Audiences 1976 6

VÉRITÉ ET CHARITÉ





Chers Fils et Filles,



Nous allons poursuivre la grande réflexion à laquelle l’Année Sainte a initié et encouragé nos âmes, décidés à renouveler dans les formes et dans les énergies notre vie chrétienne. A cet égard, il y a aujourd’hui un terme à la mode « authenticité », si nous l’analysons pour en découvrir le sens intérieur rapporté au comportement humain, nous constatons que l’authenticité comporte une parfaite harmonie entre pensée et action; elle exige une simplicité d’âme, une transparence entre l’intérieur et l’extérieur de la conduite, une véracité qui ressort toujours aussi lumineuse de la mentalité, du sentiment, de la parole, des faits et des signes qui, tous ensemble, définissent une personne. Saint Thomas parle d’une vérité vécue (cf. II-II II-II 109,2 II-II, 109, 2 ad 3 ; et 3 ad 3) ; et d’habitude, lorsque nous qualifions un homme qui pratique dans sa propre vie cette vertu de la vérité, nous parlons, nous, de caractère, de personnalité authentique ; et si nous voulons cerner d’une expression tirée des Ecritures ce style supérieur de vie et d’action, nous la demanderons à l’inépuisable et sublime sagesse de l’Apôtre Paul qui nous enseigne que nous devons « vivre la vérité dans la charité » : « veritatem facientes in cantate crescamus in Illo per omnia, qui est caput Christus » (vivant selon la vérité et dans la charité, nous grandirons de toutes manières vers celui qui est la Tête le Christ : Ep 4,15).

Vérité et charité, le binôme est simple, mais psychologiquement et socialement il n’est pas facile à réaliser ; de toute manière, cependant il comprend et représente ces vertus fondamentales qui définissent l’homme idéal, c’est-à-dire le chrétien, et au degré le plus parfait, le saint. Ces deux attitudes morales semblent évidemment complémentaires, c’est-à-dire faites pour s’intégrer l’une l’autre dans l’ordre de la coexistence humaine ; et il en est ainsi, selon l’exigence supérieure de l’unité morale, propre de l’homme parfait ; mais dans l’expérience de la vie vécue nous devons relever que souvent la profession sociale d’une vérité particulière porte à l’intransigeance et à l’intolérance (cf. A. vermeersch, S.J., La tolérance, 1912) ; et que la profession agnostique suppose une indifférence idéologique qui, souvent, la rend peu praticable et pas toujours réellement généreuse et fidèle. Il est difficile de professer une opinion que l’on considère comme l’expression de la vérité et de se montrer compréhensif et indulgent à l’égard de ceux qui ne la partagent pas ; tout comme il est difficile de démontrer véritablement son amour du prochain si l’on fait abstraction des principes idéaux qui le rendent digne d’une sincère abnégation et d’un lourd service. En d’autres mots, la foi sans la charité peut devenir égoïste dans les relations humaines ; et la charité sans la foi peut manquer des motifs qui la rendent persévérante et héroïque.

Comme on le voit, la synthèse entre vérité et charité touche des aspects très importants de la vie, des aspects qui peuvent la transformer en antithèse, comme cela se passé souvent dans la réalité historique. Heureux pour nous que le dernier Concile nous ait confirmé dans l’adhésion à l’une et à l’autre de ces vertus : à la vérité qui toujours est telle qu’elle mérite sans cesse que nous lui fassions l’hommage et même, si c’est nécessaire, le sacrifice de notre existence pour la professer, pour la répandre, pour la défendre ; et en même temps, à la charité, maîtresse de liberté, de bonté, de patience, d’abnégation dans toutes nos relations avec les hommes auxquels l’Evangile attribue le nom de frères.

Ce n’est pas un jeu de mots, ce ne sont ni contrastes d’écoles, ni drames fatals de l’histoire ; ce sont des problèmes intrinsèques à la nature et à l’esprit social humains, lesquels trouvent leur humble et triomphante solution dans l’Evangile et, par conséquent, dans cette « civilisation de l’amour » à laquelle nous aspirons comme héritage de l’Année Sainte.

Que nous maintiennent tous attachés à cette école, notre Bénédiction Apostolique (cf. Ad Gentes, AGD 22 Unitatis Redintegratio, UR 4 Unitatis Redintegratio, n. 4 ; Gravissitnum educationis, UR 10 n. 10 ; Gaudium et Spes, GS 61 Unitatis Redintegratio, UR 9-12).






25 février



L’ESPÉRANCE





7 Chers Fils et Filles,



L‘espérance ; oui, l’espérance ? Que représente ce mot-là ? Un mot que nous écoutons volontiers au milieu de toutes ces incertitudes, de toutes ces tribulations, où nous nous trouvons. Nous l’écoutons volontiers, comme une réponse aux attentes que la vie moderne rend plus denses et plus urgentes ; comme une promesse qui transfère dans le futur l’objet de nos désirs auquel le présent ne donne aucune satisfaction correspondante ; comme un crédit qui nous promet de manière certaine ce que nous désirons d’autant plus que nous sommes maintenant déçus de ne pas l’avoir. L’espérance de .la vie ne fait qu’augmenter nos désirs ; plus on a et plus on voudrait avoir ; et si ces aspirations ne sont pas une fatale tromperie, nous vivons d’espérance. Nous ne pouvons pas, nous ne devons pas dire : assez ! nous devons tendre à une augmentation, à un progrès, à « encore plus », au moins aussi longtemps que nous sommes certains de l’obtenir demain : C’est cela, l’espérance.

Quant à nous, il y a une double raison qui nous encourage à cette projection dans le futur de notre recherche de ce qui nous manque: les conditions externes d’insuffisance, d’instabilité, de désordre et, par conséquent, un besoin de réparation, de renouvellement, de justice où le dynamisme de la vie moderne trouve son aliment ; dans ces conditions complexes et tourmentées nous pouvons trouver la tension, c’est-à-dire l’espérance naturelle propre à notre temps. L’autre raison, qui s’entrecroise souvent avec la première, est intérieure ; elle naît de la souffrance humaine congénitale, propre à la nature de l’homme qui n’est jamais réellement content aussi longtemps qu’il n’aura pas obtenu ce bien, cette plénitude, cette félicité auxquels il est essentiellement destiné ; de même que l’oeil n’est satisfait que lorsqu’il jouit de la lumière. C’est pour cela que l’espérance se tourne vers un objectif transcendant, vers l’Infini, vers Dieu. Une fois de plus se révèle vraie, unique la célèbre parole de Saint Augustin « Toi (ô Seigneur) tu nous as fait pour toi ; et notre coeur est inquiet tant qu’il ne repose pas en toi » (Confess. 1, 1 ; P.L. 32, 661). A ces aspirations fondamentales de vie répond la tentative suprême de l’espérance naturelle, qui demeure ordinairement au stade dramatique et merveilleux, mais incomplet, de désir, d’invocation, de rêve ; et dans cette insuffisance elle s’affaiblit facilement et s’éteint dans le scepticisme et souvent dans le désespoir. Mais il y a une autre réponse à ces aspirations: elle est donnée par l’espérance qui jamais ne déçoit (
Rm 5,5) l’espérance chrétienne, l’espérance fondée sur la foi (He 11,1).

C’est de cette espérance religieuse, qui sous tant d’aspects investit également la vie naturelle, que nous devons parler maintenant, si nous voulons tirer de l’Année Sainte, récemment célébrée, le renouvellement qui doit lui être propre ; nous l’avons dit : la civilisation de l’amour. Elle aussi plonge ses racines dans l’espérance chrétienne. On ne saurait vraiment aimer, aimer d’un amour générateur d’un avenir idéal, sans l’espérance ; sans la véritable espérance, appelée à franchir les limites et les obstacles propres aux horizons temporels.

Une des grandes tentations, et aussi un des maux les plus graves de notre époque est de refuser l’espérance que le Christ a portée au monde : « Ayez confiance, a-t-il dit, j’ai vaincu le monde » (Jn 16,33). Souvent au fond de nos âmes pénètre un sentiment de méfiance au sujet de la capacité du christianisme de renouveler véritablement la vie des hommes, des hommes modernes en particulier, imprégnés d’autres espérances, précaires et souvent fallacieuses, comme le sont celles matérialistes, mais extrêmement suggestives (cf. Jn Jn 16,20, « vous allez pleurer et vous lamenter ; le monde, lui, se réjouira »). Quelle efficacité notre profession chrétienne peut-elle avoir pour affronter et résoudre les problèmes actuels de dimension démesurée, à l’échelle des progrès techniques et sociaux ? Et alors on se replie, avec une résignation peu voilée, sur l’incertitude d’un christianisme vécu sans fermeté intérieure, sans vigueur morale, sans incidence sur la vie publique. Et peut-être, en n’évaluant pas l’erreur du calcul global au sujet du bonheur de la vie, néglige-t-on de considérer le propre poids, même temporel, de l’espérance eschatologique, c’est-à-dire l’espérance de la vie éternelle.

Non, cela ne se peut pas. Nous devrons vivre, en courageuse et sereine plénitude, notre espérance chrétienne. Non seulement par habitude traditionnelle, ce dont les pierres tombales de nos cimetières conservent la mémoire et le témoignage ; non seulement par un engagement historique qui a pénétré si profondément dans notre mentalité et dans notre spiritualité. Et non plus par indolent quiétisme qui pense à un tolérable et heureux résultat du jeu intrinsèque des causes naturelles. Mais pour d’autres motifs !

Nous n’y ferons qu’une brève allusion. L’espérance doit être fondée, avant tout, sur la solidité de nos idées, de notre philosophie, de notre conception de l’histoire et de la vie ; en d’autres mots, sur la vérité de notre foi. Celui qui croit, espère. Puis, nous savons que l’optimisme de notre espérance peut se fonder également sur des événements qui, en apparence, lui sont humainement contraires, parce que « tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu, et ils sont appelés selon son dessein » (Rm 8,28). Et ensuite parce qu’un guide vigilant et paternel, la Providence, dirige notre démarche personnelle et l’histoire toute entière (cf. la conclusion des Promessi Sposi, les « Fiancés » de Manzoni).

Donc, Fils et Frères, espérance et courage ! Avec notre Bénédiction Apostolique !






3 mars



UN VRAI CHRÉTIEN DOIT ÊTRE FORT





Chers Fils et Filles,



Pour donner quelqu’application pratique à notre résolution de renouveler effectivement notre vie chrétienne — résolution que nous tenons dans l’âme comme souvenir opérant de l’Année Sainte — il est un autre principe, en plus de ceux déjà contemplés, que nous avons à établir ou, mieux, à rétablir comme base du nouvel édifice spirituel où la « civilisation doit trouver son siège » ou, plus exactement, son « laboratoire » : il s’agit d’un effort d’ascétisme.

8 Nous savons tous en quoi il consiste. Il s’agit d’un effort habituel de la bonne volonté, une tension morale attentive et persévérante de la conscience vers la maîtrise de nos propres actions, une attitude normale d’« auto-gouvernement », de maîtrise de soi, dans l’intention d’unifier le complexe mécanisme psychologique de nos propres instincts, de nos propres sentiments, de nos propres réactions intérieures et extérieures, de l’unifier, disons-nous sous un unique commandement directeur l’amour de Dieu et du prochain, règle suprême et vitale de la personnalité chrétienne. Rappelons deux situations de fait : nous sommes, nous les hommes, des êtres complexes, polyvalents, « poly-opérants » ; et c’est un des principes de la sagesse naturelle et chrétienne de tenter sans cesse de composer en un ordre logique et moral cet être compliqué que nous sommes, un être capable de formes variées d’action et de comportement. La sagesse naturelle — même païenne — avait déjà relevé ce besoin d’animi concordia, comme le dit Sénèque (cf. de vita beata, 8, 6) ; et de même Epictète, l’humble et grand philosophe qui enseigna l’harmonie entre la liberté et la vertu (cf. ses diatribes, ou dissertations qui plurent tant à Léonard et dont celui-ci fit une élégante traduction : Opere, I, pp. 539-566). Puis, le second fait capital, mystérieux et très réel (cf. Pascal), le péché originel qui a provoqué un désordre congénital dans l’homme (cf. Denz.-Sch., 1512), qui porte en lui une sorte de tendance centrifuge de ses facultés ; et celles-ci, sans une action sévère et réfléchie de coordination et sans une aide divine ne recomposent plus le profil idéal, c’est-à-dire la sainteté, la perfection, à laquelle l’homme est cependant appelé.

Aussi devons-nous fixer comme point important de notre programme de renouvellement la nécessité, avons-nous dit, d’un effort ascétique. Nous savons parfaitement tous que ce chapitre du programme rénovateur de la vie chrétienne ne jouit pas des faveurs de l’opinion publique et, souvent, même pas du respect de certains maîtres qui cependant se qualifient de moralistes et plus encore, chrétiens. (Quelques réactions imprévisibles et injustifiées contre la récente Déclaration de notre S. Congrégation pour la Doctrine de la Foi au sujet de « quelques aspects de l’éthique sexuelle » nous en donnent une bien triste démonstration).

Aujourd’hui l’au, aujourd’hui la loi, qui nous proposent une norme extérieure parfaitement conforme aux exigences intérieures de notre être, ne sont plus appréciées et bien souvent elles ne sont plus écoutées. C’est la spontanéité qui semble devenue le droit fondamental de l’action humaine. Rousseau triomphe. Elle se revêt d’abord des exigences de la conscience personnelle, souvent sans se préoccuper du fait que c’était donner le pas à la conscience psychologique sur la conscience morale, la privant de cette vision de l’obligation intrinsèque et extrinsèque qui doit la guider; il en résulte l’explosion d’une liberté aveugle, d’un instinct passionnel, d’une délinquance sans frein, en somme, l’abdication de la volonté intelligente et véritablement responsable.

Notre effort ascétique, tendu vers le perfectionnement de la conduite morale aura deux moments: l’un, négatif, que les maîtres de l’esprit appellent mortification, jeûne, renoncement, combat spirituel, pénitence, et coetera. Il faut que tous nous nous rappelions combien cet exercice de reconquête de la maîtrise de soi, nécessaire pour acquérir une aptitude à la vie chrétienne, a dans l’Evangile d’expressions vigoureuses qui devraient être interprétées sagement, celle-ci par exemple : « Si ton oeil droit est pour toi une occasion de pécher, arrache-le et jette-le loin de toi... » (
Mt 5,29 même pour la main, ibid. Mt 30). Et Saint Paul y fait écho lorsqu’il écrit: « Je meurtris mon corps et le traîne en esclavage... » (1Co 9,27). Et coetera.

L’autre moment de l’ascétisme chrétien est positif, destiné donc à rendre plus vigoureuse la vertu qui caractérise un disciple du Christ. Ce moment s’appelle « milice » (cf. Jb Jb 7,1 2Co 10,4 Rm 13,14 Ga 5,16) et Saint Paul en fait une métaphorique et expressive description, la comparant à une armure romaine : « Endossez l’armure de Dieu... avec la Vérité pour ceinture, la Justice pour cuirasse... etc. » (Ep 6,13-17). On ne saurait être un véritable chrétien si l’on n’est pas fort, spirituellement aussi ; si l’on n’est pas un athlète, c’est-à-dire sans rudes et longs exercices (1Th 5,8). Et tout cela pour posséder cet invincible amour que nous recherchons par-dessus toute chose : « Qui pourra nous séparer de l’amour du Christ ? » (Rm 8,35).

Avec notre Bénédiction Apostolique.






17 mars



LA PRIÈRE, LANGAGE DE LA CIVILISATION DE L’AMOUR





Chers Fils et Filles,



Nous sommes à un moment de l’histoire qui exige la prière forte. Par « prière forte » nous entendons une invocation à Dieu, exprimée avec un intense sentiment religieux, avec une confiance filiale qui, au-delà des circonstances difficiles et défavorables, implore un secours que le jeu des causes naturelles ne laisserait pas supposer ; et même si elle n’est pas exaucée sous la forme et dans la mesure envisagées par la mentalité humaine, elle sait que tout tourne en bien pour celui qui vit dans le cercle de la foi en Dieu et de son immense et mystérieux amour pour nous, de notre amour humble et filial pour lui.

Ici, toute la doctrine concernant la prière, aussi complexe que controversée, exigerait un exposé clair, capable de résister à la marée des objections qui assaillent ses bases, soit en niant l’existence d’un Dieu prévoyant et bon, soit en supposant que le mécanisme des forces dans lesquelles la vie humaine est engagée est fatalement déterminée, ou qu’il ne convient pas à l’homme, même religieux et pieux, de sortir de ce quiétisme résigné aux bouleversants et insondables desseins divins, arbitres adorables des destinées humaines : il ne resterait plus à l’homme qu’à courber humblement la tête en disant sans trop de sagesse : « fiat voluntas tua ». Face à de telles objections la prière n’aurait aucun sens (cf. St Thomas II-II 83,2). Eh bien, non : nous, nous savons deux choses : que Dieu existe, qu’il est bon, prévoyant, puissant, proche de nous, en un mot, qu’il est un Père Tout-puissant ; et nous savons que l’homme est libre, et que, dans le gouvernement de Dieu sur le monde, est admis, et même voulu, le concours de la libre collaboration de l’homme ; c’est en ce sens, qu’il prie pour que s’accomplisse, lui docile et solidaire, la volonté de Dieu.

Qu’il nous suffise en ce moment, pour appuyer notre affirmation que la prière est absolument nécessaire, de rappeler les paroles que le Christ Seigneur a si souvent répétées : « demandez et l’on vous donnera ; frappez et l’on vous ouvrira. Qui d’entre vous, quand son fils lui demande du pain, lui remettra une pierre ?... Si donc vous, qui êtes mauvais, savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est dans les cieux en donnera-t-il de bonnes à ceux qui l’en prient ! » (Mt 7,7-10). « Jusqu’à présent, dit Jésus dans un autre discours, vous n’avez rien demandé en mon nom. Demandez et vous recevrez et votre joie sera parfaite » (Jn 16,24). L’efficacité de la prière, même de celle qui concerne notre propre bien, la petitio (et pas seulement celle qui s’élève pour glorifier Dieu, le chercher et s’unir mystiquement à lui, la elevatio mentis ; voir Sainte Thérèse, chemin de perfection, Château intérieur)a valablement cours dans le royaume de Dieu, dans l’économie religieuse de l’Eglise, dans le gouvernement spirituel du monde,

9 Nous devons donc prier, et prier d’une prière forte. Ce doit être, pensons-nous, une conséquence de la célébration de l’Année Sainte qui a tant fait — et avec fruit — pour dessouder les lèvres muettes et closes de l’homme moderne et pour rendre à sa capacité expressive le balbutiement, le colloque, l’invocation, le cantique du rapport renouvelé de l’homme avec Dieu. La prière, même celle qui demande le pain et la santé, la paix et la joie et la charité pour l’homme fatigué, pèlerin sur les sentiers stériles de l’expérience contemporaine, est non seulement licite, mais elle est souhaitée, elle est ordonnée par l’Evangile. Elle peut être, certes, le langage supérieur de la civilisation de l’amour que l’Année Sainte a voulu nouvellement inaugurer. De plus, prier fort parce que les tempêtes de l’histoire se font chaque jour plus menaçantes. Il y a tant de choses belles, neuves et bonnes dans le monde ; soutenons-les ; mais combien d’autres, nouvelles et lourdes, pèsent sur les Peuples inquiets, jouissant et souffrant. Les dangers ne manquent pas qu’ils soient un stimulant à une prière plus assidue, plus consciente et plus fervente.

Oui, priez, Frères, maintenant que l’Eglise a réformé sa prière officielle, la liturgie, qu’elle en a renouvelé et fait émerger les textes les meilleurs, facilitant leur compréhension par l’emploi dans le culte divin des langues courantes et favorisant la participation des fidèles (qui veulent être véritablement tels) avec tant de sollicitude et tant de dignité. L’heure est venue pour le Peuple de Dieu de faire preuve d’intelligence et d’obéissance. Nous devons faire chorus. Des nostalgies obstinées et irrévérencieuses pour des formes de culte des temps passés, si dignes soient-elles pas plus que des initiatives arbitraires tout aussi irrévérencieuses — celles que l’on dit « créativité » — dans l’action sacrée, sanctionnée, de l’Eglise ne favoriseront d’aucune manière ni l’authentique spiritualité des nouvelles générations ni la fondamentale unité d’esprit et d’action, voulue par le Christ, pour son Eglise, spécialement dans l’acte du culte (
Mt 18,20), une unité aujourd’hui d’autant plus nécessaire que moins est contenu, malgré l’oecuménisme, l’instinct centrifuge dont souffrent certains secteurs de la vie religieuse.

Et nous dirons également de prier à ces esprit, pas toujours présents à l’assemblée liturgique, mais sincèrement avides de quelque certitude religieuse personnelle, spécialement les jeunes.

Dieu n’est pas loin. Le Christ est vraisemblablement avec eux, pèlerins mystérieux sur le sentier crépusculaire de leur expérience déçue, de la séduction d’un monde matérialiste et sensuel ; avec eux pour leur révéler où, au mieux, Qui est la Vérité. Vous devez donc prier, vous aussi, amis lointains, dans le silence ou dans le sanglot du coeur, dans une solitude qui semble une vocation. Ecoutez la voix du Prophète : « cherchez le Seigneur pendant qu’il se fait trouver, invoquez-le pendant qu’il est proche » (Is 55,6).

Que soit le stimulant de votre prière, Fils et Frères, notre Bénédiction Apostolique !






24 mars



FIDELITE ET COHERENCE DANS LA VIE DE L’EGLISE





Chers Fils et Filles,



Nous revenons encore en pensée à l’événement que l’Année Sainte fut pour nous cherchant sa trajectoire historique et spirituelle dans deux directions : l’origine et le résultat. L’origine proche et déterminante ne saurait être que le Concile Oecuménique où l’Année Sainte a puisé sa richesse doctrinale et sa fécondité rénovatrice : Concile et Année Sainte furent pour l’Eglise et pour l’humanité deux moments coordonnés et déterminants pour l’avenir. Le regard se tourne du passé vers l’avenir et l’interroge au sujet du résultat, au sujet des conséquences, au sujet des fruits que nous devons attendre de faits si importants et riches d’engagement et de promesses. Précisément en ce qui concerne l’avenir, nous avons parlé de la « civilisation de l’amour » qui devrait être régénérée par l’Année Sainte ; mais il est évident que cette formule se prête à des applications et à des amplifications diverses.

Ce qui maintenant attire notre attention c’est le fait de cette continuité, de cette cohésion entre un moment et l’autre, entre l’origine et ce qui en résulte pour la vie de l’Eglise. Nous donnons la définition logique de ce processus religieux historique ; elle est contenue dans ce mot « cohésion » : la vie de l’Eglise, dans cette conclusion du vingtième siècle, suit une ligne de cohérence ; et, malgré les soubresauts dramatiques et la diversité des conditions historiques la ligne fondamentale qui orienta l’Eglise fut toujours celle de la cohérence avec elle-même, ou, mieux encore, de la cohérence avec ses principes, tels qu’ils se trouvent dans l’Evangile et avec leur application qui vise à la sainteté de ses fils.

Peut-être y a-t-il une parole religieusement plus expressive, une parole qui nous est plus chère et mieux connue : c’est « la fidélité ». C’est une parole sacrée et forte, une parole qui, rapportée au temps, contemple tant le passé que le futur ; en effet la fidélité regarde vers le passé, le point de départ, la source qui est le Christ ; elle regarde vers l’avenir, au temps qui vient et qui passe, qui tout consume et dévore, à l’exception d’elle-même, la fidélité, qui demeure et veut demeurer : ni apathique, ni immobile, ni ignorante de l’évolution des choses et des besoins, mais toujours vive et égale à elle-même et toujours prête à s’insérer dans l’histoire pour lui donner une direction, une signification, un processus qui est un authentique progrès ; voilà comment est la fidélité.

Il faut que nous nous armions de cette vertu si nous voulons mettre en valeur l’héritage du passé en vue des acquis futurs. Elle se range dans le secteur des vertus dérivées de la vertu cardinale de la force: la fidélité est une manifestation de la force, mais, dans la vie vécue, elle est liée aux vertus théologales, à celle de la foi dont elle veut être une profession pratique et constante, et à celle de la charité, au service de laquelle elle peut atteindre le plus haut sommet de la perfection chrétienne (cf. Jn Jn 15,13 St Th. II-II II-II 124,2). Il n’est pas du tout difficile de constater combien entendue comme logique qui coordonne la pensée et l’action, la fidélité trouve dans l’Evangile sa continuelle apologie : « Ce n’est pas celui qui me dit ‘Seigneur, Seigneur, qui entrera dans le royaume des deux; mais celui qui fait la volonté de mon Père qui est dans les deux’ : c’est ainsi que s’exprime Jésus qui, de plus, nous avertit sans cesse : ‘celui qui aura tenu bon jusqu’au bout, celui-là sera sauvé » (Mt 10,22 et 24, 13). Et Pierre y fera écho en disant : « Il faut être fort dans la foi » (1P 5,9). Et ainsi de suite. Et en effet, nous le savons, le catholicisme est un acte éternel de fidélité qui traverse l’histoire.

10 Ici, il faut que nous fassions attention à deux formidables objections qui pourraient ébranler notre fidélité et disons même, notre identité chrétienne si nous n’étions pas protégés par des réponses intérieures adéquates.

La première difficulté nous vient du vertige de la nouveauté; de la nouveauté pour elle-même, qui envahit et domine la mentalité moderne. Pour l’homme, qui vit devant le spectacle du transformisme philosophique et social de notre époque, et même qui n’y participe pas lui-même, il se forme l’opinion que tout immobilisme est négatif, que toute mobilité est positive. On en arrive ainsi à confondre le changement avec les pulsations de la vie. La révolution est le programme normal. La mode est l’interprète d’un printemps toujours nouveau. Tout change, tout évolue. La vérité elle-même devrait être soumise à cette seule, à cette inexorable loi fixe: la mutation. Que ceci puisse être une observation qui trouve sa justification dans l’instabilité de la créature, de l’être, c’est-à-dire dans le fait que l’être n’a pas en lui-même la raison suffisante de sa propre existence (cf. le panta rei, tout coule, d’Héraclite), il n’est probablement personne qui le nie ; mais que cette variabilité puisse s’appliquer à Dieu, à Sa Parole, donc à la révélation et à la foi, cela, pour nous, est absolument inadmissible ; c’est là, pouvons-nous dire, l’ineffable originalité du Christ, le Verbe Eternel qui s’est inséré dans le flux de l’histoire humaine : « le ciel et la terre, a précisément proclamé Jésus, le Maître, passeront, mais mes paroles ne passeront pas » (
Mt 24,25). Notre fidélité chrétienne peut trouver ici sa racine surnaturelle, et sa racine naturelle dans l’immuable essence de l’homme créé à l’image de Dieu.

Et l’autre difficulté naît de la crainte que la fidélité paralyse l’action conforme aux contingences des temps et aux nécessités de l’amour. Il n’en est pas ainsi ! La fidélité au Christ est une fontaine inépuisable de renouvellement dans la logique des principes où elle trouve sa source. C’est une nouveauté vécue : « Nous pouvons toujours vivre une vie nouvelle » écrivait Saint Paul (Rm 6,4). Qu’il en soit ainsi pour nous ! Avec notre Bénédiction Apostolique.






31 mars



L’UNITÉ DANS L’EGLISE





Chers Fils et Filles,



Nous dirons encore une parole découlant de l’Année Sainte, cet événement que nous ne pouvons tenir pour entièrement passé, et que nous voudrions trouver toujours opérant dans l’héritage du renouvellement dont l’Année Sainte veut être un commencement et un engagement pour le présent et pour l’avenir de l’Eglise.

Quelle est donc cette parole qui conclut nos réflexions a posteriori sur la célébration de l’Année Sainte ? Elle conclut ces commentaires tardifs, mais ne met pas fin à la méditation sur le renouvellement spirituel et moral de l’Eglise, une méditation qui exige un bien plus ample développement et plus encore un « aggiornamento » continuel et toujours repris. Mais en ce moment, cette parole-conclusion que nous avons tous à porter dans le coeur, en même temps que le souvenir toujours renaissant de cet événement à longue portée, doit être : l’unité dans l’Eglise.

Si nous réfléchissons sur les impressions les plus significatives et les plus émouvantes de l’Année Sainte, nous remarquerons facilement qu’il en est une qui a été et qui reste une expérience suprasensible, heureusement vécue dans les cérémonies, dans les prières, dans les rencontres et même dans les mésaventures du pèlerinage: il s’agit précisément de la rencontre, de l’ensemble, de la communion hétérogène et cependant sincèrement fraternelle de tant de croyants, de fidèles, de frères, concourant à former une seule et même famille, une société unique, une « ecclésia », c’est-à-dire une assemblée formant un organisme solidaire, ce Corps mystique du Christ qu’est précisément l’Eglise. L’expérience psycho-sensible, même momentanée, de cette mystérieuse parenté nous a confirmé dans cette heureuse certitude : oui, c’est cela l’Eglise véritable, c’est cela la réalité historique et visible, mais en même temps transcendante, surnaturelle, fondée et voulue par le Christ : « Soyons tous un » (Jn 17,21) ; c’est ainsi qu’est et que doit être le Peuple de Dieu ; c’est ainsi que s’accomplit le dessein universel de l’Incarnation et de la Rédemption pour le salut de l’humanité. Il n’y a pas le moindre doute : c’est ainsi que Dieu, le Père ineffable et très bon de tous les hommes, et c’est ainsi que le Christ, le Verbe fait homme, frère, maître, agneau expiatoire en vue d’une commune régénération, et ainsi que l’Esprit animateur divin de chaque âme ouverte à son souffle intérieur et de tout homme docile à la direction de la foi et de la charité, c’est ainsi, en un mot que la divine révélation, vivant et opérant dans le monde, forme les destins présents de l’histoire et prépare ceux qui resplendissent au-delà du temps ; c’est ainsi que l’Eglise, signe et instrument de la relation de l’humanité avec Dieu, c’est-à-dire de la vraie religion « de l’intime union avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain (Lumen Gentium, LG 1) manifeste sa nature et sa mission universelle » (ibid.).

Cette pensée de l’unité, spécialement sous son premier aspect d’unité intérieure à la composition même de l’Eglise, doit dominer nos souvenirs et nos intentions découlant de l’Année Sainte : l’unité dans l’Eglise.

Et ceci n’est pas seulement une pensée qui éclaire d’en haut notre théologie : elle doit être également une pensée qui agisse en vue de ce renouvellement ecclésial qui a été un des objets spirituels et pratiques, tant du récent Concile que de l’Année Sainte. L’unité dans l’Eglise, lumière posée au zénith de la spéculation doctrinale, doit être en même temps le programme de notre fidélité au Christ-Seigneur : voulons-nous que le Christ revive dans nos âmes et dans notre temps ? efforçons-nous de maintenir, mieux, de développer ce sens d’unité qui nous vient de Lui-même. C’est de ce sens d’unité qui se fait nécessité, qui se fait devoir, qui se fait style de vie, que notre oecuménisme tire son origine (cf. Décret Unitatis redintegratio, spécialement nn. 6 et 7). Mais en ce moment nous n’aborderons pas cet immense sujet.

Nous parlerons plutôt des infractions, des tentations, des paralysies que, même après le Concile, on a pu constater au sein même de l’Eglise. Il faudrait une analyse délicate et un long discours pour faire le diagnostic des phénomènes négatifs par rapport à l’intégralité de l’union véritable et vitale qui doit caractériser l’Eglise, tout spécialement après la grande leçon du Concile et après la tonifiante expérience de l’Année Sainte. Nous nous limiterons à de simples et laconiques indications.


Audiences 1976 6