
Audiences 1978 5
Très chers Frères et Fils,
Comme vous le savez, l’Eglise attribue une importance toute particulière à la période liturgique où nous nous trouvons à présent et qui s’appelle Carême. La pensée qui occupe ce bref moment de réflexion spirituelle qu’est notre audience générale hebdomadaire, ne peut se détacher de ce thème religieux qui, fort réduit dans ses exigences disciplinaires, désigne encore cette préparation aux célébrations pascales, comme une période grave et riche de motifs liturgiques.
Nous nous bornerons à considérer un moment l’itinéraire religieux et moral que l’esprit du Carême présente à notre éducation chrétienne.
Eh bien, très chers visiteurs, nous vous proposons aujourd’hui de tenter, par un acte de bonne volonté consciente, d’entrer dans l’esprit du Carême et d’en faire un exercice d’énergie et d’ascétisme. Nous voulons des chrétiens forts et cohérents et le Carême est précisément une école de vigueur chrétienne. C’est pourquoi nous vous demandons, à vous et à tous ceux qui seront touchés par l’écho de ce très simple discours, d’éliminer de votre esprit, si c’est nécessaire, l’idée bien ancrée que le Carême est une période de lugubre et triste spiritualité. Nul n’ignore que la pénitence imposée à ceux qui veulent en suivre l’itinéraire soit caractérisée par des pensées très profondes et sévères, et qu’elle implique des sacrifices peu agréables. Mais lorsqu’elle puise son inspiration dans l’amour que nous porte le Christ, le Carême ne saurait engendrer dans nos esprits des sentiments déprimants, décourageants, mais, certes, de sincère humilité. L’humilité est pleine de courage et elle est consciente de la récompense qui l’attend : la paix et la joie de l’âme. Dans l’intention du Fils prodigue, courageusement décidé à faire retour à la maison paternelle, vibre déjà une force d’âme qui, même subjectivement considérée, devra s’accomplir en une fortifiante démarche de renouvellement intérieur. « Surgam et ibo » : je me lèverai et j’irai (Lc 15,18) : et ainsi le prodigue retourne sur ses pas de perdition, devenus maintenant des pas de rédemption.
6 Voyez : la pénitence chrétienne peut se comparer à un exercice physique de gymnastique, fatigant certes, mais fortifiant. La pénitence chrétienne est un exercice spirituel qui exige quelqu’effort, mais elle n’est ni déprimante ni avilissante : nous pouvons, en nous satisfaisant d’une analyse élémentaire, mais essentielle, concentrer sur trois points le processus de la pénitence chrétienne qui, dans le langage biblique, est signalée par un mot capital, maintenant d’usage courant, venu du grec : « metanoia » et qui signifie : conversion, changement de direction; un véritable coup de barre qui modifie et parfois doit inverser le sens de la marche déjà suivi, (cf. Mt Mt 3,2 Mt 4,17). Ceci est le point le plus important ; si on lui consacre une étude, il ne révèle rien de déprimant; il est, au contraire, l’indice d’une pensée mûrie et d’une vigueur nouvelle de la volonté personnelle.
Puis, un second point, plus difficile tant dans sa maturation dans la conscience que dans son évaluation objective : il s’agit de la conscience du mal moral dont on s’est rendu coupable, la conscience du péché. Ceci implique une redoutable circonspection que la superficialité morale des gens n’admet pas et même écarte volontairement, alors qu’elle est une partie réelle et essentielle de l’ordre moral, de cet ordre moral qui a été violé. Notre vie d’hommes libres et conscients se trouve existentiellement sous le regard de Dieu, soumise à son jugement direct, à sa bonté qui exigent l’observance d’une obligation morale immanente. Cette observance marque l’oscillation de l’aiguille fatale entre le bien et le mal, entre l’action juste et bonne et son contraire qui porte aujourd’hui le nom, passé sous silence mais fatal, de péché. Le péché est une violation d’un rapport immanent et transcendant, le rapport de l’homme avec Dieu ; il est offense à Dieu, à la raison, à l’ordre voulu par les circonstances et par la situation. Saint Augustin a forgé une définition qui, aujourd’hui encore, a gardé toute sa pertinence : « Le péché est un fait, ou une sentence, ou un désir contraires à la loi éternelle. La loi éternelle est une pensée divine, ou une volonté de Dieu, qui ordonnent de conserver l’ordre naturel ou défendent de le troubler » (contra Faustum, 1, 22 c. 27 ; PL 42, 428). L’étude se fait alors aussi intéressante que difficile. Qu’il nous suffise de rappeler la répercussion ontologique que nos actions ont sur l’écran toujours tendu et infaillible du regard divin. Dieu voit, Dieu se souvient. Dieu juge. « quo a fada tua fugiam ? » (Ps 138,7) : Ceci est une situation réelle à laquelle nous ne pouvons jamais nous soustraire. « Où fuirai-je loin de ta face ? » Ceci est l’aspect le plus délicat, le plus redoutable pour la conscience humaine, et il constitue un des chapitres les plus communs, mais aussi les plus sérieux, les plus consolants, les plus fortifiants de l’action humaine.
Oui, car toute cette pédagogie éthico-spirituelle a pour conclusion un grand précepte de l’art chrétien du bien-vivre : celui de la maîtrise de soi. Un thème immense et de premier ordre auquel nous conduit et devant lequel nous laisse cette brève excursion le long des sentiers de notre Carême. Ayons confiance ! Soyons forts !
Nous sommes sur la bonne voie, la voie de la Vie, de la Vie pascale.
Avec notre bénédiction apostolique.
1er mars
Chers Fils et Filles,
La période liturgique dans laquelle nous nous trouvons, le Carême, est une période de préparation à la fête de Pâques. Elle nous impose de porter de nouveau notre attention sur un de ses aspects essentiels : le retour à la conscience religieuse, c’est-à-dire à la perception intime et personnelle de notre rapport avec Dieu. Il faut donner à ce rapport la place et la fonction qu’il exige en vertu de sa nature, c’est-à-dire du fait même de notre existence : Dieu nous est nécessaire. Nécessaire, en outre, à notre conscience; ceci est le point responsable et, pour nous, décisif : c’est cela, précisément, qui fait que nous soyons religieux, c’est-à-dire conscients, soit de la souveraine existence de Dieu en lui-même, dans son ineffable, mais dominant mystère, soit de la relation qui nous rattache à Lui. Tout dépend de cela : l’échelle des devoirs, l’échelle des valeurs : donc le sens même de la vie que le Christ nous a confirmé, nous rendant possible d’en faire le phare-guide de notre existence. Souvenons-nous en toujours, avec profonde joie, avec énergie, avec l’intention intime et pratique de confier à cette foi fondamentale en Dieu la direction supérieure et intérieure de notre personnalité et de notre activité. Notre Credo, spécialement celui que nous, avec l’Eglise présente, nous récitons durant la Messe des dimanches et jours fériés, devrait avoir cette fonction, semblable à celle qu’exercé le pilote d’un navire pour contrôler si le timon donne la bonne direction, pour la confirmer, pour la modifier le cas échéant. Ce contrôle, cette confirmation ont leur expression maîtresse dans les commémorations pascales. La formule consacrée, populaire « faire ses pâques » a précisément cette signification pratique, celle de rectifier le cours de notre vie en se référant à son orientation suprême, son orientation religieuse.
Or, nous savons tous combien cette norme, qui résume en soi la sagesse de notre vie dans le temps, est aujourd’hui ignorée et contestée par beaucoup, par malheureusement trop de personnes. On conteste le caractère sacramentel de l’existence humaine, c’est-à-dire sa cohérente et essentielle relation religieuse; de plus, même parmi ceux qui admettent encore un rapport ontologique entre l’homme et Dieu, c’est-à-dire une relation existentielle religieuse, on constate une tendance que l’on qualifie aujourd’hui d’« horizontaliste », tendance qui néglige le moment et donc le devoir religieux pour insister sur la primauté, puis sur le caractère exhaustif des relations sociales comme fin suprême de l’activité humaine. Ce n’est certes pas nous qui nierons l’importance, la dignité, la nécessité des devoirs sociaux qui, bien au contraire, sont à inscrire à la place d’honneur, — qui signifie service et sacrifice — dans la liste des devoirs humains, précisément en vertu de ce qui les justifie et les ennoblit : le devoir du culte et de l’amour envers Dieu; et ce n’est pas nous qui dévaluerons l’horizontalisme social; mais ces devoirs sociaux obtiendront de nous d’autant plus de reconnaissance et de participation active que plus ferme et clair sera le principe dont ils tirent leur raison d’être : c’est-à-dire précisément le principe religieux (Cf. St Thomas II-IIae, 81, 1, et 5).
Nous rappellerons une parole de l’Evangile qui peut sembler une incidente littéraire, mais qui, pour celui qui la comprend, a la richesse abyssale de la parfaite psychologie humaine : la parole qui se réfère au « fils prodigue » dans le récit de Saint Luc. Il y est dit, au sujet du malheureux fils qui a dissipé honneur et argent « en vivant dans la luxure » et qui, à un certain moment, « rentrant en lui-même », voulut retourner vers son père ; animé d’un impétueux courage, il décida : « surgam et ibo », je me lèverai et j’irai (Lc 15,18) ! Elle est connue, elle est joyeuse la conclusion dans laquelle les deux protagonistes, aussi peu comparables entre eux qu’ils soient, Dieu, le Père, l’homme, le pécheur, se rencontrent heureusement.
Et c’est de nouveau Saint Augustin qui grave deux termes, incomparables autant que faits pour se rencontrer et synthétiser la divine et humaine histoire de l’Evangile : misericordia et miseria, miséricorde et misère (cf. Enarr in Ps 32,4 P.L. Ps 36,31 cf. De Civ. Dei IX, 9 ; PX. 7, 636 ; et cf. St Ambroise Vang. di S. Luca, ).
7 Oui, c’est cela l’Evangile ; l’Evangile du Carême, un Evangile triomphal, Evangile pour tous: retourner en soi pour retourner à Dieu.
Avec notre bénédiction apostolique.
8 mars
Chers Fils et Filles,
La spiritualité du Carême, cette période que notre religion place juste avant Pâques, célébration du grand mystère de notre salut, suppose et même exige, que nous ayons conscience de notre besoin personnel de pénitence. Au fur et à mesure que l’homme apprend à se connaître lui-même et se rend compte qu’il y a dans son existence quelque chose d’irrégulier, d’inachevé, de malheureux, de mauvais, il éprouve le besoin d’accuser sa propre imperfection ; un besoin qu’expliqué une grandeur manquée, un devoir trahi, un remords inévitable et, de ce fait, une misère pathologie ; ce qui exalte et humilie en même temps l’idée que l’homme a de lui-même. Nous connaissons tous la sagesse d’une parole qui est à la base de la psychologie humaine : « La grandeur de l’homme réside en ce sens qu’il se reconnaît misérable » (Pascal Pensées, 397). Ces considérations qui dénoncent une condition pitoyable, dramatique et même tragique de l’existence humaine ont dans l’Evangile un écho précis, comme une voix qui non seulement éveille la triste conscience de notre infirmité congénitale, mais aussi, et immédiatement, annonce un remède : « Les temps sont accomplis et le Royaume de Dieu est tout proche : repentez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle » (Mc 1,15) ; « Repentez-vous, le Royaume des cieux est tout proche » (Mt 3,2 Mt 4,17).
Nous savons tous que ces paroles divines sont passées dans les coutumes de l’Eglise, dans sa pédagogie, non seulement pour l’exigeante formation des moines et des fidèles disciples du christianisme, mais aussi dans les moeurs du peuple, lorsqu’il était l’élève habituel de l’Eglise et quand la manière de vivre de la société permettait qu’une discipline pénitentielle, même prolongée comme celle du Carême, fût de commune application (cf. Duchesne, Origines du culte chrétien).
Les temps sont changés, et non seulement dans le fait que les gens sont moins entraînés à la praxis ecclésiastique mais dans celui, également, que l’activité humaine — le travail principalement — est diversement organisé. Dans de telles conditions, l’observance régulière, méthodique, austère du Carême, le jeûne qu’il impose, sont devenus pratiquement impossibles, si bien qu’après le récent Concile, des dispositions nouvelles ont été prises. Par notre Constitution apostolique Paenitemini, du 17 février 1966, l’obligation traditionnelle du jeûne est pratiquement abolie. Subsiste l’obligation de l’abstinence pour tous les vendredi non-fériés (sauf la faculté accordée aux Conférences Episcopales de remplacer cette obligation par une autre oeuvre de caractère pénitentiel, de charité ou de piété). Subsiste également l’obligation de jeûne et de l’abstinence le Mercredi des Cendres (ou le premier jour du Carême) et le Vendredi-Saint. Ces jours-là l’obligation de l’abstinence concerne également les adolescents qui ont atteint leurs quatorze ans ; à partir de 21 ans s’y ajoute également l’obligation du jeûne ; quant aux personnes âgées, elles ne sont plus soumises à l’obligation du jeûne à partir de leur 60ème année. Ce sont là des normes désormais très simples et bien connues et dont est facile de se souvenir si on est fidèle et ponctuel dans le respect de la loi ecclésiastique.
Mais en plus de ces prescriptions si réduites (et d’autres que les Evêques locaux entendraient y ajouter) subsiste pour tous, et plus que jamais, la loi de la pénitence qui s’impose toujours à tout bon chrétien, jeune ou vieux, et se fait d’autant plus pressante que plus difficile sont les temps et les moeurs du monde moderne. La pratique extérieure de la mortification corporelle est aujourd’hui fort atténuée. Mais la nécessité et le devoir de la pénitence, spécialement dans l’esprit, dans les divertissements, dans la dissipation, dans les pensées perverses, réclament une observance d’autant plus vigilante et intérieure.
Nous devrions rappeler ici le style ascétique de tout bon chrétien aujourd’hui. Nous nous limiterons à mettre l’accent sur une exigence particulière, celle de recommander le pardon fraternel pour les offenses qui nous ont blessés intimement. C’est une recommandation à laquelle le Seigneur nous a liés avec la récitation de la prière fondamentale, le « Notre Père » ; il faudra qu’on en reparle.
Puis, nous avons encore à rappeler (passant actuellement sous silence le Sacrement de la Pénitence) les trois oeuvres pénitentielles que l’Eglise elle-même suggère pour suppléer aux exercices pénitentiels que la plupart des fidèles ne pratiquent plus aujourd’hui. Ce sont : la prière, la mortification des sens et de l’orgueil, et finalement la charité dans ses multiples manifestations, accessibles à chacun, et notamment l’aumône aux frères nécessiteux qui occupe encore une place de choix. « La charité a dit Saint Pierre, couvre la multitude des péchés ! » (1P 4,8).
Frères et Fils ! Souvenez-vous en, et, comme aujourd’hui encore, cela vous a été enseigné, agissez !
8 Avec notre bénédiction apostolique.
15 mars
Le mercredi 15 mars, le Saint-Père n’a pu recevoir les pèlerins présents à Rome dans l’audience générale habituelle. Une indisposition grippale l’a retenu dans ses appartements. Néanmoins, le Pape a tenu à adresser quelques mots du balcon de sa chambre, aux personnes rassemblées place Saint-Pierre. En voici la traduction :
Très chers Fils,
Une indisposition nous interdit, malheureusement, d’être ce matin au milieu de vous pour notre habituelle rencontre du mercredi. Qu’au moins notre salut d’ici vous rejoigne !
Nous sommes d’autant plus proche de vous avec notre affection, avec nos voeux et avec notre prière. Et nous désirons vous exprimer notre gratitude pour cette visite qu’avec dévotion filiale, vous avez voulu nous rendre.
L’occasion nous est propice pour vous exhorter à participer intensément aux cérémonies de la Semaine Sainte. Pendant ces jours en effet, l’Eglise se prépare à revivre la Passion de son Rédempteur, en attendant de pouvoir en célébrer la victorieuse Résurrection.
« Faisons nos Pâques », Fils très chers. C’est notre exhortation, c’est notre souhait que nous accompagnons de notre propitiatoire bénédiction apostolique, pour vous et pour tous ceux qui vous sont chers.
22 mars
Le Saint Père, encore retenu par la grippe, s’adresse aux fidèles du balcon de sa chambre.
Aujourd’hui encore, malheureusement nous ne pouvons être avec vous pour l’habituel rendez-vous hebdomadaire.
9 Cependant nous vous saluons « avec une plus grande intensité » de sentiments, tandis que nous vous affirmons vous porter tous dans notre coeur, unissant en cette Semaine Sainte notre prière aux vôtres et à celles de toute l’Eglise.
Nous sommes en train de vivre les jours les plus importants de l’année liturgique : ceux dans lesquels le Seigneur Jésus nous offre le suprême témoignage de son amour, sur lequel la mort ne peut prévaloir. Après la Passion, en effet, la Résurrection confirme de la façon la plus mystérieuse et en même temps la plus évidente, que l’Amour est plus fort que la mort.
Telle est la féconde leçon de vie qui nous provient des solennités pascales : l’Amour avec lequel Il nous a aimés. Non seulement le Christ nous ouvre une voie nouvelle et vivante d’accès au Père, mais Il nous demande qu’elle devienne la norme vécue de nos rapports mutuels. La construction d’une nouvelle société n’est pas le fait de ceux qui savent seulement organiser la violence et la destruction, mais de ceux qui agissent dans le don généreux de soi-même, y compris dans le silence ou dans la souffrance en faveur du prochain. La certitude absolue qui nous vient de l’Evangile, est que seul l’Amour est constructif.
Nous vous rappelons un devoir principal pour célébrer dignement la Pâque : celui de s’approcher du Sacrement de la Pénitence, en accusant ses propres péchés avec un sincère repentir et le ferme propos de se corriger, afin d’être ainsi purifiés par la rencontre avec le Christ dans la Communion. C’est seulement en agissant ainsi que la Pâque du Christ deviendra « Notre Pâque ».
Avec ces pensées nous vous remercions, vous tous qui Nous avez rendu l’hommage et l’honneur de votre visite.
Tandis que nous formons nos voeux les plus cordiaux de Bonnes Pâques nous donnons à chacun notre bénédiction apostolique.
29 mars
Salut à vous,
très chers Frères et Fils,
Il y a dans notre âme, et certainement dans la vôtre, le désir de découvrir et de célébrer le lien qui nous unit, qui, plus encore que nous faire amis, nous rend membres d’un Peuple unique et nouveau, dans lequel chacun est ce qu’il est, par sa nature, par sa descendance ethnique et nationale, par sa formation civile, par sa langue et par des intérêts et activités propres et particulières ; mais chacun est appelé à une égale dignité, chacun est admis dans une société supérieure, spirituelle et réelle, qui, sans confondre personne, les gratifie tous d’une citoyenneté humano-divine ; chacun est soi-même dans une communion ineffable avec tous ceux qui partagent la même foi, jouissent d’un même don divin, la grâce, et composent ensemble une merveilleuse unité qui s’appelle « l’Eglise », l’Eglise une et catholique.
Salut à vous, Frères et Fils, à vous qui appartenez à cette Famille religieuse qui est née le jour de la Pentecôte, formée des peuples les plus divers (comme il est dit dans le célèbre récit des Actes des Apôtres — voir Ac 2,7-12 — où tous ceux qui étaient présents, d’origine et de formations différentes furent les premiers à s’émerveiller d’entendre un langage que chacun comprenait). C’est ainsi qu’est l’Eglise que Saint Augustin qualifiait de Peuple fidèle, répandu partout dans le monde (cf. Enarr. in Ps 149 Cath. Rom. De nono art. Rm 2).
10 Et comme il est beau, comme il est facile, dans une rencontre comme celle-ci, de percevoir, comme une lumière rayonnante, ce qu’on appelle les « notes de l’Eglise ». Ce sont les aspects extérieurs de son être mystérieux qui sont nettement reçus par ceux qui y portent le regard attentif de l’esprit. Qui ne se rend compte de la provenance essentielle de l’Eglise à laquelle nous appartenons du fait qu’elle est apostolique ? Ce sont les apôtres, nos fondateurs, les témoins du divin dessein constitutionnel de l’Eglise, de notre Eglise apostolique qui ne doit à aucune autre source son origine et sa raison d’être. Et s’il en est ainsi pour cette note, l’apostolicité que, comme nous le savons, chacun de nous peut revendiquer ici, n’éprouvons-nous pas, simultanément une émotion sublime à nous savoir associés à l’Eglise une dans la foi, dans l’essence de son Esprit, dans son union avec Dieu, et catholique dans son corps, dans sa composition humaine, et donc universelle ? (cf. Journet, L’Eglise, II, p. 1193 ). Et voilà, alors, que de cette Eglise une et catholique jaillit une quatrième note : celle des dons divins dont elle est dépositaire et dispensatrice, celle des fins qui guident ses complexes vicissitudes. Il s’agit de la sainteté qui en constitue la couronne promise, celle de l’Eglise des Saints, d’autant plus désirable qu’elle est plus exposée aux faiblesses humaines ? (cf. ibid., p. 924-934).
Ne trouvons-nous pas un grand réconfort spirituel, à la pensée, à la certitude d’appartenir à notre Eglise, une, sainte, catholique et apostolique ? Ne devons-nous pas remercier le Seigneur de nous avoir donné la chance d’être ainsi fils de sa bonté ? (Tt 3,4). Et n’éprouvons-nous pas un désir très vif et même très aigu d’être, dans notre réalité morale, à la hauteur des devoirs de notre vocation catholique ? Et enfin, n’aimerons-nous pas encore plus nos frères, toujours séparés de nous, en souhaitant et en espérant que nous puissions les avoir avec nous dans la plénitude de la vérité et de la grâce ?
Avec notre bénédiction apostolique.
5 avril
Chers Fils et Filles
Saint Jean l’Evangéliste raconte que lorsque le Seigneur fit son entrée à Jérusalem le jour dit des Rameaux, il y avait, au milieu de la foule qui acclamait Jésus, quelques Grecs qui abordèrent l’Apôtre Philippe, qui était de Bethsaïde en Galilée, et lui firent cette requête : « Seigneur, nous voulons voir Jésus » (Jn 12,20). Remarquable épisode de l’Evangile qui préfigure pour nous le mouvement d’opinion publique qui entoure la figure du Seigneur et que même des personnes étrangères désirent connaître et consulter. Bel et intéressant épisode qui prélude à la diffusion du message évangélique (cf. C. Curci, Il nuovo Testamento, vol. II, p. 93). Nous voulons voir le Seigneur ! Pour nous ce désir se formule d’une manière nouvelle qui oriente nos aspirations moins vers la personne historique de Jésus que vers son Corps mystique, l’Eglise qui est née de Lui, qui vit de Lui, qui vit pour Lui et représente l’actualité historique et mystique du Seigneur Jésus dans le temps, présent parmi nous et accessible. Et dans votre présence à cette rencontre, momentanée mais très significative, nous voulons voir l’expression d’une aspiration analogue à celle qu’évoque le passage évangélique que nous venons de rappeler : nous voulons voir l’Eglise, nous voulons connaître l’Eglise. Parce que, généralement, ce désir demeure insatisfait : une visite touristique à Saint-Pierre peut donner l’illusion de connaître l’Eglise, comme une visite à un monument, ou à un autre lieu ecclésiastique, peut satisfaire la curiosité artistique, archéologique, historique de connaître ce à quoi il se réfère. La visite aux fouilles de Pompéi, par exemple, peut facilement convaincre le visiteur qu’il est désormais initié, sinon directement informé de la civilisation gréco-romaine dont les restes de la ville ensevelie sous la pluie de cendres du Vésuve, et aujourd’hui dégagés par les fouilles, constituent les impressionnants, mais passés et défunts, vestiges. L’Eglise, elle, est une institution millénaire certes, mais encore vivante aujourd’hui, toujours opérante et même tendue vers de modernes et actuels développements.
Cette survivance de l’Eglise dans les temps modernes est un formidable prétexte pour susciter contre elle les plus fortes oppositions et souvent les plus cruelles persécutions. L’esprit matérialiste de la civilisation actuelle suscite tant dans la conscience populaire que chez les hommes de haute culture et de mentalité moderne, une demande agressive : l’Eglise, pourquoi ? N’est-ce pas une institution archaïque, désormais vidée de signification ? Le monde civil et profane ne se suffit-il pas à lui-même, maintenant ? Et dorénavant, à quoi sert-elle encore, l’Eglise ? Elle ne travaille pas comme le fait l’homme d’aujourd’hui ; que fait-elle, que produit-elle ? Chacun peut se rendre compte de cette opposition radicale à l’égard de l’Eglise que certains présentent comme une société superposée à la société civile, et qui, même si on la tolère dans une certaine mesure, est tenue pour encombrante, oisive, inutile, dépassée ! Que de pages historiques, de vie moderne, de politique féroce, d’engouement révolutionnaire progressif, s’ouvrent devant nous! et quelle marée d’anticléricalisme, de sectarisme antireligieux, d’aveugle mais astucieuse fureur contre toute foi survivante et plus que jamais contre cette foi religieuse, institutionnalisée, indépendante, qui s’appelle l’Eglise !
L’Eglise serait-elle donc un phénomène historique du passé, qui a laissé des vestiges d’institutions désormais dépassées et absorbées dans des formes purement laïques et modernes ? A ce point, surgissent quelques questions élémentaires mais extrêmement vigoureuses et rigoureuses, auxquelles les jeunes semblent être particulièrement sensibles et pour lesquelles ils semblent posséder, par voie d’intuition ou par expérience initiale, des solutions originales, même si elles sont traditionnelles et déjà éprouvées par des siècles d’authentiques témoignages. En somme, au fond de la conscience de la jeunesse d’aujourd’hui, s’agite une question très ancienne mais qui renaît sous une double forme : l’Eglise, qu’est-elle ? l’Eglise, que fait-elle ?
Nous ne répondrons pas en ce moment à cette double interrogation, mais nous la livrons à vos réflexions. Peut-être qu’en visitant et contemplant les monuments comme vous êtes en train de les visiter, en touristes intelligents et mieux encore en chrétiens réfléchis, vous entendrez, vous comprendrez la parole du Seigneur Jésus : « Je vous le dis, (même) si mes disciples se taisent, les pierres crieront » (Lc 19,40).
Ainsi soit-il, avec notre bénédiction apostolique !
12 avril
11 Très chers Fils ! Vénérés Frères,
D’où venez-vous ? Qu’il nous soit permis de poser une question dont l’intention n’est certes pas de méconnaître la parenté spirituelle, mystique et réelle, de votre heureuse appartenance à l’Eglise de Dieu, à notre commune famille du Christ au sein de laquelle nous vivons et même pour laquelle, Frères et Soeurs voués à l’Eglise, votre témoignage exemplaire rayonne lumineusement ; c’est une question qui reconnaît la réalité profane de la société, dans laquelle nous sommes tous immergés et qui, en certaines de ses expressions, non seulement, s’est distinguée de l’Eglise, mais s’est également séparée d’elle, a déclaré pouvoir se suffire à elle-même parfois, a démontré, par certaines affirmations, qu’elle lui était hostile, ennemie. Ces affirmations, nous les connaissons trop bien pour ne pas en avoir gardé le souvenir imprimé dans nos âmes; un souvenir agressif et radical qui se prononce comme une contestation sans réplique; l’Eglise pourquoi ? Une mentalité laïque, aveugle, intransigeante et harcelante : l’Eglise n’est-elle pas superflue aujourd’hui ? N’est-elle pas un résidu inutile désormais pour l’homme moderne ? Son bagage de civilisation n’est-il pas archaïque, dépassé, encombrant pour la civilisation des temps nouveaux ? Lorsque vous entrez dans cette maison où la voix des siècles passés semble couvrir celle du siècle présent, partagez-vous, vous aussi Fils et Frères, cette psychologie, ce sentiment d’être en dehors, qui, certes, n’empêchent pas cette curiosité de l’étranger, du touriste, de l’observateur amusé mais passager, indifférent au fond, au monde religieux qui, ici, n’est pas seulement représenté, mais bien vivant : c’est-à-dire l’Eglise victorieuse dans le temps ?
Est-il peut-être importun, le discours que nous faisons ici? Non, il n’est pas irrévérencieux et encore moins superflu ! Nous voudrions stimuler votre attention, certainement stupéfaite et pleine d’admiration devant le complexe monumental, artistique, historique et surtout religieux où vous vous trouvez en ce moment ; la pousser à méditer profondément les réponses à une question que vous avez certainement déjà formulée dans vos âmes : L’Eglise, qu’est-ce que c’est ? Oui, posez-vous cette question qui exige de nombreuses réponses ; et même, pour formuler quelques réponses, adoptez la manière la plus facile, celle que Jésus lui-même a proposée à ceux qui le contestaient : « Quand bien même vous ne me croiriez pas, croyez en mes oeuvres » (Jn 10,38). En tant que disciples extérieurs — c’est ainsi que nous nous considérons à présent — il nous est permis de distinguer dans notre recherche deux ordres de questions relatives à l’Eglise : qu’est-elle ? que fait-elle ? Nous renoncerons en ce moment à l’examen de la première question qui exige une réponse doctrinale, théologique que nous connaissons tous plus ou moins, mais qui, certes, n’est ni simple ni brève ; dans le Credo nous trouvons matière d’étude et de connaissance. Fixons plutôt notre attention sur la seconde question : l’Eglise, que fait-elle ? Ici, la réponse est évidemment plus facile, parce qu’elle nous est suggérée par des éléments qui se peuvent observer immédiatement.
Voyons alors : que fait l’Eglise ? La première réponse, à laquelle nous nous arrêterons en ce moment, est merveilleuse mais aussi vaste qu’un océan : l’Eglise prie ! Sa première tâche, son premier devoir, sa première raison d’être, c’est la prière. Chacun le sait. Mais essayez seulement de donner la définition de cet acte spécifique de l’Eglise et vous verrez quelle immensité, quelle profondeur, quelle beauté contient la prière. Elle est la première et opérante raison d’être de l’Eglise. Son nom même définit l’Eglise : le terme Eglise ne dérive-t-il pas en effet d’un mot qui signifie « assemblée en prière » ? Et ne se confond-il pas avec celui qui qualifie l’édifice où les fidèles se réunissent pour prier ? Et l’Eglise n’est-elle pas une société religieuse dont la raison d’exister est le culte de Dieu ? (cf. St Thomas II-II 81,0). Et le fait même de la prière n’implique-t-il pas toute une conception de la vie, une première catégorie fondamentale, la catégorie religieuse précisément ? Et la première affirmation du récent Concile ne fut-elle pas justement celle concernant la Liturgie ? Puis, la Liturgie, est-ce autre chose que le culte public de l’Eglise ? Est-ce autre chose que sa voix communautaire tournée vers le mystère de Dieu le Père, par le Christ, dans l’Esprit Saint ? Toutefois la Liturgie ne mobilise pas l’entière activité de l’Eglise, pas plus qu’elle n’exprime en totalité les voix individuelles des fidèles ; il reste à ceux-ci l’obligation et la possibilité d’avoir un dialogue personnel propre avec Dieu (cf. Constitution Sacrosanctunt Concilium, n. 13).
Le discours pourrait se prolonger sans fin. Mais que ces quelques accents brefs et rapides, suffisent à vous donner une première image de l’Eglise : celle d’une humanité qui prie ; donc qui croit, qui s’élève en vol au-dessus de la terre, qui chante et pleure et espère, qui déploie sa capacité d’infini et trouve dans ses aspirations vers le ciel une direction et une force pour accomplir dignement son voyage terrestre.
Qu’il en soit ainsi pour nous tous ! Avec notre bénédiction apostolique !
19 avril
Audiences 1978 5