Augustin, sur les Psaumes 70

DISCOURS SUR LE PSAUME LXIX - LE CHANT DES MARTYRS

70 Ps 70

SERMON POUR UNE FÊTE DE MARTYRS.



Les martyrs ont dû souffrir dans leur corps et dans leur foi; et ceux qui font partie de l'Eglise ou du corps de Jésus-Christ doivent souffrir de quelque façon. Le démon, qui était lion quand il persécutait, est aujourd'hui serpent et nous persécute par les scandales, surtout de la part des chrétiens. Il est enchaîné dans le coeur des impies, il sévit par le scandale. Tous donc doivent subir l'épreuve, tous ont besoin du secours de Dieu. Honte à ceux qui recherchent la vie du Christ pour l'opprimer, qui nourrissent la haine contre lui. Que tous marchent docilement à sa suite; qu'ils ne cherchent pas les applaudissements des flatteurs, qui les perdraient. Gloire à Dieu toujours, et à lui seul. Oublions le passé, allons toujours en avant.

1. Béni soit le grain de froment qui a voulu mourir afin de se multiplier 1 : béni soit le Fils de Dieu, Jésus-Christ notre Seigneur et Sauveur, qui n'a pas dédaigné de subir la mort pour nous rendre dignes de vivre en lui. Il était seul jusqu'à son passage, ainsi que l'a chanté le Psalmiste: « Me voilà seul jusqu'à ce que j'aie passé 2»: car c'était un grain à part, mais qui portait en lui le germe d'une grande multitude; et dans combien d'autres grains chantons-nous sa louange, quand nous célébrons les fêtes des martyrs qui ont souffert comme lui? Ses membres si nombreux sont donc unis par les liens de la paix et de la charité à notre Sauveur, qui est notre chef unique, et ne forment qu'un seul homme, comme vous le savez pour l'avoir si souvent entendu: et souvent leur voix retentit dans les psaumes comme la voix d'un seul homme, et le cri de l'un est comme le cri de tous, parce que tous ne sont qu'un en un seul. Ecoutons donc les travaux des martyrs, et les dangers qu'ils ont courus en ce monde, dans l'ouragan de toutes les haines; dangers non-seulement pour ce corps qu'ils devaient toujours quitter, mais dangers pour leur foi. Car ils pouvaient céder aux douleurs atroces de la persécution ou à l'amour de la vie, et cette défaillance leur eût fait perdre tes promesses de Dieu, qui les avait prémunis contre la crainte par ses paroles et par son exemple par ses paroles, en disant : «Ne craignez point ceux qui tuent le corps, mais qui ne

1. Jn 12,25. - 2. Ps 140,10

peuvent tuer l'âme 1»; par ses exemples, en accomplissant lui-même ses prescriptions, alors qu'il n'évitait ni ceux qui le frappaient, ni ceux qui lui donnaient des soufflets, ni ceux qui lui crachaient au visage, ni ceux qui le couronnaient d'épines, ni ceux qui le faisaient mourir sur la croix. Lui qui ne méritait rien de tout cela, a voulu l'endurer pour ceux qui le méritaient; il se donnait comme un remède à leur maladie. Les martyrs ont donc souffert; mais ils eussent défailli, sans le secours de celui qui a dit: «Voilà que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles 2».

2. Ce psaume est donc le cri de ceux qui souffrent et par conséquent des martyrs qui sont en danger au milieu de leurs douleurs, mais qui mettent leur confiance dans leur chef. Ecoutons-les, unissons-nous à eux, parlons avec eux, du moins par les sentiments du coeur, sinon en souffrant de la même manière. Pour eux, ils ont reçu la couronne, tandis que nous sommes au milieu dus périls: non que nous ayons à subir les persécutions qu'ils endurèrent, mais les persécutions plus dangereuses peut-être de tous les scandales. Car ils sont plus multipliés de nos jours, que quand le Seigneur s'écriait: «Malheur au monde, à cause des scandales, et comme l'iniquité abonde, la charité se refroidit chez plusieurs 3». Personne à Sodome ne faisait subir à Loth une persécution corporelle 4; nul ne l'empêchait d'y

1. Mt 10,28. - 2. Mt 28,20. - 3. Mt 18,7 Mt 24,12.- 4. Gn 19,39

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habiter. Pour lui toute persécution était dans les moeurs corrompues des Sodomites. Ainsi, depuis que le Christ est assis dans les cieux, depuis qu'il est glorifié, que les rois ont courbé la tête sous son joug, qu'ils ont incliné leur front devant son signe, et qu'il ne reste personne qui ose publiquement insulter le Christ, nous n'en gémissons pas moins au milieu des symphonies et des mélodies; et les ennemis des martyrs, impuissants à les poursuivre de leurs cris et du glaive, les poursuivent de leurs vices. Plût à Dieu que nous n'eussions à souffrir que des païens! nous nous consolerions en attendant que la croix du Sauveur vint marquer ces hommes qu'elle n'a point touchés encore, et que sa puissance vint enchaîner leur fureur. Mais nous en voyons qui portent sur leur front le signe du Christ, porter sur ce même front l'impudence de la luxure, qui insultent plus qu'ils n'honorent les martyrs aux jours de leur solennité. Voilà ce qui nous fait gémir, ce qui est pour nous une persécution, pour peu que nous ayons de cette charité qui s'écrie «Qui donc est faible sans que je sois faible avec lui; qui est scandalisé sans que je brûle 1?» Nul serviteur de Dieu n'est donc sans persécution? elle est vraie cette parole de l'Apôtre e Aussi tous ceux qui veulent e vivre avec piété en Jésus-Christ, souffriront «persécution 2». Cherchons-en l'origine, cherchons-en la manière, car le diable a deux formes. C'est un lion qui bondit, un dragon qui tend des embûches. Que ce lion nous menace, il est un ennemi; que ce dragon nous tende tin piége, il est encore un ennemi. Quand serons-nous eu sûreté? Tous auront beau devenir chrétiens, le diable deviendra-t-il chrétien à son tour? une cesse de nous tenter, il est sans cesse- en embuscade. Il est enchaîné,garrotté dans le coeur des impies, de peur qu'il ne sévisse contre l'Eglise et ne la tourmente selon ses désirs. L'honneur rendu à l'Eglise, la paix des chrétiens, voilà ce qui fait grincer des dents à l'impie; impuissant à sévir contre elle, il a recours aux danses, aux blasphèmes, aux impudicités, non pour frapper les corps des chrétiens, mais pour déchirer les âmes. Elevons donc une voix unanime, et répétons ces paroles: «O Dieu, soyez attentif à me secourir 3». Car dans ce monde nous avons besoin d'un secours incessant.

1. 2Co 11,29. - 2. 2Tm 3,12. - 3. Ps 69,2

Quand ce besoin cessera-t-il? Maintenant toutefois, que nous sommes dans l'angoisse, disons surtout: «O Dieu, soyez attentif à me secourir».

3. «Qu'ils soient couverts de honte et de confusion, ceux qui recherchent ma vie 1». C'est le Christ qui parle; qu'il parle comme chef, qu'il parle dans son corps mystique, l'interlocuteur est le même qui a dit: «Pourquoi me persécutez-vous 2?» C'est lui qui a dit en effet: «Tout ce que vous avez fait au moindre des miens, c'est à moi que vous l'avez fait 3». Vous connaissez donc la voix de cet homme, de l'homme tout entier, du chef et des membres; il est inutile de la signaler bien souvent, puisque vous la connaissez. «Qu'ils soient couverts de honte et de confusion», dit le Christ, « ceux qui en veulent à ma vie». Il a dit dans un autre psaume: «Je regardais à droite, et je voyais que nul ne me connaissait; la fuite m'était fermée, et nul n'était là pour rechercher ma vie 4». Ici donc il dit de ses persécuteurs que nul ne cherche sa vie; et dans notre psaume, il appelle la honte et la confusion sur ceux qui recherchent sa vie. Il se plaignait qu'on ne le cherchât point pour l'imiter; il gémissait de ce qu'on le cherchât pour l'opprimer. C'est chercher la vie du juste, que penser à l'imiter; c'est chercher encore la vie du juste, que songer à le tuer. Comme donc on peut chercher la vie du juste en deux manières, chacnn de ces psaumes nous exprime l'une de ces manières. Dans l'un, il se plaint que l'on ne recherche point sa vie, pour souffrir comme lui; mais il dit ici: «Qu'ils soient couverts de honte et de confusion, ceux qui cherchent ma vie». S'ils cherchent cette vie, ce n'est point pour en avoir deux; puisqu'ils ne recherchent point cette vie comme le voleur cherche la tunique du voyageur; il ne tue que pour voler et posséder. Mais quiconque poursuit pour tuer, ôte la vie, et ne s'en revêt point. ils cherchent donc na vie, parce qu'ils veulent me tuer. Et toi, qu'appelles-tu sur eux? «Honte et confusion». Que devient alors cette parole que tu as apprise de la bouche de ton Seigneur: «Auriez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous persécutent 5?» Te voilà persécuté, et maudissant

1. Ps 69,3. - 2. Ac 9,4. - 3. Mt 25,40. - 4. Ps 141,5. - 5. Mt 5,44

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ceux qui te persécutent, comment prends-tu pour modèle ton Seigneur qui a tant souffert et qui, sur la croix, s'écriait: «Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font 1?» A ce langage le martyr peut répondre et dire: Tu me proposes un modèle dans le Seigneur qui dit-: «Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font»; reconnais ma voix, afin qu'elle soit aussi la tienne. Qu'ai-je dit de mes ennemis? « Honte et confusion sur eux». Telle est la vengeance que Dieu a exercée sur les persécuteurs des martyrs. Ce même Saul qui persécutait Etienne a été couvert de honte et de confusion. Il respirait le carnage, il cherchait ceux qu'il pouvait saisir pour les livrer à la mort; il entend cette parole d'en haut «Saul, Saul, pourquoi me persécuter?» Il est renversé, couvert de honte, et ce persécuteur acharné se relève pour obéir 2. Voilà ce que les martyrs appellent sur leurs persécuteurs : «Honte et confusion». En effet, s'ils ne sont sous le poids de la honte et de la confusion, ils défendront inévitablement leurs actions: ils se font en eux-mêmes une gloire de saisir, de garrotter, de frapper, de tuer, de danser, d'insulter: qu'ils rougissent donc une fois de tels actes, qu'ils en soient confus. S'ils rougissaient, ils se convertiraient; car ils ne peuvent se convertir que sous le poids de leur confusion et de leur honte. Faisons ces voeux pour nos ennemis; faisons-les en toute sûreté. Pour moi, je l'ai dit, et je le dis avec vous: oui, «honte et confusion» à ceux qui dansent, qui chantent, qui insultent aux martyrs: qu'un jour, dans ces murs, ils frappent leur poitrine avec confusion.

4. «Qu'ils soient repoussés en arrière et qu'ils rougissent, ceux qui cherchent à me nuire 3». D'abord c'était la violence des persécuteurs, maintenant c'est la haine de ceux qui méditent le mal. Après les temps de persécution, l'Eglise a vu naître des temps bien différents. Ce fut d'abord un choc violent contre cette Eglise, quand les rois la persécutèrent; et comme ces attaques de la part des rois étaient prédites et qu'on devait y croire, une fois ce temps écoulé, un autre devait suivre. Ce temps qui devait suivre est donc arrivé; les rois ont embrassé la foi, la paix a été donnée à l'Eglise; cette Eglise a été comblée de dignités même sur la terre,

1. Lc 23,34. - 2. Ac 7,57 Ac 9,1-6. - 3. Ps 69,4


même en cette vie, et toutefois les persécuteurs ne laissent pas de frémir, ils roulent dans leurs pensées leurs projets d'attaque. C'est dans ces pensées que le diable est enchaîné comme dans l'abîme: il frémit sans briser ses chaînes. Car le Prophète a dit de ces temps: «Le pécheur verra et frémira de colère». Et que fera-t-il? ce qu'il fit d'abord? - Saisis, enchaîne, frappe.- Il ne le fait point. Que fera-t-il donc? «Il grincera des dents et séchera de rage 1». C'est contre ceux-là que s'irrite le martyr, et néanmoins ce martyr prie pour eux. De même en effet qu'il appelait le bien sur ceux dont il disait : « Honte et confusion à ceux qui cherchent ma vie»; de même encore: «Qu'ils soient rejetés en arrière et qu'ils rougissent, ceux qui méditent le mal contre moi». Pourquoi? Afin qu'ils ne marchent pas en avant, suais qu'ils suivent avec docilité. Blâmer la religion chrétienne, et prétendre vivre selon ses propres lumières, c'est vouloir marcher avant le Christ: comme si ce Christ eût été dans l'erreur, ou qu'il eût été assez faible, assez impuissant pour vouloir mourir, ou pour être réduit à mourir entre les mains des Juifs: comme s'il était bien courageux pour un homme d'éviter tout cela, de se détourner de la mort, de feindre la mort afin d'y échapper, de tuer son âme, afin de vivre selon le corps; voilà ce que l'on regarde comme les conseils de la force et de la prudence. Quiconque blâme ainsi le Christ, le précède, prend en quelque sorte le pas sur lui; qu'il croie au Christ et le suive avec docilité. Car le Seigneur tint lui-même à Pierre le langage que tenait le Prophète dans ses souhaits contre les persécuteurs qui méditent le mal contre lui. Pierre en un certain endroit voulut précéder le Seigneur. Le Sauveur alors parlait de sa passion, et s'il ne l'eût subie, nous ne serions point sauvés; et Pierre qui, un peu auparavant, avait proclamé le Fils de Dieu, dans cette confession fameuse qui lui valut le nom de Pierre, sur laquelle dut être bâtie l'Eglise, s'écria quand le Seigneur parla de sa passion prochaine: «Point du tout, Seigneur, veillez sur vous, cela n'arrivera point». Un peu auparavant: «Tu es bienheureux, Simon, fils de Jean», avait dit le Seigneur, «parce que ce n'est ni le sang ni la chair qui t'ont révélé ceci, mais mon

1. Ps 111,10

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Père qui est dans le ciel»; et tout à coup : « Va derrière moi, Satan». Qu'est-ce à dire: « Derrière moi?» Suis-moi. Tu veux aller devant moi, tu veux me donner des conseils; c'est à toi plutôt de suivre les miens: voilà le sens de Va derrière moi, marche après moi. Il modère celui qui le précédait, et te replace en arrière; il l'appelle Satan, parce qu'il a voulu prendre le pas sur le Seigneur. Tout à l'heure il était «bienheureux», maintenant c'est «Satan». Pourquoi tout à l'heure était il «bienheureux?» «Parce que ce n'est «ni le sang ni la chair qui t'ont révélé ceci», dit le Sauveur, «mais mon Père qui est dans le ciel». Pourquoi Satan maintenant? «Parce que tu ne comprends pas ce qui est de Dieu, mais ce qui est des hommes 1». Nous donc, qui voulons célébrer dignement les fêtes des martyrs, souhaitons d'imiter les martyrs; ne cherchons point à précéder les martyrs, et n'allons pas nous croire plus de prudence qu'ils n'en avaient, parce que rions avons évité les tourments qu'ils endurèrent pour la justice et pour la foi, tourments qu'ils furent loin d'éviter. «Qu'ils soient donc rejetés en arrière et qu'ils rougissent», ceux qui méditent le mal et nourrissent leurs coeurs de luxure. Qu'ils entendent cette parole de l'Apôtre: «Quel fruit avez-vous jamais recueilli de ces actes qui vous font rougir maintenant 2?»

5. Quelle est la suite? « Qu'ils fuient avec ignominie ceux qui me disent: Courage ! courage 3 !» Il y a deux sortes de persécuteurs, ceux qui blâment et ceux qui flattent. La langue du flatteur est plus funeste que la main de l'assassin; et l'Ecriture l'appelle une fournaise. En parlant de la persécution, l'Ecriture a dit, à propos des martyrs mis à mort: «Elle les a éprouvés comme l'or dans la fournaise, et les a reçus comme la victime de l'holocauste 4». Or, écoutez cette ressemblance avec la langue des flatteurs. « C'est au feu que l'on éprouve l'or et l'argent; mais pour l'homme, l'épreuve est la langue des flatteurs 5». Il y a donc feu d'une part, et feu d'autre part, et il te faut sortir victorieux de l'un et de l'autre. La réprimande t'a brisé, et lu as été brisé dans la fournaise comme un vase d'argile. La parole t'a formé, et puis est venue l'épreuve de la

1. Mt 16,16-23.- 2. Rm 6,21. - 3. Ps 69,4. - 4. Sg 3,6. - 5. Pr 27,21

tribulation; ce qui a été formé a dû passer par la cuisson, et si la forme était irréprochable, le feu devait la consolider. Aussi le Christ a-t-il dit dans sa douleur: «Ma force s'est desséchée comme l'argile 1». Car la douleur et la fournaise de la tribulation m'ont rendu plus fort. Mais si tu es assailli par les louanges et par les applaudissements des flatteurs, et que tu leur souries, achetant de l'huile et ne la portant pas avec toi, non plus que les cinq vierges folles 2; la bouche des flatteurs sera une fournaise qui te brisera. Mas nous ne pouvons rien sans cela; il nous faut et y entrer et en sortir; il nous faut encourir un certain blâme de la part des méchants, des hommes sans pudeur, et recevoir aussi les applaudissements des flatteurs: muais il faut également en sortir. Prions donc celui dont il est dit: «Que le Seigneur veille sur ton entrée et sur ta sortie 3», afin que tu puisses y entrer tans déshonneur, et sans déshonneur en sortir. Car l'Apôtre a dit: «Dieu est fidèle, et il ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces 4». Telle est pour toi l'entrée. Il n'est pas dit: Vous ne serez point tentés. Sans tentation il n'y a pas d'épreuves, et sans épreuve il n'y a nul progrès. Que désire donc l'Apôtre? «Dieu est fidèle, et il ne permettra point que vous soyez tentés au-dessus de vos forces 4». Tu as entendu l'entrée, écoute aussi la sortie : «Mais il ménagera dans la tentation une issue, afin que vous la puissiez supporter 5. «Qu'ils fuient avec ignominie ceux qui me disent: Courage! courage !» Pourquoi me louer? Qu'ils louent le Seigneur. Qui suis-je pour être loué moi-même? Qu'ai-je fait? Qu'y a-t-il en moi que je n'aie reçu? «Si tu l'as reçu», dit l'Apôtre, «pourquoi te glorifier comme si tu ne l'avais pas reçu 6? Qu'ils fuient donc avec ignominie ceux qui me disent: Courage ! courage!» C'est une huile semblable qui a parfumé la tête des hérétiques 7,et ils nous disent: C'est moi, c'est moi; on leur répond: C'est vous, Seigneur. Ils ont accueilli ces acclamations: «Courage! courage!» «Ce courage! courage!»les a entraînés, et ils sont devenus les guides aveugles des aveugles qui les suivaient 8. C'est à pleins poumons que l'on crie à Donat ce que nous venons de chanter: «Courage! couragel» guide

1. Ps 21,16. - 2. Mt 25,3. - 3. Ps 140,8. - 4. 1Co 10,13. - 5. 1Co 10,13. - 6. 1Co 4,7.- 7. Ps 140,5 - 8. Mt 15,14

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fidèle, guide illustre, Mais lui ne répond pas: «Qu'ils fuient avec confusion ceux qui me disent: Courage! courage!» et il n'a point voulut les redresser, et leur faire dire au Christ: Guide fidèle, chef illustre. Et pourtant l'Apôtre, craignant les applaudissements des hommes qui le louaient véritablement dans le Christ, ne voulut point être loué à la place du Christ; et quand plusieurs disaient: «Moi je suis Paul» . « Est-ce que Paul a été crucifié pour vous?» leur dit-il avec la liberté du Seigneur, «ou seriez-vous baptisés au nom de Paul 1?» Que ce soit donc là le refrain des martyrs même dans la persécution des flatteurs. «Qu'ils fuient avec confusion, ceux qui me disent: Courage ! courage !»

6. Et qu'arrivera-t-il quand ils seront repoussés, quand ils seront tous dans la confusion, soit ceux qui cherchent ma vie, soit ceux qui méditent le mal contre moi, soit ceux qui ont des desseins pervers, et dont une feinte bienveillance veut adoucir les coups que portera leur langue? quand ils seront repoussés et couverts de confusion, qu'arrivera-t-il? «Qu'ils soient dans l'allégresse, qu'ils tressaillent en vous 2»: non pas en moi, non plus en tel ou tel, mais bien en Celui qui les a faits lumière, alors qu'ils étaient ténèbres. «Qu'ils tressaillent en vous, qu'ils soient dans l'allégresse, tous ceux qui vous cherchent». Autre est rechercher Dieu, et autre est rechercher les hommes. «Qu'ils soient dans la joie ceux qui vous cherchent». Donc ils ne seront pas dans la joie ceux qui se recherchent eux-mêmes, et que vous avez recherchés le premier, avant qu'ils aient songé à vous rechercher. Cette brebis ne cherchait point encore son pasteur, elle errait loin du troupeau, quand le Christ est descendu pour elle, l'a recherchée, l'a reportée sur ses épaules 3. Pourrait-il, ô brebis, te mépriser quand tu le cherches. Celui qui le premier t'a recherchée, alors que tu le méprisais et que tu ne le cherchais point? Comment donc enfin la rechercher Celui qui le premier t'a recherchée, et t'a reportée sur ses épaules? Fais ce qu'il a dit: «Celles qui sont mes brebis entendent ma voix et me suivent 4». Si donc tu cherches Celui qui t'a cherché le premier, tu deviens sa brebis, tu entends la voix de ton pasteur et tu le suis; vois ce qu'il t'a montré

1. 1Co 1,12-13.- 2. Ps 69,5. - 3. Lc 15,4-5.- 4. Jn 10,3

de lui-même, ce qu'il t'a montré de son corps, afin que tu ne sois point trompé sur lui ni trompé sur l'Eglise, afin que nul ne te dise: Celui-ci est le Christ, quand ce ne serait point lui; ou bien: Voici l'Eglise, quand ce ne serait point l'Eglise. Il en est beaucoup en effet qui ont dit que le Christ n'avait point de chair, ou que le Christ n'est point ressuscité dans son corps: garde-toi de suivre leurs voix. Ecoute la voix du véritable pasteur, qui se revêtit d'une chair, pour courir après la chair qui était perdue. Il ressuscita et dit «Touchez et voyez, car un esprit n'a ni chair «ni os, comme vous voyez que j'en ai». C'est devant toi qu'il se montre, suis sa voix. Il te montre aussi l'Eglise, afin que nul ne te puisse tromper en s'appelant l'Eglise: «Il «fallait», ditil, «que le Christ souffrît et ressuscitât d'entre les morts le troisième jour, et que l'on prêchât en son nom la pénitence dans toutes les nations, en commençant par Jérusalem 2». Telle est la voix du pasteur, garde-toi de suivre la voix des étrangers 3; le voleur n'est pas à craindre pour toi, si tu suis la voix du pasteur. Mais comment la suivras-tu? Si tu ne dis à aucun homme, en applaudissant à ses propres mérites: «Courage, courage!» et si tu ne l'entends point pour l'applaudir, de peur que l'huile des pécheurs ne parfume ta tête 4. «Qu'ils tressaillent en vous, qu'ils soient dans l'allégresse, tous ceux qui vous cherchent, et qu'ils disent». Que diront-ils dans leurs jubilations? « Gloire à Dieu à jamais». Qu'ils disent aussi, tous ceux qui sont dans l'allégresse et qui vous cherchent. Que dire? Qu'ils disent : «Gloire à Dieu à jamais, ceux qui aiment votre salut». Non-seulement, «gloire à Dieu», mais «gloire à jamais!» Tu étais égaré, tu errais loin de lui: il t'a appelé: «gloire à Dieu». Il t'a soufflé la pensée de confesser tes fautes, tu les a confessées, il t'en accorde le pardon: « gloire à Dieu». Voilà que tu commences à vivre dans la justice; et il me paraît juste qu'à ton tour tu sois glorifié. Il fallait bénir le Seigneur quand il te rappelait de tes égarements; il fallait le bénir encore quand il t'a pardonné les fautes que tu confessais; maintenant que tu as entendu sa parole et fait des progrès, que tu es justifié, que tu as atteint les suprêmes degrés de la vertu, il est bien juste pour toi de recueillir

1. Lc 24,39. - 2. Lc 24,46. - 3. Jn 10,5. - 4. Ps 111,5

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quelque gloire. « Qu'ils disent: Gloire à Dieu à jamais». Tu es pécheur, bénis-le, afin qu'il t'appelle; tu confesses tes fautes, bénis-le, afin qu'il te lardonne; tu marches déjà dans la justice, bénis-le, afin qu'il te dirige; tu persévères jusqu'à la fin, bénis-le, afin qu'il te glorifie. «Gloire donc au Seigneur, toujours gloire». Que tel soit le refrain des justes, le refrain de ceux qui cherchent le Seigneur. Quiconque ne tient pas ce langage ne le cherche point. Voilà: « Gloire à Dieu. Qu'ils tressaillent en vous, qu'ils soient dans l'allégresse,ceux qui le cherchent, et qu'ils disent: « Gloire au Seigneur à jamais, tous ceux qui aiment votre salut»: non pas leur salut, comme s'ils pouvaient se sauver eux-mêmes; non comme si le salut venait de l'homme et que l'on pût être sauvé par lui : «Gardez-vous», est-il dit, «de mettre votre confiance dans les princes, dans les fils des hommes, en qui le salut n'est pas 1». Pourquoi? «Le salut est l'oeuvre du Seigneur, et votre bénédiction est sur votre peuple 2». Donc «gloire à Dieu à jamais». Quels hommes parlent ainsi? «Ceux qui aiment votre salut».

7. «Voilà que le Seigneur sera glorifié et toi ne le seras-tu jamais nulle part? Quelque peu en lui, nullement en moi-même; mais si toute ma gloire est en lui, c'est lui qui sera glorifié, et pas moi. Mais qu'es-tu donc? « Pour moi je suis un pauvre, un indigent 3». Pour Dieu, il est riche, il nage dans l'abondance, il n'a besoin de rien. Voilà ma lumière; ce qui m'éclaire, c'est que je m'écrie: «C'est vous, Seigneur, qui allumerez mon flambeau; ô mon Dieu, vous éclairerez mes ténèbres 4. C'est Dieu qui délie les captifs; Dieu qui relève les blessés Dieu qui rend aveugles les sages; Dieu qui veille sur les prosélytes 5». Et toi donc? «Moi je suis pauvre et indigent e. Je suis comme l'orphelin; et mon âme est comme une veuve dans la désolation et dans l'isolement: je cherche du secours; et je confesse toujours mon infirmité. «Pour moi je suis pauvre et indigent». Mes péchés m'ont été pardonnés, j'ai commencé à suivre les préceptes du Seigneur: et pourtant je suis encore pauvre et indigent. Pourquoi pauvre et indigent? «Parce que je ressens dans mes membres une autre loi qui résiste à la loi de mon esprit 6».

1. Ps 146,2-3. - 2. Ps 3,9. - 3. Ps 69,6. - 4. Ps 17,29. - 5. Ps 145,7. - 6. Rm 7,23

Pourquoi pauvre et indigent? Parce que, «Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice 1». J'ai encore faim, encore soit : Dieu diffère, mais ne refuse point de me rassasier. «Je suis pauvre et indigent: Seigneur, secourez-moi». C'est par là qu'il a commencé: «O Dieu, soyez attentif à me secourir. Seigneur, secourez-moi». On peut très-bien dire de Lazare qu'il fut secouru: ce pauvre, cet indigent, qui fut porté dans le sein d'Abraham 2. Il est le symbole de l'Eglise de Dieu, qui doit sans cesse confesser qu'elle a besoin de secours. Voilà ce qui est vrai, ce qui est pieux. «J'ai dit au Seigneur: Vous êtes mon Dieu». Pourquoi? «Parce que vous n'avez pas besoin de mes biens 3» . Il n'a nul besoin de nous, mais nous avons besoin de lui, c'est pour cela qu'il est véritablement notre Seigneur. Car toi, tu n'es pas pleinement le maître de ton serviteur: tous deux vous êtes hommes, tous deux vous avez besoin de Dieu. Si tu crois que ton serviteur a besoin de toi pour lui donner du pain, toi aussi tu as besoin de ton serviteur pour t'aider dans ton travail. Vous avez l'un de l'autre un besoin réciproque. Nul d'entre vous n'est donc complètement maître, nul complètement serviteur. Ecoute le vrai maître dont tu es le vrai serviteur: «J'ai dit au Seigneur «Vous êtes mon Dieu». Pourquoi êtes-vous mon Seigneur? « Parce que vous n'avez nul besoin de mes biens». Qu'es-tu donc, toi? «Moi je suis pauvre et indigent». Voilà le pauvre, l'indigent: que Dieu le nourrisse, que Dieu le soulage, que Dieu lui vienne en aide: «Seigneur», dit le Psalmiste, « secourez-moi».

8. «Vous êtes mon secours, mon Sauveur, ô mon Dieu; ne tardez point». Vous êtes mon aide, mon libérateur: j'ai besoin de secours, aidez-moi; je suis dans l'embarras, délivrez-moi. Nul autre que vous ne peut me tirer de cet embarras. Nous sommes enlacés dans les noeuds de soins divers; de part et d'autre nous sommes déchirés comme par des aiguillons et des épines, nous marchons dans l'étroit sentier; nous sommes arrêtés par les buissons: disons alors à Dieu: «C'est vous mon libérateur». Celui qui nous a montré la voie étroite 4, me l'a fait suivre. Que cette parole, mes frères, soit toujours la nôtre. Si longtemps que nous ayons vécu ainsi, quels

1. Mt 5,6. - 2. Lc 16,22.- 3. Ps 15,2.- 4. Mt 7,14

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que soient nos progrès, que nul ne dise: Il me suffit, me voilà juste. C'est le langage de celui qui est resté en chemin, et qui ne sait point arriver. Il s'arrête à l'endroit où il dit : cela suffit. Ecoute l'Apôtre, à qui rien ne suffit; vois comment il veut du secours jusqu'à ce qu'il arrive: «Mes frères», dit-il, «je ne pense pas avoir encore atteint mon but 1». De peur qu'ils ne se croient arrivés, il leur dit encore: « Celui qui se flatte de savoir quelque chose ne sait pas même encore comment il faut le savoir 2». Que dit-il donc? «Mes frères, je ne pense pas avoir atteint mon but». Il avait dit d'abord: «Non que j'aie déjà recueilli, ou que je sois parfait»; et il continue: «Mes frères, je ne pense pas avoir atteint mon but». S'il n'a rien recueilli, il est pauvre et indigent; s'il n'est pas encore parfait, il est pauvre et indigent. Il a raison de dire: « Seigneur, aidez-moi». Mais il a une pensée, et une pensée plus élevée. Voyons toutefois ce qu'il dit : «Que celui qui a la puissance de faire infiniment plus que tout ce que nous demandons et tout ce que nous pensons 3». Voyez qu'il n'est point arrivé, qu'il n'a pas atteint son but. Que dit-il donc? «Mes frères, je ne pense pas avoir atteint mon but; je sais uniquement que j'oublie ce qui est derrière moi, et pour m'avancer vers ce qui est devant moi, je m'efforce d'atteindre le prix auquel Dieu m'a appelé d'en haut 4». Il court donc, et toi tu t'arrêtes. Il dit qu'il n'est point encore parfait, et tu te glorifies de ta perfection ! Honte à ceux qui te disent: «Courage ! courage !» Honte à toi entre tous, puisque en toi-même tu te dis: «Courage ! courage!» Car se louer, c'est se dire: « Allons ! courage !» Quiconque s'entend louer par les autres et accueille ces louanges, ne porte point son huile avec soi: son flambeau s'éteint, l'Epoux lui fermera la porte 5.

9. Voilà brièvement, mes bien-aimés, les instructions du psaume, dans cette solennité des martyrs; ainsi comprenons que les martyrs ont enduré une douleur corporelle; mais nous, de quelque paix que nous jouissions, il nous est nécessaire de subir une tribulation spirituelle; il faut que parmi les scandales, et l'ivraie, et la paille, cette masse

1. Ph 3,13.- 2. 1Co 8,2. - 3. Ep 3,20. - 4. Ph 3,12-14. -  5. Mt 25,3-10. - 6. Mt 13,20

qui est l'Eglise exhale les gémissements, jusqu'à ce que vienne la moisson, jusqu'à ce que vienne le vanneur, jusqu'au jour où tout sera vanné une dernière fois, afin que le froment soit séparé de la paille, et placé dans les greniers 1. Mais en attendant, crions vers le Seigneur: «Je suis pauvre, indigent;ô Dieu, secourez-moi. Seigneur, vous êtes mon soutien, ne tardez pas». Qu'est-ce à dire: «Ne tardez point?» Beaucoup disent: Le Christ ne viendra de longtemps. Eh quoi donc! parce que nous lui disons: Ne tardez point, viendra-t-il avant le moment qu'il a fixé? Quel est le sens de ce voeu: «Ne tardez point?» Que son avènement ne me paraisse point trop tardif, Il vous paraît bien éloigné, mais il ne paraît pas éloigné à Dieu pour qui un millier d'années n'est qu'un jour, ou trois heures de veille 2. Si tu n'as la patience, ce temps te paraîtra long, et s'il te paraît long, tu te détacheras de Dieu, tu ressembleras à ceux qui se fatiguèrent dans la solitude, et qui s'empressèrent de demander à Dieu ces délices qu'il leur réservait dans la patrie; et comme ils ne trouvaient point dans le voyage ces jouissances qui les eussent peut-être corrompus, ils murmurèrent contre Dieu, et retournèrent de coeur en Egypte 3: le corps en était sorti, le coeur y retournait, Loin de toi, ah ! loin de toi ces sentiments. Crains la parole du Seigneur qui dit: «Souvenez-vous de l'épouse de Luth 4». Elle était en chemin, délivrée de Sodome, elle regarde en arrière; elle demeura à l'endroit où elle avait regardé: elle fut changée en statue de sel 5,afin de te donner la sagesse. C'est une leçon qui t'est donnée, afin que tu aies plus de courage, et que tu ne demeures pas follement en chemin. Considère celui qui y demeure, et va plus loin; considère celui qui regarde en arrière, et avec Paul, avance. toi vers celui qui est devant toi. Que signifie, ne pas regarder en arrière? «J'oublie», répond-il. «Ce qui est derrière moi». Alors tu poursuivras la palme à laquelle tu es appelé d'en haut, et dont tu te glorifieras plus tard. Car le même Apôtre nous dit: «Il ne me reste qu'à attendre la couronne de justice, que le Seigneur, comme un juste juge, me donnera en ce grand jour 6» .

1. Mt 3,12. - 2. Ps 89,4. - 3. Ex 16,2 Ac 7,39. - 4. Lc 17,32 - 5. Gn 19,29. - 6. 2Tm 4,8



PREMIER DISCOURS SUR LE PSAUME LXX - LA GRÂCE PAR LE CHRIST

71 Ps 71,1-15

PREMIÈRE PARTIE DU PSAUME.



Le chrétien doit savoir qu'il n'est rien que par Dieu. Saint Paul, tout pécheur qu'il était, fut justifié par la divine miséricorde; tel est le don qui nous délivre il est gratuit, puisque nous ne méritons que le châtiment. Les fils de Jonadab obéirent aux prescriptions de leur père et Dieu les bénit. Jérémie se sert de leur exemple pour encourager le peuple à subir la captivité. D'ailleurs nous devons servir un maître comme nous servirions le Christ, et nous sommes captifs sous la loi dii péché, depuis Adam qui fut le premier et en qui nous mourons tous, mais nous vivrons en Jésus-Christ par la foi. Le Seigneur nous délivre donc par sa justice, et cette justice deviendra la nôtre en demeurant en nous,sans que néanmoins elle nous soit propre. Mais ne nous élevons pas comme le pharisien au-dessus de celui qui ne l'a point reçue encore, et qui pourra nous surpasser, comme Paul en surpassa tant d'autres. C'est la miséricorde de Dieu qui nous abrite contre sa colère. Cet homme qui demande la délivrance, c'est l'Eglise qui demandera Ta patience à ce même Dieu, son protecteur dès sa jeunesse, qui chantera Dieu ici-bas et dans le ciel, qui parait un prodige dans 1a voie que le Christ a suivie avant nous, lui que l'on a cru délaissé de Dieu. Honte à ceux qui compromettent notre âme par le découragement! Dieu les confondra pour leur bien. Ajoutons à sa louange en le remerciant de ses dons invisibles. Renonçons au trafic ou à la gloire que l'on tire de ses bonnes oeuvres, et à la lettre de la loi. Comme l'eau de la piscine, le peuple Juif fut troublé à l'avènement du Christ, qui vint s'ajuster à nous pour nous ressusciter, tandis que la loi n'était que le bâton d'Elisée.

1. Dans toutes les saintes Ecritures, la grâce de Dieu qui nous délivrer se signale à notre attention afin de nous stimuler davantage. Voilà ce que chante le Prophète, dans le psaume dont nous voulons entretenir votre charité. Le Seigneur m'aidera, afin que j'en conçoive une idée convenable, et que je vous l'explique aussi d'une manière qui vous soit utile. Je suis en effet dominé par la crainte et par l'amour de Dieu;par la crainte, car il est juste; par l'amour, car il est miséricordieux. «Qui pourrait en effet lui dire: Que faites-vous 1», s'il condamnait l'injuste? Combien est grande sa miséricorde, pour qu'il justifie l'injuste? De là vient que l'Apôtre, dans ce que vous venez d'entendre, nous prêche la grâce: et cette prédication lui attirait l'inimitié des Juifs, qui s'appuyaient sur la lettre de la loi, qui s'éprenaient de leur propre justice, et la vantaient. C'est d'eux que l'Apôtre a dit: «Je leur rends ce témoignage, qu'ils ont le zèle de Dieu, mais non selon la science». Et comme si nous lui demandions: Qu'est-ce qu'avoir le zèle de Dieu non point selon la science? il ajoute aussitôt: «Ne connaissant point la justice de Dieu, et voulant établir la leur, ils ne se sont point soumis à la justice de Dieu 2». Ils se glorifient de leurs oeuvres, dit-il, et se privent ainsi de la grâce; et comme


1. Sg 12,12. - 2. Rm 10,2-3

s'ils étaient pleins de confiance dans leur fausse santé, ils se dérobent au médecin. C'est contre ces présomptueux que le Seigneur avait dit: «Je ne suis point venu inviter les justes, mais les pécheurs à la pénitence. Ce ne sont point ceux qui se portent bien, mais les malades qui ont besoin du médecin 1». Toute la grande science d'un homme est donc de savoir que de lui-même il n'est rien, et que c'est de Dieu et pour Dieu qu'il est tout ce qu'il peut être. «Qu'avez-vous», dit saint Paul, «que vous n'ayez point reçu; et si vous avez reçu, pourquoi vous glorifier comme si vous n'aviez point reçu 2?» Telle est la grâce que nous prêche saint Paul: ce fut ainsi qu'il s'attira l'inimitié des Juifs qui se glorifiaient de la lettre de la loi et de leur propre justice. C'est donc en nous prêchant cette grâce que l'Apôtre, dans le passage qu'on vient de nous lire, nous tient ce langage: «Pour moi, je suis le moindre des Apôtres, indigne même du nom d'apôtre, parce que j'ai persécuté l'Eglise de Dieu 3. Mais Dieu m'a fait miséricorde», ait-il dit ailleurs, «parce que j'ai agi dans l'ignorance n'ayant point la foi». Et un peu plus loin: «Ç'est une vérité certaine, et digne d'être reçue en toute soumission, que Jésus-Christ est venu dans ce monde pour sauver les pécheurs, dont je suis le premier.

1. Mt 9,12-13. - 2. 1Co 4,7. - 3. 1Co 15,9

130

N'y avait-il donc point de Pécheurs avant lui? Pourquoi dire alors: «Je suis le premier?» J'ai devancé les autres, non par le temps, mais en malice. «Or», poursuit-il, «j'ai obtenu miséricorde, afin que je fusse le premier en qui Jésus-Christ fît éclater sa longanimité, et que je servisse d'exemple à ceux qui croiront en lui, pour la vie éternelle 1»; c'est-à-dire, afin que tout homme inique, tout pécheur désespérant de lui même, s'armant en quelque sorte d'un courage de gladiateur, résolu de suivre ses penchants, parce qu'il se croit damné sans ressource, jette les yeux sur l'apôtre saint Paul, à qui Dieu a pardonné une telle cruauté, une si noire malice, et qu'il abjure son désespoir pour se retourner vers Dieu. Telle est donc la grâce que Dieu nous prêche dans ce psaume: parcourons-le, afin de voir s'il en est ainsi, ou si je ne lui donne pas un sens étranger. Je crois en effet que c'est là le sentiment qui y règne, et qui résonne dans presque toutes ses syllabes: c'est-à-dire qu'il a pour objet de nous prêcher le don gratuit de la grâce de Dieu, qui nous délivre, malgré notre indignité, non point à cause de nous, mais bien à cause d'elle-même: et quand même je ne vous tiendrais point ce langage, et que je ne vous aurais point fait ce préambule, tout homme entrerait dans ce sentiment, pour peu qu'il eût d'intelligence, et qu'il apportât son attention aux paroles de ce psaume. Le texte seul suffirait pour changer son opinion, s'il eût été d'un autre avis, et l'amener à ce qui retentit dans le psaume. Qu'est-ce à dire? que nous placions en Dieu toute notre espérance, que par nous-mêmes nous ne présumions aucunement de nos forces; de peur qu'en nous attribuant ce qui vient de Dieu, nous ne perdions ce que nous avons reçu.

2. Le titre de notre psaume est comme d'ordinaire une inscription placée sur le seuil pour indiquer ce que l'on fait dans la maison: «Pour David, psaume des fils de Jonadab, et «de ceux qui furent emmenés les premiers en captivité 2». Jonadab fut un homme dont Jérémie releva les vertus dans ses prophéties, et qui avait prescrit à ses enfants de ne point boire de vin, non plus que d'habiter dans des maisons, mais dans des tentes. Or, les fils demeurèrent dans les prescriptions de leur père, et méritèrent ainsi que le Seigneur les bénît 3.

1. 1Tm 1,13-16.- 2. Ps 59,1.- 3. Jr 35,6-10

Ce n'était point le Seigneur, mais bien kur père qui avait fait ces prescriptions. Ils les acceptèrent néanmoins comme si elles émanaient de leur Dieu: car si le Seigneur n'avait pas enjoint de ne point boire de vin, et d'habiter sous des tentes, il avait toutefois ordonné aux enfants d'obéir à leur père. Le fils ne doit donc refuser obéissance à son père, que quand le père lui commande contrairement à son Dieu. Car le père n'a plus alors le droit de s'irriter de la préférence que l'on donne à Dieu, sur lui. Mais quand le père commande ce que Dieu ne défend point, on doit lui obéir comme à Dieu, puisque Dieu a ordonné d'obéir à un père. Dieu bénit donc les fils de Jonadab à cause de leur obéissance, et les opposa à son peuple rebelle, lui reprochant de n'obéir point à son Dieu, tandis que les fils de Jonadab étaient fidèles aux prescriptions de leur père. Or, Jérémie, dans ce rapprochement, avait pour but de les préparer à être emmenés à Babylone, à ne point résister à la volonté de Dieu, et à n'attendre de l'avenir que la servitude. Telle est donc la couleur que l'on a voulu donner au titre du psaume; aussi après avoir dit: «Des fils de Jonadab»,on ajoute: «Et des premiers qui furent emmenés en captivité», non que les fils de Jonadab aient été captifs, mais parce que l'exemple de leur obéissance à leur père était proposé àceux qui allaient être emmenés captifs, afin qu'ils comprissent que leur captivité était le châtiment de leur rébellion envers Dieu. Ajoutez à cela que Jonadab signifie le volontaire de Dieu. Qu'est-ce à dire volontaire de Dieu? Qui sert Dieu de plein gré. Qu'est-ce à dire volontaire de Dieu? «Seigneur, vos volontés sont dans mon âme, je chanterai vos louanges 1». Qu'est-ce à dire encore le volontaire de Dieu? «Je vous fais le sacrifice de ma volonté 2». Car si l'enseignement des Apôtres avertit le serviteur d'obéir à l'homme qu'un pour maître, non point comme par nécessité, mais de bon gré, et d'affranchir son coeur, par un service volontaire, combien plus votre volonté doit être pleine, entière, affectueuse, quand il s'agit du service de Dieu qui voit cette volonté? Qu'un serviteur te serve à contre-coeur, tu peux bien voir sa main, son visage, sa présence, mais non découvrir son coeur. Et pourtant l'Apôtre leur dit : «Ne servez point sous le regard seulement»

1. Ps 55,12. - 2. Ps 53,8

131


Qu'est-ce à dire, «sous le regard?» Quoi donc! mon maître va-t-il pénétrer la manière dont je le sers, pour me dire de ne point servir «à cause de son oeil?» Il ajoute: «Servez comme si vous serviez le Christ». Cet homme, votre maître, ne voit point, mais le Christ, votre Maître, vous voit. «Servez donc de coeur», dit l'Apôtre, «et d'une pleine volonté 1». Tel fut Jonadab, ou plutôt, tel est le sens de son nom. Mais que signifient «ceux qui furent les premiers emmenés captifs?» Les Juifs furent emmenés en captivité une première, une seconde et une troisième fois. Mais le psaume ne parle ni pour ceux, ni de ceux qui furent emmenés les premiers: en discutant le psaume, en le sondant, en scrutant le sens de tous les versets, on voit qu'il a un tout autre sens, et qu'il n'y est aucunement question de je ne sais quels hommes, qui, à telle invasion de leurs ennemis, furent, je ne sais à quelle époque, emmenés captifs de Jérusalem à Babylone. Mais que nous dit le psau nie, sinon ce que vous avez entendu à la lecture de saint Paul? Il nous prêche la grâce de Dieu; et il nous la prêche, parce que de nous-mêmes nous ne sommes rien: il nous la prêche, parce que tout ce que nous sommes, c'est par la divine miséricorde, et que de nous-mêmes nous ne sommes que méchants. Pourquoi donc nous appeler «captifs?» et pourquoi ce mot de captivité doit-il nous signaler la grâce du libérateur? L'Apôtre nous fait cette réponse: « Chez moi l'homme intérieur se plaît dans la loi de Dieu: mais je sens dans mes membres une loi contraire à la loi de l'esprit, et qui me tient captif sous la loi du péché qui est dans mes membres». Te voilà donc réduit en captivité. Que dit alors le psaume? Ce que dit ensuite l'Apôtre: «Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort? La grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur 2». Mais après l'explication du terme «captifs n, pourquoi «les premiers?» Cela devient clair, si je ne me trompe. C'est qu'auprès des fils de Jonadab toute désobéissance devient coupable. Or, c'est la désobéissance qui nous a réduits en captivité, car Adam lui-même fut coupable de désobéissance. Aussi saint Paul a-t-il dit, et c'est la vérité, «que tous meurent en Adam, en qui tous ont péché 3». Il est donc vrai que «les premiers furent emmenés en

1. Ep 6,6-7. - 2. Rm 7,22-15. - 3. Rm 5,12

131

captivité»: puisque «le premier homme est l'homme terrestre formé de la terre, le second est l'homme céleste, qui vient du ciel. Comme le premier fut terrestre, ses enfants sont terrestres; comme le second est céleste, ses enfants sont célestes. De même que nous avons porté l'image de l'homme terrestre, portons aussi l'image de Celui qui est dans le ciel». Le premier homme nous a rendus captifs, le second nous délivrera de la servitude. «De même en effet que tous meurent en Adam, tous aussi vivront en Jésus-Christ 1». Mais ils meurent en Adam à cause de leur naissance charnelle, ils seront délivrés dans le Christ par la foi du coeur. Tu n'étais pas libre de ne point naître d'Adam, et tu es libre de croire au Christ. Autant donc tu voudras appartenir au premier homme, autant tu feras partie de la captivité. Et qu'est-ce à dire: Tu voudras appartenir? ou même tu appartiendras? Tu en fais partie déjà : crie donc: «Qui me délivrera de ce corps de mort 2?» Ecoutons ce même cri dans la bouche du Psalmiste

3. «Mon Dieu, j'ai crié vers vous, que ma confusion ne soit pas éternelle». Déjà je suis dans la confusion, mais que ce ne soit pas éternellement. Comment serait-il exempt de confusion celui à qui l'on dit: «Que vous revient-il de ces actes dont vous rougissez maintenant 3?» Comment donc pourrions nous échapper à la confusion éternelle? «Approchez-vous de lui, recevez sa lumière, et votre face n'aura point à rougir 4». Vous avez été dans la confusion en Adam; retirez- vous d'Adam, approchez-vous du Christ, et vous n'aurez plus à rougir. «Seigneur, c'est en vous que j'ai mis mon espoir, je ne serai point confondu éternellement». Si je suis confondu en moi-même, jamais en vous je ne serai confondu.

4. «Délivrez-moi dans votre justice et rachetez moi 5». Non point dans ma justice, mais dans la vôtre: en comptant sur la mienne, je serais au nombre de ceux dont il est dit : «Dans leur ignorance de la loi de Dieu, et leurs efforts pour établir leur propre justice, ils ne se sont point soumis à la justice de Dieu 6». Donc «en votre justice», et non dans la mienne. Qu'est-ce, en effet, que la mienne? L'iniquité l'a précédée. Et quand je

1.  1Co 15,47-49 - 2. Rm 7,24. - 3. Rm 6,21. - 4. Ps 33,6. - 5. Ps 70,1. - 6. Rm 10,3

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serai juste, ce sera par votre justice t car je ne serai juste que quand vous m'aurez donné la justice; et cette justice ne sera la mienne qu'en demeurant en moi, puisqu'elle viendra de vous. Je crois, en effet, à celui qui justifie l'impie, afin que ma foi me soit imputée à justice 1. Cette justice sera donc à moi, mais non comme si elle m'était propre, comme si j'avais pu me la donner moi-même: ainsi que le croyaient ceux qui se glorifiaient dans la lettre de la loi, et qui dédaignaient la grâce. Car il est dit ailleurs «Jugez-moi, Seigneur, selon ma justice 2». Et le Prophète assurément ne se glorifiait point de sa propre justice. Mais rappelons-nous ce mot de l'Apôtre: «Qu'avez-vous que vous n'ayez point reçu 3?» Et parlez de votre justice, sans oublier que vous l'avez reçue, et sans rien envier à ceux qui l'ont reçue. Le Pharisien aussi reconnaissait qu'il était redevable à Dieu, quand il disait: «Je vous rends grâces de ce que je ne suis point comme le reste des hommes». «Je vous rends grâces», très-bien; « de ce que je ne suis point comme le reste des hommes» : pourquoi? Te plairait-il d'être bon, parce que les autres sont mauvais? Que va-t-il ajouter enfin? «Ils sont injustes, voleurs et adultères, tel qu'est ce Publicain». Ce n'est plus là se réjouir, c'est insulter. Quant à l'humble captif, «il n'osait lever les yeux au ciel, mais il frappait sa poitrine en disant «Seigneur, soyez-moi propice, car je suis un pécheur 4». C'est donc peu de reconnaître que le bien qui est en toi vient de Dieu, si tu ne veilles à ne point t'élever au-dessus de celui qui ne l'a point encore, et qui te devancera peut-être quand il l'aura reçu. Quand Paul lapidait Etienne», de combien de chrétiens n'était-il pas persécuteur? Et néanmoins après une fois converti, il surpassa ceux qui l'avaient précédé. Dis donc à Dieu ce que tu entends dans le psaume: «Seigneur, j'ai mis en vous mon espoir, je ne serai point confondu éternellement. Délivrez-moi, rachetez-moi, dans votre justice», et non dans la mienne. «Inclinez votre oreille vers moi». C'est là confesser sa bassesse. Dire: «Inclinez-vous vers moi», c'est avouer que l'on ressemble ami malade qui est couché devant le médecin qui est debout. Vois enfin que c'est

1. Rm 4,5.- 2. Ps 7,9.- 3. 1Co 4,7.- 4. Lc 18,11-13. - 5. Ac 7,59

un malade qui parle: «Inclinez votre oreille jusqu'à moi,et sauvez-moi».

5. «Soyez pour moi un Dieu protecteur». Que les flèches de l'ennemi ne m'atteignent point, car je ne puis me défendre. C'est peu que «Dieu soit mon protecteur»; le Prophète ajoute: «Servez-moi de forteresse, afin de me sauver 1». «Soyez pour moi une forteresse», soyez vous-même mon lieu fortifié. Où donc allais-tu, Adam, lorsque tu fuyais Dieu, et que tu te cachais dans les arbres du jardin? Où allais-tu, quand tu fuyais sa face qui avait fait ta joie 2? Tu l'as fui, et tu es mort; tu es devenu captif, et Dieu te recherche et ne t'abandonne point; il laisse sur les montagnes ses quatre-vingt-dix-neuf brebis, et recherche la brebis égarée; et en la retrouvant il s'écrie: «Il était mort et il est ressuscité; il était perdu, et il est retrouvé 3». Ainsi Dieu devient le lieu de noire refuge, lui qui tout d'abord nous faisait craindre et fuir. «Soyez pour moi», dit le Prophète, «un lieu fortifié, afin de me sauver». Je ne puis avoir de salut qu'en vous; si vous n'êtes mon repos, mon mal ne saurait se guérir. Levez-moi de terre, que je me repose en vous, afin que je m'élève dans un lieu sûr. Qu'y a-t-il de plus sûr? Quels adversaires, dis-moi, pourras-tu craindre, quand il sera ton refuge? Qui pourra t'atteindre de ses traits cachés? Je ne sais de quel homme on raconte que du sommet d'une montagne il cria à l'empereur qui passait: Je n'ai cure de toi, et à qui l'empereur répondit: Ni moi de toi. Il n'avait que le dédain pour un empereur avec des armes éclatantes, et une puissante armée. Où était-il? dans un lieu fortifié. S'il se trouvait en sûreté, sur un terrain élevé, que sera-ce de toi, en celui qui a fait le ciel et la terre? «Soyez donc pour moi un Dieu protecteur, un lieu de sûreté afin de me sauver». Et si je me choisis un autre lieu, il n'y a point de salut pour moi. Cherche, ô homme, si tu peux trouver un lieu plus fortifié. Tu ne saurais échapper à Dieu qu'en fuyant vers Dieu. Si tu veux échapper à sa colère, cherche un refuge dans sa miséricorde. «C'est vous, en effet, qui êtes mon ferme appui, vous qui êtes mon refuge». Qu'est-ce à dire: «Mon ferme appui?» C'est par vous que je suis ferme, en vous qu'est ma force. «Car c'est vous qui êtes mon ferme appui, vous qui êtes mon

1. Ps 70,3. - 2. Gn 3,8.- 3. Lc 15,4-24

133

refuge»: je me réfugierai donc en vous, afin de trouver en vous la force quand je serai faible par moi-même. Car c'est la grâce du Christ qui te donne la force et te fait Inébranlable contre les efforts de l'ennemi. Mais il y a là toujours de l'humaine fragilité, toujours de la captivité première, toujours la loi des membres qui résiste à la loi de l'esprit, et qui veut me captiver sous cette loi du péché 1; toujours le corps qui se corrompt et appesantit l'âme 2. Quelque fermeté que vous donne la grâce de Dieu, tant que vous portez ce vase de terre qui renferme le trésor de Dieu, cette argile vous laisse toujours dans la crainte 3. «C'est donc vous qui êtes mon ferme appui», afin qu'en cette vie je puisse résister à toutes les tentations. Quel qu'en soit le nombre, quelque trouble qu'elles me causent: «c'est vous qui êtes mon refuge». Il me reviendra de l'aveu de ma faiblesse d'être timide comme le lièvre, parce que je suis plein d'épines comme le hérisson. Mais il est dit dans un autre psaume, que «la pierre est le refuge des hérissons et des lièvres 4»; or, cette pierre était le Christ 5.

6. «Délivrez-moi, mon Dieu, de la main du pécheur 6». Ils sont pécheurs en général, ces hommes au milieu desquels gémit celui qui va être délivré de la captivité; celui qui s'écrie: «Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps mortel? La grâce de Dieu par Jésus-Christ, Notre-Seigneur». Au dedans j'ai pour ennemi cette loi qui est dans nos membres; au dehors encore des ennemis à qui en appeler? A celui que le Prophète implorait: «Purifiez-moi, mon Dieu, de mes fautes cachées, et n'imputez pas à votre serviteur les fautes des autres 8». Dire donc: «Sauvez-moi», c'est lui demander de te guérir de tes maux intérieurs, ou de cette faiblesse qui te rend esclave, de celle qui te rattache au premier homme, et qui te fait gémir avec les premiers captifs. Mais une fois délivré de tes propres iniquités, veille aux iniquités de ceux avec lesquels il te faut vivre jusqu'à ce que cette vie soit écoutée. Mais quand le sera-t-elle? La voilà qui finit pour toi, mais finira-t-elle pour l'Eglise avant la fin des temps? Or, cet homme qui parle ici, c'est le Christ dans

1. Rm 7,23. - 2. Sg 9,15. - 3. 2Co 4,7 - 4. Ps 103,18. - 5. 1Co 10,4. - 6. Ps 70,4. - 7. Rm 7,24-25. - 8. Ps 18,13-14

son unité. Sans doute il y a beaucoup de fidèles qui ont quitté ce corps, et qui jouissent du repos que Dieu donne aux âmes de ses serviteurs; mais le Christ a des membres aussi dans ceux qui vivent maintenant, et dans ceux qui doivent maître ensuite. Donc, jusqu'à la fin des siècles subsistera cet homme qui demande à Dieu la délivrance de ses péchés, et de cette loi des membres qui résiste à la loi de l'esprit. Il gémira sur les fautes de ceux au milieu desquels il doit vivre jusqu'à la fin des siècles. Or, ces pécheurs sont de deux sortes: les uns qui ont reçu la loi, les autres qui ne l'ont pas reçue. Tous les païens n'ont reçu aucune loi, les Juifs et les Chrétiens ont reçu la loi. Le nom de pécheur est donc un nom générique; il signifie transgresseur de la loi, si on a reçu la loi, ou simplement pécheur sans la loi, si on ne l'a point reçue. L'Apôtre fait mention de ces deux catégories, et dit: «Ceux qui ont péché sans la loi, pé«riront sans la loi, et ceux qui ont péché avec la loi, seront jugés par la loi 1». Mais toi, qui gémis entre ces deux pécheurs, dis à Dieu ce que tu entends dans ce psaume: «Mon Dieu, délivrez-moi de la main du pécheur». De quel pécheur? «De la puissance du transgresseur de la loi, et de l'homme inique». L'homme qui a violé la loi est inique à la vérité, car on ne peut la violer sans iniquité; mais si tout violateur de la loi est coupable, tout injuste n'est point, pour cela, violateur de la loi. «Sans la loi», dit l'Apôtre, «il n'y a pas violation de la loi 2». Donc, ceux qui n'ont pas reçu la loi peuvent être appelés injustes, mais non prévaricateurs. Les uns et les autres sont jugés selon leurs mérites. Mais moi, qui veux être délivré de la servitude par votre grâce, je crie vers- vous: «Délivrez-moi de la main du pécheur». Qu'est-ce à dire : «De sa main?» De sa puissance, de peur que éa violence ne m'arrache un consentement; de peur que ses artifices ne me persuadent l'iniquité. « Délivrez-moi de la main du prévaricateur de la loi, et de l'injuste». Mais, diras-tu, pourquoi demander que Dieu te délivre de la main du transgresseur de la loi, et de l'injuste? Garde-toi d'y consentir; et à ses violences, oppose la patience et le calme. Mais quelle patience opposer quand ne nous soutient plus celui qui est une forteresse? Pourquoi lui dis-je: «Délivrez-moi de la

1. Rm 2,12.- 2. Rm 4,15

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main du violateur de la loi, et de l'injuste?» Parce qu'il n'est point en moi d'être patient, mais en vous, qui donnez la patience.

7. De là vient que je dis ensuite: «C'est vous qui êtes ma patience». Et si vous êtes ma patience, j'ai raison de dire encore : « Vous êtes, Seigneur, mon espérance dès ma jeunesse 1». Dieu est-il ma patience parce qu'il est mon espoir, ou mon espoir parce qu'il est ma patience? «L'affliction», dit l'Apôtre, « produit la patience, la patience la pureté, la pureté l'espérance; or, cette espérance n'est pas vaine 2. Je m'applaudis d'avoir mis en vous mon espoir, ô mon Dieu, je ne serai point confondu éternellement. Seigneur, vous êtes mon espoir dès ma jeunesse». Est-ce bien dès ta jeunesse que Dieu est ton espoir? Ne l'est-il pas dès la mamelle, dès la plus tendre enfance? Oui, dit le Prophète. Car, voyons la suite, de peur que cette parole: «Mon espérance dès ma jeunesse», ne semble dire que Dieu n'a rien été pour mon enfance, ma naissance même. «C'est en vous que j'ai été affermi dès le sein de ma mère». Ecoute encore: « Dès le sein de ma mère vous êtes mon protecteur 3». Pourquoi donc «dès ma jeunesse», sinon depuis que j'ai commencé à espérer? Car auparavant je n'espérais pas en vous, bien que vous fussiez mon protecteur, pour me faire arriver avec bonheur au temps où j'ai commencé à espérer en vous. Or, j'ai commencé à mettre en vous mon espoir, dans ma jeunesse, alors que vous m'avez armé contre le diable, afin que sous l'armure de vos milices, muni de votre foi, de la charité, dé l'espérance et de tous vos autres dons, je pusse combattre tous vos ennemis invisibles, et entendre ces paroles de l'Apôtre: «Nous n'avons plus à combattre contre le sang et la chair, mais contre les principautés, coutre les puissances, contre les princes du monde, et de ces ténèbres, contre les esprits de malice 4». Il est donc jeune encore, celui qui livre ces combats; mais nonobstant sa jeunesse, il succombera, s'il ne met son espoir en celui qu'il invoque en disant: «Vous êtes, Seigneur, mon espoir dès ma jeunesse».

8. «Vous serez toujours le sujet de mes cantiques». Est-ce dès l'origine de mon espoir jusqu'à présent? Non, mais «toujours». Qu'est-ce que «toujours?» Non-


1. Ps 70,5.- 2. Rm 5,3-5.- 3. Ps 70,6 - 4. Ep 6,12

seulement tant que dure la foi, mais au temps de la vision. «Car, maintenant que nous sommes en cette vie, nous sommes éloignés du Seigneur; puisque nous allons à lui par la foi, sans le voir à découvert 1». Or, un temps viendra que nous verrons à découvert ce que nous croyons sans le voir: et notre joie sera de voir ce que nous aurons cru; tandis que la vue de ce qu'ils n'auront point voulu croire fera la confusion des impies. Alors ce sera la réalité; maintenant ce n'est que l'espérance. «Or, l'espérance qui verrait ne serait plus l'espérance; si nous ne voyons pas ce que nous espérons, nous l'attendons par la patience 2». Tu gémis donc maintenant, tu cours maintenant au lieu de ton refuge, afin d'être sauvé; maintenant que tu es malade, tu cherches le médecin; que sera-ce quand tu auras une santé parfaite? Quand tu seras comme les anges de Dieu 3,pourras-tu oublier la grâce qui t'a délivré? Non. «C'est vous que je chanterai toujours».

9. « Beaucoup me regardent comme un prodige 4». Ici-bas, dans cette vie de l'espérance, vie de sanglots, vie d'humilité, vie de douleur, vie d'infirmité, vie de gémissements dans nos chaînes; quoi donc en cette vie? «Beaucoup me regardent comme un prodige». Pourquoi «comme un prodige?» Pourquoi m'insulter quand ils voient un prodige en moi? Parce que je crois ce que je ne vois pas encore. Eux qui n'ont de bonheur que dans ce qu'ils voient, mettent leurs délices dans l'ivresse, dans la luxure, dans l'adultère, dans l'avarice, dans les richesses, dans la rapine, dans les dignités du siècle, dans l'éclat d'une muraille de boue; voilà leurs délices; mais moi je suis une voie bien différente; je méprise les biens présents, je redoute jusqu'au bonheur de ce monde, et n'ai de sécurité quo dans les promesses de Dieu. Pour eux: «Mangeons et buvons, et nous mourrons demain». Que dis-tu? Répète encore. «Mangeons», dit-il, «et buvons». Continue; qu'as-tu dit ensuite? «Car demain nous mourrons». Tu m'effrayes sans me séduire. La raison que tu me donnes me glace d'effroi, et m'empêche de t'écouter. «Nous mourrons demain», dis-tu, et tout à l'heure: «Mangeons et buvons». Car, après avoir dit:

1. 2Co 5,6. - 2. Rm 8,24. - 3. Mt 22,30.- 4. Ps 70,7.- 5. 1Co 15,32

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«Mangeons et buvons», tu as ajouté: «Parce que nous mourrons demain». Ecoute-moi, au contraire: jeûnons et prions, car nous mourrons demain, C'est en marchant dans cette voie étroite et rude, que «je parais à plusieurs une monstruosité; mais vous êtes, ô Dieu, mon puissant appui». Venez, Seigneur Jésus, venez me dire: Ne te décourage point dans cette voie, j'y ai marché le premier, moi-même je suis la voie 1, c'est moi qui conduis, je conduis en moi et jusqu'à moi. Que je sois donc «un prodige pour beaucoup»: je n'ai rien à redouter, parce que «vous êtes, Seigneur, mon puissant protecteur».

10. «Que ma bouche soit pleine de vos louanges, afin que tout le jour je chante votre gloire et votre magnificence 2». Qu'est-ce à dire t «Tout le jour?» sans interruption. Dans la prospérité, car vous me consolez; dans l'adversité, parce que vous m'épurez; avant ma naissance, parce que vous m'avez créé; après ma naissance, parce que vous m'avez sauvé; après mon péché, parce que vous m'avez pardonné; dans ma conversion, parce que vous m'avez aidé; dans ma persévérance, parce que vous la couronnez. Oui, Seigneur, « que ma bouche soit pleine de vos louanges, afin que je chante votre gloire tout le jour, et votre magnificence».

11. «Ne me rejetez pas au temps de ma vieillesse 3. Vous qui êtes l'espérance de mes jeunes années, ne me rejetez pas au temps de ma vieillesse». Quel est ce temps de la vieillesse? «Au déclin de ma force, ne m'abandonnez pas». Le Seigneur te répond au contraire: Que ta force s'affaiblisse, afin que la mienne demeure en toi, et que tu puisses dire avec l'Apôtre: «Quand je suis faible, c'est alors que je suis fort 4». Ne crains point d'être abandonné dans cette impuissance, dans cette vieillesse. Quoi donc ! ton Dieu n'a-t-il pas été infirme sur la croix? Ses ennemis ne le regardaient-ils point comme un homme sans force, comme un captif, un opprimé? N'ont-ils pas branlé la tête, comme des taureaux pleins de force et de puissance, en lui disant: « S'il est fils de Dieu, qu'il descende de la croix 5?» Cette faiblesse lui valut-elle d'être abandonné, quand il aima mieux ne pas descendre de la croix, afin que l'on ne pût voir en cela une concession aux

1. Jn 14,6. - 2. Ps 70,8. - 3. Ps 70,9. - 4. 2Co 12,10.- 5. Mt 27,39-40

insolences, plutôt qu'une manifestation de sa force? Que t'apprend-il, en demeurant à la croix, sans vouloir en descendre, sinon à supporter les insultes, sinon à demeurer fort dans ton Dieu? C'est peut-être de lui qu'il est dit: «Je suis pour beaucoup un prodige, et vous êtes mon ferme appui?» Appui dans son infirmité, mais non dans sa force; en ce sens qu'il nous a personnifiés en lui-même, et non qu'il est descendu. Je suis devenu un prodige pour beaucoup. Ce serait là sa vieillesse, puisque le vieil homme désigne bien une vieillesse, et l'Apôtre a dit: « Notre vieil homme a été crucifié avec Lui 1». Si notre vieil homme était en lui, il y avait donc une vieillesse; car la vieillesse vient de vieux. Et pourtant, comme cette parole est vraie: «Ta jeunesse se renouvellera comme celle de l'aigle 2»; il est ressuscité le troisième jour et nous a promis la résurrection pour la fin des siècles. Le chef a précédé, les membres doivent suivre. Pourquoi craindre qu'il ne t'abandonne, qu'il ne te méprise au temps de la vieillesse, au déclin de tes forces? C'est, au contraire, au déclin de ta propre force que la sienne se fera sentir en toi.

12. Pourquoi parlé-je ainsi? «Parce que mes ennemis on-t parlé contre moi, et ceux qui épiaient ma vie se sont concertés en disant: Voilà qu'il est abandonné de Dieu; poursuivez-le, saisissez-le, car il n'est personne pour le délivrer 3». Voilà ce qui est dit du Christ. Cette puissance de divinité qui le rend égal à son Père, lui avait fait ressusciter les rnorls; et quand il tombe entre les mains de ses ennemis, le voilà faible et saisi comme un homme sans force. Comment l'eût-on saisi, si ses ennemis n'eussent dit d'abord «Dieu l'a délaissé?» De là cette plainte qu'il exhale sur la croix: «O Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné 4?» Mais Dieu avait-il bien abandonné' son Christ, lui qui était alors dans le Christ, se réconciliant le monde 5? Et ce Christ, né des Juifs selon la chair, était Dieu, et Dieu par-dessus toutes choses, béni dans tous les siècles 6. Dieu donc l'avait-il abandonné? Point du tout. Mais il parle ici en notre nom, au nom de notre vieil homme crucifié avec lui 7; c'est encore de ce vieil homme qu'il avait pris un corps, puisque Marie était fille d'Adam. Il s'appropriait donc

1. Rm 6,6. - 2. Ps 102,5. - 3. Ps 70,10-11. - 4. Ps 21,2. - 5. 2Co 5,19. - 6. Rm 9,5. - 7. Rm 6,6

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la pensée de ses ennemis, quand il disait sur la croix: «Pourquoi m'avez-vous abandonné 1?» D'où leur vient la pensée malheureuse que vous m'avez abandonné? «Car s'ils eussent connu le Seigneur de la gloire, ils ne l'eussent point crucifié 3. Poursuivez-le et saisissez-le». Toutefois, mes frères, ces paroles conviennent mieux aux membres du Christ, et nous devons y retrouver nos propres paroles; car c'est en notre nom que le Christ les a proférées, et non dans sa puissance et dans sa majesté. C'était dans l'humanité dont il s'était revêtu pour nous, et non dans cette puissance qui nous a créés.

13. «Seigneur, mon Dieu, ne vous éloignez pas de moi 4». Ainsi en est-il, et il ne s'éloigne point. Le Seigneur est toujours près de ceux qui ont le coeur contrit 5. «Mon Dieu, soyez attentif à me secourir».

14. «Qu'ils soient confondus, anéantis, les ennemis de mon âme 6». Quel souhait? « Qu'ils soient confondus et anéantis». Pourquoi ce souhait? «Parce qu'ils compromettent mon âme» . Qu'est-ce à dire «qu'ils la compromettent?» Qu'ils l'engagent comme dans une rixe. Car on appelle compromis des hommes que l'on engage dans des querelles. Si donc il en est ainsi, évitons ceux qui compromettent notre âme. Qu'est-ce à dire: qui compromettent notre âme? Qui nous provoquent à résister à Dieu, à le maudire dans nos malheurs. Quand est-ce que tu es assez droit pour goûter la bonté du Dieu d'Israël, qui est bon pour les humbles de coeur 4? Quand est- ce que tu es droit? Veux-tu l'entendre? Lorsque Dieu te plait dans le bien que tu fais, et que tu ne le maudis point dans les maux que tu endures. Comprenez bien ces paroles, mes frères, et soyez en garde vis-à-vis de ceux qui compromettent vos âmes. Tous ceux qui ont sur vous une influence de découragement dans le chagrin et dans les épreuves, aboutissent â vous le faire maudire dans vos souffrances, et à tirer de votre bouche ces paroles Qu'est-ce que cela? qu'ai-je fait? Ainsi donc, tu n'as rien fait, tu es juste, et Dieu est injuste? Mais, diras-tu, je suis pécheur, je l'avoue, je ne me dis point juste; néanmoins, pour être pécheur, le suis-je autant que tel autre qui est heureux? Autant que Galus-Seïus? Je connais ses crimes, ses iniquités, dont je suis


1. Mt 27,46. - 2. 1Co 2,8. - 3. Ps 60,12 - 4. Ps 33,19. - 5. Ps 60,13. - 6. Ps 72,2

bien loin, tout pécheur que je suis; et pourtant je le vois dans une prospérité florissante, quand je languis dans une tefle misère. Si donc je dis: Que vous ai-je fait, ô mon Dieu, ce n'est pas que je n'aie fait aucun mal, mais je n'en ai pas fait assez pour endurer ce que je souffre. Encore une fois, c'est toi qui es juste, et Dieu qui est injuste. Eveille-toi, misérable, ton âme est compromise. Je ne me dis point juste, me répondras-tu. Que dis-tu donc? Je suis pécheur, mais les fautes que j'ai commises ne méritent pas de si grands maux. A la vérité, tu ne dis point à Dieu: Je suis juste et vous injuste; mais bien: Je suis injuste, et vous plus injuste encore. Voilà comment ton âme est engagée, voilà ton âme qui guerroie. Quelle âme, et contre qui? Ton âme, et contre Dieu; ton âme, qui est créature, en guerre contre son créateur; âme ingrate, par cela même que tu cries contre lui. Reviens donc à l'aveu de ta faiblesse; implore le secours du médecin. N'estime pas heureux ceux qui ne fleurissent que pour un temps. Dieu te châtie, et il les épargne; il ne te châtie peut-être, et ne te purifie comme un fils, qu'afin de te laisser son héritage. Reviens donc, prévaricateur, reviens en ton coeur 1, et n'engage point ton âme. Celui que tu veux combattre est beaucoup plus fort que toi. Plus grandes seront les pierres que tu lanceras contre le ciel, et plus elles t'écraseront par leur chute. Reviens donc et reconnais-toi. C'est à Dieu que tu t'en prends; c'est à toi de rougir et de t'en prendre à toi-même. Tu ne ferais aucun bien sans sa bonté; tu n'aurais rien à souffrir sans sa justice. Eveille-toi donc à cette voix: « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté; comme il a plu au Seigneur, ainsi a-t-il été fait: que le nom du Seigneur soit béni 2». Ils étaient injustes, ces hommes pleins de santé, assis auprès de Job 3; et néanmoins, lui que Dieu devait recevoir dans le ciel, était flagellé, et eux, qu'il devait punir un jour, étaient alors épargnés. Quelles que soient donc les afflictions qui t'arrivent, les outrages que tu essuies, n'engage point ton âme; ne l'engage pas contre Dieu, ni même contre ceux qui te font subir ces traitements. La moindre haine que tu conçoives contre eux compromettrait ton âme à leur égard. Rends plutôt grâces à Dieu, et prie-le pour eux. C'est peut-être une invocation en leur

1. Is 46,8. - 2. Jb 1,21. - 3. Jb 9,13

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faveur, que cette parole que tu as entendue «Qu'ils soient confondus, anéantis, ceux qui engagent mon âme». «Qu'ils soient confondus, anéantis», car ils présument de leur justice; qu'ils soient confondus, voilà ce qui leur convient, afin qu'ils reconnaissent leurs péchés; qu'ils en soient dans la confusion, dans la défaillance, eux qui avaient tort de présumer de leur justice, qu'ils disent dans leur défaillance: «Quand je suis faible, c'est alors que je suis puissant 1». Qu'ils disent encore: « Ne me rejetez point aux jours de ma vieillesse 2». C'est donc leur bien que souhaitait le Prophète, dans cette confusion de leurs maux, dans cette défaillance de leurs forces pour le mal, afin que, confondus et anéantis, ils cherchent à échanger cette confusion contre la lumière, et cette faiblesse contre la force. Ecoute ce qui vient ensuite: «Qu'ils revêtent la confusion et la honte, ceux qui cherchent ma ruine. La confusion et la honte»: la confusion, à cause de leur conscience criminelle, et la honte pour devenir modestes. Qu'il en soit ainsi d'eux, et ils deviendront bons. N'accuse donc plus de violence le prophète; puisse-t-il être exaucé en leur faveur. La parole d'Etienne paraissait violente, alors que de sa bouche enflammée s'exhalait cette apostrophe: «Hommes à la tête dure, incirconcis de coeur et d'oreilles, vous résistez toujours au Saint-Esprit 3». Quel transport de colère, quelle véhémence contre ses adversaires ! Son âme te paraît engagée? Loin de là, il cherchait leur salut, il enchaînait par ses paroles ces frénétiques à l'aveugle délire. Vois en effet que son âme n'était engagée ni contre Dieu ni contre eux-mêmes. «Seigneur Jésus», dit-il, «recevez mon esprit 4». Il ne s'emporta point contre Jésus, puisqu'il endurait d'être lapidé pour sa parole; son âme n'était donc point compromise vis-à-vis de Dieu. Elle ne l'était pas non plus vis-à-vis de ses ennemis, puisqu'il s'écrie: «Seigneur, ne leur imputez pas ce péché 5. Qu'ils revêtent la confusion et la honte, ceux qui méditent ma ruine». Voilà ce que cherchent tous ceux qui m'affligent, ils cherchent à me nuire. Voilà ce que cherchait cette femme, qui donnait ce conseil: «Blasphème ton Dieu, et meurs 6», et cette autre épouse de Tobie, qui disait à

1. 2Co 19,10.- 2. Ps 60,9.- 3. Ac 7,51.- 4. Ac 7,56.- 5. Ac 7,59. - 6. Jb 2,9

son mari: «Où sont toutes vos justices 1?» Elle parlait ainsi pour l'animer contre Dieu, qui l'avait rendu aveugle, et compromettre son âme par ce sentiment coupable.

15. Si donc, dans la tentation, nul n'a pu t'indisposer contre Dieu, nul ne t'a extorqué une résistance dans le malheur, ou ne t'a inspiré l'aversion contre ceux qui te font souffrir, ton âme n'est point engagée. Tu peux dire en toute sûreté ce qui suit: « Pour moi, j'espérerai toujours en vous, j'ajouterai à vos louanges 2». Qu'est-ce à dire? Voici ce qui doit nous surprendre: «J'ajouterai à vos louanges». Voudrais-tu perfectionner la louange du Seigneur? Peu t-on ajouter à cette louange? Si cette louange est pleine, que pourras-tu y ajouter? On a chanté Dieu dans ses bienfaits, dans toutes ses créatures, dans la création de toutes choses, dans l'ordre et la disposition des siècles, dans l'ordre des temps, dans la hauteur des cieux, dans la fécondité de la terre, dans l'immensité des mers, dans la beauté des créatures qui naissent de toutes parts, dans les fils mêmes des hommes, dans la loi qu'il doit donner, dans la délivrance de son peuple de la captivité égyptienne, et dans ses autres merveilles si nombreuses; mais on ne l'avait pas encore béni d'avoir ressuscité notre chair pour la vie éternelle. Que ce soit donc là le surcroît de louange qui lui vient de la résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ: en sorte que ce soit sa louange qui enchérisse sur toute louange passée; c'est ainsi que nous pouvons parfaitement l'entendre. Mais toi, homme pécheur peut-être, qui craignais de compromettre ton âme, qui n'espérais que de lui seul la délivrance de ta première captivité, qui n'espérais plus en ta propre justice, mais en ta grâce de celui que prêche notre psaume, que pourras-tu ajouter à la louange de Dieu? J'y ajouterai, dit-il. Voyons ce qu'il y ajoutera. Votre louange, ô Dieu, pourrait être parfaite, et nul défaut ne paraîtrait dans cette louange; non, rien n'y manquerait, quand mème vous condamneriez tous les injusles. Car ce ne serait pas une moindre louange, pour le Seigneur, que cette justice qui condamne l'iniquité; ce serait là une grande gloire. Vous avez fait l'homme, vous lui avez donné son libre arbitre, vous l'avez placé dans le paradis, en lui donnant un précepte; vous l'avez

1. Tb 2,22. - 2. Ps 60,14

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menacé d'une mort bien juste, s'il le violait; vous n'avez rien négligé, nul n'en pouvait exiger plus de vous; il a péché, et le genre humain est devenu une masse de pécheurs naissant d'autres pécheurs 1 et si vous condamniez cette masse d'iniquités, qui pourrait dire: Vous agissez injustement? Vous seriez alors dans la justice, et là serait toute votre gloire; mais comme vous avez délivré le pécheur même et justifié l'impie, «j'ajouterai à vos louanges un surcroît de gloire».

16. « Ma bouche publiera votre justice 2», et non la mienne. C'est par là que j'enchérirai sur toutes vos louanges; car toute ma justice, si tant est que je sois juste, n'est que votre justice en moi, et non la mienne: puisque c'est vous qui justifiez l'impie 3. «Ma bouche publiera votre justice, et votre salut durant tout le jour». Qu'est-ce à dire, «votre salut?» C'est à Dieu qu'il appartient de nous sauver 4. Que nul ne prétende se sauver lui-même. C'est Dieu qui peut nous sauver. Nul ne se sauvera par ses forces, le salut vient du Seigneur, le salut de l'homme est vanité 5. «Je chanterai votre salut tout le jour»: en tout temps. Es-tu dans l'adversité? chante le salut de Dieu; dans la prospérité? chante encore le salut du Seigneur. Ne chante point dans la prospérité que c'est le Seigneur qui sauve pour te taire dans le malheur: ce ne serait plus «durant tout le jour», comme il vient d'être dit. Car tout le jour comprend aussi la nuit. Ainsi, par exemple, dire que trente jours se sont écoulés; n'est-ce point dire autant de nuits? et les nuits ne sont-elles point comprises dans le mot jour? Qu'est-il dit en effet dans la Genèse? « Et le soir et le matin formèrent un jour 6». Donc le jour entier s'entend aussi de la nuit; car la nuit sert au jour, et non le jour à la nuit. Tout ce que tu fais dans ta chair mortelle doit servir à la justice; agis toujours pour obéir à Dieu et non au stimulant de la chair, de peur d'assujettir le jour à la nuit. Donc tout le jour, c'est-à-dire dans la prospérité coin me dans le malheur, chante les louanges de Dieu; tout le jour, ou dans la prospérité, toute la nuit ou dans le malheur; et néanmoins chante pendant tout le jour, la louange de Dieu, afin de ne point dire en vain: «Je bénirai le Seigneur en tout

1. Gn 2 Gn 3. - 2. Ps 60,15. - 3. Rm 4,5.- 4. Ps 3,9. - 5. Ps 59,13. - 6. Gn 1,5

temps, sa louange sera toujours en ma bouche». Job louait le Seigneur, quand il jouissait heureusement de ses enfants, de ses troupeaux, de ses serviteurs, de tout son bien; c'était le jour alors: vint ensuite le malheur, la pauvreté se rua sur lui; il perdit et ce qu'il possédait, et ceux auxquels il le réservait; c'était alors la nuit. Vois-le cependant qui loue Dieu tout le jour. Quand s'éteignit pour lui le jour du bonheur, parce que l'éclat de la lumière ou de la prospérité disparut, cessa-t-il de bénir Dieu? Le jour ne brillait-il pas dans son coeur, d'où s'échappaient ces rayons: «Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté; comme il a plu au Seigneur, il a été fait; que le nom du Seigneur soit béni 2?» Or, ce n'était encore là que comme les heures du soir: la nuit devint ensuite plus épaisse, les ténèbres plus profondes, c'est-à-dire, la maladie du corps, la pourriture et les vers; et dans cette pourriture néanmoins, il ne cessa de louer Dieu durant cette nuit extérieure, lui que faisait tressaillir la lumière de son âme. Et quand sa femme le portait au blasphème, et compromettait son âme, il répondit à cette misérable, qui était comme l'ombre de la nuit «Vous parlez comme une femme insensée». Véritable fille des ténèbres, «Si nous avons reçu les biens de la main de Dieu; comment n'en pas recevoir les maux 3?» Nous l'avons béni pendant le jour, nous tairons-nous pendant la nuit? «J'annoncerai votre salut tout le jour», même avec sa nuit.

17. «Car je n'ai point connu le trafic». Ce qui me porte à vous «bénir tout le jour», dit le Prophète, «c'est que je ne connais point le négoce 4». Quel est ce négoce? Que les trafiquants écoutent, et changent de vie; qu'ils ne soient plus ce qu'ils ont été, qu'ils désavouent, qu'ils oublient leur passé; enfin qu'ils n'aient pour ce passé ni approbation ni louange; qu'ils le blâment et le condamnent, qu'ils se corrigent si le trafic est un péché. Car de là vient ce je ne sais quel besoin d'acquérir, qui vous porte au blasphème,  ô trafiquants, dès que vous essuyez quelque perte; et dès lors vous ne louez pas Dieu durant tout le jour. Et quand il vous arrive de tromper sur le prix des marchandises, et que non contents de mentir, vous ajoutez le serment au mensonge; comment la louange de

1. Ps 33,2. - 2. Jb 1,21. - 3. Jb 2,10. - 4. Ps 60,15

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Dieu est-elle dans votre bouche pendant tout le jour, alors que, si vous êtes chrétiens, vos paroles sont une cause de blasphème contre le nom du Seigneur 1? et l'on dit : Voilà des chrétiens ! Si donc le Psalmiste chante le Seigneur pendant tout le jour, parce qu'il ignore le trafic, que les chrétiens se corrigent et ne trafiquent plus. Mais, me dira un négociant: je fais venir de bien loin des marchandises, dans ces lieux où elles ne se trouvent point, et afin de vivre, je cherche le bénéfice de ma peine, en vendant au-dessus du prix d'achat. Comment vivre autrement, et n'est-il pas écrit: «L'ouvrier est digne de son salaire 2?» Mais il s'agit ici de mensonge et de parjure; ce n'est point le défaut du négoce, c'est le mien propre: car il ne m'est pas impossible, si je le veux, de m'exempter de ce défaut. Je ne veux donc pas attribuer au négoce une faute qui m'est propre: si je ments, c'est moi qui ments, et non le négoce. Je pourrais dire: J'ai acheté àtel prix, je revends à tel autre: achetez si cela vous agrée. Une telle franchise n'éloignerait pas les acheteurs, tous viendraient au contraire, appréciant ma loyauté plus que mes marchandises. Ainsi donc, me dira-t-on, conseillez-nous de ne recourir ni au mensonge ni au parjure, mais non de renoncer au négoce qui me fait vivre. Où irai-je si vous me tirez de là? Deviendrai-je artisan? Cordonnier, ferai-je des chaussures? Les cordonniers ne sont-ils point menteurs? Ne sont-ils point parjures? Quand ils ont vendu une chaussure et en ont reçu le prix, ne laissent-ils pas l'ouvrage déjà commencé, pour se mettre à un autre, trompant ainsi celui qu'ils avaient promis de satisfaite bientôt? Ne disent-ils pas souvent: Je le fais aujourd'hui, je l'achève aujourd'hui? Et puis, sont-ils exempts de tromperies dans leurs marchandises? Ils font les mêmes parjures, ils font les mêmes mensonges: mais ce n'est point à leur profession, c'est à leur malice qu'il faut s'en prendre. Tout artisan donc, assez méchant pour ne point craindre Dieu, tombe dans le mensonge, dans le parjure, ou par avidité, du gain, ou par appréhension d'une perte et de la pauvreté; ils sont loin de louer Dieu sans cesse. Pourquoi donc me retirer de mon trafic? Pour devenir un laboureur murmurant contre Dieu quand il

1. Rm 2,24. - 2. Lc 10,7

tonne, recourant aux sortilèges par crainte de la grêle, cherchant à résister au ciel même, souhaitant la faim aux pauvres, afin de vendre ce que j'ai gardé? C'est là que vous voulez m'amener? Mais, direz-vous, les bons laboureurs n'en sont point là, Les bons trafiquants, non plus, ne font ce que vous leur attribuez. Direz-vous que c'est un mal d'avoir des enfants, parce que pour un mal de tête qui leur arrive, des mères coupables et infidèles ont recours à des ligatures sacrilèges, à des enchantements? Tout cela est le vice des hommes, et non des conditions. Voilà ce que peut me répondre un négociant. Cherchez donc, ô évêque, la manière d'entendre ces négoces, dont il est parlé dans notre psaume; de peur que vous l'entendiez mal et ne m'interdissiez tout trafic; dites-moi comment je dois vivre: si je suis bien, je m'en trouverai bien: je sais toutefois que si je suis mauvais, il ne faut pas l'attribuer à mon trafic, mais bien à mon injustice. A ne dire que la vérité on ne trouve point de contradicteur.

18. Cherchons donc ce que l'on appelle ici négoce, puisque ne point le connaître, c'est bénir Dieu tout le jour. Négoce signifie en grec action, et en latin, negatum otium, nul repos: qu'il vienne de l'action ou de la négation du repos, exposons ce qu'il est. Un négociant plein d'activité met en quelque sorte sa confiance dans ses actes, loue ses propres oeuvres et n'arrive point à la grâce de Dieu. Il est donc en opposition avec cette grâce de Dieu, que préconise notre psaume; car il nous entretient de la grâce de Dieu, de manière que nul ne se glorifie de ses oeuvres; de même qu'il est dit quelque part: «Les médecins u ne rendront point à la vie n, et pourtant les hommes doivent-ils pour cela renoncer à la médecine? Qu'est-ce que cela signifie? Cette expression désigne les orgueilleux, qui promettent le salut aux hommes, tandis que le salut vient de Dieu 2. De même alors que le Prophète nous met en garde contre les médecins, c'est-à-dire contre ces orgueilleux prometteurs de salut, par cette parole: «Je publierai votre salut tout le jour»; de même il nous met en garde contre les trafiquants qui se confient dans leur industrie et dans leurs affaires: «Ma bouche publiera votre justice», et non la mienne. Quels


1. Ps 127,11. - 2. Ps 3,9


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sont ces trafiquants, c'est-à-dire ceux qui mettent leur confiance dans leurs affaires? Ceux qui, dans leur ignorance de la justice de Dieu, veulent établir leur propre justice, et se soustraire à celle qui vient de Dieu 1, C'est donc là un vrai négoce, parce qu'il ne laisse aucun repos, negatotium. Quel mal y a-t-il à refuser tout repos? Le Seigneur eut raison de chasser du temple ceux dont il disait: « Il est écrit: Ma maison est une maison de prière; et vous en faites une maison de négoce 2»: c'est-à-dire, en vous glorifiant de vos oeuvres, sans chercher le repos, sans écouler cette parole de l'Ecriture qui condamne votre agitation et votre empressement: «Faites trêve, et voyez que je suis le Seigneur 3». Qu'est-ce à dire: «Faites trêve, et voyez que je suis le Seigneur», sinon que c'est Dieu qui agit en vous, afin de ne point vous glorifier de vos oeuvres? N'entendras-tu point la voix de celui qui dit: «Venez à moi, vous tous qui ployez sous le fardeau du labeur, et je vous soulagerai. «Prenez sur vous mon joug et apprenez que je suis doux et humble de coeur, et vous trouverez le repos pour vos âmes 4?» Voilà le repos que l'on nous prêche à l'encontre du négoce: voilà le repos à l'encontre de ceux qui n'aiment point le repos, qui travaillent, qui se glorifient de leurs oeuvres, qui ne cherchent pas en Dieu le repos, et qui s'éloignent d'autant plus de la grâce, qu'ils s'enorgueillissent plus de leurs oeuvres.

19. Mais dans quelques exemplaires on lit «Parce que je ne connais point la littérature». Au lieu de «négoce» dans certains exemplaires, d'autres portent: «la littérature». Il n'est pas facile de trouver un accord entre ces deux expressions; et néanmoins la différence des interprétations sert plutôt à nous montrer le véritable sens qu'à nous induire en erreur. Cherchons donc aussi le sens de littérature, et n'allons pas heurter les grammairiens, comme nous avons heurté les négociants; car un grammairien peut vivre honnêtement dans son art sans parjure, comme sans mensonge. Cherchons quelle est cette littérature que ne connaît point celui qui a dans la bouche, pendant tout le jour, la louange de Dieu. Il y a chez les Juifs une certaine littérature, car c'est à eux que nous

1. Rm 10,3. - 2. Mt 21,13. - 3. Ps 45,11. - 4. Mt 2,28-29

rapportons ces paroles, et c'est là que nous en comprendrons le sens. Tout à l'heure, à propos des trafiquants, leurs actes et leurs oeuvres nous ont montré que l'on appelle négoce, l'art détestable stigmatisé par ces paroles de l'Apôtre: « Dans leur ignorance de la justice de Dieu, et leur volonté d'établir leur propre justice, ils ont refusé toute soumission à la justice de Dieu 1»; et que le même Apôtre condamne encore: «Cela ne vient pas de nos oeuvres, afin que nul ne se puisse applaudir 2». Comment donc? Ne ferons-nous aucun bien? Nous en ferons; mais Dieu lui-même agira en nous: «Car nous sommes son ouvrage, étant créés en Jésus-Christ par les bonnes oeuvres 3». De même que nous avons trouvé, dans ces paroles, la condamnation des trafiquants, c'est-à-dire de ceux qui se glorifient de leurs oeuvres, qui s'élèvent dans ce négoce ennemi du repos, qui s'agitent plutôt qu'ils n'agissent, en bien, puisque ceux-là font le bien en qui Dieu lui-même agit: ainsi nous trouverons chez les Juifs, je ne sais quelle littérature. Dieu veuille m'aider à vous exprimer en paroles, ce qu'il fait entrevoir à mon esprit. Les Juifs, pleins de présomption dans leurs vertus, et dans la justice de leurs oeuvres, se glorifiaient avec orgueil de la loi, de ce qu'ils avaient reçu la loi, que n'avaient pas reçue les autres nations; et dans cette loi, ils s'applaudissaient, non plus de la grâce, mais de la lettre, car la loi sans la grâce n'est plus qu'une lettre; elle demeure pour nous convaincre d'iniquité, et non pour nous donner le salut. Que dit en effet l'Apôtre? « Si la loi qui a été donnée avait pu produire la vie, il serait vrai de dire que la justice vient de la loi; mais la loi écrite a tout renfermé sous le péché, afin que la promesse de Dieu fût donnée par la foi en Jésus-Christ, chez ceux qui croiront 4». C'est de cette loi qu'il a dit ailleurs: «La lettre tue, mais l'esprit vivifie 5». Tu n'as que la lettre, si tu es prévaricateur de la loi. «Toi qui avec la lettre de la loi et la circoncision,», dit-il encore, «es transgresseur de la loi 6». N'a-t-on pas raison de chanter et de dire: « Délivrez-moi de la main du violateur de la loi, et de l'injuste 7?» Tu as donc une lettre, mais tu n'accomplis pas cette lettre. Comment ne

1. Rm 10,3. - 2. Ep 2,9. - 3. Ep 2,10. - 4. Ga 3,21-22. - 5. 2Co 3,6. - 6. Rm 2,27. - 7. Ps 60,4

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l'accomplis-tu point? «Parce que tu dérobes, tout en prêchant qu'il ne faut point dérober; tu es adultère tout en prohibant l'adultère; tu es sacrilège malgré ton horreur pour les idoles. Vous êtes cause que le nom du Seigneur est blasphémé parmi les nations, ainsi que cela est écrit 1». De quoi donc peut te servir mine lettre que tu n'accomplis pas? Et pourquoi ne point l'accomplir? Parce que tu présumes de toi-même. Pourquoi ne pas l'accomplir? Parce que tu es un trafiquant plein de confiance dans tes oeuvres: tu ne sais point qu'il le faut le secours de la gràce pour accomplir le précepte de la loi. Voilà que Dieu commande; fais ce qu'il prescrit. Tu veux agir comme de toi-même, et te voilà tombé; alors pèse sur toi cette lettre qui te punira sans te sauver. Il est donc vrai, de dire que «la loi vient de Moïse, et la grâce de Jésus-Christ 2». Moïse a écrit cinq livres; et dans les cinq galeries qui environnaient la piscine, il y avait des malades qui étaient couchés, mais sans pouvoir être guéris 3. Voilà comment pèse sur toi cette lettre, qui peut convaincre un coupable, mais non sauver un homme injuste. Dans ces galeries, qui figuraient les cinq livres de Moïse, on exposait les malades plutôt qu'on ne les guérissait. Qu'est-ce donc qui guérissait alors la maladie? le mouvement de l'eau. Dans la piscine ainsi agitée descendaient les malades, et un seul était guéri, comme symbole de l'unité: tout malade qui descendait alors n'était point guéri pour cela. Admirable symbole de l'unité dans ce corps qui crie vers Dieu de tous les confins de la terre! Nul autre n'était guéri, si l'eau n'était troublée de nouveau. L'agitation de la piscine figurait donc la perturbation du peuple juif, à l'avènement de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Car on croyait que l'eau était troublée dans la piscine par l'arrivée de l'ange. Cette eau donc, environnée de cinq galeries, c'était le peuple Juif environné de la loi: il y avait des malades dans chacune des galeries, et ils n'étaient guéris que quand l'eau était troublée et agitée. Le Christ est venu, l'eau a été troublée, il a été crucifié, que le malade descende afin d'être guéri. Comment descendre? qu'il s'humilie. Vous tous alors, qui aimez la lettre sans la grâce, vous demeurerez sous les galeries, vous serez malades, couchés à terre, sans

1. Rm 2,21-27. - 2. Jn 1,17. - 3. Jn 5,2

guérison: car vous avez présumé de la lettre. «Si la loi donnée eût pu produire la vie, la justice alors viendrait de la loi 1». Mais la loi a été donnée afin que vous devinssiez coupables, que coupables vous fussiez saisis,de crainte, que la crainte vous fît implorer le pardon, et qu'ainsi vous n'eussiez plus de confiance dans vos forces, ni de présomption dans la lettre. Voilà ce que nous figurait encore le prophète Elisée qui envoya par son serviteur son bâton, afin de ressusciter un mort. Le fils de la veuve qui l'hébergeait venait de mourir; dès qu'il l'apprit, il donna son bâton à son serviteur: « Va», lui dit-il, «et pose-le sur le cadavre 2». Le Prophète ne savait-il point ce qu'il faisait? Le serviteur alla donc, mit le bâton sur le cadavre, etIe mort ne ressuscita point. «Si la loi qui a été donnée, pouvait produire la vie, la justice «viendrait de la loi n. Mais cette loi envoyée par le serviteur ne donne point la vie et toutefois celui qui avait envoyé son bâton par son serviteur, vint ensuite donner la vie. Comme l'enfant n'était pas en effet ressuscité, Elisée vint lui-même, figurant Notre-Seigneur, qui s'était fait précéder de son serviteur avec sa loi, comme avec un bâton. Il vint auprès de ce mort étendu par terre, et mit ses membres sur ses membres. C'était un enfant, un tout jeune homme: le Prophète contracta sa taille naturelle, et se raccourcit dans la proportion de l'enfant qui était mort, Ce mort ressuscita, quand le Prophète vivant se fût proportionné à lui, et le maître fit ce que n'avait point fait le bâton; la grâce produisit l'effet que la lettre n'avait point produit. Ceux donc qui sont demeurés avec le bâton du Prophète se glorifient dans la lettre aussi n'ont-ils point la vie. Pour moi, je veux me glorifier dans votre grâce. «Dieu me garde», a dit saint Paul, «de me glorifier, sinon en la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ 3», sinon en ce Dieu vivant qui s'est proportionné à mon cadavre, afin de me ressusciter, afin que de la sorte, je n'eusse plus la vie, mais que Jésus-Christ vécût en moi 4. Je me glorifie donc de la grâce, et ne «connais point la littérature»; c'est-à-dire que je réprouve de tout mon coeur ces hommes qui mettent leur confiance dans la lettre pour s'éloigner de la grâce.

1. Ga 3,21 - 2. 2R 4,29.- 3. Ga 6,14.- 4. Ga 2,20

20. Le Prophète a donc raison d'ajouter: (142) « J'entrerai dans la puissance du Seigneur 1»; non point dans la mienne, mais dans celle du Seigneur. Pour eux, en effet, ils se glorifient dans la lettre, et dès lors n'ont point connu la grâce jointe à la lettre. « Car c'est Moïse qui a donné la loi, et Jésus-Christ la grâce et la vérité 2». C'est lui qui est venu pour accomplir la loi, quand il nous a fait don de la charité, par laquelle on peut l'accomplir; «puisque la loi dans sa plénitude, c'est la charité 3». Mais les Juifs n'ayant point la charité, c'est-à-dire, n'ayant point l'esprit de la grâce: «Car la charité de Dieu est répandue dans nos coeurs par l'Esprit-Saint qui nous a été donné 4»; en sont restés à se glorifier dans la lettre. Et comme « la lettre tue, et que l'esprit vivifie 5; moi qui n'ai point connu la lettre, j'entrerai dans la puissance du Seigneur». Tel est le sens que vient confirmer et achever d'éclaircir le verset suivant, de manière à le fixer dans le coeur des hommes, et à ne laisser notre intelligence dans aucun doute. « Seigneur»,

1. Ps 60,16. - 2. Jn 1,17. - 3. Rm 13,10. - 4. Rm 5,5. - 5. 2Co 3,6

dit le Prophète, «je ne me souviendrai uniquement que de votre justice». Uniquement ! Pourquoi donc, mes frères, ajouter uniquement? Il suffirait de dire: Je me souviendrai de votre justice. «Uniquement», dit le Prophète, et non de la mienne. «Qu'avez-vous, en effet, que vous n'ayez point reçu? Et si vous avez reçu, pourquoi vous glorifier, comme si vous n'aviez point reçu 1?» C'est uniquement votre justice qui me délivre, il n'y a de moi que le péché seulement. Que je ne m'applaudisse donc point de mes propres forces, que je ne demeure point dans la lettre: que je répudie toute littérature, c'est-à-dire tous les hommes qui se glorifient de la lettre, qui semblables à des frénétiques s'appuient sur leurs forces pour leur malheur: que je répudie ces hommes, afin que je vive dans la puissance du Seigneur, que je sois fort alors même que je serai faible, et que vous, ô Dieu, soyez puissant en moi, parce que «je me souviendrai uniquement de votre justice».

1. 1Co 4,7




Augustin, sur les Psaumes 70