
Homélies 1975 - HOMÉLIE DU PAPE PAUL VI
Liebe söhne und Töchter! Heute dürft ihr im Rahmen dieses Pontifikal-Gottesdienstes erleben, daß unsere heilige Kirche in Wahrheit katholisch, das heißt universal ist. Kein Volk kann sich rühmen: mir allein leuchten die Sterne ewigen Heiles. Alle Völker, alle Rassen, alle Nationen sind berufen zum Heil in Jesus Christus (Cfr. Matth Mt 28,19 Ap 5,9). Vertieft in euch diese echt christliche Auffassung. Betet und opfert gern für die Catholische Weltmission!
6 juin
Vénérés Confrères dans l’Episcopat et dans le Sacerdoce, chers Fils et Filles,
Congregavit nos in unum Christi amor. Oui, ce matin, en cette Fête du Coeur du Christ, qui est la célébration de l’amour du Christ, ce même amour nous a réunis ici, tous ensemble. Nous nous en réjouissons intimement, et nous sommes certain que vous aussi, vous vous réjouissez tous dans vos esprits : parce que nous voici tous unis, nous, avec vous, Evêques d’Italie, et avec vos prêtres ; unis dans cette célébration jubilaire qui est bien plus qu’une manifestation extérieure, toute solennelle et vécue qu’elle soit: elle est le signe visible d’un fait intérieur, de cette réalité vivante qu’est l’Eglise Italienne ici présente en la personne de ses pasteurs, réunis pour leur Assemblée Générale, et celle de leurs collaborateurs directs, les prêtres, comme elle est présente dans l’expression qualifiée du laïcat, collaborateur généreux. De telle sorte que votre présence ici, près du trophée caché et resplendissant du Prince des Apôtres, aux côtés de son très humble Successeur, assume la signification évidente de la communion. Congregavit nos in unum Christi amor : et cela ressort avec plus d’évidence encore de la richesse de la Liturgie du mystère d’aujourd’hui, une célébration de l’amour de Dieu qui se reflète dans le coeur humain du Verbe Incarné. Dans sa première Epître, celle que nous venons d’écouter, Saint Jean nous l’a rappelé : « En ceci s’est manifesté l’amour de Dieu pour nous: Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde afin que nous vivions par lui... Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous et en nous son amour est accompli. A ceci nous reconnaissons que nous demeurons en Lui et Lui en nous : c’est qu’il nous a fait don de son Esprit » (1Jn 4,9 et 12-13).
Communion, donc, qui enfonce ses racines dans la vie même de la Très-Sainte-Trinité. Mais voici que pour nous, élus, découlent aussitôt de cette communion, des faveurs et des devoirs concrets et impérieux : ceux de l’unité, de la solidarité, de l’action conforme qui ne doit pas seulement être affirmée verbalement, mais démontrée chaque jour dans les faits : d’où l’importance des programmes unitaires dont l’Assemblée de la C.E.I. et son incessante activité nous donnent une image des plus encourageantes ; d’où également la mobilisation des efforts de tous les membres de la communauté ecclésiale.
1. Mais dans quel esprit devons-nous accomplir tout ceci ? En faisant preuve d’un zèle renouvelé, d’une ardeur renouvelée, d’une générosité renouvelée qui trouvent leur base dans la metanoia que l’Année Sainte prescrit à chacun. Si la communion est le miroir qui reflète notre réalité intérieure et si elle exprime notre activité extérieure, alors, sous cet éclairage, nous devons ressentir l’obligation de poursuivre avec un nouvel élan l’oeuvre commune de salut et d’évangélisation à laquelle nous appelle notre vocation. Il nous semble qu’une période nouvelle de vie ecclésiale est en train de se dessiner: il faut que notre fidélité à la tradition canonique s’exprime dans une ferveur renouvelée d’interventions et d’oeuvres (cf. Rm Rm 12,2). De nous, Pasteurs responsables et conscients, les temps actuels attendent deux choses : une application adhérente et conforme du grand trésor de doctrine et de précepte du récent Concile que la Providence a voulu faire célébrer par notre génération : ce n’est pas hier, ce n’est pas demain, mais aujourd’hui que nous sommes, nous, ouvriers de la vigne du Seigneur, appelés à un travail très absorbant (cf. Mt Mt 20,7) ; il faut que le Concile devienne le stimulant continuel et la loi opérante de notre vie ecclésiastique actuelle. Et deuxième chose : nous devons avoir un sens aigu, attentif et vigilant, de la transformation, spécialement dans ses aspects culturels, du monde dans lequel nous sommes appelés à opérer.
Alors, voulons-nous esquisser ensemble les grandes lignes de ce que nous devons accomplir dans cet esprit nouveau, pour reprendre vraiment notre mission, avec des énergies jamais lasses et toujours vigoureuses ?
D’abord et avant tout, la vocation. C’est par elle qu’il faut commencer pour revitaliser et accroître les communautés ecclésiales : devenir maîtres d’une nouvelle génération de prêtres et approfondir la conscience sacerdotale. Mais c’est l’Evêque qui est le premier maître tant des vocations de son diocèse que de la formation de ses propres prêtres, formation mise à jour et mûrement réfléchie, mais jamais séparée d’une vie spirituelle des plus intenses. Cette responsabilité directe, bénéficiant certes de la collaboration choisie et efficiente d’excellents Confrères a été rappelée expressément par le Concile Vatican II (Christus Dominus, CD 15 CD 16 Presbyterum Ordinis, CD 7 Optatum totius, CD 2). Il importe donc que ce soit l’Evêque qui personnellement s’intéresse à ses propres séminaristes et prêtres, afin que ceux-ci puissent vraiment trouver en lui le Père, le Conseiller, l’Ami, le guide, l’aide et le soutien.
Il faudra en même temps qu’il réponde en toute conscience à la grave obligation d’assurer également la formation apostolique des laïcs et spécialement de ceux qui acceptent de s’enrôler dans les formations toujours actuelles de l’Action Catholique ; en effet, en un moment comme celui-ci cette formation est nécessaire pour que ne vienne pas à manquer la clarté de la doctrine, la vigueur des principes, la lumière de l’exemple. Ici encore la voix des Pères Conciliaires a été catégorique : « Il appartient à la Hiérarchie de favoriser l’apostolat des laïcs, de lui donner principes et assistance spirituelle, d’ordonner son exercice au bien commun de l’Eglise et de veiller à ce que la doctrine et les dispositions fondamentales soient respectées » (Apostolicam Actuositatem, AA 24). Sous cet éclairage, nous voyons avec grande consolation et très heureuse espérance, le phénomène des catéchistes, en plein développement et parfois de manière surprenante. Voilà une chose excellente, à encourager très sagement, parce qu’elle démontre la toujours vive et généreuse énergie des jeunes forces de l’Eglise. Et il est évident que ce n’est que dans une solide formation religieuse, en parfait accord avec la vie de grâce, et dans l’exercice du témoignage doctrinal que l’on peut avoir des communautés ecclésiales adultes, sur lesquelles faire fond solidement pour l’avenir.
2. Mais nous voulons aussi souligner le but qui nous est assigné aujourd’hui dans notre activité pastorale: c’est celui d’être actifs et forts. Actifs avant tout, parce que la logique de l’Evangile nous appelle à dépenser les talents que nous a confiés le Seigneur, sans nous lasser, sans jamais nous interrompre, sans nous laisser accabler par les préoccupations de la routine : « Nec in te partitur Dominus unius usum esse operis aut laboris, quis, dum vivimus debemus semper operari » a dit Saint Ambroise (Exp. Ev. sec. Luc VIII, 31 ; CC, page 309).
Il se pourrait qu une subtile tentation s insinue dans le Pasteur d’âmes et le poids immense de son travail lui fournirait facilement une excuse atténuante : « Après tout, il y a la C.E.I. ; il y a quelqu’un pour y penser ! ». C’est la tentation de demander à l’organisme collégial ce que seule la responsabilité personnelle peut réaliser. Nous sommes tous convaincus qu’il en est ainsi, n’est-il pas vrai ? Chaque Evêque conserve intégralement sa propre responsabilité, chacun doit se proposer de résoudre personnellement, avec l’aide de son propre clergé, ses propres problèmes immédiats ; en effet, chacun sera jugé sur la générosité et le zèle avec lesquels il aura répondu à l’état de grâce : sans oublier toutefois que nous devons en même temps agir comme en un concert unique, en une unique harmonie, selon ce caractère d’unicité du programme auquel nous avons déjà fait allusion, et qui seul assure la validité des diverses initiatives.
C’est pourquoi, Frères, il faut également que vous soyez forts. Forts pour canaliser les énergies du bien; forts pour favoriser le développement positif que vous avez relevé dans les tensions de renouvellement et de collaboration dans les divers éléments de la vie ecclésiale ; forts pour répondre aux difficultés qui ont investi un peu toutes les formes d’association et, ci et là, la vie même du clergé et des âmes consacrées. Mais, surtout, forts dans l’amour ! Vous puiserez, Frères, comme vous le savez bien, une telle force, vraie, indispensable, dans l’intensité de la vie religieuse, soit personnelle, soit communautaire et liturgique ; et vous la puiserez dans votre union, comme il a été dit. Or, votre union doit être la Conférence Episcopale qui veille remarquablement à harmoniser et à intensifier la consistance religieuse du Peuple italien. Comme on le dit, l’union fait la force. Mais quelle est la force qui jaillit de cette union ? La force de l’amour ! de l’amour pastoral ! Amour pour les hommes de notre temps ; oui, c est à cette fin qu’est consacrée notre vie ; mais rappelons-nous bien comment nous devons interpréter cette parole magnanime et polyvalente « amour », c’est-à-dire dans le sens que le Christ lui attribue, de libération, de service, de sacrifice, et selon la formule de Saint Paul qui fait de la charité et de la vérité un binôme inséparable. Il faut exercer l’amour selon les exigences de la doctrine sans se laisser emporter comme des enfants à tous vents des opinions publiques à la mode (cf. Ep Ep 4,14-15), comme cela arrive, malheureusement, même à certaines personnes engagées au service de la foi et qui, parfois aussi avec de généreuses intentions, de maîtres et guides qu’ils devraient être pour les frères égarés sur des sentiers erronés, se font les disciples serviles de ceux-ci et détournent le dynamisme de notre charité sociale au profit de systèmes idéologiques et pratiques qui en étouffent la liberté intrinsèque et la vident finalement de sa valeur religieuse.
3. Nous le répétons : que l’amour soit notre force : « Nous avons reconnu l’amour et nous y avons cru » (1Jn 4,16). La réalité du Coeur du Christ nous pousse à cet amour, même in spem contra spem ! Oui, frères, aujourd’hui, la société a besoin d’amour : il y a des désordres sociaux, des ferments de désagrégation, des erreurs morales (drogue, perversion, etc.) parce que peut-être notre peuple, dans quelques expressions de sa vie (le besoin de justice sociale, par exemple la pression du travail industriel, l’étude de la mentalité moderne) ne s’est pas senti assez aimé ! De même, dans la méfiance, et dans les préjugés qui tiennent loin de l’Eglise tant de membres des classes sociales les plus évoluées, du monde de la culture, de l’enseignement, des arts, on a vu à tort, un manque d’intérêt et d’amour. Au contraire, il faut que tous se sentent chez eux dans l’Eglise; elle n’est hostile à personne parce qu’à tous elle apporte la vérité, la lumière, la clairvoyance, la patience, la paix, la charité de Dieu. Voilà notre force: un plus grand amour, une plus grande bonté: nous devons nous faire aimer plus, et en aimant, nous faire, comme Saint Paul « tout à tous afin de les sauver tous » (1Co 9,22). C’est notre profession, notre vocation, notre terrible et fortifiante responsabilité. C’est à cela que nous appelle le Christ qui, par notre intermédiaire — de nous Evêques, de nous prêtres — et par celui des laïcs généreux, veut faire entendre à tous les hommes les anxiétés de son Coeur : nous l’avons entendu dans l’Evangile : « Venez à moi, vous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai. Chargez-vous de mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de coeur et vous trouverez soulagement pour vos âmes » (Mt 11,28-29). Le monde qui souffre dans le climat glacé de l’égoïsme et de la peur a besoin de réentendre cette affirmation qui renouvelle et confirme pour toujours les grandes paroles de l’Alliance : « Le Seigneur s’est lié à vous... le Seigneur vous aime » (Dt 7,7-8).
Oui, Frères, oui, amis: ceci est notre engagement, ceci est notre gloire ceci est notre récompense. Que nous fortifient Saint Pierre et tous les Apôtres, avec leur héroïque témoignage ; que nous aide la Vierge Très Sainte, Mère de l’Eglise ; et que nous encouragent et nous bénissent Dieu le Père, le Fils, le Saint-Esprit. Amen.
Après cette homélie, le Saint-Père s’est adressé en diverses langues aux fidèles présents. Aux pèlerins de langue française il a dit :
Nous saluons affectueusement, les pèlerins de langue française. Chers fils et filles, en ce jour où nous célébrons le Coeur du Christ, demandons au Seigneur de nous combler de son Amour, afin que nous soyons toujours unis entre nous et avec Lui.
29 juin
La grande ordination que nous sommes en train de célébrer ne nous laisse pas suffisamment de temps pour faire l’homélie qu’il faudrait. Il y aurait tant de choses à commenter dans la cérémonie elle-même et à offrir à votre méditation, par exemple la composition sans précédent de cette assemblée de diacres qui nous fait penser à la Pentecôte ; la fête d’aujourd’hui, celle des saints Apôtres Pierre et Paul ; l’occasion prévue, à savoir la célébration jubilaire extraordinaire de ce jour; les textes liturgiques ; le lieu, consacré par l’art, par l’histoire, par le culte; les personnes, les sentiments, les propos qui animent ce rite mémorable : tout cela, nous semble-t-il, est fort parlant et, une fois gravé dans votre mémoire, vous inspirera encore bien d’autres innombrables pensées.
Mais nous ne saurions taire trois mots qui résument la vérité intrinsèque du mystère de l’ordination sacerdotale et que nous proposons simplement à votre mémoire comme des chapitres que vous-mêmes, tout au long de votre vie, devrez continuellement vous rappeler et approfondir.
Le premier mot, vous le savez, est « vocation ». Vous avez été appelés. Appelés par Dieu, appelés par le Christ, appelés par l’Eglise. Quelle que soit la façon dont la vocation a résonné au fond de votre conscience ou dans la réalité externe de votre expérience, chacun d’entre vous devra toujours se rappeler ce fait, qui qualifie votre existence : le choix divin qui s’est exercé sur votre personne, la Parole de Jésus qui, de l’Evangile, est descendu jusqu’à votre existence humaine : « C’est moi qui vous ai choisis » (Jn 15,16) ; à chacun de vous, le Christ a dit : « Viens, suis-moi ! » (Mt 19,21) ; et pour vous tous a résonné la même voix douce, libératrice et impérative : « Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d’hommes » (Mt 4,19).
Heureux êtes-vous, fils et frères très chers ! Heureux, vous qui avez eu la grâce, la sagesse, le courage d’écouter et d’accueillir cette invitation déterminante ! Elle a bouleversé les projets normaux et séduisants de votre vie ; elle vous a arrachés à la compagnie des vôtres (Mt 19,27-29) ; elle vous a même demandé de renoncer à l’amour conjugal pour exalter en vous une plénitude exceptionnelle d’amour en vue du Royaume des deux, c’est-à-dire pour la foi et pour la charité envers vos frères (Mt 19,12) ; elle a fait de vous des êtres particuliers, plus semblables, par votre caractère sacerdotal, aux anges qu’aux hommes de ce monde (cf. Mt Mt 22 Mt 30 1Co 7,8) ; elle a mis en vous, elle vous a même imposé une spiritualité exclusive (cf. Ga Ga 5,16), qui peut cependant tout comprendre et tout juger (cf. 1Co 2,14 ss. ; Jn 14,17) ; et, en recevant l’oblation de vous-mêmes, elle vous a insérés dans l’aventure dramatique de la marche à la suite du Christ (cf. Mt Mt 8,19 Lc 22,35). Oui, heureux êtes-vous ! Pensez toujours à la chance extraordinaire de votre vocation et ne craignez jamais de vous être trompés dans votre choix : il a été inspiré par un charisme supérieur de sagesse et de charité (cf. Mt Mt 19,11 1Co 12,4 ss. ). Et ne revenez plus en arrière ! Le Seigneur Jésus lui-même le dit : « Quiconque a mis la main à la charrue et regarde en arrière est impropre au Royaume de Dieu » (Lc 9,12). Telle est la loi de la vocation : un oui total et définitif.
Ensuite il y a une seconde parole, tout à fait divine celle-là. Comment l’appeler ? Le droit canonique la nomme ordination sacerdotale. Mais que signifie, que comporte l’ordination sacerdotale ? Quelle est l’efficacité de l’acte sacramentel qui constitue l’essence, la vérité, la nouveauté surnaturelle du rite qui se déroule présentement ? Faisons bien attention ! Quel est l’essentiel, non seulement de cette cérémonie, mais du mystère même de l’Eglise ? Il ne s’agit rien moins que de la transmission de pouvoirs spirituels que l’Esprit Saint lui-même infuse au disciple élu, élevé au rang de ministre de Dieu, par le Christ, dans l’Eglise. Souvenez-vous du Christ ressuscité, parlant aux disciples et soufflant sur eux : « Recevez l’Esprit Saint ! » (Jn 20,22). Un contact, un sceau, un caractère modelait alors et modèle toujours celui qui reçoit le sacrement de l’ordre ; il devient capable de « dispenser les mystères de Dieu » (1Co 4,1 1P 4,10). N’oublions jamais, chers Frères et Fils, cette relation très spéciale que l’ordination sacerdotale établit entre nous et Dieu : nous devenons l’instrument de l’action divine. « L’Ordre, dit Saint Thomas, comporte principalement la collation d’un pouvoir » (suppl. 34, 2, ad 2), qui de soi dépasse radicalement les possibilités humaines, et qui ne peut venir que de Dieu seul pour être confié au ministère de l’homme. Pensez au pouvoir « de consacrer, d’offrir, de donner le Corps et le Sang de notre Sauveur, de remettre ou de retenir les péchés » (Denz.-Sch. 1764) ! S’il en est ainsi, et il en est ainsi, nous ne devrons jamais cesser d’être émerveillés ; nous devrons être absorbés par la contemplation du mystère de notre ordination, plus que jamais conscients de ce que le Seigneur a opéré en nous. Notre vie entière ne sera pas suffisante pour épuiser la méditation de l’inépuisable richesse des grandes choses accomplies par la puissance et la bonté de Dieu. Avec la Vierge, nous dirons toujours : « Fecit mihi magna qui potens est », « Le Seigneur a fait pour moi de grandes choses ! » (Lc 1,49).
Vocation, ordination ! Voici maintenant la troisième parole, en laquelle se résume la célébration que nous sommes en train d’accomplir ; cette parole est : mission ! Nous savons cela, mais en ce moment nous nous laissons pénétrer complètement par la signification, par l’exigence du sacerdoce catholique. Le sacerdoce n’est pas pour celui qui en est honoré, il n’est pas une dignité purement personnelle. Il n’est pas un but en lui-même. Le sacerdoce est ministère, il est service, il est médiation entre Dieu et les hommes. Le sacerdoce est destiné à l’Eglise, à la communauté, aux frères ; il est destiné au monde. A cet égard aussi, la parole du Christ a valeur constitutionnelle : « La paix soit avec vous ! — dit-il aux Apôtres le soir même de sa résurrection —. Comme le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie » (Jn 20,21). Le sacerdoce est apostolique. Le sacerdoce est missionnaire. Le sacerdoce est exercice de médiation. Le sacerdoce est essentiellement social. Et voici alors, comme pour nous réveiller de l’ivresse que le mystère sacramentel a maintenant engendrée en nous, que survient ce commandement, véritable programme auquel on ne peut résister : « Allez donc, de toutes les nations faites des disciples » (cf. Mt Mt 28,19).
A ce plan également, une prise de conscience continuelle et progressive devra faire partie de la spiritualité sacerdotale. Chacun de vous devra se répéter à lui-même : je suis destiné au service de l’Eglise, au service du peuple. Le sacerdoce est charité. Malheur à qui entretiendrait l’idée de pouvoir en faire une vie vécue pour soi. Le don total de sa propre vie ouvre au prêtre généreux une nouvelle merveille : le panorama de l’humanité. Peut-être que lui, à un certain moment, quand il comprit que à cause de sa vocation, il était séparé de son propre milieu social (cf. Ac Ac 13,2) et destiné à une activité passablement spécialisée, comme l’est celle du ministère religieux, il pensa qu’il ne pourrait jamais plus avoir de contacts directs et efficaces avec la société contemporaine ou avec chacun des éléments qui la composent ; maintenant il doit revenir sur son opinion. S’il y a un service qui exige que celui qui l’exerce soit plongé dans l’expérience multiforme et agitée de la société, encore plus que celui de l’enseignant, du médecin ou de l’homme politique, c’est bien le service du ministère sacerdotal. « Vous êtes, dit le Seigneur, le sel de la terre... vous êtes la lumière du monde» (cf. Mt Mt 5,13-15). Une affinité, une sympathie, une nécessité, allant de pair avec la conscience de son être de prêtre, oblige le ministre de la Parole, de la Grâce, de la Charité, non seulement à se rendre disponible pour tout dialogue, pour toute invitation qui lui est loyalement adressée, mais encore à prendre lui-même l’initiative pastorale de rechercher celui qui, consciemment ou non, a besoin de lui. Cette attitude apostolique active (cf. Mt Mt 18,12) doit aujourd’hui plus que jamais ressortir dans la figure du prêtre : une charité, manifestement surnaturelle, sensible et zélée doit caractériser son ministère, spécialement pour promouvoir efficacement la justice sociale, selon l’esprit et les formes de la doctrine sociale chrétienne, qui doit puiser son inspiration et son énergie dans l’Evangile et à l’écoute du Magistère de l’Eglise, et non pas à d’autres sources étrangères aux principes chrétiens : « L’amour du Christ nous presse » (2Co 5,14), et aucun autre stimulant ne peut le remplacer ni le dépasser.
« Levez votre regard, vous dirons-nous avec les paroles mêmes du Christ, et voyez les champs qui blanchissent pour la moisson » (Jn 4,35). Nous oserons désigner avec un accent prophétique le panorama apostolique qui s’ouvre devant chacun de vous : Le monde a besoin de vous ! le monde vous attend ! Y compris dans le cri hostile qu’il lance souvent vers vous, le monde manifeste sa soif de vérité, de justice, de renouveau, que seul votre ministère pourra satisfaire. Sachez accueillir, comme un appel, jusqu’aux critiques que peut-être, et souvent injustement, le monde lance contre le message de l’Evangile ! Sachez écouter le gémissement du Pauvre, la voix candide de l’enfant, l’appel pensif de la jeunesse, la plainte du travailleur exténué, les soupirs de celui qui souffre et la critique du penseur! N’ayez jamais peur ! Nolite timere, a répété le Seigneur (cf. Mt Mt 10,23 Lc 12,32) ; Le Seigneur est avec vous (cf. Mt Mt 28,20). Et l’Eglise, mère et maîtresse, vous assiste et vous aime, et elle attend, grâce à votre fidélité et à votre activité, que le Christ continue son oeuvre constructive de salut.
Et nous conclurons en rendant honneur à l’Apôtre Pierre dont nous célébrons aujourd’hui la fête, ici, près de sa tombe glorieuse, et faisant nôtre son exhortation sacerdotale : « Je vous exhorte, vous les prêtres, moi qui le suis comme eux et témoin des souffrances du Christ, et appelé à participer à la gloire qui sera manifestée un jour, soyez les pasteurs du troupeau de Dieu qui vous est confié, le gouvernant non de force mais avec bonté, comme Dieu le veut, non par vil intérêt, mais en devenant vraiment les modèles du troupeau. Et lorsque le Prince des Pasteurs apparaîtra, vous recevrez l’incorruptible couronne de gloire » (1P 5,1-4). Amen.
6 juillet
Nous sommes heureux que la mystérieuse Providence divine qui assiste l’Eglise de Dieu nous permette de proposer à la vénération du Peuple de Dieu, de celui de l’insigne Diocèse de Vérone en particulier, la noble figure de l’abbé Charles Steeb dont vous venez d’écouter l’éloge et que nous avons déclaré Bienheureux. Nous reconnaissons ainsi que le Seigneur l’a accueilli dans son glorieux royaume céleste et qu’il est digne du culte que vouent à un membre du Christ, les fidèles d’une Eglise locale qui, sous les auspices du Saint-Siège, ont pu voir, réfléchie dans la vie et l’oeuvre du nouveau Bienheureux, l’image de ce Christ à qui nous devons notre salut. Avec un regard apocalyptique nous devons reconnaître, « cet Agneau Immaculé, digne de recevoir la puissance, la richesse, la sagesse, la force, l’honneur la gloire et la bénédiction » (Ap 5,12) : le Christ resplendit et triomphe dans son disciple. C’est cette entrée du bon et fidèle serviteur dans la joie de son Seigneur (cf. Mt Mt 25,21) que nous célébrons aujourd’hui et qui se reflète dans nos âmes en liesse : Charles Steeb est dans le Christ, au ciel, bienheureux; et sa béatitude se communique dans une certaine mesure, à nous, à l’Eglise de Vérone, à l’Eglise d’Allemagne et à toute l’Eglise encore pèlerine sur la terre.
Bien-aimés Frères et Fils, comment se communique-t-elle, cette béatitude ? Voilà l’interrogation qui surgit dans nos âmes si elles ont vraiment tressailli de joie à la proclamation de la béatitude à laquelle est parvenu Charles Steeb. Celle-ci se communique dans la foi tout d’abord, en quelque sorte dans la vive conviction intérieure de la mystérieuse communion des saints ; cela, c’est la voie mystico-théologique qui nous fait participer dès à présent, potentiellement tout au moins, au royaume qui viendra. Cette communication se réalise également dans l’observance des devoirs qui découlent d’un tel acte de foi ; devoirs de culte, de vénération, d invocation, de confiance et principalement d’imitation. Maintenant, c’est sur ce dernier aspect que se fixe principalement et plus facilement notre dévotion et notre mémoire.
L’hagiographie assume ici une grande importance ; mais n’oublions pas que pour nous elle n’est pas seulement une science historique et biographique de ces personnages qui se sont distingués sur le plan religieux et que nous appelons Saint ou Bienheureux; elle est une école de perfection évangélique; elle est une méditation de leur vie vécue pour y découvrir la phénoménologie de la grâce de Dieu et de l’exercice des vertus dans leur âme privilégiée ; elle est l’étude d’excellents modèles dans la démarche des disciples du Christ et c’est ainsi que Saint Paul pouvait dire et répétait sans ombre de vanité : « soyez mes imitateurs, comme je le suis moi-même du Christ » (1Co 4,16 1Co 11,1). Ces élus sont les gradins de l’échelle qui s’élève vers le Christ et vers Dieu; et dont nous ne désespérons pas de pouvoir, à leur niveau humain, nous servir, nous aussi, dans une certaine mesure.
Alors notre regard s’abaisse et, cessant d’être ébloui par la « lumière inaccessible » (1Tm 6,16) de la gloire céleste, il se fait attentif au sentier terrestre parcouru par nos frères les plus valeureux, spécialement si quelque titre à la conversation humaine nous les rend plus proches ; les Saints et les Bienheureux ne sont-ils pas nos protecteurs ? nos intercesseurs ? nos amis ?
Notre curiosité se fait pressante. Qui était Charles Steeb que l’Eglise exalte maintenant comme personnalité remarquable et lumineuse ; digne non seulement qu’on en proclame l’exceptionnelle vertu, mais aussi qu’on en fasse le phare qui oriente nos pas vers le Christ, dans cette vie présente comme dans la vie future ?
Nous n’allons pas tracer maintenant le portrait de notre nouveau Bienheureux et encore moins faire son panégyrique. Il est documenté par une série d’écrits biographiques qui valent d’être lus: nous nous contentons de les recommander. Charles Steeb est une figure qui mérite d’être connue, tant dans les aspects privés de sa vie que dans ses aspects communs. Qu’il suffise en ce moment, pour donner valeur de prière à ce rappel de sa bienheureuse mémoire, de relever quelques aspects saillants de cet exemplaire serviteur de Dieu.
Le premier aspect saillant et original est sa provenance ; vous la connaissez et vous cherchez à en pénétrer les secrets providentiels. Le nouveau Bienheureux venait d’Allemagne, précisément de Tübingen, dans le Wurtemberg, célèbre centre représentatif d’études universitaires supérieures ; catholique à l’origine, l’Université était devenue protestante à l’époque de la Réforme et s’était distinguée par ses dissolvants courants philosophiques, théologiques et bibliques plus ou moins libéraux, tempérés courageusement par les affirmations d’une haute pensée catholique. Steeb ne fréquenta pas l’Université de Tübingen, mais il ne put cependant que respirer l’atmosphère strictement protestante dont son milieu familial était profondément et sincèrement imprégné. On sait comment, venu à Vérone pour perfectionner sa formation professionnelle, il se fit catholique malgré les recommandations de sa famille qui, certainement en toute bonne foi, y était vivement hostile. Voilà le premier épisode notable de sa vie spirituelle que nous devrions tous étudier et comprendre ; il scelle l’orientation religieuse de la vie de Steeb, orientation libre, méditée, décisive, dépourvue de toute polémique au plan de la mentalité religieuse acquise durant son éducation initiale — fièrement luthérienne — ; mais logique, pour ainsi dire, un retour, une récupération, une réintégration dans la foi authentique et traditionnelle. Certes cette option fut une décision héroïque qui dut coûter un sacrifice énorme, nous dirions total, comme celui de la parabole évangélique du chercheur de pierres précieuses qui, en ayant trouvé une de grande valeur, vendit tous ses biens pour pouvoir l’acquérir. C’est ce que fit Charles Steeb. On ne pourra vraisemblablement jamais évaluer suffisamment le drame juvénile de sa conversion au catholicisme qui lui coûta la rupture avec sa famille, les personnes aimées et les avantages matériels et qui le laissa cheminer pauvre et. seul, pour ainsi dire orphelin sur un sentier nouveau et abrupt de la vie. En cela, il fut certainement un héros de l’esprit. Il faut le comprendre. L’épreuve ne l’aigrit pas, mais le fortifia. Son caractère en fut trempé de cette énergie, de ce sérieux, de cette humilité que révélera toujours son visage viril et spirituel. Il n’était pas homme de nombreuses paroles, mais de nombreuses oeuvres ; un homme à la sensibilité profonde et contenue ; homme également d’une très grande fermeté dans ses projets. Sa forte psychologie nordique trouva un accueil humain et chrétien dans l’aimable tempérament local ; rien ne fit obstacle au mûrissement de sa vocation sacerdotale, déjà contenue dans sa première et radicale oblation à la vérité, à l’Evangile, au Christ-Maître, à l’Eglise, famille des croyants fidèles : il se fit aussitôt prêtre.
Ce processus spirituel est un paradigme auquel nous devons réfléchir en cette époque d’oecuménisme pour réaliser ce qu’il nous faut de force d’âme, d’esprit de renoncement et de sacrifice pour préférer à toute chose la vérité de l’appel divin (cf. Mt Mt 19,27) et pour savoir attendre et préparer, avec humble et patiente bonté, avec une confiance jamais découragée, l’heure inconnue de la recomposition concertée de la parfaite unité chrétienne avec nos frères encore séparés de nous (cf. Décret Unitatis Redintegratio, UR 7 et 9 ; Ep 1-3). Notre Bienheureux Charles Steeb n’eut pas la joie de voir poindre cette, heure bénie, pendant la longue démarche de sa vie terrestre, mais pour nous, il la prépara.
De telle sorte que le profil biographique du prêtre solitaire Charles Steeb, considéré au cours de la période centrale de sa vie ecclésiastique, se présente comme celui d’un prêtre n’ayant d’autre qualification que celle d’aumônier provisoire en voie de titularisation, voué à l’assistance conçue de manière empirique et exercée avec héroïsme : assistance religieuse et morale des communes misères humaines et des calamités imprévues. Pour son bonheur, il se trouvait dans une ville comme Vérone où les traditions de la charité à l’égard d’autrui avaient encore de solides et florissantes racines (pensez à l’oeuvre de l’Evêque Gian Matteo Giberti mort EN 1543) et offraient de lumineux témoignages d’une actualité toujours prospère (pensez à Don Gaspare Bertoni, fondateur des Stigmatins EN 1816 en 1816 ; aux Filles de la Charité Canossiennes, fondées EN 1808 et approuvées EN 1818, aux Institutions de Don Nicola Mazza EN 1828 et 1833, et coetera). A cette époque la ville de Vérone a été féconde et géniale dans la création de nouvelles institutions de bienfaisance ; nous sommes dans les années de guerres napoléoniennes et des besoins implacables qu’elles provoquaient ou qui en dérivaient. Une oeuvre qui précéda et suscita des initiatives bénéfiques est celle dite de la Fraternité Evangélique, organisée par l’abbé Pietro Leonardi et qui introduisit l’abbé Charles Steeb dans le champ de la charité assistantielle : l’Hospice, le Lazaret, l’Hôpital, les Ecoles trouvèrent pendant des années ce prêtre austère, assidu, empressé, infatigable, penché sur toutes les infirmités humaines ; aux maladies des corps, son programme pastoral ajoutait les besoins des âmes; il devint un confesseur patient et plein de sagesse. Son histoire qui semble uniforme et monotone est semblable à celle d’un médecin, toujours tendue, toujours nouvelle ; il faut en avoir une vision exacte pour l’appliquer à notre temps, pour se convaincre à quel point est injustifiée la problématique, aujourd’hui malheureusement diffusée, au sujet de ce qu’on appelle l’« identité » du prêtre, presque comme si l’instabilité sociologique qui parfois crée le vide autour du prêtre, allait jusqu’à insinuer dans son âme le doute au sujet de sa propre raison d’être; il suffit en effet qu’il conserve le génie de son ministère, qu’il ait les yeux et le coeur ouverts à l’humanité qui, de gré ou de force, le cerne, pour se rendre compte de la nécessité pressante et privilégiée de son oeuvre, aujourd’hui d’autant plus réclamée que moins nombreux deviennent les ministres du Christ « dispensateurs des mystères de Dieu » (1Co 4,1) et que plus diverse et réfractaire est la psychologie des foules éloignées de l’Evangile. Le Bienheureux Charles Steeb enseigne et assiste.
Puis, comme vous le savez, le Bienheureux est fondateur de l’Institut des Soeurs de la Miséricorde qui, toutes présentes en personne ou en esprit, exultent de voir élevé aux honneurs des autels leur ancien et très pieux maître et promoteur. Ici, l’Institut même fait l’apologie de l’abbé Charles Steeb et nous laisserons à la phalange de ces excellentes et très chères Soeurs, à laquelle donna le départ la pure et courageuse cofondatrice Luigia Poloni, morte avant Charles Steeb ; il documente en nombre et en qualité le service de charité que celui-ci a créé et diffusé à Vérone, en Italie et dans le monde. Nous nous limiterons à réclamer une fois de plus l’attention de notre temps sur un phénomène, certes pas unique, mais toujours original comme contexte, où la foi religieuse se transmue admirablement en amour et en service du prochain ; nous exhorterons chacun à voir dans un tel phénomène une preuve nouvelle et admirable de la vitalité éternelle et de l’authenticité indiscutable de l’Evangile dans l’Eglise de Dieu. Courage, courage, très chères Filles en Jésus-Christ !
Et nous conclurons ce discours sommaire en adressant un salut tout particulier et riche de bénédictions au Pasteur de Vérone ici présent, Mgr Giuseppe Carraro, et à toute l’Eglise de Saint-Zenon qu’il guide avec un si grand zèle pastoral. Défilent en ce moment devant notre esprit de très dignes figures de Prêtres — nous en avons personnellement connu et vénéré quelques uns — de prêtres, donc, éduqués précisément à l’école de la sainteté véronaise, et nous revoyons tant de visages de personnes amies, pleins de génie, de brio, de fidélité catholique, toute la famille fidèle et religieuse de l’heureux diocèse auquel s’associe certainement l’Allemagne croyante ; et nous pensons spontanément à cette noble partie de l’Eglise de Dieu, en fête autour du nouveau Bienheureux, attirée par lui dans le sillage de ses exemples et fortifiée par sa protection.
15 août
Homélies 1975 - HOMÉLIE DU PAPE PAUL VI