
Audiences 1976 11
11 L’habitude de s’associer, très en vogue avant la dernière guerre mondiale, a connu une très forte crise, tant dans le domaine ecclésial que dans le domaine social et profane ; dans ce dernier, toutefois, les exigences de l’organisation syndicale et politique ont favorisé la formation de cadres extrêmement forts dont nous ne parlerons pas maintenant. Les belles et florissantes associations qui regroupaient organiquement (bien que de manière toujours perfectible) les rangs du Peuple de Dieu se sont en grande partie désagrégées. Le critère, légitime et prévoyant, de la liberté individuelle a prévalu sur celui, complémentaire et non moins prévoyant, de l’organisation qui est, au fond, un hommage à l’union, à l’unité. La communauté ecclésiale par excellence, la Paroisse, a subi elle aussi dans nombre de ses secteurs, un relâchement de ses activités habituelles, souvent si belles et conformes à l’esprit catholique ; le Peuple de Dieu ne s’est plus senti « un seul coeur et une seule âme » (Ac 4,32), comme l’étaient les croyants de la première génération et comme le furent tant de nos communautés ecclésiales. Des raisons sociologiques bien connues ont fortement contribué à « atomiser » la cordiale compacité de nos populations chrétiennes. Il faut étudier les moyens d’y remédier.
Un autre phénomène, également négatif sous certains aspects, a, lui aussi, rongé l’intime cohésion du Peuple de Dieu : la contestation de la consistance organique et hiérarchique de l’Eglise catholique, accompagnée de revendications d’autonomie de la part d’individualités ou de groupes, face à l’obéissance due à l’autorité légitime et responsable confiée à l’Eglise par institution divine (cf. Lc Lc 10,16). Une application excessive et souvent inexacte du « pluralisme » a ensuite brisé dans divers secteurs de la vie ecclésiale et de l’activité catholique cette exemplarité, cette harmonie, cette collaboration et, par conséquence, cette efficience que par sa présence dans le monde, l’Eglise est en droit d’attendre de ses fils. C’est la charité qui impose l’union ; c’est la foi commune qui lui offre une base pour y jouir de l’harmonieuse entente des croyants.
Quels grands thèmes ! Nous devons fixer solidement le souvenir et l’intention de l’unité dans l’Eglise en gardant gravées dans le coeur, les paroles que Jésus a prononcées au cours de la dernière Cène : « Vous aussi, aimez-vous les uns les autres comme moi je vous ai aimés ».
Que soutienne et renforce un tel souvenir et une telle intention, notre Bénédiction Apostolique.
(Cf. J. Hamer, L’Eglise est une communion, Cerf 1962 ; J. A. Moëhler, L’Unité dans l’Eglise, Cerf 1938).
7 avril
Chers Fils et Filles,
Nous nous préparons à célébrer la fête de Pâques : Pâques du Christ et notre Pâque (1Co 5,7). Pâques a son grand symbolisme dans la libération du Peuple élu de l’esclavage dans lequel il était tombé en habitant l’Egypte. Et cela signifie « passage », transit du Seigneur, qui sauve de la ruine ceux qu’a immunisés l’aspersion du sang de l’agneau rituel. Le symbolisme de l’Ancien Testament devient réalité, même si encore exprimé en signes sacramentels, dans le Nouveau Testament. Pâques chrétien comporte deux éléments : celui humain, le nôtre ; et c’est l’état de nécessité, dans lequel nous nous trouvons, et qui réclame le salut ; celui divin qui, si nous l’acceptons, nous est accordé par grâce suprême et qui est la rédemption opérée par le Christ par sa mort et sa résurrection.
Fixons un instant notre attention sur le premier élément, la condition humaine dans laquelle nous nous trouvons, celle, avons-nous dit, du besoin radical, universel, dépassant nos seules forces, d’être arraché au sort malheureux et fatal qui est celui de l’existence humaine : « Il ne nous aurait servi à rien de naître — chante prophétiquement le Diacre, la nuit du Samedi-Saint, avant l’aube pascale — s’il ne nous avait pas été donné de renaître dans la rédemption ».
Or, face à cette exigence de salut, de vie véritable et à la fin, comme celle du Christ, victorieuse de la mort, comment réagit l’esprit moderne ? Il la reconnaît, ou il la conteste ? Ici prend place une des réflexions capitales de la psychologie moderne : l’homme a-t-il besoin d’être sauvé ?
Si l’humanité reconnaît cette exigence, elle est au seuil du salut. Nous pourrions dire, simplifiant pour l’instant toute question existentielle, que rien d’autre n’est requis. En être conscient nous fait découvrir notre vérité, notre dramatique situation : nous sommes des êtres destinés à faillir dans l’expérience fatale de notre vie dans le temps s’il ne nous est pas accordé ce supplément de vie même que nous appelons salut et qui ne peut venir que d’une intervention planifiée, d’une « économie » prodigieuse, du côté divin. Or nous voyons que tant d’hommes d’aujourd’hui refusent d’admettre cette réalité fondamentale. La grande aventure héréditaire qui a frappé notre nature même, tout le genre humain, le péché originel qui nous a placé dans une situation de défaveur par rapport à la bonté de Dieu et nous a valu la qualification de « filii irae », justement exposés à la colère divine (Ep 2,3 St Augustin Enarr. in Ps 37,5 P.L. Ps 36,142) : des vérités qui ne pénètrent pas facilement dans la mentalité profane ; et pourtant, nous devrions le dire avec Pascal, toute la condition de l’homme dépend de ce point imperceptible (Pensées, 445). Aujourd’hui la pensée humaine oscille d’un pessimisme désespéré et coupable à un optimisme faux et orgueilleux (cf. Rousseau), décidée en tout cas à refuser le besoin irréductible et affligeant d’un salut transcendant. Nous, par contre, nous serons humbles et sincères ; nous reconnaîtrons l’amas complexe et pressant de nos nombreuses déficiences, de nos besoins insatisfaits, de nos infirmités chroniques, et celle, première entre toutes, personnellement involontaire, mais à nous transmise naturellement par le désordre moral et fonctionnel provenant du péché d’Adam; et nous trouverons des solutions, du réconfort et un remède à cette malheureuse situation dans la Rédemption du Christ (cf. C. Jour-net, L’Eglise, III, p. 293 et ss.).
12 On ne peut célébrer Pâques autrement qu’en partant de ce besoin conscient qu’un Sauveur vienne à notre secours ; et nous comprenons quelque chose à son tragique sacrifice si nous le comparons à nos conditions de vie, autrement désespérées.
Nous prierons ainsi : de profundis clamavi ad Te, Domine (Ps 129).
Avec notre Bénédiction Apostolique.
14 avril
Chers Fils et Filles,
Que signifie « célébrer la fête de Pâques » ? Cela signifie avant tout entrer dans la contemplation des réalités suprêmes qui regardent notre salut. Ces réalités, avons-nous dit, peuvent être résumées et s’exprimer dans deux cadres extrêmement dramatiques : le premier cerne la condition existentielle de l’homme, une condition malheureuse, comme l’est celle d’une créature manquée, ayant une nature déchue et viciée, au fonctionnement anormal, hérité au moment même de la naissance et d’habitude aggravée par des fautes personnelles et responsables : la condition, en somme du péché originel, qu’ont empirée des fautes volontaires, incapable en soi de rendre à son propre être un état d’innocence, incapable, donc de rapports positifs et heureux avec Dieu auxquels nous sommes destinés comme à notre vraie vie et à notre parfaite béatitude. Le diagnostic théologique, selon la foi, confirmé par le diagnostic éthico-spirituel, et nous pourrions dire historico-biologique résultant de l’expérience, nous mène à cette conclusion désolée au sujet de la vie humaine considérée seulement en soi : conclusion de la nécessité du salut. C’est à cette douloureuse prise de conscience que doit nous conduire l’humanisme profane et païen, c’est-à-dire au seuil de la folie et du pessimisme. L’homme est incapable de se sauver de lui-même.
Le second cadre, celui merveilleux et original de notre religion, nous présente le mystère de l’intervention divine en vue de notre salut. Oui, Dieu est venu au secours de l’humanité effondrée dans la ruine après la rupture du premier anneau qui la reliait à la Vie même de Dieu, et, de plus, rendue infirme à cause des propres fautes des hommes pécheurs. Une prodigieuse révélation, qui, en soi, ne nous est pas due à nous, créatures entraînées dans la disgrâce d’Adam et opprimées par nos propres manquements, nous annonce cette surprenante nouvelle « Où abonde le péché, surabonde la grâce » (Rm 5,20), et ceci, « par Jésus-Christ, Notre Seigneur » (ibid., 21).
Gravons profondément dans nos âmes ce double cadre des vérités suprêmes qui décrivent notre sort et la bonté ineffable et toute puissante de Dieu dans la célébration de notre salut, de notre Pâque. Saint Augustin, encore une fois nous révèle son génie de synthèse, scellant en deux mots cette histoire de la Rédemption humaine, et ces mots sont « misère » — celle-ci condense la condition de l’homme, notre fatale anthropologie ; et « miséricorde », le poème de l’amour salvifique de Dieu, sa fulgurante théologie (cf. St augustin, Enarr. In Ps 32,4 PL Ps 36,11). Misère et miséricorde : un effort pour pénétrer avec l’esprit, avec le coeur dans l’abyssale signification de ces deux mots, l’un au fond de l’analyse humaine, l’autre au sommet de la révélation divine, peut nous servir à comprendre quelque chose du drame pascal et peut nous aider à recueillir sur ces fiches décisives de notre religion tant d’autres paroles de la Sainte Ecriture, non moins denses de richesses révélatrices. Rappelons-en quelques-unes. Saint Paul écrivait aux Ephésiens : « Dieu, qui est riche en miséricorde, à cause du grand amour dont il nous a aimés, alors que nous étions morts par suite de nos fautes, nous a fait revivre avec le Christ » (Ep 2,4-5). Et Jean, dans son Evangile : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils Unique pour que tout homme qui croit en Lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle » (3, 16). Et encore : « A ceci nous avons connu l’Amour, celui-là a donné sa vie pour nous » (1Jn 3, 16, cf. C. Specq, Agapè, II, 179, et ss.).
La fête de Pâques devient alors la découverte merveilleuse de l’amour que Dieu a pour nous par le moyen du Christ, dans l’effusion de l’Esprit Saint ; et si cette découverte accroît le repentir de notre conscience pour l’indignité de notre conduite, elle nous inonde alors de confiance et de joie sachant rétablir notre rapport filial et heureux avec le Dieu vivant.
Dans cette perspective, nous vous souhaitons à tous, très chers Fils, de « bonnes Pâques » et nous en confirmons l’augure avec notre Bénédiction Apostolique.
21 avril
13 Chers Fils et Filles,
Nous avons célébré la fête de Pâques. Et par là même, nous avons célébré notre réconciliation vitale avec Dieu, réalisée dans notre baptême. Il faut que, toujours, nous nous rappelions le rapport existant entre la mort et la résurrection du Christ, c’est-à-dire la Pâque du Seigneur, et l’efficacité du baptême qui, précisément, découle de l’événement central de la Rédemption opérée par Notre Seigneur. Nous sommes devenus chrétiens lorsque nous avons été incorporés au Christ, mort pour nous, et ressuscité pour nous. Parmi les nombreux textes scripturaux qui nous donnent une profonde connaissance de la relation existant entre le Christ et nous, entre sa passion et sa résurrection et notre régénération à une vie neuve et surnaturelle, nous en rappellerons au moins deux sur lesquels Saint Paul insiste vivement, les tenant pour les pivots de la religion, nouvelle, de notre religion catholique et, tout au long des temps, définitive : « Jésus Christ... a été mis à mort pour nos péchés (voilà le sens, la valeur du sacrifice de la croix) et il est ressuscité pour notre justification (voilà notre salut). Jésus et l’humanité doivent être considérés comme intentionnellement unis l’un à l’autre dans les événements qui conclurent la vie temporelle, semblable à la nôtre, du Seigneur : Il est mort et il est ressuscité pour nous. Et ce but salvifique du Christ mort et ressuscité, comment se réalise-t-il dans notre vie ? il se réalise de manière unique, selon le dessein normal établi par Dieu, sous une forme prodigieuse, sacramentelle, qui reflète en chacun de nous de manière symbolique mais d’une grande efficacité mystique, la mort du Christ opérée en nous comme mort au vieil homme, à l’homme qui a perdu l’héritage de son contact vital et surnaturel avec Dieu ; et qui reflète également la résurrection du Christ lui-même, moyennant une régénération à une vie nouvelle, insérée dans celle du Christ ressuscité et participant de ce fait à l’adoption du Père céleste, et animée du souffle mystérieux de l’Esprit Saint (cf. F. prat, La théologie de Saint Paul ; Lumière et vie Le Baptême, 26 et 27, 1956 ; Saint Thomas I-II 106,0 I-II, 106 ; III, 66).
Une question : pour obtenir une telle renaissance, destinée par elle-même à avoir une portée éternelle, au-delà du temps de notre séjour terrestre, quelle est la condition requise ? une double condition : la conversion, c’est-à-dire l’orientation morale propre à la vie humaine, la conversion morale, puis, la foi. Nous le savons.
Alors, pour nous qui avons reçu le baptême, se révèle une manière nouvelle de concevoir la vie, et nous pourrions l’appeler l’« après-baptême » : elle reflète dans la pensée, dans les sentiments, dans la conduite une mentalité cohérente avec l’événement extraordinaire de notre renaissance chrétienne grâce au baptême. C’est-à-dire qu’il nous faudrait vérifier si notre conception de la vie est en conformité avec ce sacrement qui nous régénère, à la foi qu’il réclame et à l’engagement moral qu’il comporte.
Il faut remarquer la facilité, coutumière désormais dans notre société qui pourtant s’appelle chrétienne, de rendre pratiquement et même idéalement dénué d’importance un tel sacrement qui, malheureusement, ne distingue pas toujours le style de vie d’un chrétien de celui de quelqu’un qui n’est pas chrétien. C’est grave, extrêmement grave, tant pour l’homme pris individuellement, qui abdique pratiquement sa vocation, que pour la société dans laquelle les moeurs typiquement chrétiennes sont diluées, et même submergées, au milieu de moeurs, encore empreintes heureusement de principes chrétiens, mais qui ne sont plus, ou ne sont pas toujours conscientes de l’engagement généreux qui devrait les rendre réellement humaines, et sur-humaines par surcroît.
Nous nous bornerons en ce moment à recommander au chrétien d’aujourd’hui, adulte comme on le définit d’habitude, de faire bon accueil à la littérature biblico-théologique sur le baptême, et, également, à celle plus simple mais tellement prévoyante et sage, destinée à l’information pastorale : nous louons et encourageons tous ceux qui, auteurs, pasteurs, maîtres et catéchistes donnent naissance et diffusion à cette littérature qui enfonce ses racines dans une très riche tradition patristique, scolastique et spirituelle.
Pour nous placer un instant au niveau de l’homme moderne qui, baptisé ou non, ne se montre pas en syntonie avec l’intelligence de la foi baptismale, nous l’exhortons à accomplir un double dépassement : celui de l’illusion dans laquelle se complaît l’homme moderne de pouvoir se suffire à lui-même et qui l’entraîne à qualifier de périmée une mentalité religieuse, surtout ritualisée, celle que la sainte Eglise ne cesse de prêcher comme nécessaire et sublime ; et cela lui permet de se dire émancipé de la foi chrétienne et que lui suffit sa propre foi en la science, en la raison ; comme si, précisément de la foi et de la raison, ne surgissait un appel inéluctable à la sphère religieuse et à la certitude chrétienne. Et l’autre dépassement est celui de l’insuffisance de nos possibilités effectives de sortir de l’obscurité du doute ou de la confusion du syncrétisme, c’est-à-dire du scepticisme couvert de tant de noms et d’attitudes qui même respectables et graves, couvrent le vide et le désespoir qui alors remplacent en fait l’aberrante souffrance de celui qui le professe.
Humblement et avec ferveur nous tâcherons de méditer, joyeusement et fidèlement, la bonne fortune de notre baptême.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
28 avril
Chers Fils et Filles,
14 Nous sommes encore dans le climat spirituel de Pâques, cet événement qui trouve dans notre baptême son expression rituelle la plus significative et son efficacité régénératrice la plus décisive pour notre vie religieuse et morale. La célébration de Pâques doit raviver en nous la conscience du baptême que nous avons reçu. Aussi, durant la période qui suit Pâques, désirons-nous stimuler la manière de penser et de vivre propre à celui qui a conscience d’avoir été baptisé. Rappelons-nous la théologie du baptême qui mérite d’être étudiée et méditée pendant toute la durée de notre vie ; elle est le rappel de toute notre histoire religieuse : nous sommes venus au monde dans une condition malheureuse quant à notre rapport avec la source véritable et supérieure de la vie, qui est le Dieu vivant, condition due au péché originel, c’est-à-dire au fait que notre existence naturelle humaine s’est séparée de Lui ; et c’est Lui pourtant qui nous a conçus en tant que fils animés d’une Vie surnaturelle découlant de sa régénérante paternité. Donc, venus au monde dans cette condition malheureuse nous avons été purifiés du péché et rendus à cette grâce surnaturelle par le Christ, notre Sauveur et notre Frère, mort et ressuscité pour nous, auquel nous avons, dans l’Esprit Saint, été associés par le baptême et de cette manière insérés dans cette « communauté d’esprit » (Ph 2,1) qu’est l’Eglise, et coetera... Cela, nous le savons, et nous devrions le savoir toujours mieux, et croître sans cesse dans cette connaissance merveilleuse (Ph 1,9).
Mais, pour l’instant, nous nous arrêtons à la conscience globale de notre appartenance à ce plan divin de notre salut dans lequel notre baptême nous a introduits ; et, usant de mots simples pour nous faire mieux comprendre nous dirons que nous nous référons à l’aspect subjectif dû mystère pascal qui n’est pas seulement évoqué liturgiquement en nous par la fête de Pâques récemment célébrée, mais accompli en nous quand nous avons eu la fortune suprême d’être baptisés. Il serait intéressant de recueillir les témoignages des Saints néophytes, à commencer par celui, très connu, un peu hâtif et presque timide, de Saint Augustin « ... et nous fûmes baptisés, écrit-il dans ses Confessions (IX. 2) et toutes appréhensions de la vie passée disparurent en nous. Et dans ces jours d’admirable douceur je ne me rassasiais pas de considérer (ô Seigneur), la profondeur de ton dessein concernant le salut du genre humain. Comme j’ai pleuré en écoutant tes hymnes et tes cantiques... ». Sont pareils les témoignages des convertis par exemple celui de Papini. Du reste, le sage catéchisme de Trente, toujours actuel, nous rappelle l’utilité de cette méditation à laquelle nous ramène la grande parole de Saint Paul, celle que les auteurs définissent « l’idée-mère de sa théologie », (cf. F. prat, La théologie de Saint Paul, 1, 243), et qui dit : « Le juste vivra de la foi » (Rm 1,17 Ga 3,11) ; une parole qui enseigne à chaque chrétien que la doctrine et les préceptes de la foi, reçue et professée avec le baptême, dérivent du principe qui inspire et engendre toute la vie chrétienne : « La foi est l’acceptation de l’Evangile, et croire signifie professer le Christianisme » (F. prat, th. II, 283),
Quelles conclusions pouvons-nous tirer de ces rapides remarques ? Il y en a deux, à notre avis. La première conclusion est que nous devons — devoir très agréable si nous en faisons l’expérience — modeler notre mentalité sur ces doctrines et sur ces normes, mieux, sur les grâces qui dérivent de la conscience baptismale. Nous ne pouvons penser chrétiennement sans recourir à cette nouvelle et lumineuse science de notre existence. « Car nous aussi, nous étions naguère des insensés, des rebelles, des égarés, esclaves d’une foule de convoitises et de plaisirs... Mais le jour où apparurent la bonté de Dieu, notre Sauveur, et sa bonté pour les hommes, poussé par sa seule miséricorde, il nous a sauvés par le bain de la régénération et de la rénovation en l’Esprit Saint. Et cet Esprit il l’a répandu sur nous à profusion, par Jésus Christ notre Sauveur... ») (Tt 3,3-7).
S’impose donc une refonte de notre manière de penser et de vivre selon la foi, dans la lumière de laquelle notre baptême nous a placés. Et de ceci dérive la deuxième conclusion : le fait de jouir d’un particulier état spirituel, propre au chrétien, au néophyte perpétuel qui a pénétré dans le royaume du Christ ; l’état spirituel de la certitude de la clarté, de la lumière : « vous étiez jadis dans les ténèbres, maintenant vous êtes dans la lumière du Seigneur » nous avertit encore Saint Paul (Ep 5,8). « Ainsi nous ne sommes plus des enfants qui se laissent ballotter et emporter à tout vent de la doctrine » (ibid. 4, 14). La foi est une lumière, une force (cf. 1P 5,9). Elle est la logique, elle est le charisme de notre baptême. Avec notre Bénédiction Apostolique.
5 mai
Chers Fils et Filles,
Nous nous tournons encore, par la pensée et par le coeur, vers cette grande fête que nous avons récemment célébrée : Pâques. Nous vivons spirituellement, c’est-à-dire de toute notre âme, avec le souvenir, avec les intentions réalisées, avec notre façon de vivre et de penser, notre « après-Pâques », ce qui signifie « notre après-baptême ». Pâques et baptême — ce fut déjà l’objet de nos méditations — coïncident pour nous : le baptême nous fait vivre le mystère de la mort et de la résurrection de Jésus-Christ (cf. Rm Rm 6,3 Saint. augustin, baptismo, P.L. Rm 4,108 et ss. ). Et, comme nous le savons par le catéchisme, de cette assimilation du baptême à la mort et à la résurrection du Christ, c’est-à-dire à son oeuvre rédemptrice communiquée à chacun de nous par la voie du baptême, découlent deux effets : le premier est que nous avons été faits « chrétiens », c’est-à-dire que, participant à la vie même du Christ, en Lui nous sommes nés à nouveau, régénérés, sanctifiés et, si nous sommes bons, promis à la félicité éternelle ? nous sommes « dans la grâce » de Dieu; et ceci devrait toujours nous remplir de reconnaissance envers le Seigneur, d’émerveillement, de joie, de bonne volonté, d’espérance et d’amour; ceci devrait donc alimenter notre conscience de cette merveilleuse nouveauté, celle d’être et de se savoir « chrétiens », personnes nouvelles, en communion avec Dieu, élevés à une supérieure dignité de vie et à un immortel destin (cf. 1P 2,9) : et, second effet, nous sommes marqués intérieurement, dans notre âme, dans notre être, d’une empreinte sacrée, d’un « caractère », d’une ressemblance au Christ, qui ne s’effacera jamais. Nous pouvons par suprême malheur perdre la grâce, c’est-à-dire la vie divine du baptême, mais nous ne pourrons jamais perdre ce sceau, ce caractère, qui impriment en nous une particulière image du Christ, par la vertu de laquelle nous serons toujours chrétiens, toujours en mesure d’être favorisés de l’amitié du Seigneur, mais aussi toujours responsables de ce rapport nouveau et indélébile de notre vie avec celle, infinie, de Dieu : nous sommes les siens, nous sommes chrétiens pour toujours (cf. Denz-Sch. n. 1609 ; 1767, etc.). Ceci est un grand bonheur ; ceci est un devoir.
Sur ce bonheur, sur ce devoir, c’est-à-dire sur le fait d’être chrétiens, nous devrions méditer bien plus, tant parce que nous sommes l’objet d’un immense amour de Dieu, la grâce, que parce que nous sommes liés à Lui par un lien de parenté sacrée, le caractère. Malheureusement il faut constater que les chrétiens ne se sentent pas chrétiens, qu’ils ne dégagent pas toujours de cette réalité qui les définit la ligne qui doit inspirer leur vie. Pensez avant tout combien modestement et faiblement un adolescent a conscience de cette élection : à l’ordre religieux surnaturel : la pédagogie catholique devrait sans tarder prendre sur soi de créer chez l’enfant, chez l’adolescent, chez le jeune, cette particulière prise de conscience spirituelle propre au chrétien. Un adolescent peut en avoir conscience, tout comme il a conscience d’être membre d’une classe sociale, de la classe ouvrière, de l’aristocratie,... c’est-à-dire d’être membre d’un clan plutôt que d’un autre, ou bien encore d’être fils d’un peuple, d’une nation, d’une race. On devrait d’autant plus cultiver dans l’adolescent la conscience de sa religion et spécialement de la religion catholique qui confère à la conscience juvénile même un sentiment de communion avec Dieu, avec le Christ, avec l’Eglise vivante, faisant découler immédiatement de cette mentalité une décisive orientation morale et sociale.
Cette pédagogie de la conscience chrétienne devra s’aiguiser et s’affirmer d’autant plus que l’enfant passe de l’adolescence à la jeunesse : un passage qui trouble la conscience première et semble devoir l’affranchir, d’un côté, de l’ingénue mentalité puérile et de l’autorité du milieu, tant familial que scolaire ou social, pour faire du jeune un sujet libre qui, d’un autre côté, est inconsciemment et passionnément absorbé par l’esprit servile du milieu extérieur et social auquel il se livre : ce moment est souvent celui de la « crise de jeunesse » — comme on dit —et si elle n’est pas soutenue justement par un art pédagogique sage, nouveau et exigeant, et par un milieu en saine syntonie avec l’exubérante vivacité, juvénile, la conscience religieuse, même la conscience chrétienne s’obscurcit, se remplit de doutes et de rébellion, s’éteint au moins dans le sentiment et dans les pratiques du premier âge, et reste désarmée, incapable de réagir aux tentations de la première maturité et aux séductions d’un milieu profane et irréligieux. Ce possible naufrage du christianisme, de l’intégrité et de la beauté baptismale, devrait former l’objet principal, décisif, de l’éducation chrétienne, Ce naufrage n’a nulle raison d’exister et il n’a certainement pas cette puissance fatale qu’on lui attribue ; un jeune doit être préparé et capable de naviguer, non seulement sans perdre le trésor d’idées et de forces dont sa première éducation chrétienne l’a doté, mais encore et surtout d’accroître ce trésor et sachant, dans la lutte et dans la joie, en expérimenter la supériorité, l’originalité, le bonheur. Le baptême peut être la bouée insubmersible et infaillible de ces jeunes tempêtes.
Puis vient la maturité, c’est-à-dire la plénitude de la conscience, dans la découverte de l’amour et du devoir, dans l’expérience de la vie sociale et de sa combattive pluralité. Alors, un baptême, cultivé par l’instruction et soutenu par la richesse de la communauté ecclésiale, révèle magnifiquement sa puissante vitalité: il donne le sens de la vraie dignité de la vie, étend sous le regard de l’homme l’échelle des valeurs authentiques et, tout au moins dans la véritable espérance, il ne laisse sans réponse aucun problème de la vie.
Tout ceci exigerait un discours sans fin. Nous, nous le concluons ici par un seul mot qui synthétise, sous ses aspects à peine effleurés, notre « après-baptême » : ce mot est « fidélité ». Dans la fidélité, le baptême se prolonge et s’étend tout au long de la vie à la grâce dont il est la source, aux promesses dont il est le principe. Comme le dit le Seigneur dans l’Apocalypse: « Sois fidèle jusqu’à la mort et je te donnerai la couronne de la vie » (Ap 2,10).
15 Avec notre Bénédiction Apostolique.
12 mai
Chers Fils et Filles,
Nous restons encore et toujours sous l’influence de la pensée dominante du mystère pascal, le mystère de la mort et de la résurrection de Jésus-Christ, le mystère de la Rédemption, qui se reflète en nous, qui se répète en nous comme mystère du salut, grâce au sacrement du baptême. Nous ne pouvons et ne devons jamais plus l’oublier.
Le baptême est pour nous une régénération, une renaissance, une conception neuve de la vie, une mentalité nouvelle, une philosophie originale au sujet des grands problèmes de notre existence, ordonnés et éclairés par cette sagesse qui est le propre du chrétien. « Vous vous êtes dépouillés du vieil homme avec ses agissements — enseigne Saint Paul — et vous avez revêtu le nouveau, celui qui s’achemine vers la vraie connaissance en se renouvelant à l’image de son Créateur » (Col 3,9-10). Puis, encore : « Je vous dis donc, et vous adjure dans le Seigneur de ne plus vous conduire comme le font les païens, avec leur vain jugement et leurs pensées enténébrées : ils sont devenus étrangers à la vie de Dieu (...) Mais vous, ce n’est pas ainsi que vous avez appris le Christ (...) suivant la vérité qui est en Jésus et en vertu de laquelle il vous faut abandonner votre premier genre de vie et dépouiller le vieil homme (...) Vous devez vous renouveler par une transformation de votre jugement et revêtir l’Homme nouveau qui a été créé selon Dieu dans la justice et la sainteté de la vérité » (Ep 4,17-24).
Il y a encore tant et tant à dire, à penser, à faire en vue de cette régénération interne et externe du chrétien. Et ne croyez pas que par le fait du caractère surnaturel de cette mentalité, imprégnée de mystère (c’est-à-dire de réalité qui transcende notre expérience naturelle), nous perdons le sens de la réalité concrète de la vie vécue ; non, nous l’augmentons comme augmente la clarté d’une pièce où s’allume une lumière nouvelle qui lui manquait : et dès que paraît cette lumière supérieure, tout prend forme, couleur, dimensions, position, définition... C’est ainsi qu’est la foi baptismale, le « lumen Christi » allumé dans la nuit de notre vie terrestre. Le chrétien sait tout ce qu’il doit nécessairement savoir pour avoir une vision suffisante (bien qu’encore limitée et provisoire) sur le monde, sur la vie, sur le destin de l’homme et, en pratique, sur ce qui est bien et ce qui est mal.
Cette dernière découverte, sur le bien et sur le mal, mérite à elle seule une réflexion toute personnelle du chrétien, à commencer par l’admiration, stimulant et couronne de la connaissance scientifique qui oblige l’esprit humain chrétiennement illuminé, à chanter et à louer le Dieu Créateur. Pensez à Saint François. Pensez aux sources intérieures et intarissables de l’art chrétien qui voit — un peu comme s’il faisait sien l’oeil de Dieu — que toute chose est bonne, est belle (cf. Gn Gn 1, 12, 35). Mais l’admiration, à certain moment, devient stupeur, devient terreur (cf. Qo Qo 1,18, « qui accroît le savoir, accroît la douleur »). Ce qui veut dire : l’instauration de l’ordre nouveau surnaturel, évangélique ne supprime pas le mal qui est dans le monde, qui est dans l’homme.
Ceci est un des écueils les plus périlleux et les plus fréquents pour le chrétien admis aux premières visions du Royaume des cieux. Le mal existe encore. Le chrétien est, plus que le païen, plus que le laïc, sensible à la perception du mal. Rappelons-nous la célèbre parabole de l’ivraie semée dans le champ privilégié du Royaume des cieux (Mt 13,24-30). Le chrétien rencontrera encore sur les sentiers de la pensée, l’obscurité du vrai et la facilité de l’erreur ; sur les sentiers de l’expérience psychologique, la tentation, la propension au péché, la faiblesse des passions et de la chair. Et même, il rencontrera également dans le monde l’opposition, la persécution, l’injustice. Parmi ses frères dans la foi eux-mêmes, il rencontrera la discorde, l’aversion et même la trahison : « on aura pour ennemis, a dit Jésus, les gens de sa maison » (Mt 10,36).
Comme est commune, aujourd’hui, et si voisine, cette soufFrance ! Parfois les amis les plus chers, les collègues qui avaient toute notre confiance, les confrères assis à notre table, sont précisément ceux qui se sont retournés contre nous! (cf Ps 54,13-15).
La contestation est devenue habitude, l’infidélité presque une affirmation de liberté.
Et les disgrâces naturelles ? les maladies inévitables ? les souffrances qui semblent presque un don de Dieu pour les chrétiens ? Oh ! quel champ de méditation et quelle expérience de l’Evangile, toujours dramatique ! Le message suave et effrayant des béatitudes souffle encore comme un vent prophétique sur le champ chrétien !
Audiences 1976 11