
Audiences 1977 7
7 Quel bonheur pour nous, si cette offrande découlant de notre baptême, s’est maintenue avec fidélité, si elle s’est approfondie avec la conscience de ses proportions démesurées ; et si, au lieu de rayonner dans l’effort de se faire minime et avare, elle s’est rendue plus généreuse et plus active. Si elle est devenue totale et chrétienne.
Il nous souvient en ce moment, au point presque de nous transporter de joie, qu’il y a, précisément aujourd’hui, trente ans l’Eglise catholique célébrait un événement qui a communiqué à nombre de ses fils le charisme de cette fête de la Présentation de Jésus au Temple, c’est-à-dire de l’offrande du Christ à la volonté du Père.
Nous désirons en effet, rappeler un anniversaire qui tombe aujourd’hui : il y a trente ans, le 2 février 1947, l’Eglise reconnaissait une forme nouvelle de vie consacrée, lorsque notre Prédécesseur Pie XII promulgua la Constitution Apostolique Provida Mater.
Une forme nouvelle, différant de celle de la vie religieuse non seulement par une autre manière de réaliser la « sequela Christi » mais aussi par une façon diverse d’assumer le rapport Eglise-monde, certainement essentiel pour toute vocation chrétienne (cf. Gaudium et Spes, GS 1).
Trente années, ce n’est pas beaucoup, mais la présence des Instituts séculiers est déjà très importante dans l’Eglise, et nous vous convions à vous unir à nous dans nos remerciements au Père des cieux pour ce don qu’il nous a fait.
Et nous voulons envoyer à tous et à chacun, homme ou femme, nos salutations, empreintes de bénédictions, que nous étendons à tous ceux qui nous apportent aujourd’hui leur cierge bénit, symbole de leur vie et de celle de leurs frères et soeurs associés dans une semblable oblation au Seigneur. De tout coeur nous les étendons à tout le Peuple de Dieu, fidèle à sa propre oblation au nom et à la profession chrétienne.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
9 février
Chers Fils et Filles,
Nous pensons qu’il est opportun aujourd’hui, même pour nous, gens d’Eglise, de revoir et, si nécessaire, de reconstruire le château de notre foi. Il nous faut passer, de la phase, qui semble devenue habituelle, d’une pénombre d’opinions religieuses incertaines et discutables, considérées comme pratiquement superflues pour la vie moderne, à l’état de certitude et de clarté au sujet de notre manière de penser et de professer notre religion.
Alors que toute affirmation religieuse exige une adhésion personnelle qu’on doit à la vérité, beaucoup de personnes, intelligentes et instruites, préfèrent, en fait de religion, s’en abstenir. Elles se limitent à une expression conventionnelle de religiosité plutôt que de religion propre et vraie. Bien souvent, par égard au milieu ou aux circonstances, il s’agit là d’une attitude plutôt passive que d’une conviction personnelle, ferme et logique, agissant dans la vie morale et dans la conduite pratique. Ces personnes se contentent d’un conformisme nominal, manifesté par égard pour autrui plutôt qu’en vertu d’une conception précise et organique de la religion, considérée comme un système réel, indiscutable et rigoureux. Cette mentalité est souvent considérée, non pas comme la suite logique d’un état d’ignorance ou d’esprit superficiel en matière de religion, mais comme maturité d’esprit et d’expérience : une sorte de scepticisme aristocratique ou encore un moyen commode et pratique d’éluder les questions épineuses que la religion, si on la tient pour vraie et contraignante, pose aux principaux problèmes de la vie.
8 Un exemple. Si nous demandons à un élève de nos cours de catéchisme ce qu’est le monde, il nous retournera la question : mais de quel monde entendons-nous parler ? celui dans lequel nous vivons ? ou celui dont parle souvent l’Evangile ? est-ce le monde que nous qualifions de cosmos, de ciel, de terre ? ou bien le monde comme univers ? ou comme humanité ? ou encore comme cette humanité qui s’oppose à la foi, au royaume de Dieu, au Christ ? Nous avons déjà fait allusion aux multiples significations que peut offrir cette parole des plus communes (cf. Insegnamenti V, 727). En ce moment nous fixerons notre attention sur le monde entendu comme réalité extérieure et matérielle dans laquelle nous vivons. Et nous constaterons tout aussitôt que la question devient fondamentale. Elle engage la pensée d’une manière que nous pouvons dire décisive; elle se fait pensée cosmologique, c’est-à-dire intéressant le panorama universel des choses et des événements, de notre propre ego et des valeurs qui le cernent. Elle réclame une réponse. Si elle était niée, c’est l’intelligibilité des choses qui serait compromise. Si elle était admise de manière quelconque, irrationnelle, elle semblerait justifier le non-sens du monde ou admettre un monde dénué de signification. C’est-à-dire que ce serait alors un royaume de ténèbres, une nuit universelle, — ce qui n’est pas, évidemment — ou bien un monde s’expliquant lui-même, comme un panthéisme absurde, bouleversant toute rationalité. Au contraire, le monde est entièrement et extrêmement rationnel ; il est le domaine de la science ; qui, elle, constitue un complexe harcelant et urgent de questions ; pourquoi en est-il ainsi ?
Le terme « monde » exige que nous lui donnions une explication transcendante. Il nous entraîne avant tout à l’affirmation d’un dualisme : moi et le monde ; mieux, il nous pousse à une synthèse, à un principe auquel doivent se rallier tant ma pensée que la réalité des choses. Ces choses que la pensée découvre, mais n’invente pas, ne crée pas. Et alors ? Oh ! les voies infinies qui rayonnent comme des éclairs qui éclatent dans le vide ! et l’intelligence qui a cherché fidèlement à suivre quelques-unes de ces voies s’exalte devant une très simple et formidable découverte : Dieu existe, si moi j’existe ! Ce sont donc les graves et solennelles paroles de notre première profession de foi qui remontent à nos lèvres : « Je crois en Dieu, Créateur du monde » (cf. Denz-Schoen., 3001, 3003, etc.).
Nous nous rendons parfaitement compte que nous simplifions trop. Mais nous n’altérons pas la vérité. Nous faisons allusion à ces problèmes surtout pour nous donner le désir de les reprendre en sérieuse et virile considération. Quant à l’athéisme, loin de nous épouvanter ou de paralyser notre pensée par une pseudo-sécurité, il la stimule. Même comme hommes de pensée rationnelle pure, nous devons être des chercheurs ; et face à un siècle qui est en train de perdre le sens vrai et lumineux de toute chose, nous devons rallumer avec confiance la lampe pour notre démarche vers la Lumière du monde (Cf. « in lumine tuo videbimus lumen » , Ps Ps 35,10 la « causa causarum », le Principe de tout, l’Etre qui est par lui-même , « Ego Sum, Qui Sum » , Ex Ex 3,14 au sujet thème immense, complexe et magnifique voir H. Lubac , Sur les chemins Dieu, Aubier Ex 1956 et encore , Saint Thomas, Contra Gentes, Ex 1, I et II).
Et nous voulons souhaiter aux hommes de notre temps, spécialement aux jeunes, de retrouver les deux chemins qui sont probablement les plus proches de leurs pas, celui, classique, de la causalité des choses, qui semble aujourd’hui encore le plus engageant et le plus accessible ; et celui de l’admiration esthétique et extatique de l’univers qui, dès qu’on l’emprunte, nous enchante et nous exalte, et dissout, dans la prière, la fatigue et les obscurités de notre pensée.
Dieu le veuille ! avec notre Bénédiction Apostolique.
16 février
Chers Fils et Filles,
Aujourd’hui, notre discours portera encore sur le monde. Oui ! car « monde » est un mot si courant qu’il revêt facilement différentes significations ; la plupart de celles-ci tentent d’exprimer un concept qui conduit notre esprit à une vision synthétique, récapitulative où transparaît un jugement philosophique conditionné par les principes qui orientent notre pensée et, par conséquent, notre activité. Nous avons déjà, récemment, dit quelque chose à propos d’une première signification qui nous donne une vue panoramique de l’univers : « monde » veut dire « cosmos ». Et si tel est le sens de ce mot très commun « monde » nous avons vu comment il nous fait remonter à l’origine de tout ce qui existe ; le problème de l’être assaille notre pensée : que signifie « monde » si nous nous référons à l’être de tout ce que nous sommes, de tout ce qui nous entoure, de tout ce qui a été, est et sera. Et nous avons remarqué combien ce mot grave et peu clair se complique et comment il nous conduit à un dédoublement fondamental de sa signification intime que nous pouvons traduire par le verbe être ou par le verbe exister. En même temps, il nous mène à la raison de l’être comme à la raison de l’exister : comment existe le monde ? en vertu de quel principe le monde est-il ce qu’il est ? En effet, dès qu’on observe le monde en pensant au secret de son existence, nous nous rendons compte que rien de ce que nous voyons n’explique sa raison d’être et qu’il en demande une qui lui soit extérieure, qui lui soit supérieure. C’est le fameux problème de Dieu dont la nécessité ressort de cette opacité même. La contemplation du monde nous force à remonter à sa source, supérieure et extérieure, bien que présente et agissante, à savoir le mystère de Dieu : « les deux racontent la gloire de Dieu et le firmament annonce l’oeuvre de ses mains » (Ps 18,2). Et, il est vrai, le mot « monde », nul ne l’ignore, offre un autre sens, tant dans le langage courant que dans celui qui nous intéresse : c’est-à-dire le langage biblique, celui du Nouveau Testament en particulier : le « monde » signifie l’humanité », « le genre humain » ; et ceci, dans sa signification première que nous dirons optimiste, car dans les Evangiles (spécialement dans celui de Saint Jean), une autre signification, négative, nous présente le monde sous le signe du mal (cf. 1Jn 5,9 « le monde entier gît sous le pouvoir du Malin »).
Mais occupons-nous maintenant de la première signification, la positive, l’optimiste, cette conception du monde qui n’est rien de moins que l’objet de l’amour de Dieu. Gardons en mémoire et dans le coeur cette évidente, cette merveilleuse révélation : « Oui, Dieu a tant aimé le monde, qu’il a donné son Fils unique pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas, mais ait la vie éternelle » (Jn 3,16 cf. Rm Rm 5,8 Rm 8,32 1Jn 4,9). Il y a ici toute la théologie du salut ; ici, encore, la trouée la plus profonde permise à notre introspection dans le coeur même de Dieu : son amour pour le monde, pour l’homme, pour ses conditions de dignité et de misère, pour l’universalité de sa vie sur terre et dans le temps. Dieu aime ! Dieu nous aime ! Dieu a disposé une ineffable, une incommensurable économie, par l’Incarnation et la Rédemption, par le Christ Sauveur, né, mort, ressuscité pour tous les hommes. Les cloches de toute la terre ne suffiront jamais pour rappeler à tous ses habitants cette bonne fortune, ce bonheur ! C’est cela le christianisme : il se déroule tout entier dans l’orbite de l’effusion infinie et bienheureuse, de l’amour que Dieu a pour nous (Ep 2,4 Ep 5,2). C’est de là que naît l’anthropologie chrétienne, c’est-à-dire notre science de l’humanité : la dignité, le caractère sacré de la vie humaine trouvent dans cet amour de Dieu leur racine la plus profonde. Cet amour de Dieu fait tomber toute division, toute haine parmi les hommes, s’ils sont tous frères. Pourquoi l’homme contre l’homme s’il sont tous fils d’un même Père céleste, objet du même sacrifice amoureux du Christ, tous destinés au même souffle aimable de l’Esprit Saint ? Pourquoi les Apôtres, pourquoi les missionnaires, pourquoi la vie pastorale de l’Eglise si ce n’est en vertu de cet amour de Dieu pour le monde ? pourquoi le pardon, pourquoi la paix parmi les hommes, si ce n’est en raison de cet amour que Dieu nous a enseigné, Lui-même, en nous aimant le premier ? (1Jn 4,10).
Si, par douloureuse hypothèse, cet amour s’éteignait, pourrait-elle survivre, la « philanthropie humaine » ?, oui, comme vocation répandue dans le coeur de l’homme, comme noble tentative de progrès civil (en grande partie d’origine chrétienne) ; mais ne faut-il pas craindre surtout le triomphe de l’égoïsme, de la haine, du féroce « homo homini lupus », ainsi que le progrès même des armements nous le fait toujours craindre pour notre monde moderne ?
Apprenons encore aujourd’hui, nous chrétiens, à aimer le monde comme l’Evangile — et aucune autre idéologie — peut nous l’enseigner. Avec un enthousiasme foncier pour l’homme qui naît (cf. Jn Jn 16,21), avec un saint respect pour ce miroir du Christ qu’est l’homme souffrant, avec un esprit de service et de sacrifice qui confère à l’amour du prochain une valeur religieuse, transcendante pour l’éternité : « Mihi fecistis » (Mt 25,40). Comme le monde serait beau s’il était vraiment chrétien !
9 Et dans le commun désir de cette beauté recevez notre Bénédiction Apostolique.
23 février
Chers Fils et Filles,
Le monde ; c’est de nouveau le monde qui sera le thème de la réflexion que nous proposons aujourd’hui à nos visiteurs. Au cours d’audiences précédentes nous en avons déjà parlé, donnant, comme d’habitude, de brefs aperçus de la question; nous allons encore en parler parce qu’il nous reste à rappeler que le terme « monde » assume dans le langage des Ecritures des significations très diverses; par exemple celle de cosmos, de création, d’oeuvre de Dieu, un merveilleux concept qui ouvre le champ à l’admiration, à l’étude, à la conquête de l’homme ; ou, encore, celle d’« humanité » : le monde peut signifier le genre humain que Dieu a tant aimé qu’il a pourvu à son salut (cf. Jn Jn 3,16) et à son élévation au niveau d’une ineffable association de l’homme à la vie même de Dieu (cf. 2P 1,4) ; et, enfin : le terme « monde » prend souvent, dans le Nouveau Testament et dans les écrits ascétiques chrétiens, une signification sinistre, et négative au point de se référer à l’empire du Diable sur la terre et sur les hommes eux-mêmes, dominés, tentés et ruinés par l’Esprit du mal, appelé « Prince de ce monde » (cf. Jn Jn 14,30 Jn 16,11 Ep 6,12). Ce « monde », dans son sens péjoratif, signifie encore l’humanité, ou plutôt, cette partie de l’humanité qui refuse la lumière du Christ et vit dans le péché (Rm 5,12-13), et qui conçoit la vie présente selon des critères contraires à la loi de Dieu, à la foi, à l’Evangile (1Jn 2,15-17).
Aussi, la signification ambiguë de ce terme « monde » constitue-t-elle un des problèmes les plus graves et les plus dramatiques de la vie chrétienne, du fait que nous sommes plongés dans le monde, un champ où s’entremêlent le bien et le mal, « le bon grain et l’ivraie » (Mt 15,25), même si, sans que nous en soyons responsables, le monde peut être bon et fécond et tout en même temps, détérioré et nuisible ; même si nous ne pouvons pas toujours éviter matériellement la coexistence à laquelle nous obligent les condirions mêmes de la vie (cf. Jn Jn 17,15 1Co 5,10). On vit dans un milieu équivoque et contaminé contre lequel il faut savoir s’immuniser sans cesse grâce à une prophylaxie morale ; celle-ci va de la fuite du monde — comme le font ceux qui choisissent un genre d’existence voué à une plus rigoureuse, à une plus amoureuse soumission au Christ — à la discipline ascétique propre à toute vie chrétienne qui « comme il convient à des saints » (cf. Ep Ep 5,3 Rm 6,22) adopte comme programme le style moral et spirituel caractérisant celui qui a reçu le baptême, mais cherche également à répandre le sentiment et le comportement chrétiens dans le monde même qui y est hostile et réfractaire (cf. Ac Ac 2 etc. ).
La vie chrétienne est un drame dans lequel le bien et le mal s’entrecroisent et s’opposent sans cesse, conférant précisément au monde un caractère de lutte permanente : « milice », comme les Saintes Ecritures (Jb 7,1 Ep 6,11-13), appellent la condition de l’homme sur la terre. C’est l’aspect fondamental de notre existence présente, passagère (1Co 7,31) mais décisive pour notre sort dans la vie future (2Co 5,10) ; le Seigneur a voulu l’insérer dans la formule, officielle, peut-on dire, de notre prière à Dieu le Père, en nous faisant invoquer toujours son aide afin de pouvoir nous défendre contre une menace qui assaille notre démarche dans le temps : la tentation. Ce terme simple, mais effrayant, mériterait une longue explication et des directives éthiques et pédagogiques correspondantes : le temps de Carême qui commence aujourd’hui nous offre l’occasion de méditer ce thème qui, s’il n’est plus au goût du jour, a conservé cependant un intérêt spirituel qui, loin de diminuer, n’a fait que croître. Pensons-y : nous sommes des êtres libres, mais fortement conditionnés par le milieu — disons même par le monde— dans lequel nous vivons ; cela signifie que nous sommes à tout moment contraints, pour agir, de faire un choix, de résoudre une « tentation » ; il faut que notre sens moral soit toujours en état d’alerte ; il faut « veiller » : un terme évangélique (cf. Mt Mt 24,42 Mc 14,38 Mc 13,37 1Co 16,13 1P 4,7 1P 5,8 etc. ) menacé d’expulsion par le code de la permissivité moderne ; on dirait que l’hygiène morale, c’est-à-dire la défense préventive de notre trop évidente faiblesse éthique devrait cesser d’être, et qu’une fausse norme pratique — celle de s’exposer à la tentation sous prétexte de renforcer ainsi notre propre personnalité grâce à l’expérience du mal — pourrait l’emporter sur les « tabous » par lesquels la sensibilité de la conscience et la droiture de la vie ont entravé la libre et facile désinvolture de l’homme contemporain, soi-disant « adulte ». Il ne faut pas s’étonner alors si, au fur et à mesure qu’elle progresse dans cette pseudo-maturité morale, notre société, tombée de son niveau d’authentique humanité, sombre dans cette indifférence ; dans cette insensibilité à distinguer entre le bien et le mal, et si l’Ecriture nous avertit âprement que « le monde entier (dans le sens péjoratif que nous sommes en train d’observer) gît sous le pouvoir du Malin » (1Jn 5,19). Nous devons veiller, très chers Frères et Fils, afin que le monde, celui qui n’est pas de Dieu, ne nous séduise pas, ne répande pas en nous une conception illusoire de la vie ; pour qu’il ne nous fasse pas perdre le sens de ses vraies valeurs. Attachons-nous au Christ pour participer à la victoire qu’il nous annonce et nous promet : « ayez confiance ! J’ai vaincu le monde » (Jn 16,33). Avec notre Bénédiction Apostolique.
16 mars
Chers Fils et Filles,
Le déroulement du carême et le développement liturgique de sa très sage pédagogie nous incitent, nous contraignent presque, à méditer le thème central de cette période extraordinaire, véritable temps fort de l’esprit : la conversion. Nous sommes invités à nous convertir, à faire pénitence. Depuis les temps les plus reculés, l’Eglise a développé pleinement ce leitmotiv dans toute une gamme de thèmes théologiques, spirituels et moraux qui s’expriment dans les rites liturgiques comme dans la prédication des Pères, précisément dans l’intention de préparer les coeurs à la conversion ! on n’ignore pas en effet que le temps de carême préludait alors à l’administration du Baptême et à la réconciliation des pécheurs dans la Pénitence.
En agissant ainsi, l’Eglise n’a fait que continuer le grand message de la Révélation. Par elle, Dieu a convié les hommes à entrer en communion avec Lui et à briser les chaînes qui entravent sa démarche. En effet, c’est réellement d’une démarche qu’il s’agit : la conversion est une démarche, disons, à rebours, comme l’indique le verbe hébreu Sûb : changer de route, renverser la direction, revenir en arrière. C’est une idée profonde et extraordinaire dont sont imprégnées de nombreuses pages de l’Ancien Testament, et particulièrement celles des Prophètes (voir, parmi les plus importantes : Is 1,11-17 Jr 3,21-25 Jr 4,1-4 Jr 31,18 Jr 36,3 Ez 11,19 et ss. ; Ez 18,31 et ss. ; Ez 36,26-31 Am 5,14 et ss. ; Os 14,2-9), qui élèvent la voix pour inviter le peuple rebelle à retourner à Dieu, comme le fait Isaïe avec force : « Lavez-vous, purifiez-vous. Enlevez de devant mes yeux la malice de vos agissements. Abstenez-vous de faire le mal, apprenez à faire le bien. Recherchez la justice » (Is 1,16) ; ou comme le promet Jérémie, le prophète de la conversion par excellence : « Je leur donnerai un coeur capable de me connaître car je suis le Seigneur; ils deviendront mon peuple et mol je deviendrai leur Dieu » (Jr 24,7). Cette voix se fait prière dans-les Psaumes. Rappelez-vous le Miserere : « Crée en moi un coeur pur, ô Dieu et rénove en mon sein un coeur ferme » (Ps 50,12). Ce cri, le précurseur l’a fait retentir de manière vibrante aux temps de Jésus (Mt 3,2 Mt 3,8 Lc 3,10-14). Et Jésus en fera le signe marquant de la venue du Royaume de Dieu, et même la condition pour entrer dans le nouvel ordre du salut qu’il est venu instaurer dans le monde : « Les temps sont accomplis et le Royaume de Dieu est tout proche : repentez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle » (Mc 1,15 cf. Mt Mt 4,17) Jésus est venu appeler les pécheurs à la conversion (cf. Lc Lc 5,32) : les publicains, la pécheresse, le bon larron sont les signes vivants de cette possibilité, de la réalité de ce rachat que le Fils de Dieu offre à l’humanité déchue à cause du péché. Il faut naître à nouveau (cf. Jn Jn 3,3) ; il faut devenir comme les petits enfants (cf. Mt Mt 18,3) et passages similaires ». Qu’on pense à la force de sanctification que cette dernière expression a eue pour une âme sublime des temps modernes, Thérèse de Lisieux !
Nous n’en finirions pas de rappeler des paroles et des faits évangéliques pour mettre en lumière le sens et la valeur de cette conversion, de cette pénitence, de cette metanoia qui est précisément un renversement intérieur, un changement de route, un retour dans les bras du Père. C’est ce que nous montre, avec des accents incomparables, la parabole du fils prodigue qui revient chez son Père (cf. Lc Lc 15,11-32). C’est ce que nous font parfaitement comprendre les lumineux enseignements de Jésus. Le but est de réaliser une modification profonde, dans deux directions :
10 D’abord et avant tout, modifier la manière de penser, la mentalité, les mobiles intimes de l’action. Un tel changement, vous le percevez aisément, est difficile, quand, c’est la personnalité la plus secrète, la plus profonde de chacun de nous qui y est impliquée. Puis, dans une deuxième démarche, il s’agit de changer également notre conduite pratique, notre comportement, notre manière d’agir afin que les actions extérieures correspondent, désormais sans contrastes criants, avec la révolution intérieure, intervenue dans nos esprits.
En un mot, il s’agit de réaliser une pleine, toujours plus pleine conformité de la pensée et de la vie avec la volonté de Dieu, comme Jésus nous incite à le demander dans notre prière de chrétien : fiat voluntas tua (Mt 6,10) : que ta volonté soit faite, sans obstacles, sans délais, sans résistance ; sur la terre comme au ciel.
Ce sont des paroles difficiles, mais uniquement pour ceux qui .refusent d’ouvrir leur coeur à la voix du Seigneur, uniquement pour ceux qui s’obstinent à poursuivre dans la « direction défendue, malgré tous les rappels de la Révélation et de la conscience. Nous sommes certainement très éloignés de la conception permissive moderne qui exalte de la manière la plus provocatrice — pour ceux qui n’ont pas encore le caractère trempé et vigoureux — une liberté qui n’est que licence, un instinct, une amoralité et un immoralisme qui équivalent seulement à l’égoïsme le plus effréné ; mais aussi on oublie qu’il existe un rapport tant ontologique et existentiel que déontologique entre la liberté, consciemment et virilement exercée, et le devoir qui en tire sa force, sa vertu et son mérite.
Difficile ? Assurément. Mais pas impossible.
C’est la voie que Dieu a toujours indiquée à celui veut être vraiment digne de devenir son fils. Aurons-nous la force de nous y engager ? Oui. C’est le Christ qui nous y appelle avec les mots les plus bouleversants, des mots qui doivent donner la confiance la plus grande même à ceux qui se sont égarés au loin : « Il y aura plus de joie au ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentir » (Lc 15,7). Oui, qu’il en soit ainsi, vraiment ainsi, très chers frères et fils.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
23 mars
Chers Fils et Filles,
La proximité de Pâques nous invite à un devoir caractéristique de la participation de chaque fidèle à la célébration de la grande fête de la Rédemption : le devoir de se confesser, c’est-à-dire de s’approcher du Sacrement de la Pénitence, personnellement et sincèrement, s’accusant de ses péchés avec un sincère repentir et la ferme intention de s’amender. Ceci est une importante loi de l’Eglise, et elle est toujours en vigueur; une loi difficile, mais salutaire, sage et libératrice ; une loi dont l’observance se heurte aujourd’hui à deux genres d’obstacles : l’un, pratique et extrinsèque, est celui dé trouver les circonstances favorables à l’accomplissement de ce devoir ; l’autre, psychologique et intrinsèque, celui de formuler au fond de sa propre conscience le concept du péché, c’est-à-dire de ses propres péchés et d’avoir le courage de les avouer — même sous le sceau du secret le plus absolu — à un prêtre, c’est-à-dire à un ministre autorisé par l’Eglise à les absoudre et à imposer la pénitence qu’ils réclament.
Mais nous sommes obligés de constater un manque progressif d’observance de cette pratique sacramentelle, avec de nombreux et importants reculs dans la fidélité et dans la vivacité de la vie chrétienne et de la conscience de la vie ecclésiale. Il en découle de graves appréhensions pour tous ceux, ministres ou simples fidèles, qui aiment la réalité mystico-sociologique du mystère de notre insertion dans le Christ, le mystère de la grâce, le mystère de notre salut. Que l’homme ait encore et toujours besoin du sacrement de la Pénitence ce n’est pas seulement le droit canon qui l’affirme (cf. can. 906) ; nous le constatons aussi dans le fait que nous sommes moins conscients de cette régénération profonde que le baptême accomplit en nous et qui nous oblige, en conséquence, d’adopter un style de vertus morales original, cohérent et supérieur ; nous en avons une preuve également dans l’expérience des avantages spirituels que, la confession assure à l’âme qui veut être forte et fidèle dans la profession et sa propre religion, spécialement lorsqu’un sage recours à ce sacrement accompagne le développement et le déroulement de l’existence vécue (cf. A. Manzoni, la Moralità Cattolica, 1 ch. VIII).
Ceci est une simple constatation et non pas une entrée en matière pour faire l’apologie de la Confession sacramentelle. Une apologie qui peut être extrêmement étendue si elle est étudiée au point de vue historique ; qui peut être des plus fécondes si l’on utilise les développements mêmes des études, scientifiques ou littéraires, de la psychologie de l’homme moderne ; qui peut être profondément consolante pour tous ceux qui se rendent compte qu’une enquête honnête et objective concernant les racines intérieures de l’agir humain ne peut qu’aboutir à un pessimisme désolé et même désespéré au sujet de l’inaptitude de l’homme à la pratique d’une vertu authentique et stable. Qu’il nous suffise de dire que cette apologie est possible et facile pour ceux qui se rappellent les paroles que le Christ ressuscité proclama le soir même de sa résurrection, lorsqu’il apparut à ses disciples réunis dans le Cénacle : « La paix soit avec vous ! Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie ». Cela dit, il souffla sur eux et leur dit : « Recevez l’Esprit Saint. Ceux à qui vous remettrez les péchés, il leur seront remis, ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus » (Jn 20,21-23). Le sacrement de la Pénitence, ainsi institué, se révéla immédiatement comme sacrement de la résurrection des âmes mortes, comme sacrement des âmes revivifiées, comme sacrement de la vie, de la paix, de la joie.
11 Qu’il nous suffise d’exhorter les prêtres, nos Frères, habilités à l’administration du Sacrement de la Pénitence, à donner à l’exercice pastoral qu’il permet et renforce, toute l’importance qu’il requiert, l’estime, le culte, l’esprit de sagesse et de sacrifice qu’il mérite ; la Confession est le sacrement thérapeutique par excellence, le sacrement pédagogique pour la formation chrétienne à tous les niveaux (cf. le périodique Seminarium, n. 3, 1973).
Puis, nous exhortons tous les fidèles à purifier leur âme de toute méfiance que la discipline sacramentelle en vigueur peut susciter pour son exercice pratique. Si, dans certains cas particuliers l’Eglise autorise l’absolution collective, rappelez-vous que cette faculté a un caractère exceptionnel, qu’elle ne dispense pas de la confession personnelle et qu’elle ne veut pas priver le pénitent des avantages qu’elle comporte: école de sagesse morale, la confession entraîne l’esprit à distinguer le bien du mal; arène d’énergie spirituelle, elle exerce la volonté à la cohérence, à la vertu positive, au devoir difficile; dialogue sur la perfection chrétienne, elle aide les fidèles à découvrir leur propre vocation à en corroborer les perspectives par la fidélité et par le progrès vers la sanctification, la leur et celle d’autrui. Puisse la fête de Pâques toute proche apporter à chacun de vous le bonheur de la célébrer par une bonne confession. Avec la Communion, elle est le grand don de Pâques (cf. le toujours actuel Catechismus ex Decreta Concilii Tridentini ad Parochos, De Poenit. Sacramento ; et les récentes Normae pastorales circa absolutionem sacramentalent generali modo impertiendam, de la S. Congrégation pour la Doctrine de la, Foi, CDF 16, VI, 1972, AAS vol. LXIV, 1972, p. 510 et ss.).
Avec notre Bénédiction Apostolique.
30 mars
Chers Fils et Filles,
Une fois encore, la notation du temps nous conduit à la fête de Pâques. Celle-ci entraîne un double jugement; d’abord celui que le monde, invité à être spectateur de la Passion du Christ, et de la Résurrection qui l’a suivie, donnera du protagoniste du drame messianique, c’est-à-dire de Jésus lui-même. Qui est, qui était ce personnage qu’à un tournant décisif de son procès, le Procureur Romain, Pilate, présenta, sous un émouvant aspect, à la foule amassée, devant le prétoire, avec ces paroles fatidiques : « Voici l’homme » (Jn 19,5). Et l’homme était Jésus ; il venait d’être flagellé, et Celui qui s’était dit Roi des Juifs avait été, par cruelle dérision, couronné d’épines et couvert d’un manteau de pourpre. Pilate voulait apitoyer le peuple et il clama bien fort : « Voyez, je vous l’amène dehors pour que vous sachiez que je ne trouve aucune faute en lui ». Vous savez quel accueil les grands prêtres et les gardes réservèrent à cette apparition : « à la croix, à la croix ! ». Et, après une nouvelle phase du procès, ce sera le sort de Jésus : la croix. Le monde est saisi d’épouvanté devant la victime désormais promise à l’infâme supplice de la croix.
Cette croix qu’il avait prédite lui-même, ajoutant un commentaire qui est un autre jugement, celui que le condamné aurait porté sur le monde en train de contempler la scène de sa crucifixion : « Mais, quand je serai élevé de la terre (allusion au genre de mort que serait la sienne), j’attirerai tous les hommes à moi » (Jn 12,32). Voilà le monde attiré, fasciné par le divin Crucifié. Il émane de lui un charme mystérieux qui entraîne vers lui toute l’humanité croyante. Autour de la Croix du Christ se pressent des hommes nouveaux. C’est Saint Paul qui nous le dit, trouvant dans cette paradoxale convergence vers le Christ Crucifié le signe caractéristique de la nouvelle, et finalement vraie religion : « Pour moi, frères, quand je suis venu parmi vous... je n’ai rien voulu savoir sinon Jésus Christ, et Jésus Crucifié » (1Co 2,2 Ga 6,14).
Maintenant, c’est sur cet aspect de notre vie religieuse et chrétienne qui trouve son pivot dans la croix du Christ, qu’il nous faudra fixer l’attention, spécialement dans la commémoration pascale : comment se peut-il que la science de la Croix (comme l’appelèrent les Saints) ait un tel pouvoir de faire converger sur la mort du Christ — et quelle mort — la substance même de sa doctrine et de sa mission, au point d’obliger quiconque veut être son disciple à la connaître et à la vivre ? Comment le drame d’une mort peut-il devenir en soi et pour nous un mystère de vie ?
Quel bonheur si nous trouvons la clé qui nous donne l’accès à ce royaume de l’économie chrétienne, c’est-à-dire au plan de notre salut, dans la révélation de l’Amour de Dieu pour nous : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas, mais ait la vie éternelle » (Jn 3,16). Que ce suprême dessein d’Amour se réfère au Christ lui-même venu pour le confirmer : « Le Fils de Dieu m’a aimé et il s’est livré pour moi » (2 Ga 2, 20).
Voilà tout, et nous n’en dirons pas plus en ce moment. Mais cela suffit pour rester éblouis, par le mystère de la Croix en elle-même et pour accueillir le destin de l’Amour, rapporté à nous-mêmes, à chacun de nous personnellement : comment répond-on à l’Amour ? Puisse la célébration pascale nous en enseigner le moyen et nous donner l’énergie nécessaire pour y répondre comme il se doit. « Qui nous séparera jamais de l’amour du Christ ? » (Rm 8,35).
Amen ! avec notre Bénédiction Apostolique.
6 avril
Audiences 1977 7