
Audiences 1977 12
12 Chers Fils et Filles,
Une invitation que la sainte liturgie du Carême nous a fait répéter maintes fois, est exprimée ainsi : « Si vous entendez sa voix (Seigneur), ne durcissez pas vos coeurs ». C’est l’Eglise qui parle, prenant à son compte l’exhortation du Psalmiste, David ; une exhortation qui se répète dans l’Ecriture Sainte, tant à cause de l’importance de ce qu’elle entend annoncer que de l’indifférence avec laquelle une grande partie du Peuple élu accueille l’annonce (cf. Ex Ex 19,5 Pr 1,20-21 etc. ). On remarque que la Bible insiste vivement pour se faire entendre, pour se faire comprendre (Ps 33,12 Ps 49,7). Et l’on voit que le sort des hommes dépend de l’attention qu’ils prêtent à la voix divine ; et l’on voit aussi, par contre, que les hommes, même ceux qui vivent dans l’économie du salut, se montrent réticents à accueillir l’invitation religieuse et paraissent presque en craindre l’enchantement et l’autorité.
Dieu parle. Qui l’écoute ? Lorsqu’on étudie ce fait, duquel dépend notre libre réponse et par conséquent notre salut, on note souvent dans l’art mystérieux de la révélation divine une manière particulière de langage, un langage formulé en mots simples et communs (Pensez aux paraboles de l’Evangile, cf. Mt Mt 13,14 et ss. ; 13, 35). Sous leur sens figuré, ils cachent et en même temps révèlent une pensée plus profonde que les hommes ne comprennent pas tous, parce qu’ils ne se donnent pas tous la peine de la sonder et d’en cueillir le sens véritable et intime. Cette ambiguïté est également une méthode voulue par l’Auteur de la Parole divine, parfaitement cohérente avec la liberté humaine : comprendra qui veut comprendre. Certes la révélation nous est transmise dans sa formulation exacte, mais elle est enfermée dans un écrin de termes (p. ex. la parabole), des termes qui ont une signification par eux-mêmes mais nous sont confiés afin que notre esprit, et principalement notre bonne volonté sachent y découvrir la voix intime, profonde, authentique du Seigneur.
L’homme reste libre également sur le plan de la révélation divine ; il doit faire ce qu’il peut pour venir en contact avec la Pensée divine. La voix divine résonne ; la comprend qui veut la comprendre. Un phénomène naturel, que plus personne n’ignore aujourd’hui, celui de la Radio, nous fournit une image de cette Loi du sens mystérieux de la conversation divine. Pensez à l’immensité des voix extrêmement diverses qui remplissent l’atmosphère. Seuls s’en rendent compte ceux qui, disposant d’un appareil adéquat, savent détecter ces voix qui, autrement, seraient vaines ; et les comprennent seulement ceux qui savent mettre leur propre appareil en état de les recevoir.
L’analogie convient à notre cas. Le grand mystère de la Rédemption nous est transmis de manière impressionnante par le rite liturgique : qui l’accueille ? et parmi ceux qui reçoivent ainsi la présentation rituelle et évocatrice de l’histoire évangélique, combien y en a-t-il qui en saisissent le sens théologique, réel, actuel ? Bien plus, parmi ceux-là, combien comprennent le mystère présent, actualisé par la liturgie ? Combien l’appliquent vraiment à eux-mêmes ? (cf. Hb He 3,7 et ss. ; 4, 2 et ss.). Notre bref discours veut être une cordiale invitation : D’abord, à participer aux cérémonies de la Semaine Sainte dont l’intention est de se faire comme la voix du Christ qui nous rappelle, nous explique, nous offre la participation au mystère de la Rédemption : si aujourd’hui cette voix se fait entendre à nos coeurs, que ceux-ci ne restent pas fermés et indifférents à la loi divine. Deuxièmement, à faire un effort pour comprendre au moins quelque chose de ces rites qui, enchâssés dans des cérémonies traditionnelles et dans une langue latine peuvent rester, comme des manuscrits antiques, impénétrables à notre intelligence. Pourtant il existe aujourd’hui suffisamment de documentation explicative pour ceux qui désirent vraiment en comprendre le sens et en saisir la force. Et troisièmement, une invitation à chacun d’appliquer à soi-même le drame divin de Jésus, à le revivre dans son propre coeur, à en écouter l’accent ineffable, à y consacrer un humble et généreux acte de bonne volonté. Qui sait ce que Jésus sacrifié et ressuscité veut de chacun de nous ?
A ce secret individuel s’adressent notre bénédiction et nos voeux, avec pour tous nos souhaits de « Bonnes Pâques ! ».
13 avril
Chers Fils et Filles,
Etre chrétien : quelle signification cela a-t-il ? La première signification, première par ancienneté et par importance, vient du fait que nous avons été rendus dignes de porter ce nom, non pas comme une simple qualification sociologique (cf. Ac Ac 11,26), mais comme un rapport vital avec le Christ, une entrée dans le Royaume de Dieu. Jésus lui-même l’a enseigné à un premier notable, d’abord timide, mais ensuite adepte fidèle de sa prédication et de son influence messianique, Nicodème « ... à moins de naître d’eau et d’Esprit, nul ne peut entrer au Royaume de Dieu » (Jn 3,5). C’est ainsi que fut annoncé ce signe sacramentel novateur, le Baptême. Puis, sitôt après la descente du Saint-Esprit, après la Pentecôte, ce sera là le premier acte extérieur, accompagné toutefois de l’expression intérieure de sentiments de foi et de pénitence, qui sera demandé et conféré aux premiers disciples de la prédication apostolique (Ac 2,38 Ac 3,19 à Ac 4,4) ; et aussitôt ce rite indispensable et caractéristique est déclaré en liaison avec la passion du Seigneur, avec sa résurrection (Rm 3, 3, etc.). La première relation, essentielle et vitale, de notre vie, nous est établie au moyen du Baptême : « Le Christ, notre Pâque, a été immolé ! » s’exclame Saint Paul, réaffirmant presque le canon fondamental de la religion qui, dans le Christ, précisément prend son origine et son nom.
Ce fait a un tel relief dans le domaine de notre foi que nous ferions bien de lui consacrer une toute particulière réflexion, si nous voulons que la fête de Pâques qui vient d’être célébrée ne passe pas comme tout autre jour, comme n’importe quelle fête, sans laisser de traces dans notre manière de concevoir la vie chrétienne.
Nous nous contenterons, en ce moment de rappeler le double symbolisme du rite baptismal dont le sens nous introduit dans la signification théologique, c’est-à-dire essentielle, du sacrement. D’abord : le Baptême est un bain. Mais pourquoi un nouveau-né, et même toute créature humaine ont-ils besoin d’être purifiés pour être admis au Royaume de Dieu ? pour être appelés chrétiens ? Et c’est ici que se présente la grande histoire du péché originel, un péché qui fut proprement tel dans Adam et qui, par triste héritage, passa à tout le genre humain, non pas comme faute personnelle, mais comme état personnel et propre de tout fils d’Adam, incapable de se racheter de lui-même des conséquences fatales de péché du premier homme (cf. Ad Romanos, 5 ; Denz.-Schôn., 621). Ceci est un point capital dans le plan religieux du christianisme et de toute l’humanité. Il s’en déduit et la nécessité de la Rédemption et la fortune suprême qui nous est concédée au moyen de la purification baptismale.
13 Et, second symbolisme du Baptême : la participation mystique à la mort et à, la résurrection du Seigneur. Relisons Saint Paul : « Ignorez-vous que, baptisés dans le Christ Jésus, c’est dans sa mort que tous nous avons été baptisés ? Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême dans la mort, afin que, comme le Christ est ressuscité des morts pour la gloire du Père, nous vivions, nous aussi, dans une vie nouvelle. Car si c’est un même être avec le Christ que nous sommes devenus par une mort semblable à la sienne, nous le serons aussi par une résurrection semblable » (Rm 6,3-5). Au IV° siècle, Saint Cyrille (313-387), Evêque de Jérusalem, explique la doctrine de manière encore plus ample : il fut un admirable pionnier de la catéchèse ecclésiastique systématique qui, d’ailleurs avait déjà eu ses maîtres antérieurement (cf. Prat, Théologie de Saint Paul, II, 306 et ss.). Nous ne pouvons manquer de citer Saint Ambroise en particulier (De Sacramentis et De Mysteriis, O. Faller, 1955).
Ceci pour dire qu’une conception chrétienne de la vie ne peut manquer d’être imprégnée de l’enseignement de notre foi au sujet de notre Pâque. Pâque, c’est le Christ immolé pour nous et qui nous est communiqué par le sacrement régénérateur qu’est notre Baptême. Ne l’oublions jamais !
Avec notre Bénédiction Apostolique.
20 avril
Chers Fils et Filles,
Le temps liturgique nous conduit à poursuivre notre réflexion sur le mystère pascal, sous l’aspect multiple de notre participation au Christ. Jésus a accompli l’oeuvre de rédemption. Sa célébration sacramentelle liturgique et morale que nous avons évoquée et, de certaine manière (sacramentelle, pénitentielle, dévotionnelle), revécue, tend à laisser quelque trace profonde dans notre esprit et dans nos moeurs. La vie chrétienne se caractérise par un effort continu de renouvellement et de perfectionnement : l’homme intérieur qui vit en nous, tend à se renouveler « de die in diem », de jour en jour (Col 4,16). Alors se pose une question qui engage notre conduite : cette résolution de perfectionnement continuel agit-elle efficacement en nous ? ou bien retombe-t-elle aussitôt dans le commun d’une vie qui nous plonge dans la médiocrité coutumière ? Et aussitôt domine en nous un style de vie qui non seulement renonce à se modeler sur l’exemple et sur l’enseignement du Christ, mais qui cherche également à se soustraire à l’engagement que la célébration pascale nous a fait éprouver dans le secret de notre conscience comme logique, comme urgent : l’engagement d’être authentiquement chrétiens. Et nous nous disons à nous-mêmes que nous voulons être comme les autres, comme l’un de ces individus frappés en série par la société permissive. Parfois même, un instinct tentateur voudrait nous affranchir des formes trop régulières de notre manière d’être et nous faire expérimenter quelque geste audacieux et anticonformiste de libre conduite.
C’est la mode aujourd’hui ; et un essaim de stimulations, de provocations nous assaille de toutes parts pour ranimer en nous les passions endormies ou inquiètes qui semblent ainsi réclamer, comme un droit naturel, celui de se laisser aller à des expériences qu’un juste sentiment moral nous dit coupables. Il y a même une tendance qui, partant de chaires autorisées et de moeurs relâchées voudrait vaincre les scrupules des consciences sensibles en les mithridatisant, c’est-à-dire en les accoutumant progressivement à la violation de la loi morale.
Et cela, ce n’est pas chrétien, pour ne pas dire que ce n’est pas humain ; cela n’est pas logique.
Il faut au contraire que nous nous rappelions toujours deux ordres de vérités qui font partie des principes fondamentaux de notre manière correcte de penser et donc d’agir. Le premier découle de la connaissance que notre anthropologie, c’est-à-dire notre science de l’homme, éclairée par la foi et, en partie, confirmée par notre douloureuse expérience, nous enseigne : c’est-à-dire que nous savons que l’homme est un être dans lequel a pénétré un désordre que nous pouvons définir perturbateur de son dessein constitutionnel (cf. Rm Rm 7,15) et que l’on prétend souvent inexistant, sinon pour cause de coercition anti-pédagogique ; opinion délétère encore en vogue aujourd’hui.
L’autre ordre de vérités nous fait voir une sorte de dédoublement de notre nature humaine sur laquelle la pensée ineffable de Dieu, que nous communique la foi, a superposé une « surnature », un « homme nouveau » qui rend au « vieil homme » un visage purifié d’où a été effacée la déformation du péché, même si n’a pas été supprimée la faiblesse qui rend le péché toujours possible. Mais, en outre, a été imprimée l’image nouvelle d’un homme régénéré, élevé à la filiation adoptive de Dieu, associé à une fraternité qui devient coexistence avec le Christ, et animé par le souffle vital divin que nous appelons la grâce et que nous attribuons à l’Esprit Saint.
Voilà pourquoi le concept d’une vie immaculée, c’est-à-dire pure, simple, belle, est restitué ou plutôt concédé à ceux qui ont reçu le baptême et qui — comme l’affirme Saint Pierre dans sa première épître — ont été libérés « avec le précieux sang du Christ » comme celui d’« un agneau immaculé ».
14 Cet idéal d’une vie innocente, non contaminée, immaculée doit être restitué à notre esprit chrétien et nous rendre la résolution et la grâce d’une existence nouvelle, vraiment pascale.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
27 avril
Chers Fils et Filles,
Nous sommes encore dans le temps pascal qui, pour nous, est dominé, comme vous le savez par la mort sur la Croix de Notre Seigneur Jésus-Christ et par sa prodigieuse résurrection. Ce double événement, la mort du Seigneur Jésus et son retour à la vie, domine le monde ; il nous donne la clé de l’histoire précédente, celle du peuple juif, c’est-à-dire l’Ancien Testament, et nous offre une vision du futur destin de l’humanité, le Nouveau Testament ; c’est l’événement sur lequel se fondent la religion chrétienne et l’Eglise et qui place la figure de Jésus au centre des destinées humaines.
Le mystère pascal est donc la synthèse de notre foi, et il attire notre attention comme point de convergence de tous les faits religieux regardant le passé, le présent, l’avenir de l’humanité, le secret du monde et le pourquoi de notre existence personnelle. Ceci, très chers Fils, nous devons le savoir et le méditer : « C’est moi l’Alpha et l’Oméga, dit le Seigneur-Dieu ; Il est, Il était et Il vient, le Maître-de-tout » (Ap 1), 8). Nous devons nous habituer à penser toute chose en fonction de ce mysterium pietatis, de ce mystère religieux. Notre foi doit concentrer notre pensée sur le Christ-Seigneur, comme Saint Paul le recommandait à Timothée, son disciple préféré : « Il (Jésus Christ) a été manifesté dans la chair, justifié dans l’Esprit, vu des Anges, proclamé chez les païens, cru dans le monde, enlevé dans la gloire » (1 Tt 3, 16). La pensée de Saint Paul se fait théologique, incite la nôtre à recourir encore aux sources de son récit, à l’Evangile ; et, dans notre esprit toujours assoiffé d’images sensibles pareilles à celles que Jésus nous a offert en venant dans ce monde, elle soulève une question qui n’est ni enfantine ni ingénue, mais a besoin de réalités expérimentales : comment était Jésus ? Si nous avions, au mieux, si nous avons un jour le bonheur de Le voir, comment nous apparaîtra-t-il ? Comment pouvons-nous L’imaginer ?
Nous risquons d’être déçus ; il semble que la question doit rester sans réponse satisfaisante si nous nous rappelons que lors de ses apparitions après la Résurrection, Jésus ne laissa pas transparaître immédiatement sa figure sensible. Cela se passa ainsi avec Marie-Madeleine au Sépulcre, et avec les deux disciples sur le chemin d’Emmaüs ; ce fut pareil quand le soir de la Résurrection, Il se présenta au Cénacle devant ses disciples (Jn 20,20), ou, lorsque sur le rivage du lac de Tibériade Il rencontra le groupe des disciples pêcheurs, sans se révéler tout de suite. Jésus s’est entouré de mystère même dans ces moments sublimes où il reprenait sa figure humaine sans la manifester à tous (Ac 10,41).
Mais alors, comment pouvons nous recomposer fidèlement sa figure dans notre esprit ? Nous nous trouvons devant un problème qui, des sens et de l’imagination, s’élève au plan spirituel : comment voir, comment « repenser Jésus » ? Quelques Saints ont bénéficié à cet égard d’exceptionnelles faveurs comme Sainte Thérèse l’a écrit à son propre sujet (cf. Vida) ; mais les autres, les simples fidèles ? et nous-même, obligé, de manière et en mesure différente, de donner témoignage du Jésus de l’Evangile, et aussi du Jésus céleste ?
Eh bien, nous croyons pouvoir, de quelque façon nous figurer le Christ, que ce soit de manière sensible ou simplement imaginaire, si nous pensons à lui avec un esprit capable, dans un sentiment réceptif de foi, de refléter en nous quelque ressemblance du Seigneur, comme celle qui s’est imprimée dans le voile compatissant de la Véronique de la tradition. Rappelons-nous comment le Centurion romain, qui avait présidé à la crucifixion, le reconnut. Comme l’écrit Saint Marc l’Evangéliste : « Voyant qu’il avait ainsi expiré, le Centurion qui se trouvait en face de Lui, s’écria : ‘Vraiment, cet homme était le Fils de Dieu !’ » (Mc 15,39).
Et rappelons-nous le premier portrait de Jésus-Christ, portrait biographique plutôt que linéaire, qui nous vient du témoignage de Saint Pierre, témoin certes qualifié, parlant au premier groupe de païens, celui du centurion Cornélius (un autre soldat romain décrit comme « homme juste et craignant Dieu ») admis à la nouvelle foi chrétienne : « ... Jésus Christ, annonça Pierre ; il est le Seigneur de tous ! (...) Jésus de Nazareth qui a passé en faisant le bien et en guérissant... » (Ac 10,38). Voilà une image surhumaine d’une incomparable bonté ! Voilà ce qu’est le témoignage apostolique !
C’est ainsi que nous devons concevoir Jésus ; une bonté toute-puissante, qui s’est fait proche de nous, qui nous est accessible.
15 Qu’il en soit ainsi, avec notre Bénédiction Apostolique.
4 mai
Chers Fils et Filles,
Nous devons méditer encore le mystère pascal. Nous ne pourrons jamais terminer notre « chemin de la Croix » sans ressentir sa valeur universelle et éternelle, c’est-à-dire sans rattacher la Passion du Seigneur et sa Résurrection aux destinées du genre humain. Il n’est pas suffisant que nous assistions à la scène des faits évangéliques qui concernent la divine Personne de Jésus, nous laissant emporter par l’émotion devant ces péripéties d’abord poignantes puis triomphantes, comme cela peut nous arriver devant une tragédie grecque ou un spectacle impressionnant, mais qui ne nous intéresse pas personnellement. Il importe qui nous saisissions la relation qui existe entre l’histoire de la mort de Jésus et de son retour à la vie, et notre propre existence. Le mystère pascal n’est autre que l’oeuvre de la Rédemption qui, par un ineffable dessein du Père, a été accomplie par Jésus-Christ dans l’Esprit Saint. Voyez, par exemple, le premier chapitre de l’Epître de Saint Paul aux Ephésiens (cf. E. Prat, La théologie de Saint Paul).
Ceci est une observation extrêmement importante. Nous ne sommes pas de simples spectateurs devant les faits qui ont conclu la vie temporelle du Seigneur et inauguré, par Lui, une nouvelle forme de vie ultra-temporelle; qu’on le veuille ou non, nous sommes impliqués dans le drame du Christ. Il a une signification sacrificatoire. C’est-à-dire que le Christ a souffert pour nous ; qu’il est ressuscité pour nous. Saint Paul appliquera à lui-même le sacrifice du Christ : « Il m’a aimé, écrit-il aux Galates et il s’est immolé pour moi » (2, 20). Et chacun peut, et même doit, dire la même chose pour soi-même : notre pâque, le Christ, a été immolée » (1Co 5,7). La pensée de l’Apôtre va même plus loin, jusqu’à associer le destin d’un disciple du Christ, baptisé donc en Jésus-Christ, à celui du Seigneur : avec Lui, nous avons été ‘ensevelis’ ». (Rm 6,4) ; « avec lui nous sommes ressuscites » (Ep 2,6 Ga 3,27). Il ne s’agit pas d’une simple image. Il s’agit d’une fusion, d’une incorporation de notre vie dans celle du Christ. Cause méritoire de notre justification, le Christ, victime crucifiée, devient cause exemplaire et principe vivifiant avec sa résurrection (Denz-Schoen., 1529). Et il est vain de soutenir que cette vision divine, cosmique, anthropologique est le fruit du génie de Paul, quand nous la trouvons exprimée déjà dans un des premiers discours de Saint Pierre à Jérusalem : Il n’y a de salut que dans Notre Seigneur Jésus Christ le Nazaréen » (Ac 4,10-11).
Il reste encore tant de choses, tant de doctrines à exposer pour notre formation chrétienne ! Mais déjà si nous arrêtons notre pensée sur ces peu nombreuses, mais capitales vérités, nous pouvons nous demander si elles sont réellement présentes dans notre forma mentis de chrétiens authentiques, que nous devrions tous avoir la juste prétention d’être. Il nous faut avant tout décider d’avoir avec le Christ une « communion », une amitié, une confiance que nous pouvons nous concéder facilement — quelle chance ! — en nous approchant souvent de la Sainte Table : oui, nous devons vivre avec Lui, par Lui, pour Lui ; mais ceci comporte qu’il soit vraiment l’inspirateur de notre mentalité nouvelle, c’est-à-dire chrétienne, notre « Pain » de vie, qu’il alimente pensée, action, sentiments, désirs et espérances. C’est-à-dire que le Seigneur doit produire en nous un « sentiment », une âme, un style de pensée et de vie qui, au moins dans leur tendance, soient cohérents avec la coexistence qu’avec la foi et avec les sacrements qui nous viennent de Lui, le Christ a daigné établir en nous.
Cela signifie que la Pâque, c’est-à-dire la pensée de son mystère, l’engagement qui en découle, la joie dont elle est la source, l’énergie du bien qui en dérive doit demeurer en nous et entraîner nos esprits sur le sentier de la vie chrétienne qui, dans les jours qui suivent Pâques même, monte en spirale et nous prépare à la rencontre finale avec Lui, le Christ Seigneur.
Qu’il en soit ainsi pour vous tous, avec notre Bénédiction Apostolique.
11 mai
Chers Fils et Filles,
Pâques est passé. Mais nous savons qu’il constitue un événement qui demeure. Attention : il demeure non seulement dans le double souvenir historique que chacun se rappelle : la mort sur la Croix infligée à Jésus parce que, comme Pilate l’avait écrit sur l’écriteau fixé au sommet de la croix, « Jésus de Nazareth était le roi des Juifs » ; et, le troisième jour, la résurrection du mystérieux Crucifié. Cet événement demeure aussi dans la réalité du fait prodigieux, inséré dans la profession de foi, le Credo, que l’Eglise nous fait réciter sur un ton de certitude à l’acte du Baptême, puis dans la célébration de la Messe ; il demeure dans la vie intérieure de tout croyant ; il demeure dans la conviction des disciples, parmi lesquels nous avons tous la joie et la fierté de nous compter, dans la société religieuse issue du Crucifié ressuscité ; il demeure dans la mystique et sacramentelle présence qui accompagne précisément l’Eglise dans le cours des temps, en attendant qu’à la fin, Lui, le Christ mort et ressuscité, arrache l’humanité au sommeil de la mort, la juge et, si elle en est digne, lui assigne une forme nouvelle de vie, jointe à la sienne, en ineffable plénitude (cf. 1Co 2,9). C’est cela, la foi ; c’est cela, la vérité. Et c’est la vision de l’histoire passée et la prophétie pour la vie future qui, dans la mort du Christ et dans son retour à la vie, a son foyer central, rayonnant sur le monde : c’est la Weltanchauung (conception du monde), la perspective de l’univers.
16 Nous ferions bien de considérer notre vie à la lumière de cette révélation : « Je suis la lumière du monde » (Jn 8,12) a dit Jésus. Et, si nous cherchons à nous former une mentalité pascale, ce qui nous attire aujourd’hui, c’est la pensée que Jésus lui-même a offerte à ces deux voyageurs, déçus et attristés, que l’on désigne comme « les disciples d’Emmaüs », la vision synthétique de ce dessein historico-religieux dont il est Lui-même le centre. Vous souvient-il de la scène que raconte Saint Luc l’Evangéliste ?
Relisons-la ensemble :
« Et voici que ce même jour deux d’entre eux faisaient route vers un village du nom d’Emmaüs, à 60 stades de Jérusalem, et ils s’entretenaient de tout ce qui s’était passé. Or, tandis qu’ils devisaient et discutaient ensemble, Jésus en personne s’approcha et fit route avec eux, mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. Il leur dit : ‘Quels sont donc ces propos que vous échangez en marchant ?’ Et ils s’arrêtèrent, le visage morne. L’un d’eux, nommé Cléophas lui répondit : ‘Tu es bien le seul habitant de Jérusalem à ignorer ce qui s’est passé ces jour-ci !’ - ‘Quoi donc ?‘ leur dit-il. Ils lui répondirent : ‘Ce qui est advenu à Jésus le Nazaréen, qui s’était montré un prophète puissant en oeuvres et en paroles, devant Dieu et devant tout le peuple ; comment nos grands prêtres et nos chefs l’ont livré pour être condamné à mort et l’ont crucifié. Nous espérions, nous, que c’était lui qui délivrerait Israël ; mais avec tout cela, voilà deux jours que ces choses se sont passées ! Quelques femmes qui sont des nôtres nous ont, il est vrai, bouleversés ! S’étant rendues de grand matin au tombeau et n’y ayant pas trouvé son corps, elles sont revenues nous dire que des anges mêmes leur étaient apparus, qui le déclarèrent vivant. Quelques-uns des nôtres sont allés au tombeau et ont trouvé les choses comme les femmes avaient dit ; mais Lui, ils ne l’ont pas vu !’
Alors il leur dit : ‘Esprits sans intelligence, lents à croire tout ce qu’ont annoncé les Prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire ?’ Et, commençant par Moïse et parcourant tous les Prophètes, il interpréta dans toutes les Ecritures ce qui le concernait.
Quand ils furent près du village où ils se rendaient, il fit semblant d’aller plus loin. Mais ils le pressèrent en disant : ‘Reste avec nous, car le soir tombe et le jour touche déjà à son terme’. Il entra donc pour rester avec eux. Or, une fois à table avec eux, il prit le pain, dit la bénédiction, puis le rompit et le leur donna. Leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent... mais il avait disparu de devant eux. Et ils se dirent l’un à l’autre : ‘Notre coeur n’était-il pas tout brûlant au-dedans de nous quand il nous parlait en chemin et qu’il nous expliquait les Ecritures ?’
Sur l’heure ils partirent et revinrent à Jérusalem. Ils y trouvèrent réunis les Onze et leurs compagnons qui leur dirent : ‘C’est bien vrai, le Seigneur est ressuscité et Il est apparu à Simon !’. Et eux de raconter ce qui s’était passé en chemin, et comment ils l’avaient reconnu à la fraction du pain » (Lc 24,13-35).
Vous avez entendu ? Jésus accompagne aimablement les deux voyageurs qui, extrêmement attristés par la tragédie du Vendredi Saint n’étaient pas loin de perdre la foi, et l’espérance : « nous espérions... ». Et le Seigneur qui, sous les apparences anonymes du compagnon s’est uni à leurs pas, de les réprimander ; et Il leur explique le sens, encore hermétique pour eux d’un dessein historique qui, à la lumière des Ecritures et grâce aux paroles du Seigneur, devient parfaitement clair et compréhensible dans sa signification profonde et bipolaire : primo : « il était nécessaire que le Christ souffrit », et, secundo « ... pour entrer ainsi dans sa gloire ».
Le drame de la liberté : première de toutes et mystérieuse, celle de Dieu qui est Amour, même dans le sacrifice de Jésus (cf. Jn Jn 3,16) ; puis celle du Christ qui, bien que « sa sueur devint comme de grosses gouttes de sang » (Lc 22,40), s’est livré et s’est sacrifié (Ga 2,20) ; puis, celle des artisans de la crucifixion, exécuteurs responsables mais défendus par Jésus lui-même parce qu’« ils ne comprennent pas ce qu’ils font » (Lc 23,34), celle des disciples et des spectateurs, coresponsables dans une certaine mesure, et celle des myriades d’hommes qui, en péchant ont conspiré l’immolation de l’Agneau de Dieu, « qui efface les pèches du monde », ... le drame de la liberté, disons-nous, est ici également exalté, mais absorbé dans un dessein supérieur ineffable de sagesse, de bonté et de volonté divine qui donne un caractère de salutaire nécessité à la Croix, et donc à la résurrection : « il était nécessaire que le Christ souffrit », « afin qu’il entrât dans sa gloire ».
Il importe de méditer toujours ce mystère pascal ! Il est le pivot de l’économie religieuse mondiale (cf. Ep Ep 1). Méditons-le et revivons-le !
Avec notre Bénédiction Apostolique.
18 mai
17 Chers Fils et Filles,
Nous avons célébré Pâques, le grand événement de la mort et de la résurrection du Christ.
Cet événement est grand et l’on peut dire qu’il est capital sous deux aspects : l’aspect qui concerne Jésus lui-même ; c’est ainsi que Jésus s’est manifesté, qu’il a accompli l’oeuvre pour laquelle il était venu au monde. Jésus s’est inséré dans le monde, dans l’histoire, comme « lumière véritable qui éclaire tout homme » (cf. Jn Jn 1,9 Jn 8,12) ; et tel qu’une flamme qui resplendit dans la nuit qui couvre toute la terre, il fait voir les choses, leur donne un sens, à elles, à l’espace et au temps ; Jésus est le vrai Maître du monde (Mt 23,8) ; il est le commencement et la fin (Ap 1,8). A lui tout seul, Jésus-Christ fait de l’univers un spectacle splendide et terrible. Puis, la présence de Jésus, dans le temps, dans l’Evangile, assume une autre importance : le rapport qu’il a avec les hommes, avec nous, avec chacun de nous. Il est notre Sauveur ; et nous ne pouvons rien faire sans Lui (cf. Jn Jn 15,5).
Il faut bien réfléchir à ce principe. Nous avons besoin du Christ. Comment devons-nous faire pour nous mettre en communication avec Lui et même si nous avions eu le bonheur de vivre à son époque, de nous approcher personnellement de Lui, aurions-nous été capables de le connaître pour ce qu’il était vraiment, de le comprendre, de pénétrer le secret de son Etre divin ? La découverte du Christ dans sa double nature divine et humaine, et de sa Personne divine, vrai Fils de Dieu, Verbe de Dieu, infini et éternel, aurait-elle été réellement possible ? Puis, nous-mêmes, éloignés de Lui dans le temps et plongés dans l’océan de l’humanité, comment pourrions-nous jamais nous approcher de Lui et goûter l’heureuse fortune d’être distinctement connus et aimés de Lui, d’être sauvés par Lui ? Car c’est là tout le problème à résoudre, celui de notre salut, celui d’être sauvés par le Christ ; comment est-ce possible ? A quoi nous sert de célébrer la Pâque du Seigneur si elle n’est pas, aujourd’hui, ici, actuelle et opérante ? Ce problème, nous ne saurions le résoudre de nous-mêmes ; le Seigneur, Lui l’a rendu admirablement soluble. Ecoutez une des dernières affirmations contenues dans la finale de l’Evangile de Marc : « Celui qui croira et sera baptisé, sera sauvé » (Mc 16,16). La foi et l’action sacramentelle du Baptême sont les deux conditions fondamentales requises pour pénétrer dans l’orbite lumineuse et réelle de la rédemption chrétienne ; et ce n’est pas peu de chose si nous sommes ainsi associés à rien de moins que la vie immortelle et divine du Christ.
S’il en est ainsi — et il en est réellement ainsi — il est bon de nous intéresser d’abord et avant tout à la foi : qu’entend-on par « la foi » ? comment parvient-on, comment adhère-t-on à la foi ? De nouveau, la question devient grave : « Sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu » (He 11,6). Nous sommes sur le seuil de la religion du Christ : y entre qui croit ! Quelle masse énorme de problèmes religieux trouvons-nous là devant nous ! En ce moment, nous allons à peine effleurer les premières pages de ce livre de la foi ; des pages faciles à résumer en quelques mots très simples, mais qui ensuite, exigeront une longue étude si l’on veut poursuivre l’exploration du mystérieux volume. Déjà la première page, celle à laquelle s’arrête le monde profane se révèle immédiatement ardue et sévère : la foi est un royaume de mystère ; pour nous, durant cette vie qui est encore un apprentissage, une initiation, la foi est une science obscure ; elle ne repose pas sur des arguments rationnellement évidents ; certes, elle est étayée par d’excellentes raisons de crédibilité, tant intrinsèques qu’extrinsèques ; mais en soi elle est fondée sur l’autorité d’une révélation, sur la Parole de Dieu. Déjà ce caractère de la foi constitue une difficulté pour nous qui sommes tributaires de notre raison, qui sommes portés plutôt à nous déclarer libre-penseurs qu’à admettre des vérités dont l’explication directe nous échappe, oubliant que lorsque la Vérité se manifeste réellement comme telle, nous devons toujours, si nous sommes raisonnables, y adhérer docilement. La foi, certes, est mystérieuse et obscure pour notre esprit ; toutefois, quand il est admis à son école, il entrevoit déjà, au point d’en demeurer ébloui et heureux, des espaces merveilleux et profonds de beauté et de lumière.
Il en est ainsi toutefois : la foi est un ciel hors de portée pour nos facultés naturelles de comprendre. Certes, elle implique l’adhésion de l’intelligence, mais elle réclame aussi la volonté. Pour croire, il faut le vouloir. Ce qui signifie que la foi est un libre choix. Ceci est un discours de grande importance, spécialement aujourd’hui que le Concile a confirmé cette prérogative de l’homme pensant, même sur le plan religieux; il a en effet, réaffirmé que « tous les hommes sont tenus de chercher la vérité, surtout en ce qui concerne Dieu et son Eglise » (Dignitatis humanae, DH 1).
Nous aurions un troisième point à considérer en examinant ces aspects préparatoires : le bonheur calme et profond que la certitude fait naître dans l’esprit de celui qui accueille la foi avec sagesse et humanité. Mais nous aurons vraisemblablement l’occasion d’y revenir. Qu’il nous suffise en ce moment de rappeler, comme rayonnement du mystère pascal, la foi qui nous le conserve et nous le fait revivre.
Nous le souhaitons, avec notre Bénédiction Apostolique.
25 mai
Audiences 1977 12