
Pie XII 1940 - DISCOURS AUX JEUNES ÉPOUX
(17 juillet 1940)1
Prenant occasion des fêtes des saints Camille de Lellis, Vincent de Paul et Jérôme Emilien, merveilles de bonté, le Souverain Pontife rappelle les exigences et le visage d'une charité authentique et universelle.
Il existe en certains pays la coutume de célébrer tous les ans une « semaine de la bonté » ou de « la charité ». Si cet usage devait s'étendre à toute la grande famille chrétienne, il se trouverait, sem-ble-t-il, peu de dates plus favorables que la mi-juillet : les trois saints que fête alors la liturgie, Camille de Lellis, Vincent de Paul et Jérôme Emilien, sont des merveilles de bonté. Ils ont tous les trois pratiqué d'une manière admirable la loi d'or de la charité ; mais la splendeur de cet or brille en chacun d'eux d'un éclat tout spécial. Camille se consacra surtout aux infirmes, aux incurables, aux moribonds. Vincent, le grand organisateur de la bienfaisance, se voua aux misérables, aux délaissés de toute sorte, et fonda diverses associations charitables d'hommes et de femmes, parmi lesquelles les Filles de la Charité, dont chacun connaît les ailes blanches comme l'innocence, amples comme l'amour, palpitantes comme le zèle. Jérôme s'apitoya de préférence sur la misère des enfants du peuple, sur les orphelins privés d'affection, abandonnés dans les rues, dénués de tout. Tous les trois ont souffert avec ceux qui souffraient et pris part, oublieux de leurs propres douleurs, aux peines d'autrui pour en alléger le poids.
Nous ne vous parlerons aujourd'hui que du premier de ces trois saints et Nous voulons vous exhorter, chers fils et filles, à suivre son lumineux exemple, à vous occuper, tant chez vous qu'au-dehors, des infirmes et des malades. Le mot infirme — du latin in-firmus, non ferme, non stable — désigne un être sans force, sans fermeté.
1 D'après le texte italien de Discorsi e Radiomessaggi, t. II, p. 179 ; cf. la traduction française des Discours aux jeunes époux, t. I, p. 130.
Or, dans toute famille, il y a généralement deux catégories d'êtres faibles qui réclament plus de soins et d'affection : les enfants et les vieillards.
Exhortation au service des enfants et des vieillards
Même aux animaux privés de raison l'instinct inspire de la tendresse envers leurs petits ; comment donc serait-il nécessaire, jeunes époux, futurs parents, de vous inculquer cette vertu ? Il peut •cependant arriver qu'un excès de rigueur ou un manque de compréhension élève comme une barrière entre le coeur des enfants et celui des parents. Saint Paul disait : « Je me suis fait faible avec les faibles... Je me suis fait tout à tous pour les sauver tous » (1Co 9,22). C'est une grande qualité que de savoir se faire petit avec les petits, enfant avec les enfants, sans compromettre l'autorité paternelle ou maternelle. Au sein de la famille, il convient, en outre, d'assurer aux vieillards le respect, la tranquillité et les égards délicats dont ils ont besoin.
Les vieillards ! On est parfois dur, peut-être inconsciemment, à l'égard de leurs petites exigences, de leurs innocentes manies, que le temps a gravées dans leur âme, comme les rides sillonnent leur visage et devraient le rendre plus vénérable aux yeux d'autrui. On a facilement tendance à leur reprocher ce qu'ils ne font plus, au lieu de leur rappeler, comme ils le méritent, ce qu'ils ont fait. On sourit peut-être des défaillances de leur mémoire et on ne reconnaît pas toujours la sagesse de leur jugement. Dans leurs yeux voilés de larmes, on recherche en vain la flamme de l'enthousiasme ; mais on ne sait pas remarquer la lumière de la résignation où s'allume le désir des splendeurs éternelles. Heureusement que ces vieillards, dont le pas mal affermi hésite dans l'escalier, ou dont la blanche main tremblante se déplace avec lenteur dans un coin de la chambre, heureusement que ces vieillards sont souvent le grand-père ou la grand-mère, le père ou la mère auxquels nous devons tout. Envers eux, quel que soit notre âge, nous sommes tenus d'observer le précepte du Décalogue : « Honore ton père et ta mère » (Ex 20,12). Vous ne serez donc pas du nombre de ces fils ingrats qui négligent leurs vieux parents et qui, bien souvent, se trouvent plus tard eux aussi abandonnés dans leurs propres besoins.
... et à l'assistance aux infirmes et aux malades.
Toutefois, lorsqu'on parle de compassion envers les infirmes, on pense pour l'ordinaire aux personnes de tout âge affligées d'un mal physique, passager ou chronique. C'est surtout à soulager de telles souffrances que nous porte l'exemple de saint Camille. Sortant des hôpitaux, la flamme de son zèle s'étendit au loin ; sans attendre les malades, Camille allait lui-même à eux, les soigner et les réconforter chez eux. C'est qu'alors, et depuis des siècles, nombre de foyers avaient des infirmes — aveugles, estropiés, paralytiques — et des malades de la fièvre, de la tuberculose, du cancer. N'y en a-t-il plus aujourd'hui ? Si Dieu préserve votre famille des maladies — ce que Nous souhaitons de tout coeur — souvenez-vous d'autant plus des misères du prochain et vouez-vous, autant que vous le pouvez et que vous le permettent vos devoirs, aux oeuvres d'assistance et de bienfaisance.
Dans le jardin de l'humanité mûrit et mûrira toujours, depuis qu'il a perdu le nom de paradis terrestre, un des fruits amers du péché originel : la douleur. Instinctivement, l'homme l'a en horreur et la fuit ; il voudrait en perdre jusqu'au souvenir et à la vue. Mais, maintenant que le Christ incarné s'est « anéanti lui-même » en prenant la condition d'esclave (Ph 2,7), maintenant qu'il lui a plu de choisir les faibles pour confondre les forts (1Co 1,27), maintenant que le « Christ, qui s'était proposé la joie a porté la croix sans faire cas de l'ignominie » (He 12,2), maintenant qu'il a révélé aux hommes le sens de la douleur et l'intime joie du don de soi-même à ceux qui souffrent, le coeur humain a découvert en lui-même des abîmes de tendresse et de pitié qu'il ne soupçonnait point. La violence, il est vrai, reste la maîtresse absolue dans les êtres dépourvus de raison et dans les âmes païennes d'aujourd'hui, pareilles à celles que saint Paul appelait en son temps sine affectione, « sans coeur », et sine misericordia, « sans pitié pour les pauvres et pour les faibles » (Rm 1,31). Mais, pour les vrais chrétiens, la faiblesse est devenue un titre au respect et l'infirmité un titre à l'amour. Au contraire de l'intérêt et de l'égoïsme, la charité ne se recherche point elle-même (cf. 1Co 13,5), mais se donne : plus un être est faible, misérable, suppliant, plus il lui apparaît objet de prédilection.
Au siècle de Camille de Lellis, le XVIe, l'organisation de la bienfaisance chrétienne n'avait pas encore atteint le développement que nous admirons aujourd'hui. Au cours de sa jeunesse dissipée, Camille fur accueilli à l'hôpital Saint-Jacques, à Rome, pour y être soigné. Désireux de mériter le droit d'un long séjour dans ce charitable hospice, il chercha à y être engagé comme aide-infirmier ; la passion du jeu lui fit oublier ses devoirs au point qu'on dut le congédier, d'innombrables essais ayant montré, au dire de ses biographes, qu'il était incorrigible et parfaitement inapte au service d'infirmier. Et pourtant Camille était l'homme dont la grâce divine allait faire le fondateur et le modèle des « Ministres des infirmes », c'est-à-dire d'un nouvel ordre religieux qui aurait pour mission spéciale de soigner les malades, de porter secours aux contagieux, de prêter assistance matérielle et spirituelle aux moribonds ; et cela, non pour un modeste salaire, mais pour l'amour du Christ souffrant dans les infirmes et avec le seul espoir de la récompense éternelle.
Une plaie qui, dès sa dix-septième année, apparut à son pied droit et qui dans la suite se transforma lentement en un profond ulcère purulent et incurable, s'étendit à toute la jambe ; mais elle ne l'empêcha point de se vouer quarante années durant au soulagement de toutes les douleurs, de voyager pour ses fondations ou pour secourir les sinistrés, de cheminer par les rues de Rome, de visiter les maisons des particuliers, ni de monter, le bâton à la main, les escaliers les plus raides, ayant au cceur la seule pensée de la charité.
l'exemple des saints reconnaître dans les malades le Christ lui-même.
Cette douloureuse plaie, il l'appelait la première miséricorde de Dieu ; la première, car d'autres infirmités très douloureuses devaient l'affecter dans la suite et il les reçut également comme des marques de la divine bonté. C'est une idée spécifiquement chrétienne que de voir dans la souffrance un signe de l'amour de Dieu et une source de grâces. Pour aider ses disciples à le comprendre, le Christ ne s'est point borné à leur imposer le précepte de la charité comme son commandement essentiel (Jn 13,34-35 xv, Jn 12), ni à leur proposer l'exemple du bon Samaritain qui interrompt son voyage pour porter secours à un inconnu, étendu demi-mort sur le chemin : il a connu et expérimenté dans sa chair sacrée toute la gamme des douleurs humaines. Bien plus, il a voulu pour ainsi dire s'identifier avec les membres souffrants de l'humanité. Ses disciples le verront lui-même, ils verront son visage divin et ses plaies adorables dans toute chair humaine que la fièvre pâlit, que la lèpre ronge, ou que consume le cancer ; et si cette chair ensanglantée ou fétide répugne à la nature, ils y poseront longuement leurs lèvres
dans un miséricordieux baiser d'amour, comme fit saint Camille, comme fit sainte Elisabeth, comme firent saint François-Xavier et tant d'autres saints. C'est qu'ils n'ignoraient point qu'au dernier jour le Seigneur leur dirait : « L'infirme, le malade que vous avez visité ou secouru, c'était-moi-même. » Infirmus eram et visitastis me : « J'étais infirme et vous m'avez visité » (Mt 25,36).
Puissiez-vous, vous aussi, chers fils et filles, par vos aumônes, votre prière, vos sacrifices et votre concours efficace, participer aux oeuvres de miséricorde et vous assurer ainsi un accueil d'amour auprès du Juge suprême, qui vous ouvrira les portes du ciel et vous introduira dans les splendeurs de l'éternité.
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S'inspirant de l'exemple de saint Jacques le Majeur, le Saint-Père trace tout un programme de vie chrétienne aux pèlerins admis à cette audience.
Après le tabernacle, où nous possédons l'invisible mais réelle présence de Jésus-Christ vivant ; après la Palestine, qui garde son saint Sépulcre et les vestiges de ses pas sur la terre ; après Rome, qui conserve les glorieux tombeaux des princes des apôtres, il n'est pas de lieu qui ait vu accourir, au fil des siècles, une telle foule de pieux pèlerins que Saint-Jacques de Compostelle, où reposent, selon une antique tradition, les reliques de l'apôtre Jacques le Majeur2. Et comme demain est le jour de sa fête, Nous aimerions Nous rendre en esprit avec vous, bien-aimés fils et filles, à ce célèbre sanctuaire, pour y recueillir quelques enseignements.
Si nous y allions par voie de terre, les chemins qu'ont tracés les pèlerins du moyen âge enveloppés du manteau et le bourdon à la main, ces longs chemins que montrent encore certains pays nous permettraient de relire les pieuses chroniques qui ornent la vie du saint de multiples détails. Mais nous voyageons en esprit, et nous pouvons nous en tenir à ce que nous rapportent les Evangiles et les Actes des apôtres.
Ces notes sont brèves, mais elles suffisent pour nous montrer que ce saint a bien commencé, que pour un temps il a moins bien continué, mais qu'il a fort bien couronné sa vie.
1 d'après le texte italien de Discorsi e Radiomessaggi, t. II, p. 187 ; cf. la traduction fran çaise des Discours aux jeunes époux, t. I, p. 136.
2 Cf. Acta Leonis XIII, 4, 1884, p. 159 et suiv.
Un départ ferme et sérieux.
1. — Jacques eut un bon commencement. L'Evangile résume en peu de lignes l'appel du Christ à Jacques et à Jean, et la réponse des deux frères : « Laissant à l'heure même leur barque et leur père, ils le suivirent » (Mt 4,21-22). C'est peu en apparence, et beaucoup en réalité. Lorsque Jacques (pour ne parler que de lui), laissait son père Zébédée dans la barque qui flottait près du rivage et où séchaient les filets suspendus aux antennes, il noyait à jamais dans les eaux du lac ses tendresses du passé et remettait sans réserve son avenir entre les mains du divin Maître. Vous aussi, chers jeunes époux, donnez-vous à Dieu sans retard dans la vie nouvelle où il vous a appelés. Prenez-en dès aujourd'hui les graves obligations au sérieux. Si jamais jusqu'ici vous avez connu une vie étourdie et légère, vous, jeunes hommes, une vie d'indiscipline ou d'indolence, et vous, jeunes femmes, une vie de frivolité et de vains attifements, ayez bien soin d'y renoncer. Appliquez toutes vos énergies aux devoirs de votre nouvel état. Le temps n'est plus des jeunes filles qui entrent dans le mariage sans pour ainsi dire le connaître ; mais il dure encore, hélas ! le temps où de jeunes époux s'imaginent qu'ils peuvent s'accorder dans les débuts de leur mariage une période de liberté morale et jouir de leurs droits sans tenir compte de leurs devoirs. C'est là une faute grave qui provoque la colère de Dieu ; une source de malheurs même temporels, dont la menace devrait inspirer de la crainte à tous. Celui qui commence par méconnaître ou mépriser son devoir, le négligera de plus en plus et finira presque par l'oublier, ainsi que les saines joies qu'il procure. Quand plus tard il s'en ressouviendra avec amertume, il comprendra qu'il est trop tard et versera peut-être de vaines larmes ; le couple infidèle à sa mission n'aura plus qu'à se dessécher dans la solitude désertique et désespérante de son stérile égoïsme.
Persévérer dans la vigilance et la prière.
2. — Ce n'est pas tout qu'un heureux départ : le salut de l'âme n'est promis qu'à la persévérance (Mt 10,22). Par la générosité de son élan, Jacques avait bien débuté ; mais comment a-t-il continué ? L'Evangile nous renseigne en quelques traits. Il devint pour Jésus, qui ne reprend point son amour, un objet de prédilection. Jacques et Jean composaient avec Pierre, leur voisin et leur camarade de pêche, une triade à laquelle Jésus réservait d'exceptionnelles faveurs : ils furent les seuls témoins de son éclatante bonté dans la résurrection de la fille de Jaïre (Lc 8,49-56), de sa gloire dans la Transfiguration (Mt 17,1-8), de sa tristesse et de sa soumission dans l'agonie de Gethsemani (Mc 14,33). Mais c'est ici précisément que Jacques manqua de fidélité à son divin Maître. Il avait pourtant aimé Jésus avec sincérité ; il l'avait suivi avec ardeur ; et ce n'est pas sans raison que Notre-Seigneur avait donné aux deux frères de Zébédée le nom de « fils du tonnerre » (Mc 3,17). Leur bonne mère, ambitieuse comme bien d'autres, avait osé demander un jour à Jésus pour ses fils les premiers postes de son royaume. A la question du Sauveur : « Pouvez-vous boire le calice que je boirai ? » les deux intéressés avaient donné une réponse sincère : « Nous le pouvons » (Mt 20,20-22). O Jacques, ton frère Jean, l'Apôtre de l'amour, sera au moins présent sur le Calvaire ; mais toi, où seras-tu alors ? La défection commença à Gethsemani, quand les trois apôtres préférés s'attirèrent cette douloureuse plainte du Sauveur : « Ainsi, vous n'avez pu veiller une heure avec moi ?» — « Veillez et priez, ajoutait Jésus, afin que vous n'entriez point en tentation ! » (Mt 26,40-41).
Ansi le maintien de la ferveur initiale exige la vigilance et la prière. Si vous avez imité saint Jacques dans la générosité de ses débuts, profitez de cette seconde leçon pour chercher dans la vigilance et la prière le secret de la persévérance. La plupart des enfants de nos pays catholiques l'apprennent certes de bonne heure. Mais il y a des jeunes gens qui pensent que dans le monde la prière, à partir de leur âge, est un encens dont il convient de laisser le parfum aux femmes, ainsi que certaines odeurs à la mode ; d'autres vont parfois à la messe, quand ils en ont le loisir, mais ils se jugent, semble-t-il, trop grands pour s'agenouiller, et il leur arrive de se dire trop peu mystiques pour s'approcher de la Table sainte. Il se rencontre aussi des jeunes femmes qui, malgré l'éducation soignée reçue de leurs mères ou de bonnes religieuses, se croient, une fois mariées, dispensées des normes de la plus élémentaire prudence : lectures, spectacles, danses, distractions dangereuses, elles se permettent tout.
Tout autre est la vie d'une véritable famille chrétienne. Ici le père sait que son âme est de même nature que celle de sa femme et de ses enfants. Il unit donc chaque jour sa prière à la leur et, comme il aime à les voir réunis autour de lui à la table du foyer, ainsi il aime à s'approcher avec eux de la Table eucharistique. L'épouse, avant même de sentir les responsabilités que lui imposera l'éducation des enfants, se dit à elle-même ce que plus tard elle devra dire à ses fils et à ses filles : Qui joue avec le feu se brûle et « qui aime le danger y périra » (Eccli., ni, 27). Elle écoute la Sagesse divine qui proclame que l'épouse prudente est à l'époux un don spécial de Dieu (cf. Prov. Pr 19,14). Elle ne peut enfin se rappeler sans effroi le grave avertissement de l'Ecriture, esquissé dans l'Ancien Testament et exprimé dans le Nouveau, que l'amour déréglé du monde tourne en inimitié contre Dieu (cf. Jacques, Jc 4,4).
L'exemple de saint Jacques dans sa mort.
3. — La troisième leçon, saint Jacques nous la donne dans sa mort. Ici, comme pour le reste, l'Ecriture est sobre : « Le roi Herode (-Agrippa) fit mourir par le glaive Jacques, frère de Jean » (Ac 12,2). De tout ce qu'avait entrepris l'apôtre après la Résurrection, de ses voyages, de ses fatigues pour sauver les âmes, aucune mention spéciale dans l'Ecriture. Mais il ressort du texte cité plus haut que saint Jacques but effectivement le calice que Jésus lui avait prédit et qu'il avait accepté généreusement : il mourut martyr. Le Rédempteur avait d'autre part oublié et pardonné la faiblesse dont l'apôtre s'était rendu coupable aux tristes heures de la Passion : le soir même de sa glorieuse résurrection Jésus apparaissait à ses disciples et il leur adressait non point d'amers reproches, mais un salut plein d'amour : « Que la paix soit avec vous » : Pax vobis f (Jn 20,19).
Chers fils et filles, Nous avons déjà plus d'une fois durant ce mois de juillet parlé du Précieux Sang de Notre-Seigneur ; c'est sur une évocation de ce Sang que Nous allons terminer Notre exhortation. Si graves que soient les péchés des hommes, le Coeur de Jésus leur reste toujours ouvert, source vive de Sang rédempteur. Tous les disciples abandonnèrent Jésus au premier moment de la Passion et s'enfuirent (Mt 26,56), et tous reçurent son pardon. Tous, excepté celui qui n'osa compter sur le Coeur de Jésus et se barra d'une corde fatale le chemin du pardon. Même coupables de tous les péchés du monde, vous ne devriez pas y ajouter celui de refuser d'admettre que la bonté divine est plus vaste que vos fautes, et puissante à les pardonner. Généreux dans l'accomplissement de vos devoirs, fidèles à la prière et à la vigilance sur vous-mêmes, faites vôtre l'humble supplication du prêtre à la sainte messe avant la communion : « Seigneur Jésus, ... qui par votre mort avez rendu au monde la vie, délivrez-moi, par votre saint Corps et votre Sang, de toutes mes iniquités et de tous les maux ; faites que je reste toujours attaché à vos commandements et ne permettez pas que je sois jamais séparé de vous. » Non, jamais, jamais, ni en ce monde, ni dans l'éternité !
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Dans ce discours le Saint-Père rappelle l'influence certaine de la lecture et, partant, combien sont efficaces et nécessaires les bonnes lectures.
L'été est d'habitude la saison des vacances. Les vacances ! Ce nom chante à bien des oreilles comme le son d'une cloche joyeuse, parce qu'il annonce après de longs mois de travail une période de repos. Vous goûtez ce repos, chers jeunes époux, dans ce voyage de noces, peut-être bien court, qui vous a conduits dans la Ville éternelle. Les vacances offrent à quelques familles l'occasion d'un séjour dans une contrée hospitalière du voisinage, dans les montagnes ou sur les plages d'Italie. Pour d'autres familles, qui, moins aisées, ne peuvent quitter leur demeure, les vacances sont au moins le temps où parents et enfants se retrouvent plus longuement unis dans la paix du sanctuaire domestique.
La paix ! Que de familles aujourd'hui soupirent après elle ! Que d'épouses, de mères, de fiancées — fermement résolues pourtant et prêtes aux derniers sacrifices dans l'accomplissement de leurs devoirs patriotiques — ont le cceur déchiré par le départ d'un être cher pour une destination lointaine, peut-être inconnue et souvent périlleuse ! Il y en a d'autres qui ont le coeur plus tourmenté encore : leur pensée s'agite et se perd dans la nuit d'une angoissante incertitude ; elles interrogent terre et ciel, en quête d'un renseignement digne de foi sur le sort, tragique peut-être, de l'être bien-aimé dont elles n'ont plus de nouvelles. La paix ! Blanche colombe qui, ne trouvant où poser le pied sur une terre couverte de cadavres et submergée par un déluge de violence, semble avoir regagné l'arche de la Nouvelle Alliance, le Coeur de Jésus (Cor, arca legem continens, etc.. : « Coeur, arche qui contenez la Loi » 2), pour n'en sortir que le jour où elle pourra enfin cueillir, sur l'arbre de l'Evangile, le vert rameau de la charité fraternelle entre les hommes et entre les peuples.
Malgré les tristesses de l'heure présente, il y en a plus d'un parmi vous, Nous le souhaitons du fond du coeur, qui ne laissera pas de goûter quelque repos. Mais l'homme ne saurait se contenter d'étendre mollement ses membres fatigués et de s'abandonner à un sommeil réparateur ; le repos de l'homme comprend aussi de saines distractions et, pour l'ordinaire, des lectures. Et comme il n'existe plus de notre temps, pour ainsi dire, une seule famille où n'entrent point le livre, la brochure et le journal, et que les loisirs des vacances multiplient les occasions de lecture, Nous voudrions vous adresser quelques paroles à ce sujet.
'influence des lectures.
Le premier homme qui, désireux de communiquer à d'autres sa pensée sous une forme plus durable que le son fugitif des paroles, grava, peut-être avec un grossier silex sur la paroi d'une caverne, des signes conventionnels dont il fixa et expliqua l'interprétation, cet homme inventa par le fait même l'écriture et l'art de la lecture. Lire, c'est entrer à travers des signes graphiques plus ou moins compliqués dans la pensée d'autrui. Or, puisque « les pensées des justes sont l'équité, et les conseils des méchants la fraude », il s'ensuit que certains livres comme certaines paroles, sont des sources de lumière, de force, de liberté intellectuelle et morale, tandis que d'autres ne font qu'apporter périls et occasions de péché. Tel est l'enseignement de l'Ecriture sainte : Cogitationes justorum judicia, et consilia impiorum fraudulenta. Verba impiorum insidiantur sanguini ; os justorum liberabit eos. « Les pensées des justes sont l'équité, et les conseils des méchants, la fraude. Les paroles des méchants sont des pièges de mort, mais la bouche des hommes droits les sauve » (Pr 12,5-6). Il y a donc de bonnes et de mauvaises lectures comme il y a de bonnes et de mauvaises paroles.
Off. Ssmi C. ]., ad Laudes.
La parole n'est souvent qu'un éclair. Dans la nuit et la tempête l'éclair peut suffire à remettre le voyageur sur le bon sentier ; et, même sur le chemin le plus sûr, un éclair, un seul, suffit à foudroyer l'imprudent. Tels sont les effets de la bonne ou de la mauvaise parole. Quant au livre, son action est moins rapide, mais elle se prolonge dans le temps. C'est une flamme qui peut couver sous la cendre ou une faible lueur dans la nuit, une lueur qui tout à coup se rallume, bienfaisante ou dévastatrice. Le livre sera la lampe du sanctuaire, toujours prête à signaler au fidèle qui s'avance le saint tabernacle et son hôte divin, ou ce sera le volcan dont les terribles éruptions jettent des cités entières dans la désolation et la mort. Vous désirez les agréables conversations, les paroles sages et réconfortantes ; vous haïssez non sans raison le blasphème et les propos corrupteurs ; cherchez donc de même les bons livres et détestez les mauvais.
Nous n'entendons pas vous décrire en cette allocution les dommages causés par la mauvaise presse ; Nous aimons mieux vous montrer, pour vous exhorter à les aimer et à les répandre, l'heureuse influence des bonnes lectures, comme Nous en trouvons un éclatant exemple dans la vie du saint que l'Eglise fête aujourd'hui, Ignace de Loyola.
L'exemple de saint Ignace.
Capitaine assoiffé de renom et de gloire, défenseur intrépide de Pampelune contre les soldats du roi de France, Ignace avait été frappé par le projectile d'une bombarde et il en avait eu la jambe gauche cassée et la droite grièvement atteinte. Estimant à sa juste valeur l'héroïque courage qu'il avait montré, les Français, lors de la prise de la citadelle, le traitèrent d'une manière chevaleresque et le firent transporter sur un brancard au château de Loyola. Entré en convalescence après des opérations extrêmement douloureuses, il se serait volontiers jeté, pour chasser l'ennui, sur des livres de chevalerie, des romans d'amour et de prouesses alors en vogue, comme Amadis de Gaule ; mais il ne s'en trouva aucun dans cet austère château. On lui offrit par contre la Vie du Christ par Ludolphe de Saxe et les Légendes des Saints par Jacques de Voragine. Faute d'autres livres, Ignace se résigne à lire ceux-là. Mais, bien vite, insensiblement, dans son âme loyale, d'abord surprise, puis subjuguée, se glisse une lumière plus pure, plus douce et plus brillante que le vain éclat des cours d'amour, des tournois de chevaliers et des actes de bravoure sur les champs de bataille.
Devant ses yeux encore brûlants de fièvre, la vision jusqu'alors tant admirée des grands gentilshommes aux armures damasquinées pâlissait ; d'autres héros se levaient à leur place, jusqu'alors à peine entrevus d ins quelques instants de prière. Et peu à peu, dans les longues nuits sans sommeil, sous le pinceau de Jacques de Voragine, les ombres des martyrs couverts de sang, des moines à la cagoule grise, des vierges aux vêtements de lys, prenaient corps. Leurs froides figures s'animaient ; leurs gestes acquéraient expression et relief. Et au-dessus d'elles l'image d'un Roi généreux surgissait des pages de Ludolphe, l'image d'un Roi qui appelait à sa suite, pour conquérir la terre des infidèles, des légions de soldats obéissants et une petite troupe de chevaliers enthousiastes, désireux de se signaler à son service. Mais ce Roi souverain et Seigneur éternel ne parlait plus d'héroïques épopées ni de sanglantes mêlées où l'on frappait d'estoc et de taille. Il disait : « Qui veut me suivre, il faut qu'il souffre avec moi, afin que, m'ayant suivi dans mes labeurs, il me suive également dans la gloire. » L'âme d'Ignace, éclairée par cette lumière nouvelle, se détachait ainsi de plus en plus de ses fallacieux songes terrestres et commençait son oblation totale au Seigneur de toutes choses 3.
3 Cf. Exercices spirituels ; Le règne du Christ.
Conseils du Saint-Père.
Bien-aimés fils et filles, rentrez en vous-mêmes, recueillez-vous un instant et recherchez avec sincérité d'où vient ce qu'il y a de meilleur en vous. Pourquoi croyez-vous en Dieu, en son Fils incarné pour la Rédemption du monde, en sa Mère dont il a fait votre Mère ? Pourquoi obéissez-vous à ses commandements ? Pourquoi aimez-vous vos parents, votre patrie, votre prochain ? Pourquoi êtes-vous résolus à fonder un foyer qui ait Jésus pour Roi et où vous puissiez transmettre à vos enfants le trésor familial des vertus chrétiennes ? Il est certain que c'est parce que la foi vous a été donnée dans le baptême ; parce que vos parents, votre curé, vos maîtres et maîtresses d'école vous ont enseigné par la parole et par l'exemple à faire le bien et à éviter le mal. Mais examinez vos souvenirs mieux encore ; parmi les meilleurs et les plus décisifs, vous trouverez probablement celui d'un livre bienfaisant : le catéchisme, l'histoire sainte, l'Evangile, le missel, le bulletin paroissial, l'Imitation de Jésus-Christ, la vie d'un saint ou d'une sainte. Vous reverrez des yeux de l'esprit un de ces livres, qui n'est peut-être ni le plus beau, ni le plus riche, ni le plus savant, mais sur les pages duquel votre lecture, un soir, s'est tout à coup arrêtée, votre coeur a battu plus fort, vos yeux se sont mouillés de larmes. Et alors, sous l'irrésistible action du Saint-Esprit, s'est creusé dans votre âme un sillon profond qui, malgré les ans, malgré les écarts plus ou moins longs, peut encore vous servir de guide dans le chemin qui vous mène à Dieu.
Si, du moins les plus jeunes, vous n'avez pas encore tous fait cette expérience, vous en sentirez probablement un jour la pénétrante douceur quand vous retrouverez sur une étagère encombrée ou dans une vieille armoire un petit livre de vos premières années, et que vous découvrirez avec émotion dans les pages jaunies, comme une fleur desséchée dans le jardin de votre enfance, l'histoire édifiante, la maxime, la pieuse prière que vous aviez laissée ensevelie sous la poussière des occupations et préoccupations de la vie quotidienne, mais qui tout de suite reprendra le même parfum, la même saveur, la même vigueur de coloris qu'au temps où elle avait enchanté et réconforté votre âme.
C'est là un des grands avantages du bon livre. Si vous dédaignez les sages avertissements et le juste blâme d'un ami, il vous abandonne ; mais le livre que vous abandonnez vous restera fidèle; négligé ou repoussé à plus d'une reprise, il est toujours prêt à vous redonner l'aide de ses enseignements, la salutaire amertume de ses reproches, la claire lumière de ses conseils. Ecoutez donc ses avis aussi discrets que directs. Il vous adresse un blâme trop souvent mérité peut-être, il vous rappelle un devoir trop souvent oublié, comme il l'a fait à bien d'autres avant vous ; mais il ne vous découvrira pas leur nom, et il ne dévoilera pas le vôtre. Tandis que, sous la lampe silencieuse, le livre par vos yeux entre en vous et qu'il vous réprimande ou vous réconforte, personne n'entendra sa voix, hormis votre propre coeur.
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1 D'après le texte français des A. A. S., 32, 1940, p. 549.
Répondant à la lettre qu'il en avait reçue, au nom de l'épiscopat de Belgique lors de l'occupation de ce pays par les troupes allemandes, le Saint-Père a adressé la lettre suivante à S. Em. le cardinal Van Roey, archevêque de Malines :
Dans la tristesse dont Notre coeur est rempli par le fait des douloureux événements qui affligent le monde et ont semé la ruine dans vos paisibles régions, il Nous est donné enfin de recevoir par votre intermédiaire, un écho des angoisses de l'épiscopat, du clergé et de la Belgique tout entière, pleurant dans une douleur commune et élevant à Dieu la prière gémissante mais toute confiante des enfants du Père céleste. Ce que Nous savions déjà ou redoutions concernant l'état lamentable dans lequel les horreurs de la guerre ont jeté ce noble pays, votre plume vient de Nous le confirmer avec des détails qui Nous causent le plus grand chagrin et jettent une sombre lumière sur la situation matérielle et religieuse où ce cher peuple catholique est soudainement tombé.
Mais, au milieu de tant de désastres, il est bien réconfortant pour Nous d'apprendre, par votre lettre, que le sentiment du devoir n'a pas fléchi dans les pasteurs des âmes et que tous les évêques restent vaillamment à leur poste, faisant honneur à leur mission et partageant, avec leurs ouailles, les tristesses de la situation présente. Leur conduite les signale particulièrement à Notre reconnaissance, et Nous voudrions qu'ils sachent avec quelle tendre affection Nous leur - 263 - sommes uni dans la douleur, dans la prière et dans la ferme confiance en Dieu.
Pour le reste, il doit vous être bien doux de vous remettre à la divine Providence, tout en accomplissant vos rudes devoirs et en faisant de votre mieux pour soutenir la foi et le courage de vos fidèles. Fixez en Dieu vos espérances et veillez à ce que l'âme religieuse de la chère Belgique ne souffre pas de l'orage qui s'est déchaîné, mais puisse plutôt en retirer un heureux accroissement de vie et de piété chrétiennes. C'est dans ces sentiments que Nous ne cessons d'élever à Dieu Nos voeux et Nos supplications, le priant de proportionner ses grâces aux souffrances de tous ces chers fils et de préparer à la Belgique un nouvel avenir de paix et de prospérité dans la justice.
Heureux de savoir que vous êtes tous avec Nous dans la prière pour Nous obtenir de Dieu les lumières et la force dont Nous avons besoin à l'heure actuelle, Nous vous demandons de continuer à faire violence au ciel, n'oubliant pas, cependant, que notre gloire à tous est dans les tribulations — gloriamur in tribulationibus (Rm 5,3) — et que c'est par la foi au milieu des épreuves que le chrétien triomphe du monde. Dans la consolante vision de cette victoire spirituelle, Nous formons pour votre personnne et pour votre diocèse, pour l'épiscopat de la Belgique tout entier, pour votre clergé et pour tous vos fidèles, les voeux les plus ardents, et Nous envoyons à tous, comme gage de Notre dilection paternelle, la Bénédiction apostolique.
Pie XII 1940 - DISCOURS AUX JEUNES ÉPOUX