
Homélies 1975
Une foule nombreuse de pèlerins, en grande majorité espagnols, se pressait dans la majestueuse et immense Basilique Saint-Pierre pour assister aux cérémonies de canonisation des Bienheureux Jean-Baptiste de la Conception et Vicenta Maria Lapez y Vicuna. Voici, en traduction, le discours que le Saint-Père a prononcé à cette occasion :
L’Eglise est en fête aujourd’hui, heureuse d’enregistrer dans la liste des Saints deux nouveaux noms qu’elle peut désormais déclarer avec certitude « inscrits dans le ciel » selon l’expression de Jésus (Lc 10,20) ; ce sont ceux des nouveaux « canonisés » : le Bienheureux Juan Bautista de la Concepciôn, Réformateur de l’Ordre de la Sainte Trinité, qui vécut de 1561 à 1613 et la Bienheureuse Vicenta Maria Lopez y Vicuna, Fondatrice des Filles de Marie Immaculée qui vécut, le siècle dernier, de 1847 à 1890. Nous avons tous ressenti une grande joie en écoutant la lecture des deux Décrets relatifs et motivant par de sommaires mais décisives considérations, le jugement de l’Eglise au sujet des preuves et des mérites de la sainteté respective de l’une et de l’autre de ces figures déjà honorées de la béatification qui leur avait été reconnue ; nous avons eu ainsi la très heureuse occasion de proclamer leur canonisation.
La phalange des Saints grandit. Nous devons tous nous en réjouir pour la gloire de Dieu, pour l’honneur de Notre Seigneur Jésus-Christ, pour la joie qui en découle pour la Mère des Saints, l’Eglise Catholique et en particulier pour les Familles religieuses illustrées par l’oeuvre et par les vertus de leurs Saints Patrons; nous devons nous réjouir également pour l’édification de tout le Peuple de Dieu qui sait pouvoir vénérer en eux, deux des ses membres, deux de ses frères exemplaires, dignes d’admiration et de dévotion; et le peuple de Dieu sait aussi qu’il peut compter sur leur solidaire et efficace intervention prés du Christ Notre Seigneur, source unique de notre salut en vertu de la communion des Saints.
La phalange des Saints, officiellement déclarés tels, s’accroît, et, s’il plaît à Dieu, elle s’accroîtra encore durant cette Année Sainte, puis au cours des années successives. Mais il ne faudrait pas qu’on s’imagine que cette progressive augmentation des fils élus de l’Eglise est la conséquence d’une facile inflation. Qui connaît la complexité et la rigueur des procès préparatoires tant pour les Béatifications que pour les Canonisations sait parfaitement avec quelle prudence et quelle sévérité l’Eglise exige des preuves indiscutables de « vertus héroïques » et pouvons-nous dire, superlatives, éminentes, corroborées par des témoignages irréfutables analysés avec rigueur critique, selon des méthodes objectivement historiques, et mieux encore, sanctionnées par deux vérifications, l’une négative, celle dite de « non cultus » qui protège les juges du procès contre l’influence de quelque éventuelle mystification populaire ; et celle, positive, des miracles, considérés comme une sorte de témoignage transcendant d’un « placet » divin accordé à l’exceptionnelle reconnaissance de la sainteté que l’Eglise entend vénérer dans chacun des candidats aux honneurs des autels. La législation canonique est extrêmement sévère et prudente en cette matière et elle se maintient telle, même si quelque forme de procédure d’autre temps, trop ritualisée ou trop compliquée, doit être simplifiée, non sans maintenir toutefois, rigoureusement et sans complaisance, cet élément essentiel qu’est le contrôle des titres exceptionnels exigés pour une conclusion positive de chacun de ces procès.
Mais que la phalange des Saints aille en s’enrichissant de noms nouveaux au cours de la démarche de l’Eglise dans le temps, puis, que nous en soyons les témoins favorisés, doit être un motif de joie et d’espérance : l’Eglise reste bien vivante ; elle ne vieillit pas et fleurit toujours ; et, tandis que les vicissitudes de l’histoire souvent troublent sa pacifique progression et même parfois bouleversent et affligent sa normale démarche terrestre, elle réagit en sainteté, s’offrant à elle-même et offrant au monde le réconfort et l’exemple de quelques-uns de ses fils imprévus et tout à fait caractéristiques qui, avec l’admirable charisme de charité et d’autres vertus évangéliques, de dons et fruits mêmes du Paraclet, soutiennent la foi menacée des peuples et offrent à leur siècle et aux siècles suivants l’impérissable présence de l’Esprit vivifiant au sein de l’Eglise du Christ. Et cette simple réflexion qui pourrait se développer en philosophie de l’histoire et en théologie de l’Eglise pèlerine et militante, doit nous faire exulter aujourd’hui pour les deux Canonisations qui viennent d’être heureusement célébrés; que l’alimentent et la confirment ces quelques brèves notations biographiques ou, mieux, hagiographiques des deux nouveaux élus au titre officiel de sainteté.
La figure de Saint Jean Baptiste de la Conception, loin de s’être affaiblie dans la course des siècles, continue, inaltérable, à nous offrir l’intégrité et la fraîcheur de son témoignage de fils de l’Eglise, Jean-Baptiste naquit en 1561 dans un foyer profondément chrétien d’Almodovan del Campo, une région où vit le jour également Saint Jean d’Avila, un maître insigne de l’esprit que nous avons, lui aussi, canonisé nous-même. Il semble que ces deux existences, formées dans la même ambiance, se sont, par dessein divin, comme prolongées sans interruption, moins dans le temps, que dans une mission commune de réformateurs : le Maître d’Avila mourut précisément au moment ou Jean-Baptiste entrait dans sa neuvième année.
Voici un autre fait significatif et curieux : Jean-Baptiste avait quinze ans quand une grande sainte réformatrice, Thérèse de Jésus, que nous avons proclamée Docteur de l’Eglise, vint à Almodovar prendre possession d’un logement dans la même maison que le futur saint trinitaire. Cette floraison de Saints aux aspirations réformatrices, au début d’une étape postconciliaire, celle qui suivit le Concile de Trente, ne semble-t-elle pas instructive, pour notre époque de renaissance et de développement ecclésial croissant ? Il est évident, en effet, qu’une période déterminée ne peut se considérer comme époque de réforme authentique et féconde si elle ne produit pas une constellation de Saints. N’est-il pas opportun, à l’occasion de ces canonisations de l’Année Jubilaire de rappeler le 5° chapitre de la Constitution dogmatique Lumen Gentium qui traite de la vocation universelle et de la sainteté de l’Eglise ? Oui, nous pensons que le moment est favorable pour lancer à tous nos collaborateurs dans l’évangélisation, évêques, prêtres, diacres, religieux et laïcs, le défi de la sainteté, car nous savons parfaitement qu a son défaut le renouvellement se trouverait compromis et que serait perdu le fruit primordial et fondamental, tant du Jubilé que du Concile (voir aussi Christus Domini, n. 15). Ce n’est pas une simple coïncidence, vide de signification, le fait que Jean-Baptiste de la Conception soit canonisé au cours de cette Année Sainte et pour le X° anniversaire de la conclusion du Concile Vatican II, presque quatre siècles après sa mort. Le dernier Concile a imposé à l’Eglise le rythme de renouvellements mais de quel renouvellement s’agit-il ? Il ne peut évidemment être question d’un renouvellement indiscriminé. Ce sont les Pasteurs de l’Eglise, réunis sous la Présidence du Successeur de Pierre, qui ont indiqué le sens du renouvellement nécessaire à notre époque. Les problèmes ecclésiaux actuels trouvent leur solution dans la fidélité aux enseignements du Concile, et en suivant les sages directives de la Hiérarchie.
Saint Jean-Baptiste de la Conception nous enseigne de manière concrète avec sa vie, quelles doivent être les dispositions et les attitudes des réformateurs authentiques. Et particulièrement en ce qui concerne les familles religieuses, d’autant plus qu’il est entré dans l’histoire comme réformateur de l’Ordre de la Très Sainte-Trinité. Notre Saint, qui porta l’habit de l’Ordre dès sa 19° année, se prépara à sa mission en se confiant généreusement au Seigneur, en cultivant en son âme la piété eucharistique et mariale, avec le plus grand désir d’imiter la vie austère des Saints tel que la raconte le Flos Sanctorum qu’il lisait avec ferveur. Il s’absorba profondément dans les études, avide de se forger une solide formation théologique, basée principalement sur les Ecritures et les Saints Pères et qui lui sera très utile dans son ministère de prédicateur inlassable. Il voulait être un religieux observant, désireux d’embrasser la règle primitive, austère et pauvre, de l’Ordre et, pour elle, il brisa décidément avec la tyrannie des « obligations du monde » (Oeuvres III, 29). N’est-ce pas là, la démarche des Saints ?
Pour réaliser la réforme de son Ordre, il accomplit un pèlerinage à Rome ; et son oeuvre, tant en Espagne qu’en dehors, se voit soumise à de rudes épreuves. Peu lui importe d’ailleurs : « Il est certain, dit-il, que si je t’aime, Seigneur, je n’ai pas à avoir en cette vie honneurs ou gloire, mais seulement à souffrir par amour pour toi » (Oeuvres VIII, 128). Lorsque le Pape Clément VIII approuva la réforme, notre Saint retourna en Espagne pour appliquer fidèlement les normes, que lui avait données le Saint-Siège. Il exigea des moines qui embrassaient la vie réformée une stricte observance de la règle, une vie faite de prière, de pénitence et de pauvreté, vécue toujours dans un climat de joie, ce qui n’est nullement en contradiction avec l’austérité. Et toujours il fit preuve d’humanité et de délicatesse dans ses intervention ; mais en même temps de fermeté, de droiture et de soumission à ses supérieurs. Il en eut les fruits. Son oeuvre eut de grands résultats et les vocations se multiplièrent.
Quand sa vie fut à son déclin, il connut des épreuves, des contradictions: comment réagit-il ? Comme le font les Saints. Oui ; avec la charité ; et ainsi, son âme se purifia dans son renouvellement personnel et s’embrasa d’une plus grande sainteté. Quand il mourut à Cordoue à l’âge de 51 ans, il nous laissait dans son oeuvre et dans ses écrits une leçon éternelle : Il ne peut y avoir d’authentique réforme ecclésiale sans renouvellement intérieur, sans obéissance, sans croix. Seule la sainteté produit des fruits de renouvellement ! Que le Seigneur comble de ses bénédictions l’Ordre de Saint Jean de Mata et de Saint Jean-Baptiste de la Conception, un Ordre qui a précisément pour finalité le culte à la Sainte Trinité et l’apostolat libérateur parmi les chrétiens qui, à cause de contingences sociales particulières, risquent le plus de perdre la foi.
Dans un certain sens, cet apostolat caractérise également l’oeuvre de la nouvelle Sainte.
Vicenta Maria Lopez y Vicuna est plus proche de nous dans le temps. Elle naquit dans la noble et très chrétienne terre de Navarre le 24 mars 1847 pour mourir au seuil de notre siècle. Elle vécut une jeunesse sereine, durant laquelle mûrirent en elle les fruits d’une éducation chrétienne très soignée où son milieu familial laissa des traces éloquentes : la mère, un oncle prêtre, une tante religieuse Oh ! nous n’estimerons jamais assez haut l’importance formative du noyau familial ; c’est là que sont semées et cultivées, de manière irremplaçable, les connaissances et les vertus. Et Dieu bénit avec prédilection les familles authentiquement chrétiennes ; elles constituent le laboratoire le plus productif de vocations pour le service de l’Eglise. Vous avez, en Espagne, une tradition merveilleuse, glorieuse, féconde, en ce domaine.
Ceci, nous le rappelons maintenant, chers Fils, parce que nous avons l’espoir que cette Année Sainte se caractérisera, elle aussi, par une riche floraison de vocations, par « un accroissement numérique de ceux qui servent l’Eglise en lui consacrant entièrement leur vie, c’est-à-dire les prêtres et les religieux » (Bulle Apostolorum Limina, IV).
Notre Sainte était encore très jeune lorsqu’elle entendit l’appel divin retentir dans son coeur. Ce ne fut pas une décision facile à réaliser. Avec simplicité et douceur, sacrifice et charité, elle réussit à se dégager des perspectives que lui offrait une vie dans un monde paisible, confortable, flatteur.
En la fête de la Sainte Trinité de 1876, elle reçut l’habit religieux avec deux de ses compagnes ; c’est ainsi que naquit la Congrégation des Religieuses de Marie Immaculée ; une famille dont la mission est la sanctification personnelle de ses membres et l’assistance aux jeunes filles qui travaillent hors de leur propre foyer.
C’est à ces jeunes, aux prises fréquemment avec de graves difficultés et périls que Vicenta Maria consacra sa vie tout entière. En mettant dans la balance l’avenir de sa vocation, elle pourra dire : « Les jeunes ont gagné ! ». Et c’est à ces jeunes qu’elle se consacrera sans réserve pour leur assurer un foyer accueillant où elles puissent trouver une voix amie, la parole encourageante et désintéressée, la chaleur d’un coeur ; où elles découvriront l’immense richesse humano-divine de leur vie, le secret des valeurs éternelles ; de la paix intérieure et où elles pourront, en même temps, apprendre à se réaliser intégralement pour se rendre de plus en plus dignes devant Dieu et toujours plus parfaites en tant que jeunes.
De quelles merveilleuses intuitions peut être capable celui qui aime vraiment ! Quelle fine pédagogie sait appliquer celui qui parle le sublime langage qui s’apprend dans le coeur du Christ !
Notre Sainte possède déjà une expérience personnelle de son apostolat spécifique. Sa propre famille de Madrid l’a mise en contact avec cette classe laborieuse qui a tant besoin d’être aidée. Le désir de se consacrer à Dieu fait le reste. Elle-même ressent en son âme le besoin insatiable de ce renoncement pur, délibéré, amoureux qui convient au disciple du Christ « pour la gloire de Dieu, plus sensible. Plus pauvre. Plus mortifiée dans ses inclinations les plus naturelles. Risquant toujours plus de souffrir le mépris. Combien vitupèrent contre elle! Continuel effort, continuel sacrifice. Nécessité de l’époque ». Ce sont précisément ces raisons qui la poussent à réaliser la fondation, comme elle l’a écrit elle-même (cf. les Ecrits de la fondatrice, Cahier t. f. 80 r. O. c. 124-130).
Malgré sa mort prématurée, à 43 ans, non sans souffrances physiques et surtout morales — la croix est la compagne inséparable des Saints — la Mère Vicuna vit son oeuvre recevoir l’approbation du Saint-Siège; il y avait déjà des maisons réparties dans toute l’Espagne et Vicenta Maria pensait à fonder une maison à Buenos Aires. La congrégation s’ouvrait ainsi vers tous les horizons de l’Eglise, comme elle l’est aujourd’hui avec de nombreuses communautés disséminées en Europe, en Amérique, en Afrique et en Asie.
Nous nous souvenons bien du moment où elle fut béatifiée par notre vénérable prédécesseur Pie XII, durant la précédente Année Sainte. En cette Année Sainte actuelle qui coïncide avec l’Année Internationale de la Femme nous pourrions nous demander : « Quel message Sainte Vicenta Maria apporte-t-elle à l’Eglise et au monde de notre époque ? ».
En ouvrant le cycle des béatifications de l’Année Sainte avec celle de Marie Eugénie Milleret nous disions que « la sainteté, cherchée à tous les âges de la vie, est la promotion la plus originale et la plus élevée à laquelle puissent accéder les femmes ».
Sainte Vicenta Maria a senti, impérieuse, l’attirance de la charité se faisant service, une impulsion qui la poussait à prodiguer ses attentions à la femme, surtout à la plus jeune, la plus nécessiteuse d’orientation religieuse, d’assistance sociale, d’authentique perfection chrétienne ; en un mot, de promotion dans le sens le plus complet et le plus élevé du terme. Une tâche que, compte tenu des modalités diverses que nécessite notre époque, constitue encore une exigence importante du monde actuel.
Le charisme de la fondatrice a ainsi, pour nos temps encore, une pertinence toute particulière. Ce même charisme vous impose, religieuses de Marie Immaculée, un engagement et un compromis : l’engagement d’un authentique et constant renouvellement (cf. Perfectae caritatis, PC 2), le regard fixé sur votre Sainte Mère pour imiter son exemple de fidélité évangélique (cf. Mt Mt 5,3) centrée sur la charité, et alimentée par l’adoration eucharistique et la dévotion à la Sainte Vierge, caractéristiques dominantes de la spiritualité de Vicenta Maria, autant que sa fidélité et son amour envers l’Eglise : en un mot, suivez sa trace dans la vie spirituelle et dans la vie apostolique.
Un compromis également : celui de la charité sociale qui constitue l’héritage principal de votre fondatrice. En près d’un siècle d’existence combien parfaitement votre congrégation a-t-elle su utiliser cet héritage en faveur de la promotion des jeunes, édifiant des lieux de résidence, des écoles professionnelles, des centres sociaux et missionnaires ! C’est avec joyeuse satisfaction que nous vous disons, à vous, chères religieuses de Marie Immaculée ici présentes et à toutes celles qui, n’ayant pu venir, ont en ce moment les yeux fixés sur cette assemblée ecclésiale : Courage ! En avant, toujours !
Chers Fils : l’Eglise aujourd’hui déborde de joie. Sa vitalité éternelle est fruit de la présence divine. Que s’élève de partout le chant d’action ! de grâces que l’Eglise dédie au Père et au Fils et à l’Esprit Saint qui la guident et l’embellissent sans cesse, ensemençant de Saints les sentiers du monde. Oui, réjouissons-nous, car Dieu a fait des merveilles dans l’âme de Saint Jean-Baptiste de la Conception et dans celle de Sainte Vicenta Maria ; leur passage sur notre terre attire nos regards, nos aspirations à des conquêtes toujours plus belles, nos désirs les plus pressants de transformation terrestre et transcendante. Grâces en soient rendues à la Sainte Trinité, du plus profond de nos âmes.
Nous voudrions que ce chant d’allégresse se traduise maintenant en un fervent message de félicitations pour l’Espagne toute entière. Elle le mérite parce que, dans sa séculaire trajectoire ecclésiale, elle nous offre deux nouveaux témoins de sa fécondité spirituelle et religieuse qui doivent servir de constant stimulant, de compromis éternel pour les générations présentes et futures. A l’exemple de vos Saints, restez toujours fidèles à l’Eglise ! Tous unis, prêtres, religieux et fidèles d’Espagne, poursuivez votre démarche sur la voie de l’adhésion et de la fidélité au message du Christ, faisant surgir par votre attitude des oeuvres généreuses qui servent la cause du bien spirituel et du progrès social de votre patrie. Voilà notre espérance, voilà nos désirs ; et en ce jour lumineux, nous les recommandons de manière particulière à Saint Jean-Baptiste de la Conception et à Sainte Vicenta Maria Lopez y Vicuna, pour la gloire de Dieu, Père, Fils et Esprit Saint.
29 mai
Frères,
Cette liturgie du « Corpus Domini », si particulière et si solennelle, a le caractère d’un rappel. Notre réflexion retourne vers la nuit du Jeudi-Saint, pleine d’une telle signification pour Jésus, le Maître, qui ouvre la Cène pascale avec ces paroles en forme de testament, pleines d’une émotion intense et d’une tendresse pleine d’amour : « J’ai désiré d’un grand désir manger cette Pâque avec vous avant de souffrir... » (Lc 22,15). Une curiosité angoissée provoque alors une extraordinaire tension parmi les convives pendant que Jésus accomplit des gestes insolites comme le lavement des pieds de ses disciples, et prononce des discours extrêmement doux et graves, distribuant à un moment donné le pain et le vin transformés de manière radicale et essentielle en son propre corps et en son propre sang. Il transforme ainsi le repas en sacrifice où l’agneau pascal alors consommé cède sa valeur séculaire et historique de symbole national de libération, à la présence d’une victime salvatrice authentique, prophétisée et prophétique, unique, universelle et permanente. Puis le commandement de l’amour fraternel, puis la doctrine de l’union permanente de Jésus et des siens, et l’alternance de la souffrance et de la joie prévue pour les fidèles disciples du Maître au-delà de sa disparition sensible, l’annonce répétée aussi de la mission animatrice de l’Esprit Paraclet et enfin, comme couronnement de l’économie messianique, la dernière prière sacerdotale du Seigneur, s’élevant entre ciel et terre comme un hymne qui absorbe dans l’unité transcendante les destins suprêmes de l’humanité rachetée.
C’est trop de choses pour nous ! Alors que nous sommes absorbés aussitôt dans le drame féroce et héroïque de la Passion du Vendredi-Saint, et enfin par l’avènement suivant, quasi inconcevable dans son bonheur suprême, de la résurrection du Seigneur, Lui-même, mais tellement merveilleusement vivant qu’il ne peut pas être enfermé dans les schémas habituels de notre mentalité courante.
Cette profusion de faits, de paroles, de rapports prophétiques avec le passé et avec le futur, qui forme le cadre si dense du mystère pascal nous oblige, comme nous le disions, à un rappel et à une recherche du point central dans lequel la réalité supérieure se condense dans une expression symbolique, c’est-à-dire sacramentelle; grâce à laquelle il transcende les limites de la contingence de la matière et du temps, se diffuse, corne la lumière à partir de son point focal, et se rend accessible à ceux qui ouvrent les yeux à cette lumière, les yeux de la foi, et franchissant les bornes de l’espace et du temps tout comme celles de nos lois expérimentales, la fait sienne, comme c’était dans l’intention du Seigneur, lorsqu’il l’a fait briller par sa suprême puissance, avec un amour infini.
Et nous voici, oui, tremblants d’émerveillement et de joie, qui ouvrons cette capacité réceptive profonde de notre esprit et nous nous écrions : « Mystère de la foi ! ». Nous franchissons ainsi le seuil prodigieux du règne de Dieu auquel le banquet pascal du Seigneur, à la veille de sa passion rédemptrice, nous avait invités comme à une rencontre suprême. Oui, nous croyons, Seigneur, mais viens Toi-même en aide à notre incrédulité (cf. Mt Mt 9,24). Alors voici la scène théologique qui brille devant nous; et nous ne pouvons jamais en contempler simultanément tous les aspects, ni en jouir, ni les comprendre. Les âmes entraînées à cette surprenante vision le savent bien. Pour en saisir quelque chose, il faut maintenant choisir un aspect et fixer notre regard sur un point particulier.
Quel est ce point particulier aujourd’hui pour nous ? Nous écoutons en ce moment, Seigneur, une de tes paroles. C’est une parole de ton discours à Capharnaüm, discours de commentaire, de polémique et de révélation que tu as fait, ô Seigneur, après le miracle de la multiplication des pains pour la foule de plus de cinq mille personnes qui étaient venues à ta recherche au-delà du lac de Tibériade, miracle prélude et symbole de l’institution de l’Eucharistie. A ceux qui demandaient encore du pain pour assouvir leur faim naturelle, Tu as redit, Seigneur : « Je suis le Pain de vie ; celui qui vient à moi n’aura plus jamais faim, et celui qui croit en moi n’aura plus jamais soif » (Jn 6,35). Tu attirais ainsi l’attention sur une autre faim et sur une autre soif qui ne sont pas celles de la vie temporelle pour laquelle ta miséricordieuse bonté avait donné la veille une nourriture gratuite et abondante. Tu as ainsi enseigné des vérités qui ont encore leur valeur, qui valent toujours, et pour nous aussi, aussi loin que nous soyons des lieux et des temps qui Te virent physiquement présent.
Tu nous as enseigné que les nécessités de la vie temporelle et économique méritent, certes, que la société s’y intéresse, que les hommes y pourvoient de manière immédiate, rendus frères à un nouveau titre par ce besoin incontestable du pain que la terre peut, donner et qu’elle donne à qui y prodigue ses efforts avec sagesse, à la sueur de son front et en priant. La solidarité entre les hommes, née de la souffrance et de la nécessité comme de la recherche d’un bien-être croissant et d’une plus juste participation de tous aux biens de la terre, ne sera jamais oubliée ni passée sous silence par ceux qui sont marqués du nom de chrétiens, qui sont les disciples fidèles de ton Evangile; ce sera aussi pour eux une obligation à la fois douce et sévère et ce le sera toujours plus, que celle de multiplier le pain de la terre dans la mesure où la faim est plus grande, c’est-à-dire dans la mesure où le besoin et la souffrance le réclament: et ce sera pour eux un puissant stimulant et une récompense incomparable que de savoir que cet effort économique et social sera soutenu par un amour que Toi seul peut donner dans toute son efficacité et dans toute sa beauté, la charité. Et fais Toi-même, Seigneur, que nous puissions donner notre témoignage vrai, humble, amical et persévérant à cette loi chrétienne suprême de la vie en commun qui est la tienne.
Mais Tu nous as enseigné aussi, ô Seigneur, que l’homme ne vit pas seulement du pain de la terre (cf. Mt Mt 4,4) parce que notre vie n’est pas appelée seulement à un destin terrestre ; mais pour la destinée surnaturelle qui est offerte à notre existence naturelle, ta parole, ta rédemption, ta communion nous sont indispensables avec le Pain de la vie éternelle.
Excite en nous, Seigneur, cette faim. Toi qui l’alimentes et l’apaises aujourd’hui, dans le temps, et demain, dans l’éternité; Toi qui viens à nous dans l’inestimable don du Pain eucharistique.
1 juin 1975
Quelle joie pour nous ce matin d'offrir à Dieu cette Eucharistie avec nos Frères d'Afrique! Cela nous rappelle cette visite - trop rapide - que nous avions faite au continent africain en 1969. Vous êtes toujours proches, dans notre sollicitude apostolique, dans notre prière. Et ce matin, nous sommes heureux de vous exprimer très haut notre estime, notre affection. Avec vous, Vénérables Frères, nous saluons les prêtres, les religieuses, les catéchistes, les apôtres du laïcat, tous les fidèles d'Afrique ici présents, ceux qui sont nés en Afrique et ceux qui ont bien voulu adopter l'Afrique comme une seconde patrie, pour y apporter leur coopération missionnaire. Au-delà de vos personnes, ce sont toutes vos communautés que nous accueillons, que nous bénissons, que nous encourageons. Mais, pourquoi ne pas le dire, nous recevons de vous-mêmes un réconfort, lorsque nous voyons la ferveur de votre foi, l'ardeur de votre piété, la fermeté de votre espérance, l'attachement que vous exprimez à l'Eglise universelle et au Vicaire du Christ.
Chers amis d'Afrique, il vous revient d'édifier chez vous 1'Eglise de Dieu, à la fois selon votre génie propre et en toute fidélité à 1'Evangile que nous avons reçu les uns et les autres de Jésus-Christ. Oui, appliquez-vous à former des communautés chrétiennes vivantes, cimentées dans la prière et la charité, met reliées les unes aux autres dans la conscience et la fierté d'appartenir à la même et unique Eglise qui est le Corps du Christ, de professer la même foi, de témoigner le même amour au milieu de vos frères de différentes confessions religieuses. C'est une oeuvre laborieuse, mais passionnante qui vous échoit: intégrer toutes les valeurs de vos civilisations - celles que nous évoquions dans notre message du 29 octobre 1967 - dans une vie de foi qui les exprime, les purifie, les épanouit, les renouvelle, les transfigure. Alors on pourra dire des chrétiens d'Afrique ce qu'exprimait dès la fin du second siècle la célèbre Lettre à Diognète: «ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et la manière de vivre, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales» de leur Eglise. Déjà vous êtes en bonne voie. Le christianisme a poussé chez vous des racines solides, vivantes, à partir de l'effort missionnaire de toute I'Eglise; les Pasteurs sont devenus en grande partie des fils de ces pays. Nous prions avec vous pour les vocations sacerdotales et religieuses, pour le laïcat chrétien. Nous sommes pleins d'espérances pour vous.
Nous ajoutons: construisez sur le roc, comme dit 1'Evangile de ce jour, c'est-à-dire, fondez résolument votre attitude sur I'Evangile, sur la soif de justice, sur la paix, sur l'amour, en un mot sur les béatitudes, dont la charte nous est donnée par saint Matthieu avant le discours de conclusion du Seigneur que nous venons de lire. A long terme, seule cette fidélité à 1'Evangile permettra de surmonter les difficultés, de sauver vos âmes d'abord, de préparer 1'Eglise de demain, de contribuer à la concorde et au progrès, au bénéfice de tous vos compatriotes qui ont besoin avant tout de se considérer comme des frères. L'amour chrétien sera le levain dans la pâte. N'est-ce pas là le chemin de vie dont parlait Moïse? Enfin, pour maintenir intactes cette attitude évangélique et cette foi qui ne vient pas de nous, mais de Dieu, comme le rappelait saint Paul, continuez à vous nourrir de toute la Tradition vivante de 1'Eglise qui a fleuri depuis deux millénaires au milieu des civilisations les plus diverses. Continuez d'entretenir avec vos frères chrétiens répandus dans le monde entier des rapports confiants, de collaboration réciproque. Demeurez très attachés au coeur de l'Eglise, au Siège de Pierre: comme vous le sentez très bien, là se trouve un principe et un fondement perpétuels et visibles d'unité de la foi et de communion» (Lumen Gentium LG 18).l Pour nous, nous n'avons d'autre ambition que de confirmer nos frères dans la foi. Et nous le ferons de toutes nos forces, avec l'aide du Seigneur.
We are assembled here today, in the oneness of Jesus Christ, to honour the Word of God and to receive this Word into our hearts and souls. We are gathered as a redeemed people, in the unity of faith and Baptism, to praise «that justice of God which works through faith in Jesus Christ for all who believe» (Rm 3,22). We have come together in order to extol the redemption effected in Christ Jesus, and, in celebrating sacramentally the memory of his Passion, Death and Resurrection, to carry on the work of his redemption, as we wait in joyful hope for the coming of our Saviour. What a wonderful unity is ours in Jesus Christ and in the Church! And today a special and beloved portion of this Church is here represented by the pilgrimages from various countries of Africa. In the presence of all of you, dear sons and daughters, we express again our affection, our solicitude, our love for all of Africa and for all her peoples.
And as we celebrate and attest to this unity of ours in Christ, here at the tomb of the Apostle Peter, we as his successor have just sent to Africa our Special Envoy, Cardinal Sergio Pignedoli, to preside in our name at the solemn ceremonies at Namugongo, to honour the Ugandan Martyrs, to greet the Church in that country and likewise to render honour to the Church in all of Africa. Beloved Brethren and dear sons and daughters, in the name of Jesus Christ we exhort you in the words of Peter: Be «strong in faith» (1 Petr.5, 9). And in the words of the Apostle Paul we urge you «to maintain the unity of the Spirit in the bond of peace» (Ep 4,3). You must go forward together, united in faith that is manifested by authentic Christian living, united with us, with your Bishops and with all your brethren throughout the world. Yes, we must all go forward together, united in Jesus Christ ,and in his Word. We must go forward to give honour and glory to Jesus Christ, in union with his Father and the Holy Spirit for ever and ever. Amen.
Ed ora il nostro colloquio, nella cornice della Liturgia della Parola di questa Messa, si rivolge ai pellegrini numerosissimi, di lingua italiana. Salute a voi, fedeli di varie diocesi, che ci fate corona attorno al santo Altare. La giornata di oggi è particolarmente dedicata alle giovani Chiese dell'Africa, i cui rappresentanti sono venuti di là per ricevere il dono dell'Indulgenza Giubilare. E' uno spettacolo raro, quello di oggi: è un quadro magnifico e commovente dell'unità, dell'a santità, della cattolicità, dell'apostolicità di questa nostra Chiesa, che ci è Madre: santa perché i suoi figli, provenienti da tutti i popoli, sono purificati dal lavacro del Battesimo e nutriti dell'Eucaristia; una, perché delle diverse e molteplici culture, etnie, razze, civiltà, essa forma l'unico Popolo di Dio; cattolica, perché nessuno è per lei forestiero, nessuno lontano, tutti vi si trovano di casa, «non più stranieri né ospiti, ma concittadini dei santi e familiari di Dio» (Ep 2,19); apostolica, perché in essa siamo «edificati sopra il fondamento degli apostoli e dei profeti, e avendo come pietra angolare lo stesso Cristo Gesù» (Ibid.2, 20).
Il Giubileo tutti ci richiama alle nostre responsabilità di cristiani: ce lo ha ricordato Gesù nel Vangelo odierno: «Non chiunque mi dice: Signore, Signore, entrerà nel regno dei cieli, ma colui che fa la volontà del Padre mio che è nei cieli» (Mt 7,21). Il Cristianesimo è la religione dei forti, dei coraggiosi, di coloro che s'impegnano a fare la volontà di Dio, che li vuol santi nella obbedienza della fede, e li lancia sulle vie della carità per donarsi agli altri, ovunque vi sia da operare per il Regno di Dio e per il servizio dei fratelli. Così ci confermi il nostro comune proposito, carissimi fratelli e figli, in questa primavera di rinnovamento spirituale che spira con l'Anno Santo nelle anime; così soprattutto ci veda il Signore, che preghiamo per tutti voi, e nel cui Nome vi benediciamo.
Homélies 1975