
Pie XII 1956 - LETTRE DE MONSEIGNEUR DELL'ACQUA SUBSTITUT A LA SECRÉTAIRERIE D'ÉTAT POUR LES ASSISES NATIONALES DU CENTRE FRANÇAIS DU PATRONAT CHRÉTIEN
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raisonnable. Et cette tâche comporte déjà par elle-même des difficultés et des risques, souvent méconnus, qui requièrent du patron chrétien un sens aigu de son devoir et des qualités professionnnelles éprouvées.
Mais une entreprise ne saurait être menée indépendamment des conditions générales de l'économie et son chef assume de ce fait des responsabilités plus larges et non moins importantes, au service du bien commun de la nation. Que les membres du C.F.P.C. aient donc à coeur d'être présents dans les organisations patronales et professionnelles ; qu'ils y apportent, tel un ferment, l'esprit chrétien dont ils se sont pénétrés dans l'étude et la prière ; qu'ils aident à y faire mûrir — surtout aux heures difficiles que nous traversons — les orientations saines, les prises de position justes et courageuses, dont peuvent dépendre la vitalité économique et la paix sociale du pays. Un authentique apostolat est à exercer dans ce monde qui est le leur et la connaissance approfondie de la doctrine sociale catholique sera pour eux non seulement une lumière précieuse, mais la justification et la source de leur zèle.
Un chef d'entreprise chrétien enfin ne remplirait pas les obligations essentielles qui lui incombent s'il négligeait ses responsabilités sociales vis-à-vis des hommes auxquels il demande quotidiennement « le meilleur de leur temps et de leurs forces ».
Les paternelles et constantes exhortations de Sa Sainteté à cet égard — renouvelées encore dans un récent discours — trouveront sans nul doute un large écho parmi les participants de vos Assises nationales. Les conditions de travail matérielles et morales des hommes, et surtout des femmes, dans les ateliers ou les usines, la fréquence et les qualités humaines des relations du patron avec tous ceux qui, aux divers échelons, collaborent à la prospérité de l'entreprise, la participation de celle-ci à l'effort d'ensemble engagé, dans la profession et dans le pays, pour promouvoir une plus grande justice sociale ; ce sont là, entre autres, des préoccupations qui doivent hanter l'esprit, et aussi le coeur de tout chrétien qui porte des responsabilités patronales. Pour faire face à son devoir, il n'hésitera donc pas à multiplier les contacts loyaux avec ceux qui lui apportent l'irremplaçable expérience du monde du travail et lui disent l'aspiration de l'ouvrier à être traité non plus seulement comme « un travailleur que l'on embauche et auquel on achète son travail », mais comme « un homme, un membre de la société
humaine qui vient collaborer au bien de cette même société, dans l'industrie en question » 2.
Plus encore, un patron qui est chrétien, a le devoir de considérer devant Dieu la responsabilité qu'il a de donner aux membres de son entreprise des conditions de vie et de travail qui rendent possibles à tous l'attachement au christianisme et la libre pratique de leurs devoirs religieux.
A tous ces titres, la tâche du Centre français du patronat chrétien s'avère plus utile que jamais et de grand coeur le Saint-Père appelle sur tous ses membres une large effusion de grâces. En gage de sa paternelle bienveillance, il vous accorde, ainsi qu'à vos collaborateurs, à la veille des Assises nationales, une spéciale Bénédiction apostolique.
Cf. Discours du 4 février, p. 59.
(g mars 1956) 1
Le vendredi g mars, le Souverain Pontife a reçu un groupe de personnalités de divers pays, membres de l'Union internationale des Instituts d'Archéologie, Histoire, Histoire de l'Art à Rome ; il leur a adressé en français le discours suivant :
C'est bien volontiers, Messieurs, que, répondant à votre souhait. Nous recevons ici votre association, l'Union internationale des Instituts d'Archéologie, Histoire, Histoire de l'Art à Rome, à l'occasion du dixième anniversaire de sa création. Nous vous félicitons de l'heureuse idée qui l'a fait naître, ainsi que du développement qu'elle a pris pendant ces dix ans : elle ne comprend, en effet, pas moins de vingt et un instituts, appartenant à quatorze nations ; elle est un centre où l'on discute des questions qui les intéressent toutes ; elle accorde aux entreprises, que des instituts isolés pourraient difficilement conduire à bonne fin, un appui financier efficace, et les soutient toutes de son autorité morale ; en un mot, elle est devenue le foyer des initiatives et des intérêts culturels de ces diverses nations à Rome. Nous Nous en réjouissons cordialement. Nous voudrions aussi vous exprimer Notre satisfaction particulière pour le projet dont vous Nous avez fait part, de rééditer sur un plan plus vaste la Bibliotheca Histórica Medii Aevi de l'illustre Auguste Potthast. Vous savez quels services précieux cet ouvrage rend entre autres à l'Histoire ecclésiastique pour la période qui va de 500 à 1500.
1 D'après le texte français des A. A. S., XXXXVIII, 1956, p. 210.
2 Cf. Documents Pontificaux 1955, p. 286.
En accueillant en septembre dernier les membres du Congrès international d'Histoire 2, Nous leur disions que Nous n'avions
nullement l'impression de Nous adresser à des inconnus ou des étrangers ; cette impression, Nous l'éprouvons plus vive encore à présent : on pourrait même presque dire que le Vatican lui aussi est un Institut d'Archéologie, Histoire et Histoire de l'Art, c'est-à-dire un institut culturel.
Le Saint-Père rappelle la position de l'Eglise : elle ne s'identifie à aucune culture. Il en donne les raisons.
Mais, même si sa résidence, le Vatican, peut se vanter d'être un haut lieu de l'histoire et de l'art, le Pape est le Chef d'une société religieuse, d'une Eglise universelle. Nous voyons en cela une invitation à profiter de votre présence ici, Messieurs, pour revenir sur une question, que Nous avons déjà touchée dans l'allocution au Congrès historique rappelée à l'instant : Nous voulons dire la position de l'Eglise catholique à l'égard de la culture.
Nous affirmions alors que l'Eglise catholique ne s'identifie à aucune culture. Quelle est la raison profonde de cette attitude ? Elle résulte en principe de l'indépendance radicale de la religion vis-à-vis de la culture. Celle-ci ne permet pas de juger des valeurs religieuses. Ainsi, l'âge d'or de la culture grecque, qui dura deux siècles à peine, tient une place unique dans l'histoire universelle, et le peuple d'Israël en Palestine n'a pas produit de valeurs culturelles comparables. On ne peut cependant rien en conclure quant à la pureté et à l'élévation des conceptions religieuses de ces deux peuples. Plusieurs siècles avant l'apogée de la culture hellénique, le peuple d'Israël exprime déjà, dans les psaumes et les prophètes, et même, bien plus tôt, dans le Deutéronome, son idée de Dieu et des fondements moraux de la vie humaine avec une pureté et une perfection, auxquelles l'hellénisme n'atteignit jamais, même chez ses coryphées spirituels, Socrate, Platon et Aristote. L'efflorescence de la culture arabe en Espagne à une époque où, plus au nord, la culture chrétienne à ses débuts s'élevait peu à peu par un effort laborieux, prouve-t-elle la supériorité de l'islamisme sur le christianisme ? Sans doute les savants arabes n'auront-ils pas manqué de reprocher aux chrétiens leur infériorité ; mais il ne faut jamais juger une religion d'après le développement culturel de ses adhérents.
Nous voilà ainsi revenus à l'Eglise. Son divin fondateur, Jésus-Christ, ne lui a donné aucun mandat ni fixé aucune fin
d'ordre culturel. Le but que le Christ lui assigne est strictement religieux ; il est même la synthèse de tout ce que renferme l'idée de religion, la religion unique et absolument véritable : l'Eglise doit conduire les hommes à Dieu, afin qu'ils se livrent à Lui sans réserve et trouvent aussi en Lui la paix intérieure parfaite. Voilà pourquoi le Christ a confié à l'Eglise toute sa vérité et toute sa grâce.
L'Eglise ne peut jamais perdre de vue ce but strictement religieux, surnaturel. Le sens de toutes ses activités, jusqu'au dernier canon de son Code, ne peut être que d'y concourir directement ou indirectement. Les papes du XVe siècle, à partir de Nicolas V, ont suivi avec beaucoup d'intérêt le mouvement culturel de la Renaissance. Ils l'ont fait, au début du moins, pour relayer en quelque sorte ce mouvement et ne pas le laisser s'égarer sur des voies étrangères à la pensée chrétienne. Mais l'histoire après coup s'est demandé si, avec le temps, les hommes d'Eglise n'ont pas subi le charme de l'humanisme au point de lui sacrifier en partie leur tâche principale, s'il est vrai qu'à cette époque, précisément aux environs de 1500, il a fallu rappeler avec force le sens religieux de la vie et celui de la croix du Christ. Le conflit de la religion et de la culture, à ce moment si important de l'histoire, contribue à mettre en relief l'indépendance radicale de l'Eglise vis-à-vis des activités et des valeurs culturelles.
Cependant l'indépendance de l'Eglise ne signifie pas indifférence l'égard de la culture.
D'autre part, on ne peut pas interpréter la conscience qu'a l'Eglise de cette indépendance comme le fruit d'un certain pessimisme à l'égard de la culture ; on s'y complut volontiers au XIXe siècle et par contre-coup on détermina chez les savants et les publicistes catholiques comme aussi dans la vie courante, une insistance exagérée sur la sympathie de l'Eglise pour la culture. Aujourd'hui, les ravages matériels et spirituels, que deux guerres mondiales et leurs conséquences entraînèrent pour l'humanité sans égard aucun pour les pays de vieille culture, ont ramené plus de sobriété et d'objectivité dans l'étude de la question. On n'ose plus guère reprocher à l'Eglise de se montrer hostile à la culture ; l'Eglise par contre est convaincue que l'humanité estime et cherche en elle, avant tout, ses ressources religieuses et morales. Ce sont celles-ci en fait qui commandent l'attitude de l'Eglise envers la culture.
La nature et la Révélation, l'histoire et l'expérience sont d'accord pour montrer que l'activité culturelle met en oeuvre des aptitudes conférées par le Créateur à la nature humaine, et exécute un ordre qu'il a donné expressément : « Remplissez la terre et soumettez-la » (Gen. I, 28). Dans les grandes civilisations que la recherche scientifique a révélées, la culture était toujours liée organiquement à la religion. Point d'évolution culturelle saine sans un équilibre approximatif entre les progrès matériels et les progrès spirituels et moraux. Toute déviation dans l'évolution culturelle a sa cause profonde dans l'écart qui s'est creusé entre ces deux facteurs. Il n'y eut jamais de peuple sans religion. L'irréligiosité implique toujours la volonté de se séparer de la religion, une négation, un rejet, jamais une attitude originelle, ni durable. La décadence culturelle est d'habitude précédée d'une décadence de la vie religieuse. Si donc la religion, comme Nous le disions, est radicalement indépendante des formes et des degrés de la culture, par contre la culture qui se veut authentique, saine et durable, appelle d'elle-même une relation intime à la religion.
n'y a aucun domaine où le christianisme ne puisse pénétrer.
Le christianisme et l'Eglise Nous révèlent quelle est cette relation : le christianisme ne recherche pas un spiritualisme pur, qui serait inhumain. Le parfait chrétien est aussi un homme parfait, car personne ne fut plus pleinement homme que l'Hom-me-Dieu, Jésus-Christ lui-même. Le don total à Dieu est certainement un acte spirituel ; mais il doit s'éprouver dans la réalité de la vie humaine, au fil des heures, des jours et des années. Le christianisme ne connaît pas non plus dans l'univers de domaine où Dieu ne pourrait pénétrer. L'Eglise a rejeté toute forme de dualisme manichéen : « Frères, dit l'apôtre Paul, tout ce qu'il y a de vrai, de noble, de juste, de pur, d'aimable, d'honorable, de vertueux, de louable, que ce soit là l'objet de vos pensées » (Phil. IV, 8), et plus clairement encore, dans la formule classique bien connue : « Tout vous appartient, mais vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu (I Cor. III, 22-23).
Le Saint-Père cite en exemple la philosophie de la culture de saint Thomas d'Aquin.
On a restitué récemment à la Summa contra Gentïles 3 du grand Thomas d'Aquin une section, qui y manquait ou qu'on n'y trouvait que sous une forme corrompue ; l'authenticité put en être prouvée grâce à l'autographe du saint, que l'on conserve encore, et le texte correct en a paru dans l'édition Léonine de ses oeuvres 4. S. Thomas d'Aquin traite en ce passage de la Providence divine ; dans la langue sobre, mais claire et en même temps profonde, de la scolastique il exprime en ces termes la même idée que l'apôtre : . . . ipsa conditio intellectualis naturse, secun-dum quam est domina sui actus, providentise curam requirit qua sibi propter se provideatur : aliorum vero conditio, quse non habent dominium sui actus, hoc indicat, quod eis non propter ipsa cura impendatur, sed velut ad alia ordinatis, et de même ensuite : Constat autem . . . finem ultimum universi Deum esse, quem sola intellectualis natura consequitur in seipso, eum scilicet cognoscendo et amando ... Sola igitur intellectualis natura est propter se qusesita in universo alia autem omnia propter ipsam.
s Lib. III, cap. 112.
5 S. Thomas d'Aquin, In Isaïam Proph. Expos., cap. 3 in fin.
Cette position entraîne le refus décidé d'une culture limitée aux seuls éléments temporels ou purement matérialistes. A rencontre de courants philosophiques contemporains, remarquons-le, il s'abstient, ici et dans les chapitres suivants, d'accorder à l'histoire une estime exagérée et ce caractère d'absolu selon lequel, dans le cours déterminé et fatal des événements l'homme aurait son rôle à jouer, mais se trouverait impuissant et inerte devant le jeu qui se déroule sur la scène de l'univers ; conséquence naturelle d'une conception de la culture, qui ne fonde pas en Dieu la primauté de l'homme vis-à-vis de tous les autres êtres. D'autre part, on ne décèle dans la position de l'Aquinate aucune condamnation du monde, mais son acceptation joyeuse orientée vers Dieu. En plusieurs endroits de ses oeuvres, Thomas applique son principe aux différents domaines de la création, jusqu'à donner des normes sur la danse 5. En général, la philosophie de la culture, qui se dégage de l'ensemble de ses oeuvres, est d'un équilibre tellement parfait, qu'elle s'élève presque entièrement au-dessus des conditions du XIIIe siècle et du moyen âge et qu'elle acquiert une valeur définitive.
Dans sa philosophie de la culture, comme dans la majeure partie de sa doctrine, Thomas d'Aquin interprète le sentiment de l'Eglise depuis ses origines et pour tous les temps. Que par sa seule présence et son action religieuse l'Eglise ait influencé la culture de l'humanité, c'était donc inéluctable. En fait, même si l'on considère que l'application des principes et des idéals à la réalité pâtit toujours et partout des faiblesses humaines, l'action culturelle de l'Eglise s'est avérée étendue et féconde, et cela sous un double aspect.
Il montre comment l'action de l'Eglise a été étendue et féconde en faveur de la culture.
D'abord l'Eglise elle-même est un organisme vivant et visible, et les oeuvres qu'elle a accomplies pour remplir sa mission propre — ainsi, par exemple, la glorification de Dieu, avant tout par l'offrande du Saint Sacrifice ; l'éducation des peuples à la civilisation chrétienne ; les réalisations charitables et sociales — se sont révélées en même temps, et pour ainsi dire de soi, comme des valeurs culturelles élevées et souvent de premier ordre. On a organisé l'année passée une exposition des peintures de Fra Angelico : ses visiteurs n'avaient-ils pas l'impression toute naturelle de se trouver devant une réalisation culturelle vraiment supérieure ? Cependant Fra Angelico a composé ces oeuvres pour la gloire de Dieu et pour aider les hommes à monter vers Lui. De valeurs semblables, l'Eglise n'en manque pas, mais elle ne les juge même pas essentielles.
Nous devons ici introduire une remarque sur la science ecclésiastique, c'est-à-dire celle que l'Eglise elle-même a cultivée et cultive encore pour mieux pénétrer la foi chrétienne et ses fondements. Cette science a mis à son actif, lors des luttes théologiques qui se déroulent du IVe au VIIIe siècle, aux XIIe et XIIIe, aux XVIe et XVIIe siècles, des oeuvres éminentes, dignes des réalisations les plus insignes de l'esprit humain pour leur analyse fine et pénétrante de concepts, la précision et l'ampleur de la pensée et du raisonnement. Elle faisait par là oeuvre de culture et l'histoire des sciences confirmera Notre jugement, Nous en sommes sûr.
Ensuite l'Eglise a, dès les origines, fait pénétrer dans l'humanité des principes déterminés qui, peu à peu, en silence et sans attirer l'attention, mais d'une manière d'autant plus durable, influencèrent la vie culturelle et la modifièrent profondément de l'intérieur. Citons principalement les suivantes : l'orientation de toute l'existence humaine vers un Dieu personnel devant qui l'homme se tient comme l'enfant devant son père ; le respect de la dignité personnelle de l'individu : les hommes sont tous égaux par leur nature, leur origine, leur destinée, sans distinction de caste ou de nationalité ; ils sont tous frères et soeurs en Jésus-Christ ; de même l'union des hommes entre eux et l'établissement de la vie sociale, non sous l'effet des poussées instinctives de la masse ou par la volonté d'un dictateur, mais sous l'influence du Christ. On peut encore ajouter l'estime du travail manuel, compatible avec la dignité de l'homme libre.
C'est ainsi, ajoutons-le en passant, que l'esclavage antique a été frappé à sa racine bien avant qu'il fût possible de le supprimer comme institution économique et sociale. Lisez la brève lettre de l'apôtre Paul à Philémon. Considéré de ce point de vue, c'est un document culturel de premier ordre.
Il faut mentionner encore la doctrine chrétienne de l'Etat et du pouvoir public. Ils viennent de Dieu, obligent donc en conscience, mais leurs détenteurs en portent aussi la responsabilité devant le Seigneur ; une juridiction spirituelle indépendante des pouvoirs publics, destinée à vérifier si les lois humaines s'accordent avec la loi divine ; le droit de propriété reçu avec la dignité personnelle, comme un titre moral qui vaut devant Dieu et le prochain et condamne toute espèce d'exploitation illégitime ; l'exigence du mariage monogamique indissoluble et d'une pureté qui atteigne jusqu'au plus intime de la pensée et de la volonté.
Par l'enseignement et la diffusion des principes moraux et religieux du christianisme, l'Eglise a contribué grandement à l'élaboration de la culture occidentale.
L'Eglise qui fit triompher ces principes contribua par là à l'élaboration de la culture occidentale. On donnera raison à l'histoire, lorsqu'elle affirme que celle-ci prolongeait la culture romaine du Bas-Empire, à laquelle se joignirent des éléments culturels germaniques. Elle a donc hérité de toute l'antiquité et du monde germanique. Mais son âme, ce sont les principes chrétiens que l'Eglise lui a transmis et qu'elle a maintenus vivants. Aussi la culture occidentale se maintiendra-t-elle et sera-t-elle féconde dans la mesure où elle leur restera fidèle, aussi longtemps qu'elle ne perdra pas son âme.
Dans Notre encyclique Evangelii prsecones, du z juin 1951 ', Nous avons Nous-même déclaré : Illam Ecclesia, inde ab origine ad nostrani usque setatem, sapientissimam normam semper se-cuta est, qua quidquid boni, quidquid honesti ac pulchri varise gentes e propria cuiusque sua indole e suoque ingenio habent, id Evangelium, quod amplexse sint, non destruat neque restin-guat, et Nous avons ensuite expliqué ce passage. Mais l'âme de toute culture chrétienne, l'Eglise la fera passer, pour ainsi dire, spontanément, dans la pensée et la sensibilité des peuples chez qui elle existe et travaille, pour autant qu'ils n'y avaient pas encore part à la manière de l'anima naturaliter Christiana.
C'est dans ces sentiments que Nous appelons de tout coeur sur vos personnes les bénédictions divines et Nous vous souhaitons de les recevoir en abondance.
• A. A. S., 43, 1951, p. 521 ; Documents Pontificaux 1951, p. 195.
(12 mars 1956) 1
A l'occasion de la Conférence des organisations internationales catholiques, qui a tenu des sessions à Milan-Gazzada du 16 au 19 mars, Son Exc. Mgr Dell'Acqua a adressé la lettre suivante au président, M. Raoul Delgrange :
A plusieurs reprises déjà, au cours de ces dernières années, la Secrétairerie d'Etat s'est faite, auprès de la Conférence des Organisations internationales catholiques, l'interprète du bienveillant intérêt que le Saint-Père porte à ses travaux. Nul ne peut ignorer aujourd'hui que l'existence et l'action de la Conférence sont appréciées par le Saint-Siège, et que celui-ci attend d'elle un rayonnement croissant, fondé sur la compétence professionnelle et le zèle surnaturel des catholiques qui l'animent. Comme je le rappelais à la veille de la session de Rio de Janeiro, toute organisation agréée par la hiérarchie et qui se serait jusqu'ici tenue à l'écart de ce vaste courant, est invitée à prendre sa part de l'effort commun.
1 D'après la Documentation Catholique, t. LUI, col. 678.
Ces encouragements explicites, il n'est pas inutile de les évoquer et de les confirmer, au moment où va s'ouvrir à La Gazzada, près de Milan, l'assemblée générale de la Conférence, qui retient chaque année à juste titre l'attention de l'opinion. Les travaux, inaugurés dans la basilique de Saint-Ambroise, se dérouleront d'ailleurs sous l'égide de Son Exc. Mgr Montini. dont toutes vos organisations ont pu si souvent apprécier dans le passé les conseils autorisés et l'inlassable dévouement. Le Saint-Père se réjouit personnellement de cette heureuse circonstance et forme de tout coeur les meilleurs voeux pour le succès de la présente session.
L'assemblée de La Gazzada se doit, en effet, de correspondre, par l'efficacité de ses travaux et la valeur de ses conclusions, à l'attente de tous ceux qui comprennent la nécessité, au plan de l'apostolat, de liaisons internationales plus organiques et d'un effort d'ensemble proportionné aux besoins de l'heure. Qu'il me soit permis de me faire à nouveau, sur ce point, l'interprète de la pensée du Saint-Père.
Au service de la hiérarchie, à qui incombe la responsabilité de l'apostolat, la Conférence des O. I. C. est désormais, par sa structure et grâce à ses divers organes de travail — toujours perfectibles d'ailleurs — une institution valable et estimée. Son rôle n'est pas de diriger l'action propre des Organisations internationales catholiques ; il s'agit encore moins de se substituer à elles ; son rôle, plus discret mais combien nécessaire, est tout entier d'impulsion et de coordination. Or, pour le bien remplir, il importe au plus haut point que les membres de l'assemblée portent résolument leurs regards sur les problèmes de leur compétence qui aujourd'hui dans le monde sollicitent le généreux concours des chrétiens ; qu'ils étudient ensemble les tâches à mener en commun et mûrissent les décisions opportunes. Attentifs aux paroles du Saint-Père, qui ne cesse d'exhorter et d'enseigner ses fils, ils auront à coeur de susciter dans les divers pays et à travers leurs Organisations respectives, l'action coordonnée et efficace qu'on est en droit d'attendre de leur intervention.
Combien de misères pourraient être soulagées, combien de menaces écartées, d'appels entendus, de droits sauvegardés, si les catholiques étaient ainsi stimulés à conjuguer leurs efforts et à les faire converger vers les nécessités les plus graves et urgentes de la vie catholique mondiale !
Mais quiconque se préoccupe d'un apostolat mieux organisé et donc plus efficace, doit se souvenir qu'il n'est pas d'efficacité surnaturelle concevable — dans la paroisse comme au plan de la vie internationale — si la grâce ne féconde pas ses labeurs. Quelle que soit l'ampleur de nos entreprises apostoliques, c'est Dieu seul qui donne la croissance (1Co 3,6) et la prière demeure, avec la charité et le sacrifice, la grande arme spirituelle de l'apôtre.
« Si le Seigneur ne bâtit pas la maison, dit le psalmiste, c'est en vain que peinent ceux qui la bâtissent » (Ps. CXXVI, a). Constructeurs de la cité de Dieu, ne l'êtes-vous pas à un titre très spécial, vous qui avez reçu pour tâche de collaborer à l'oeuvre de l'Eglise en vue d'instaurer, dans les structures et les relations nouvelles de la vie internationale, le règne d'amour, de justice et de paix du Coeur de Jésus ? Aussi serait-ce en vain que se perfectionneraient les méthodes de travail, si venaient à s'estomper les fins éminemment apostoliques et surnaturelles de votre activité et les exemples de sainteté laissés par tous les grands bâtisseurs de chrétientés. Qu'il s'agisse donc d'éducation chrétienne ou d'assistance charitable, de problèmes d'apostolat ou de questions sociales, de techniques modernes ou de culture, une même intention fondamentale présidera à vos débats, déterminera vos résolutions, dictera vos moyens d'action : celle de faire connaître et aimer toujours davantage le Christ, Sauveur du monde.
Dans cette perspective, la nécessité d'une vraie collaboration fraternelle entre les membres de la Conférence devient plus rigoureuse encore, puisque la charité entre chrétiens est le signe qui authentifie leur témoignage (Jn 13,35). Et l'apostolat prendra alors, au sein de vos Organisations, ses dimensions vraiment « catholiques », faisant appel à l'active participation de tous, ne connaissant pour son zèle ni limites de frontières, ni barrières raciales, ni oppositions sociales, ni différences de cultures. Le temps n'est plus aux efforts dispersés ni aux vaines rivalités d'influence. Que chacun, soumis à l'évêque, respectueux d'autrui, ouvert à toutes les bonnes volontés, prenne courageusement sa part de travail dans le champ du Seigneur.
Le Saint-Père ne doute pas qu'un tel esprit animera de plus en plus les travaux de la Conférence, et c'est dans cette confiance qu'appelant sur tous les participants de la prochaine assemblée une large effusion de grâces, il leur accorde de grand coeur, ainsi qu'à vous-même, une paternelle Bénédiction apostolique.
(15 mars 1956) 1
Après la bénédiction de la première pierre du nouveau collège espagnol, le Saint-Père a adressé aux assistants une allocution en espagnol, dont voici la traduction :
Soyez les bienvenus en présence du Père commun, dignes représentants du « Comité national d'hommage au Pape » ; hommage qui ainsi qu'on le sait, consiste en la construction, ici à Rome, d'un siège plus digne et plus ample pour le Collège pontifical espagnol, et en l'offrande de ce nouveau collège à Notre humble personne.
Soyez les bienvenus, surtout, pour l'occasion que vous Nous offrez de pouvoir vous exprimer les remerciements les plus complets, et, par vous, à toute la généreuse nation espagnole qui, lorsqu'il s'agit du Pape, ne saurait mettre, semble-t-il, de limites à ses largesses. Mais Nous tenons vivement à vous faire remarquer que Notre gratitude ne reconnaît pas comme unique motif le don que vous Nous offrez ; Notre gratitude va beaucoup plus loin, car elle résulte avant tout et principalement de la considération du grand bien que ce collège fera à toute l'Espagne en lui donnant de nombreux prêtres bien formés ; et le bien de l'Espagne, ainsi que celui de toute la chrétienté, le Pape le considère comme son propre bien et pour cela sent le devoir d'exprimer ses remerciements.
Aucune indication ne Nous semble nécessaire dans le cas présent, car l'entreprise se trouve dans de si bonnes mains que toute illustration apparaîtrait superflue. Et Nous sommes certain que vous saurez faire un collège ample et spacieux, loin de toute ostentation et de tout excès, mais approprié dans tous ses détails à la fin qu'il se propose : on tiendra donc compte qu'il doit être tout d'abord une maison de formation des esprits, puis un centre d'études supérieures bien doté et enfin aussi un foyer de formation humaine, d'où les jeunes clercs puissent sortir avec une préparation intégrale digne de cette Rome, tête et coeur de l'Eglise, et digne de cette Espagne qui les attend avec anxiété pour faire d'eux ses guides et ses pasteurs.
2 C'est au cours d'une audience accordée à-LL. EE. les cardinaux Henri Pia y Deniel, archevêque de Tolède et Fernand Quiroga y Palacios, archevêque de Saint-Jacques de Compostene, accompagnés des1 membres du Comité spécial d'Espagne, pour la célébration des heureux anniversaires de sa naissance et de son pontificat que le Saint-Père a béni la première pierre du nouvel édifice du Collège espagnol à Rome, construit en hommage à Sa Sainteté, grâce aux offrandes des catholiques et du gouvernement d'Espagne. Le collège sera édifié non loin de la Cité du Vatican, au début de la via Aurélia.
3 Au cours de l'audience, un recueil de ses encycliques, publié par les soins de l'Action catholique espagnole, a été présenté à Sa Sainteté, ainsi qu'un album illustrant les offrandes filiales faites par les employées des centrales téléphoniques de Madrid pour les oeuvres de bienfaisance du Souverain Pontife.
Vous donc, Eminences, qui portez avec tant d'honneur la pourpre romaine 2 ; Vous, vénérable Frère en l'épiscopat, et vous tous, fils très chers, allez dire au bon peuple catholique espagnol que le Saint-Père lui est reconnaissant une fois de plus de sa générosité et espère avec ferveur voir se réaliser de si magnifiques projets, qui doivent ensuite tourner en un si grand bien pour toute l'Eglise en Espagne ; et, si Notre Bénédiction peut servir de stimulant pour susciter de nouvelles collaborations et pour encourager encore plus ceux qui l'ont déjà offerte, Nous l'accordons avec toute l'ampleur, avec toute l'affection que Nous conservons toujours pour la très noble nation espagnole dans Notre coeur de Père, et avec tout l'intérêt que mérite une idée si belle et de si grande gloire pour Dieu. Que le patriarche béni, saint Joseph, patron spécial du collège, prenne dès à présent sous sa protection ce projet et ne l'abandonne pas jusqu'au jour où nous pourrons tous voir une de ses images couronner le sommet le plus élevé de toute la construction et répandre de là ses abondantes bénédictions 3.
(20 mars 1956) 1
Le matin du 20 mars, le Saint-Père a reçu en audience spéciale un important groupe d'étudiants espagnols inscrits à la Faculté de Jurisprudence de l'Université centrale de Madrid et de l'Université « Deusto » de Bilbao. Il leur a adressé en espagnol un discours dont nous donnons la traduction suivante :
Le fait qu'au milieu des charges — en réalité ni ordinaires ni légères — des commémorations et audiences de ces jours-ci, Nous ayons tenu de toute façon à trouver ces quelques minutes pour les passer avec vous, très chers fils, vous dira mieux que tous les raisonnements l'intérêt que Nous avions à vous recevoir pour accueillir votre hommage, pour avoir la possibilité de vous adresser quelques brèves paroles et pour ne pas laisser passer l'occasion de vous accorder Notre Bénédiction paternelle.
Vous êtes la jeunesse, promesse certaine d'un meilleur avenir dans un monde plein de ténèbres et d'incertitudes, que Notre regard désirerait scruter pour pénétrer ses nécessités et le préparer le mieux possible ; une jeunesse universitaire, c'est-à-dire une sélection qui, ordinairement, doit former, dans l'avenir inconnu, la classe dirigeante, chargée de donner non seulement le ton, mais aussi la direction et le mouvement ; une jeunesse universitaire espagnole, futurs dirigeants d'une nation qui Nous est très chère pour sa constante tradition d'attachement à la foi et à la chaire de Pierre ; d'un peuple, dont les ressources inépuisables, surtout spirituelles, Nous donnent toujours beaucoup d'espoir, en particulier lorsque Nous pensons à cette autre partie du monde qui parle votre langue.
Mais il y a encore plus, car Nous savons que, pour la plupart, vous avez consacré vos années de jeunesse à l'étude du droit — certains de vos insignes maîtres sont également présents ici — et que, précisément vous faites ce voyage comme conclusion de vos études, avant de commencer votre activité spécifiquement professionnelle. Que le Seigneur vous bénisse, très chers fils, dans tous vos projets, mais tenez toujours compte que vous vous engagez sur un chemin qui réclame une véritable vocation ; un chemin que l'on ne doit jamais prendre sans posséder cette ars boni et azqui, science du bien et du juste, dont parle le Digeste2 ; un chemin sur lequel il vous faut obligatoirement avancer lentement pour acquérir l'expérience nécessaire, qui vous enseigne à adapter à la vie contingente les principes abstraits contenus dans les textes de lois ou dans les traités scientifiques que vous avez étudiés ; un chemin qui demande une application et une diligence constantes, car il vous imposera des devoirs, qui obligent également en conscience et dont vous aurez à rendre compte, un jour, devant le tribunal de Dieu ; un chemin qui exigera chez vous intégrité et droiture d'esprit, pour ne pas faire de votre profession un simple instrument d'élévation facile, mais une sorte de sacerdoce3, en faveur du bien et du juste, même si parfois il était plus commode et productif de dévier sur les sentiers du mensonge et de la corruption ; un chemin, enfin, où vous ne pourrez jamais vous soustraire à la loi universelle de l'activité humaine, qui est la norme morale, dont il ne vous sera jamais permis de franchir les fossés.
Et si vous voulez une recommandation de caractère général qui résume tout, Nous vous dirons que, au-dessus et au-delà de toute étude et spécialisation, vous devez vous soucier de cultiver et former vos esprits dans cette Vérité suprême, où toute loi et tout droit ont leur unique principe. Car, effectivement, comme le dit le grand docteur et évêque d'Hippone : Ubinam sunt istoe régulai scriptse, ubi quid sit justum et injustus agnoscit... ? Ubi ergo sunt, nisi in libro lucis ïllius, quse veritas dicitur ? où sont donc écrites ces règles dans lesquelles même l'inique découvre ce qui est juste ... ; où donc si ce n'est dans le livre de cette lumière qui s'appelle Vérité4 ? De ce sommet
Liv. I, tit. I, loi Ire. Ibid.
S. Aug. De Trinitate, lib. XIV, cap. XV, Migne PL, t. 42, col. 1052.
de la vie, auquel, malgré Notre indignité, la bonté suprême du Seigneur a voulu Nous faire parvenir, et comme le promeneur qui, regardant derrière lui à son arrivée à la cime, domine tout le chemin parcouru et le voit tout, avec clarté, ainsi il Nous semble voir, avec plus d'évidence chaque jour, qu'il n'y a qu'une seule étoile polaire qui donne la bonne direction de tous les sentiers, et c'est ce Rex et centrum omnium cordium, Celui qui put dire de Lui-même Ego sum via et veritas et vita (Jn 14,6), comme s'il voulait exhorter tout le monde : « Je suis l'unique chemin pour ceux qui ne veulent pas se perdre ni tomber ; je suis l'unique Vérité pour ceux qui ne veulent pas s'égarer ni se tromper ; je suis l'unique Vie pour ceux qui ne veulent pas languir ni mourir. »
Vous venez de l'Université de Madrid qui par son titre même de Centrale exprime bien son importance et l'attention qu'il convient de lui consacrer ; vous venez de Notre très chère Université de Deusto, à laquelle Nous avons plus d'une fois manifesté Notre prédilection et ce que Nous espérons d'elle , vous venez enfin du « Colegio Albornoz » de Bologne et, comme il est plus près de Nous et porte le nom d'un si éminent prince de l'Eglise, Nous ne pouvions manquer de le noter en votre faveur.
Emportez donc tous, pour vous et pour tous vos compagnons d'études, aujourd'hui, et de profession, demain, Notre affection et Notre Bénédiction. Emportez un message d'application à l'étude, de sérénité et de calme, de confiance dans l'avenir, de bonté et de tranquillité ; un message surtout de bénédiction pour vos familles, pour vos idéals et projets professionnels, pour vos compagnons et amis, pour vos villes et régions, pour toute votre patrie et, spécialement, pour la jeunesse étudiante espagnole, que le Pape suit toujours avec le même amour et le même intérêt.
Pie XII 1956 - LETTRE DE MONSEIGNEUR DELL'ACQUA SUBSTITUT A LA SECRÉTAIRERIE D'ÉTAT POUR LES ASSISES NATIONALES DU CENTRE FRANÇAIS DU PATRONAT CHRÉTIEN