
Homélies 1976
Mais ce confiant hommage à la communion des saints passés à l’autre vie, nous convie d’autant plus à saluer ceux qui, réunis ici partagent notre vie actuelle, à commencer par le Recteur Magnifique de l’Université Catholique l’illustre, et à nous très cher, Professeur Lazzati, ici présent, et avec lui, le non moins illustre Président de la Faculté de Médecine, le Professeur Sanna, ainsi que le Directeur Sanitaire de la Polyclinique, le Professeur Ortona.
Nous saluons également tous les membres du Corps enseignant et du Corps médical et sanitaire qui apportent ici le concours de leur précieuse activité ; et de même, nous saluons tous ceux qui travaillent et tous ceux qui vivent dans cette complexe institution scientifique et sanitaire ; parmi eux nous rappellerons tout particulièrement les étudiants, à qui nous témoignons notre estime et notre affection, ainsi que cette amitié qui nous reste de cette époque où nous étions chargé de l’assistance spirituelle au monde estudiantin.
Mais à vous tous, les malades, les hôtes de la Polyclinique, nous adressons tout spécialement nos salutations, nos voeux, notre bénédiction un peu pour caractériser, avec cette mention spéciale, un aspect non secondaire de la liturgie que nous célébrons maintenant : c’est-à-dire la relation existant entre la Passion de Jésus et l’Eucharistie.
Puis encore, que soient bienvenus à cette rencontre diocésaine les Prélats de la Curie Romaine et du Vicariat de Rome qui se sont rassemblés ici et avec eux les très vénérés et très chers Curés et Vicaires du Clergé de Rome ainsi que tous les fervents fidèles et pèlerins dociles à l’invitation de notre fête Romaine du Corpus Domini, la Fête-Dieu qui cette année se célèbre ici.
Nous voulons également adresser un respectueux et reconnaissant salut aux Autorités civiles présentes à cette cérémonie : à M. le Préfet de Rome et au Représentant du Maire de la Ville et aux autres Personnalités dont la présence honore cette cérémonie, nous voulons assurer ces illustres personnes de notre reconnaissance et de notre satisfaction et, en même temps, confirmer le respect que l’Eglise réserve à leurs hautes fonctions que nous souhaitons fécondes pour l’ordre et la prospérité civile de la population ; en ce moment religieux, nous en ferons également l’objet de notre souvenir spirituel.
Nous sommes donc ici célébrant la Fête-Dieu, fête du « Corpus Domini ».
En soi, cette fête a déjà été célébrée le Jeudi-Saint, avec une cérémonie d’intense piété, particulièrement émouvante ; mais la succession liturgique nous a remis tout aussitôt en mémoire le drame déchirant du Vendredi-Saint puis l’événement joyeux et glorieux de Pâques de la Résurrection. L’Eglise s’est rendue compte que le Jeudi-Saint nous a laissé une merveilleuse et mystérieuse réalité sacramentelle, en liaison avec notre vie dans le Temps, et de ce fait, en un certain sens, permanente, toujours présente, et jamais assez méditée, appréciée, célébrée. Aussi, l’Eglise a-t-elle institué cette fête, comme une manière de penser à nouveau au Jeudi-Saint, convaincue comme elle l’est qu’elle ne parviendra jamais à sonder à fond tout ce que contient de richesse incommensurable ce mystère eucharistique. C’est pour cela qu’elle le rappelle de nouveau ; c’est pour cela qu’elle l’honore avec une liturgie nouvelle, qu’elle l’explore avec une attention renouvelée.
Toutefois nous ne dirons rien de nouveau. Mais ce que nous choisissons aujourd’hui comme sujet de méditation sur l’Eucharistie non seulement peut suffire à animer notre pensée et notre dévotion, mais dépasse la mesure de nos capacités théologiques et de nos facultés cultuelles au point de remplir nos âmes de joyeux émerveillement et d’accroître son désir d’en savoir plus.
Parce que l’Eucharistie est un sacrifice. Voilà tout ! mais combien riche est la vérité que nous venons d’annoncer ! L’Eucharistie est le sacrifice du Christ sur la croix, réfléchi, reproduit, perpétué de manière non sanglante, mais dans sa réalité originelle, dans la Messe (cf. Denz-Schoen., 802, 1740-1741).
Les gens de notre époque n’ont pas souvent un esprit préparé à comprendre ce qu’il y a d’étonnant, de toujours vrai et vivant dans ce cosmos des réalités religieuses. Il faut être initié aux secrets de l’amour divin pour être capable de comprendre, au même titre que les saints, c’est-à-dire des chrétiens fidèles, quelle est l’ampleur, l’extension, la hauteur et la profondeur... (nous dirions dimension incommensurable) de l’amour du Christ qui est au-delà de toute connaissance, comme l’écrivait Saint Paul (Ep 3,17-19). Et cette charité, cet amour, quel est-il ? L’amour est ce Dieu lui-même dont nous, à cause de nos déficiences, spéculatives, allons même jusqu’à mettre en doute l’existence ; alors qu’il est le Principe de toute chose, et Principe tel qu’il est appelé Père ; un Père qui a tellement aimé le monde, l’humanité, chacun de nous qu’il nous a donné son Fils unique (Jn 3,16). Et c’est ce Fils unique, le Verbe éternel de Dieu, qui s’est fait homme pour notre salut... Mais aujourd’hui, qui croit encore sérieusement que l’homme a besoin d’être sauvé ? Or, il en est ainsi ; et le Fils de Dieu « précisément pour nous et pour notre salut » s’est fait chair comme le dit notre acte de foi, et le Christ Jésus, Fils de Dieu et Fils de l’homme, à son tour, comme nous le dit Saint Paul « m’a aimé et s’est sacrifié pour moi » (Ga 2,20). Il s’est sacrifié ? Mais peut-il encore exister une religion qui s’exprime en sacrifices ? Non, les sacrifices de la loi antique et des religions païennes n’ont plus de raison d’être ; mais un sacrifice, un sacrifice valable, unique et éternel, oui, le monde en a toujours besoin pour la Rédemption du péché humain (une autre vérité, si triste et si réelle que le monde moderne, incrédule, veut ignorer) ; c’est le sacrifice du Christ sur la Croix qui efface le péché du monde ; sacrifice que l’Eucharistie rend actuel en tout temps, et auquel elle permet la participation des hommes de cette terre : « Voici l’Agneau de Dieu, voici Celui qui efface les péchés du monde » (Jn 1,29), nous crie encore, du désert, le Prophète Précurseur, à l’arrivée de Jésus de Nazareth.
Répétons-le : c’est un cosmos de vérités religieuses, que seule la fenêtre de la foi ouvre au contemplatif le plus pénétrant et à l’enfant le plus simple et innocent (Mt 11,25). Mystère de la foi ! Jésus, se revêtant des apparences du pain et du vin, se rend présent comme corps et sang de Victime sacrificatoire ; victime crucifiée à mort, non seulement par nous, pécheurs, mais pour nous qui devenons les commensaux de son sacrifice devenu sacrement de vie.
Mystère de foi, aveuglant certes, mais qui illumine les profonds et essentiels destins de notre vie. Et ici s’ouvre une nouvelle révélation. Elle s’ouvre particulièrement pour tous ceux qui en présence ou sous la pression de la souffrance physique sont tourmentés de la souffrance spirituelle d’un atroce pessimisme ; souffrance spirituelle qui redouble la douleur du penseur, du malade, du blessé : pourquoi souffre-t-on ? A quoi sert-il de souffrir ? La douleur est absurde, a-t-on envie de crier ; la douleur est inutile, la douleur est insupportable. Et voilà, chers frères, que s’ouvre une nouvelle révélation pour nous faire entrevoir dans le Christ la transfiguration de la souffrance, quand elle prend la valeur du sacrifice ; cette intention de sacrifice que le Christ a conféré à sa Passion en a fait une source de salut, une apothéose d’amour.
Ne peut-on pas attendre quelque chose de semblable de nos souffrances ? et cela ne se réalise-t-il pas quand la foi et l’amour les soutiennent et les subliment ? Nous-mêmes, ne pouvons-nous donner à la douleur un sens, un but, une utilité et, enfin, un amour qui en adoucit l’acuité et lui confère une valeur imprévue ? une valeur d’expiation de rédemption, comme celle qu’eut la croix du Christ ? Saint Paul nous donne cette célèbre réponse : « En ce moment, écrit-il aux Colossiens, je trouve ma joie dans les souffrances que j’endure pour vous et je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son Corps, qui est l’Eglise » (Col 1,24). Et le fait de savoir que l’Eucharistie est le Sacrement de la Passion du Christ ne réussit-il pas peut-être à en faire le meilleur réconfort suggestif et la plus grande valeur objective de nos douleurs ? Et cela n’établit-il pas une communion entre nos souffrances humaines et celles, humano-divines, du Christ ? Cela n’infuse-t-il pas dans notre douleur quelque chose de sublime, de divin ? une utilité transmissible à la propre communion des hommes et des saints ? La douleur acquiert ainsi une signification et un mérite qui pour nous, associés au Christ-Eucharistie, annule la sentence que Saint Augustin lançait aux païens : « perdidistis utilitatem calamitatis, et miserrimi factis estis » (De Civ. Dei, 1, 33) ; vous avez méconnu l’utilité de souffrir et êtes devenus misérables.
Notre discours se termine ici, Frères, non sans vous laisser à tous ce message eucharistique : la possible utilité rédemptrice de la douleur dans la communion intentionnelle et sacramentelle avec la Passion du Christ, jusqu’à présent réfléchie pour nous par le Christ glorieux dans le Christ sacrifié de l’Eucharistie, comme enseignement, comme exemple, comme réconfort, comme aliment, comme gage de vie éternelle « Je suis le pain de vie... je suis le pain vivant descendu du ciel... Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour » (Jn 6,49-51) ; c’est ce que promet le Seigneur.
Amen, amen, pour nous tous ! Amen !
29 juin
Homélie du Saint-Père
La Messe que le Saint-Père a célébrée l’après-midi du 29 juin en la Basilique Saint-Pierre pour la fête des Princes des Apôtres et en commémoration de ses treize années de Pontificat a été le digne et solennel couronnement d’une série de manifestations traditionnelles qui ont pour centre la Tombe du pêcheur de Galilée, Pierre sur qui Jésus a bâti son Eglise.
Nous célébrons aujourd’hui la fête des Saints Apôtres Pierre et Paul.
Quel immense sujet de méditation ! quel joyeux motif de célébration spirituelle ! quelle classique raison de confiance ecclésiale ! Pour nous, Romains, la fête s’enrichit de deux autres titres : Pierre et Paul furent nos concitoyens, Romains d’adoption et de ministère, eux aussi ; c’est à Rome qu’ils couronnèrent leur vie du martyre au nom de Jésus-Christ. Et voilà que ce souvenir suprême fait renaître un flot d’anciennes et grandes interrogations : Quand un tel martyre fut-il consommé ? où ? et comment ? quels avatars et quel sort connurent leurs reliques et leurs tombes ? Questions historiques, archéologiques, littéraires, religieuses de grand intérêt, ne manquant pas de documentation ; assez discutées, mais leurs aspects différents et parfois contestés n’infirment pas le culte rendu à Rome et dans l’Eglise tout entière à ces héros suprêmes de la foi ; au contraire ils le confirment et le ravivent.
De plus, notre époque a eu la bonne fortune, en ce qui concerne Saint Pierre, d’arriver à une certitude — ce dont notre Prédécesseur le Pape Pie XII, de vénérée mémoire s’était fait le héraut (cf. Discours et Radio-messages XII, 380) — au sujet de l’emplacement de la Tombe de l’Apôtre Pierre dans ce vénérable lieu où s’élève cette solennelle basilique à lui dédiée et où nous nous trouvons maintenant en prière ; voilà une preuve incontestable du séjour de l’Apôtre à Rome, séjour qui, de la part de certains savants, a fait l’objet d’une critique négative qui semble peu à peu se perdre dans le silence. De plus, nous avons bénéficié d’une autre chance, celle d’avoir tous apaisements au sujet des savantes recherches concernant l’identification et l’authenticité des très vénérées reliques du bienheureux Pierre Simon fils de Jean, l’humble pêcheur de Galilée, le disciple et puis l’apôtre, choisi par Jésus lui-même pour être chef du groupe de ses premiers disciples qualifié et placé comme fondement de l’édifice, appelé Eglise que le Christ s’est proposé d’édifier, garantissant qu’elle sortira indemne du mystérieux conflit contre les puissances des ténèbres.
Reconnaissant envers tous ceux qui ont acquis quelque mérite dans cette difficile exploration, nous accueillons avec respect et avec joie la conclusion d’un événement archéologique aussi significatif qui confirme avec de nouveaux arguments historiques et scientifiques la séculaire conviction du culte professé ici au Prince des Apôtres et y reconnaît une confirmation et un présage de sa dramatique mais victorieuse mission de propager le nom du Christ dans l’histoire et dans le monde.
Et c’est précisément sur cette mission que nous voulons, aujourd’hui, attirer ne fut-ce qu’un moment, votre attention, vénérés Frères et très chers Fils, et aussi votre dévotion. Nous pouvons relier une telle mission à une parole institutionnelle et prophétique du Christ qui, principalement mais non exclusivement, se réfère à Pierre. Cette parole est celle que Jésus prononça avant son congé de la conversation humaine, Saint Luc la rapporte au premier chapitre des Actes des Apôtres, le premier livre d’histoire de l’Eglise, là où le Seigneur ressuscité dit aux siens : « vous serez mes témoins » (Ac 1,8). Ceci est une parole qui revient fréquemment dans l’économie de notre religion, bien qu’elle se réfère à ses titres originaires et transcendants, ceux de la révélation, et à sa fidèle et incessante transmission. La tradition chrétienne, la diffusion et l’enseignement de la foi, son intérieure et humaine certitude, étayée par le charisme de l’Esprit Saint et par l’autorité divinement établie du magistère de l’Eglise catholique, se réfèrent essentiellement à l’institution d’un témoignage qualifié qui sert d’intermédiaire, de véhicule, de garantie à la vérité dont quelques-uns seulement, les Apôtres et les fidèles contemporains « que Dieu avait choisis d’avance » (Ac 10,41), eurent une expérience directe. De cette expérimentale réalité de fait naît le message, naît le « Kerigma » c’est-à-dire une prédication, une parole à transmettre ; le pouvoir et en même temps le devoir de communiquer à autrui la parole de vérité connue ; naît l’apostolat, comme source génétique de la foi.
Jésus donnera à Pierre la célèbre consigne, qui faisait suite à la peureuse négation de ce dernier : « Toi donc, quand tu seras revenu, affermis tes frères » (Lc 22,32) ; puis après la résurrection et la triple profession d’amour réparatrice, la triple investiture pastorale : « Pais mes brebis » (cf. Jn Jn 21,17). Pierre se sentira désormais dominé par cette impérieuse conscience intérieure ; le timide disciple sera dorénavant l’inflexible témoin, l’intrépide apôtre : « Nous ne pouvons pas, quant à nous, ne pas publier ce que nous avons vu et entendu » (Ac 4,20) ; « nous sommes témoins de toutes les choses que Lui, Jésus-Christ, a accomplies... » (Ac 10,19).
La documentation pourrait encore être très riche, elle pourrait réconforter avec l’exhortation à la fermeté dans les tribulations elles-mêmes qui peuvent provenir de la profession de la foi transmise par l’Apôtre à l’Eglise naissante : « Et qui pourrait vous faire du mal, si vous devenez zélés pour le bien ? — écrit-il — Heureux d’ailleurs quand vous souffririez pour la justice ! ... Heureux si vous êtes outragés pour le nom du Christ... Si l’un de vous doit souffrir comme chrétien, qu’il n’en rougisse pas, mais qu’il glorifie Dieu de porter ce nom » (1P 3,13 1P 4,14-16).
Le disciple est devenu maître et apôtre ; et, d’apôtre, animateur puis martyr ; et martyr signifie précisément témoin, mais depuis Etienne, ce terme, dans le langage chrétien doit se comprendre comme « témoin dans le sang » comme le fut Saint Pierre lui-même, conformément à la prophétie que Jésus lui fit lui-même (Jn 21,18-19). « Cum autem senueris... alius cinget te... ».
Qu’il nous soit permis de tirer deux conclusions de cette rapide allusion à la qualification de témoin que le Christ a attribuée à ses Apôtres et en premier lieu à Pierre et à Paul, dont nous célébrons aujourd’hui la fête toujours glorieuse. La première conclusion regarde l’équation que, dans une certaine mesure, nous pouvons établir entre l’apostolat et l’évangélisation pour comparer le pouvoir de magistère dans l’Eglise apostolique et dans celle qui en dérive légitimement, avec les pouvoirs d’enseignement, d’interprétation et d’intrinsèque développement au sujet de la révélation chrétienne, dans ses paroles et dans ses faits et toujours dans son exigence suprême d’authenticité. Cela, nous savons que c’est un des points forts de la culture contemporaine et de la discussion oecuménique de notre époque ; fort par les controverses qui voudraient atténuer la solidité du magistère ecclésiastique qui remonte au magistère apostolique ; on le voudrait plus flexible, plus docile à l’histoire, plus adapté aux pensées à la mode, plus pluralistique, plus libre ; c’est-à-dire guidé par des critères subjectifs, des critères d’histoire et point lié aux formulations d’un magistère traditionnel qui en appelle à une doctrine révélée ; et fort par l’attitude historiquement et logiquement cohérente avec laquelle l’Eglise de Pierre garde « le dépôt » doctrinal qui lui a été confié (cf. 1Tm 6,20 2Tm 1,14) ; ce n’est ni obstination, ni stagnation, ni incompréhension de l’évolution de la pensée humaine ; c’est de l’attachement à la Pensée divine, c’est de la fidélité et, par conséquent, de la vérité et de la vie, même pour notre époque.
L’autre conclusion concerne l’ampleur que le terme « apostolat » doit assumer, entendu non pas dans le sens du pouvoir d’enseigner confié à ceux que « Dieu a constitué Evêques pour paître l’Eglise de Dieu » (Ac 20,28) ; mais dans le sens du devoir de répandre l’annonce évangélique ; devoir exaltant qui naît dans chaque chrétien qui a reçu baptême et confirmation, appelé comme membre vivant de l’Eglise à contribuer, ainsi que l’enseigne le Concile, à l’édification de l’Eglise elle-même (cf. Lumen Gentium, LG 33 Apostolicam Actuositatem AA 1,9-10 etc. ; Ad Gentes AGD 21 etc. voir aussi Ep AGD 4,7 1Co 9,16 etc. ). Chaque chrétien, selon ses conditions personnelles et sociales, doit être témoin du Christ ; ceci est un devoir que le fait d’être enfant, adolescent, homme, femme, engagé dans des fonctions temporelles ou empêché par des devoirs particuliers ou par une infirmité, une maladie, ne dispense pas de son accomplissement. Il n’est ni paresse, ni timidité, ni scepticisme, ni animosité critique et contestatrice ou autre sentiment négatif qui doive, aujourd’hui spécialement, paralyser l’exercice de l’apostolat, c’est-à-dire le témoignage personnel, familial, collectif du bon exemple, de l’observation des devoirs religieux, de la profession, au moins tacite mais transparente de notre propre foi chrétienne, du style de vie droit, bon, courtois, empressé de la charité (cf. J. esquerda biffet, Noi siamo testimoni, Marietti 1976). Conscient de cette vocation commune que personne ne s’affranchisse de ce devoir fondamental du témoignage personnel et catholique, au nom du Christ, dans la simple, ferme, solidaire communion avec les Apôtres dont nous célébrons, avec la commémoration liturgique, la succession historique et ecclésiale ; et que nul d’entre vous, vénérés Frères et très chers Fils, néglige d’offrir au Christ, par l’intercession des Apôtres Pierre et Paul, une prière pour leur humble successeur qui vous parle en ce moment afin qu’il soit fidèle à la lourde tâche qui lui a été confiée, pour le bien de l’Eglise et du monde. Et votre charité, il vous en remercie aujourd’hui en vous donnant, toujours au nom des Apôtres, sa spéciale, toute spéciale Bénédiction (cf. 1Co 4,2 1Co 9,27 Ep 4,3).
3 octobre
L’homélie du Pape à la canonisation de Béatrice Da Silva
De la nouvelle sainte, nous ne saurions faire cet éloge qui accompagne habituellement une canonisation et semble projeter devant nos yeux brillants de joie l’image d’un visage glorieux. En effet, pendant les longues années de la vie terrestre de Béatrice et jusqu’à sa mort bienheureuse, l’aspect de son visage merveilleusement beau et pur demeura caché et, de même, trop de lignes de son aspect biographique ne nous sont parvenues que réfléchies, comme « per speculum in aenigmate » dans la documentation historique qui laisse transparaître sa figure innocente, humble et lumineuse, mais sans livrer à notre humaine et légitime curiosité, le moindre élément d’expression personnelle. Et les paroles de Dante nous viennent aux lèvres : « Où est Béatrice ? » (Paradis, 32, 85) ; et aussi ces paroles bibliques, vibrantes d’amour mystique : « O ma colombe... montre-moi ton visage, fais-moi entendre ta voix, car ta voix est douce et ton visage gracieux » (Ct 2,14). En effet pas un mot de la nouvelle sainte ne nous est parvenu dans son expression textuelle, et, par conséquent, nous n’avons aucun écho de sa voix; nous ne possédons même par le moindre écrit de sa main, aucun portrait de son visage, trop attirant, disait-on, pour ne pas être, pendant ses jeunes années un motif de trouble. Nous n’avons pas non plus un état définitif de la Règle pour la famille religieuse qu’elle a en tout cas fondée et dont elle a, par sa mort, inauguré la naissance.
Mais alors, dans l’âme de ceux qui tournent leur attention et leur dévotion vers cette citoyenne des cieux, une question surgit : « sa vie, est-ce une légende ? son oeuvre, est-ce un mythe ? » Non, non ! Avant d’entrer dans le Royaume éternel du ciel, Béatrice da Silva a été une authentique citoyenne de la terre ; et pas plus son identité que son oeuvre de Fondatrice d’une nouvelle et toujours florissante famille religieuse, celle des Moniales Franciscaines de la S. S. Conception de Marie, ne laissent la moindre place au doute. Au contraire, elles étayent d’une toute particulière certitude et d’une édifiante exemplarité l’histoire hagiographique de cette merveilleuse figure.
Portugaise d’origine, Béatrice da Silva vécut la plus grande partie de son existence en terre espagnole. Et ceci va nous permettre de rendre hommage à ces deux nobles nations en nous servant tour à tour de leurs langues respectives pour esquisser, en traits rapides, le profil biographique d’une Femme qui parle à notre coeur de croyants, non pas avec des écrits, mais avec l’éloquence bien plus convaincante de sa vie.
Le Saint-Père poursuit en langue portugaise :
Béatrice da Silva naquit à Ceuta, une villa d’Afrique du Nord sur la côte méditerranéenne, à l’époque sous la domination de Coroa de Portugal. Cet heureux événement se situe le plus probablement en 1426 bien que quelques biographes préfèrent la date de 1424.
Elle est née portugaise. Son père, Dom Ruy Gomes da Silva avait, étant jeune, participé, en 1415, aux combats pour la conquête de la ville de Ceuta ; et il avait montré tant de courage et de valeur que le noble Capitaine Dom Pedro de Meneses lui donna en mariage sa propre fille Isabelle. Celle-ci était apparentée aux maisons royales de Portugal et d’Espagne.
Du mariage naquirent 11 enfants, élevés avec amour et clairvoyance par des parents, la mère surtout, à l’âme profondément chrétienne. Il faut mentionner également dans la famille de Béatrice le Bienheureux Amedeus da Silva qui, en Italie, entra chez les Franciscains et donna origine à un Ordre des Frères Mineurs Réformés conçus par lui.
En 1433 le père de Béatrice da Silva fut nommé Premier Alcade de la ville de Campo Maior au Portugal, où il se transféra avec sa famille, et la nouvelle sainte y passa neuf des premières années de sa vie, de l’enfance à l’adolescence, cultivant les merveilleuses qualités de son âme privilégiée et se préparant à ses épreuves futures. L’expérience de souffrances physiques et morales, comme preuve d’amour, est fréquente sur le chemin que parcourent ceux que le Seigneur a marqués (cf. Tg 1, 12).
S’adressant ensuite aux pèlerins venus d’Amérique latine et d’Espagne, Paul VI a poursuivi en langue espagnole :
En 1447, lors du mariage d’Isabelle fille du Prince Juan de Portugal avec Jean II, Roi de Castille, la nouvelle épouse se fit accompagner en terre de Castille par la jeune Béatrice qui venait d’atteindre sa vingtième année.
Toutefois, après un certain temps, parce que sa beauté provoquait une trop grande admiration ou, peut-être, parce que la Reine voyait en elles une dangereuse rivale, la future sainte abandonna la Cour royale et entra au monastère de Saint Dominique, de l’Ordre des dominicains et pendant 30 années elle s’y consacra uniquement à Dieu.
Après cet engagement de près de trois décennies au service de Dieu au monastère de Saint Dominique, Béatrice décida de fonder un nouveau monastère et un nouvel Ordre dédié à l’Immaculée Conception pour honorer le Mystère de la conception immaculée de Marie et pour propager son culte. Aussi, en 1484, quitta-t-elle le monastère de Saint Dominique pour passer, avec quelques compagnes, dans une maison que lui avait donnée Isabelle la Catholique.
Le 30 avril, répondant à la requête de Béatrice et de la Reine Isabelle, le Pape Innocent VIII autorisait la fondation du nouveau monastère et approuvait les nouvelles Règles qui lui avaient été soumises.
Toutefois, avant que, munie de l’autorisation pontificale, la vie régulière ait commencé dans le nouveau monastère, Béatrice montait au ciel. Son Institut ne disparut pas cependant avec elle et, quelques difficultés surmontées, il allait devenir un authentique Ordre religieux et avoir sa propre Règle en 1511.
Le Saint-Père poursuit en italien :
Voilà, en résumé, ce que les sources historiques nous font connaître au sujet de Sainte Béatrice da Silva. Et maintenant notre âme s’arrête, méditative, devant cette figure fragile de femme au visage voilé qu’un certain halo de mystère rend encore plus attirante, et se demande si elle a encore un message à donner à l’homme, d’aujourd’hui, psychologiquement si éloigné de ce monde peuplé de chevaliers, de princes et de dames dont elle tire ses origines. Il n’y a aucun doute, nous avons à répondre oui, certainement oui.
Il y a d’abord le message que constitue, l’oeuvre même de Sainte Béatrice, l’Ordre des Conceptionnistes issu de son coeur épris de Dieu. La nouvelle Famille religieuse, en rapide expansion dans les divers pays européens et aussi dans le Nouveau Monde depuis peu découvert (la première fondation de l’Ordre au Mexique eut lieu EN 1540) est encore aujourd’hui valablement représentée dans l’Eglise : avec près de 3000 religieuses qui peuplent les 150 monastères répartis dans le monde, l’Ordre témoigne d’une présence vivante dans l’Eglise, une présence qui se qualifie par son esprit de pénitence et de contemplation, La stricte clôture, encore en honneur aujourd’hui, est prescrite par la Règle qui, plusieurs années avant les réformes du Concile de Trente, en a défini tous les détails; et les moniales de l’Ordre, enfermées dans leur cloître, ont préféré être absentes physiquement de cette célébration pour être, en Dieu, spirituellement plus près de leur Mère, ce qui entend précisément, favoriser l’intime recueillement nécessaire à un colloque plus intense et incessant avec Dieu. Comment, à ce propos ne pas se rappeler les paroles, de saveur strictement franciscaine, par lesquelles le chapitre 10 de la Règle insiste sur la dimension contemplative et la vie de prière de l’Ordre ? « Que les Soeurs considèrent attentivement qu’elles doivent avant tout désir avoir l’Esprit du Seigneur et sa sainte opération, avec la pureté du coeur et la dévotion dans la prière ; et purifier leur conscience des désirs terrestres et des vanités du siècle ; et, par amour, devenir un esprit avec le Christ leur Epoux ». Pour l’homme moderne, pris dans le tourbillon des impressions sensibles, exaspérées par les mass-media jusqu’aux limites de l’obsession, la présence de ces âmes silencieuses et vigilantes, tendues vers le monde des réalités « non visibles » (cf. 2Co 4,18 Rm 8,24 et ss. ) ne constitue-t-elle pas un appel providentiel à ne pas faire fi d’une dimension essentielle de sa nature, celle de sa vocation à embrasser les horizons sans limites du divin ?
Il y a un second message qui rapproche Béatrice de notre expérience, en nous faisant apprécier toute l’actualité du témoignage qu’elle nous propose. Nous vivons dans une société permissive qui semble ne plus connaître de frontières. Les résultats s’étalent sous le regard de tous : l’expansion du vice au nom d’une liberté mal comprise et qui, ignorant le cri indigné des consciences droites, tourne en dérision et foule aux pieds les valeurs de l’honnêteté, de la pudeur, du droit d’autrui, ces valeurs sur lesquelles se fondent tout système civil bien ordonné. Eh bien, la noblesse de ce temps-là, le monde des courtisans, tels les décrivent les chroniqueurs de l’époque, offrent souvent — avec de nobles exceptions — un tableau où se reflètent certaines tristes expériences d’aujourd’hui.
Ce fut dans ce climat que Béatrice mûrit son choix : s’étant rendu compte très vite des passions que suscitait autour d’elle son exceptionnelle beauté, la noble enfant, telle une fleur née sur un sol boueux qui tend vers le haut ses corolles intactes pour recueillir le premier rayon de soleil, « s’engage, sans plus retarder sa décision — comme le dit son premier biographe — sur la nouvelle voie choisie, se soustrayant aux inquiétudes de la Cour, la fuyant littéralement, pour connaître la joie de la conversation salutaire avec Dieu et se diriger vers la terre promise aux saints ». Ce n’est pas à cela seul que se limita l’élan de sa détermination virginale. Comme le dit encore son biographe : « se souvenant de la beauté qu’elle avait reçue de Dieu, elle décida, que, aussi longtemps qu’elle vivrait, plus personne, ni homme ni femme, ne verrait encore son visage ».
Exagération ? Les Saints représentent toujours un défi au conformisme de nos habitudes, considérées souvent comme sages simplement parce qu’elles sont commodes. Le caractère radical de leur témoignage vise à secouer notre paresse et nous invite à redécouvrir quelque valeur oubliée ; celle, par exemple, de la chasteté comme courageuse maîtrise de soi devant les instincts, comme joyeuse expérience de Dieu dans la limpide transparence de l’esprit. N’est-ce pas là, une leçon des plus actuelles pour l’homme d’aujourd’hui ?
Mais, ce matin, Sainte Béatrice da Silva a encore un mot à nous dire. Le plus important, peut-être, parce qu’il renferme le secret de son expérience spirituelle et de sa sainteté : ce mot est le nom de Marie et précisément de Marie Immaculée. La pure limpidité de la Vierge fut l’idéal de sa vie ; c’est ce que souligne son premier biographe : « elle reçut la grâce d’une toute particulière dévotion à la Conception sans tache de la Reine du Ciel à laquelle, pour autant que je sache, elle fut tout spécialement attachée. Cette dévotion, elle la laissa comme fécond héritage à ses filles spirituelles, disposant que, quelle que soit la caractéristique distinctive du nouvel Ordre, « un ordre, comme le dit un autre de ses anciens biographes, où par devoir d’état, comme également en vertu de la signification de l’habit et de la Règle approuvée par la Sainte Eglise de Rome, cette Très Sainte Conception de la glorieuse Vierge serait honorée, et exaltée par des louanges continuelles ». De sorte que, bien avant la proclamation du dogme et pendant que se poursuivaient encore les disputes théologiques, l’Immaculée Conception se révélait une force vive dans l’histoire du salut et dans la vie de l’Eglise, suscitant un Ordre contemplatif qui, de la blanche splendeur de la « Toute pure » tirait l’inspiration et l’élan pour une consécration plus généreuse au Christ, dans l’effort quotidien de ne rien soustraire à la douce souveraineté de son amour !
Ceci est un message qui reste valable pour nous, artisans d’un progrès qui nous réjouit et nous épouvante tant en même temps à cause de son caractère intrinsèquement ambigu, couvant des aspirations très nobles et nous exposant toutefois à d’humiliantes faiblesses ; un message pour les hommes modernes « écartelés entre l’espérance et l’angoisse » « (cf. Gaudium et Spes, GS 4). Comment ne pas subir le charme de Marie qui « dans sa charité maternelle, prend soin des frères de son Fils qui sont encore en pèlerinage et se trouvent au milieu des dangers et des angoisses » (Lumen Gentium, LG 62), comment ne pas éprouver le besoin de tendre vers Elle nos mains souvent incertaines et tremblantes pour qu’Elle nous apporte son secours et nous aide sur la voie sûre qui conduit à son Fils ?
Voici maintenant l’invitation que Sainte Béatrice da Silva nous adresse, comme synthèse de toute son expérience spirituelle ; tourner le regard vers Marie, suivre son exemple, invoquer sa protection parce que dans le prévoyant dessein de salut « la Mère de Jésus... brille sur cette terre… comme un signe d’espérance et de consolation pour le Peuple de Dieu en marche, jusqu’à ce que vienne le jour du Seigneur » (cf. 2P 3,10 — Lumen Gentium, LG 68).
Avant de conclure le Saint-Père a salué la nation portugaise et la nation espagnole, en portugais d’abord, puis en espagnol :
Honneur et gloire au Portugal, noble pays d’ancienne tradition de fidélité ecclésiale, en fête aujourd’hui comme l’est toute l’Eglise parce qu’une de ses filles est canonisée : appel et stimulant tout particulier pour le peuple portugais. Pour vous, chers Fils ici présents, comme pour la famille de la nouvelle Sainte, notre plus cordial salut et nos souhaits de tout bien, et de céleste protection de Sainte Béatrice da Silva pour ce cher Portugal.
Honneur et gloire également à l’Espagne qui a su cultiver et protéger avec tant de soin ce nouveau rameau de sainteté. Sainte Béatrice vient enrichir le patrimoine spirituel déjà si riche de cette nation bénie qui a donné au monde des exemples si précieux sur le chemin de la vertu, de la soumission au Christ, de la fidélité à l’Eglise.
Puisse l’exemple de la nouvelle Sainte susciter, surtout parmi les jeunes générations, une floraison abondante de spiritualité. C’est ce que nous demandons à Sainte Béatrice da Silva, tout en la suppliant de protéger toujours l’Espagne et l’Eglise.
17 octobre
Homélies 1976