
Homélies 1975
A l’occasion de la fête de l’Immaculée Conception et du dixième anniversaire de la clôture de Vatican II, le Saint-Père invoque l’affectueuse protection de la Vierge sur le chemin post-conciliaire qu’il souhaite animé d’une volonté générale de continuité et de progrès dans l’unité étroite et laborieuse de toute la communauté ecclésiale.
Homélie du Saint-Père durant la concélébration dans la Basilique St-Pierre
Vénérables Frères et Fils très chers, et vous tous spécialement invités à cette pieuse cérémonie, Maîtres, Chercheurs, Etudiants des Universités Pontificales Romaines, vous Elèves de nos Séminaires, vous membres des Collèges Ecclésiastiques et Religieux de la Ville, ou agrégés aux Instituts séculiers. ,
Et vous, chères Filles dans le Christ, Religieuses, Novices, Postulantes et élèves des Maisons féminines de formation de Rome. Et vous aussi, nos fidèles Romains, et vous Pèlerins de l’Année Sainte et Visiteurs de cette Ville Sacrée. Enfin vous, nous tous, nous voulons concentrer sur la multiple valeur de la cérémonie que nous accomplissons, vous, disions-nous, ex membres et protagonistes du Concile Oecuménique Vatican II convoqués ici pour commémorer avec nous la maturation de ces dix années.
Tous écoutez-nous ! et permettez que nous invitions vos âmes à un instant de contemplation spirituelle et presque visible, comme si l’apparition de Celle dont nous célébrons aujourd’hui la fête très singulière, se présentât dans le fond de cette Basilique et planant dans la splendeur unique qui lui est propre (bien que réfléchie de la source divine de la lumière) ; et nous La voyions avec les yeux prophétiques de l’Evangéliste de l’Apocalypse : Voici ! « Un prodige apparut dans le ciel : une femme vêtue de soleil ; avec la lune sous les pieds et sur la tête une couronne de douze étoiles » (Ap 12,1 cf. Ct Ct 6, 4, ss. ). Qu’est-ce ? qui est-ce ? Nous restons stupéfaits et absorbés par la vision biblique, et dans notre foudroyante stupeur, nous perdons le sens de la réalité. Ne renonçons pas à traduire dans une signification accessible la valeur de cette image mystérieuse, et sans dépasser pour le moment le déroulement de la scène apocalyptique nous sommes heureux de connaître le double nom que les maîtres de la Sainte Ecriture attribuent à cette céleste figure, exclamant presque en réponse à notre anxieuse curiosité : c’est Marie c’est Marie, cette femme vêtue de soleil, avec la lune sous les pieds et la couronne mystérieuse autour de la tête ! C’est l’Eglise, c’est l’Eglise ! nous disent les savants, chercheurs des secrets du langage figuratif et symbolique du monde apocalyptique. In en sera ainsi. Pour nous, il nous plaît d’honorer Marie et l’Eglise, Mère du Christ selon la chair la première ; Mère de son Corps mystique, et elle-même partie de ce mystique Corps la seconde.
Frères et Fils tous ! arrêtons un instant notre pensée éblouie et heureuse, sur le premier sens de cette vision fantastique, et disions-nous, avec l’intention de célébrer le mystère de l’Immaculée Conception : Marie est ainsi ! son aspect est céleste et triomphal, mais à y voir de près, il est celui d’une femme « humble et élevée plus que toute créature » (Par 33, 2) ; bien plus : tellement humble qu’elle dissipe notre regard agité (cf. Lc Lc 1,48), et nous invite presque à voir en elle une soeur très chère, à qui au moment même où nous oserions lui adresser une parole confiante nous vient spontanément aux lèvres la parole évangélique : O Toi bienheureuse : (Lc 1,45 et 48). Oui, bienheureuse ! et à combien de titres !
Aujourd’hui nous voulons célébrer l’un de ces titres, nous voudrions mettre au sommet de notre culte à Marie : son Immaculée Conception ! c’est-à-dire la pensée préférée que Dieu a eue pour cette créature, l’intention de revoir en elle l’innocence primitive d’un être créé « à image et ressemblance » propre de Lui-même, de Dieu (Gn 1,26-27), d’un être non troublé ni contaminé d’aucune tache ou imperfection, comme excepté le Christ et Elle, la Vierge, le sont tous les fils d’Eve et tout le genre humain. Une idée, un rêve divin, un chef-d’oeuvre de beauté humaine, non recherchée pour le seul modèle formel, mais réalisé dans l’intrinsèque et incomparable capacité d’exprimer l’Esprit dans la chair, la ressemblance divine dans un visage humain, la Beauté invisible dans une figure corporelle.
Tota pulchra es, Maria ! Tu es la beauté, la vraie, la pure, la Sainte beauté, ô Marie ! Cette image réelle et idéale de la Vierge devrait aujourd’hui se réfléchir lumineuse et éclairante, dans chacune de nos âmes, ô fidèles ; comme synthèse de notre admiration et de notre dévotion à la Vierge dont nous célébrons la fête, éminemment théologique et éminemment ecclésiale. Théologique parce que nous l’empruntons à la Révélation et à la plus attentive et affectueuse réflexion avec laquelle la piété candide et virginale osa, par son inspiration, fixer le regard enivré sur son visage humble et pur, le visage parfait de la beauté sainte et humaine. Ecclésiale, car, miroir de la divine perfection, speculum iustitiae, elle s’offre aussi à nous comme le miroir de la perfection humaine que l’Eglise en vénérant la Vierge « contemple en elle, avec joie, comme une image très pure, (c’est le Concile qui parle ainsi : Sacr. Conc., n. 103) de ce que l’Eglise entière désire et aspire à être » ; une beauté nuptiale, que Paul, comme nous nous en souvenons, décrit d’une façon merveilleuse « toute glorieuse, sans tache ni ride, ou autre chose semblable, mais sainte et immaculée (Ep 5,27) : la sainteté en puissance de l’Eglise a son modèle, son type en Marie, comme dira Saint Ambroise (in Lucam 11-7), et Saint Augustin commentera : « figurant in se sanctae Ecclesiae demonstravit » (De Symbolo, I ; PL 40, 661), Marie a représenté en elle-même la figure de la Sainte Eglise. Modèle exemplaire, figure idéale de l’Eglise ; est-ce suffisant ? la vérité théologique va plus loin et pénètre dans les confins de cette causalité subalterne qui dans le dessein divin du Salut associe de façon inséparable la créature, Marie, la servante du Fiat, au mystère de l’Incarnation, et selon Saint Irénée fait d’elle, « une cause de salut pour soi-même et pour tout le genre humain » (Adv. haereses, III, 22, 4). Nous nous réjouirons ensuite d’avoir trouvé en Saint Augustin la conclusion que nous avons faite nôtre au terme de la III° session du Concile, en reconnaissant explicitement à la Vierge très sainte, le titre incontestable de « Mère de l’Eglise » : si en effet Marie est Mère du Christ selon la chair, et le Christ est la tête de l’Eglise son Corps, Marie est spirituellement Mère de ce Corps, auquel elle-même appartient, à un niveau éminent comme fille et soeur (cf. Saint Augustin, de Sancta Virginitate, V et IV P.L. 40, 399 ; cf. H. De Lubac, Méd. sur l’Eglise, c. IX).
Et ce sera avec cette particulière mention du Concile Vatican II qu’aujourd’hui, en acclamant Marie Mère de l’Eglise et en invoquant son efficace et maternelle protection, nous donnerons à la présente célébration, le sens commémoratif du dixième anniversaire de la clôture du Concile lui-même, heureux très heureux et honoré d’avoir avec nous, pour offrir le Saint Sacrifice, un digne Membre de la Présidence du Concile, le Cardinal Etienne Wyszynski, venu à Rome pour cette heureuse circonstance, accompagné de l’Episcopat polonais ; trois Modérateurs, LL.EE. les Cardinaux Lercaro, Suenens et Doepfner ; le Secrétaire. S.E. M. le Cardinal Pericle Felici ; et l’un des Membres de la Secrétairerie, maintenant notre Cardinal Secrétaire d’Etat, Jean Villot.
Et de plus, avec ces derniers, comme pour exprimer symboliquement, en ce dixième anniversaire, une volonté de continuité et de progrès dans l’authentique ligne conciliaire, il est pour nous d’un grand réconfort, de voir la présence du Préfet de la Congrégation pour les Religieux et les Instituts Séculiers, et celle du Secrétaire de la Congrégation pour l’Education Catholique, représentants des Universités, Athénées et Collèges Romains. A tous ces Frères vénérés et Fils très chers, notre merci pour leur présence à cette concélébration et pour leur adhésion à l’unité étroite et fructueuse de la Sainte Eglise de Dieu.
Mais à vous, Maîtres, chercheurs et Etudiants de nos Athénées, à vous jeunes Séminaristes, à vous Religieux, à vous Religieuses, d’une manière spéciale le cri de notre coeur : aimez, invoquez, imitez Marie Immaculée, la Mère du Christ et la Mère de l’Eglise, et sachez faire fructifier pour les générations présentes et futures, le trésor de sagesse qu’a été et reste le Concile oecuménique Vatican II :
Le Pape a continué en langue française :
En apparaissant à Lourdes à l’humble Sainte Bernadette la Vierge confirmait pour ainsi dire la solennelle proclamation de son Immaculée Conception par le magistère de l’Eglise. C’est une invitation pour les chrétiens d’aujourd’hui à ne jamais séparer l’amour de la Vierge de l’amour de l’Eglise ; à trouver en Marie l’exemple de la parfaite obéissance, et dans l’Eglise, dans les enseignements que le Concile — dont nous célébrons aujourd’hui le dixième anniversaire de la clôture — a donnés pour notre temps, le vrai chemin pour réaliser la volonté du Seigneur.
8 décembre
Dans l’après-midi du 8 décembre, à la suite du traditionnel hommage à la statue de l’Immaculée sur la Place d’Espagne, le Saint-Père s’est rendu à Sainte-Marie-Majeure pour renouveler la prière mariale qu’il avait déjà récitée le matin à Saint-Pierre et célébrer le Jubilé « Invisible » des communautés cloîtrées de Rome et du monde entier. Au cours de la cérémonie le Saint-Père a prononcé le discours suivant :
Frères et Fils très chers !
Nous sommes réunis dans cette basilique patriarcale de Sainte-Marie-Majeure pour rendre à la Vierge immaculée un hommage particulier de dévotion. Nous y associons non seulement le vôtre, à vous qui êtes présents, mais aussi celui de toutes les communautés cloîtrées, celles de Rome et celles du monde catholique entier, qui ont été invitées à s’unir à ce moment par la prière, pour former un choeur de louange, d’oblation et d’invocation à Marie très sainte.
Nous dirons la même chose des Sanctuaires épars sur la face de la terre, dédiés spécialement au culte de la Vierge, avec leurs foules de pèlerins priant et méditant ; eux aussi, ces Sanctuaires, sont conviés à ce rendez-vous spirituel et jubilaire international.
Nous voulons nous adresser spécialement à ces âmes religieuses.
Avec les yeux de la foi plus clairs et plus perçants que ceux du corps, nous vous voyons réunies ce soir autour de nous, comme pour une audience invisible mais vraie, vivante et vibrante, sous le regard maternel de la Mère de Dieu, pour gagner le Saint Jubilé.
La fête de l’Immaculée Conception que nous célébrons aujourd’hui ainsi que le souvenir du second Concile oecuménique du Vatican dont c’est le dixième anniversaire de la clôture solennelle, confèrent à ce pèlerinage mystique une note particulièrement suggestive, riche de signification spirituelle. Il nous plaît d’en relever quelques aspects, pour votre réconfort et notre édification commune.
Renouvellement et réconciliation, tels sont les thèmes qui définissent le programme de l’Année Sainte, et que nous avons cherché à développer tout au long des nombreux discours adressés aux pèlerins réunis pour les audiences de chaque semaine. Peut-être un tel programme est-il étranger ou superflu pour vos esprits, voués à la vie contemplative ? Bien au contraire ! Vous aspirez à la sainteté par un engagement de tout votre être, à travers un genre de vie fait tout entier de prière liturgique et privée de pratique des conseils évangéliques de discipline monastique sévère et de pénitence. Cette sainteté ne requiert-elle pas aussi de vous, religieux et religieuses voués à la vie cloîtrée, et même de vous à un degré plus intense, un renouvellement progressif du vieil homme que chacun porte en soi, toujours affligé par les conséquences du premier péché, en vue de la nouvelle vie, réconciliée avec Dieu, avec les anges, avec nos frères et avec toutes les créatures, en pleine conformité avec le divin modèle, Jésus-Christ, en qui le Père s’est réconcilié le monde (cf. 2Co 5,19) ? C’est en vous, en vérité, que se réalise plus facilement la mystérieuse nouvelle naissance décrite par l’Apôtre des nations : « Bien que l’homme extérieur s’en aille en ruine, l’homme intérieur se renouvelle de jour en jour. Notre tribulation, momentanée et de peu de poids nous procure un poids sans mesure et éternel de gloire, parce que nous ne nous attachons pas aux choses visibles, mais aux choses invisibles ; car les choses visibles sont éphémères, mais les invisibles sont éternelles » (2Co 4,16-18).
Il n’y a aucun doute : votre vocation est sublime, et toujours actuelle et nécessaire pour l’Eglise et pour le monde. Vous êtes confirmés et soutenus en elle par la promesse, éternellement vraie, faite par le Divin Maître : « Une seule chose est nécessaire ! Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera point enlevée » (Lc 10,41).
Vous aussi cependant, à l’image des disciples dans le jardin des oliviers, vous expérimenterez plus d’une fois l’amère vérité des paroles du Christ : « L’esprit est prompt, mais la chair est faible » (Mt 26,41). Mais ne perdez pas courage ! Que votre vie soit soulevée par une pleine confiance et par une dévotion très ardente à l’Esprit du Christ, esprit de force et de piété, âme du Corps mystique ! Et qu’elle trouve aussi la douceur que procure une dévotion filiale et sans limite envers Marie temple de l’Esprit Saint et, parce qu’elle est Mère de Dieu et Mère de l’Eglise, modèle insurpassable d’amour contemplatif et de toutes les vertus chrétiennes.
C’est à elle, la Mère de l’Eglise, que nous recommandons avec une prédilection particulière chacun et chacune d’entre vous, ainsi que toutes vos familles religieuses. En Marie, imitez surtout « la charité, avec laquelle elle coopéra à la naissance des fidèles dans l’Eglise » (Const. dogm. Lumen Gentium, LG 53). En la contemplant assidûment, vous dilaterez aussi vos âmes aux dimensions de la charité, vous sentant unis tous et toutes à l’Eglise et à l’humanité tout entière, afin que votre vie, séparée en apparence par les murs de vos couvents et de vos monastères, s’ouvre en vérité et soit féconde en prières, en mérites, en expiations, en bons exemples, pour le bien de tout le Corps mystique du Christ et du monde entier.
Fils et Filles très chers ! l’Année Sainte a voulu être d’abord un acte solennel de charité, envers Dieu et envers le prochain comme le fut le Concile Vatican II. C’est l’amour de Dieu, en effet, qui est la source première et inépuisable de tout renouveau spirituel et de la réconciliation universelle, car « l’amour est vainqueur de tout ». De ce triomphe de l’amour de Dieu, nous attendons aussi le triomphe de la véritable paix entre les hommes de bonne volonté. Soyez parmi les premiers à jouir de la béatitude évangélique proclamée par le Christ : « Bienheureux les pacifiques, car ils seront appelés fils de Dieu » (Mt 5,9).
A l’approche des saintes fêtes de Noël, nous vous adressons d’un coeur plein d’affection paternelle le souhait que : « La paix de Dieu qui surpasse toute intelligence, garde vos coeurs et vos esprits dans le Christ Jésus » (Ph 4,7).
Récitons maintenant ensemble l’invocation à la très sainte Vierge Marie, pour renouveler notre confiance filiale envers elle, et pour demander, par son intercession auprès du Christ Jésus, son Fils et notre frère, les dons qu’il nous a promis, les grâces nécessaires pour notre salut.
Dimanche 14 décembre
Le dimanche 14 décembre le Saint-Père a célébré la messe dans la Chapelle Sixtine, en présence d’une délégation officielle du Patriarcat de Constantinople, à l’occasion du dixième anniversaire de la rencontre oecuménique entre les Eglises de Rome et de Constantinople. A l’adresse qui fut lue par le Métropolite Meliton, le Saint-Père a répondu en ces termes :
Nous venons d’écouter avec une vive émotion le Message que nous adresse en ce jour Sa Sainteté Dimitrios Ier, Patriarche de Constantinople. Oui, ces mots suscitent en nous beaucoup de joie et d’espérance, et nous prions Votre Eminence qui avez eu l’honneur de nous porter ce Message, d’exprimer à notre Frère bien aimé, le Patriarche de Constantinople, toute notre reconnaissance et notre affection particulière dans le Seigneur. Puisse la rencontre d’aujourd’hui marquer une nouvelle étape sur la route de l’unité !
« Grandes et admirables sont tes oeuvres, Seigneur Tout-Puissant. Justes et véritables sont tes voies, Roi des Nations. Qui ne craindrait, Seigneur, et ne glorifierait ton nom ? Car toi seul es saint. Toutes les nations viendront et se prosterneront devant Toi, car tes jugements se sont manifestés (Ap 15,3-4). C’est là le cantique de l’Agneau que chantent sur les harpes divines ceux qui ont vaincu le mal.
Soyez les bienvenus parmi nous, Frères très chers, envoyés par la vénérable Eglise de Constantinople afin de rendre avec nous honneur, gloire et grâces au Dieu Tout-Puissant pour les grandes et merveilleuses actions qu’il a accomplies de nos jours pour son Eglise. Soyez les bienvenus parmi nous, Frères très chers, venus pour vous unir à nous dans la prière et pour vous prosterner avec nous devant la Sainteté de Dieu qui nous a rendu manifestes ses jugements et nous a indiqué ses justes et véritables voies.
C’est pourquoi notre coeur est aujourd’hui plein de joie. Et nous sommes également heureux qu’une délégation envoyée par nous se trouve aujourd’hui en prière avec le Patriarche oecuménique dans l’église Saint-Georges du Phanar.
Oui, il est encore présent de façon vivante à nos yeux le spectacle magnifique de la célébration au cours de laquelle, il y a dix ans, dans la basilique Saint-Pierre, parallèlement à ce qui s’accomplissait dans l’église Saint-Georges du Phanar, nous avons posé l’acte ecclésial solennel et sacré de la levée des anciens ana-thèmes, acte par lequel nous avons voulu ôter pour toujours de la mémoire et du coeur de l’Eglise le souvenir de ces événements.
L’enthousiasme et la piété avec lesquels cette action a été reçue dans la basilique Saint-Pierre par l’assemblée en prière nous a montré clairement que cet événement était vraiment voulu par le Seigneur. En effet se trouvaient alors présents les Pères du concile qui achevaient, avec la bénédiction de Dieu, leurs travaux conciliaires ; les familles religieuses étaient également présentes, ainsi qu’une multitude immense de laïcs venant de diverses parties du monde.
La conscience des fidèles de l’Eglise a vu là un signe de réparation pour des gestes mutuels regrettables et la manifestation d’une volonté de construire ensemble, dans l’obéissance au Seigneur, une nouvelle ère de fraternité, qui devra conduire l’Eglise catholique et l’Eglise orthodoxe, « Dieu aidant, à vivre de nouveau, pour le plus grand bien des âmes et l’avènement du règne de Dieu, dans la pleine communion de foi, de concorde fraternelle et de vie sacramentelle qui exista entre elles au cours du premier millénaire de la vie de l’Eglise » (Déclaration Commune du 7 décembre 1965 : AAS 58, 1966, p. 21 ; « Tomos Agapis » n. 127).
Dix ans après cet événement, nous renouvelons au Seigneur notre fervente et humble gratitude, enrichie maintenant de raisons nouvelles et plus importantes encore. En effet cet acte a libéré tant de coeurs jusqu’alors prisonniers de leur amertume et noués par une méfiance réciproque. La charité mutuelle a retrouvé son intensité et elle est redevenue active. Tous, au même moment, nous avons entendu la voix du Seigneur demandant à chacun de nous : « Où est ton frère ? » (Gn 4,9 Gn 4, nous sommes alors mis à la recherche l’un l’autre et nous nous sommes rencontrés comme frères, deux nouvelles fois avec le vénéré Patriarche Athénagoras de sainte mémoire, que nous avons tellement estimé et aimé, et bien d’autres fois avec tant de dignes pasteurs des Eglises d’Orient et d’Occident. Ces nouvelles dispositions d’esprit se sont répandues de plus en plus par l’action de l’Esprit Saint au sein du peuple chrétien.
Ainsi, une purification intime de la mémoire se fraie un chemin de plus en plus large. C’est dans cette perspective que le deuxième concile du Vatican avait clairement déclaré que « c’est du renouveau de l’âme, du renoncement à soi-même et d’une libre effusion de charité que partent et mûrissent les désirs de l’unité » (Décret Unitatis Redintegratio, UR 7).
Le Saint-Esprit a illuminé nos intelligences et nous a conduits à voir avec une lucidité accrue que l’Eglise catholique et l’Eglise orthodoxe sont unies par une communion tellement profonde qu’il lui manque bien peu pour qu’elle atteigne la plénitude autorisant une célébration commune de l’Eucharistie du Seigneur « qui exprime et réalise l’unité de l’Eglise » (ibid n. 2). Se trouve ainsi mis en meilleure lumière le fait que nous avons en commun les mêmes sacrements, signes efficaces de notre communion avec Dieu, et particulièrement le même sacerdoce qui célèbre la même Eucharistie du Seigneur, ainsi qu’un même épiscopat reçu dans la même succession apostolique pour diriger le peuple de Dieu ; et aussi que « durant des siècles, célébrant ensemble les conciles oecuméniques qui ont défendu le dépôt de la foi contre toute altération », nous avons vécu « cette vie d’Eglises-soeurs » (Bref Anno Ineunte AAS 59, 1967, p. 853 ; « Tomos Agapis » n. 176).
C’est la charité qui nous a permis de mieux prendre conscience de la profondeur de notre unité. Au cours des récentes années, nous avons aussi vu se développer un sentiment de responsabilité commune envers la prédication de l’Evangile à toute créature, à laquelle nuit gravement la division qui persiste entre les chrétiens (Cf. Décret Unitatis Redintegratio, UR 1).
Aujourd’hui les relations entre nos Eglises entrent dans une nouvelle étape avec la création de nouveaux instruments de dialogue, qui, se fondant sur les grandes acquisitions de ces dix dernières années, sont appelés à faire croître jusqu’à sa plénitude la communion entre nos deux Eglises.
Frères très aimés, vous nous apportez la bonne nouvelle que les Eglises orthodoxes, sur l’initiative du Patriarcat oecuménique, ont décidé d’établir une commission pan-orthodoxe pour préparer le dialogue théologique avec l’Eglise catholique, et en outre que ce même Patriarcat de Constantinople a constitué sa propre commission spéciale pour converser avec l’Eglise de Rome. Nous apprécions vivement cette initiative et nous vous déclarons que nous sommes pleinement disposé à faire de même de notre côté afin que nous puissions approcher de la pleine communion en progressant ensemble « sur cette voie infiniment supérieure » (1Co 12,31), celle de la charité mutuelle.
Nous espérons que ces nouveaux instruments seront porteurs de fraternité chrétienne et de communion ecclésiale, et inspirés d’un amour sincère de la vérité totale. Il nous vient à l’esprit ce que nous écrivions à notre bien-aimé Frère Athénagoras, de vénérable mémoire : « Il faut en premier lieu qu’au service de notre sainte foi nous travaillions fraternellement à trouver ensemble les formes adaptées et progressives pour développer et actualiser dans la vie de nos Eglises, la communion qui, bien qu’imparfaite, existe déjà » (Cf. Bref Anno Ineunte AAS 59, 1967, p. 854 ; « Tomos Agapis » n. 176).
De cette façon, nos coeurs étant « enracinés et fondés dans l’amour » (Ep 3,17), professant « les dogmes fondamentaux de la foi chrétienne » tels qu’ils « ont été définis dans les conciles oecuméniques tenus en Orient » (Cf. Décret Unitatis Redintegratio, UR 14), vivant de la vie des sacrements que nous avons en commun et dans l’esprit de la communion de foi et de charité qui jaillit de ces dons divins et s’y renforce, armés de puissance, par son Esprit, pour que se fortifie l’homme intérieur (Cf. Ep. Ep 3,16), puissions-nous ensemble progresser dans l’identification des divergences et des difficultés qui séparent encore nos Eglises, et finalement les surmonter par une réflexion de foi et une docilité aux impulsions de l’Esprit.
Ainsi, dans le respect d’une légitime diversité liturgique, spirituelle, disciplinaire et théologique (Cf. Décret Unitatis Redintegratio, UR 14-17), puisse Dieu nous accorder de construire, de façon stable et sûre la pleine unité entre nos Eglises !
Un tel dialogue, bien avant d’atteindre son objectif final, doit viser à influencer la vie de nos Eglises, revivifiant la foi commune, augmentant la charité réciproque, resserrant les liens de communion, donnant un témoignage commun que Jésus-Christ est Seigneur et qu’il n’y a « sous le ciel aucun autre nom offert aux hommes qui soit nécessaire à notre salut » (Ac 4,12).
C’est l’Esprit divin lui-même qui nous demande d’accomplir cette tâche. Et l’incroyance qui paraît se répandre dans le monde et tenter même les fidèles de nos Eglises n’exige-t-elle pas aussi que nous rendions un meilleur témoignage de foi et d’unité ? Cette situation ne doit-elle pas nous pousser à faire tout notre possible pour atteindre au plus vite cette unité que le Christ a demandée à son Père pour ceux qui croient en lui afin que le monde croie. (Cf. Jn Jn 17,21) ?
Nous sommes ainsi appelés à communiquer aux autres l’espérance qui est en nous et à en rendre compte (Cf. 1P 3,15).
Encore une fois, Frères très aimés, nous vous souhaitons la bienvenue à cette prière commune avec nous et à nouveau nous vous remercions avec chaleur pour les bonnes nouvelles apportées au nom du Seigneur.
Alors qu’arrivent à leur terme les célébrations de l’Année Sainte, au cours de laquelle l’Eglise catholique a chaque jour demandé au Seigneur le renouveau et la réconciliation, nous rendons grâces au Seigneur pour ce nouvel acte de fraternité entre nos Eglises et pour notre engagement à continuer ensemble la recherche commune de la plénitude de l’unité.
Au Seigneur « soit la gloire dans l’Eglise et en Jésus-Christ pour toutes les générations aux siècles des siècles. Amen » (Cf. Ep Ep 3,21).
24 décembre
à la clôture de la Porte Sainte à minuit
L’homélie du Saint-Père
Fils de l’Eglise !
Frères du monde entier !
Ecoutez maintenant la parole de conclusion de l’Année Sainte. Nous l’avons commencée en invoquant la miséricorde de Dieu sur nous, sur l’Eglise, sur le monde.
Nous avons donné au rite d’ouverture de la Porte Sainte une double signification symbolique — mais terriblement réelle — ; celle, tout d’abord, de la nécessité d’obtenir un pardon, sans lequel une barrière de désespoir empêcherait notre entrée dans le temple de Dieu. Nous avons en effet reconnu la nécessité angoissante et existentielle que nous éprouvons de rétablir des rapports normaux et heureux avec le Dieu vivant. Nous avons ainsi expérimenté spirituellement notre incapacité absolue de renouer tout seuls sur le plan d’une amitié vitale ces rapports indispensables. Nous avons frôlé, non sans en éprouver du vertige, l’abîme d’une ruine fatale. Nous avons anxieusement et courageusement osé, nous hommes de ce siècle splendide, de ce siècle de Babel, frapper à la porte — que nous avions pourtant délaissée — de la maison paternelle : il s’agissait de revivre selon le dessein de l’Evangile, de la réconciliation avec l’harmonie première, avec Toi, ô Dieu de justice et de bonté !
Nous nous en souviendrons toujours : un acte, un pacte de religion a cherché, avec succès à relier notre vie dite moderne, notre vie actuelle, historique, civile, quelle qu’elle soit — avec ses négations, son scepticisme, ses aberrations, son indifférence, ou au contraire avec sa piété et sa fidélité — à la relier à Toi, Dieu, Toi la première, la véritable, l’unique, l’ineffable source de la Vie qui ne s’éteint pas et qui resplendit partout. A tous égards, ô Dieu, tu es l’Etre nécessaire. Aujourd’hui, tu es à nous, ô Dieu, mystère de paix et de béatitude.
Nous le reconnaissons : nous avons courbé nos fronts fous d’orgueil, de suffisance et de sottise, et nous avons rénové nos consciences dans une sage et sincère humilité, devant les exigences du message du Royaume de Dieu. La metanoia chrétienne qui, à la bifurcation des routes de l’existence, guide les pas de l’homme vers le salut, a déterminé notre choix. Ce choix, déjà décidé depuis le baptême pour ceux d’entre nous qui sommes chrétiens, est maintenant confirmé, et il l’est pour toujours. Nous sommes chrétiens convertis.
Et voici l’autre signification que l’Année Sainte a revêtue pour nous : la Foi et la Vie. Nous disons la Vie, parce qu’il s’agit de Te rejoindre, même sur la rive-limite de notre capacité de connaître et d’aimer ; Toi, l’océan de l’Etre, plénitude qui surpasse et qui domine toute existence, ciel de l’insondable profondeur, pas seulement de la terre et du cosmos, mais qui n’est comparable qu’à Toi-même, infini au-delà de l’espace, Père de tout ce qui existe. La Vie, c’est Toi, ô Dieu, suspendu comme une lampe irradiant le bonheur au-dessus de la pénombre de notre expérience balbutiante, en contact avec le monde, avec l’histoire, même avec notre mystérieuse solitude intérieure, qui a d’autant plus besoin de cette lumière souveraine qu’apparaît plus vaste et plus lourd d’inconnu le panorama ouvert par la science et la civilisation à notre regard avide et toujours aussi myope. Et cela aussi restera. Nous puiserons dans la Foi — dont le Christ, Parole du Père, est la source —, la lumière supplémentaire dont le savoir humain a besoin pour avancer dans la liberté et la confiance sur le chemin du progrès, heureux de pouvoir faire alterner l’étude rationnelle et expérimentale, guidée par ses principes autonomes, avec ce gémissement, ce chant de l’âme qui confirme ces principes, les intègre et les sublime. L’homme nouveau de cette Année Sainte n’oubliera donc pas la prière et il ramènera sa mémoire d’enfant à ce langage innocent des fils de Dieu. L’Eglise l’accompagnera en choeur et lui servira de guide.
Et où irons-nous maintenant, dans l’ivresse d’un bonheur retrouvé et toujours jaillissant, dans l’ivresse de cette paix, qui est tout entière énergie et qui tend sans cesse à se répandre de façon plus prodigue et plus fraternelle ? O Christ, Toi qui t’es fait pasteur devant nous qui marchons à ta suite, pressés d’attendre dès maintenant — dans ce laps de temps si bref et fugitif que tu réserves à l’expérience de tes disciples authentiques — un but qui soit à la fois digne et concret: comprendrons-nous le « signe des temps », qui n’est autre que l’amour dû au prochain? Dans la définition de ce prochain, tu as inclus tout homme qui a besoin de compréhension, d’aide, de réconfort, de sacrifice, même s’il nous est personnellement inconnu, même s’il nous ennuie, s’il est hostile, car il est toujours revêtu de l’incomparable dignité de frère. La sagesse de l’amour fraternel, qui a caractérisé le cheminement historique de l’Eglise en s’épanouissant en vertus et en oeuvres qui sont à juste titre qualifiées de chrétiennes, explosera avec une nouvelle fécondité, dans un bonheur triomphant, dans une vie sociale régénératrice. Ce n’est pas la haine, ce n’est pas la lutte, ce n’est pas l’avarice qui sera sa dialectique, mais l’amour, l’amour générateur d’amour, l’amour de l’homme pour l’homme. Ce n’est pas quelque intérêt provisoire et équivoque qui l’inspirera, ni une condescendance imprégnée d’amertume et d’ailleurs mal tolérée, mais l’amour même que nous te portons, à Toi, ô Christ, découvert dans la souffrance et dans le besoin de notre semblable quel qu’il soit. La civilisation de l’amour l’emportera sur la fièvre des luttes sociales implacables et donnera au monde la transfiguration tant attendue de l’humanité finalement chrétienne.
Qu’ainsi, oui, qu’ainsi se conclue cette Année Sainte, Seigneur ! Et qu’ainsi, frères humains, nous reprenions avec courage et joie notre cheminent dans le temps, vers la rencontre finale, qui met dès maintenant sur nos lèvres l’invocation suprême : « Viens, ô Seigneur Jésus ! » (Ap 22,20).
Homélies 1975