
Pie XII 1940 - DISCOURS AUX JEUNES ÉPOUX
(6 juillet 1940) 1
A l'occasion du IVe centenaire de la fondation de la Compagnie de Jésus, le Souverain Pontife a adressé au Révérendissime Père Wladimir Ledochowski, préposé général, la lettre suivante :
Vous savez bien en quelle affection et en quelle estime Nous tenons la famille de saint Ignace que, depuis déjà cinq lustres, vous gouvernez avec zèle et sagesse. Au terme donc des quatre siècles écoulés depuis que Notre prédécesseur d'immortelle mémoire, Paul III, a accordé à la Compagnie de Jésus, par la lettre apostolique Regimini militantis Ecclesiae, l'approbation de l'autorité apostolique et l'institution légale, vous ne serez pas surpris que Nous désirions prendre part aux fêtes de votre centenaire et à votre joie. Cette joie, il est vrai, bien des misères et bien des alarmes semblent, à l'heure présente, l'obscurcir d'un voile de tristesse, elle n'en est pas moins la joie de l'Eglise tout entière, dont au cours de cette longue durée, par d'innombrables hauts faits votre société religieuse a si bien mérité. Et ce sont justement ces hauts faits dont Nous tenons aujourd'hui à évoquer à grands traits le souvenir. Nous le ferons, non seulement pour Notre consolation et la vôtre, mais aussi pour que, méditant avec gratitude les merveilles que la divine Providence a accomplies, au cours de ces quatre siècles, par vos aînés et par vous, vous en rendiez tous à cette même puissance céleste d'innombrables actions de grâces, et que, remplis de confiance, vous y trouviez en même temps le gage de nouvelles et infatigables étapes pour la plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes.
1 D'après le texte latin des A. A. S., 32, 1940, p. 289 ; cf. la traduction française des Actes de S. S. Pie XII, t. Il, p. 160.
Le temps où vécut saint Ignace.
Ce furent à coup sûr des temps bien difficiles que ceux auxquels fut mêlé votre père et législateur. D'abord un engouement des plus vifs pour la sagesse des païens et leur organisation sociale échauffait et passionnait les esprits à tel point que, souvent, les enseignements du christianisme, ou bien, dépréciés, ne rencontraient que dédain, ou bien, ramenés au niveau de la raison humaine, se trouvaient radicalement viciés. Ajoutez que la conduite d'un grand nombre, et de ceux parfois qui auraient dû servir d'exemple, s'enlisait dans le laisser-aller et la mollesse, quand elle ne se perdait pas, hélas, dans la dernière dépravation. Rien d'étonnant dès lors que, surgissant du septentrion, l'ouragan des novateurs ait paru ébranler et mettre en pièces jusqu'aux fondements de l'Eglise. Rien d'étonnant que, rejetant toute soumission légitime à l'autorité ecclésiastique et particulièrement à la personne du Pontife romain, tant de peuples et de nations se soient retranchés de l'unité catholique et misérablement égarés sur tous les chemins de l'erreur.
Or tandis qu'un si grave bouleversement des esprits et des choses maintenait une poignante angoisse au coeur de tous les gens de bien, et que paraissaient faiblir les forces des ministres sacrés, s'ouvrit encore à eux un nouveau et rude champ de travaux apostoliques. Dans les vastes territoires découverts en Orient et en Occident d'innombrables peuples vivaient privés de la divine vérité révélée par Jésus-Christ et attendaient le don de la grâce divine.
Mais voici qu'à cette heure critique apparut une merveille par où le Christ lui-même sembla préserver sa très chaste Epouse des dangers du dedans et du dehors, et lui infuser une surabondante fécondité spirituelle. Comme sous la poussée d'un nouveau printemps, aux jardins de l'Eglise les plus belles fleurs se lèvent, s'épanouissent et répandent un exquis parfum. Des hommes et des femmes, d'une vertu chrétienne éminente, opposent au flot bourbeux de l'impiété une digue invincible, mettent toute leur industrie à développer la foi catholique, et, soit par des prédications enflammées, soit par des écrits pleins de science, soit enfin par l'exemple de leur sainteté, arrachent les peuples égarés aux sentiers détournés de l'erreur et réussissent à les ramener au droit chemin.
Son action extraordinaire et celle de la Compagnie de Jésus.
Or il est universellement reconnu qu'au nombre de ces saints dont « l'éclat comme celui des étoiles, varie de l'une à l'autre »
(cf. 1Co 15,41), saint Ignace occupe une place des plus brillantes et que la société fondée par lui a pris largement sa part de l'accomplissement de ces travaux. Ce n'est que stricte justice. En effet, pour reprendre un mot de Notre prédécesseur d'heureuse mémoire, « l'histoire est témoin... que le monde catholique, grâce au renfort si opportun de l'appui d'Ignace, se reprit à respirer ; car il n'est point facile de rappeler combien de grandes choses, en tous les domaines, à l'instigation et à l'exemple d'Ignace, la Compagnie de Jésus a réalisées pour la gloire de Dieu. On voyait des compagnons infatigables briser victorieusement l'opiniâtreté des hérétiques, s'attacher partout au redressement des moeurs corrompues, restaurer la discipline chancelante des clercs, en conduire un grand nombre jusqu'au sommet de la perfection chrétienne ; on les voyait consacrer tous leurs efforts à former la jeunesse à la piété et aux arts, préparant ainsi des générations vraiment chrétiennes, et cependant s'employer avec mérite à gagner les infidèles à la foi, afin d'étendre par de nouvelles conquêtes le règne de Jésus-Christ » 2.
... dans la direction des âmes par les Exercices spirituels.
C'est pourquoi l'on peut affirmer, non seulement que Dieu lui-même, comme il l'a fait à d'autres époques avec d'autres saints, a opposé Ignace et la Compagnie fondée par lui aux nouvelles erreurs de son temps ; mais aussi, qu'au cours de ces quatre siècles, l'innombrable postérité de votre législateur et père a fait front, invincible, aux assauts répétés du mensonge, qu'elle a paré vigoureusement aux besoins naissants de l'Eglise, et qu'elle a produit des fruits de salut de toute espèce. De ces abondants fruits de salut, Nous désirons, en vous félicitant, rappeler brièvement le détail.
Tout d'abord, Nous tenons à décerner les plus grands éloges à la doctrine ascétique de saint Ignace, dont le but principal, dans la direction et la formation des âmes, est que « le Christ soit tout en tous » (Col 3,11) ; bien plus, que toutes choses soient ordonnées uniquement à la plus grande gloire de Dieu, comme à leur fin suprême. Cette doctrine ascétique est proposée aux membres de votre Compagnie, comme aussi à tous les hommes soucieux de leur propre salut, surtout par l'usage opportun des Exercices spirituels, selon la règle de ce petit livre d'or rédigé par Ignace et que Notre
2 Lettre apostolique Meditantibus Nobis ; A. A. S., 1922, p. 650.
prédécesseur d'immortelle mémoire Benoît XIV, en sa lettre apostolique Quantum secessus qualifie justement « d'admirables en tous points ». Combien d'hommes en effet, qui, absorbés par les affaires et les pensées de cette vie mortelle, avaient négligé celles du ciel, ou même, séduits par l'appât des plaisirs et de la convoitise, s'étaient plongés dans la fange des vices, obtinrent, avec le redressement de leur conscience, le pardon qu'ils souhaitaient pour leurs fautes, la grâce et la sérénité, lorsqu'un jour enfin ils gagnèrent une maison de retraite spirituelle et là, ne fût-ce que par quelques heures de recueillement, ramenèrent vers le ciel leurs pensées captives de la terre. Tant il est vrai qu'une fois dégagés des affaires extérieures et libres de nous ouvrir dans le secret de notre âme à la sagesse divine, une fois étouffé le tumulte des préoccupations terrestres dans la joie des méditations saintes et d'éternelles délices, nous éprouvons la vérité de cette parole que « rien ne sert à l'homme de gagner l'univers s'il vient à perdre son âme » (Mt 16,26). Et il apparaît à l'évidence que tout ce qui nous détourne du bonheur éternel ou ne nous aide point à y parvenir n'est que « vanité et affliction d'esprit » (Qo 2,17). C'est donc avec raison que Notre prédécesseur immédiat Pie XI, dans son encyclique Mens Nostra, a déclaré que « les Exercices spirituels renferment et constituent une exceptionnelle garantie de salut éternel » 3 ; et puisque la méthode particulière proposée en la matière par Ignace de Loyola est si remarquable, avec raison aussi, répondant dans sa lettre apostolique Summorum Pontificum 4 au voeu de l'épiscopat, il a établi et déclaré ce même saint, patron céleste de tous les Exercices spirituels.
Voilà pourquoi il convient que les membres de la famille de saint Ignace s'attachent de tout leur coeur à ces Exercices, qu'aux jours fixés, ils s'y adonnent avec une application et un soin extrêmes, et qu'ils les regardent comme la source même de leur Compagnie. Aussi bien, d'après une pieuse tradition, c'est au moment où, dans la grotte de Manrèse, loin du contact des hommes et du bruit des affaires, leur père et législateur menait une vie cachée de prière et de méditation, que son intelligence, baignée d'une lumière céleste, vit apparaître pour la première fois la Compagnie sous l'aspect d'une milice sacrée.
Mais il ne suffit pas que les membres de la Compagnie se livrent avec soin et ardeur aux exercices de cette école de vie spirituelle
S A. A. S., 1929, p. 691. * A. A. S., 1929, p. 420.
en vue de leur perfection propre. Ils devront encore s'efforcer, et sans arrêt, comme d'ailleurs ils ne négligent point de le faire, de réunir le plus d'hommes possible, tant du clergé que des groupements de laïcs de toutes les classes, dans les maisons d'Exercices, qui sont ouvertes partout aux bonnes volontés.
Mais voici une autre raison qui Nous pousse à vous adresser, en cette occasion, Nos vives félicitations et les encouragements d'un coeur paternel. Nous savons que dès ses origines votre Compagnie consacra toutes ses forces à garder la foi catholique dans son authentique pureté en face des multiples séductions de l'erreur, à revendiquer les droits sacrés de l'Eglise et du Pontife romain, comme aussi à propager la religion chrétienne et à semer, par ses apôtres, la parole divine à travers toutes les nations. Dans chacun de ces domaines, un examen même rapide de vos annales fait apparaître une foule de faits si glorieux qu'ils dépassent les limites de votre ordre et méritent d'être inscrits en lettres d'or dans les fastes de l'Eglise catholique.
... dans la défense de la foi catholique.
Et ici les noms illustres de personnages d'une éminente sainteté Nous viennent à l'esprit : les uns, comme Pierre Canisius et Robert Bellarmin, proclamés l'un et l'autre docteurs de l'Eglise par Notre prédécesseur immédiat, ont confondu les négateurs de la doctrine catholique par des paroles et des écrits empreints de sagesse et ont jeté sur cette doctrine une vive lumière par les profonds ouvrages qu'ils composèrent ; d'autres, comme Pierre Claver, Jean-François Régis, François de Hiéronimo, apôtres au zèle brûlant et au travail infatigable, ont instruit des vérités chrétiennes, régénéré par le baptême et fait entrer dans le bercail de Jésus-Christ un nombre incalculable d'hommes, ou encore les ont ramenés à un genre de vie plus conforme à la foi catholique ; d'autres enfin, comme François de Borgia et Joseph Pignatelli, chargés du gouvernement de votre famille religieuse, n'ont cessé de susciter, de former, de diriger et d'enflammer du feu de la divine charité ces laborieux ouvriers évan-géliques et ces courageux soldats du Christ. Quant aux nations lointaines — que le grand coeur d'Ignace étreignait déjà de son zèle apostolique dès la première ébauche de son nouvel ordre — votre Compagnie venait à peine de naître que sur l'ordre de Paul III, Notre prédécesseur, ce fils illustre d'Ignace, François-Xavier, entreprenait de les soumettre, à leur tour, au joug très doux du Christ-
Roi : les souverains pontifes, Nos prédécesseurs, ont proclamé François-Xavier apôtre des Indes et patron de toutes les missions, et depuis, des renforts incessants l'ont suivi et le suivent encore, la même Compagnie suscite des hérauts de la vérité évangélique, qui poursuivent, partout et sans trêve, leurs travaux et leurs saintes expéditions. Vous avez aussi vos nombreuses cohortes de martyrs, qui endurèrent tant de souffrances pour la défense et le progrès de la religion et répandirent libéralement leur sang, pour la foi de Jésus-Christ, chez presque tous les peuples du monde.
Les ennemis du divin Rédempteur et de l'Eglise ont poursuivi votre Compagnie d'une haine et d'une hostilité singulières : c'est pour vous, non un déshonneur, mais un de vos plus beaux titres de gloire. Quiconque, en effet, suit le Christ Notre-Seigneur avec une entière fidélité et un amour effectif ne peut échapper ni aux ressentiments ni aux malédictions des méchants. Notre-Seigneur lui-même l'a prédit à ses apôtres : « Vous serez en haine à toutes les nations à cause de mon nom » (Mt 24,9). « Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui lui appartient ; mais parce que vous n'êtes pas du monde et que je vous ai choisis du milieu du monde, à cause de cela le monde vous hait » (Jn 15,19). Aux prises avec des persécutions, des accusations et des calomnies de toutes sortes, ne perdez pas courage. Souvenez-vous plutôt de cette parole : « Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, car le royaume des cieux est à eux » (Mt 5,10), et poursuivez vos saintes entreprises avec un bel élan, en vous réjouissant d'avoir été dignes de souffrir des opprobres pour le nom de Jésus (cf. Actes, Ac 5,41).
dans l'éducation de la jeunesse.
Voilà des mérites de tout premier ordre ; mais Nous ne voulons pas passer sous silence ceux que votre Compagnie s'est acquis pendant quatre siècles en travaillant à former et à instruire la jeunesse. Vous savez, certes, l'importance de cette oeuvre ; vous savez que la destinée des Etats et celle de l'Eglise dépendent essentiellement de la bonne marche des écoles, puisque, le plus souvent, citoyens et chrétiens seront tels que les aura faits la formation du jeune âge. Aussi Nous vous félicitons à bon droit d'avoir ouvert, pour l'étude des lettres, un si grand nombre de maisons où une jeunesse malléable et souple acquiert, par vos soins, tant de culture et de vertu, qu'elle exprime au vif l'idéal de la vie chrétienne et autorise aux regards et à l'imitation de cette jeunesse les exemples de Louis de Gonzague, de Jean Berchmans et de Stanislas Kostka, ces jeunes saints qui ont conservé pur et sans tache, à l'abri des épines de leur pénitence, le lis virginal de leur pureté.
... dans la création d'universités.
Au surplus, l'éducation de la jeunesse n'est pas votre seul souci ; mais comme l'a recommandé dans ses Constitutions votre législateur et Père qui pressentait les besoins de notre temps, vous avez fondé, en plus d'un endroit, des établissements d'études supérieures et des universités. Vous y pourvoyez, selon toutes les règles, à la formation d'un clergé qui est l'espoir de l'Eglise — à Rome, par exemple, presque sous Nos yeux, vous vous en acquittez avec grand honneur à l'Université grégorienne et dans les Instituts qui lui sont rattachés. Vous y préparez aussi, avec un soin éclairé, les citoyens de toute classe à remplir plus tard les charges de la vie publique et de la vie privée. Pour cette oeuvre d'éducation, vous avez un appui solide dans ces écoles de piété et d'apostolat que sont les Congrégations mariales, troupes auxiliaires d'élite, rangées en une armée pacifique sous l'étendard de la Vierge Marie et toujours à la disposition de l'Eglise du Christ. Continuez à promouvoir ces saintes entreprises de toute la vigueur qui vous est coutumière, et ne pensez pas que votre sollicitude, si grande soit-elle, s'étende jamais assez loin. Tandis qu'en tel ou tel endroit des jeunes gens fréquentent des établissements scolaires où l'erreur, déguisée en vérité, tend des pièges à leur esprit et où le souffle de l'impiété corrompt leurs moeurs, tous les efforts doivent tendre à créer en tous lieux des établissements où la formation soit morale et les études de première valeur, où soient offerts aux esprits des auditeurs non seulement l'enseignement d'une solide doctrine, mais aussi celui de la vertu chrétienne.
Ne cessez pas, non plus de poursuivre et de développer les autres oeuvres de charité et de piété. Vos prédécesseurs vous ont laissé, dans tous les domaines et dans toutes les branches, d'illustres exemples. Efforcez-vous de suivre leurs traces de très près et que leur vertu et la sainteté de leur vie vous poussent à des entreprises et à des progrès toujours plus grands.
'emploi des moyens modernes dans la stabilité de l'institution.
Dans les temps nouveaux où nous vivons, il nous faut, sans doute, des initiatives, des réalisations, des moyens de défense nouveaux, même dans l'ordre spirituel, si nous voulons faire face utilement aux besoins de notre époque, en pleine transformation et en pleine croissance. Ces moyens, j'en appelle à votre activité brûlante, ne les négligez pas. Que vos efforts tendent à utiliser, pour affermir au-dedans et étendre au-dehors le règne de Jésus-Christ, toutes les ressources mises au jour par un siècle parvenu à l'âge adulte. Toutefois, que votre Institut, qui Nous est cher comme à vous, demeure toujours immuable : immuable le gouvernement qui lui donne sa cohésion, immuable l'esprit qui le nourrit, immuable la passion d'obéissance et de fidélité qui vous lie fermement et obstinément au Siège apostolique. En ceci d'ailleurs, point n'est besoin de Notre exhortation, puisque déjà Notre prédécesseur d'immortelle mémoire Pie XI a exprimé, par la lettre apostolique Paterna caritas5, sa volonté que la Compagnie de Jésus ne subît aucun changement, et l'a confirmée à nouveau de son autorité. N'est-ce point aussi un trait caractéristique de votre ordre religieux, une sorte de tradition sacrée héritée de vos devanciers, qu'il ne se laisse pas altérer et se conserve toujours identique à lui-même, dans un progrès constant ?
Tous ces faits, Nous les mentionnons dans cette lettre, bien plus pour louer la Compagnie que pour vous exhorter, fils bien-aimé, et Nous supplions Dieu de vous accorder son céleste secours, pour que les réalisations soient toujours plus parfaites. Que votre père et législateur, fier de sa postérité, que tous les saints innombrables qui ont jeté tant d'éclat par leur vertu et leur savoir sur la Compagnie d'Ignace, vous assistent du haut du ciel, singulièrement en ces heureuses conjonctures. Et qu'ils vous obtiennent du Coeur de Jésus, dont vous êtes si zélés à éveiller et à propager le culte et la dévotion dans toutes les classes sociales (surtout par l'Apostolat de la Prière), une abondance de grâce divine, de fruits de sainteté et d'apostolat.
Pour accroître ces fruits de sainteté par une libéralité puisée au trésor de l'Eglise, Nous accordons très volontiers que le vingt-septième jour du mois de septembre, qui est le jour fixé pour les solennités du centenaire — ou le jour, quel qu'il soit, que choisiraient les supérieurs de votre famille religieuse pour célébrer ces
A. A. S., 1933, pp. 245-246.
solennités — tous les membres de votre ordre et tous les fidèles qui, s'étant confessés et ayant communié, visiteront avec piété une église de la Compagnie ou une église confiée à ses soins, en priant à Nos intentions, puissent gagner une indulgence plénière de leurs fautes.
En attendant, comme gage des dons célestes et comme signe de Notre paternelle bienveillance, à vous fils bien-aimé, à tous les religieux de la Compagnie et à tous leurs élèves, Nous donnons de tout coeur la Bénédiction apostolique.
(10 juillet 1940) 1
Le Saint-Père développe longuement dans ce discours un autre aspect du mystère du Précieux Sang versé pour notre Rédemption : le pardon des offenses.
Comme vous le savez, chers fils et filles, l'Eglise, durant le mois de juillet, honore particulièrement le Précieux Sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; et dans sa liturgie elle supplie le Père céleste, « qui a constitué son Fils unique Rédempteur du monde et a voulu se laisser apaiser par son sang » 2, de nous en faire sentir la bienfaisante efficacité. Tel fut l'objet de notre bref discours à l'audience de mercredi dernier ; tel sera — mais sous un autre aspect — le sujet de la présente allocution. Le mystère de ce sang généreusement versé est aussi inépuisable que sa source ; et la méditation de l'oeuvre rédemptrice, c'est-à-dire du plus généreux des pardons, est à l'heure actuelle plus que jamais salutaire et opportune.
Dans le monde visible apparaissent, au cours des siècles, non seulement des taches, mais des torrents de sang, qui couvrent les cités détruites et les campagnes dévastées. Or, trop souvent, le sang versé par la violence fait germer la rancune, et la rancune du coeur humain est profonde comme un abîme, et cet abîme appelle un autre abîme, comme l'onde suit l'onde, comme la calamité suit la calamité (Ps 41,8). Il en va autrement du monde des âmes. Là aussi courent des fleuves de sang, mais ce sang répandu par amour porte avec lui le pardon des injures. Le Coeur de l'Homme-Dieu, dont il émane, est un abîme : « Coeur de Jésus, abîme de toutes les vertus », disent en effet les litanies du Sacré-Coeur. Abîme de vertus qui
1 D'après le texte italien de Discorsi e Radiomessaggi, t. II, p. 171 ; cf. la traduction française des Discours aux jeunes époux, t. I, p. 124.
2 Bréviaire romain, oraison du 1er juillet.
n'appelle au fond des coeurs qu'un autre abîme de douceur et de miséricorde. Depuis que le Christ a offert son sang pour l'humanité qui croit en lui, elle nage dans un océan de bonté et respire une atmosphère de pardon.
La pluie bienfaisante du Sang divin.
Avez-vous déjà, au soir d'une accablante journée d'été, regardé la terre rafraîchie par une pluie d'orage ? Sur les monts et dans les vallées, les trombes d'eau ont en quelques instants détrempé le sol, et lorsque le ciel redevient serein et que l'arc-en-ciel étend son ruban aux sept couleurs sur le gris du firmament, il monte du sol humide une vapeur chargée d'odeurs végétales : on dirait l'haleine tiède d'un grand organisme vivant, avide d'expansion. A ce parfum de l'eau, l'arbre coupé — comme disait Job (Jb 14,7-9) — et qui semblait mort, reprend espoir et retrouve bien vite la chevelure de son feuillage. C'est là une faible image des bienfaits dont les torrents du Sang rédempteur ont inondé la terre. Si les cataractes du ciel, ouvertes quarante jours durant, suffirent à la submerger (Gn 7,11), comment le sang divin, qui jaillit depuis dix-neuf siècles du Coeur de Jésus sur des milliers d'autels, n'aurait-il pas inondé et pour ainsi dire imprégné le monde des âmes ? David songeait peut-être à cette bienfaisante effusion lorsqu'il parlait d'une abondante pluie réservée à la postérité de Dieu. Pluviam volontariam segregabis, Deus, hereditati tuae (Ps., lxvii, 10). La pluie, condition essentielle de la fertilité pour la Palestine et grande récompense de Dieu pour ceux qui observent ses commandements (Dt 11,11-14), symbolise donc, bien qu'imparfaitement, la régénération du genre humain dans le sang du Christ.
Le pardon dans l'Ancien Testament
Du reste, ce serait une erreur de croire que l'Ancien Testament n'ait pas enseigné le pardon des injures. On y trouve à ce sujet de sages avertissements qui s'adressent en particulier à vous, jeunes époux. « Ne garde le souvenir d'aucune offense de la part du prochain », dit l'Ecclésiastique (x, 6). Or, il est parfois plus dur d'oublier les offenses que de les pardonner. Avant tout pardonnez-vous, et Dieu vous fera la grâce de savoir oublier. Mais chassez par-dessus tout le désir de la vengeance, que le Seigneur condamnait ainsi dans l'Ancienne Loi : « Ne cherche pas la vengeance et ne conserve point le souvenir de l'injure de tes concitoyens » (Lv 19,18). On pourrait dire aujourd'hui en d'autres paroles : « Gardez-vous de la rancune contre vos voisins : cette famille qui habite au-dessus, au-dessous, ou en face de vous ; ce propriétaire avec qui vous avez un mur mitoyen ; ce négociant dont le commerce vous fait concurrence ; cette personne de votre parenté dont la conduite vous humilie. » Voici un autre avertissement de l'Ecriture : « Ne dites point : Je lui ferai ce qu'il m'a fait, je rendrai à chacun selon sa conduite envers moi » (Pr 24,29). Car celui qui veut se venger subira la vengeance du Seigneur, qui tiendra un compte exact de ses péchés (Si 28,1). Quelle est grande, en effet, la folie de la rancoeur dans une âme pécheresse qui a un si grand besoin d'indulgence ! L'écrivain sacré souligne ce contraste criant : « Un homme conserve de la colère contre un autre homme, et il demande à Dieu sa gué-rison !... Il n'a pas pitié d'un homme, son semblable, et il supplie pour ses propres fautes ! » (ib., 3-4).
et dans le Nouveau Testament.
Mais c'est surtout après que la Nouvelle Alliance entre Dieu et les hommes fut scellée dans le sang du Christ (Lc 22,20) que devint générale la loi de l'inlassable pardon et de la colère qui le cède à l'amour : « O Pierre, répondit le Christ à l'apôtre qui l'interrogeait, tu pardonneras à ton frère, je ne dis pas sept fois, mais septante fois sept fois » (Mt 18,22), c'est-à-dire que, sans réserves et sans limites, le chrétien doit se tenir prêt à pardonner les offenses du prochain. Le divin Maître enseigne ailleurs : « Lorsque vous êtes debout pour faire votre prière, si vous avez quelque chose contre quelqu'un, pardonnez, afin que votre Père qui est dans les cieux vous pardonne aussi vos offenses » (Mc 11,25). Et il ne suffit même pas de ne pas rendre le mal pour le mal. « Vous savez, ajoutait Jésus, qu'il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Et moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent » (Mt 5,43-44). Telle est la doctrine chrétienne de l'amour et du pardon, doctrine qui exige parfois de lourds sacrifices.
// faut pardonner dans la vie internationale
Le danger de l'heure actuelle, par exemple, c'est que dans bien des coeurs le noble et légitime sentiment du patriotisme ne dégénère en passion de vengeance, en orgueil insatiable chez les uns, en incurable rancoeur chez les autres. Un chrétien fidèle et courageux dans la défense de sa patrie n'a pas le droit de haïr ceux qu'il est obligé de combattre. On voit sur les champs de bataille les personnes attachées au service des ambulances, les infirmiers et infirmières, se prodiguer pour les soins des malades et des blessés sans distinction de nationalité. Mais faut-il donc que les hommes arrivent jusqu'au seuil de la mort pour se reconnaître frères les uns des autres ? Cette admirable, mais peut-être tardive charité, ne suffit point ; il faut que, par la méditation et la pratique de l'Evangile, la multitude des chrétiens prenne enfin conscience des liens fraternels qui l'unissent dans une commune rédemption par les mérites du sang de Jésus-Christ ; il faut que les âmes trouvent, dans ce même sang devenu leur breuvage, la force, héroïque au besoin, d'un mutuel pardon, lequel n'exclut point le rétablissement, indispensable à toute vraie et durable concorde, de la justice ou du droit lésé.
... et dans la vie du foyer.
Mais revenons à vous, chers jeunes époux. Ne vous faudra-t-il pas, dans la vie où vous venez de vous engager, pratiquer un jour l'oubli des offenses d'une manière que d'aucuns estimeront dépasser les forces humaines ? Ce cas heureusement rare entre époux vraiment chrétiens, n'est pas impossible, car le démon et le monde hantent le coeur humain, si prompt dans ses mouvements, et tourmentent sa chair bien faible (cf. Marc, Mc 14,38). Mais sans aller à de pareilles extrémités, combien de petites contrariétés dans la vie quotidienne, que de légers heurts qui peuvent, si l'on n'y porte remède aussitôt, établir entre les époux une aversion latente et douloureuse ! De même entre parents et enfants ; si l'autorité doit agir, si elle doit maintenir ses droits au respect, les appuyer d'avertissements, de réprimandes et, au besoin, de punitions, combien serait déplorable, de la part d'un père ou d'une mère, la moindre apparence de ressentiment ou de vengeance personnelle ! Il n'en faut pas davantage, quelquefois, pour ébranler et détruire dans le coeur des enfants la confiance et l'affection filiales.
'exemple de saint Gualbert.
Après-demain, 12 juillet, la liturgie célèbre la fête d'un grand saint italien, Jean Gualbert, né d'une famille noble, à Florence, vers la fin du XIIe siècle. Son histoire montre jusqu'où peut aller le pardon des offenses et quelle récompense il reçoit de Dieu. Jeune chevalier, tout armé et escorté de soldats, il se rendait à une ville par un étroit chemin lorsque, à l'improviste, il se trouva devant l'assassin d'un membre très cher de sa famille. Le meurtrier, seul et sans armes, se vit perdu ; il tomba à genoux et étendit les bras en croix, attendant la mort. Mais Jean, par respect pour ce signe sacré, lui donna la vie, le releva et le laissa s'en aller librement. Puis, poursuivant son chemin, il entra dans l'église de San Miniato pour prier : il vit alors l'image du Crucifié pencher vers lui la tête dans un geste de tendresse infinie. Profondément ému, Jean prit la résolution de ne plus combattre que pour Dieu ; il coupa de ses propres mains sa belle chevelure et prit l'habit monastique ; la victoire qu'il avait remportée sur lui-même préludait à une longue vie de sainteté 3.
Chers fils et filles, vous n'aurez probablement pas à pratiquer un héroïsme aussi extraordinaire, et vous ne recevrez probablement pas une aussi prodigieuse faveur. Mais vous n'en devez pas moins vous tenir prêts chaque jour à pardonner les offenses reçues dans la vie familiale et sociale, selon cette parole que vous répétez chaque jour à genoux devant l'image du Crucifié : « Notre Père... pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés » (Mt 6,12). Si alors vous ne voyez pas le Christ se pencher vers vous visiblement dans un sourire, la tête couronnée d'épines, vous saurez pourtant, dans la conviction de la foi et de la confiance, que de ce front divin, que des mains et des pieds du Sauveur Jésus, que de ce Cceur surtout à jamais ouvert, le sang rédempteur déversera ses flots de pardon dans votre âme avec d'autant plus d'abondance que vous aurez vous-même pratiqué le pardon des offenses avec plus de générosité.
Acta Sanctorum Boll., juillet, t. III, pp. 313 et 343 - 344.
LETTRE APOSTOLIQUE POUR LE VIIe CENTENAIRE DES DEUX GLOIRES DE L'ORDRE DE NOTRE-DAME DE LA MERCI
(15 juillet 1940) *
A l'occasion du VIIe centenaire de la mort de saint Raymond Nonnat et du martyre du bienheureux Sérapion, le Saint-Père a adressé la lettre apostolique ci-dessous au R. P. Alfred Scotti, supérieur général de l'Ordre de Notre-Dame de la Merci.
A l'occasion du VIIe centenaire du jour où le saint Raymond Nonnat s'endormit heureusement dans le Seigneur et le bienheureux Sérapion, par la grâce divine, mérita la palme du martyre, il a paru opportun de commémorer ce double événement par des fêtes solennelles.
L'un et l'autre, étant entrés dans l'ordre tout récent de Notre-Dame de la Merci, ont brillé non seulement par l'éclat des plus belles vertus chrétiennes, mais, enflammés du zèle des âmes, ils ont orienté toutes leurs pensées, leurs soucis et leurs travaux vers la rédemption des chrétiens captifs des païens et en même temps à gagner les infidèles au Christ.
Consacrés l'un et l'autre à ces nobles causes, ayant accompli de longs voyages, spécialement en Afrique, et surmonté les difficultés provenant des lieux et des moeurs de peuples barbares, ils eurent à supporter avec une patience et une force admirable des injures, affronts et vexations de tout genre et à endurer de nombreux et cruels supplices pour l'expansion de la foi catholique et l'utilité des âmes. C'est pourquoi Nous voulons honorer d'une louange bien méritée et de Notre recommandation les solennités du centenaire qui, sur l'initiative de votre ordre, vont être célébrées prochainement en l'honneur de saint Raymond Nonnat et du bienheureux Sérapion et leur donner un plus grand éclat en y participant par Notre autorité et par Nos lettres.
Nous avons pleine confiance que les exemples illustres d'hommes aussi éminents contribueront grandement à rétablir entre les peuples chrétiens la charité qui se refroidit, de telle sorte que, déposant la jalousie et la haine qui sont la peste et la perte du genre humain, toutes les nations rachetées par le sang précieux du Christ se témoignent leur amour mutuel et, unissant leurs volontés et leurs forces, atteignent cette vraie et solide gloire d'humanité et de vertus qui est annonciatrice de l'éternelle béatitude du ciel.
Soutenu par cette espérance, en gage du secours de Dieu et en témoignage de Notre spéciale affection, en toute charité Nous vous accordons, de tout cceur dans le Seigneur, à vous, cher fils et à tous les membres de l'ordre dont vous êtes le chef la Bénédiction apostolique.
Pie XII 1940 - DISCOURS AUX JEUNES ÉPOUX