis du Rosaire ». Chers jeunes gens et enfants ! A vous tous, nous vous disons merci pour cette visite. Ne croyez pas que le caractère particulier de cette cérémonie nous ait fait oublier votre présence. Nous vous disons « bravo ! » pour votre manifestation en l’honneur de la Très-Sainte Vierge et pour la dévotion que vous professez envers son saint Rosaire. Sachez parvenir jusqu’au Christ sous la conduite de sa Mère Marie qui est notre Mère. Et encore, Bravo ! Bravo ! Soyez persévérants et recevez tous, vous et vos parents, vos éducateurs et vos amis notre paternelle Bénédiction Apostolique.
29 juin
Homélies 1973