
Audiences 1976 16
16 Le mystère pascal, notre baptême, est toujours présent avec sa croix : la mort et la vie sont encore toujours en duel. Bienheureux si nous avons appris à rechercher l’utilité profonde de la valeur (cf. saint augustin, De Civ. Dei, 1, 33 ; PL 41, 45), à nous confier finalement à l’amour du Christ pour nous (Rm 8,35), dans cet éternel conflit ! si nous avons appris à rechercher l’ami, le sauveur Jésus-Christ, le triomphe de sa charité et la conquête de notre salut (Ep 5,2) !
Avec notre Bénédiction Apostolique.
19 mai
Chers Fils et Filles,
Pâques est une telle fête, un événement tel qu’il nous oblige, qu’il nous invite à en prolonger la méditation et à insérer cette méditation pascale dans l’esprit qui doit caractériser la vie chrétienne. Nous ne devons plus oublier jamais le mystère pascal ! Allons plus avant dans la méditation : la fête de Pâques célébrée, que nous reste-t-il ? Le souvenir, un très grand souvenir ? Oui, certes, mais pas seulement un souvenir. Il nous reste, nous l’avons déjà dit, le baptême qui est l’extension du mystère pascal à la vie personnelle de chacun de nous ; une extension effective, régénératrice. Nous né sommes plus seulement des êtres humains et mortels : nous sommes des chrétiens. Dans sa deuxième épître, Saint Pierre a écrit que Jésus-Christ « par sa divine puissance... nous a donné les biens les plus grands et les plus précieux qui ont été promis afin que vous deveniez... participants de la divine nature... » (2P 1,3-4).
Nous devons aussi méditer toujours l’héritage pascal, c’est-à-dire l’héritage chrétien, ce patrimoine, inattendu et immérité, inestimable, de biens qui nous a été légué parce que nous sommes devenus chrétiens par le baptême ; ce patrimoine nous a communiqué, de manière surnaturelle, mais réelle, la symbiose, nous voulons dire la participation vitale au drame de la Rédemption, c’est-à-dire, à celui de la mort et de la rédemption du Christ. Répétons-le : nous sommes devenus des chrétiens, des créatures nouvelles, des êtres divinisés (cf. Rm Rm 8,19 Jc 1,18), qui, sans rien perdre de la perfection naturelle propre à l’homme et même en la possédant dans sa plus grande plénitude, sainte et immaculée (cf. Ep Ep 1,4 Col 1,22 Jc 1,27), font de la religion le nouveau pivot de leur vie, également de leur vie naturelle présente ; la religion, c’est-à-dire le rapport avec Dieu, ce rapport instauré par le Christ et grâce auquel nous sommes devenus fils adoptifs de Dieu avec, tout ce qui en résulte de biens, d’espérances, de dignité, de conception de la vie et du monde et qui découle d’une semblable nouveauté (cf. Rm Rm 9,4 Rm 8,15-23 Ga 4,5 Ep 1,5 etc. ).
Si nous voulons avoir une idée exacte, même purement synthétique, du fait que nous sommes chrétiens, nous ne pouvons négliger une référence — désormais essentielle pour notre mentalité — à cette théologie, à cette « économie » c’est-à-dire à ce plan divino-humain, qui concerne en plein notre salut (cf. Ep Ep 1,3-15 et ss.). Vraiment, ici notre expérience humaine et historique se fait mystère : mystère en soi pour la vérité immense et profonde qu’elle nous offre de connaître et de contempler, comme un regard sur le ciel infini ; mystère pour nous, pour l’ordre nouveau, surnaturel, disons même « sur-réel » qu’il introduit dans notre vie ordinaire, et, comme on le dit réelle.
Nous, nous ne voulons pas passer sous silence cet aspect transcendant et, de ce fait, presque secret, de la vie chrétienne ; mais nous guiderons notre recherche sur les voie planes de l’Evangile : planes, elles paraissent ainsi parce qu’elles nous sont rendues accessibles par la parole simple et sublime du Maître Jésus. Parlant d’« héritage pascal, ou chrétien » il nous est facile de nous référer aux discours testamentaires du Seigneur, ceux de la Dernière Cène : des discours où l’on retrouve précisément l’intention, et l’accent, de Celui qui est sur le point de quitter cette vie et veut laisser à ses fidèles disciples d’ultimes et suprêmes souvenirs. Qu’a dit le Seigneur dans la clairvoyance de son imminent passage dans l’au-delà du temps présent ? Oh ! nous ne finirions jamais cette excursion dans le jardin enchanté des révélations issues du coeur et des lèvres de Jésus au cours de cette nuit pascale. Nous en choisirons deux qui nous semblent maintenant plus faciles à énoncer et qui, en un certain sens, synthétisent la forme éminente de vie que Jésus nous a recommandée à l’heure où il s’est retiré de notre conversation temporelle.
Vous les connaissez bien ces très douces et très graves paroles, vous qui avez l’habitude de lire l’Evangile et qui orientez votre vie spirituelle vers la découverte ineffable du coeur du Seigneur. L’une d’elles concerne le rapport communautaire, ecclésial, social qu’avant son départ de ce monde, Jésus a voulu laisser à ses disciples comme souvenir, comme continuation, comme innovation perpétuelle de son école évangélique ; l’autre concerne le rapport personnel, intérieur, de toute âme fidèle avec ce Jésus qui est sur le point de prendre congé de notre expérimentale intimité.
La première parole résonne comme un commandement : c’est le « commandement nouveau » : très simple, mais sublime comme un sommet, toujours bien au-dessus de notre humble et courageuse ascension : « Mes petits enfants, je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres, comme moi je vous ai aimés » (Jn 13,34). Oh ! ce petit mot « comme » : c’est en lui que consiste la nouveauté du commandement pascal, son inégalable perfection, son inépuisable énergie ! Qui pourra jamais l’atteindre ?
Puis, la seconde parole, parole de vocation, parole de prédilection, parole qui descend dans l’intimité du coeur, parole qui semble une question et qui est un don d’incomparable intériorité : « Demeurez en mon amour » (Jn 15,9). Et ce « demeurez en mon amour », qui le fera sien ? Quelle initiation, quelle constance, quelle félicité se trouvent en ces mots ! Demeurez dans l’amour fort et sincère, extrêmement vivant et extrêmement viril, satisfait en lui-même et capable de l’effusion la plus vertueuse, est-ce cela le trésor, est-ce cela l’engagement pascal ?
17 Oui, c’est cela l’héritage pascal. Serons-nous prêts, serons-nous fidèles à le faire nôtre ? Dieu le veuille ! Avec notre Bénédiction Apostolique.
26 mai
Chers Fils et Filles,
Durant cette période qui a suivi la fête de Pâques nous avons médité quelque peu au sujet de la transfusion du mystère de la mort et de la résurrection du Christ dans ses disciples, au moyen de la foi (Rm 10,9) et au moyen du baptême (Rm 6,3-11). Une vie nouvelle, non seulement morale, mais réelle, surnaturelle, nous est conférée ainsi par notre effective insertion dans le corps mystique du Christ : Lui, il est la Tête, et nous, nous sommes les membres ; Lui il est la Vigne, nous nous sommes les sarments. Nous sommes des créatures nouvelles (2Co 5,17). Nous ne pourrons jamais apprécier suffisamment cette élévation à un nouvel état de vitalité, de dignité, de bonheur, en plus de celui d’engagement moral auquel nous avons été conduits du fait de notre baptême qui, précisément, nous transmet, non seulement le nom mais aussi l’état de « chrétien ».
Ici, la réflexion théologique et ascétique possède un champ assez vaste et intéressant à explorer, en déduisant de ce principe qu’est le baptême, les effets merveilleux de la nouvelle vie que nous avons obtenue, comme la purification du péché originel, (et jusqu’à quel point persistent en nous certaines de ses conséquences comme la douleur, le désordre des passions et l’inconstance dans le bien ? voir st thomas III, 69, 3) ; puis, et spécialement la grâce et les dons de l’Esprit (ib. 4-5) ; et, donc, le caractère indélébile (cf. 2Co 1,22 st thomas III, 2Co 63) ; et toute la spiritualité et la sainteté qui sont le propre de ceux qui sont véritablement chrétiens. Exploration magnifique, mais qui fait surgir, presque par surprise, une grande objection : même pour le chrétien, associé à la résurrection du Christ, la mort demeure, la mort, la grande ennemie demeure implacablement victorieuse ! notre communication vitale avec la résurrection du Christ n’a pas réussi à la vaincre ? La Vierge a-t-elle eu seule ce privilège de ne pas subir les effets de sa « dormition » et d’être admise immédiatement, également corporellement, à cette nouveauté, à cette plénitude de vie qui est promise à la résurrection des morts ! Oui. Mais la résurrection des morts, si elle n’est pas une réalité actuelle pour les défunts dans le temps, est une réalité promise à tous : différée mais promise, mais assurée, mais garantie par la Parole du Christ, prêchée, dès les premiers jours du christianisme, par l’Eglise pèlerine sur la terre, mais en marche vers une immortalité à laquelle non seulement nos âmes qui en jouiront déjà, mais aussi ces pauvres membres corporels destinés à se corrompre, à se réduire en cendres, seront restitués.
Comment ? Comment ? notre méditation sur le mystère pascal est parvenue à cette difficile ligne d’arrivée. Difficile parce qu’il nous manque même le pouvoir d’imaginer comment une palingénésie de ce genre peut se réaliser; mais non pas infranchissable pour celui qui conclut son acte de foi avec les victorieuses paroles de notre Credo : « je crois à la résurrection de la chair et à la vie éternelle ». Ceci n’est pas une idée fantastique et triomphaliste qui se présente à l’esprit, parce que celui-ci rebelle à l’idée du néant dans lequel devrait se dissoudre notre être et parce qu’il est disposé à imaginer une revanche finale sur notre intolérable faiblesse. C’est la Parole du Christ qui s’exprime ainsi, avec un tout puissant accent de défi et de victoire. Elle résonne dans l’Evangile (cf. Mt Mt 22,23-33 Jn 6,39-40 Jn 11,23-25 etc. ), elle forme le thème de la première prédication évangélique (Ac 4,2 Ac 17,31-32 Ac 23,6) et elle s’élève à la plénitude d’une leçon dans la première épître de Saint Paul aux Corinthiens ; écoutons à nouveau quelques-unes de ses affirmations : « Le Christ est ressuscité des morts, prémices de ceux qui se sont endormis. Car la mort étant venue par un homme, c’est par un homme que viendra également la résurrection des morts. De même en effet que tous meurent en Adam, tous aussi revivront dans le Christ (1Co 15,20-23)... On sème de la corruption et il ressuscite de l’incorruption ; on sème de l’ignominie, il ressuscite de la gloire ; on sème de la faiblesse, il ressuscite de la force ; on sème un corps physique, il ressuscite un corps spirituel... » (ibid. 42-44).
La question est si importante et si complexe que dans la littérature chrétienne elle a eu immédiatement son énoncé et son apologie (cf. Athénagoras, Tertullien). Saint Augustin nous offre trois sermons sur ce thème (40-241-242 ; PL 38, 1130 et ss.) et de nombreuses autres références (par ex. Enchir. 34, PL 40, 272 ; etc. ; cf. michel, Diction. Théol. Catholique, XIII, II 2501-2571).
Oui, le mystère pascal aboutit à cette eschatologie, c’est-à-dire à cette doctrine de notre destin final. Ici, nous en célébrons, dans l’histoire évangélique, le moment de la plénitude dans le Christ; nous en réalisons pour nous la première phase d’application dans le temps de notre vie ecclésiale et liturgique ; mais ce n’est pour nous qu’une première période initiale ; son accomplissement se réalisera le jour ultime.
On demeure stupéfait et heureux mais c’est ainsi, il en sera ainsi ! Rendons gloire au Seigneur.
Avec notre Bénédiction Apostolique !
2 juin
18 Chers Fils et Filles,
Notre discours retourne au grand thème de la prière. Un thème grand comme une cathédrale. Nous nous approchons de ce monumental édifice, stimulé par deux raisons pratiques : la saison liturgique et les besoins de notre époque. La fête de Pentecôte, la fête de l’Esprit Saint nous invite à rallumer la lumière de notre âme, ce qu’est précisément la prière. Puis, comment ne pas se rendre compte des péripéties difficiles qui bousculent la normalité, l’ordre, le besoin d’un secours divin que la prière nous encourage à espérer de là-haut, de la Providence ? espérance et prière vivent ensemble. En plus de ces stimulants occasionnels à recourir à la prière, nous savons que prier est une loi qui s’impose de manière plus ou moins urgente à nos esprits, mais qui oblige toujours celui qui veut vivre la vie chrétienne et même nous pouvons dire celui qui veut simplement vivre une vie humaine authentique et pleine ; nous savons que nous devons satisfaire à cet important et suave devoir que Jésus nous enseigne : « Il faut prier toujours, sans jamais se lasser » (Lc 18,1). Il n’est même pas nécessaire de rappeler tous les livres et discours religieux qui nous appellent à ce devoir fondamental (cf. Saint Thomas, II-IIae, 83 ; Cath. Rom. IV ; St Augustin, la célèbre lettre à la veuve Proba, 130, PL 33, 493-507).
Mais aujourd’hui nous nous arrêtons un moment sur le seuil du temple de la prière ; et remarquons que la porte est fermée. Jadis il était ouvert, toujours et à tous ; maintenant il ne l’est plus. Autrefois la dispute portait sur la légalité, sur l’orthodoxie de l’accès au temple de la prière ; et comme ils sont nombreux, les martyrs que l’histoire nous rappelle, martyrs pour avoir professé ou avoir renié la religion ; aujourd’hui la question religieuse (parce qu’au fond, c’est de cela qu’il s’agit) se pose d’une manière radicalement différente : il n’existe plus aucune raison de prier ?
Fils et Frères bien-aimés ! quelle question formidable ! Même si nous ne sommes pas tous en mesure d’analyser le phénomène antireligieux de notre époque, nous en connaissons tous la manière radicale dont il s’oppose à notre tradition spirituelle chrétienne et catholique tout particulièrement, même dans des pays historiquement imprégnés de religion ; et nous sentons comment, d’une manière ou d’une autre, l’athéisme menace de l’intérieur de l’âme la consistance des motifs qui justifient et réclament la religiosité de notre être rationnel et spirituel. Il fut un temps où l’athéisme était jugé négativement par l’opinion publique qui le tenait pour une absence de la foi commune ; aujourd’hui, par erreur et par malheur, il est jugé positivement, comme un progrès, comme la libération d’une mentalité mythique et primitive, comme la bannière des temps nouveaux. La science suffit. La raison fuit le mystère. Et ce n’est pas vrai ! Au contraire qui aime la science, qui se rend compte de sa profondeur et de sa rigueur ne peut, ne doit pas empêcher la pensée de mener ses explorations métaphysiques et mystiques ; et celui qui se refuse à enfermer la raison dans les limites de ses traits conventionnels ne peut qu’admettre la nécessité de les dépasser pour chercher tout au moins, ou pour expérimenter, avec le plus grand profit possible, la rencontre avec une Sagesse, avec un Verbe qui tout en le pliant à l’adoration religieuse, l’élève aux préludes d’un enivrant dialogue qui va au-delà du rationnel : la prière.
Ce formidable malentendu entre la pensée scientifique et la pensée religieuse (la pensée chrétienne) trouble profondément notre sécurité mentale qui se transforme en incertitude morale et en inquiétude sociale. C’est le grand problème de notre temps. Nous n’avons pas à nous effrayer, non seulement parce que notre esprit religieux n’a aucun préjugé, et qu’il n’est nullement contraire au progrès scientifique tant spéculatif que pratique, au contraire, il le favorise et l’intègre, objectivement autant que subjectivement, en vertu de son culte de la Vérité totale, celle qui est, précisément, recherchée professée et proclamée avec notre Credo.
Puis, évitons de nous contenter d’une formation mentale purement et exclusivement « laïque » — c’est-à-dire d’une qui, en n’importe quel domaine de la pensée et de la vie, fait systématiquement abstraction de toute logique référence religieuse — pour éviter, de tomber, sans nous en rendre compte, dans cet athéisme qu’à juste titre nous craignons parce que, destructeur de tout ordre, il tend à ériger la légitime autonomie des réalités terrestres en seul critère de vérité (cf. Lumen Gentium, LG 36 Gaudium et Spes, GS 36).
Et, de même, tâchons de ne pas nous laisser engourdir par cette apathie religieuse et spirituelle, si répandue aujourd’hui dans notre monde profane et sécularisé et qui semble le résultat inévitable de l’activisme moderne et du fracassant tintamarre des voix publiques. Tâchons de faire nôtre le programme formulé par le Christ « veillez et priez » (Mt 26,41).
Avec notre Bénédiction Apostolique.
9 juin
Chers Fils et Filles,
Dans le climat actuel de la vie publique notre voix qui invite à la prière, comme pour faire écho dans nos âmes à la célébration, désormais terminée, des grandes fêtes de Pâques et Pentecôte, notre voix, disons-nous, pourrait sembler intempestive, presque un monologue dans le désert. Il est vrai que notre parole, adressée à vous, visiteurs provenant d’endroits et de situations très diverses, et avides d’un discours spirituel plutôt que profane et contingent, fait précisément abstraction de l’actualité de la vie publique, si intéressante et grave qu’elle soit; comme d’habitude, ici nous nous tendons vers le thème religieux ; mais nous pensons que celui-ci, le thème religieux ne nous rend pas — ce qui serait contraire à notre habitude — étranger à cette participation à la vie sociale, la nôtre, c’est-à-dire celle qui regarde la scène du monde sous la lumière qui nous vient de là-haut et qui, même sur un plan différent de celui de l’expérience temporelle, peut faciliter une meilleure vision des choses, indiquer les meilleurs sentiers également pour la prudence terrestre et, grâce à d’impondérables et supérieurs apports, secourir l’humaine lassitude.
19 C’est donc encore de la prière que nous voulons vous entretenir avec une brièveté et une simplicité qui ne prétendent pas en pénétrer les merveilleux sentiers, mais simplement mettre l’accent sur l’aptitude que l’homme moderne conserve encore pour la prière elle-même. Dans un précédent sermon nous avons fait allusion à la porte close que l’homme moderne trouve devant lui quand il s’approche du temple de la prière ; fermée parce qu’a été décrétée la démolition du séculaire et monumental édifice, fermée pour transformation en musée archéologique, en salle de divertissements profanes, en arène sportive. Nous voulons dire que de nos jours, d’après quelques-uns, la prière, et toute la psychologie et la pédagogie, toute la moralité, la vie sociale, la vision de la vie qu’elle suppose et encourage, devraient être remplacées par une autre mentalité et d’autres activités, c’est-à-dire par l’athéisme et par le sécularisme, par le laïcisme dans leurs expressions radicales et exclusives.
Et nous, cette fois nous avoisinant encore au métaphorique édifice, nous découvrons que la porte est ouverte. La porte de la prière est ouverte à l’homme moderne ? Oui, elle est ouverte mieux encore, après certains événements contemporains comme le Concile et l’Année Sainte, elle est grande ouverte.
Observons les faits. Certains dérivent précisément de ce monde rationnel, scientifique et technique qui a fourni à de nombreux hommes de talent et à de très nombreuses personnes de moyenne ou modeste culture des arguments pour leur irréligiosité. Il faudrait faire ici à rebours le chemin philosophique de tels arguments pour retrouver l’éternelle et invincible validité de la religion naturelle, celle qui découle de la pensée humaine guidée par l’honnêteté de la recherche et du désir de la vérité. Par bonheur, l’esprit humain n’a pas perdu sa vertu spéculative et même après les drames — parce que c’est cela qu’ils sont — de la pensée contemporaine, la conclusion de son effort vers la vérité où se perd dans un désespérant scepticisme ou bien s’oriente, soit par propre nécessité intrinsèque, soit par exigence objective, vers une « théodicée » une science de Dieu qui ne peut rester simplement inerte et passive, et fait l’expérience de la logique, de la vitale poussée vers l’expression d’une parole une parole adressée à Dieu : un appel ? une louange ? une tentative de dialogue ? de toute manière, une prière.
Nous avons observé avec admiration la transmission télévisée du retour des astronautes de leur stupéfiante excursion sur la lune: pendant un instant, qui vaut une heure, qui vaut une vie, tous ceux qui étaient présents : les astronautes, les techniciens, les savants, les autorités se sont plongés dans une pensée religieuse, qui vaut un cri, qui vaut une hymne, qui vaut un choeur de la terre entière, pour reconnaître, oui, adorer et invoquer le « mystère », le mystère transcendant et immanent de Dieu.
La prière invite encore notre génération, notre civilisation (si elle est vraiment telle et consciente), à une vivante expression. Ouvrons, au hasard dirions-nous, les documents de l’humanité contemporaine écoutez aussi une seule remarque du clairvoyant et malheureux écrivain juif, Simone Weil († 1943) : « la condition des travailleurs est celle dans laquelle la faim de finalité, qui constitue l’être même de tout homme, ne peut être rassasiée sinon de Dieu... Ce n’est pas pur hasard si l’on appelle attention religieuse le degré le plus élevé de l’attention. La plénitude de l’attention n’est autre que la prière » (cf. domenico porzio, Incontri e scontri con Cristo, PP 665-667).
Et, au fond de l’amertume contestatrice d’une grande partie de la jeunesse actuelle, n’y a-t-il pas un état d’âme de plainte, de poésie, d’invocation qu’il ne semble pas abusif de classer à l’enseigne, qui a survécu aux ouragans des désillusions modernes, à l’enseigne, donc, de la prière?
Oui, le temple de la prière ouvre ses portes aux hommes de notre temps et ceux-ci, certainement nombreux, se rendent compte qu’il serait beau d’y entrer mais ils sont hésitants : « comment oser ? et comment prier ? » se disent-ils. Cela valait la peine que nous les soutenions, que nous les invitions encore à prier avec nous.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
16 juin
Chers Fils et Filles,
En ce temps-ci, en ce moment si profondément engagé dans les affaires humaines, nous, nous rappelant sans cesse le cyclone spirituel que la Pentecôte est pour le monde et, spécialement, pour l’Eglise, nous allons, une fois encore, tourner notre pensée vers la prière, vers sa légitimité, vers sa nécessité, vers ses modalités. Nous n’ignorons pas que dans l’étude des religions, dans l’étude de la prière chrétienne, dans l’étude de la psychologie humaine, on s’est longuement penché sur cette expression de la spiritualité humaine, presque au risque de mettre en difficulté celui qui, d’une telle abondance d’expériences, de coutumes, de littérature voudrait dégager une synthèse et une orientation, le minimum nécessaire à l’homme profane d’aujourd’hui pour résumer mentalement sur une fiche ce qui lui suffit de savoir au sujet de ce thème désormais étranger à son esprit empirique et positif. Et si, nous-mêmes, adoptant cette impérieuse méthode de simplification, concluons notre réflexion sur la prière par deux propositions majeures, soit, d’abord, que la prière suppose de la part de Dieu, de l’intérêt, l’écoute des voix que l’homme élève vers Lui, c’est-à-dire une « Providence » ; et, ensuite, qu’elle, suppose de la part de l’homme, l’espérance, l’espoir d’être écouté et exaucé, nous constatons que nous avons certes, dressé le schéma essentiel de la prière, c’est-à-dire d’un possible dialogue entre l’homme et Dieu, mais que nous ne savons rien, ou tellement peu, au sujet de la validité de ce colloque. Celui-ci est-il une hypothèse imaginaire, ou établit-il réellement un rapport ; un rapport bilatéral et bénéfique ?
20 Eh bien ! parmi les plus grandes faveurs que le christianisme, la foi, mieux encore, Jésus-Christ en personne ont accordées à l’humanité, il y a précisément celle de la prière vraie, valide, indispensable, couronnée des plus grands succès. Le Christ a établi la communication entre l’homme et Dieu ; et cette communication qui prévaut sur toutes nos merveilleuses communications techniques et sociales modernes a la prière pour première et normale expression. Prier veut dire communiquer avec Dieu.
Et le Christ est Lui-même cette communication fondamentale. Il l’est par sa propre manifestation : entrons dans le domaine de la recherche sur la personne de Jésus — Qui est Jésus ? — objet actuellement encore de recherches laborieuses et, au fond, fatalement négatives pour celui qui se détache de la définition chalcédonienne de l’unique Personne du Verbe, vivant en deux natures, divine et humaine (cf. Denz-Schon., 301-302 ; boyer, Le Fils éternel, 469 et ss.) ; le « pont », comme s’exprimait Sainte Catherine (Dial. 25 et ss.). Et Lui-même, Jésus, Il est l’exemple le plus lumineux de la prière qui, mentionnée dans l’Eglise, devient pour nous la voie maîtresse de la prière et de la vie spirituelle. Jusqu’à présent l’humanité fidèle a suivi assidûment cette école. « Quelle est la voie qui peut me mener, moi, au Christ et à son message ? » se demande un penseur catholique moderne bien connu ; et il répond : « Il en est une très courte et très simple ; je pense à l’âme de Jésus en prière et je crois » (C. adam, Cristo, nostro Fratello, 37, cf. le très beau chapitre : « la preghiera di Gesù » ; cf. également la vigoureuse synthèse du « Message de Jésus » de L. de grand-maison, Jésus-Christ II, 347, et ss.).
Et comment, et quand Jésus a-t-il prié ? Oh comme serait belle et instructive une excursion dans les pages de l’Evangile où l’on cueillerait, comme des fleurs des champs, les allusions quasi occasionnelles au sujet de la prière du Seigneur. Marc l’Evangéliste écrit : « Le matin, bien avant le jour (Jésus) se leva, quitta la maison (probablement celle de Pierre à Capharnaüm ; cf. V. 29) et s’en alla dans un lieu solitaire ; et là, il priait » (1, 35). Voyez, par exemple, après la multiplication des pains. « Et quand il eut renvoyé les foules, il gravit la montagne, à l’écart, pour prier » (Mt 14,23).
Et mériteraient aussi une très longue méditation les prières du Seigneur dont parle l’Evangile. La célèbre prière, par exemple du Chapitre XI de l’Evangile de Saint Mathieu qui « nous fait pénétrer dans le secret le plus profond de sa vie » : « En ce temps-là, Jésus prit la parole et dit « Je te bénis, Père, Seigneur du Ciel et de la terre, d’avoir caché ces choses aux sages et aux habiles et de les avoir révélées aux tout petits » (14, 25). Et que dire de la prière qui conclut les discours de la Dernière Cène ? : « Ainsi parla Jésus. Puis, levant les yeux au ciel il dit : « Père, l’heure est venue : glorifie ton fils pour que ton fils te glorifie... » (Jn 17,1). Nous nous en souvenons : C’est la prière pour l’unité : « ...que tous soient un » (ib. 21). Puis la triple, gémissante et héroïque prière de Gethsémani, dans l’imminence de la Passion : « Père, dit Jésus, si tu le veux, éloigne de moi ce calice ! Cependant que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la tienne ! » (Lc 22,42).
Quelle révélation, non seulement sur le drame de la vie du Seigneur, mais aussi sur la complexité et la profondeur des destinées humaines qui, même dans leurs expressions les plus tragiques et les plus mystérieuses peuvent, grâce à la prière, être rattachées à la bonté, à la miséricorde, au salut découlant de Dieu.
Prier donc, comme Jésus. Prier fort. Prier aujourd’hui. Et toujours dans le climat de confiante communion que la prière a établi entre nous et le Père ; parce que c’est à un Père, et au Père que notre prière s’adresse.
Qu’il en soit ainsi ! Avec notre Bénédiction Apostolique.
23 juin
Chers Fils et Filles,
Répondant à vos dispositions spirituelles avides en ce moment, pensons-nous, d’entendre notre parole, nous vous inviterons une fois de plus à réfléchir à la prière ; il nous semble que c’est dans cet acte que se synthétise pratiquement la vie spirituelle à laquelle les récentes célébrations liturgiques nous ont prédisposés.
Le renouvellement de notre vie morale, c’est-à-dire cette conversion, cette manière droite d’orienter toutes nos actions, cette metanoia dont parle l’Evangile et à laquelle on se réfère souvent, puis encore le rapport confiant et affectueux rétabli avec Dieu par l’approche aux sacrements pascals et, finalement, une expérience, prudente et dangereuse du moment social historique que nous vivons, tout cela nous met dans le coeur et sur les lèvres une prière spontanée et filiale. Nous nous trouvons probablement dans des conditions idéales pour prendre le vol vers le mystère de Dieu, un mystère qui n’est plus celé, qui n’est plus effrayant, mais qui est avalisé par la foi et étayé par quelque joyeuse expérience intérieure.
21 Quelle sera alors notre prière ? Demandons-le au Divin Maître lui-même, à Jésus Notre Seigneur : « apprends-nous à prier » (Lc 11,1). Et voici la formule, première et suprême par antonomase, de notre colloque avec Dieu, celle que le Christ nous a enseignée : le « Notre Père ». Elle est l’expression la plus simple, la plus heureuse, la plus profonde de notre religion. Nous le savons tous.
Mais nous ferions bien d’y consacrer une réflexion toute spéciale, précisément pour nous rendre compte — ne serait-ce même que cela — du bonheur que nous avons de pouvoir prier ainsi ! Nous n’oserions pas vous en dire plus en ce moment. Qu’il suffise que nous vous invitions à réfléchir au moins au rapport religieux que cette prière établit entre nous, minuscules atomes dans l’océan de l’univers, et le Créateur de toute chose, l’Etre infini, éternel, ineffable, omniprésent et mystérieux, le Dieu du ciel et de la terre. Cette première constatation est déjà suffisante pour fixer notre pensée : Sommes-nous devenus si grands que nous pouvons nous arroger le titre de fils de Dieu ? ou est-ce Dieu qui a daigné se pencher vers nous jusqu’à nous permettre de le considérer, de le savoir notre Père ? C’est là le coeur de l’Evangile ; c’est la perspective, familière et exceptionnelle, que nous offre la révélation chrétienne. Pensons-y ; pensons-y ; car tout aussitôt nous sommes emportés vers l’horizon incommensurable de l’univers : Notre Père (souvenons-nous : notre Père, le nôtre !) qui êtes aux cieux ; le climat du mystère rend au Père cette face qui échappe à toute tentative de contemplation, mais ne nous enlève pas la certitude et la joie de nous être emparés de son vrai nom, de son nom si doux : Notre Père, principe vivant et amoureux de notre être, petit certes, mais merveilleux qui, baigné de la Lumière présente et invisible du soleil divin, se révèle à notre conscience comme son image à Lui ; Dieu dit, à l’origine : « faisons l’homme à notre ressemblance » (Gn 1,26) ; et alors in lumine Tuo videbimus lumen (Ps 35,10) — c’est par ta lumière que nous voyons la lumière —. Il suffirait de cette première annonce du dialogue rendu possible entre l’homme et Dieu, pour dire merci au Christ, pour lui dire la joie, imprévue et extatique, de notre esprit : « Maître, nous nous trouvons bien ici » (Mc 9,5).
Mais ceci n’est que l’atrium de notre conversation, devenue, déjà au seuil de son entrée dans le royaume des cieux, une conversation céleste (cf. Ep Ep 3,20). Vous savez comment elle se poursuit, suivant un double dessein symétrique et trinitaire. Avec trois envolées ascendantes, vers le nom, vers le royaume, vers la volonté de Dieu ; célébratives les premières ; les trois suivantes implorantes, demandant le pain, le pardon, la protection nécessaire à notre fragile existence ; tendues les unes et les autres vers l’effort possible pour l’humble mais indispensable causalité humaine, de telle sorte que la prière ne soit pas la pusillanime et fataliste résignation aux accablantes difficultés du monde hostile, obscur qui nous cerne, mais au contraire qu’elle soit tournée vers la supérieure, mais compatissante causalité divine, que la prière filiale implore pour résoudre nos insolubles besoins. C’est ici que nous avons le point de liaison et de rencontre de la souveraine efficience divine à laquelle s’ouvre et sur laquelle se greffe, humble mais disponible et pleine de bonne volonté, l’efficience humaine. Tant d’aspects de la sagesse religieuse sont résumés ici pour nous enseigner et nous réconforter ! Et comme elle nous rend humbles, comme elle nous fait grands, la prière du « Notre Père » que nous a enseignée le Maître unique et souverain lui-même, Jésus-Christ (cf. Mt Mt 23,8) ! et quelle profondeur subjective et personnelle elle creuse au-dedans de nous, quelles harmonies communautaires elle exige et encourage !
N’en disons pas plus mais nous voudrions que cette reine des prières devienne notre prière préférée. Et qu’elle soit, parfois, l’objet d’une spéciale, d’une attentive méditation. Il existe toute une littérature sur cette « Oraison dominicale », sur cette prière que le Seigneur nous a lui-même enseignée (Parmi les commentaires classiques les plus accessibles : tertullien, De oratione, P.L.I. 1149-1196 ; saint cyprien, De or. dom., PL 4, 519-543 ; Cat. Rom. Trident., De or. dom., etc., parmi les commentateurs les plus récents : Carnelutti, etc.).
Expression de notre insuffisance, de notre faiblesse, de notre culpabilité, la prière du Seigneur peut devenir notre force, notre confiance, notre espérance : « Demandez, et il vous sera donné » a dit le Seigneur. « Qui d’entre vous, quand son fils lui demande du pain, lui remettra une pierre ? ou, s’il lui demande un poisson, lui remettra-t-il un serpent ? Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est dans les deux en donnera-t-il de bonnes à ceux qui l’en prient » (Mt 7,9-11).
Priez donc ; priez toujours.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
7 juillet
Audiences 1976 16