Bernard, Sermons divers - VINGT-QUATRIÈME SERMON. Utilité multiple de la parole de Dieu.

VINGT-QUATRIÈME SERMON. Utilité multiple de la parole de Dieu.


1. Vous n'avez point oublié, je pense, comment dans mon sermon d'hier j'ai attiré votre attention sur la nécessité pour nous de discerner les esprits, avec quel soin vous devez boucher profondément les oreilles de votre coeur contre les sifflements empoisonnés de l'antique serpent, et contre les chants mortels de la sirène, pour ne point entendre l'esprit de la chair, quand il vous parle le langage de la mollesse, ni l'esprit du monde quand il vous suggère des pensées de vanité, ni l'esprit de malice quand il vous pousse à l'amertume et sème le scandale. Mais il faut bien connaître en particulier les ruses de ce dernier esprit, il est important de ne point ignorer ses pensées. En effet, il arrive quelquefois à l'esprit malin, à l'esprit pervers de se transformer en ange de lumière, afin de faire plus de mal par la feinte de la vertu (2Co 11,14). Eh bien, même dans ce cas, il ne cesse point, si vous y faites attention, de répandre encore des germes d'amertume et de discorde. En effet, aux uns il conseille des jeûnes singuliers, qui deviennent une occasion de scandale pour les autres. Ce n'est pas qu'il aime les jeûnes, mais c'est qu'il est charmé par le scandale. Il conseille ainsi une foule d'autres choses qu'on peut toutefois aisément discerner de la sagesse divine, si on a devant les yeux cette définition du bienheureux apôtre Jacques, qui nous dépeint ainsi la sagesse de Dieu: «La sagesse de Dieu premièrement est chaste, puis elle est pacifique ().» Par conséquent, partout où ces deux qualités font défaut, il n'y a pas de doute, on n'a qu'une sagesse bien éloignée de celle de Dieu. Quant à celle qui semble chaste et ne porte à aucun vice d'une manière ouverte, mais, au contraire, a tous les dehors de la vertu, vous pouvez la tenir pour venant de Dieu, si, de plus, elle est pacifique, si elle obtient l'approbation de votre supérieur, et de vos frères spirituels; car le Seigneur ne fera jamais quoi que ce soit sans le révéler à ses serviteurs.

2. Mais je vous ai dit, hier, en partie du moins, avec quelle dévotion, avec quelle humilité, avec quelle sollicitude on doit accueillir toute bonne pensée, comme la parole de la grâce divine, je veux essayer de vous en convaincre encore davantage aujourd'hui. En effet, «Heureux ceux qui écoutent la parole de Dieu et la gardent (Lc 11,28).» Voulez-vous savoir combien ils sont heureux en effet? Eh bien, le premier effet de la parole de Dieu, quand elle se fait entendre à nos oreilles, c'est de nous troubler, de nous effrayer et de nous juger; mais aussitôt, si nous ne détournons point l'oreille, elle nous vivifie, elle nous fond, elle nous échauffe, elle nous éclaire et nous purifie. En un mot, la parole de Dieu est en même temps pour nous une nourriture et un glaive, un remède et un fortifiant, c'est même le repos, la résurrection, la consommation dans la gloire. Ne vous étonnez pas que la parole de Dieu se trouve être tout en tous, en ce qui concerne la justification, puisqu'elle doit être tout en tous pour ce qui est de la glorification. Que le pécheur entende la parole de Dieu, et il en est troublé jusqu'au fond des entrailles; à cette voix, l'âme charnelle est saisie de tremblement. En effet, cette parole vive et efficace scrute tous les secrets du tacot et les juge, elle sonde les coeurs et les pensées. Aussi, fussiez-vous mort par le péché, si vous entendez la voix du fils de Dieu, vous vivrez, car sa parole est esprit et vie. Si votre coeur est endurci, rappelez-vous ces mots de la Sainte Écriture: «Il lancera ses paroles et il les fera fondre (Ps 147,7),» et ceux-ci encore: «Mon âme s'est fondue au son de la voix de mon bien-aimé (Ct 5,6).» Si vous êtes tiède et que vous craigniez d'être rejeté de la bouche de Dieu, ne vous éloignez pas de la parole, et elle vous embrasera; car sa parole est comme un feu brûlant; mais si vous gémissez sur les ténèbres de votre ignorance, écoutez ce que le Seigneur Dieu vous dira au fond de l'âme, et la parole du Seigneur sera la lumière de vos pieds, le phare de votre voie.

3. Mais peut-être votre douleur est-elle d'autant plus vive que vous voyez plus clairement vos moindres fautes même, à l'éclat de sa lumière. Mais le Père vous sanctifiera dans la vérité qui, après tout, n'est autre chose que sa propre parole, et vous mériterez de vous entendre dire comme les apôtres: «Vous êtes déjà purs à cause de la parole que je vous ai dite (Jn 15,3):» Et lorsque vous laverez vos mains avec les innocents, il vous tiendra prête une table servie en sa présence, afin que vous ne viviez pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu, et que, dans la force que vous puiserez dans cet aliment, vous courriez dans la voie de ses commandements. Et là, s'il s'élève contre vous quelque camp ennemi et s'il vous faut livrer bataille, saisissez le glaive de l'esprit, qui n'est autre que la parole de Dieu, et, par lui, vous triompherez sans peine. Mais vous arrive-t-il d'être blessé dans la lutte, ce qui n'est point rare dans les combats, il vous enverra sa parole qui guérira votre blessure, et vous tirera des mains du trépas, en sorte que vous verrez s'accomplir en vous ce que demandait le centurion dont la foi a mérité de si grandes louanges, quand il disait: «Seigneur, prononcez une parole et mon serviteur sera guéri (Mt 8,8).» Enfin, si vous chancelez encore, confessez-le hautement, et écriez-vous: «Les pieds ont failli me manquer, et peu s'en est fallu que je ne tombasse (Ps 72,2),» il vous affermira par ses paroles, et vous apprendrez par expérience que c'est par la parole du Seigneur que les cieux ont été affermis, et que le souffle de sa bouche a produit toute leur force (Ps 32,6).»

4. Persévérez dans ces pensées, exercez-vous constamment dans ces pratiques jusqu'à ce que l'Esprit vous dise de vous reposer de vos travaux (Ap 14,13). Dans cette parole, vous goûterez un doux repos, vous trouverez un doux sommeil jusqu'à ce que vienne l'heure où tous ceux qui sont dans leurs tombeaux entendront la voix de Dieu, et en sortiront. Mais où iront-ils? les uns au jugement et les autres à la vie éternelle. Or, qui sait s'il est digne de haine ou d'amour? C'est surtout alors, Seigneur, que je vous prie de vous souvenir de votre serviteur, de votre parole dans laquelle vous m'avez donné l'espérance qui fait que je ne crains pas les mauvais discours (Ps 111,7). Bien plus, de bonnes paroles me conduiront à la vision quand vous direz: «Venez, les bien-aimés de mon père, etc. (Mt 25,34); car quiconque m'aura confessé devant les hommes, moi je le confesserai devant mon père (Lc 12,8),» et ses anges. Que celui qui est établi le juge des vivants et des morts daigne nous accorder cette grâce. Ainsi soit-il (a).



a Dans le manuscrit de saint Evroul, ce sermon, à partir du n. 4, se termine ainsi: Mais en attendant, exercez-vous dans ces pratiques jusqu'à ce que la voix de Dieu, qui aide le combattant, appelle au repos le soldat triomphant, et se manifeste dans la gloire après avoir éclaté dans la puissance, alors que l'esprit vous dira de vous reposer do vos travaux (Ap 14,13). Un jour viendra aussi où votre corps lui-même ressuscitera de la poussière du sépulcre à cette voix, quand ceux qui sont dans leurs tombeaux entendront la voix du Fils de Dieu et sortiront de leurs sépulcres (Jn 5,28).» Il est nécessaire aussi qu'il se souvienne alors pour son serviteur de la parole par laquelle il vous a donné l'espérance pour que vous ne craigniez point les mauvais discours, mais que vous n'entendiez que cette bonne parole: «Venez, les bénis de mon Père (Mt 25,34).»

Voilà la voix qui conduit en face de Dieu où vous pourrez vous écrier: «Je vous ai entendu, ce qui s'appelle entendu, de mes propres oreilles, et maintenant je vous contemple de mes propres yeux (Jb 42,6).» Je ne pense pas que vous ayez regret alors d'avoir entendu ses menaces, supporté ses réprimandes et souffert ses remontrances qui étaient comme le chemin par où il vous montrait à chercher son salut. Puisqu'il en est ainsi et que la sainte-Ecriture, non moins que notre propre expérience, nous assure qu'il y a pour nous d'innombrables avantages à écouter la voix de Dieu, pourquoi, malheureux hommes que nous sommes, nous laisser distraire par tant de choses, et mendier des consolations fragiles? Comme si nous ne trouvions pas sous la main, sans aucune difficulté et dans la parole de Dieu qui est tout près de nous, dans notre bouche, dans notre coeur (Rm 8,8), tout ce qui peut nous sauver, nous réjouir et nous combler de bonheur. C'est donc avec raison qu'il a dit: Bienheureux ceux qui écoutent la parole de Dieu et la gardent (Lc 9,28), qui la gardent, dis-je, comme un dépôt bien précieux, en sorte qu'ils aient le coeur là où ils ont leur trésor.

Mais je veux vous dire en deux mots ce qui se présente à mon esprit comme étant nécessaire à cette garde. En premier lieu vous devez appliquer votre coeur à écouter bien attentivement ce que Dieu lui dira, à cause de ces paroles de l'Ecriture: «Quiconque l'ignora sera lui-même ignoré (1Co 14,38).» Ensuite accomplissez ce qui a été dit, attendu que celui qui connaît le bien et ne le fait pas est plus coupable qu'un autre (). Enfin souffrez avec patience toutes ces adversités, attendu que la parole de Dieu ne vous dit pas seulement ce que vous devez faire, mais encore ce que vous devez souffrir. A proprement parler, le vrai culte de latrie, le culte qui n'est dû qu'à Dieu, consiste donc à bien comprendre sa volonté, et, selon la nécessité, à l'accomplir avec force ou à la supporter avec patience.



VINGT-CINQUIÈME SERMON. Sur ces paroles de l'Apôtre: «Je veux donc avant toutes choses que vous fassiez des supplications, des prières, etc.»

(1Tm 2,1)

1. L'Apôtre semble indiquer quatre (b) manières de prier quand il dit: «Je veux avant toutes choses que vous fassiez des supplications, puis des prières, des demandes et des actions de grâces (1Tm 2,1).»

b Ces paroles se trouvent reproduites dans les Fleurs de saint Bernard, livre 2, chapitre X.

En effet, il y a des gens que la conscience de leur péché effraie et tourmente parce qu'ils n'ont point encore reçu la force de résister, c'est ce qui se produit quand le Saint-Esprit fait rayonner pour la première fois l'éclat de la vérité dans l'âme de ceux qui sont plongés dans la fange du péché, les excite, les fait rougir de leur état et leur inspire la crainte de Dieu à la vue de l'immensité de leurs fautes, et la petitesse de leurs mérites; craignant alors l'enfer dont il leur semble qu'ils voient briller les flammes, ils cherchent ailleurs le bien qu'ils ne trouvent point en eux pour se protéger. Ils savent, en effet, qu'il n'est pas sûr de se présenter les mains vides en présence du Seigneur notre Dieu, en dépit de la loi qui le défend (Ex 23,15), à plus forte raison n'osent-ils pas se montrer à ses yeux les mains pleines uniquement de souillures. Craignant donc et craignant avec raison de s'approcher eux-mêmes, ils s'étudient à supplier par les autres. Tel est le genre de prières que nous faisons ordinairement quand nous disons: «Saint Pierre, priez pour nous,» ou que nous recourons à d'autres formules semblables, mais surtout, c'est évident alors quand nous nous écrions «Par votre croix et votre passion délivrez-nous, Seigneur, etc;» Il me semble voir alors quelque larron qui se voit pris et conduit au gibet, et qui, dans son désespoir de ne trouver en soi rien qu'il puisse mettre en avant pour obtenir sa grâce, étend les bras en croix et s'écrie: voilà dans quel état le Christ a souffert, pour toucher de compassion, le coeur de ceux qui se sont emparés de lui.

2. II me semble que c'est pour ces âmes-là qu'on peut dire «que le royaume des cieux souffre violence, et qu'il n'y a que les violents qui le ravissent (Mt 11,12).» Il faisait violence au royaume des cieux, ce publicain qui en même temps qu'il n'osait pas même lever les yeux au ciel put abaisser le ciel vers lui (Lc 18,13). Et cette femme qui, avec sa perte de sang, n'osait s'approcher de Jésus, et pourtant faisait sortir une vertu de lui (Lc 8,45), me parait avoir fait aussi quelque chose de semblable. En effet, c'est à la dérobée qu'elle touche les franges de son manteau, et elle se trouve guérie de son mal. Aussi quand le Seigneur, en parlant d'elle, s'écriait: «Qui m'a touché (Lc 8,46)!» et ajoutait «j'ai senti une vertu sortir de moi,» il semble qu'il indique par-là en quelque sorte qu'il ne voulait point lui accorder cette faveur. Je ne pense pas qu'il se trouve personne parmi vous dans ce cas; mais peut-être y en a-t-il plusieurs qui ont pu, quand ils vivaient dans le monde et à la manière des gens du monde, éprouver ce que je dis et souffrir aussi malgré eux, une perte de sang, mais de ce sang qui ne saurait posséder le royaume de Dieu. En effet, «quiconque fait le péché est esclave du péché (Jn 8,34),» et il ne peut se contenir par sa propre force quand même il le voudrait. Il ne lui est donc point avantageux de s'approcher lui-même du Christ, mais seulement de toucher les franges de son vêtement, s'il s'en trouve à sa portée, c'est-à-dire de considérer l'homme qu'il trouve le plus humble, et placé au dernier rang dans l'Église qui est le vêtement du Christ. Oui, il doit jeter les yeux sur celui qui a choisi d'être le dernier dans la maison de Dieu, attendu que celui-là est véritable ment la frange placée au bas du vêtement du Christ, cette frange, dis-je, jusqu'où descend, en s'écoulant de la tête, la plénitude des parfums spirituels. Si, en le touchant par quelques bienfaits, par une humble trière, ou par une confession sincère, il parvient à émouvoir son coeur, et à lui inspirer de la compassion pour son état, il peut avoir confiance, il sera guéri, cela ne fait point de doute. Toutefois, que la frange se rappelle bien que ce n'est pas d'elle, mais de Jésus-Christ qu'est sortie la vertu, car c'est lui qu'on a touché, assure-t-il, quoique on n'ait touché que la frange de son vêtement. Je vous ai dit du mieux que j'ai pu, quel est le genre de prière qu'on appelle supplications, et à quelles âmes elle est nécessaire.

3. Après avoir reçu la vertu de se contenir, le pécheur s'approche avec sécurité , nonobstant les fautes dont il se sent coupable , pour chercher le pardon de ses fautes passées. Il a recours alors à l'oraison qui est l'oraison de la bouche , quand de sus propres lèvres, il parle enfin avec son Dieu. Ainsi, voyez comment Marie-Madeleine, cette hémorroïsse non moins humble que la précédente, non-seulement n'appréhende plus de s'approcher de Jésus, mais encore lui arrose les pieds de ses larmes, les lui essuie de ses cheveux, les inonde de ses parfums, et les baise d'une bouche dévote. On voit assez par-là qu'elle avait formé dans son coeur la résolution bien arrêtée de s'abstenir désormais de tout péché. Le flux , si on peut parler ainsi, s'était arrêté. Si vous en êtes là, mon frère, la première chose que vous ayez à faire, c'est de parler à Dieu dans la prière, et de repasser vos années passées dans l'amertume de votre âme.

4. Après cela, lorsque vous avez passé un certain temps dans les larmes de la pénitence, ressenti la joie et conçu l'espérance de l'indulgence, vous pouvez aborder les demandes, et demander ce qu'il faut, en toute sécurité, pour vous et pour vos compagnons, puisque vous êtes reçu dans la grâce du Seigneur. Mais peut-être me demanderez-vous à quoi et comment vous pourrez reconnaître que vous avez obtenu ce pardon; car, pour conserver l'humilité, la bonté de Dieu dispose ordinairement les choses de telle sorte que plus un homme fait de progrès dans le bien, moins il estime lui-même qu'il avance. C'est que, en effet, jusqu'au plus haut degré de la spiritualité, quand on peut y monter, on conserve toujours quelque chose de l'imperfection du premier, qui empêche qu'on a bien de la peine à croire qu'on l'a atteint. Toutefois, je sais bien ce qu'on a lu aujourd'hui (a) dans l'Évangile: Jésus-Christ avait dit à un paralytique: «Ayez confiance, vos péchés vous sont remis (Mt 9,2),» et ces paroles furent considérées comme un blasphème dans sa bouche. Mais celui qui entend même la pensée de l'homme, repartit: «Pourquoi pensez-vous le mal dans vos coeurs?» Vous blasphémez vous-mêmes, en disant que je blasphème,

a On voit par là que ce sermon fut prêché le XVIIIe dimanche après la Pentecôte.

et pour expliquer le pouvoir que j'ai de guérir les maladies du corps, vous m'accusez d'usurper une vertu invisible (a). Mais moi, je montre que c'est vous qui blasphémez, en vous montrant, par une vertu visible, que j'en ai aussi une invisibles Et; dit-il, «pour que vous sachiez bien que le Fils de l'homme a sur la terre le pouvoir de remettre les péchés, s'adressant au paralytique; levez-vous, emportez votre lit et marchez.» Pour vous si vous vous levez par le désir des choses d'en haut; si vous emportez votre lit; c'est-à-dire, si vous élevez votre corps au dessus des voluptés terrestres, en sorte que votre âtre ne soit plus entraînée par les voluptés de la chair, et que plutôt elle la dirige comme il convient, et la conduise où elle ne voulait point aller; si enfin, vous avancez, en perdant le souvenir de ce qui est derrière vous, pour ne plus tendre que vers les choses lui sont en avant, par le désir et par le ferme propos de faire des progrès; vous n'avez pas à en douter, vous êtes guéri. En effet, jamais vous n'auriez pu vous lever; si votre fardeau n'avait été quelque peu allégé, ni emporter vôtre lit, si vous n'aviez été plus complètement allégé encore, attendu qu'il n'est pas possible de marcher d'un pas dégagé dans les sentiers d'une vie pleine de ferveur, si on est encore sous le faix pesant de ses péchés.

5. Quiconque se trouve dans ces dispositions peut prier avec confiance; qu'il prenne garde seulement de ne pas demander des choses qu'il ne faut pas, de trois demander même les choses qu'on doit demander à Dieu, ou de ne demander qu'avec tiédeur ce qu'on doit rechercher de tout coeur et en tout temps. «Vous demandez et volis ne recevez rien, parce que vous demandez mal pour avoir de quoi satisfaire vos passions ().» C'est ce que fait tout homme qui recherche, au delà du nécessaire, les choses de la terré, qui poursuit la gloire du monde et la volupté. Telle est aussi la prière que les hommes du monde adressent ordinairement à Dieu, quand ils lui demandent, dans leurs prières, la mort de leurs ennemis et autres choses semblables. Toutefois, on peut demander les biens temporels, autant qu'il en est nécessaire à l'homme, si on en est dépourvu; mais, selon la pensée de saint Grégoire, il ne faut pas les solliciter avec une ardeur excessive. Je place sur la même ligne les biens même spirituels dont l'absence n'est pas un obstacle au salut, tels que le don de parler avec une haute sagesse, la grâce de guérir les malades , enfin tous les autres dons qu'il n'est pas bien certain qu'ils nous seront utiles. Ainsi, si vous êtes tourmenté par la tentation, vous pouvez bien demander d'en être délivré, mais il ne faut pas le faire avec trop d'instance , car on doit toujours se rappeler cette parole de l'Apôtre: «Pour nous, nous ne savons pas ce que nous devons demander à Dieu dans nos prières (Rm 8,26),» et se confier

a Telle est la leçon du manuscrit de la Colbertineet de Marmoutiers: dans plusieurs éditions, on trouve cette autre leçon, d'ailleurs peu différente de celle que nous avons préférée: «et vous m'accusez d'usurper une vertu invisible pour excuser la force que j'ai de guérir des maladies visibles.»

Dieu pour cela, plutôt que d'oser nous faire notre part. Quant à ce que nous devons demander à Dieu en tout temps, et de toute l'ardeur de notre âme; le voici. voici, dis-je, quel doit être l'objet incessant de nos plus ardentes prières, de nos cris vers Dieu, c'est sa grâce si bonne, sa grâce, dis-je, qui nous rende agréables aux yeux de son coeur, qui nous fasse vivre en lui et mourir en lui. Voir sa gloire, et jouir à jamais de sa présence, c'est, en effet, pour obtenir ces biens-là qu'il a été dit Priez sans cesse (Lc 17,2).» C'est en y pensant que le Prophète disait: «Mes yeux vous ont cherché; je chercherai votre visage, Seigneur (Ps 26,13),» et ailleurs: «Je n'ai demandé qu'une chose au Seigneur, je ne rechercherai qu'elle, c'est d'habiter dans la maison du Seigneur tous les jours de ma vie (Ps 26,7).»

6. Quant au quatrième genre de prières, il y en a bien peux, je pense, à qui il soit donné d'y atteindre, mais plus il est rare, plus il est précieux. En effet, celui que Dieu exauce selon sa promesse (Is 45,24), avant même qu'il l'ait prié, trouve une grande grâce à ses yeux, et l'esprit de Dieu même rendra témoignage à son propre esprit, que ses voeux sont exaucés, en sorte qu'il ait plutôt à remercier Dieu qu'à le prier. Nous avons un exemple de ce genre de prière dans la résurrection de Lazare, alors que Notre-Seigneur, avant même d'avoir rien demandé à son Père, s'écrie: «Je vous rends grâces, mon Père, de ce que vous m'avez exaucé (Jn 11,41).» Ainsi donc, la première sorte de prière, «la supplication,» doit se faire avec un sentiment de respectueuse humilité; la seconde, que nous appelons proprement, «la prière,» doit se faire avec un coeur pur, c'est-à-dire sans dissimuler nos péchés, sans nous flatter, et en nous rappelant qu'il n'y a que de cette manière qu'on trouve miséricorde aux yeux de Dieu, en faisant en sorte qu'il voie en nous des juges sévères pour nous-mêmes. La troisième est «la demande» elle requiert une grande charité et une large espérance, selon ces paroles de l'Écriture: «Qu'il demande avec foi et sans hésiter ().» Je crois que c'est dans cette pensée qu'il a été dit quelque part: «Partout où vous poserez le pied, la terre sera à vous (),» car nous n'obtiendrons qu'à proportion que nous allongerons le pied. La quatrième est l'action de grâces, elle doit être pleine de dévotion, et comblée de délices.

7. Pour ce qui est du respect que nous devons à l'oraison, le passage de la règle qu'on vient de nous lire au chapitre (Regul. S. Bern. CXX), fait, pour nous, autorité, et me fournit l'occasion de vous dire quelques mots de l'oraison. Toutefois, je dirai en peu de mots, qu'il y en a plusieurs, du moins je le pense, qui éprouvent quelquefois de l'aridité dans la prière, et une grande lourdeur d'esprit, en sorte que, ne priant que des lèvres, ils ne songent ni à ce qu'ils disent, ni à qui ils parlent. Cela vient de ce qu'ils se mettent à la prière par une sorte de routine, sans le respect qui convient, et sans le soin qu'elle réclame.



a Saint Bernard explique sa pensée dans un autre sermon, le XXVIIe des Sermons divers, n. 5 et 6.

Car à quoi doit penser un religieux qui va se mettre en prière si ce n'est à ces paroles du Prophète: «Je vais entrer dans le lieu où est le tabernacle admirable du Seigneur et jusque dans sa maison sainte (Ps 41,4)?» En effet, pendant l'oraison, nous devons entrer dans la cour céleste, dans cette cour, dis-je, où le Roi des rois est assis sur un trône d'étoiles, entouré de l'armée innombrable et ineffable des esprits bienheureux. Voilà pourquoi le Prophète qui l'avait vue, cette armée, et qui ne pouvait en porter le nombre trop haut, a dit: «Un million d'esprits le servait, et un autre million se tenait devant lui (Da 8,10).» Avec quel respect, par conséquent, avec quels sentiments de crainte et d'humilité doivent donc s'approcher de ce trône, de pauvres et misérables petites grenouilles qui rampent à terre et sortent de la bourbe de leurs marécages? Avec quel tremblement, avec quelles supplications, avec quelle humilité, avec quelle inquiétude, enfin avec quelle attention d'esprit, l'homme, dans sa petitesse et sa misère, doit-il se tenir en présence de la glorieuse majesté de Dieu, sous les yeux des anges, dans l'assemblée des justes et la réunion des saints?

8. Si, dans toutes nos actions, nous avons besoin d'une grande vigilance, nous en avons donc un bien plus grand besoin encore dans l'oraison. Car, comme nous le voyons dans la règle, et s'il est vrai que, à toute heure et en tout lieu, les yeux du Seigneur sont ouverts sur nous, il l'est bien davantage encore qu'ils le sont encore dans l'oraison (Regul. S. Bern., cap. XIX).» En effet, s'il nous voit sans cesse, dans l'oraison nous nous plaçons en sa présence et sous ses yeux, et nous nous entretenons avec lui comme face à face. Or, bien qu'il soit vrai que Dieu est présent partout, cependant c'est dans le ciel qu'il faut le prier, et c'est là qu'on doit penser à lui pendant le temps consacré à l'oraison. Notre esprit ne saurait se trouver empêché ni par le plafond de notre oratoire, ni par les vastes espaces de l'air, ni par l'épaisseur des nuages, si noua nous en rapportions à la formule de la prière que le Christ même nous a donnée, et dans laquelle il s'exprime ainsi: «Notre Père qui êtes aux cieux Mt 6,9).» Le ciel est appelé, par une sorte de prérogative, le siège ou le trône de Dieu , parce que, en comparaison de la manière dont les saints anges et les âmes des bienheureux voient Dieu dans le ciel, il semble que nous autres, sur la terre, nous n'avons dans notre vie malheureuse et dans notre pèlerinage, rien de plus que son nom. Que celui donc qui prie, le fasse comme s'il était ravi dans le ciel et placé en présence de celui qui est assis sur un trône élevé au milieu des anges demeurés fidèles, et situé bien haut parmi les hommes, je veux dire parmi les indigents qu'il a ramassés dans la poussière, et les pauvres qu'il a relevés de leur fumier. Oui, qu'il se regarde et se tienne comme étant en présence du Seigneur de majesté, et s'écrie avec Abraham: «Je parlerai à mon Seigneur, bien que je ne sois que cendre et que poussière (Gn 18,31),» et cela, parce que c'est vous, Seigneur, qui m'y engagez et vous qui m'avez appris à le faire, voilà pourquoi j'ose me le permettre, Seigneur, vous qui êtes la source même de la piété.



VINGT-SIXIÈME SERMON. Il faut plier notre volonté à la volonté de Dieu.



1. Vous venez d'entendre, mes frères, dans la lecture de la Règle (Reg. S. Bern. chap. VII), ce que le Christ pense de l'humilité; je voudrais que vous fussiez tout attention, quand on vous lit ce passage; car pour moi, c'est être insensé, c'est être fou que de se confier dans d'autres mérites, de mettre son espérance dans une autre religion et dans une autre sagesse que l'humilité. Auprès de Dieu, nous ne pouvons, mes frères, nous appuyer sur aucun droit, attendu que nous commettons tous bien des fautes; nous ne pouvons pas non plus le tromper. s'il connaît tous les secrets mêmes de notre coeur, à combien plus forte raison connaît-il nos oeuvres qui paraissent en dehors? Enfin, nous ne saurions lui résister de vive force, il est le Tout-puissant. Que nous reste-t-il donc à faire, sinon à recourir de toute notre âme au remède de l'humilité, et de suppléer par elle à ce qui nous manque sous tous les autres rapports. Mais, ô vanité surprenante, ô fatuité étonnante de notre coeur! malgré tant de motifs que nous avons de nous humilier , non-seulement l'humilité ne réussit point à réprimer complètement les élans de notre coeur , ni à dompter ses mouvements orgueilleux , mais il faut que tout cendre et poussière qu'il est, il s'enorgueillisse encore.

2. Or, le tout de l'humilité semble consister dans la soumission de notre volonté à celle de Dieu, selon ce mot du Prophète: «Est-ce que mon âme ne sera point soumise à Dieu (Ps 61,1)?» Je sais bien (a) que toute créature est, bon gré mal gré, soumise au Créateur; mais ce que Dieu demande à la créature raisonnable, c'est une soumission volontaire, c'est qu'elle offre à Dieu le sacrifice de sa volonté, et qu'elle rende hommage à son saint nom, moins parce qu'il est saint, terrible, tout-puissant, que parce qu'il est bon. Or, il faut que notre soumission soit triple. En premier lieu, il faut que nous voulions, sans restriction, tout ce qu'il est certain que Dieu veut, en second lieu, que nous détestions, comme lui, tout ce que nous savons lui déplaire, et enfin que nous ne voulions ni ne repoussions point absolument les choses qu'il n'est pas sûr qu'il veuille ou repousse lui-même. Il est certain, mes frères, que c'est là, dans ce juste milieu, que gît tout le péril pour les religieux, attendu que nous avons le malheur de nous flatter nous-mêmes, et de nous faire illusion et de nous séduire. Voilà d'où vient que nous nous dispensons de rechercher quelle est la volonté de Dieu; c'est que nous voulons faire notre propre volonté, et pourtant avoir une

a Ce passage se trouve reproduit dans le livre VIII des Fleurs de saint Bernard, chapitre XXXVIII.

sorte d'excuse dans notre ignorance de la volonté de Dieu. En effet, oit trouver un moine assez malheureux pour oser ne vouloir point ce qu'il est certain que Dieu veut, ou pour se permettre de vouloir quelque chose qui soit contraire à sa volonté? Le danger se trouve précisément entre les deux extrêmes pour ceux qui. étant enfin sortis du siècle, ont dressé leur tente dans le lieu de leur conversion, comme dans un paradis de délices. De même que c'est au centre du paradis terrestre que se trouvait placé l'arbre de la transgression, où nos premiers parents sont. devenus prévaricateurs, l'arbre, dis-je, de la science du bien et du mal, non-seulementde la science du bien ou du mal seul, mais du bien et du mal.

3. Je vous en prie donc, mes frères, prêtez-moi la plus grande attention, car je ne vois rien que vous puissiez entendre avec plus de fruit que ce que j'ai à vous dire. Dès que pour nous la volonté de Dieu est certaine, la nôtre doit la suivre sans réserve. Or, il en est ainsi dans tous les cas où nous trouvons dans les écritures quelque chose de certain on bien encore dans le cas où l'Esprit-Saint crie manifestement au fond de nos coeurs quels sentiment nous devons avoir. C'est ce qui a lieu quand il s'agit de, la charité, de l'humilité, de la chasteté, de l'obéissance et des autres vertus. Nous devons alors approuver sans hésiter et rechercher tout ce que nous savons, à n'en pouvoir douter, être agréable à Dieu. De même nous devons haïr de toutes nos forces ce que Dieu hait bien certainement, comme l'apostasie, la fornication, l'iniquité et l'impatience. Mais dans tous les cas où il ne se présente rien de certain à notre esprit, que notre volonté ne tienne non plus rien pour certain, qu'elle se tienne plutôt en suspens entre les deux choses opposées, ou du moins qu'elle ne penche pas trop d'un côté ou de l'autre, dans la crainte que peut-être ce soit le contraire qui plaise plus à Dieu, et tenons-nous dans la disposition de suivre sa volonté de quelque côté que nous voyions qu'elle incline. On ne saurait hésiter là où il n'y a point de doute, mais on ne doit pas non plus tenir ce;qui est douteux pour certain. Dans le doute il ne faut ni s'arroger la décision, ni précipiter son jugement, et on éprouvera ce qui, est écrit: «Ceux qui aiment votre loi, Seigneur jouissent d'une grande paix, et il n'y a point de scandales pour eux (Ps 119,165).» En effet, d'où viennent les scandales, d'où naissent les troubles, sinon de ce que nous suivons notre volonté propre, et de ce que, ayant la témérité de décider au fond de notre coeur ce qui nous agrée le plus, s'il arrive que nous soyons, d'une manière ou d'une autre, empêchés de la mettre à exécution, nous en concevons à (instant de l'impatience, et nous nous laissons aller au murmure et au scandale, sans faire attention que tout coopère au bien pour ceux qui ont été appelés selon le décret de Dieu, pour être saints (Rm 8,28)? Et même ce qui ne nous paraît qu'un accident, ce n'est autre chose en quelque sorte que, la voix de Dieu même qui nous indique sa volonté Mais celui qui n'a point dans son coeur décidé comme certain ce qui n'est que douteux, ne peut se scandaliser. Ou bien si ayant la pensée de faire quelque chose qui n'est point à ses yeux certainement prescrit, il suspend sa volonté propre jusqu'à ce qu'il ait consulté son supérieur, et demandé quelle est la volonté de Dieu dont il tient la place, il n'éprouvera aucun trouble d'âme quoi qu'on lui ordonne, attendu qu'il est bien vrai que ceux qui aiment la loi de Dieu, jouissent d'une grande paix, et qu'il n'y a point de scandale pour eux.

4. Mais quand je dis qu'on doit tenir sa volonté en suspens, ou la soumettre à celle de Dieu, je n'entends point parler de la concupiscence de nos désirs ni des affections de notre âme. Car il est impossible,tant que notre:âme est retenue prisonnière dans notre corps de mort, qu'il en soit complètement. ainsi.. En effet, ne serait-ce point déjà, la vie éternelle même, que d'avoir une volonté soumise à la volonté de Dieu de toute la force de notre âme? Mais il faut soumettre notre consentement à la volonté de Dieu, si nous voulons avoir la paix dans le temps, la paix dans l'éternité. Il est écrit en effet: «je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix, (Jn 14,27),» et ailleurs, dans le Prophète: «Seigneur, on marchera à la lumière de votre visage, et on tressaillira de bonheur, en chantant les louanges de votre nom (Ps 88,17).» Les uns, en effet, marchent à la lumière de leur propre visage, c'est-à-dire ne songent qu'à faire, leur volonté propre, et ne regardent que le bon plaisir de, leur coeur. Les autres marchent à la lumière„du visage des hommes, c'est-à-dire ne recherchent que les, moyens;de plaire aux hommes et ne s'occupent que du jugement du monde. C'est ce que le Prophète appelle le jour de l'homme, quand il dit: «Seigneur, je n'ai point désiré le jour de l'homme, vous ne l'ignorez point ().» Toutes leurs voies ne sont qu'affliction et oppression, ils ne connaissent point la voie de la paix, la crainte de Dieu n'est point devant leurs yeux,@Ps 13,7@). En effet, de quiconqréjouiront au contraire dans votre justice, le jour où, dépouillant leurs infit de peine à suivre.




Bernard, Sermons divers - VINGT-QUATRIÈME SERMON. Utilité multiple de la parole de Dieu.