Audiences 1976 27

27 Une Parole évangélique que nous connaissons tous parfaitement. Elle se réfère, évidemment à l’oeuvre du Christ dans le monde : l’Eglise qu’il faut édifier. Mais, l’Eglise, qu’est-ce que c’est? L’Eglise est une communion (cf H. hamer, L’Eglise est une communion ; A. prolanti, Il mistero della comunione dei Santi, 1975). C’est-à-dire une société sui generis, en même temps spirituelle et visible; humaine, mais animée par l’action surnaturelle de l’Esprit Saint (cf Ph 2,1) ; Corps mystique du Christ, Peuple de Dieu. Il faut lire et méditer les premiers chapitres de la Constitution Lumen Gentium pour avoir une idée de l’originalité, de la profondeur, de la complexité de ce dessein du Christ au sujet de son oeuvre que Lui-même, et nous avec Lui, appelons l’Eglise. Saint Thomas recourt, lui aussi au concept d’unité, de communion, de « synaxe », en parlant de la signification actuelle de l’Eucharistie qui nous fait communier avec le Christ et avec tous ceux qui participent à son sacrement (cf St. Th, III, 73, 4). Est vraiment décisif, à ce propos, ce que Saint Paul a écrit dans sa 1ère Epître aux Corinthiens : « ... nous ne sommes qu’un seul corps malgré notre grand nombre, attendu que nous recevons tous notre part de cet unique pain eucharistique » (10, 17).

Et ici, sans entrer le moins du monde dans la discussion rationaliste au sujet de l’origine et de l’essence de la vie religieuse, nous devons noter comment, dans le catholicisme, le fait humain de la vie religieuse même, se réalise sous forme superlative, complète, non-unilatérale, essentielle et parfaite: la religion catholique est en effet extrêmement intérieure et personnelle et, en même temps, extrêmement sociale et communautaire ; et, ce qui est merveilleux pour notre foi, les deux aspects de sa religiosité ne s’excluent pas l’un l’autre : bien plus que complémentaires, ils sont simultanés : plus un esprit catholique est religieux, c’est-à-dire plus il tend et parvient au contact mystique avec Dieu, et plus solidaire est-il avec le vrai bien du prochain ; la même charité qui l’unit au mystère divin, il la retourne vers la réalité humaine (cf 1Co 13). De sorte que l’Eglise, qui est communion avec le Christ et avec Dieu dans l’Esprit Saint, tend à être communion avec les hommes ; et cette communion assume des aspects sociaux concrets, le premier desquels est celui qu’aujourd’hui on appelle de préférence communauté (cf J. huby, Christus, 1947).

Comment l’Eglise se serait-elle propagée, sinon au moyen des communautés fondées par les Apôtres et leurs collaborateurs ? (les communautés spontanées, au sens étroit du mot, ne sont pas dans la ligne originelle de l’Eglise). Les premières communautés chrétiennes naissent de la parole, du ministère, de la direction de personnes envoyées et qualifiées ; et à peine un groupe s’est-il formé autour de telles personnes, ou plus exactement autour d’une telle personne, l’Apôtre, l’Evêque, qu’il prend le nom d’« Eglise » de ce lieu où il est constitué légitimement ; une communauté visible et régulière requiert d’avoir au centre, au coeur même, une autorité vivante, dérivée d’un apôtre ; d’un de ses envoyés ou de ses successeurs. Le christianisme n’est pas un pur et simple courant idéologique, ou spirituel ; il est un ensemble de communautés locales qui ont toutes conscience d’être communion. Comme il est instructif et émouvant de lire dans les premiers documents du christianisme, tels que le Nouveau Testament (voir les Epîtres de Saint Paul, l’Apocalypse), les noms des premières Eglises naissantes; par exemple : « à l’Eglise de Dieu qui est à Corinthe » (1Co 1,2) ; « Jean, aux sept Eglises qui sont en Asie » (Ap 1,4) ; etc. Tout comme Saint Ignace d’Antioche au début du II° siècle. Et puis ? Voyez quel grand développement a eu la communauté sociale et visible de l’Eglise. La structure canonique, complexe mais cohérente, de l’Eglise contemporaine est bien connue (cf Lumen Gentium, LG 13). Il nous semble que mérite une cordiale considération la dignité et la fonction d’Eglise locale que nous appelons diocèse, Notre diocèse, Eglise-mère pour chacun de nous; et qu’elle a un Pasteur responsable institué comme guide d’un Corps de fidèles dans lequel chacun de nous s’insère, qualifié comme nous le sommes par une circonscription éthique-géographique et par un culte particulier à un mystère religieux qui fait partie de tout le système doctrinal, sous le patronage de quelque Protecteur céleste.

Il faudra vraisemblablement en reparler. Et, dans cette vision empirique de l’Eglise mérite autant d’intérêt et d’affection, cette partie du Diocèse qui est désignée par le titre de Paroisse. Oui, il faut que chaque fidèle ait pour sa propre paroisse, disons même pour son propre clocher une préférence bien compréhensible et, en un certain sens, parfaitement justifiée.

La Paroisse ! Tout fidèle devra découvrir une élection transcendante dans le fait que la Providence lui a assigné cette communauté et non une autre pour recevoir le baptême et devenir citoyen de l’Eglise ; et il devra aimer sa paroisse, lui vouer une religieuse affection, peu importe qui elle est, où elle se trouve. Et il devra, dès que possible et raisonnable accueillir l’éducation religieuse et chrétienne qui lui sera donnée par cette famille de choix ; la paroisse, il faudra la fréquenter, la soutenir, l’aimer ! elle est la première école de la foi et de la prière ; de la prière liturgique en particulier ; elle est le premier cercle d’entraînement à l’amitié joyeuse et honnête avec les contemporains et les concitoyens ; elle est le premier foyer des orientations communautaires et sociales ; elle est la rencontre persévérante avec un ministère de vérité, de charité, de concorde communautaire, d’entraînement moral, un ministère engagé jusqu’au sacrifice de soi, qui peut apporter la joie et la vigueur de la vie chrétienne.

Nous avons la plus grande estime pour la forme de vie catholique que représente la paroisse. Puissiez-vous l’avoir, vous également, avec notre Bénédiction Apostolique.






25 août



EDIFIER L’EGLISE PAR L’APOSTOLAT





Chers Fils et Filles,



Ecoutez : nous l’avons déjà dit à nos visiteurs durant les audiences précédentes et nous vous le répétons maintenant à vous : le moment est venu où tous ceux qui ont le bonheur et la responsabilité de s’appeler chrétiens-catholiques doivent se sentir engagés à « construire l’Eglise », ceci étant, premièrement, le dessein messianique du Christ Sauveur (Mt 16,18) ; et, deuxièmement, le Christ ayant lui-même fait appel, pour l’exécution de ce dessein historique et universel, à l’oeuvre, à la main-d’oeuvre pourrait-on dire, des Apôtres et de leurs disciples ; troisièmement, parce qu’il s’impose de préserver de la ruine l’édifice déjà construit en deux mille ans d’histoire de l’Eglise toujours vivante et menacée par l’évolution historique et l’irréligiosité des temps nouveaux ; et, quatrièmement, la conscience de l’Eglise, réanimée et stimulée par le récent Concile ayant revivifié en elle-même, tant dans la hiérarchie de ses Pasteurs et de ses promoteurs que dans les âmes généreuses de ses fils et filles les plus ouverts à la voix de l’Esprit, le sens du Mandat originel : « Allez et annoncez l’Evangile à toutes les nations » (cf Mt 28,19), et y mettant un accent plus joyeux et plus impérieux que jamais.

Avez-vous remarqué comme est devenu actuel et général le terme « apostolat », impliquant non seulement ses Pasteurs mais s’étendant à tous ceux qui doivent et peuvent être leurs collaborateurs ? puis encore le terme, aujourd’hui si exigeant de « témoignage » ; avez-vous remarqué aussi quel accent spécifique et vigoureux a acquis le mot « missionnaire » ? Dans les âmes des Chefs comme dans celles de tous les fidèles de l’Eglise résonne encore l’écho des dernières paroles que le Christ prononça dans le cadre de notre vie terrestre : « vous serez mes témoins... jusqu’aux confins de la terre » (Ac 1,8). Le salut apporté par le Christ ne se réalise pas de soi-même ; il exige la médiation d’un double ministère : indispensable : celui du sacerdoce ministériel et celui ordonné lui aussi à l’intégration dans le premier, du sacerdoce commun, celui des fidèles « fidèles » : si bien que tout le corps visible de l’Eglise est engagé à transmettre et à vivre les dons salvifiques de vérités et de grâces que nous a mérités le Verbe incarné et qui sont diffusés par l’Esprit (cf Lumen Gentium, LG 10).

Pour construire l’Eglise cette conscience apostolique, cette conscience missionnaire sont nécessaires. Construire serait dire trop peu si l’on n’entendait pas, pour nous déjà victimes de tant de démolitions, dire en même temps, reconstruire l’Eglise, non pas au regard de ce qui peut être contingent et caduc dans la vie historique de l’Eglise, mais plutôt en ce qui concerne ses éléments constitutifs, dérivés du Christ et voulus par Lui, aussi bien dans le domaine doctrinal que sur le plan de l’action; reconstruire veut dire aussi fixer son attention moins sur le passé que sur le futur, sur le plan de l’intégration qui dans l’histoire qu’il faut encore et toujours réaliser. Et c’est une nécessité intrinsèque au plan du salut unique, universel, indispensable instauré par le Christ. Si le Salut est nécessaire à l’humanité entière et si la vertu opérante d’un tel salut est, pour autant que nous puissions le savoir, conditionné par le service humain de l’institution ecclésiale il s’avère lumineusement que cette institution doit être soumise continuellement à la pression intérieure de l’urgente nécessité d’expansion, de diffusion, d’amour : « caritas Christi urget nos » (2Co 5,14) — L’amour du Christ nous presse — disait Saint Paul, et son inlassable activité apostolique nous le démontre (cf 2Co 11,16 et ss.). Cette attitude d’apostolat n’est pas réservée à certaines personnes de tempérament plus vif et plus courageux ; avec les dues formes et proportions elle doit être le fait de tous les vrais chrétiens ; elle ne doit pas être orientée seulement vers les pays dits de mission mais aussi vers tout milieu dans lequel chacun évolue. Celui qui se rend compte de cette cohérence intérieure avec le caractère chrétien trouve logique l’exhortation que ne cessent de faire les Pasteurs d’âme à tout fils de l’Eglise de militer dans les rangs de l’Action Catholique ou dans quelqu’autre association destinée à l’affirmation et à la diffusion du nom catholique (cf. Apost. actuos., n. 33). Le chrétien est un soldat, autant et comme nous le rappelle l’Apôtre (cf. Ep Ep 6,14 Ep 1 Tt Ep 5,8 1Co 9,19-27). Et se révèle encore plus nécessaire l’appel répété sans cesse par l’Eglise, en faveur de la vocation, conformément à l’invitation du Christ : « venez avec moi ; je vous ferai pêcheurs d’hommes » (Mt 4,19). C’est le grand problème des vocations au sacerdoce ou à la vie religieuse. Oui, un grand problème ; il faudra en reparler.

28 Puis, il y a les cas spéciaux que nous devons contempler avec beaucoup de sympathie et d’admiration : voici que le chrétien se fait missionnaire au sens spécifique du terme ; puis ce mot « missionnaire » nous laisse encore entrevoir un monde dramatique, relativement à la diffusion de l’Evangile ; diffusion encore trop limitée par rapport à la géographie de la terre et aux statistiques des populations dans le monde. Certes, tous ne peuvent pas se faire personnellement missionnaires mais tous, nous devrions éprouver la force de l’exemple des missionnaires et nous sentir solidaires avec ces héroïques messagers de la foi et de la civilisation et leur réserver notre amitié, notre obole, nos prières: ce sont eux qui fondent les Eglises locales et construisent l’Eglise Universelle.

Devant cet aspect si positif, si exemplaire, de la vie de l’Eglise en construction, il faudrait que trouvent remède dans l’Eglise déjà construite certains phénomènes négatifs qui ne contribuent ni à sa prospérité ni à son expansion. Aujourd’hui, par exemple, on confond la liberté religieuse que l’Eglise nous enseigne à propos de ceux qui ne professent pas notre foi (cf. Dign. hum. n. 2) avec indifférence religieuse, comme s’il n’existait pas l’obligation morale de chercher la vérité et de lui rendre témoignage ; ou encore avec un syncrétisme hybride, comme si chaque religion était valable de par elle-même. En outre, nous ferons une fois de plus appel à la bonne volonté de tous ceux qui se professent fils de l’Eglise pour ne pas se soumettre à la mode de la contestation systématique, comme si cette position critique permettait de saper cette intime cohésion que doit avoir une Eglise bien construite, c’est-à-dire une société animée par la charité (cf. Ph
Ph 1,9 Ph 2 Tt Ph 1,3).

Apprenons donc l’art de construite l’Eglise, fondée par Jésus-Christ (cf. 1Co 3,10-12) et par Lui édifiée sur Pierre.

Avec notre Bénédiction Apostolique.






1er septembre



L’EGLISE CONSTRUITE AVEC LA CROIX





Chers Fils et Filles,



Cette formule : « Je construirai mon Eglise » (Mt 16,18), forgée par le Seigneur pour indiquer, sous forme de métaphore le programme de son oeuvre de salut dans le monde et dans l’histoire, suscite encore notre réflexion pour comprendre, autant que nous le pouvons, l’actualité du Christ à notre époque. Elle nous révèle d’abord et avant tout la présence permanente du Seigneur Jésus parmi nous. Saint Ambroise a écrit : Ubi Petrus, ibi Ecclesia, — Où est Pierre, là se trouve l’Eglise — ; et cette sentence célèbre, pleine de signification théologique et mystique, en suppose une autre qui valorise notre étude de la parole évangélique. La voici : « où est l’Eglise, moyennant Pierre, là est le Christ » ; ainsi se dessine la trilogie doctrinale : le Christ, Pierre, l’Eglise, comme synthèse du dessein rédempteur divin. Et se révèle l’association que le Christ a voulu établir avec celui qu’il a décidé de choisir pour être son Vicaire, Simon fils de Jean, lui imposant le nom de Pierre: une association qui conduira à une conséquence extrême, celle du martyre par lequel l’Apôtre aurait un jour « glorifié Dieu » (Jn 21,19). Ceci était une prophétie tragique et glorieuse qui consumait le destin de Pierre en reflétant dans sa personne le sacrifice du Christ crucifié. Ceci est l’histoire de l’Evangile en construction : il ne suffit pas d’offrir au divin architecte sa propre collaboration (cf. 1Co 3,10 et ss.) ; il faut offrir sa propre vie. Saint Paul nous le rappelle en ce qui le concerne : « En ce moment, je trouve ma joie dans les souffrances que j’endure pour vous — écrivait-il aux Colossiens — et je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son Corps, qui est l’Eglise » (Col 1,24). Paroles bien connues qui signifient, non pas qu’il manque quelque chose à l’efficacité rédemptrice de la Passion du Christ, mais que celle-ci comporte des conditions pour que sa vertu salutaire soit appliquée à l’Eglise : conditions qui consistent à honorer, à imiter, à partager les souffrances du Christ crucifié, et qui nous laissent entrevoir quelque chose du mystère de la douleur chrétienne intégrée dans celle de la souffrance du Seigneur.

Cette extension aux disciples de la souffrance rédemptrice et vivifiante du Christ, le Seigneur lui-même l’avait déjà annoncée à plusieurs reprises. Par exemple, au cours de la dernière Cène, Jésus les avertit : « En vérité, en vérité, je vous le dis, vous allez pleurer et vous lamenter; le monde, lui, se réjouira ; vous serez dans la tristesse, mais votre tristesse se changera en joie » (Jn 16,20). La douleur, ou disons le terme qui la résume et la transfigure, la croix, pénètre profondément dans l’office apostolique ; c’est-à-dire dans la construction de l’Eglise. On ne saurait être apôtre sans porter la croix. Et si, aujourd’hui, l’honneur et le devoir de l’apostolat sont offerts à tous les chrétiens indistinctement, c’est parce qu’aujourd’hui la vie chrétienne se révèle avec une clarté nouvelle telle qu’elle est et doit être, distributrice du trésor de vérité et de grâces dont elle est porteuse ; signe que l’heure de la croix, vient sur le Peuple de Dieu : nous devons tous être apôtres ; nous devons tous porter la croix (cf. Jn Jn 12,14 et ss.). Pour construire l’Eglise, il faut peiner, il faut souffrir.

Cette conclusion bouscule certaines conceptions erronées de la vie chrétienne quand elle est présentée sous l’aspect de la facilité ou plutôt de la commodité et de l’intérêt temporel et personnel alors qu’elle doit toujours imprimer sur sa propre face, le signe de la Croix. Le signe du sacrifice accepté, ou mieux, accompli par amour; par amour du Christ et de Dieu et par amour du prochain, qu’il soit voisin ou éloigné. Ce n’est pas là une vision pessimiste du christianisme ; c’est une vision réaliste, spécialement en ce qui concerne son édification, son affirmation comme Eglise. L’Eglise doit être un Peuple de forts, un peuple de témoins courageux, un peuple qui sait souffrir pour sa propre foi et pour sa diffusion dans le monde. En silence, gratuitement, et toujours par amour.

Et maintenant nous pourrions montrer comment aujourd’hui encore existe ce Peuple d’élite, constructeur de l’Eglise vivante et vraie, tendu dans l’effort évangélique de l’amour crucifié. Oui, il existe des populations entières qui, malgré les embûches, font de leur héroïque et silencieuse fidélité au Seigneur, le principe constructeur de la Sainte Eglise de Dieu, d’aujourd’hui et de demain. Oui, il existe des familles exemplaires de Religieux et de Religieuses qui, dans leur recherche de la perfection, abandonnent tout et donnent tout « dans le but d’édifier le Corps du Christ » (Ep 4,12) : que Dieu les bénisse ! Et que soient bénis également ceux qui infusent dans leur expérience humaine l’Esprit vivifiant des béatitudes évangéliques : vous, qui êtes pauvres ; vous, qui êtes doux ; vous qui pleurez ; vous qui êtes miséricordieux ; vous, qui avez le coeur pur ; vous, qui avez faim et soif de justice ; vous, les artisans de la paix ; vous, les persécutés pour la cause de la justice ! Vous êtes les constructeurs et les citoyens du Royaume du Christ, ici, durant ces jours éphémères de la vie terrestre, pour être ensuite les fils du Royaume éternel de Dieu.

Avec la vertu, avec la force, avec la douleur, avec la patience, avec le sacrifice, avec la Croix se construit, avec Lui et pour Lui, l’Eglise du Christ. Et avec notre Bénédiction Apostolique, celle, précisément, de Pierre.






8 septembre



CONSTRUIRE L’EGLISE PAR LA PRIERE ET L’ACTION





29 Chers Fils et Filles,



Nous allons parler encore de ce thème qui a occupé notre attention au cours de ces dernières rencontres hebdomadaires. C’est celui de la construction de l’Eglise, c’est-à-dire de l’action efficiente qu’il faut promouvoir dans cette partie d’humanité qui se range à la suite du Christ : en quoi cela consiste-t-il ? Est-ce un simple courant de pensée, sans structure sociale ? une Eglise invisible ? (cf. de Lubac, Méd. sur l’Eglise, III). Cette opinion a eu du succès, mais elle est contraire à l’authentique pensée du Christ qui a voulu que l’Eglise soit son Corps, mystique certes, par l’animation du Saint-Esprit (cf.
1Co 12,3) qui la fait vivre, mais humaine, visible, sociale, organisée également, et qu’elle prenne sa place dans la société humaine et dans l’histoire effective du monde. Et ce deuxième aspect, celui de « société parfaite » — même si elle est modelée seulement suivant des structures temporelles — possède lui aussi son cadre de vérité. Mais il peut entraîner une conception inexacte et incomplète de l’Eglise, par conséquent fallacieuse, et constituer alors une tentation pour beaucoup qui, influencés par la mentalité rationaliste de notre temps, voudraient trouver dans l’Eglise une capacité d’action déterminante également sur le plan horizontal — comme on dit aujourd’hui — de la vie sociale. Il est vrai, sans aucun doute, et nous le répéterons, que l’Eglise a le besoin et le devoir de l’action, aujourd’hui plus que jamais; il est vrai que dans l’élévation même de l’homme au niveau de la vie chrétienne est comprise une vocation à l’apostolat. Il est vrai que la construction de l’Eglise s’accomplit dans la réalité du phénomène historique moyennant l’activité sage et patiente, dévouée et tenace jusqu’au sacrifice, de ministres fidèles. Il est vrai, que la charité du Christ doit, dans le monde moderne, se répandre et se dilater, par des initiatives sociales conformément à une programmation ample et organique, attentive spécialement à remédier aux carences des classes les moins favorisées. Il est vrai que la stimulante interrogation évangélique « Pourquoi restez-vous ici, tout le jour, sans rien faire ? » s’adresse aussi à tant de chrétiens qui se sont habitués à bénéficier ou à souffrir de situations statiques de la communauté sociale, sans se soucier de promouvoir des conditions de coexistence, plus justes et plus humaines. Oui, tout cela est vrai.

Mais cette activité extérieure suffit-elle pour rendre l’humanité meilleure, plus heureuse ? Et, en ce qui nous concerne, la recherche — obligatoire d’ailleurs — des moyens temporels, est-elle suffisante pour construire l’Eglise ? c’est-à-dire cette humanité élevée à une forme de vie participant à la vie divine elle-même, dans le temps et pour l’éternité ? La causalité humaine suffit-elle à elle seule à l’Eglise pour garantir la réalisation des véritables, des nécessaires, des supérieurs destins de la vie humaine ?

Nous voici devant une perspective qui semble contradictoire : décevante et exaltante. Décevante parce que l’activité procédant des seules forces humaines ne saurait, même sur le plan temporel, atteindre de manière heureuse, ses pleins résultats humains; et même, les résultats ainsi obtenus, excellents et prévoyants sous tant d’aspects ne font, sous d’autres, qu’aiguiser la faim et la détresse de l’homme et dans une mesure parfois plus grande que les avatars auxquels cette activité prétendait porter remède. (Pensons, par exemple, au développement des armes nucléaires). C’est la tragédie éternelle de Sisyphe qui aboutit finalement à une automutilation, puis à un pessimisme désespéré. Exaltante parce que Quelqu’un est venu, parce que le Christ est venu pour absorber en Lui-même, avec sa Croix, la faillite humaine et rendre à l’homme une espérance vraie, une résurrection, une vie meilleure. Il est venu, Lui, pour édifier un ordre nouveau, surnaturel, plus plein et plus réel que celui, dont l’homme peut jouir dans le temps ; Il est venu fonder ce nouvel édifice, l’Eglise, faisant de l’Eglise elle-même le grand « sacrement », c’est-à-dire, comme l’exprime le Concile, « le signe et l’instrument » (cf. Lumen Gentium, LG 1 et 48) du salut humain ; Lui, le Fils du Dieu vivant et Fils de l’homme, notre frère et maître, Lui, Jésus le Christ, Il est venu nous dire : « Je bâtirai mon Eglise » (Mt 16,18 cf. De Lubac, op. cit. p. Mt 161). Il se présente comme le vrai, le seul constructeur effectif, nécessaire, l’Alpha et l’Oméga universel. De telle sorte que dans l’opération « Eglise » le causalité « Christ » surpasse ou, mieux, alimente dans l’Eglise tout autre causalité humaine : « sans moi vous ne pouvez rien » (Jn 15,5) nous a-t-il rappelé. « Ce n’est pas celui qui plante, ou celui qui irrigue qui compte, mais Celui qui fait croître » dira à son tour Saint Paul, se référant lui aussi à l’efficience de l’action apostolique, toujours en ce qui concerne l’Eglise en voie de formation et d’action.

Pour nous qui sommes tous appelés à collaborer à l’édification de l’Eglise de notre temps, cette réalité théologique est d’une importance extrême. Elle nous rappelle que nous ne sommes pas seuls de nos forces. Devant nous se profile toute la doctrine de la grâce, c’est-à-dire de l’intervention mystérieuse mais positive de l’influx divin dans le circuit de notre activité, toujours faible et fragile et en tous cas, sans commune mesure avec les effets de salut qu’elle voudrait réaliser: qu’on tente de se rappeler, si possible, la polémique de Saint Augustin contre les Pélagiens au sujet de l’insuffisance des vertus naturelles. De même de nos jours, la discussion au sujet des vertus passives et des vertus actives, comme si cette distinction suffisait pour discréditer les premières et exalter les secondes (cf. Denz.-Schon., 3344) ! Et ceci, avec deux conclusions fondamentales pour le thème qui nous intéresse maintenant au sujet de la construction de l’Eglise.

Les voici : la première concerne la nécessité et l’utilité de la prière, comprise comme coefficient indispensable de l’action apostolique. Parfois, avec notre mentalité moderne tendue anxieuse ment vers l’action, sommes nous portés à considérer que l’une, la prière soit un obstacle pour l’autre, l’action, comme si elles se disputaient le temps devenu plus rare et les forces rendues plus précieuses à cause de l’accélération de notre activité multiforme, lorsqu’elles sont et doivent être complémentaires l’une de l’autre, conformément à l’antique sagesse bénédictine : Ora et labora, prie et travaille ; et surtout selon le mandat évangélique : « Il faut prier toujours sans jamais se lasser » (Lc 18,1).

La seconde conclusion fondamentale est la confiance ; la confiance dans notre humble inadéquate activité, dès que, précisément, elle est soutenue par la prière et dirigée vers l’édification de cette Eglise que le Christ a aimée, fondée et rachetée et qu’il a voulu lui-même, édifier avec nous.

Construire l’Eglise : tel est le dessein du Christ ; pour nous que ce soit notre programme. Que chacun s’en souvienne, avec notre Bénédiction Apostolique.






15 septembre



FORMER LA CONSCIENCE CHRETIENNE





Chers Fils et Filles



Votre présence, aussi nombreuse, aussi affectueuse, nous rappelle une parole qui revient souvent dans l’Evangile (Mt 5,1 Mt 9,36 Mt 14,14), et nous laisse entrevoir le coeur de Jésus devant les foules. Devant les foules, devant les multitudes, devant la masse anonyme, inconnue, devant le peuple, Jésus est pris d’un sentiment de sympathie, de compassion. Ce sentiment se traduit en lui par un désir de faire du bien à tous, mieux encore, d’atteindre, grâce à une éclatante effusion de sa bonté, chacun des membres du troupeau humain ; ce fut ainsi qu’il opéra la multiplication des pains pour tous et pour chacun, préludant par ce geste prophétique à l’institution du mystère eucharistique, symbole et source du mystère de l’« omnes unum » (cf. Jn Jn 17,21 1Co 10,17), dans lequel l’humanité élue ne fait qu’un seul corps en Lui, chef de cette assemblée universelle qui s’appelle l’Eglise (Ep 1,22).

30 Oui, c’est cela l’Eglise, édifiée par le Christ, dans laquelle chacun des êtres humains est une personne, dans une certaine mesure divinisée, c’est-à-dire exaltée, à un niveau de participation ineffable, à la plénitude de la Vie divine (cf. 2P 1,4) et, tout en même temps, insérée dans l’unité du Corps mystique et social moyennant l’animation de l’Esprit du Christ (cf. 1Co 12,3). Ceci est merveilleux, Frères et Fils, et nous n’avons pas de mots pour l’exprimer comme il se doit. C’est une réalité religieuse que nous devons qualifier de surnaturelle pour assigner à notre langage la dimension transcendante qu’elle tend à rejoindre. Et c’est merveilleux parce que cela ne se réfère pas à une condition exceptionnelle du chrétien, mais regarde le chrétien à son niveau commun, celui que Saint Pierre appelait « le sacerdoce royal » (cf. 1P 2,9), et que le récent Concile détermina comme une prérogative de chaque citoyen du Royaume du Christ. Ce sont des pages magnifiques que nous ferions bien, nous tous de méditer — et tout spécialement, vous, les laïcs parce que vous y êtes tout spécialement considérés —. Ainsi nos âmes s’enrichissent de deux conceptions décisives : pour une authentique mentalité chrétienne : d’une part la conception de la superlative dignité humaine, élevée à la vocation chrétienne et d’autre part la conception de la naturelle et coercitive expansivité de notre propre foi, c’est-à-dire de la nécessité logique pour tous de faire de l’apostolat (cf. Lumen Gentium, ch. IV, n. 30 et ss.). Saint Paul écrivait : « ...car vous êtes tous fils de Dieu par la foi au Christ Jésus... : il n’y a ni Juif ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme, car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus » (Ga 3,26 et 28).

Il vous arrive si souvent à chacun de vous, et parfois même plusieurs fois par jour de vous trouver au milieu de la foule humaine, d’habiter dans un même gratte-ciel, d’être insérés dans les milieux de travail humain, grands magasins, usines, bureaux, casernes, hôpitaux etc. et cependant de vous sentir seuls, isolés, entourés, certes, de gens de même langue, de même organisation... mais toutefois indifférents l’un à l’autre, intérieurement différents, étrangers les uns pour les autres; le lieu social, aujourd’hui si fragmenté, certes demeure, mais l’individualité propre de chaque homme est noyée dans la multitude, dans la masse de gens qui ne communient pas toujours dans une identité de pensée, d’éducation, d’intérêts, de goûts, etc. le propre ego demeure comme un orphelin, et seul au milieu de tant de gens, ignorant du destin et de l’être même de sa propre vie.

Pensez maintenant au destin chrétien, tout lumière, tout communion qui se superpose au labyrinthe de la vie naturelle. Essayons de trouver la ligne de ce dessein. Elle part d’un mystère, plus vaste et profond qu’un océan ; mais un mystère vivant d’infinie Bonté. D’où vient notre existence ? Elle vient de Dieu, elle vient du Père, elle vient d’une Pensée créatrice qui nous précède métaphysique-ment, réellement, et nous aime, nous prédestine « à être conformes à l’image de Son Fils » (Rm 8,29). Et puis ? voici la première station : le baptême qui régénère notre vie dérivée de la souche souillée d’Adam et nous insère dans le dessein de la rédemption : Christ, l’Eglise. Le dessein procède sur le plan humain : Parents, éveillez la conscience des petits à la recherche de ce qui est Primordial dans notre vie et faites leur connaître tout de suite le secret pour l’interpréter et la rendre heureuse ; le bambin, lui aussi, est un fidèle, un membre vivant de l’Eglise qui est la super-famille de la société domestique et sociale. Que l’enfant qui grandit sache alors sans tarder ce qui qualifie sa noblesse : tu es chrétien, le sait-tu ? ; c’est ton bonheur, c’est ton sort ; tu ne devras jamais rougir d’être dans le royaume du Christ ; un sacrement nouveau, la confirmation, te donnera la force, à toi chrétien, d’être ainsi sincère, devant toi-même et devant les autres qui désormais t’entourent et font pression sur ton manque d’expérience ; « connais, ô chrétien, ta dignité » (St Léon). Sois fort, sois sûr, sois bon nom seulement pour toi-même mais aussi pour les autres. Dans la jeune existence, le sens social se confond avec un concept élevé du Peuple civil et religieux, le concept temporel, la cité, la nation, le monde ; et le concept spirituel, l’Eglise, ô éducateurs, suscitez dans le jeune être qui grandit la conviction de la fraternité humaine, de la coexistence en parfaite entente, de la civilisation de l’amour. Et toi, vie nouvelle, garçons ou fille que tu sois, que feras-tu ? Quel sera ton choix ? Quoi que tu choisisses, il est une erreur qu’il te faut éviter : un choix égoïste et seulement égoïste ; ne vois-tu pas, d’abord, combien tu es en mesure de donner, de te prodiguer, d’étendre la sphère de ton esprit à la maison, à la société, au monde qui t’entoure, pour les servir, les rendre bons et heureux ? Vois aussi, combien de mains vides, fiévreuses à cause de l’excès des besoins, se tendent vers toi, vas-tu passer outre indifférent, peut-être même cruel ?

Il y a un monde temporel meilleur à reconstruire.

Il y a un monde spirituel, aussi bon que nécessaire pour la vie présente et future qui demande lui aussi, sous tant de formes, des constructeurs. Tout spécialement vous, les jeunes, entendez-vous l’exaltant appel ?

Nous, les vieux ouvriers, nous vous lançons un cri et nous attendons : il est temps de construire ! mieux, de construire les constructeurs, les apôtres de la cité de Dieu !

Avec notre Bénédiction Apostolique !






22 septembre




Audiences 1976 27