
Audiences 1975 34
34 Et ici, la logique de l’amour réclame l’amour de notre part. Et comme nous sommes peu aptes à exprimer en langage religieux et mystique l’amour que nous devrions à Dieu nous nous trouvons aidés dans l’accomplissement du grand commandement en reversant sur nos frères, sur les hommes, la dilection due au Seigneur. Un commandement nouveau que nous a donné Jésus et qui, en vertu d’un petit mot « comme » entend sa dimension sans mesure : Je vous donne un commandement, dit Jésus au cours de la Dernière Cène : aimez-vous les uns les autres, comme Moi je vous ai aimés » (Jn 13,3). Et il introduisait ainsi une source irrépressible et inépuisable de charité, non plus spécifiquement religieuse, mais humaine, dans le coeur de ses disciples qui auraient à devenir les plus généreux, les plus ingénieux pratiquants de la charité à l’égard du prochain, au point de s’extasier dans l’exercice pénible et joyeux de la charité qui dans le frère souffrant contemple le représentant — presque un sacrement, disait Bossuet — de Jésus-Christ lui même: une pareille charité « mihi fecistis » (Mt 25,40) m’a été prodiguée.
Leçon statutaire du christianisme, celle de l’amour de Dieu au-dessus de toute chose et, en vertu d’un tel amour religieux, également celle de l’amour dynamique jusqu’à la parité, et mieux encore jusqu’au sacrifice, envers les hommes qui, tous, sont nos frères (Mt 22,37-40 Mt 5,43-48).
Tout cela demande à être médité, remédité et mis en pratique, comme fruit de l’Année Sainte.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
(Cf. St Bernard, De diligendo Deo, P.L. 182, 973 ; St François de Sales, Traité de l’amour de Dieu).
10 septembre
Chers Fils et Filles,
L’Année Sainte nous oblige non seulement à une révision subjective, morale et psychologique de l’état de nos relations avec Dieu et avec le plan de salut établi par Lui pour donner sens, certitude et bonheur à notre vie, mais elle nous oblige aussi à une confirmation à la fois objective, théologique et pratique de notre foi en ce qui concerne le moyen à travers lequel s’est réalisé et se réalise ce plan de notre salut (cf. S. Th. III, 46, 3 et 4) ; ce moyen c’est la foi, c’est à dire la passion cruelle et ignominieuse soufferte par le Christ « jusqu’à la mort, la mort de la croix », comme le dit St. Paul (Ph 2,8).
Nous pensons qu’il est clair pour tous que la croix occupe une place centrale dans la religion catholique ; elle en est le symbole le plus caractéristique, le plus commun, le plus expressif, le plus vénéré. La croix est le signe le plus utilisé dans le culte, le plus fréquent dans la prière, le plus sacré dans la vie. Elle apparaît encore, pour notre honneur et pour notre bonheur, comme signification de ce qu’il y a de plus grand de plus réconfortant et de plus intangible jusque dans les expressions extérieures de la société civile: dans les familles, dans les tribunaux, dans les écoles, dans les hôpitaux, dans les cimetières.
Nous pensons que le Dieu miséricordieux ne privera pas du souffle bienfaisant de sa grâce vivifiante les personnes, les institutions, les lieux où ce signe de douleur et de mort devenu signe victorieux d’espérance et de vie est présent parce qu’il est le signe chrétien de rédemption et d’amour. C’est notre devoir et notre gloire, à nous croyants, d’honorer, de conserver et de défendre la présence du crucifix dans les lieux où se déroule notre vie moderne, tant religieuse que civile : la croix est l’emblème de notre histoire, de notre civilisation, de notre progrès ; la croix, instrument d’une peine infligée par une justice inhumaine est maintenant transformée en symbole de la douleur qui expie et de l’amour qui rachète.
Aimons la croix du Christ, mes frères ; elle exprime dans une synthèse le drame de notre salut ; elle est soutenue par un amoncellement de doctrine qui forme la forteresse de la foi et de la vie qui prend son nom, sa vérité et sa vertu en Jésus-Christ.
35 Rappelons rapidement la doctrine du péché originel et avec elle l’affirmation de l’unité du genre humain; la doctrine sur la nécessité d’une rédemption suffisamment efficace pour expier le péché et pour vaincre la mort, rétablissant ainsi les rapports surnaturels entre le Dieu vivant et l’homme arraché à sa dégradation et placé dans la situation de fils adoptif, participant de la nature divine, (cf. 2P 1,4) ; la doctrine de l’inefficacité de tout autre système moral et religieux à rendre possible une réconciliation authentique et entière avec Dieu (cfr. Ga Ga 5,6 Col 3,2) ; d’où la nécessité morale du sacrifice personnel et total du Christ (cf. Jn Jn 3,14 Lc 24,26 etc. ) lien mystérieux de la manifestation de la justice et de la miséricorde en notre faveur, suprême révélation de l’amour de Dieu et du Christ pour nous (Jn 3,16 Jn 13,1 Ga 2,20 Ep 2,4 ss. ; etc. ) ; c’est ainsi que le Christ comme le rappelle S. Paul, « est devenu pour nous, sagesse, justice, sanctification et rédemption » (1Co 1,30). C’est la croix qui est le point de référence de tout ce système religieux, moral et vital dans son immensité et son universalité ; système au demeurant le seul valable.
Nous tous chrétiens, nous avons à témoigner par notre foi et notre comportement, de notre engagement à ne pas laisser « la croix du Christ se vider de son sens » (1Co 1,17) parce que, au milieu des cataclysmes idéologiques de notre temps, l’inutilité d’une rédemption a été affirmée et est encore affirmée. Selon cette conception, dite indûment humaniste, l’homme est bon par nature ; libéré d’une fausse pédagogie sociale et laissé libre de grandir et d’évoluer selon ses propres instincts naturels, il trouve en lui-même son propre équilibre et sa propre perfection.
L’expérience prouve le contraire : l’homme, pour autant qu’il possède de façon originelle et conserve encore en partie une nature bonne et rationnellement orientée vers la vertu, vers une beauté, vers une bonté vraiment humaine, l’homme pourtant n’a pas la possibilité par lui-même de réaliser son modèle idéal. Pour prouver cette insuffisance congénitale de l’homme, il suffirait d’examiner l’application personnelle et collective de cette théorie humaniste citée plus haut ; sa conception même démontre combien l’homme est faillible dans son jugement sur lui-même et donc, abstraction faite de la religion combien sont tristes les conséquences de la vie humaine fondée sur ces seules forces. Deux conséquences majeures s’étalent aujourd’hui sous nos yeux : répression scientifique et systématique des libertés les plus élémentaires et les plus légitimes, soit à l’égard des personnes soit à l’égard des communautés sociales dans les régimes totalitaires pourtant fondés sur des principes agnostiques, d’un humanisme optimiste ; et en second lieu la décadence précipitée des moeurs ; ces moeurs, parce qu’elles sont privées d’une inspiration supérieure la loi les codifie et les excuse au lieu d’en contenir les instincts et les faiblesses dégradantes.
Essayons, nous croyants, nous chrétiens de rester fidèles à la croix du Christ, à sa doctrine, à sa vertu : la bonté authentique, résultat de l’éducation et de l’observance de la loi naturelle écrite dans les profondeurs de notre être, cette bonté ne manquera jamais ni à chacune de nos âmes, ni à notre Eglise. Fidèles à la croix, nous seront révélées les secrètes raisons du sacrifice : l’héroïsme du bien, l’amour et le bonheur de se dévouer aux autres : la valeur de notre souffrance et de celle des autres, souffrance non plus privée de signification et de réconfort mais mise en communion avec la croix du Christ, source aujourd’hui de notre salut ; source demain de notre bonheur éternel par delà la mort.
Avec notre Bénédiction apostolique.
17 septembre
Chers Fils et Filles,
La logique de l’Année Sainte, nous voulons dire son dynamisme spirituel et moral, nous invite à un double mouvement religieux et moral : celui de remonter aux sources de notre foi et celui de nous ramener à l’application cohérente à la vie vécue, des principes mêmes de notre foi.
Remonter aux sources; en revenir à la diffusion de leur vertu fécondatrice dans l’expérience pratique de notre existence; on peut dire que dans ce très simple schéma il y a tout ce qui suffit à notre bien.
Scrutons-nous nous-mêmes avec cette courageuse clarté à laquelle nous a certainement initié la spiritualité de l’Année Sainte ; et interrogeons notre conscience : quelle influence pragmatique réelle a sur nous le fait d’être chrétiens ? Il est certain que nous attribuons toujours une grande importance à cette qualification que, nous le savons, le baptême a gravée dans notre être, au tréfonds mystérieux de notre esprit ; et il n’y a personne parmi nous qui voudrait renier la dignité et le bonheur qui découlent pour nous de cette ineffaçable qualification religieuse : nous sommes chrétiens.
Mais cette qualification : je suis chrétien, assume souvent un caractère statique, inerte, elle est absente souvent dans la psychologie et dans l’activité de l’homme moderne qui ne se rend pas assez compte de l’exigence spécifique, active qui dérive précisément d’un tel nom, mieux, d’un tel état. Nombreux sont ceux pour qui le titre de chrétien, imprimé dans leur personnalité, n’entraîne aucun résultat pratique, qu’il soit individuel (rappelez-vous l’antique maxime : homo sum, nihil humani a me alienum , « je suis homme et rien ne m’est étranger de ce qui est humain », Térence), ou qu’il soit social (rappelez-vous le Concile : « Nous sommes exposés à la tentation d’estimer que nos droits personnels ne sont pleinement maintenus que lorsque nous sommes dégagés de toute norme de la loi divine », Gaudium et spes, GS 41). C’est-à-dire que la mentalité de l’homme moderne distingue et même écarte le citoyen du monde profane de toute référence de caractère religieux, qu’un citoyen du monde profane fasse appel à des principes doctrinaux par a priori aussi absorbants que discutables, cela semble parfaitement normal, et même absolument honorable, vu la cohérence entre l’idée et son application pratique ; mais qu’un chrétien se permette de s’affirmer tel dans l’exercice de ses propres activités sociales ou professionnelles, cela semble à présent trop souvent, inadmissible, comme un manque de bon sens, ou de bon goût, comme un cléricalisme intégriste aujourd’hui dépassé, comme un frein mis à la liberté de discussion et d’action, et qu’il faut briser. Depuis le Concile, dit-on, la culture profane, la science, l’activité temporelle, la politique, en un mot : la vie humaine naturelle, tout cela se trouve affranchi de la religion : celle-ci demeure, mais toute religion a le droit de se manifester comme bon lui semble ; aussi le recours au caractère chrétien propre n’a plus aucun sens, sinon peut-être dans l’intimité secrète de la conscience et sans oublier qu’en son for intérieur celle-ci est toujours capable d’ouverture et de jugement.
36 Nous nous trouvons ici au point décisif de notre discussion avec la mentalité de notre époque. Soyons attentifs ! que la culture, la science, l’activité profane aient la liberté spécifique de se développer selon les lois propres de la pensée naturelle et de l’ordre rationnel, nous l’admettons sans discussion : mieux encore, il appartiendra à l’éducation catholique elle-même de promouvoir la culture et la recherche scientifique et de les défendre contre l’emprise d’idéologies préconçues afin qu’elles ne soient guidées que par les purs critères rationnels propres au domaine en cause. Le Concile — si l’on veut se référer à ce grand « pronunciamento » sur les plus importants problèmes de notre époque — disait en effet clairement : « La mission propre que le Christ a confiée à son Eglise n’est ni d’ordre politique, ni d’ordre économique ou social : le but qu’il lui a assigné est d’ordre religieux » (Gaudium et spes GS 42). Puis encore : « L’Eglise ne s’oppose certes pas à ce que les arts et les disciplines humaines jouissent de leurs propres principes et de leur propre méthode en leurs domaines respectifs ; c’est pourquoi, reconnaissant cette juste liberté, l’Eglise affirme l’autonomie légitime de la culture et particulièrement celle des sciences (ib. n. 59 et n. 36).
Mais cela ne signifie pas que l’homme précisément en tant que tel, et d’autant plus s’il est chrétien, n’est pas ordonné à Dieu, c’est-à-dire qu’il n’est pas inséré dans un rapport vital avec le Principe, avec le Législateur et avec la Fin de notre existence; en d’autres termes, cela ne dément pas le fait qu’il bénéficie d’un lien religieux que ni la sécularisation de la vie pratique ni le sécularisme théorique et pratique — qui néglige radicalement et arbitrairement la réalité ontologique — n’ont la faculté de détruire, même s’ils ont le triste pouvoir de l’oublier ou de le renier. Un poisson ne saurait faire fi de l’eau dans laquelle il se trouve ; et l’homme ne saurait ignorer l’atmosphère dans laquelle il respire, dans laquelle se déroule son existence présente. Dieu est « l’élément » ineffable, mais réel, d’où notre vie tire son origine, sa règle et ses fins : elle est immergée en Dieu. Qu’exulté celui qui écoute : Dieu est amour, un océan d’amour.
En d’autres termes, il est nécessaire que nous retournions à l’idée de Dieu, au fait positif de la religion, et que nous donnions à notre foi religieuse la place qui lui revient dans une conception sage et organique de notre vie. La religion ne gène pas notre activité profane : elle la respecte, elle l’encourage, elle la rectifie, elle la sanctifie. Elle est comme la lampe allumée dans la chambre obscure de notre expérience ; l’obscurité disparaît, et la chambre révèle sa forme, ses couleurs, sa beauté ; et ses éventuelles difformités maintenant dénoncées peuvent être réparées, tout à l’avantage de l’occupant de la pièce. Dieu est la lumière : « Dominus illuminatio mea et salus mea ; quem timebo ? Le Seigneur est ma lumière et mon salut ; de qui devrais-je avoir peur ? » dit le célèbre 26° Psaume qui ornait le fronton de l’Université moyenâgeuse et qui nous indique encore aujourd’hui la voie que nous avons à remonter.
A remonter : cela signifie que nous ne devons jamais rougir, par respect humain, d’être des personnes qui croient en Dieu et en le Christ et qui ont besoin de « slogans » profanes « à tout faire et tout lire » pour dévoiler et professer notre système supérieur de penser et d’agir. En second lieu, nous-mêmes, qui croyons et demandons à la religion les suprêmes raisons de notre existence, nous devons être toujours à la recherche explorative et contemplative de Dieu et du Christ révélateur : c’est-à-dire que nous devons alimenter en nous-mêmes une activité religieuse personnelle, sur les sentiers tracés par l’Eglise-Maître, et ouverts sur le mystère infini et sanctifiant de Dieu. Méditer. Prier. Prier signifie : s’élever; monter jusqu’à la première source de toute chose : de l’être, de la pensée, de l’action, de la jouissance...
Puissent l’Année Sainte nous enseigner, et l’Esprit même de Dieu nous aider à prier, à nous élever !
Avec notre Bénédiction Apostolique !
24 septembre
Chers Fils et Filles,
Nous voulons croire que tous ceux qui, parmi vous, ont compris l’esprit de l’Année Sainte et accompli les bonnes et pieuses pratiques du Jubilé auront conclu cet heureux moment de révision et de renouvellement moral et spirituel par quelque ferme propos de réforme, de réanimation de leur propre conscience. Ceci est très important. En effet, l’exercice spirituel de l’Année Sainte impose un double moment; le premier concerne le passé : c’est l’examen religieux et moral, le bilan de vérité de sa propre vie. Celui qui, vraiment, aura voulu donner un caractère décisif de synthèse à ce moment de lucidité personnelle sous le regard amoureux et éclairant du Père céleste, sentira lui monter aux lèvres les célèbres paroles du fils prodigue : « Père j’ai péché contre le ciel et contre Toi ; je ne suis plus digne d’être appelé ton fils... » (Lc 15,18-19). Par contre, alors ayant obtenu le pardon régénérateur, l’âme se trouve inondée d’une paix ineffable. C’est là une des plus vraies, des plus consolantes expériences de la vie : la paix, l’authentique paix intérieure, la joie profonde de l’esprit.
Et voici alors le second moment du Jubilé, le moment de la renaissance ; celui qui se projette sur l’avenir : la vie nouvelle, le nouveau programme, les nouvelles intentions (cf. Ph Ph 3,13).
Les nouvelles intentions ! Oh ! Fils bien-aimés, ne laissez pas passer ce moment de grâce sans le conclure par quelque bonne et ferme intention. C’est une heure précieuse pour chacun de vous; c’est l’heure de la grâce de Dieu. Dieu passe tout près de vous : qu’un tel passage mystérieux ne soit pas vain ! Timeo transeuntem Deum. Arrêtez-le par la promesse d’une vie meilleure, plus cohérente, plus chrétienne !
37 Vous souvenez-vous la brève parabole de Jésus à propos de deux frères caractérisés par une manière différente de voir ? « Un homme, dit la parabole, avait deux fils. S’adressant au premier, il lui dit : Mon enfant, va-t-en aujourd’hui travailler la vigne » — « Je ne veux pas », répondit-il ; mais plus tard, pris de remords, il y alla. S’adressant au second, il (le père), lui dit la même chose ; l’autre répondit « Entendu, Seigneur », et il n’y alla point. Lequel des deux a fait la volonté du Père ? » (Mt 21,28-30). C’est évident : le premier. Ceci est l’enseignement du Seigneur. Il veut que nous soyons positifs, décidés, efficaces dans l’expression de notre volonté. C’est également Jésus qui a précisé : « Ce n’est pas celui qui me dit « Seigneur, Seigneur ! » qui entrera dans le Royaume des Cieux, mais celui qui aura fait la volonté de mon Père qui est dans les Cieux » (Mt 7,21). Il ne suffit pas de dire, il faut faire !
Voilà l’Evangile ! Voilà le style de la vie catholique. Ce n’est pas l’être qui nous sauve : l’être est un don que nous recevons, une responsabilité. Celui qui est petit est plus proche du salut qu’un grand (cf. Mt Mt 11,25, 18, 19, 14).
Ce n’est pas le savoir — cependant nécessaire — qui conditionne notre salut. Pensez à la simple connaissance des vérités de la foi (cf. Jc Jc 2,14) ; ce n’est pas l’avoir, certes ; l’on peut avoir des richesses, des biens de toute espèce; mais pour le salut, à quoi servent-ils ? (cf. Lc Lc 12,20). Ce qui sauve, toujours avec le concours déterminant de la grâce, c’est la volonté, la bonne volonté, le coefficient propre, libre, personnel, de notre vouloir. Et celui-ci doit, avec l’aide de Dieu, être la conséquence générique et pratique de notre Jubilé : nous devons infuser chez les chrétiens qui l’auront célébré, le charisme, l’énergie, le courage et l’intention de la force du caractère, de la cohérence, de la fermeté et disons aussi, de l’action chrétienne et catholique !
Qu’il en soit ainsi, Fils bien-aimés; avec notre Bénédiction Apostolique.
1er octobre
Chers Fils et Filles,
Le renouvellement est, comme nous l’avons dit, un des objectifs fondamentaux de l’Année Sainte. Mais cette dense parole n’acquiert toute sa signification que si l’on spécifie à quoi elle se réfère. En ce qui nous concerne, le renouvellement désiré se réfère à toute la vie chrétienne ; le terme a donc une signification très étendue. Pour ne pas rester dans le vague, dans l’incertain, essayons d’appliquer ce renouvellement à un aspect fondamental de la vie chrétienne ; et cet aspect fondamental ne peut être que la foi. Nous devons renouveler notre foi !
Et vous tous, très chers Pèlerins accourus ici pour le Jubilé, vous avez accompli un important, un magnifique acte de foi, un acte fort, un acte décisif, un acte qui engage, un acte réformateur, un acte qui a un caractère de principe, rappelez-vous ce qu’a dit Saint Paul : « l’homme juste vit de foi » (Rm 1,17 Ga 2,11 He 10,38) ; cet acte a le caractère d’une réforme mentale et spirituelle ; il a le sens d’un engagement souverain et très heureux, celui de soumettre notre vie à notre profession religieuse, d’établir le véritable et salutaire rapport de notre être minuscule et fragile avec l’Etre infini et vivant de Dieu.
La foi est la vie ! Nous devons en avoir l’heureuse certitude.
Mais alors voici que jaillit en nous la grande interrogation : « Qu’est-ce que la foi ? ». La question est extrêmement simple ; c’est la réponse qui est plutôt délicate et complexe. Elle implique tout le problème religieux, et nous savons à quel point il est aujourd’hui tourmenté et difficile. Mais que personne ne se laisse vaincre par la peur, par les difficultés, par les déclarations hostiles, par la tentation de ne pas résoudre ce fameux problème religieux, de se croire intelligent et astucieux en éludant sa solution, en vivant dans l’obscurité de la négation religieuse, dans la pénombre du doute.
La foi est nécessaire. La foi est le salut. La foi est la vérité. La foi est la félicité. Et nous le répétons : la foi est la vie.
38 Parce que la foi est notre réponse à la Parole de Dieu. Elle est notre « oui » à sa révélation, à l’offre de sa lumière et de son amour. Et cette adhésion que nous lui donnons est également une grâce que Dieu déjà nous accorde (cf. Denz-Schôn., 375). Et psychologiquement, la foi consiste en un acte de notre esprit, animé par la volonté d’acquiescer, non pas tellement pour l’évidence, de ce que nous croyons, que pour l’autorité de Dieu qui parle, suivant la garantie du magistère de l’Eglise (cf. St Th II-II 2,1 II-II, 2, 1 ; 9 ; 4, 2 ; etc.).
Aussi ce rapport extraordinaire avec Dieu, révélateur et vivant, exige-t-il une réflexion, une étude.
C’est cela que nous recommandons comme conséquence, comme fruit du Jubilé ; étudiez la foi, confirmez la foi. Vous devrez affronter quelqu’effort laborieux de pensée, de volonté, d’attention, d’attente peut-être et de tourment intérieur, de courage extérieur.
Mais vous serez heureux ! Le Seigneur a dit : « Bienheureux ceux qui écoutent la parole de Dieu et l’observent ! » (Lc 11,28).
Rappelez-vous donc : la foi !
Avec notre Bénédiction Apostolique.
8 octobre
Chers Fils et Filles,
Avons-nous écouté dans sa résonance intérieure et profonde l’écho personnel et social de ce « mot-programme » qui doit qualifier l’Année Sainte que nous sommes en train de célébrer ? Nous nous référons au mot, au programme que voici : « renouvellement ». Que signifie ce renouvellement dans notre cas ? Renouvellement... de quoi ? par quelles méthodes ? pour quels résultats ?
A première vue ce mot ne nous semble ni nouveau ni original. Il est d’usage courant, il s’applique aux choses les plus disparates. C’est une parole qui caractérise notre époque dans ses aspirations les plus significatives et dans ses manifestations les plus générales. On en perçoit l’écho lorsque l’on parle de notre merveilleuse et tumultueuse période historique, qui se définit moderne, progressiste, réformatrice, révolutionnaire au même titre, que dans les siècles passés d’autres périodes se disaient classiques ou romantiques, ou encore « de la Renaissance », etc.
Pour nous, « renouvellement » a surtout un sens religieux et moral : ne l’oublions pas ! Nous voulons, nous devons renouveler notre sentiment religieux et notre engagement moral. Et nous voulons et devons faire cela en fonction des deux pôles entre lesquels est tendu l’axe de notre vie : le pôle évangélique et le pôle de l’actualité dans laquelle est pratiquement insérée notre existence.
39 Le pôle évangélique. Est actuellement à la mode une interprétation commode, laxiste, subjective, purement libératrice de l’Evangile : un évangile que, somme toute, nous tenons à bon droit pour le code fondamental de notre religion. Le Seigneur n’a-t-il pas dit : « Mon joug est doux et mon poids est léger » (Mt 11,30) ? N’a-t-il pas dit de lui-même : « Je suis le Bon Pasteur » (Jn 10,11)? Celui qui, ayant cent brebis, s’il en perd une, quitte les 99 autres pour se mettre à la recherche de la brebis perdue, et, l’ayant retrouvée, la prend, tout heureux, sur l’épaule et la rapporte au bercail... (Lc 15,4-6 et tout le discours de polémique de Mt 23). Oui ! la bonté, l’amour, le sacrifice de soi-même, le pardon sont les caractères essentiels de l’Evangile ; ils tracent fidèlement le profil du Christ. Mais nous ne pouvons pas oublier un autre caractère de sa prédication : le Royaume des cieux que Jésus a prêché n’est ni politiquement subversif ni moralement permissif (dans le sens que ce mot prend aujourd’hui). Jésus-Christ est le grand prophète de la réforme humaine, cette réforme que chacun réclame et qui est le salut pour tous.
Nous devrions relire le célèbre, le fondamental « Discours sur la Montagne » dans l’Evangile de Saint Mathieu. C’est bien souvent que Jésus a édifié son discours sur la dialectique d’une antithèse réformatrice : « Vous avez entendu qu’il fut dit aux anciens... » (Mt 5,17 et 21 ss.), affirme-t-il de manière répétée ; et il ajoute aussitôt : « Et moi je vous dis que si votre justice n’est pas meilleure que celle des Scribes et des Pharisiens (réputés à l’époque professionnels de la justice et de la perfection), vous ne pénétrerez pas dans le Royaume des cieux ». Le Royaume des cieux, nous pouvons dire le christianisme, est très exigeant ; c’est une porte étroite qui conduit à la vie (cf. Mt Mt 7,14) ; il exige un effort, il exige un engagement. Il n’est pas fait pour les faibles, pour les lâches, pour les jouisseurs ; il est fait pour les courageux, pour les forts, pour ceux qui ne refusent pas de porter la Croix, avec le Christ, comme le Christ (cf. Mt Mt 10,38-39 Jn 12,24-25).
Ce qu’est cette Croix, c’est encore l’Evangile qui nous le dit: c’est le sens du devoir moral, de l’intériorité spirituelle, de l’amour fraternel et social ; c’est l’effort incessant de réforme personnelle moyennant quoi nous donnons à notre vie un contenu et un aspect d’authenticité chrétienne ; et disons même : de sainteté, puisque nous savons que la grâce divine nous y aide.
C’est là le premier pôle, celui qui puise son énergie et sa direction dans les sources de la vie spirituelle et religieuse. Et l’autre pôle, vers lequel cette même vie spirituelle et religieuse doit se diriger selon une fidèle ligne droite, quel est-il ? C’est la condition concrète et pratique de notre existence, multiforme et variable ; mais aussi un providentiel point d’arrivée, où elle acquiert sens et valeur.
Renouvellement : une réforme pour chacun et pour tous. Ainsi en est-il, de l’Eglise qui, d’un pas nouveau, repart de ce Jubilé vers ses destinées historiques et éternelles.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
15 octobre
Vénérables Frères et Fils bien-aimés,
Nous nous trouvons à un certain moment et dans un certain lieu : nous sommes dans l’Année Sainte et près de ces tombes apostoliques et il en ressort pour nous, dans sa plus claire et dramatique perspective, la question pratique et principale de notre vie chrétienne, celle de la confrontation, c’est-à-dire la question de la relation entre la profession de notre foi et le monde dans lequel nous nous trouvons. C’est une question capitale : un chrétien qui veut être cohérent avec sa propre adhésion à la religion catholique et qui veut lui être fidèle, peut-il s’immerger dans la mer puissante et orageuse de la vie moderne ? Existe-t-il une contradiction, un conflit, un heurt entre la façon d’envisager la manière de vivre d’un homme baptisé, d’un fils authentique de l’Eglise et la conception du mode d’existence, des moeurs qui caractérise un fils non moins authentique de notre siècle ? C’est une question très ancienne ; elle remonte à l’Evangile qui, d’une part, professe une faculté d’adaptation ouverte à toutes les nations, à toutes les civilisations « allez, a dit Jésus à ses disciples et à ses Apôtres, allez en toutes les nations » (Mt 28,19) ; et qui, d’autre part, ne cache pas une irréductible diversité, un réel antagonisme entre celui qui veut être disciple du Christ et celui qui ne l’est pas, celui qui s’oppose au disciple ; Jésus a dit : « Je vous envoie comme des brebis parmi les loups » (Mt 10,16) : vous serez persécutés ; votre existence sera dure, difficile ; jusqu’au sein d’une même famille pourront surgir des divisions ; « A cause de mon nom, chacun vous haïra... » ; ... « ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive » ; « l’heure viendra même où celui qui vous tuera, estimera rendre un culte à Dieu » (Jn 10,2). La tragique histoire du Saint que nous avons canonisé dimanche dernier, Oliver Plunkett, en est, parmi tant d’autres, un dramatique témoignage ; et, même aujourd’hui, combien de chrétiens, parce que chrétiens, parce que catholiques, ne continuent-ils pas à être écrasés par une oppression érigée en système ? Le drame de la fidélité au Christ et de liberté de religion se perpétue, même si on le camoufle sous de catégoriques déclarations en faveur des droits de la personne et de l’esprit social humains !
Pourquoi rappelons-nous ce pénible sort que connaissent encore aujourd’hui tant de nos frères dans la foi ? Nous le rappelons d’abord parce que nous devons nous souvenir d’eux dans nos prières ; il faut qu’ils soient présents dans nos coeurs, ces frères ; qu’ils soient de notre part l’objet d’honnêtes tentatives pour obtenir, pour eux aussi, la justice, la paix et la liberté dans la profession publique de leurs sentiments religieux. Et ensuite ; parce qu’il nous faut tous réfléchir de manière réaliste sur cet aspect de notre foi : elle comporte toujours de la force d’âme, une cohérence de vie, la capacité de patienter et de témoigner. Troisièmement : pour que nous soyons amenés à lire et à relire cette grande page du Concile qui s’intitule Gaudium et Spes, où avec tant d’optimisme, tant de largeur de vue, un sens aussi étendu de la réalité historique, cet immense problème de la confrontation entre la vie chrétienne et la vie profane et moderne est analysé sagement et pratiquement.
Nous allons nous limiter à trois attitudes qui nous semblent recommandables en l’occurrence. L’attitude de la fidélité au Christ, à l’Eglise, à notre rapport inaliénable avec la vérité, avec notre destin vital et surnaturel. Nous rappellerons une nouvelle fois l’exhortation de Saint Pierre : « Soyez forts dans la foi » (1P 5,9) ; et ne vous laissez pas séduire par l’opportunisme à la mode, ou par la partisane priorité sociologique ou politique imposée dans les questions de religion ou de conscience.
40 Ensuite l’attitude critique et morale au sujet d’expressions idéologiques et morales qui deviennent souvent conventionnelles dans l’opinion publique, et trouvent le facile support collectif des moeurs décadentes ; ceci tout particulièrement quand entrent en jeu des valeurs supérieures tant au regard de la pensée que de la conduite pratique, valeurs que le magistère de l’Eglise aurait défendues avec autorité. Saint Paul a dit : « Examinez objectivement chaque chose : ce qui est bon, retenez-le ; gardez-vous de toute espèce de mal » (1Th 5,21-22). Et, finalement, une attitude apostolique, pleine d’estime, de sympathie, de confiance également à l’égard des hommes de notre époque ; c’est-à-dire que nous devons essayer, non seulement de nous défendre de la contagion du mal — que l’on découvre malheureusement de toutes parts (cf 1Jn 5,19), mais aussi de promouvoir le bien, de le soutenir, de l’attester, de le défendre, de le multiplier : le christianisme possède de telles ressources de bien, que nous devons souvent le reprocher à nous-mêmes si le monde va mal, à cause de notre inconscience, de notre manque de sagesse, de courage. Ecoutons l’exhortation de l’Apôtre : « Sachez bien en quel moment nous vivons ; c’est l’heure désormais de vous arracher au sommeil ! » (Rm 13,11). Courage, donc !
Avec notre Bénédiction Apostolique !
22 octobre
Audiences 1975 34