Homélies 1975

4. Un appel mystérieux, incessant à la souffrance : voilà, synthétisée, la vie brève et intense de Anne Michelotti, Jeanne-Françoise de la Visitation, née à Annecy en 1843 et morte à Turin, en 1888, à l’âge de 44 ans. La spiritualité salésienne l’accompagna durant ce court trajet marqué par la pauvreté, par l’humilité, par les incompréhensions, par les croix. Eduquée par les Petites Servantes du Sacré-Coeur de Jésus elle se signala dès sa plus tendre enfance par sa prédilection pour le saint-tabernacle et pour les pauvres. C’est en faveur de ceux-ci qu’elle fonda sa Congrégation. C’est une lumière d’amour qui a brillé et a éclairé les taudis de la ville qui trop souvent ignore ceux qui souffrent ; cette lumière est pour nous tous l’indication du pur amour envers Dieu qui s’immole pour les plus pauvres et pour les abandonnés.



5. Et en conclusion, aujourd’hui l’Eglise honore également une autre jeune religieuse, Marie Droste zu Vischering, en religion Soeur Marie du Divin Coeur. Elle est une gloire pour l’Allemagne où elle naquit à Munster en 1863 et pour le Portugal où, à l’âge de 36 ans, en 1899, elle mourut à la tâche. Supérieure du Couvent des Soeurs du Bon Pasteur à Porto, elle accomplit avec le plus grand dévouement une tâche rendue plus difficile par les circonstances. Née d’une famille aristocratique des plus honorées elle aspira cependant à un honneur plus élevé en accueillant la grâce extraordinaire que Dieu lui donne en partage : sa dévotion fervente envers le Sacré-Coeur de Jésus, l’amour qu’elle lui portait, inspirèrent sa volonté de se dévouer à la jeunesse en péril et aux pauvres. Ce sont les mêmes sentiments qui inspirèrent son inlassable zèle apostolique à encourager les vocations sacerdotales. Par ses lourdes souffrances endurées avec joie pour le salut des âmes, Soeur Marie, elle-même image de l’éternel Bon Pasteur, mérita d’être l’humble ambassadrice du Coeur Divin, porteuse d’un message que notre prédécesseur Léon XIII allait confirmer en consacrant le genre humain au Sacré-Coeur de Jésus. Cette consécration eut lieu quelques jours avant la mort de notre nouvelle Bienheureuse, lorsque, le 28 mai 1899 fut publiée l’Encyclique Annum Sacrum. L’ambassade de cette honorable Servante de Dieu prend ainsi, de même que celle de la Bienheureuse Michelotti, une signification profonde en l’actuelle Année Internationale de la Femme, et montre la place que la femme peut prendre dans l’Eglise comme collaboratrice active dans le plan divin du salut.

Il faut parler également du Portugal et évoquer de manière toute particulière la figure de la nouvelle Bienheureuse Marie du Sacré-Coeur Droste zu Vischering.

Aux nombreux pèlerins venus, avec leurs Evêques, du Portugal, la patrie adoptive de la nouvelle Bienheureuse, une patrie qu’elle a tant aimée et où, elle aussi est tant aimée, et spécialement aux pèlerins venus de Porto où la Soeur Marie du Sacré-Coeur passa une partie de sa vie et où repose son corps, a tous, donc, nos félicitations les plus cordiales, au milieu de la joie de cette assemblée et de l’Eglise toute entière.



III. Le message que nous adressent les nouveaux Bienheureux est le même que celui que nous font parvenir tous ceux qui ont pris l’Evangile au sérieux : « aimer Dieu de tout son coeur, de toute son âme, de tout son esprit » (Mt 22,37) et aimer son prochain comme soi-même et plus que soi-même. C’est la voie royale vers la sainteté et hors de celle-ci on ne peut construire rien de valable pour le royaume de Dieu. Les Bienheureux Moreno, Bertoni, Grossi, Michelotti et Droste ont vraiment aimé de cette manière le Seigneur et leurs frères : et dans les manifestations — cependant si diverses — de leur piété comme de leur vie, nous retrouvons les traits communs de la sainteté chrétienne. Mais, ensemble, ceux-ci nous disent aussi quelque chose de particulier : ils nous parlent du souci des jeunes de l’amour envers la Croix et ceux qui souffrent ; de l’amour pour la Vierge.



1. Le souci des jeunes : dans la diversité des initiatives et des oeuvres, ces bienheureux ont tous perçu, avec une clairvoyance qui nous frappe, la nécessité de suivre les jeunes, parce qu’ils étaient certains que ces jeunes portent l’avenir de l’Eglise et de la société. Avertissement sérieux pour notre temps ! Il doit faire réfléchir les Evêques, les prêtres, les religieux et religieuses Il invite à se consacrer davantage et toujours mieux aux merveilleuses énergies de la jeunesse, capables d’assurer la vitalité de la communauté chrétienne, la santé des familles, la continuité des vocations, l’engagement généreux pour un avenir meilleur.



2. Nos nouveaux Bienheureux nous parlent aussi de l’amour pour la Croix, spécialement ceux qui ont souffert et désiré souffrir même jusqu’au plus haut sommet de l’héroïsme. Et cet héroïsme était d’autant plus grand qu’il restait invisible dans l’isolement, dans la pauvreté, dans les difficultés, dans les incompréhensions, dans la maladie et dans une vie cachée — exactement comme le grain qui tombe en terre et meurt afin de produire de nombreux fruits (cf. Jn Jn 12,24). Et c’est avec le même dévouement qu’ils ont aimé tous ceux qui, plus que les autres, ont été marqués par la Croix : le pauvre et le malade ; ils ont découvert en ceux-ci l’image souffrante du Christ. Il y a dans tout cela une très grande leçon pour notre temps, lorsque le courant de l’hédonisme, la recherche du confort à tout prix et l’insouciance pour les besoins d’autrui sont en voie de faire oublier au monde que la plus grande partie de l’humanité souffre de disette matérielle et spirituelle. La civilisation d’un peuple se mesure à sa sensibilité face aux souffrances et à sa capacité d’y porter remède.



3. Puis les nouveaux Bienheureux nous parlent également de leur amour pour la Très Sainte Vierge Marie qui a sans cesse animé leur Apostolat et les a toujours accompagnés comme un exemple lumineux. Mère de Dieu et Mère de l’Eglise, Marie « coopère, par amour maternel, à la naissance et à l’éducation des fidèles » (Lumen Gentium, LG 63). Aussi est-elle présente d’une manière toute particulière dans la vie cachée des Saints. Nous voulons indiquer pat là que nous devons tourner nos pensées vers Elle. Elle est la Reine de tous les Saints que nous fêtons en ce jour de Toussaint, et la gloire du Paradis, dans la beauté virginale de son corps transfiguré, qui est devenu le Temple du Verbe fait chair, ainsi que dans l’éclat de l’incomparable sainteté de son âme pleine de grâce.

En élevant aujourd’hui notre pieuse pensée vers la Très Sainte Vierge, guidé par l’exemple des nouveaux Bienheureux nous ne pouvons nous empêcher de mettre en relief une curieuse coïncidence. Il y a exactement vingt-cinq ans, le même jour et en ce même lieu, notre Prédécesseur Pie XII proclamait solennellement l’Assomption de Marie dans les deux, provoquant une explosion de joie dans l’Eglise : « toutes les générations m’appelleront Bienheureuse » (Lc I, 48).

A Marie, nous recommandons nos existences, les vicissitudes variées du monde actuel, puis l’Eglise tout entière. Que Marie nous assiste, nous guide ; qu’elle nous dispose, comme les nouveaux Bienheureux, à nous consacrer docilement, avec Elle et avec eux, comme Elle et comme eux, à la gloire du Père, du Fils, de l’Esprit Saint.






9 novembre



LE JUBILÉ DU DIOCÈSE DE ROME





Le dimanche 9 novembre, Paul VI, Evêque de Rome, a participé en la Basilique Saint-Jean-de-Latran, à la célébration du Jubilé de son diocèse. A cette occasion il a prononcé une homélie dont voici la traduction :



Vénérables Frères ! Très chers Fils !



C’est aujourd’hui un jour de grande fête pour l’Eglise de Rome.

Nous célébrons en effet la fête de la Dédicace de cette vénérable Basilique du Saint-Sauveur où l’on rend également un culte particulier à Saint Jean-Baptiste, Précurseur du Christ, et à Saint Jean l’Evangéliste ; l’édifice a pris le nom de la famille romaine des Laterani, dont la demeure, devenue maison de l’impératrice Fausta, épouse de Constantin, fut le siège du premier Evêque de Rome officiellement reconnu, Sylvestre.

Ceci est donc une fête qui nous réunit dans la Cathédrale de Rome, dans la double intention liturgique d’honorer la première Eglise, comme édifice sacré, et comme communauté locale catholique de l’Urbs, premier temple matériel et premier temple spirituel du Christ dans notre ville.

Nous trouvons extrêmement agréable le devoir de saluer en particulier chacun des membres de cette communauté dont la Providence a voulu que nous, très humble serviteur de l’Eglise de Dieu soyons appelé à être l’Evêque, le Pasteur, le Pontife. Nous saluons donc tous les assistants, presque en les passant un à un en revue pour penser à la charge que chacun est, lui aussi, appelé à exercer dans cette merveilleuse et mystérieuse société qui s’appelle Eglise, l’Eglise de Dieu, notre Eglise de Rome.

Salut à toi, vénérable Cardinal Ugo Poletti, notre Vicaire pour l’assistance pastorale à assurer à tout le Peuple Romain, une mission qui a une place prioritaire dans notre coeur et dans nos devoirs.

Salut à vous, Evêques Auxiliaires, salut à vous Evêques-Délégués, salut à vous, Membres du Chapitre de la Basilique. Puis, et de manière toute spéciale, à vous, Curés et Vicaires de la Rome chrétienne et moderne. A vous aussi, Religieux et Religieuses dont les Maisons sont les jardins du Royaume du Christ. Et de grand coeur, à vous également, Fidèles, citoyens de la Ville historique et spirituelle qui en constituez le corps ethnique et mystique et qui reflétez encore, dans la mémoire plus que dans la réalité juridique, la figure du Senatus Populusque Romanus, du S.P.Q.R. Et permettez-moi de rappeler également ici tous ceux qui ont une figure spécifique dans la phalange citadine :

— les Magistrats de la Ville à qui nous adressons nos déférentes salutations et nos voeux pour la prévoyante validité de leur fonction publique ;

— les Professionnels de toutes fonctions, arts ou métiers ;

— les Travailleurs des bureaux, des services, des chantiers, des champs. En donnant une préférence, que nul ne voudra contester : aux Femmes, de la sensibilité et de la générosité desquelles nous attendons beaucoup dans la recherche d’une façon d’être et d’agir de cette société, une façon qui soit plus en harmonie avec les nobles et profondes exigences du coeur humain ;

— les Enfants, notre joie, notre sollicitude et notre espérance ;

— les Pauvres, ceux qui souffrent, qui sont abandonnés et que nous tenons au premier plan de notre intérêt pastoral ;

— les Pèlerins et les Etrangers, auxquels, dans la topographie spirituelle de Rome, patrie universelle, ils trouveront toujours un lieu de fraternel accueil.

Et nous évoquons la mémoire de nos Défunts, les anciens protagonistes de notre histoire qui ne sont pas pour nous des choses dénuées d’existence, fantastiques et terrifiantes, mais des âmes vivantes dans le mystère de la Communion des Saints, en attendant la résurrection de la chair et l’instauration universelle dans le Christ du Royaume de Dieu.

Aujourd’hui, disions-nous, c’est un jour de grande fête pour l’Eglise de Rome.

Faisons attention, avons-nous dit également, au double sens de ce terme : « Eglise ». « Eglise » signifie tout d’abord, en l’espèce, l’édifice sacré devant lequel nous nous trouvons. Cet édifice est honoré du titre de Basilique, c’est-à-dire édifice royal. Titre attribué dès les premiers temps du christianisme aux constructions destinées au culte sacré, pour la communauté hiérarchiquement constituée. Il importe de noter cette fonction essentielle de l’édifice religieux dans le christianisme, celle donc d’accueillir à l’intérieur le peuple en prière, à la différence des édifices sacrés païens où seuls pouvaient entrer ceux qui étaient destinés à des fonctions sacerdotales, tandis que la foule restait à l’extérieur ; d’où vient la qualification de « profane », c’est-à-dire désignant les gens qui n’étaient pas admis à l’intérieur du temple et devaient au contraire, quand se déroulait un rite sacré, rester devant le temple, dans le fanum, une sorte de hall destiné au peuple, un petit édifice consacré à une divinité (d’où le célèbre vers d’Horace : « odi profanum vulgus, et arceo »). Pour les chrétiens, qui ne trouvaient plus dans les synagogues juives un endroit adapté et accueillant, les premiers lieux de culte furent, comme on le sait, les maisons privées où, dans la salle des repas, le triclinium, les fidèles se réunissaient. La maison privée fut le premier « domus ecclesiae », la maison des assemblées chrétiennes, c’est-à-dire de « l’église » ; et dans de nombreux cas elle prit le nom classique de basilique, nom qui fut par la suite réservé aux insignes lieux de réunion et de prière du peuple chrétien (cf. DACL 2, 1, p. 525 et ss. ; p. 551 et ss.) ; ce nom fut aussi donné à des lieux que rendaient sacrés et solennels la présence des tombes les plus vénérées de martyrs célèbres.

Et maintenant, il faut que nous expliquions comment l’édifice sacré prit couramment le qualificatif d’« église », c’est-à-dire de communauté chrétienne qui avait en cet édifice son centre de réunion et de culte. L’honneur ainsi rendu à l’édifice — un honneur tout particulier dès les premières années de la vie publique reconnue à la religion chrétienne (cf. M. Righetti, Manuale di Storia liturgica, IV, p. 376) — se réverbéra sur la communauté qui l’avait construit ; et l’une et l’autre furent appelés, et sont appelés encore aujourd’hui : église ; église l’édifice, église la communauté ; l’une et l’autre ; mais à cette dernière, la communauté, reste attachée la plénitude du sens et de la finalité.

Dans la Basilique du Saint-Sauveur appelée couramment Saint-Jean-de-Latran, en souvenir de sa destination première, c’est-à-dire de son affectation au culte catholique et au premier logement de l’Evêque de Rome, le Pape, successeur de l’Apôtre Pierre et, de ce chef, Pasteur de l’Eglise, nous honorons, Frères et Fils bien-aimés notre sainte Eglise romaine : sainte par son origine apostolique et par sa vocation missionnaire et sanctificatrice ; sainte pour le témoignage d’héroïsme et de foi qu’elle nourrit et propose au monde comme exemple et comme réconfort ; sainte, pour sa ferme et éternelle adhésion à l’Evangile et à la mission du Christ dans l’histoire et dans la vie de ce Siège Apostolique qui est à Rome et de toutes les Eglises, soeurs et filles, qui lui furent unies dans la foi et dans la charité ; sainte par sa destination eschatologique de guide de ses fils catholiques et de tous les hommes qui en accueillent la parole de vérité et d’amour et connaissent ainsi la voie des destins ultimes de l’humanité sur terre ; et sainte parce qu’elle veut être la première, également et célébrant ce Jubilé, à reconnaître son propre devoir de pénitence et son propre besoin d’humble réconciliation avec Dieu et avec les hommes.

O fidèles de cette patrie commune qu’est pour nous notre Diocèse de Rome, notre communauté ecclésiale et locale, nous voudrions que s’allume dans nos âmes et flamboie d’une lumière nouvelle, que brûle d’une chaleur plus vive, l’amour pour notre Eglise Romaine. Nous voudrions que, en célébrant nous-mêmes cette solennité liturgique et jubilaire devant cette cathédrale, omnium Ecclesiarum mater et caput, s’accroisse notre amour envers Rome, notre mère et notre guide dans la foi; notre expression ecclésiale vivante et tourmentée.

Nous devons attribuer à une faveur de la Bonté divine le fait qu’il nous a été concédé de vivre dans cette Ville du destin et d’appartenir à ce siège béni de la sainte Eglise romaine. Nous pouvons faire nôtres ces paroles que notre Prédécesseur Sixte-Quint fit inscrire sur l’autel voisin de l’« Acheropita » « non est in toto sanctior orbe locus » — il n’y a pas dans le monde de lieu plus saint — pour éprouver dans nos âmes ce sens religieux de gravité, de responsabilité, qui est le propre du droit de cité spirituel romain et qui doit purifier et absorber tout autre éventuel sentiment d’orgueil, ou d’intérêt, ou d’ironie qui peut facilement jaillir dans un climat comme celui-ci.

Tâchons donc tous de comprendre les devoirs caractéristiques de l’esprit romain compris de manière chrétienne : la dignité de la vie, la perfection exemplaire des moeurs, la noblesse des coeurs. Soyons des catholiques romains ! en tant qu’étude et en tant que goût pour l’unité des pensées, pour la concorde des âmes, pour la discipline de l’action ; Rome est une école d’harmonie et d’affection ecclésiale ! Et nous devons comprendre comment cet esprit, ce style romain d’empreinte évangélique, nous rend aptes à une conscience civique supérieure, loyale dans toutes les relations de la coexistence sociale, et toujours cordialement attentive à nos devoirs, spécialement aux besoins de nos concitoyens, et sans cesse poussés à rechercher dans l’histoire et dans la culture de Rome ce qu’il y a de plus sur, de plus permanent et s’en inspirer, s’en servir sur le plan de la vie moderne; pourquoi devrions-nous puiser à d’autres sources, souvent douteuses l’eau toujours limpide et fraîche que continuent à nous offrir les fontaines de l’humanisme romain et chrétien ?

Nous avons fait allusion aux besoins qui nous pressent; nous répétons l’exhortation devant cette Basilique qui, parce que consacrée à notre Divin Sauveur, est le domicile de sa charité et doit être pour nous, dans la majesté même de sa masse et de son art, un stimulant à nous pencher avec humble et incessante sollicitude sur nos frères abandonnés, sur ceux qui souffrent, sur ceux qui pleurent. Puissent, dès cette célébration de l’Eglise Romaine, reprendre vigueur la piété, le zèle, la cohérence, l’abnégation que notre Cardinal-Vicaire ne cesse de prêcher avec pastorale sagesse et sollicitude : soit en vous mettant en garde — comme il le fit récemment — contre des formes inadmissibles pour les membres de la communauté ecclésiale, soit en vous invitant à une nouvelle effusion de fraternité et d’amoureuse activité pour le bien de tous.

Dio adjuvante, en hommage à l’Année Sainte qui est proche de sa conclusion, nous serons à ses côtés dans cet effort de majeure et meilleure assistance à la jeunesse, aux pauvres, aux nécessiteux ; quant à vous, Membres des clergés paroissiaux, sachez que nous nous trouverons toujours près de vous et à tous les fidèles nous répétons : votre Evêque et votre Pape sera avec vous ! Comme il l’est maintenant avec sa pastorale et apostolique bénédiction.






16 novembre



L’HOMÉLIE DU PAPE À LA BÉATIFICATION DE GIUSEPPE MOSCATI





Durant la Messe concélébrée sur la Place Saint-Pierre le dimanche 16 novembre dernier le Saint-Père a adressé aux nombreux pèlerins et fidèles qui assistaient à la cérémonie de la béatification de Joseph Moscati, un discours dont voici la traduction :



Vénérables Frères,

Fils et Filles, Pèlerins, tous bien-aimés !



Aujourd’hui, grande joie pour l’Eglise qui, pèlerine et militante dans le monde, est également « Mère des Saints, image de la Cité divine » !

Grande joie pour l’Italie, qui trouve encore une fois sa couronne, son réconfort, son stimulant dans la glorification d’un de ses Fils, presque notre contemporain et qui, pour en honorer la mémoire dans cette solennelle cérémonie de Béatification peut se féliciter de la présence de M le Président de la République Italienne Giovanni Leone, à qui nous voulons sans tarder dire toute notre satisfaction pour un si noble témoignage de foi et de vénération rendu à un très digne concitoyen et collègue dans le domaine des études académiques ; que Monsieur le Président veuille agréer dès maintenant nos voeux les plus pieux pour son illustre personne et pour sa haute mission civile !

Une grande joie également pour Naples, dont nous saluons tout particulièrement les pèlerins venus ici avec le Cardinal-Archevêque, Naples qui exulte pour l’élévation aux autels de « son » médecin !

Une grande joie pour nous aussi, nous à qui le Seigneur accorde, parmi les indicibles consolations spirituelles de l’Année Sainte, celle de joindre à la phalange des valeureux champions de la vertu chrétienne la figure noble, simple, radieuse du Professeur Joseph Moscati !

Qui est-il, lui qui est aujourd’hui proposé à l’imitation et à la vénération de tous ?

C’est un laïc qui a fait de sa vie une mission poursuivie de manière authentiquement évangélique, dépensant admirablement les talents reçus de Dieu (cf. Mt Mt 25,14-30 Lc 19,11-27).

C’est un médecin qui a fait de sa profession un tremplin d’apostolat, une mission de charité, un instrument d’élévation de lui-même et de conquête des autres au Christ-Sauveur !

C’est un professeur d’université qui a laissé parmi ses élèves un sillage de profonde admiration, non seulement pour sa très haute doctrine, mais aussi et spécialement pour l’exemple de droiture morale, de limpidité intérieure, de dévouement total donné à sa chaire !

C’est un homme de science de très grande école, célèbre pour ses apports scientifiques de niveau international, pour ses publications et ses voyages, pour ses diagnostics clairvoyants et assurés, pour ses interventions et sa hardiesse de précurseur !

Son existence toute entière tient en ceci, il l’a vécue en faisant du bien à l’exemple du divin Médecin des âmes (cf. Ac Ac 10,38) ; il a parcouru son itinéraire en sacrifiant tout à autrui — lui-même, ses affections familiales, sa propre fortune — dans le seul désir d’accomplir son propre devoir et de répondre très fidèlement à sa propre vocation ; sa vie a été droite et sublime, quotidienne et extraordinaire, ordonnée et cependant tendue en un rythme fiévreux d’activité qui commençait chaque jour en Dieu avec l’élévation eucharistique de la communion matinale et puis se répandait comme une source pleine et inépuisable dans la charité pour ses frères. Et voici donc : nous avons un Homme de notre temps — et plus d’un se souvient de lui — ; un Homme relativement jeune : il mourut en 1927, à 47 ans, en pleine maturité professionnelle et scientifique, humaine et chrétienne ; citoyen d’une grande cité, Bénévent où il était né, il était allé se fixer bientôt à Naples où, jusqu’à la fin de ses jours, il vécut, aimé de tous et spécialement des pauvres qu’il visitait dans leurs misérables taudis, leur apportant lumière, espérance, réconfort, assistance concrète. Voilà l’homme qui parvient aujourd’hui à la Béatification, qui parvient donc à la reconnaissance solennelle par l’Eglise de ses vertus héroïquement pratiquées et qui, dans un contraste victorieux avec la nature humaine blessée par le péché, avec le milieu parfois hostile, avec les difficultés quotidiennes, qui étaient devenues pour lui comme une seconde nature.



1. Et voici maintenant la première pensée que suggère cette très heureuse cérémonie : la figure du Professeur Moscati confirme que la vocation à la sainteté est l’apanage de chacun, mieux, cette vocation est possible à tout le monde. Elle est une invitation qui part du coeur de Dieu le Père, qui nous sanctifie et nous divinise par la grâce que nous a méritée le Christ, que soutient le don de son Esprit, qui se nourrit des sacrements, et que nous transmet l’Eglise. Plongés dans ce courant divin, nous sommes tous, sans exception, appelés à la perfection, invités à nous faire saints : « Et voici quelle est la volonté de Dieu : C’est votre sanctification » écrit Saint Paul (1Th 4,3). Et Dieu nous appelle tous à ces sommets en quoi se définit, de manière simple et sublime, l’identité des chrétiens, des membres du Peuple de Dieu : « Soyez saints parce que Je suis saint » (Lc 11,44 et ss.) « Soyez parfaits, comme est parfait votre Père céleste » (Mt 5,48). Et jamais l’Eglise ne s’est lassée au cours des siècles de répéter cette invitation et elle nous l’a également répétée avec fermeté, à nous hommes du XX° siècle : « Il est donc clair pour tous — a dit en effet le Concile Vatican II — ... que tous les fidèles, de quelque état ou rang qu’ils soient, sont appelés à la plénitude de la vie chrétienne et à la perfection de la charité; cette sainteté procure, même dans la société terrestre, un mode de vie plus humain. Pour atteindre cette perfection, les hommes doivent mettre en oeuvre les forces qu’ils ont reçues, à la mesure des dons du Christ, pour que, suivant sa trace, et devenus conformes à son image, obéissant en tout à la volonté du Père, ils se dévouent de toute leur âme à la gloire de Dieu et au service du prochain » (Lumen Gentium, LG 40).

Ceci est un point ferme dont il faudra certainement se souvenir comme conclusion de l’Année Sainte — qui fut et continue à être toute entière une solennelle invitation à la sanctification et à la réconciliation avec Dieu et avec nos frères ; un point ferme en couronnement des nombreux rites de glorification des différents Saints et Bienheureux dont l’exemple nous a réjouis, confondus, éperonnés, enthousiasmés, seulement à les connaître, à les exalter, à les vénérer. La vie chrétienne peut et doit être vécue saintement !



2. Comme nous l’avons dit, le nouveau Bienheureux a été un médecin, un professeur d’université, un homme de science. Cette qualification de Joseph Moscati nous offre un aspect particulier, par lui vécu et réalisé dans le difficile climat culturel de son époque et qui pour nous, hommes des générations successives, garde toute sa valeur apologétique : cet aspect le voici : l’harmonie entre foi et science. Nous savons parfaitement qu’entre ces deux termes il y eut une opposition irréductible au XIX° siècle, et au début du nôtre, l’époque de Joseph Moscati, précisément, même si, au cours de cette période il y eut, comme lui, des figures d’hommes de science croyants, de niveau très élevé (cf. A. Eymieu, Science et Religion, dans D.A.F.C., IV 1250-1252). L’équilibre entre la science et la foi fut certes pour Moscati une conquête dans le climat où un étudiant en médecine devait en ce temps-là modeler sa propre préparation; mais ce fut également et surtout une certitude, possédée intimement, qui guida ses recherches et illumina ses soins. Il a même été possible de relever dans les qualités exceptionnelles de son art de médecin et de chirurgien une certaine étincelle d’illumination surnaturelle, charismatique due certainement à la brillante synthèse qu’il avait accomplie entre les acquits de la science humaine et les « richesses insondables » (cf. Ep Ep 3,8) de la foi et de la grâce divine. Pour atteindre ce but suprême, ce but réconciliateur, le professeur Moscati ne s’abaissa jamais au moindre compromis, ne s’inclina jamais devant les moqueries : « Aime la vérité — écrivait-il le 17 octobre 1922 : lignes qu’il s’adressait à lui-même et qui figurent parmi les rares écrits de ce genre qu’il nous a laissés — montre-toi tel que tu es, sans faux-semblant, sans crainte et sans égards. Et si, à cause de la vérité on te persécute, accepte-le ; si on te tourmente, supporte-le. Et si tu devais sacrifier ta vie pour défendre la vérité, sois fort dans le sacrifice » (Positio super viritutibus, Rome 1972 ; cf. D. Mondrone, La Civiltà Cattolica, 1975, IV, p. 263, fasc. 3009).

Le même problème se présente encore aujourd’hui parfois de manière aiguë et dramatique ; le savent parfaitement les illustres médecins et savants venus assister aujourd’hui à la glorification de leur collègue et que nous saluons avec grand respect. Mais il est également vrai que l’opposition se fait aujourd’hui plus circonspecte, à cause de la crise philosophique de la science et parce que l’on s’est rendu compte que les deux ordres de connaissance sont distincts et non opposés. Il se forme ainsi une conception des deux ordres de la connaissance — science et foi — qui non seulement les distingue, mais les rend complémentaires et convergentes dans la recherche transcendante de la vérité (cf. J. M. Malarmé, La science en question, dans Revue Thomiste — Toulouse — T. 75, 3, 1975, PP 9-65).

Ce caractère complémentaire et cette convergence sont confirmés par l’expérience vécue : par les hommes de science croyants et par les croyants, hommes de science en ce temps-là comme aujourd’hui. Et ceci nous démontre, comme l’a fait notre Bienheureux, que la science n’exclue pas la foi, qu’au contraire elle a besoin d’en être complétée. Comme l’a souligné le Concile Vatican II, il y a exactement 10 ans : « la recherche méthodique, dans tous les domaines du savoir, si elle est menée d’une manière vraiment scientifique et si elle suit les normes de la morale, ne sera jamais réellement opposée à la foi : les réalités profanes et celles de la foi trouvent leur origine dans le même Dieu. Bien plus, celui qui s’efforce, avec persévérance et humilité de pénétrer le secret des choses, celui-là, même s’il n’en a pas conscience, est comme conduit par la main de Dieu » (Gaudium et Spes, GS 36). Et le professeur Moscati fut vraiment ainsi « conduit par la main de Dieu » dans l’exercice d’une activité dévorante qui l’a trouvé collaborateur attentif et docile adorateur de Dieu pour la Santé physique des corps martyrisés comme pour la santé spirituelle des âmes blessées. Puisse-t-il communiquer des certitudes identiques au ciel à toutes ces âmes nobles et droites qui craignent cependant de perdre quelque chose de leur autonomie en reconnaissant ce qui est dû à Dieu.



3. Cet accord vécu entre science et foi nous laisse finalement entrevoir quelque chose de la « religion » qui fut celle de Joseph Moscati, celle qui nous incite à le proposer à l’imitation et à l’émulation de nos contemporains. Elle fut simple, assurée, réfléchie et étudiée, professée avec droiture et dévotion, mais sagement, comme avec une âme d’enfant abritée dans la complexité de son esprit aussi grand que cultivé.

Mais cette religion fut surtout vivante, parce que professée dans l’exercice de la charité ! La renommée du professeur Moscati s’illumine de cette floraison continue, secrète, héroïque de charité, dans laquelle il s’est dépensé sans réserve en faveur d’autrui, en favorisant les pauvres, en soignant les corps, en élevant les âmes, sans jamais rien demander pour lui-même, dévoué jusqu’à son dernier souffle, si bien que la mort le frappa durant les visites à ses malades préférés. On a recueilli d’innombrables épisodes de cette charité surhumaine, faite de petites choses, dans une continuelle et heureuse oblation, si bien qu’à Naples on commença à l’appeler « le saint médecin » dès le jour de sa mort. Ce sont les « fioretti » d’un Bienheureux de notre siècle ! Quels hauts sommets la profession médicale peut donc atteindre dans un homme comme Joseph Moscati ! Et comme il faut souhaiter qu’une telle profession, humaine et prévoyante plus que toute autre, soit toujours animée et idéalisée par la charité ! Afin de répandre de la chaleur, de la bonté, de l’espérance dans les salles d’hôpitaux, dans les studios austères des médecins, dans les amphithéâtres de la science ! Pour nous défendre de l’égoïsme, du froid, de l’aridité qui menacent la société, souvent plus soucieuse des droits que des devoirs. Et de la même manière il faut que toute autre profession honnête et civile soit elle aussi animée aujourd’hui par la charité ! La douce figure du Bienheureux le répète par son exemple suave et efficace : « Pietas ad omnia utilis est : la piété est utile à tout » (1Tm 4,8).

Frères et Fils !

Le Concile Vatican II a parlé de la figure et du rôle des laïcs dans l’Eglise comme de personnes qui, vivant dans le siècle « sont appelés par Dieu pour que, en exerçant leur fonction propre, conduits par l’esprit évangélique, ils contribuent comme du dedans, à la manière d’un ferment, à la sanctification du monde et qu’ainsi, d’abord par le témoignage de leur vie, rayonnant de foi, d’espérance, de charité, ils rendent le Christ visible pour les autres » (Lumem Gentium, 31). Avec l’extraordinaire autorité qui lui vient de sa stature morale, de son exemple vécu et de la glorification de l’Eglise, la figure du professeur Moscati rappelle aujourd’hui que cela est vrai, que cela est possible, que cela est nécessaire. L’Eglise en a besoin, le monde aussi. C’est la consigne toute spéciale que dans cette cérémonie de l’Année Sainte, l’Eglise transmet au Laïcat !

Voilà la raison de notre grande joie : qu’elle reste vive en nous, qu’elle nous fasse accomplir des oeuvres fructueuses et qu’elle puisse jaillir jusqu’à la vie éternelle, dans la rencontre face à face avec Dieu, à la lumière des Saints !






8 décembre




Homélies 1975