Audiences 1976
Audiences 1976
1 Voici un nouveau volume des enseignements du Pape Paul VI au Peuple de Dieu. Il porte sur l’année 1976. Il est le neuvième de la série, le premier publié l’ayant été en 1968. Comme les précédents, ce volume reprend les textes parus chaque semaine dans l’édition de langue française de l’Osservatore Romano.
Les audiences générales du mercredi constituent le centre de l’expression pastorale et magistérielle de Paul VI. Comme l’a écrit le Cardinal Gabriel Marie Garrone dans sa préface du livre « Le Vatican et la Rome chrétienne », « le Pape réserve à cette circonstance l’exposé de vérités qu’il estime particulièrement urgent de rappeler » et, par là, « les audiences portent bien au-delà de l’auditoire romain ». Cette catéchèse hebdomadaire s’adresse en effet au Peuple de Dieu : elle forme la première partie de cet ouvrage. La seconde contient les messages, discours, homélies du Pape qu’il semble particulièrement opportun de faire largement connaître en raison de leur contenu doctrinal ou du fait des occasions particulières où ils furent prononcés.
Ce livre nous invite à prolonger dans notre méditation et notre réflexion la parole du Pape. Il doit nous aider à une communion plus intime à la vie de l’Eglise, éclairant la route où nous sommes engagés pour être, à notre tour, des membres actifs de l’Evangélisation.
Cité du Vatican, 1er janvier 1977
7 janvier
Chers Fils et Filles,
Au moment de pause et de silence qui succède à la conclusion de l’Année Sainte, du fond de l’âme de l’Eglise, c’est-à-dire du Clergé et du Peuple fidèle, s’élève une tacite demande : « Et maintenant, que fait-on ? ». On dirait que, le programme accompli, une période de repos, de réflexion, doive y faire suite ; voyons comment les choses vont s’arranger, se dit-on ; puis nous reprendrons la voie des idées et de l’action. On semble vouloir écouter les paroles du Maître : « requiescite pusillum : reposez-vous un peu » (Mc 6,31). Mais il n’en est pas ainsi ! au contraire, une nouvelle période d’intense activité religieuse et pastorale s’ouvre immédiatement pour nous tous qui voulons être attentifs aux « signes des temps » et qui voulons avant tout nous prévaloir des grâces et des intentions de l’Année Sainte pour donner l’élan à une phase nouvelle et plus fervente de la vie ecclésiale ! nous avons été jusqu’à parler de promotion d’une vie chrétienne plus cohérente, plus active et qui devrait se refléter, même publiquement, dans une manière plus parfaite de concevoir et de gouverner notre existence collective, cette manière qui a pris hardiment le titre de : « civilisation de l’amour ». Nous aurons encore probablement l’occasion d’en reparler.
Mais en attendant, commençons tout de suite par rappeler un document que nous avons publié précisément à la fin de l’Année Sainte, à la date du 8 décembre 1975, et consacré à 1’« évangélisation dans le monde contemporain ». Ce document découle du Synode des Evêques de 1974 ; il en résume et ordonne les idées et transmet celles-ci à l’Eglise tout entière, comme pour en imprégner la ferveur suscitée par l’Année Sainte pour un effort d’évangélisation renouvelé, organique et intense. Et il est bien qu’il en soit ainsi !
Le réveil de la vocation fondamentale et spécifique de l’Eglise fidèle et responsable, celle de sa mission d’annoncer l’Evangile partout sur la terre, et la conscience accrue des besoins spirituels et moraux du monde moderne confèrent à ce thème un caractère d’actualité qui semble couronner parfaitement la maturation de l’Année Sainte. Celle-ci nous a ouvert les yeux : le monde a besoin de l’Evangile ; le patrimoine de sagesse doctrinale et pastorale du récent Concile Oecuménique attend une application incisive et cohérente. La conscience personnelle de co-responsabilité que tout catholique doit ressentir à propos des besoins de notre époque ; la rencontre didactique de l’Eglise actuelle avec les problèmes, les polémiques, les hostilités, les catastrophes possibles d’une société sans Dieu, à cause de quoi l’Eglise fait l’expérience d’un drame de son histoire, un drame aujourd’hui en pleine tension ; puis la découverte de possibilités évangéliques insoupçonnées dans les âmes humaines, éprouvées par de laborieuses et décevantes expériences du progrès moderne ; et, enfin, certains secrets de la miséricorde divine dans lesquels se révèlent d’émouvantes ressources du Royaume de Dieu ; tout cela nous dit que voici une heure grande et décisive qu’il faut avoir le courage de vivre, les yeux grand ouverts et le coeur impavide. Les jeunes, ou tout au moins quelques-uns des plus intelligents et plus courageux, ont compris et ils se mettent à l’avant-garde ; il ne faut pas avoir peur de recommencer dès le début l’exténuante et complexe mission de l’évangélisation.
Nous terminerons en citant la fin du document que nous avons rappelé à vos âmes avides de donner à l’Année Sainte une conclusion logique et digne d’un moment spirituel aussi élevé, aussi dense. En effet, nous terminions notre exhortation, qui tire son titre de ses premiers mots latin « Evangelii nuntiandi » — c’est-à-dire l’Evangélisation — par ce cri apostolique : « Voilà la consigne que nous avons voulu donner à la fin d’un Année Sainte qui nous a permis de percevoir plus que jamais les besoins et les appels d’une multitude de frères, chrétiens et non chrétiens, qui attendent de l’Eglise la Parole de salut. Que la lumière de l’Année Sainte, qui s’est levée dans les Eglises particulières et à Rome pour des millions de consciences réconciliées avec Dieu, puisse rayonner également après le Jubilé à travers un programme d’action pastorale, dont l’évangélisation est l’aspect fondamental... » (n. 81).
Ainsi soit-il, avec notre Bénédiction Apostolique.
14 janvier
2 Chers Fils et Filles,
Nous, nous avons célébré l’Année Sainte. Nous voulons supposer que la célébration de cet événement a vraiment intéressé l’âme de chacun de nous et qu’il doit continuer à exercer sur nous son influence bénéfique. L’Année Sainte nous a parlé de renouvellement et de réconciliation. Dieu veuille que ces deux termes restent gravés dans notre souvenir et qu’ils puissent imprimer une direction constante, une poussée toujours opérante à notre vie spirituelle. Et ainsi — nous les verrons former les germes d’autres paroles, d’autres formules, qu’il nous plaira de cultiver et de faire présider au style et au programme de notre renouvellement chrétien. La recherche et le choix de quelque formule simple et synthétique cadre bien avec le génie de notre époque.
Nous avons déjà, nous-même, lancé discrètement une formule quand nous proposions de chercher dans la « civilisation de l’amour » le fruit religieux moral et civil de l’Année Sainte. Si elle plaît, cette formule peut demeurer ; nous la croyons apte à de sincères développements aussi bien individuels que — et spécialement — sociaux, comme souvenir vivant et opérant de l’année de grâce qui vient de se conclure, sans être, toutefois, dépassée et devenue inutile pour l’histoire spirituelle de notre temps. Il nous faudrait cependant rappeler le danger que représente l’ambiguïté de l’amour, comme nous l’enseigne Saint Augustin ; l’amour en effet peut coïncider avec l’égoïsme, c’est-à-dire l’amour de soi et se faire fondement d’une « cité » terrestre, contraire à l’amour de Dieu, qui seul peut être le fondement de la « cité » céleste (cf. De civ. Dei, XIX, 28 ; P.L. 41, 436), celle-là seule qui puisse, comme nous le pensons, réaliser la civilisation de l’amour.
Mais il existe d’autres formules, excellentes et fécondes, dans lesquelles nous pouvons condenser, comme en des germes destinés à de merveilleux développements la force génétique d’un christianisme toujours neuf et vivant. Saint Paul pourra nous suggérer une quantité de ces formules originales et synthétiques (cf. Rm Rm 1,17 Ep 4,15 Col 3,11 etc. ). D’ailleurs chaque Famille religieuse a sa devise qui nous révèle son caractère intérieur et son propre dynamisme.
En ce moment important de notre perfectionnement spirituel, nous pouvons remonter à la formule originelle même de l’annonce évangélique, formule que nous avons toujours sur les lèvres et dans le coeur lorsque nous récitons la grande, l’habituelle prière du « Notre Père » et faire nôtre le thème de la grande prédication de Jésus-Christ lui-même : Que ton règne arrive. Cette expression mériterait d’être longuement méditée : en réalité, que demandons-nous à Dieu le Père quand nous le supplions pour que son règne arrive ? C’est là un thème biblique et un thème spirituel toujours dignes d’étude. Nous nous limitons à rappeler que cette expression, caractéristique dans les premiers discours du Seigneur, résonne comme inaugurant l’événement messianique. Les exégètes observent que de ce règne de Dieu, ou royaume des cieux, il est fait mention plus de cinquante fois dans l’Évangile de Saint Mathieu (cf. laìgrange, Saint Mathieu, CLVI et ss.) : C’est d’abord Jean-Baptiste, le Précurseur qui, le premier, le proclame (Mt 3,2) ; puis il devient le thème de la première évangélisation de Jésus qui « commença à prêcher et à dire : convertissez-vous car le royaume des cieux est proche » (Mt 4,17). Qu’entendait dire Jésus par cette formule que connaissait d’ailleurs le Peuple de Dieu ?
Il entendait dire beaucoup de choses, pas toujours faciles à bien déchiffrer. Mais, en ce moment, qu’il nous suffise de relever la nouveauté messianique apportée par le Christ, le nouveau destin religieux de l’humanité, un nouveau plan des rapports entre Dieu et l’histoire humaine (cf. L. De Grand-maison, Jésus-Christ, I, 376 et ss.) ; un dessein d’amour, de miséricorde et de salut qui, par initiative divine s’insinue dans le monde naturel et déchu pour le relever et lui conférer une vie nouvelle, une adoption surnaturelle, provenant d’une communion avec le Christ, du moment que nous l’accueillons et la vivons (cf. Ep Ep 1).
Et s’inaugure ainsi dans le cours des siècles ce nouveau règne de Dieu, le Christ l’ouvre et, Lui vivant, il est déjà parmi nous (Lc 11,20 Lc 17,21). Toutefois, un règne qui commence ici, mais n’est pas complet, ne se trouve pas à l’état défini ; il est plutôt « en puissance » ; il faut prier pour qu’il arrive (Mt 6,10) ; il se trouve maintenant dans le champ de la foi (cf. 1Co 13,8 et ss.) et de l’espérance (Rm 8,24), mais déjà, de certaine manière, on peut l’expérimenter dans l’amour (voir toute la doctrine de l’Eucharistie — Jn 6,54 et ss. —, de la charité et de l’Eglise).
Cette doctrine du Règne de Dieu il faut que nous l’acquérions, y adhérant en toute plénitude, prêts à jouir de la joie qui lui est propre (cf. notre Exhortation Gaudete Domino); prêts aussi à porter la Croix que la fidélité au Règne de Dieu nous réserve également; prêts à y puiser la sagesse pratique, morale et sociale dont elle est la source, à en faire le sujet de notre dialogue avec le monde profane qui nous cerne (cf. Gaudium et Spes ).
Oui. « Que ton Règne arrive » O Christ ! « Ton Règne » ô Dieu ; cela, nous devrons toujours le dire, en pensant, en travaillant en priant.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
21 janvier
3 Chers Fils et Filles,
Nous sommes encore dans le rayon de lumière qui, de la célébration de l’Année Sainte conclue le mois dernier, le jour de Noël, se projette sur le temps fugitif qui s’éloigne chronologiquement de cet événement religioso-moral mais nous laisse cependant, non comme souvenir évanescent, mais comme faisceau lumineux qui peu à peu s’étale plus largement sur un monde plein, d’ombres et de lueurs confuses, la trajectoire neuve et directe de notre démarche présente et future, à laquelle nous avons donné un titre riche de sens et de programmes : la civilisation de l’amour. Nous voudrions que l’histoire de ces jours qui suivent l’Année Sainte, tout comme les annales des années à venir soient caractérisées par ce courant électrisant et animateur de l’amour évangélique, redécouvert, rallumé par le renouvellement et la réconciliation, dont l’Année Sainte nous a donné quelqu’heureuse expérience.
Sauf que les conditions morales, sociales et politiques dans lesquelles les hommes sont actuellement plongés dans divers secteurs du monde semblent contredire ce candide présage optimiste et en éteindre aussitôt l’espérance. La terre est sillonnée de problèmes, d’agitations tout autres que porteurs de civilisation et d’amour, mais plutôt de sentiments et d’intentions de haine et de guerre.
Voici : il faut qu’immédiatement nous prenions spirituellement position : allons-nous renoncer à notre heureuse civilisation de l’amour comme à une innocente mais prétentieuse ingénuité ? ou bien, la réaffirmer avec une inébranlable volonté ? Oui, nous devons la réaffirmer avec une conscience nouvelle, avec de nouvelles énergies. Ce n’est pas un irénisme illusoire qui nous guide : c’est une volonté consciente du sort promis à ceux qui, de l’amour, de la charité, font leur engagement prioritaire. Le sort, c’est la milice chrétienne, c’est le heurt avec les difficultés persistantes et renaissantes. L’amour auquel nous nous référons n’est pas une idylle plaisante, ce n’est pas le dénouement automatique des difficultés que le progrès même de l’humanité engendre et exaspère. Et il n’est certes pas orienté vers une lutte artificielle et congénitale avec le développement des phénomènes humains. Cet amour-là tend à la paix, il tend à la fraternité, il tend, disions-nous, à la civilisation. Nous pouvons répéter les paroles incisives de l’ancien et magnifique Ignace d’Antioche dans sa lettre aux Ephésiens : « rien n’est meilleur que la paix dans laquelle toute guerre se dissout » (ch. 13). Oui, mais il s’agit d’une paix agissante et courageuse, comme l’est la paix animée par la charité, non pas d’une paix statique et pusillanime.
Si nous avons compris cela, nous pouvons nous rendre compte de la nature de la civilisation que nous voudrions faire jaillir de l’amour : une civilisation qui, précisément parce qu’engendrée par l’amour pour l’humanité et tendant à lui en faire goûter la bienheureuse expérience, devra être orientée vers la recherche et l’affirmation des vraies et complètes valeurs de la vie, même si cela fera surgir, contre la sage et généreuse entreprise des incompréhensions, des difficultés, des oppositions.
Voulez-vous un exemple ? Il nous est donné par un épisode très triste et éloquent. Un épisode dont les journaux ont parlé ces jours-ci : celui de l’indigne et sacrilège invasion, par des gens tapageurs, du Dôme de Milan la célèbre cathédrale, la nôtre, au sommet de laquelle se détache sur le ciel, la « Madonnina », l’aérienne et exaltante image de la Vierge Mère du Christ, symbole du triomphe de la Très-Sainte Femme « species castitatit et forma virtutis » comme le disait Saint Ambroise (De Viginibus, II, 2). Pourquoi cette invraisemblable et déplorable manifestation ? On a dit : parce que l’Eglise est contre l’avortement, parce que l’Eglise a confirmé les normes de sa morale sexuelle. Incroyable ! et pourtant c’est cela que l’on dit.
Eh bien, en vertu de la logique de la « civilisation de l’amour » nous vous prions de réfléchir au sujet d’un des aspects de cette civilisation, dont notre temps a si gravement et si généralement besoin, l’austérité des moeurs. A savoir la défense et la promotion des vraies valeurs de la vie, de l’amour, du bonheur. Cette austérité souhaitable des moeurs n’est pas un moralisme dépassé, elle n’est pas ce qu’on appelle un tabou aujourd’hui intolérable, elle n’est pas une répression autoritaire et abusive. Lisez le document pris pour cible par certains courants rebelles de l’opinion publique — il a été publié récemment par notre Congrégation pour la Doctrine de la Foi (qui a succédé à l’ancien Saint-Office) et s’intitule Persona humana, les deux mots initiaux ; et vous verrez émerger l’amour sage et prévoyant de l’Eglise, vraiment mère et maîtresse, tournée tout entière vers la reconnaissance des valeurs de la vie, analysées par la science, par l’histoire, par la pédagogie, définies par la Bible avec divine, ineffable sécurité, interprétées et confirmées par le Magistère de l’Eglise.
La « civilisation de l’amour » a, dans ce document, une page d’apologie humaine et chrétienne qui permet de bien augurer de son avenir.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
28 janvier
Chers Fils et Filles,
4 Nous retournons à la pensée qui a guidé la spiritualité de l’Année Sainte, une pensée qui doit continuer à vivre pendant les années qui lui succèdent et caractériser cette nouvelle période de la vie de l’Eglise : c’est la pensée du renouvellement de notre mentalité chrétienne. Relisons ensemble une page de Saint Paul où nous pourrons puiser de nombreux enseignements utiles pour guider le moment actuel qui évolue vers un proche avenir, rajeuni comme un printemps post-conciliaire et post-jubilaire. En effet, au douzième chapitre de son Epître aux Romains, Saint Paul écrivait : « Je vous exhorte donc, frères, par la miséricorde de Dieu, à offrir vos personnes en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu : c’est là le culte spirituel que vous avez à rendre ». Comme ces quelques paroles pourraient, — disons-le ici comme entre parenthèses — servir à elles seules de commentaire à la récente Déclaration de la S. Congrégation pour la Doctrine de la Foi sur quelques questions d’éthique sexuelle, si nous voulons vraiment entrer dans l’esprit supérieur et original de la conception chrétienne de la vie ! Poursuivons la lecture de notre texte : « Ne vous modelez pas sur le monde présent, mais que le renouvellement de votre jugement vous transforme et vous fasse discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait... Que votre charité soit sans feinte, détestant le mal, solidement attachés au bien. Que l’amour fraternel vous lie d’affection entre vous, chacun regardant les autres comme plus méritants » (Rm 12,1-2 Rm 9-10).
Que de choses merveilleuses, en termes aussi simples et clairs! Il semble superflu de vous les commenter. Il suffit de les méditer d’une âme sereine et fidèle. Ils nous ramènent à cette précieuse observation des Actes des Apôtres qui dépeint l’aspect caractéristique, spirituel et social de la première communauté chrétienne : « La multitude de ceux qui étaient venus à la foi n’avait qu’un seul coeur et une seule âme » (Ac 4,32). Ceci nous amène à penser à un premier aspect de ce renouvellement si désiré : nous l’avons appelé « la civilisation de l’amour » et ce n’est pas autre chose que l’agapè, l’amour, la charité animatrice première de notre style de vie.
Eh bien, cette animation de la vie individuelle et communautaire de l’Eglise produit d’abord, et suppose ensuite, comme fondement constitutionnel, l’unité de l’Eglise. Si l’Eglise n’est pas intérieurement une dans son mystère qui la fait vivre du Christ, et si elle n’est pas unité dans son complexe structurel et social, qui en fait le corps mystique et visible du Christ, alors elle n’est plus Eglise. Que celui qui le veut, que celui qui le peut, relise, parmi tous les nombreux documents qui éclairent cette vérité, le célèbre écrit de Saint Cyprien au sujet de « l’unité de l’Eglise Catholique » (P.L. 4, 4951520 ; brepols, Séries lat. 3, 243 et ss. ; cf. D. Th. C. III, II, 246 et ss.) ou encore qu’il consulte Saint Augustin (cf. de utilitate credenti, P.L. 42 65 et ss. ; et encore l’oeuvre toujours actuelle de J. A. môhler, Die Einheit in der Kirche l’unité dans l’Eglise, édit. du Cerf, 1938).
Quant à nous, même sans recourir à cette littérature prestigieuse, il nous sera plus facile de nous documenter au sujet des voies qui s’écartent de l’unité de construire une nouvelle civilisation de l’amour. Nous pouvons tous faire le diagnostic de la tendance moderne à dissoudre une véritable, solide, opérante unité ecclésiale; il nous suffira de relever combien un esprit de désagrégation, de contestation, de libre pluralisme, de critique facile, d’interprétation personnelle et souvent polémique à l’égard du Magistère de l’Eglise, interprète digne de foi et indispensable, gardienne des facteurs de l’unité ecclésiale, a pénétré dans diverses expressions de la mentalité du corps mystique, de la communion ecclésiale elle-même (cf. L. boyer, La décomposition du catholicisme 1968 ; Religieux et Clercs contre Dieu, 1975). Une pression centrifuge du libre examen de provenance protestante, un concept de liberté absolue, isolé du concept respectif de devoir et de responsabilité, une « trahison des clercs » résignée, — c’est-à-dire un relativisme historique, et un opportunisme social et politique souvent à la mode, ont sensiblement affaibli le sens de l’unité, de la charité au sein de l’Eglise de Dieu ; mais, par bonheur ce sens de l’unité a été stimulé par le mouvement oecuménique, certes, mais pas encore, et pas toujours, de manière suffisante pour reconquérir une unité authentique, organique, telle qu’elle est voulue par le Christ et animée par l’Esprit Saint.
Et nous, que ferons-nous ?
Nous reprendrons la route vers l’édification de l’unité, même si parfois nous aurions pu céder, à une jalouse et hostile affirmation de notre autonomie spirituelle et religieuse, au détriment de la docile et virile soumission à l’exigence de la concorde et de la solidarité propre de la communion catholique ; et nous serons ensemble, tous unis fraternellement, fortement, le regard de l’âme tendue vers Jésus-Crucifié, qui « dilexit ecclesiam », « qui a aimé l’Eglise et s’est livré pour eue » (Ep 5,25).
Qu’il en soit ainsi ! Avec notre Bénédiction Apostolique.
4 février
Chers Fils et Filles,
Nous nous sentons toujours incité à penser aux fruits de l’Année Sainte, persuadé, comme nous le sommes, qu’une telle expérience religieuse et morale ne peut pas, ne doit pas demeurer sans conséquences opérantes encore au-delà de la durée même de l’Année Sainte ; et sous certains aspects, il est nécessaire que quelques unes des conséquences de cette période de révision et de renouvellement de notre manière d’être chrétiens soient permanentes.
Or, il est indéniable qu’un des résultats visés par l’Année Sainte est celui de réaliser un christianisme fort. La commune accoutumance à la manière de vivre que nous avons, par habitude, qualifiée de chrétienne a souvent, trop souvent, entraîné, chez certaines personnes qui se veulent fidèles à cette très humaine et toujours sublime définition du véritable et authentique art de vivre, un affaiblissement de son exigence intrinsèque, celle de la fermeté, du courage, celle de l’activité intense. Nous avons pris l’habitude d’un christianisme purement nominal, — une simple étiquette, en somme ; et nous nous sommes laissés séduire par la douceur que comporte l’appartenance au Christ et l’avons confondue avec la faiblesse ; nous avons profité de la liberté chrétienne et de l’indulgence due aux opinions d’autrui pour nous permettre d’être indifférents à l’égard de n’importe quel agnosticisme théorique et pratique ; nous avons donné au pluralisme et à la nouveauté des idées et des actions une interprétation laxiste et permissive tendant à ruiner toute norme logique et morale ; nous avons souvent estimé que l’éducation religieuse était débilitante, et peu stimulante en comparaison d’autres pédagogies énergiques et coercitives. Disons-le également : il nous est arrivé, à nous aussi, de nous demander si l’opportunisme à la mode, la soumission aux idéologies courantes, ne pouvait recevoir, comme si c’était un acte de courage personnel, notre commode et passive adhésion. Analysant quelque peu cette attitude assez répandue, nous nous sommes probablement rendus compte qu’elle équivalait, intérieurement, à éviter des ennuis et à nous procurer des avantages ; nous n’avons pas manqué de nous accuser nous-mêmes de lâcheté, et ainsi nous avons évité le témoignage, le sacrifice, la croix. Nous nous sommes résignés au découragement, au caractère fatal des événements, couvrant du masque d’un sens intelligent de l’opportunité notre tardive soumission au triomphe de la mode et de la passivité environnante ; sans plus nous attacher à nos principes, à nos devoirs, à notre conscience chrétienne.
5 Eh bien, si nous voulons être cohérents et fidèles nous devrions nous rappeler qu’il nous faut être forts même si cette vertu de force morale chrétienne nous expose à pas mal de dangers, à pas mal de difficultés (cf. Saint Thomas II-II 123,1). Notre profession chrétienne ne doit pas être conditionnée par la peur. Le Christ nous l’a répété bien souvent (cf. Mt Mt 10,28). Le royaume des deux souffre violence, et les violents (c’est-à-dire les forts) pourront y accéder (cf. Mt Mt 11,12). Le chrétien ne doit pas être un médiocre, mais un fort (cf. Saint ambroise, De off. 1, 39).
Si notre éducation chrétienne a été faible et réticente, spécialement au sujet du sens du devoir, de l’obligation du témoignage et de l’apostolat, de la nécessité de risquer l’impopularité, la fortune contraire (cf. Jn Jn 16,20) et même la vie (cf. Jn Jn 12,24-25), nous devons l’étayer de vertus, religieuses de nature, comme la foi, l’espérance, l’amour, mais éminemment pratiques également dans l’ordre temporel (cf. Ga Ga 3,11 Rm 5,5 2Co 1,7 etc. ) ; et restituer à notre vie chrétienne la vertu cardinale de la force.
Nous répéterons avec Saint Pierre : « Soyons forts » (1P 5,9) ; c’est à cela que nous invite l’intégrité de notre vocation chrétienne ; à cela nous contraint l’histoire des temps que nous sommes en train de vivre.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
11 février
Chers Fils et Filles,
La rencontre d’aujourd’hui coïncide avec une commémoration toute particulière : l’anniversaire des Pactes du Latran. Pourquoi voulons-nous les rappeler ? Et pourquoi le faisons nous avec des sentiments de joie et d’espérance ? Parce qu’ils ont rétabli la paix, dans le respect d’une mutuelle indépendance, et des rapports clairs entre l’Etat et l’Eglise catholique, entre la nation italienne et le Saint-Siège.
Nous savons parfaitement que, les conditions historiques ayant changé, ces relations officielles doivent être soumises à une équitable et moderne révision ; et le Saint-Siège est prêt à lui réserver toute son attention souhaitant seulement que les points essentiels de ces Pactes, relatifs à la sauvegarde de la tradition catholique du Peuple italien et à la propre mission religieuse de l’Eglise Romaine y trouvent leur loyale et amicale confirmation.
Oui, mes Frères et Fils bien-aimés, après la célébration de l’Année Sainte nous devons avoir dans l’âme le sens — qui correspond proprement au mystère de la grâce — du nouveau rapport établi, ou plus exactement, pour nous, chrétiens, rétabli, restauré, opérant du Dieu-Amour dans le coeur de notre existence : le sens de la nouveauté, de la nouveauté chrétienne. Le chrétien est toujours un homme nouveau. Il est toujours un homme jeune. Il doit ressentir qu’il est nouvellement né, qu’il renaît continuellement; qu’il « re-naît » continuellement dans une phase de dépassement de la condition caduque et déprimée de la vie purement naturelle ; il doit se sentir renaître continuellement dans l’acte de recherche, ou mieux, d’atteindre, d’une certaine manière, un état de vie surnaturelle, grâce à quelque correspondante, suggestive expérience intérieure — extérieure, également, dans l’Eglise — du climat d’amour, de charité auquel il a, lui chrétien, été admis.
Celui qui se sait parvenu à ce stade d’animation nouvelle, et ressent la paix et la joie dans l’Esprit Saint (Cf. Rm Rm 14,17 Ga 5,22) d’être, comme on dit, dans la grâce de Dieu, devrait nourrir en lui-même cette conscience de l’inestimable fortune obtenue et donner à son style d’existence cette note de nouveauté et de bonheur. Saint Paul nous en parle sans cesse, nous exhortant « à vivre dans une vie nouvelle » (Rm 6,4 Rm 7,6 Rm 12,2). C’est lui qui nous parle du « vieil homme » que nous sommes, quand le Christ ne vit pas en nous (Rm 6,6 et ss.) et qui nous introduit dans la doctrine mystique accessible à tout chrétien, de la vie du Christ qui se réalise en nous, en affirmant : « et si je vis, ce n’est plus moi, mais le Christ qui vit en moi » (Ga 2,20). Cette psychologie du devenir « chrétiens » dans le sens mystérieux, mais réaliste de la parole, est le propre des « saints » comme les chrétiens se qualifiaient, dès les premiers jours de l’Eglise ; le propre des fils de Dieu qui, promis à une ultérieure plénitude de vie divine, y participent déjà dans une certaine mesure (cf. 2P 1,4) elle s’exprime dans un joyeux optimisme qui envahit dans sa condition toute entière notre vie nouvelle (nous en avons parlé l’an dernier dans notre Exhortation Apostolique Gaudete in Domino) et elle nous assure, dans la foi et dans l’espérance, la plénitude victorieuse de la charité d’outre-tombe (1Co 13,8),
Ineffable, extrêmement belle et déjà sanctifiante vision de la vie présente à la lumière eschatologique de la vie future. Qu’y a-t-il de changé dans la philosophie de l’existence quand l’ordre surnaturel de la grâce s’y trouve infusé ? rien, dirait-on si l’on ne jugeait les choses qu’avec le critère de l’expérience sensible et de l’ordre rationnel même ; toutefois, de même que dans un milieu obscur rien ne se trouve changé en soi lorsqu’une lumière s’allume mais tout acquiert de l’ordre, de la mesure et du sens, dans notre existence terrestre également rien ne semble changé quand y pénètre le mystère vivant du Christ, alors qu’au contraire tout est, en fait, défini dans sa véritable réalité qui est, de plus, une réalité progressive, changeante et éphémère comme le sont les choses de ce monde mais enrichie d’un potentiel de revivification de résurrection prodigieuse (cf. Rm Rm 6,5 Ph 3,10-11).
6 Mais prenons garde, très chers Frères. Ne pensons pas que tout se limite à ceci ; ne croyons pas que dès à présent tout ne soit que fête pour nous. Si nous voulons inaugurer à nouveau et promouvoir la « civilisation de l’amour », nous ne devrions pas avoir l’illusion de pouvoir transformer dès maintenant les années endiguées dans les limites du temps en un fleuve de parfait bonheur. Certes, le Seigneur nous accorde maintenant la nouveauté de la grâce et par conséquent de sa joie, mais pas encore la gloire, pas encore la parfaite mesure d’expérience de Lui, réservées pour « après le dernier jour », à l’échéance du temps, quand « nous serons semblables à Lui, parce que nous Le verrons comme Il est » (1Jn 3,2). « Aujourd’hui, certes, nous nous voyons dans un miroir, comme écrit Saint Paul, d’une manière confuse, mais alors ce sera face à face » (1Co 13,12).
Pourquoi cette allusion au temps et à la vision si éloignés de l’obtention de la véritable et parfaite forme de vie chrétienne qui nous est assignée ? Oh ! le pourquoi, vous le connaissez, et ceci ne doit pas troubler notre sécurité et notre joie anticipée et espérée. Le pourquoi, c’est la Croix, érigée au passage suprême de la vie présente à la vie future. La Croix ne fait pas seulement partie, mais constitue le centre du mystère d’amour que nous avons choisi comme programme véritable et total de notre existence renouvelée. « En vérité, en vérité, je vous le dis, annonce le Christ au cours de la dernière Cène, vous allez pleurer et vous lamenter et le monde, lui se réjouira ; vous serez dans la tristesse, mais votre tristesse se changera en joie » (Jn 16,20). Il avait déjà dit : « Qui aime sa propre vie, la perd ; et qui hait sa vie en ce monde, la conservera en vie éternelle » (Jn 12,15).
Ce souvenir fixe nous aidera dans notre aventure terrestre actuelle à ne pas craindre, mais à être forts ; non pas volubiles, mais cohérents ; non pas satisfaits des fallacieuses récompenses de ce monde ; mais désireux du Règne de Dieu. Nous ne devrions pas craindre, un jour, d’être peut-être une minorité, si nous restons fidèles ; nous ne rougirons pas de l’impopularité, si nous sommes cohérents ; nous ne ferons aucun cas du fait d’être vaincus, si nous sommes témoins de la vérité et de la liberté des fils de Dieu (cf. Rm Rm 8,21). Que Dieu veuille ainsi nous assister ; avec notre Bénédiction Apostolique.
18 février
Audiences 1976