Audiences 2008 10

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Mercredi 8 octobre 2008 - Saint Paul et la vie terrestre de Jésus

Chers frères et soeurs!


Dans les dernières catéchèses sur saint Paul, j'ai parlé de sa rencontre avec le Christ ressuscité, qui a changé profondément sa vie, puis de sa relation avec les douze Apôtres, appelés par Jésus - en particulier avec Jacques, Céphas et Jean - et de sa relation avec l'Eglise de Jérusalem. Il reste à présent la question de ce que saint Paul a su du Jésus terrestre, de sa vie, de ses enseignements, de sa passion. Avant d'aborder cette question, il peut être utile d'avoir à l'esprit que saint Paul lui-même distingue deux façons de connaître Jésus et plus généralement deux façons de connaître une personne. Il écrit dans la Deuxième Lettre aux Corinthiens: "Ainsi donc, désormais nous ne connaissons personne selon la chair. Même si nous avons connu le Christ selon la chair, maintenant ce n'est plus ainsi que nous le connaissons" (5, 16). Connaître "selon la chair", de manière charnelle, cela veut dire connaître de manière seulement extérieure, avec des critères extérieurs: on peut avoir vu une personne plusieurs fois, connaître ainsi son aspect et les divers détails de son comportement: la manière dont il parle, la manière dont il bouge, etc. Toutefois, même en connaissant quelqu'un de cette manière on ne le connaît pas réellement, on ne connaît pas le noyau de la personne. C'est seulement avec le coeur que l'on connaît vraiment une personne. De fait, les pharisiens et les saducéens ont connu Jésus de manière extérieure, ils ont appris son enseignement, beaucoup de détails sur lui, mais ils ne l'ont pas connu dans sa vérité. Il y a une distinction analogue dans une parole de Jésus. Après la Transfiguration, il demande aux apôtres: "Le Fils de l'homme qui est-il, d'après ce que disent les gens?" (Mt 16,13) "Et vous que dites-vous? Pour vous qui suis-je?" (Mt 16,15). Les gens le connaissent, mais de manière superficielle; ils savent plusieurs choses de lui, mais ils ne l'ont pas réellement connu. En revanche, les Douze, grâce à l'amitié qui fait participer le coeur, ont au moins compris dans la substance et ont commencé à connaître qui est Jésus. Aujourd'hui aussi existe cette manière différente de connaître: il y a des personnes savantes qui connaissent Jésus dans ses nombreux détails et des personnes simples qui n'ont pas connaissance de ces détails, mais qui l'ont connu dans sa vérité: "le coeur parle au coeur". Et Paul veut dire essentiellement qu'il faut connaître Jésus ainsi, avec le coeur et connaître essentiellement de cette manière la personne dans sa vérité; puis, dans un deuxième temps, en connaître les détails.

Cela dit, demeure toutefois la question: qu'a connu saint Paul de la vie concrète, des paroles, de la passion, des miracles de Jésus? Il semble confirmé qu'il ne l'a pas rencontré pendant sa vie terrestre. A travers les apôtres et l'Eglise naissante il a assurément connu aussi les détails sur la vie terrestre de Jésus. Dans ses Lettres, nous pouvons trouver trois formes de référence au Jésus pré-pascal.

En premier lieu, on trouve des références explicites et directes. Paul parle de l'ascendance davidique de Jésus (cf. Rm Rm 1,3), il connaît l'existence de ses "frères" ou consanguins (1Co 9,5 Ga 1,19), il connaît le déroulement de la Dernière Cène (cf. 1Co 11,23), il connaît d'autres paroles de Jésus, par exemple, sur l'indissolubilité du mariage (cf. 1Co 7,10 avec Mc 10,11-12), sur la nécessité que celui qui annonce l'Evangile soit nourri par la communauté dans la mesure où l'ouvrier est digne de son salaire (cf. 1Co 9,14 et Lc 10,7); Paul connaît les paroles prononcées par Jésus lors de la Dernière Cène (cf. 1Co 11,24-25 et Lc 22,19-20) et il connaît aussi la croix de Jésus. Telles sont les références directes à des paroles et des faits de la vie de Jésus.

En deuxième lieu, nous pouvons entrevoir dans certaines phrases des Lettres pauliniennes plusieurs allusions à la tradition attestée dans les Evangiles synoptiques. Par exemple, les paroles que nous lisons dans la première Lettre aux Thessaloniciens, selon lesquelles "le jour du Seigneur viendra comme un voleur dans la nuit" (5, 2), ne s'expliqueraient pas comme un renvoi aux prophéties vétéro-testamentaires, car la comparaison avec le voleur nocturne ne se trouve que dans l'Evangile de Matthieu et de Luc, donc elle est tirée précisément de la tradition synoptique. Ainsi, quand nous lisons que: "ce qu'il y a de faible dans le monde, voilà ce que Jésus a choisi..." (1Co 1,27-28), on entend l'écho fidèle de l'enseignement de Jésus sur les simples et sur les pauvres (cf. Mt Mt 5,3 Mt 11,25 Mt 19,30). Il y a ensuite les paroles prononcée par Jésus dans la joie messianique: "Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange: ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l'as révélé aux tout-petits" (Mt 11,25). Paul sait - c'est son expérience missionnaire - combien ces paroles sont vraies, c'est-à-dire que ce sont précisément les simples qui ont le coeur ouvert à la connaissance de Jésus. La mention de l'obéissance de Jésus "jusqu'à la mort", que l'on trouve dans Ph 2, 8, ne peut également que rappeler la totale disponibilité du Jésus terrestre à l'accomplissement de la volonté de son Père (cf. Mc Mc 3,35 Jn 4,34). Paul connaît donc la passion de Jésus, sa croix, la manière dont il a vécu les derniers moments de sa vie. La croix de Jésus et la tradition sur cet événement de la croix sont au centre du Kérygme paulinien. Un autre pilier de la vie de Jésus connu par saint Paul est le Discours de la Montagne, dont il cite certains éléments presque à la lettre, quand il écrit aux Romains: "Aimez-vous les uns les autres... Bénissez ceux qui vous persécutent... Vivez en paix avec tous... Vainc le mal par le bien...". Donc, dans ses lettres, on trouve un reflet fidèle du Discours de la Montagne (cf. Mt Mt 5-7).

Enfin, il est possible de trouver une troisième manière dont sont présentes les paroles de Jésus dans les Lettres de Paul: c'est lorsqu'il opère une forme de transposition de la tradition pré-pascale à la situation d'après la Pâque. Un cas typique est le thème du Royaume de Dieu. Il se trouve assurément au centre de la prédication du Jésus historique (cf. Mt Mt 3,2 Mc 1,15 Lc 4,43). Chez Paul on peut trouver une transposition de cette thématique, parce qu'après la résurrection il est évident que Jésus en personne, le ressuscité, est le Royaume de Dieu. Le Royaume arrive donc là où Jésus arrive. Et ainsi, nécessairement, le thème du Royaume de Dieu, où était anticipé le mystère de Jésus, se transforme en christologie. Toutefois, les mêmes dispositions demandées par Jésus pour entrer dans le Royaume de Dieu sont tout à fait valables pour Paul en ce qui concerne la justification au moyen de la foi: autant l'entrée dans le Royaume que la justification exigent une attitude de grande humilité et disponibilité, libre de présomptions, pour accueillir la grâce de Dieu. Par exemple, la parabole du pharisien et du publicain (cf. Lc Lc 18,9-14) donne un enseignement que l'on retrouve tel quel chez Paul, lorsqu'il insiste sur le fait de devoir exclure toute vanterie à l'égard de Dieu. Les phrases de Jésus sur les publicains et les prostituées, plus disponibles que les pharisiens à accueillir l'Evangile (cf. Mt Mt 21,31 Lc 7,36-50), et son choix de partager la table avec eux (cf. Mt Mt 9,10-13 Lc 15,1-2) se retrouvent elles aussi entièrement dans la doctrine de Paul sur l'amour miséricordieux de Dieu envers les pécheurs (cf. Rm Rm 5,8-10 et aussi Ep Rm 2,3-5). Ainsi le thème du Royaume de Dieu est reproposé sous une forme nouvelle, mais toujours dans une pleine fidélité à la tradition du Jésus historique.

Un autre exemple de transformation fidèle du noyau doctrinal tel que l'entendait Jésus se trouve dans les "titres" qui lui sont attribués. Avant Pâques, il se qualifie lui-même de Fils de l'homme; après la Pâque, il devient évident que le Fils de l'homme est aussi le Fils de Dieu. Par conséquent, le titre préféré par Paul pour qualifier Jésus est Kyrios, "Seigneur" (cf. Ph Ph 2,9-11), qui indique la divinité de Jésus. Avec ce titre, le Seigneur Jésus apparaît dans toute la lumière de la résurrection. Sur le Mont des Oliviers, au moment de l'extrême angoisse de Jésus (cf. Mc Mc 14,36), les disciples avant de s'endormir avaient entendu comment il parlait avec le Père et l'appelait "Abbà-Père". C'est un terme très familier, équivalent à notre "papa", utilisé uniquement par les enfants en communion avec leur père. Jusqu'à ce moment-là il était impensable qu'un juif utilise une parole semblable pour s'adresser à Dieu; mais Jésus, étant vrai Fils, en ce moment d'intimité, parle ainsi et dit: "Abbà, Père". Dans les Lettres de saint Paul aux Romains et aux Galates, de manière surprenante ce terme "Abbà", qui exprime le caractère exclusif de la filiation de Jésus, apparaît dans la bouche des baptisés (cf. Rm Rm 8,15 Ga 4,6), parce qu'ils ont reçu l'"esprit du Fils" et à présent ils portent en eux-mêmes cet Esprit et ils peuvent parler comme Jésus et avec Jésus en vrais fils de leur Père, ils peuvent dire "Abbà" parce qu'ils sont devenus fils dans le Fils.

Et enfin, je voudrais évoquer la dimension salvifique de la mort de Jésus, que nous trouvons dans la phrase évangélique selon laquelle "le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude" (Mc 10,45 Mt 20,28). Le reflet fidèle de cette parole de Jésus apparaît dans la doctrine paulinienne sur la mort de Jésus comme rachat (cf. 1Co 6,20), comme rédemption (cf. Rm Rm 3,24), comme libération (cf. Ga Ga 5,1) et comme réconciliation (cf. Rm Rm 5,10 2Co 5,18-20). C'est là le centre de la théologie paulinienne, qui se fonde sur cette parole de Jésus.

En conclusion, saint Paul ne pense pas à Jésus en tant qu'historien, comme à une personne du passé. Il connaît assurément la grande tradition sur la vie, les paroles, la mort et la résurrection de Jésus, mais il ne traite pas de tout cela comme d'une chose du passé; il le propose comme réalité du Jésus vivant. Pour Paul, les paroles et les actions de Jésus n'appartiennent pas au temps historique, au passé. Jésus vit maintenant et parle maintenant avec nous et vit pour nous. Telle est la vraie manière de connaître Jésus et d'accueillir la tradition le concernant. Nous devons nous aussi apprendre à connaître Jésus non selon la chair, comme une personne du passé, mais comme notre Seigneur et Frère, qui est aujourd'hui avec nous et nous montre comment vivre et comment mourir.
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Je suis heureux d’accueillir les pèlerins de langue française, particulièrement les servants de messe du Jura pastoral, dans le diocèse de Bâle. Que par son enseignement saint Paul vous aide à mettre la personne du Christ au coeur de votre vie et à reconnaître en elle le salut de Dieu offert à tous ! Avec ma bénédiction apostolique !


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Mercredi 15 octobre 2008 - Saint Paul premier théologien de l'Eglise

Chers frères et soeurs,

Dans la catéchèse de mercredi dernier j'ai parlé de la relation de Paul avec le Jésus pré-pascal dans sa vie terrestre. La question était: "Qu'a su Paul de la vie de Jésus, de ses paroles, de sa passion"? Aujourd'hui je voudrais parler de l'enseignement de saint Paul sur l'Eglise. Nous devons commencer par la constatation que ce mot "Eglise" en français - comme en italien "Chiesa" et en espagnol "Iglesia" - est tiré du grec "ekklesia"! Il vient de l'Ancien Testament et signifie l'assemblée du peuple d'Israël, convoquée par Dieu, en particulier l'assemblée exemplaire au pied du Sinaï. Avec ce mot est à présent signifiée la nouvelle communauté des croyants dans le Christ qui se sentent assemblée de Dieu, la nouvelle convocation de tous les peuples par Dieu et devant Lui. Le terme ekklesia fait son apparition pour la première fois sous la plume de Paul, qui est le premier auteur d'un écrit chrétien. Cela a lieu dans l'incipit de la première Lettre aux Thessaloniciens, où Paul s'adresse textuellement "à l'Eglise des thessaloniciens" (cf. ensuite également à "l'Eglise de Laodicée" dans Col 4,16). Dans d'autres Lettres il parle de l'Eglise de Dieu qui est à Corinthe (1 Co 1, 2; 2 Co 1, 1), qui est en Galatie (Ga 1,2 etc.) - des Eglises particulières donc - mais il dit aussi avoir persécuté "l'Eglise de Dieu": non pas une communauté locale déterminée, mais "l'Eglise de Dieu". Ainsi, nous voyons que ce mot "Eglise" a une signification pluridimensionnelle: il indique, d'une part, les assemblées de Dieu dans des lieux déterminés (une ville, un pays, une maison), mais il signifie aussi toute l'Eglise dans son ensemble. Et ainsi nous voyons que "l'Eglise de Dieu" n'est pas seulement une somme de différentes Eglises locales, mais que les différentes Eglises locales sont à leur tour une réalisation de l'unique Eglise de Dieu. Toutes ensemble elles sont "l'Eglise de Dieu", qui précède les Eglises locales singulières et s'exprime, se réalise dans celles-ci.

Il est important d'observer que presque toujours le mot "Eglise" apparaît avec l'adjonction de la qualification "de Dieu": ce n'est pas une association humaine, née d'idées ou d'intérêts communs, mais d'une convocation de Dieu. Il l'a convoquée et c'est pourquoi elle est une dans toutes ses réalisations. L'unité de Dieu crée l'unité de l'Eglise dans tous les lieux où elle se trouve. Plus tard, dans la Lettre aux Ephésiens, Paul élaborera longuement le concept d'unité de l'Eglise, en continuité avec le concept de Peuple de Dieu, Israël, considéré par les prophètes comme "épouse de Dieu", appelée à vivre une relation sponsale avec Lui. Paul présente l'unique Eglise de Dieu comme "épouse du Christ" dans l'amour, un seul corps et un seul esprit avec le Christ lui-même. Il est bien connu que le jeune Paul avait été un adversaire acharné du nouveau mouvement constitué par l'Eglise du Christ. Il en avait été un adversaire, parce qu'il avait vu menacée, dans ce nouveau mouvement, la fidélité à la tradition du peuple de Dieu, animé par la foi dans le Dieu unique. Cette fidélité s'exprimait surtout dans la circoncision, dans l'observance des règles de la pureté cultuelle, dans l'abstention de certains aliments, dans le respect du Sabbat. Cette fidélité, les juifs l'avaient payée avec le sang des martyrs, pendant la période des Maccabées, quand le régime hellénistique voulait obliger tous les peuples à se conformer à l'unique culture hellénistique. Beaucoup de juifs avaient défendu avec leur sang la vocation propre d'Israël. Les martyrs avaient payé par leur vie l'identité de leur peuple, qui s'exprimait à travers ces éléments. Après la rencontre avec le Christ ressuscité, Paul comprit que les chrétiens n'étaient pas des traîtres; au contraire, dans la nouvelle situation le Dieu d'Israël à travers le Christ, avait élargi son appel à toutes les nations, en devenant le Dieu de tous les peuples. De cette manière, se réalisait la fidélité au Dieu unique; les signes distinctifs constitués par les règles et les observances particulières n'étaient plus nécessaires, par ce que tous étaient appelés, dans leur variété, à faire partie de l'unique peuple de Dieu de "l'Eglise de Dieu" dans le Christ.

Une chose fut pour Paul immédiatement claire dans la nouvelle situation: la valeur fondamentale et fondatrice du Christ et de la "parole" qui l'annonçait. Paul savait que non seulement on ne devient pas chrétien par la force, mais également que dans la configuration interne de la nouvelle communauté la composante institutionnelle était inévitablement liée à la "parole" vivante, à l'annonce du Christ vivant dans lequel Dieu s'ouvre à tous les peuples et les unit en un unique peuple de Dieu. Il est symptomatique que dans les Actes des Apôtres, Luc emploie plusieurs fois, également à propos de Paul, le syntagme "annoncer la parole" (Ac 4,29 Ac 4,31 Ac 8,25 Ac 11,19 Ac 13,46 Ac 14,25 Ac 16,6 Ac 16,32), avec l'intention évidente de souligner au maximum la portée décisive de la "parole" de l'annonce. Concrètement cette parole est constitué par la croix et la résurrection du Christ, dans lesquelles les Ecritures se sont réalisées. Le mystère pascal, qui a provoqué le tournant de sa vie sur le chemin de Damas, se trouve bien sûr au centre de la prédication de l'apôtre (cf. 1Co 2,2 1Co 15,14). Ce Mystère annoncé dans la parole se réalise dans les sacrements du baptême et de l'Eucharistie et devient ensuite réalité dans la charité chrétienne. L'oeuvre évangélisatrice de Paul n'a pas d'autre finalité que celle d'implanter la communauté des croyants dans le Christ. Cette idée est comprise dans l'étymologie même du terme ekklesia, que Paul, et avec lui tout le christianisme, a préféré à l'autre terme de "synagogue": non seulement parce qu'à l'origine le premier est plus "laïc" (dérivant de la pratique grecque de l'assemblée politique et pas précisément religieuse), mais également parce qu'il implique directement l'idée plus théologique d'un appel ab extra, et donc pas seulement l'idée d'une simple réunion ensemble; les croyants sont appelés par Dieu, qui les réunit en une communauté, son Eglise.

Dans cette optique, nous pouvons également comprendre le concept original, exclusivement paulinien, de l'Eglise comme "Corps du Christ". A cet égard, il faut avoir à l'esprit les deux dimensions de ce concept. L'une est à caractère sociologique, selon laquelle le corps est constitué par ses composantes et n'existerait pas sans elles. Cette interprétation apparaît dans la Lettre aux Romains et dans la première Lettre aux Corinthiens, où Paul reprend une image qui existait déjà dans la sociologie romaine: il dit qu'un peuple est comme un corps avec divers membres, dont chacun à sa fonction, même les plus petits et apparemment le plus insignifiants, sont nécessaires pour que le corps puisse vivre et réaliser ses fonctions. De manière opportune, l'apôtre observe que dans l'Eglise il y a beaucoup de vocations: prophètes, apôtres, maîtres, personnes simples, tous appelés à vivre chaque jour la charité, tous nécessaires pour construire l'unité vivante de cet organisme spirituel. L'autre interprétation fait référence au Corps même du Christ. Paul soutient que l'Eglise n'est pas seulement un organisme, mais devient réellement corps du Christ dans le sacrement de l'Eucharistie, où tous nous recevons son Corps et nous devenons réellement son Corps. Ainsi se réalise le mystère sponsal que tous deviennent un seul corps et un seul esprit dans le Christ. Ainsi la réalité va bien au-delà de l'image sociologique, en exprimant sa véritable essence profonde, à savoir l'unité de tous les baptisés dans le Christ, considérés par l'Apôtre "un" dans le Christ, conformés au sacrement de son Corps.

En disant cela Paul montre qu'il sait bien et il nous fait comprendre à tous que l'Eglise n'est pas sienne et n'est pas nôtre: l'Eglise est corps du Christ, elle est "Eglise de Dieu", "champ de Dieu, édification de Dieu, (...) temple de Dieu" (1Co 3,9 1Co 3,16). Cette dernière qualification est particulièrement intéressante, car elle attribue à un tissu de relations interpersonnelles, un terme qui communément servait pour indiquer un lieu physique, considéré comme sacré. Le rapport entre Eglise et temple finit donc par assumer deux dimensions complémentaires: d'une part, est appliqué à la communauté ecclésiale la caractéristique de dimension séparée et de pureté qui revenait à l'édifice sacré, mais, de l'autre, est également dépassé le concept d'un espace matériel, pour transférer cette valeur à la réalité d'une communauté de foi vivante. Si auparavant les temples étaient considérés comme des lieux de la présence de Dieu, à présent l'on sait et l'on voit que Dieu n'habite pas dans des édifices faits en pierres, mais le lieu de la présence de Dieu dans le monde est la communauté vivante des croyants.

La qualification de "peuple de Dieu", qui chez Paul est appliquée substantiellement au peuple de l'Ancien Testament, puis aux païens qui étaient "le non-peuple" et sont devenus eux aussi le peuple de Dieu grâce à leur insertion dans le Christ à travers la Parole et le sacrement, mériterait un discours à part. Et enfin, une dernière nuance. Dans la Lettre à Timothée, Paul qualifie l'Eglise de "maison de Dieu" (1Tm 3,15); et il s'agit d'une définition vraiment originale, car elle se réfère à l'Eglise comme structure communautaire où sont vécues de chaleureuses relations interpersonnelles à caractère familial. L'apôtre nous aide donc a comprendre toujours plus profondément le mystère de l'Eglise dans ses différentes dimensions d'assemblée de Dieu dans le monde. Telle est la grandeur de l'Eglise et la grandeur de notre appel: nous sommes temple de Dieu dans le monde, lieu où Dieu habite réellement, et nous sommes, dans le même temps, communauté, famille de Dieu dont Il est charité. Comme famille et maison de Dieu, nous devons réaliser dans le monde la charité de Dieu et être ainsi avec la force qui vient de la foi, le lieu et le signe de sa présence. Prions le Seigneur afin qu'il nous concède d'être toujours davantage son Eglise, son Corps, le lieu de la présence de sa charité dans notre monde et dans notre histoire.
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Je salue tous les pèlerins francophones présents aujourd’hui, en particulier ceux venus de France métropolitaine, de l’Île de la Réunion et du Canada. Que votre prière auprès de la tombe des apôtres Pierre et Paul affermisse votre amour de l’Église, Corps du Christ. Bon pèlerinage à tous !


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Mercredi 22 octobre 2008 - Le christocentrisme de saint Paul

Chers frères et soeurs,

Dans les catéchèses des semaines dernières nous avons médité sur la "conversion" de saint Paul, fruit de sa rencontre personnelle avec Jésus crucifié et ressuscité, et nous nous sommes interrogés sur ce qu'a été la relation de l'apôtre des nations avec Jésus terrestre. Aujourd'hui je voudrais parler de l'enseignement que saint Paul nous a laissé sur le caractère central du Christ ressuscité dans le mystère du salut, sur sa christologie. En vérité, Jésus Christ ressuscité, "exalté au dessus de tous les noms", est au centre de toutes ses réflexions. Le Christ est pour l'apôtre le critère d'évaluation des événements et des choses, l'objectif de chaque effort qu'il accomplit pour annoncer l'Evangile, la grande passion qui soutient ses pas sur les routes du monde. Et il s'agit d'un Christ vivant, concret: le Christ - dit Paul - "qui m'a aimé et qui s'est livré pour moi" (Ga 2,20). Cette personne qui m'aime, avec laquelle je peux parler, qui m'écoute et me répond, telle est réellement le principe pour comprendre le monde et pour trouver le chemin dans l'histoire.

Celui qui a lu les écrits de saint Paul sait bien qu'il ne s'est pas soucié de rapporter chacun des faits qui composent la vie de Jésus, même si nous pouvons penser que dans ses catéchèses il a raconté bien davantage sur Jésus pré-pascal que ce qu'il écrit dans les Lettres, qui sont des avertissements dans des situations précises. Son intention pastorale et théologique visait à un tel point à l'édification des communautés naissantes, qu'il concentrait spontanément tout dans l'annonce de Jésus Christ comme "Seigneur" vivant aujourd'hui et présent aujourd'hui parmi les siens. D'où le caractère essentiel de la christologie paulinienne, qui développe les profondeurs du mystère avec un souci constant et précis: annoncer, bien sûr, Jésus vivant, son enseignement, mais annoncer surtout la réalité centrale de sa mort et de sa résurrection, comme sommet de son existence terrestre et racine du développement successif de toute la foi chrétienne, de toute la réalité de l'Eglise. Pour l'apôtre, la résurrection n'est pas un événement isolé, séparé de la mort: le Ressuscité est toujours celui qui, auparavant, a été crucifié. Même ressuscité il porte ses blessures: la passion est présente en Lui et l'on peut dire avec Pascal qu'il est souffrant jusqu'à la fin du monde, tout en étant ressuscité et en vivant avec nous et pour nous. Cette identité du Ressuscité avec le Christ crucifié, Paul l'avait compris lors de la rencontre sur le chemin de Damas: à cet instant-là, lui avait été clairement révélé que le Crucifié est le Ressuscité et que le Ressuscité est le Crucifié, qui dit à Paul: "Pourquoi me persécutes-tu?" (Ac 9,4). Paul persécute le Christ dans l'Eglise et comprend alors que la croix est une "une malédiction de Dieu" (Dt 21,23), mais un sacrifice pour notre rédemption.

L'apôtre contemple avec fascination le secret caché du Crucifié-ressuscité et, à travers les souffrances vécues par le Christ dans son humanité (dimension terrestre), il remonte à cette existence éternelle dans laquelle Il ne fait qu'un avec le Père (dimension pré-temporelle): "Mais lorsque les temps furent accomplis - écrit-il -, Dieu a envoyé son Fils; il est né d'une femme, il a été sous la domination de la loi de Moïse pour racheter ceux qui étaient sous la domination de la Loi et pour faire de nous des fils" (Ga 4,4-5). Ces deux dimensions, la préexistence éternelle auprès du Père et la descente du Seigneur dans l'incarnation, s'annoncent déjà dans l'Ancien Testament, dans la figure de la Sagesse. Nous trouvons dans les Livres sapientiaux de l'Ancien Testament certains textes qui exaltent le rôle de la Sagesse préexistante à la création du monde. C'est dans ce sens que doivent être lus des passages comme celui du Psaume 90: "Avant que naissent les montagnes, que tu enfantes la terre et le monde, de toujours à toujours, toi, tu es Dieu" (v. 2); ou des passages comme celui qui parle de la Sagesse créatrice: "Yahvé m'a créée, prémices de son oeuvre, avant ses oeuvres les plus anciennes. Dès l'éternité je fus établie, dès le principe, avant l'origine de la terre" (Pr 8,22-23). L'éloge de la Sagesse, contenu dans le livre homonyme, est également suggestif: "Elle s'étend avec force d'un bout du monde à l'autre et elle gouverne l'univers pour son bien" (Sg 8,1).

Ces mêmes textes sapientiaux qui parlent de la préexistence éternelle de la Sagesse, parlent également de la descente, de l'abaissement de cette Sagesse, qui s'est créée une tente parmi les hommes. Nous entendons ainsi déjà résonner les paroles de l'évangile de Jean qui parle de la tente de la chair du Seigneur. Elle s'est créé une tente dans l'Ancien Testament: là est indiqué le temple, le culte selon la "Torah"; mais du point de vue du Nouveau Testament nous pouvons dire que celle-ci n'était qu'une préfiguration de la tente bien plus réelle et significative: la tente de la chair du Christ. Et nous voyons déjà dans les Livres de l'Ancien Testament que cet abaissement de la Sagesse, sa descente dans la chair, implique également la possibilité qu'elle soit refusée. Saint Paul, en développant sa christologie, fait précisément référence à cette perspective sapientielle: il reconnaît en Jésus la sagesse éternelle existant depuis toujours, la sagesse qui descend et se crée une tente parmi nous et ainsi il peut décrire le Christ, comme "puissance et sagesse de Dieu", il peut dire que le Christ est devenu pour nous "par lui [Dieu] notre sagesse, pour être notre justice, notre sanctification, notre rédemption" (1Co 1,24 1Co 1,30). De même, Paul explique que le Christ, de même que la Sagesse, peut être refusé en particulier par les dominateurs de ce monde (cf. 1Co 2,6-9), si bien que dans les desseins de Dieu peut se créer une situation paradoxale, la croix, qui se retournera en chemin de salut pour tout le genre humain.

Un développement ultérieur de ce cycle sapientiel, qui voit la Sagesse s'abaisser pour ensuite être exaltée malgré le refus qu'on peut lui opposer, se trouve dans le célèbre hymne contenu dans la Lettre aux Philippiens (cf. 2, 6-11). Il s'agit de l'un des textes les plus élevés de tout le Nouveau Testament. La plus grande majorité des exégètes s'accordent désormais à considérer que ce passage reproduit une composition antérieure au texte de la Lettre aux Philippiens. Il s'agit d'une donnée très importante, car cela signifie que le judéo-christianisme, avant saint Paul, croyait dans la divinité de Jésus. En d'autres termes, la foi dans la divinité de Jésus n'est pas une invention hellénistique, apparue bien après la vie terrestre de Jésus, une invention qui, oubliant son humanité, l'aurait divinisé; nous voyons en réalité que le premier judéo-christianisme croyait en la divinité de Jésus, et nous pouvons même dire que les Apôtres eux-mêmes, dans les grands moments de la vie de leur Maître, ont compris qu'Il était le Fils de Dieu, comme le dit saint Pierre à Césarée de Philippes: "Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant" (Mt 16,16). Mais revenons à l'hymne de la Lettre aux Philippiens. La structure de ce texte peut être articulée en trois strophes, qui illustrent les moments principaux du parcours accompli par le Christ. Sa préexistence est exprimée par les paroles: "lui qui était dans la condition de Dieu, il n'a pas jugé bon de revendiquer son droit d'être traité à l'égal de Dieu" (v. 6); suit alors l'abaissement volontaire du Fils dans la deuxième strophe: "mais au contraire, il se dépouilla lui-même en prenant la condition de serviteur" (v. 7), jusqu'à s'humilier lui-même "en devenant obéissant jusqu'à mourir, et à mourir sur une croix" (v. 8). La troisième strophe de l'hymne annonce la réponse du Père à l'humiliation du Fils: "C'est pourquoi Dieu l'a élevé au-dessus de tout; il lui a conféré le nom qui surpasse tous les noms" (v. 9). Ce qui frappe est le contraste entre l'abaissement radical et la glorification successive dans la gloire de Dieu. Il est évident que cette seconde strophe est en opposition avec la prétention d'Adam qui voulait lui-même se faire Dieu, est en opposition également avec le geste des bâtisseurs de la tour de Babel qui voulaient édifier seuls le pont vers le ciel et devenir eux-mêmes des divinités. Mais cette initiative de l'orgueil s'acheva dans l'autodestruction: ce n'est pas ainsi que l'on arrive au ciel, au bonheur véritable, à Dieu. Le geste du Fils de Dieu est exactement le contraire: non l'orgueil, mais l'humilité, qui est la réalisation de l'amour et l'amour est divin. L'initiative d'abaissement, d'humilité radicale du Christ, à laquelle s'oppose l'orgueil humain, est réellement l'expression de l'amour divin; celle-ci est suivie par cette élévation au ciel vers laquelle Dieu nous attire avec son amour.

Outre la Lettre aux Philippiens, il y a d'autres passages de la littérature paulinienne où les thèmes de la préexistence et de la descente du Fils de Dieu sur la terre sont reliés entre eux. Une réaffirmation de l'assimilation entre Sagesse et Christ, avec toutes les conséquences cosmiques et anthropologiques qui en découlent, se retrouve dans la première Lettre à Timothée: "C'est le Christ manifesté dans la chair, justifié par l'Esprit, apparu aux anges, proclamé chez les païens, accueilli dans le monde par la foi, enlevé au ciel dans la gloire" (3, 16). C'est surtout sur ces prémisses que l'on peut mieux définir la fonction du Christ comme Médiateur unique, avec en toile de fond l'unique Dieu de l'Ancien Testament (cf. 1Tm 2,5 en relation avec Is 43,10-11 Is 44,6). C'est le Christ le vrai pont qui nous conduit au ciel, à la communion avec Dieu.

Et enfin quelques mots sur les derniers développements de la christologie de saint Paul dans les Lettres aux Colossiens et aux Ephésiens. Dans la première, le Christ est qualifié de: "Premier né par rapport à toutes les créatures" (1, 15-20). Ce terme de "Premier né" implique que le premier parmi tant de fils, le premier parmi tant de frères et de soeurs est descendu pour nous attirer à lui et faire de nous ses frères et soeurs. Dans la Lettre aux Ephésiens nous trouvons une belle présentation du plan divin du salut, lorsque Paul dit que dans le Christ Dieu voulait récapituler toute chose (cf. Ep Ep 1,23). Le Christ est la récapitulation de toutes les choses, il résume toutes choses et nous guide vers Dieu. Et ainsi il nous implique dans un mouvement de descente et de montée, en nous invitant à participer à son humilité, c'est-à-dire à son amour envers le prochain, pour participer ainsi également de sa glorification en devenant comme lui fils dans le Fils. Prions le Seigneur afin qu'il nous aide à nous conformer à son humilité, à son amour, pour qu'il nous soit ainsi permis de participer de sa divinisation.
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Je suis heureux de vous accueillir, chers pèlerins francophones. Je salue particulièrement le groupe du diocèse d’Aire et Dax, ainsi que tous les pèlerins des paroisses et collèges de Suisse et de France. En cette année paulinienne, que votre pèlerinage à Rome soit pour vous l’occasion de redécouvrir l’enseignement de l’Apôtre des Nations qui nous invite à approfondir toujours plus notre connaissance et notre amour du Christ. Que Dieu vous bénisse !



Audiences 2008 10