
Homélies 1969
Kampala (Ouganda)
Jeudi 31 juillet 1969
L'Eglise d'Afrique à l'heure africaine
Messieurs les Cardinaux,
Frères vénérés,
Très chers fidèles, et vous tous,
Fils d'Afrique ici présents,
A vous tous, notre salut plein de respect et d'affection!
Notre salut de Frère, de Père, d'Ami, de serviteur, aujourd'hui votre hôte! A vous, notre salut d'Evêque de Rome, de successeur de Saint Pierre, de Vicaire du Christ, de Pontife de l'Eglise catholique, lequel a la chance d'être enfin et comme premier Pape sur cette terre africaine. Notre salut porte avec lui celui de toute la fraternité catholique; nous pouvons dire, avec Saint Paul: « Toutes les Eglises du Christ vous saluent » (Rm 16,16)!
Accueillez ce salut, vous, Messieurs les Cardinaux de ce continent. Nous Nous réjouissons et Nous sommes honoré de vous avoir comme membres du Sacré Collège, comme collaborateurs et conseillers personnels, comme représentants autorisés de l'Eglise africaine dans les dicastères du Siège Apostolique. Merci du signe de votre adhésion que vous Nous donnez par votre présence. Et merci à vous, Frères très chers dans l'Episcopat! Nous savons vos soucis pastoraux et vos mérites. Nous vous embrassons tous et Nous vous bénissons. Et aux Prêtres, aux Religieux, aux Religieuses, aux Catéchistes, aux Maîtres, et à tous les coopérateurs du Laïcat catholique, à tous les Fidèles: nos remerciements, nos voeux et nos bénédictions.
Deux sentiments remplissent en ce moment notre coeur. Un sentiment de communion. Nous remercions le Seigneur qui Nous en donne l'ineffable expérience. Nous devons vous dire que c'est dans le désir de cette expérience spirituelle que Nous avons entrepris ce voyage: pour être avec vous, pour jouir de la foi commune et de la commune charité qui nous unissent, pour affirmer, même de façon sensible, que nous sommes une unique famille dans le corps mystique du Christ, son Eglise! Nous devons vous dire que Nous sommes heureux de répéter ici les paroles de l'Apôtre des gentils: « Nous sommes un seul corps et un seul Esprit, ... appelés à une seule espérance. Un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême. Un seul Dieu et Père de tous ... » (Ep 4,4-6). Si ce sentiment de communion est aussi en vous, comme Nous l'espérons, et s'il constitue le souvenir de cette rencontre, Nous pourrons dire que notre voyage aura déjà obtenu un résultat grandement satisfaisant.
Un autre sentiment, Frères et Fils, est maintenant dans notre coeur: celui de respect, pour vos personnes, pour votre terre, pour votre culture. Nous sommes plein d'admiration et de dévotion pour vos Martyrs, que Nous sommes venu honorer et invoquer. Nous n'avons d'autre désir que de promouvoir ce que vous êtes: chrétiens et africains. Nous voulons que notre présence parmi vous soit le signe que Nous reconnaissons votre maturité et que Nous désirons vous montrer comment la communion qui nous unit n'étouffe pas, mais alimente l'originalité de votre personnalité individuelle, ecclésiale et même civile. Nous demandons au Seigneur la grâce de pouvoir être utile à votre progrès, en éveillant les bons germes et en stimulant les énergies humaines et chrétiennes qui sont dans le génie de votre vocation à la plénitude spirituelle et temporelle. Ce ne sont pas nos intérêts, mais les vôtres, qui sont l'objet de notre ministère apostolique.
Cette pensée nous permet de donner tout d'abord un très bref coup d'oeil récapitulatif aux questions caractéristiques de l'Eglise africaine. Nous savons que beaucoup de ces questions ont été traitées par vous, Evêques de ce continent; et à leur sujet, il ne Nous reste plus qu'à apprécier vos études et à encourager votre zèle: ayez des idées claires et concordantes, et allez de l'avant, méthodiquement et courageusement, avec la conscience d'un grand mandat: construire l'Eglise!
Nous Nous limitons maintenant à mentionner quelques aspects généraux de la vie catholique africaine en ce moment historique.
Le premier aspect Nous semble celui-ci: Vous, Africains, vous êtes désormais vos propres missionnaires. L'Eglise du Christ est vraiment implantée sur cette terre bénie (cf. Decr. Ad gentes AGD 6). Et il est un devoir que Nous devons accomplir: Nous devons évoquer le souvenir de ceux qui, en Afrique, avant vous et encore aujourd'hui avec vous, ont prêché l'Evangile. L'Ecriture Sainte nous y invite: « Souvenez-vous de vos prédécesseurs, qui vous ont annoncé la parole de Dieu, et considérant la fin de leur vie, imitez leur foi » (He 13,7). C'est une histoire que nous ne devons pas oublier; elle confère à l'Eglise locale la note de son authenticité et de sa noblesse: la note « apostolique ». Elle est un drame de charité, d'héroïsme, de sacrifice, qui fait de l'Eglise africaine, depuis les origines, une Eglise grande et sainte. C'est une histoire qui dure encore et qui devra durer longtemps, même si vous, Africains, vous en prenez maintenant la direction. L'aide de collaborateurs provenant d'autres Eglises vous est aujourd'hui encore nécessaire: estimez-la précieuse, faites-lui honneur et sachez l'unir à votre oeuvre pastorale.
Etre vos propres missionnaires: c'est dire que vous, Africains, vous devez poursuivre la construction de l'Eglise sur ce continent. Les deux grandes forces (oh! combien différentes et inégales!), voulues par le Christ pour édifier son Eglise, doivent être à l'oeuvre ensemble avec une grande intensité (cf. Ad gentes AGD 4): la hiérarchie (et Nous entendons par là toute la structure sociale, canonique, responsable, humaine, visible de l'Eglise, avec les Evêques en première ligne, et l'Esprit-Saint (c'est-à-dire la grâce avec ses charismes: cf. Congar, Esquisses du mystère de l'Eglise , pp. PP 129 ss.); ces deux forces doivent être à l'oeuvre de façon dynamique, comme il convient justement à une Eglise jeune, appelée à rencontrer une culture ouverte à l'Evangile, comme c'est le cas pour votre culture africaine. A l'impulsion que donnait à la foi l'action missionnaire de Pays étrangers, doit s'unir et succéder l'impulsion venant de l'intérieur de l'Afrique. L'Eglise, par sa nature, demeure toujours missionnaire. Mais le jour viendra où Nous n'appellerons plus « missionnaire » au sens technique, votre apostolat, mais natif, indigène, vraiment vôtre.
Un travail immense se prépare pour votre labeur pastoral; celui spécialement de la formation des chrétiens, appelés à l'apostolat: le Clergé, les Religieux, les Catéchistes, les Laïcs actifs. De la préparation de ces éléments locaux, éléments choisis et agissants du Peuple de Dieu, dépendront la vitalité, le développement, l'avenir de l'Eglise africaine. C'est clair. C'est le plan voulu par le Christ: les frères doivent sauver leurs frères; mais pour accomplir cette entreprise évangélique, il faut que des frères qualifiés soient les ministres, les serviteurs, les diffuseurs de la parole, de la grâce, de la charité, en faveur des autres frères, appelés eux-mêmes par la suite, à coopérer à l'oeuvre commune d'édification de l'Eglise. Vous savez bien tout cela. Nous ne devons rien faire d'autre qu'encourager et bénir vos projets.
Une question qui demeure très vive et suscite beaucoup de discussions se présente à votre oeuvre évangélisatrice, celle de l'adaptation de l'Evangile, de l'Eglise, à la culture africaine. L'Eglise doit-elle être européenne, latine, orientale ... ou bien doit-elle être africaine? Le problème paraît difficile, et en pratique il peut l'être en effet. Mais la solution est prête, avec deux réponses. Votre Eglise doit être avant tout catholique. Autrement dit, elle doit être entièrement fondée sur le patrimoine identique, essentiel, constitutionnel de la même doctrine du Christ, professée par la tradition authentique et autorisée de l'unique et véritable Eglise. C'est là une exigence fondamentale et indiscutable. Tous nous devons être jaloux et fiers de cette foi dont les apôtres furent les héros et les Martyrs, c'est-à-dire les maîtres scrupuleux. Vous savez à quel point l'Eglise est par-dessus tout tenace, disons conservatrice, sous ce rapport. Pour empêcher que le message de la doctrine révélée ne puisse s'altérer, l'Eglise est allée jusqu'à fixer en quelques formules conceptuelles et verbales son trésor de vérité; et même si ces formules sont parfois difficiles, elle nous fait une obligation de les conserver textuellement. Nous ne sommes pas les inventeurs de notre foi; nous en sommes les gardiens. Toute religiosité n'est pas bonne, mais seulement celle qui interprète la pensée de Dieu, selon l'enseignement du magistère apostolique, établi par l'unique Maître, Jésus-Christ.
Mais cette première réponse étant donnée, il Nous faut passer à la seconde: l'expression, c'est-à-dire le langage, la façon de manifester l'unique foi peut être multiple et par conséquent originale, conforme à la langue, au style, au tempérament, au génie, à la culture de qui professe cette unique foi. Sous cet aspect, un pluralisme est légitime, même souhaitable. Une adaptation de la vie chrétienne dans les domaines pastoral, rituel, didactique et aussi spirituel, est non seulement possible, mais est favorisée par l'Eglise. C'est ce qu'exprime, par exemple, la réforme liturgique. En ce sens, vous pouvez et vous devez avoir un christianisme africain. Oui, vous avez des valeurs humaines et des formes caractéristiques de culture qui peuvent s'élever à une perfection propre, apte à trouver dans le christianisme et par le christianisme, une plénitude supérieure originale, et donc capable d'avoir une richesse d'expression propre, vraiment africaine. Il y faudra peut-être du temps. Il faudra que votre âme africaine soit imprégnée profondément des charismes secrets du christianisme, afin que ceux-ci se répandent ensuite librement, en beauté et en sagesse, à la manière africaine. Il faudra que votre culture ne se refuse pas, mais au contraire en tire profit, à puiser dans le patrimoine de la tradition patristique, exégétique, théologique de l'Eglise catholique, les trésors de sagesse qui peuvent être considérés comme universels, et de façon spéciale ceux qui sont plus facilement assimilables par la mentalité africaine. L'Occident aussi a su puiser aux sources des écrivains africains, comme Tertullien, Ottavius de Milet, Origène, Cyprien, Augustin ... (cf. Décret Optatam totius OT 16): cet échange des plus hautes expressions de la pensée chrétienne alimente, sans l'altérer, l'originalité d'une culture particulière. Il faudra une incubation du « mystère » chrétien dans le génie de votre peuple, pour qu'ensuite sa voix originale, plus limpide et plus franche, s'élève harmonieuse dans le choeur des autres voix de l'Eglise universelle. Devons-Nous vous rappeler, à ce propos, à quel point il sera utile pour l'Eglise africaine, d'avoir des centres de vie contemplative et monastique, des centres d'études religieuses, des centres de formation pastorale? Si vous savez éviter les périls possibles du pluralisme religieux, et par conséquent vous abstenir de faire de votre profession chrétienne une espèce de folklorisme local, ou bien de racisme exclusiviste ou de tribalisme égoïste, ou encore de séparatisme arbitraire, vous pourrez demeurer sincèrement africains même dans votre interprétation de la vie chrétienne; vous pourrez formuler le catholicisme en termes absolument appropriés à votre culture et vous pourrez apporter à l'Eglise catholique la contribution précieuse et originale de la « négritude » dont, à cette heure de l'histoire, elle a particulièrement besoin.
L'Eglise africaine a devant elle une tâche immense et originale à réaliser: elle doit s'adresser comme « mère et éducatrice » — Mater et Magistra — à tous les fils de cette terre du soleil. Elle doit leur offrir une interprétation traditionnelle et moderne de la vie. Elle doit former les populations aux formes nouvelles de l'organisation civile, tout en purifiant et conservant celles si sages impulsion pédagogique à vos vertus individuelles et sociales d'honnêteté, de sobriété, de loyauté. Elle doit accroître toute activité en faveur du bien public, notamment l'école, comme aussi l'assistance aux pauvres et aux malades. Elle doit aider l'Afrique sur la voie du développement, de la concorde et de la paix.
Oui, ce sont là de grands devoirs, des devoirs toujours nouveaux. Nous en reparlerons. Mais Nous vous disons, au nom du Seigneur, qu'ensemble nous suivons et aimons: vous avez la force et la grâce nécessaires pour les remplir, parce que vous êtes membres vivants de l'Eglise catholique, parce que vous êtes chrétiens et africains.
Que vous y aide Notre Bénédiction Apostolique.
Sanctuaire des Martyrs ougandais de Namugongo, Kampala
Samedi 2 août 1969
Pendant la cérémonie au Sanctuaire des Martyrs de l'Ouganda, Paul VI a exalté la vertu de foi inspiratrice de leur vie et de leur sacrifice.
Fils très chers ! Jeunesse chrétienne de l'Ouganda !
Et vous, Frères vénérés, Evêques et prêtres !
Vous, Religieux et Religieuses,
Catéchistes et Laïcs d'Action catholique !
Vous, Frères chrétiens de toute dénomination !
Vous, Autorités civiles ici présentes,
que Nous remercions particulièrement
de votre aimable accueil
et de votre assistance qui nous honore !
Soyez tous salués et bénis !
Sachez tous combien vous êtes présents dans Notre prière au cours de ce saint rite.
Et c'est toute l'Afrique, que Nous considérons en ce moment comme participant symboliquement à cette cérémonie sacrée, parce que c'est pour toute l'Afrique que Nous voulons dédier celle-ci au Christ, pour sa prospérité, pour sa paix, pour son salut.
A ces jeunes, à ces catéchumènes, à ces enfants, en tant que signes de l'Afrique nouvelle, nous adressons maintenant, de façon spéciale, ce bref discours.
A vous, fils très chers, je demande à présent :
— Pourquoi suis-je venu en Afrique, en Ouganda, jusqu'ici, à Namugongo ?
Je suis venu pour rendre honneur à vos martyrs. Ici, s'élève un Sanctuaire à la gloire du Seigneur, en leur mémoire ; et j'ai voulu venir de Rome pour bénir l'autel de ce Sanctuaire. Mon intention est de vénérer aussi, par cet acte, tous les autres chrétiens qui ont donné leur vie pour la foi catholique en Afrique, ici et partout.
— Mais pourquoi, me demanderez-vous, doit-on honorer les Martyrs ?
Je vous réponds : parce qu'ils ont accompli l'action la plus héroïque et donc la plus grande et la plus belle ; ils ont donné, comme je vous disais, leur vie pour leur foi, autrement dit pour leur religion et la liberté de leur conscience. Ils sont ainsi nos champions, nos héros, nos maîtres. Ils nous enseignent comment nous devons être chrétiens. Ecoutez-moi : un chrétien doit-il être lâche ? doit-il avoir peur ? doit-il trahir sa propre foi ? Non, n'est-ce pas ? Vos martyrs nous enseignent comment doivent être les vrais chrétiens, et spécialement les jeunes, les Africains. Les chrétiens doivent être, comme l'écrivait Saint Pierre, « forts dans la foi » (1P 5,9). Vos Martyrs nous enseignent tout ce que veut la foi !
— La foi, me demandez-vous, vaut vraiment plus que la vie ?
Oui, la foi vaut plus que notre vie présente qui est une vie mortelle, tandis que la foi est le principe de la vie immortelle et bienheureuse, c'est-à-dire de la vie de Dieu en nous. Vous savez, vous, cette vérité si importante ? Oui, me répondez-vous, parce que vous avez appris que la foi est l'adhésion à la Parole de Dieu ; et qui accepte la Parole de Dieu commence à vivre de Dieu lui-même.
— Est-ce que la foi suffit pour être vivants en Dieu et pour être sauvés ? pourriez-vous me demander.
Mais vous connaissez votre catéchisme : la foi est nécessaire, mais ne suffit pas ; avec la foi, il faut la grâce, il faut l'Esprit-Saint, il faut le sacrement, le grand sacrement qui nous fait chrétiens, le baptême. Et puis il faut aussi les autres sacrements, qui nous font vivre comme fils de Dieu, comme frères du Christ, comme tabernacles de l'Esprit-Saint. Ils nous rendent bons et saints, ils font de nous des membres de l'Eglise, ils nous font mériter le Paradis. Le sacrement de l'Eucharistie tient une place spéciale entre tous : c'est le sacrement le plus mystérieux, mais aussi le plus saint, le plus vivifiant ; il nous donne Jésus-Christ lui-même qui, en se sacrifiant pour nous, s'est fait le pain vivant pour nos âmes.
— Par conséquent, pouvez-vous dire, c'est si beau d'être chrétien ?
Oui, fils très chers, c'est très, très beau. Je voudrais que cette pensée demeurât gravée dans votre mémoire, bien plus, dans votre conscience, pour toujours : c'est très beau d'être chrétien. Mais faites attention : c'est très beau, mais ce n'est pas toujours facile. Regardez vos Martyrs. Pour leur fidélité au Christ, ils ont dû souffrir. Qui est chrétien doit vivre selon sa propre foi ; et alors il peut arriver que le fait de vivre en accord avec la foi exige le sacrifice. Parfois, il exige de grands sacrifices, mais le plus souvent, il exige seulement beaucoup de petits sacrifices, fréquemment, des sacrifices pourtant bien précieux et marqués d'une vigueur noble et virile, qui rendent la vie chrétienne forte et vertueuse, la conservent pure et honnête, la disposent toujours à l'amour ; à l'amour de Dieu qui est la première chose que nous devons réaliser, et puis à l'amour des autres hommes, de ceux qui nous sont plus proches à un titre spécial, et qui constituent « notre prochain », et à l'amour aussi de toutes les personnes humaines, bonnes et mauvaises, proches ou lointaines.
— Alors, me demandez-vous encore, être chrétien, c'est important aussi pour la vie présente, parce que cela nous oblige à vouloir du bien à tous et à faire du bien à toute la société ?
Je vous réponds : c'est précisément cela. La vie chrétienne a une grande importance aussi pour cette vie terrestre ; elle a de l'importance pour toute l'activité humaine, pour toute la vie en société : pour la famille, pour l'école, pour le travail, pour la paix entre toutes les classes sociales, entre les tribus, entre les nations. Elle promeut le bien partout : elle veut la liberté, elle veut la justice ; elle s'occupe des faibles, des pauvres, de ceux qui souffrent et aussi des ennemis, et encore des défunts. La vie chrétienne, quand elle porte vraiment le Christ dans le coeur, est comme une fontaine de bonté et d'amour, répandant le bien qu'elle tire de l'intérieur d'elle-même (cf. Jn Jn 4,14).
Vous me posez peut-être cette dernière question :
— Comment fait-on pour bien vivre notre foi chrétienne ?
Voici comment je résume tout ce que je voudrais vous dire : d'abord aimez beaucoup Jésus-Christ ; cherchez à bien le connaître, soyez-lui bien unis, ayez beaucoup de foi et de confiance en lui. Deuxièmement : soyez fidèles à l'Eglise, priez avec elle, aimez-la, travaillez à son développement, soyez toujours prêts, comme vos Martyrs, à lui donner un franc témoignage. En troisième lieu : soyez forts et courageux ; soyez contents, soyez joyeux, soyez pleins d'allégresse, toujours. Car la vie chrétienne, souvenez-vous-en, est très belle ! (cf. Ph Ph 4,4).
Autour de Pierre, les représentants des Evêques de l'Eglise universelle
Chapelle Sixtine
Samedi 11 octobre 1969
Le samedi 2 octobre (11 ocotbre ?), à 10 h., à la chapelle Sixtine, le Pape a célébré la messe d'ouverture du Synode extraordinaire des évêques. A l'Evangile, le Saint-Père a prononcé le discours suivant :
Frères !
Le récent Concile, vous le savez, a mis davantage en évidence le caractère communautaire de l'Eglise, dont il est un aspect constitutif fondamental. Ce caractère, considéré en lui-même, ne couvre pas toute la réalité de l'Eglise, qui, à un observateur plus attentif, apparaît comme le corps mystique du Christ, composé de l'unité et de la distinction des organes et des fonctions ; toutefois, la communion, sous son double aspect de communion dans le Christ avec ceux qui croient en lui et même, virtuellement, avec toute l'humanité, a fait l'objet, d'une façon particulière, des réflexions du Concile, spécialement lorsque celui-ci a mis en relief la communion qui intervient dans l'Episcopat ; et, en se souvenant que l'Episcopat succède légitimement aux Apôtres, et que ceux-ci constituaient un groupe particulier, choisi et voulu par le Christ, il a paru heureux de reprendre le concept et le terme de collégialité, en l'appliquant à l'ordre épiscopal. « De même que saint Pierre et les autres Apôtres — dit le Concile — constituent, par ordre du Seigneur, un seul Collège apostolique, ainsi le Pontife romain, successeur de Pierre, et les évêques, successeurs des Apôtres, sont-ils unis entre eux » (Lumen gentium, LG 22).
Ainsi, Nous avons été le premier à comprendre l'agréable devoir qui découle de ce rappel du dessein de Dieu sur la charge apostolique, laquelle annonce le message de la foi au Peuple de Dieu, lui confère les mystères de la grâce et le guide en son cheminement sur la terre et dans le temps ; ce devoir, c'est celui de donner plus d'ampleur et d'efficacité au caractère collégial de l'Episcopat, étant en cela guidé par la conception fondamentale de la fraternité, qui unit en communion tous les adeptes du Christ, et qui s'enrichit d'une plus grande plénitude dans les Evêques, en tant qu'héritiers de ces titres que le Christ lui-même attribua aux disciples élus, appelés par lui Apôtres (Lc 6,13), confidents du mystère du royaume de Dieu (Mc 4,11), ses amis (Jn 15,14-15), ses témoins (Ac 1,8), destinés à la grande mission d'annoncer et d'actuer l'Evangile (Mt 28,19), en esprit d'humilité (Jn 13,14) et de service (Lc 22,26), « pour l'oeuvre du ministère, en vue de la construction du corps du Christ » (Ep 4,12).
Nous croyons avoir déjà donné la preuve de Notre volonté d'assurer concrètement le développement de la collégialité épiscopale ; soit en instituant le Synode des Evêques, soit en reconnaissant les Conférences Episcopales, soit en associant quelques-uns de nos Frères dans l'Episcopat ; Pasteurs résidant dans leurs diocèses, au ministère propre de notre Curie romaine ; et, si la grâce du Seigneur nous assiste, si la concorde fraternelle vient faciliter nos rapports mutuels, l'exercice de la collégialité sous d'autres formes canoniques pourra avoir un plus ample développement. Les discussions du Synode extraordinaire, en définissant la nature et les pouvoirs des Conférences Episcopales, ainsi que leurs rapports avec les termes canoniques opportuns et en confirmation de la doctrine des Conciles Vatican I et Vatican II sur le pouvoir du successeur de Saint Pierre, et celui du Collège des Evêques, avec le Pape son Chef.
Mais avant de commencer les travaux du prochain Synode, arrêtons-nous un moment, Frères, dans la célébration du mystère eucharistique, point culminant de l'unité du corps mystique, pour nous rappeler non pas tellement l'aspect juridique de la collégialité, ni les expressions par lesquelles elle s'est manifestée historiquement, ni même — ce qui compte le plus, mais que nous supposons, présent à nos âmes — la pensée du Christ, qui l'a conçue et instituée, mais la valeur morale et spirituelle que la collégialité doit assumer en chacun de nous, et de nous tous ensemble.
Réfléchissons en effet : il existe entre nous, qui avons été choisis pour succéder aux Apôtres, un lien spécial, le lien de la collégialité. Qu'est-ce que la collégialité, sinon une communion, une solidarité, une fraternité, une charité plus abondante et plus pressante que n'est le rapport d'amour chrétien entre les fidèles ou entre les disciples du Christ associés au sein de divers autres groupements ? La collégialité est charité. Si l'appartenance au corps mystique du Christ fait dire à Saint Paul : « Si quid patitur unum membrum, compatiuntur omnia membra ; sive gloriatur unum membrum, congaudent omnia membra » (1Co 12,26), quel doit être le retentissement spirituel de la sensibilité commune pour l'intérêt aussi bien général que particulier de l'Eglise en ceux qui, dans l'Eglise, ont de plus grands devoirs ? La collégialité est coresponsabilité. Et quel signe plus clair du caractère de disciples authentiques le Seigneur a-t-il voulu, pour le groupe des Apôtres assis près de lui à la cène de l'ultime adieu, sinon celui d'un mutuel amour : « In hoc cognoscent omnes quia discipuli mei estis, si dilectionem habueritis ad invicem » (Jn 13,15). La collégialité est un amour bien visible que les Evêques doivent alimenter entre eux. Et puisque la collégialité insère chacun de nous dans l'orbite de la structure apostolique destinée à l'édification de l'Eglise dans le monde, elle nous oblige à une charité universelle. La charité collégiale n'a pas de limite. A qui finalement, sinon aux Apôtres fidèles, le Seigneur a-t-il adressé ses ultimes recommandations rendues sublimes par la prière toute d'extase qui conclut les derniers discours de la dernière cène : « Ut unum sint » (Jn 17,23) ?
C'est ainsi que, pensons-Nous, en traitant des rapports des Evêques regroupés dans ces nouvelles associations territoriales, auxquelles on donne le nom de Conférences épiscopales, comme aussi des relations des Conférences elles-mêmes avec le Siège Apostolique et entre elles, une considération doit l'emporter sur les autres dans nos âmes, celle de la charité qui, dans l'unité de la foi, doit informer la communion hiérarchique de l'Eglise.
Que par conséquent sur ces deux principes, la charité et l'unité, soient orientées les lignes directrices du progrès postconciliaire de la communion ecclésiale vers ce niveau supérieur qui porte la marque de la collégialité épiscopale. Ces lignes Nous semblent être au nombre de deux : l'une tend à accorder honneur et con-, fiance à l'ordre épiscopal ; et nous aurons soin de reconnaître, dans une mesure plus juste, à nos Frères dans l'épiscopat, cette plénitude de prérogatives et de facultés qui dérivent pour eux du caractère sacramentel de leur élection aux fonctions pastorales dans l'Eglise ainsi que de leur communion effective avec ce Siège Apostolique ; et cette ligne ne sera pas freinée ni interrompue, si l'application du critère de subsidiarité, vers lequel elle s'oriente, vient à être modérée avec une humble et sage prudence, de telle sorte que le bien commun de l'Eglise ne soit pas compromis par de multiples et excessives autonomies particulières, nuisibles à l'unité et à la charité — lesquelles doivent faire de l'Eglise « un seul coeur et une seule âme » (Ac 4,32) — et fautrices d'émulations ambitieuses et d'égoïsmes clos. Cette ligne ne sera pas non plus démentie si l'autre critère du pluralisme doit être précisé de sorte qu'il ne touche pas la foi — qui ne peut admettre ce pluralisme — ni la discipline générale de l'Eglise, qui ne supporte ni l'arbitraire ni la confusion, au détriment de l'harmonie fondamentale de la pensée, de la vie habituelle de l'ensemble du Peuple de Dieu, et de la collégialité elle-même.
L'autre ligne, issue elle aussi de la grande estime dans laquelle nous devons tenir la collégialité épiscopale, et qui sera également suivie loyalement par nous, conduit l'Episcopat à une participation plus organique et à une coresponsabilité plus solidaire dans le gouvernement de l'Eglise universelle. Nous croyons avec confiance, et d'ailleurs Nous Nous l'entendons avec joie répéter par beaucoup, que cela se présente comme un avantage commun, comme Notre réconfort et Notre soutien dans la rude et croissante fatigue de Notre charge apostolique, comme un témoignage plus clair de la foi unique et de la véritable charité qui doivent apparaître au sommet hiérarchique de l'Eglise plus que partout ailleurs et aujourd'hui plus que jamais, dans un éclat nouveau et une ardeur accrue. Déjà, comme Nous le disions, Nous sommes engagés sur cette route, avec l'aide de Dieu et grâce à vous. Frères vénérés, nous poursuivrons notre chemin. Mais sur ce point encore, il reste bien clair que le gouvernement de l'Eglise ne doit pas assumer les aspects et les normes des régimes d'ordre temporel dirigés aujourd'hui soit par des institutions démocratiques, parfois excessives, soit encore par des formes totalitaires contraires à la dignité de l'homme qui leur est assujetti : le gouvernement de l'Eglise revêt une forme originale qui vise à refléter dans ses expressions la sagesse et la volonté de son divin Fondateur. C'est là et sous cet aspect que nous devons nous souvenir de la responsabilité suprême que le Christ a voulu nous confier lorsqu'il a consigné à Pierre les clés du royaume et qu'il l'a constitué fondement de l'édifice ecclésial, lui confiant le charisme très délicat de confirmer ses Frères (Lc 22,32), recevant de lui la plus grande et la plus ferme profession de foi (Mt 16,17 Jn 6,68), et lui demandant une singulière et triple confession d'amour qui doit se traduire dans la vertu fondamentale de charité pastorale (Jn 21,15 ss.). La responsabilité que la Tradition et les Conciles attribuent à Notre ministère spécifique de Vicaire du Christ, de Chef du Collège apostolique, de Pasteur universel et de Serviteur des serviteurs de Dieu, et qui ne pourra être conditionnée par l'autorité, même suprême, du Collège apostolique, laquelle nous voulons le premier honorer, défendre et promouvoir, mais qui ne serait pas telle s'il lui manquait notre suffrage.
Charité et unité. Voilà notre méditation à l'ouverture du Synode extraordinaire sur lequel, par la célébration du sacrifice eucharistique, nous implorons la lumière et l'assistance de l'Esprit-Saint.
N'est-ce pas en ce moment dédié à la réflexion et à l'affirmation de la Collégialité, en ce jour de la divine Maternité de la Très Sainte Vierge Marie, qu'il convient de nous recueillir avec une âme intimement émue au souvenir des Apôtres dans le Cénacle, eux qui, dans l'attente du Paraclet, étaient « assidus d'un même coeur à la prière avec... Marie Mère de Jésus » (Ac 1,14) ? Et, dans une telle union d'esprit, n'est-ce pas aussi le moment de faire nôtres les acclamations de la liturgie du Jeudi-Saint ? « Ubi caritas et amor, Deus ibi est. Congregavit nos in unum Christi amor. Exultemus et in Ipso jucundemur. Timeamus et amemus Deum vivum. Et ex corde diligamus nos sincero ».
Amen. Amen.
25 octobre
Le samedi, 25 octobre, en fin d'après-midi, le Saint-Père, entouré par les Pères du Synode, a assisté à une concélébration solennelle en la basilique de Sainte-Marie-Majeure. A l'Evangile, le Saint-Père a prononcé l'homélie suivante :
Vénérables frères et fils très chers dans le Christ,
Aucun d'entre nous, certainement, ne s'étonnera de cette « station » que Nous, faisons, pendant le Synode extraordinaire des Evêques, à la basilique de Sainte-Marie-Majeure, à ce sanctuaire historique et vénéré de la piété mariale, si cher à l'Eglise de Rome ; et chacun de nous sentira plutôt renaître en lui un besoin spontané d'exprimer pleinement sa propre dévotion à la Bienheureuse Vierge Marie, au moment où notre réflexion sur notre vocation à l'appartenance au Corps mystique du Christ, qui est l'Eglise, nous invite à évoquer et à vénérer celle qui fut la bienheureuse mère du corps physique du Fils de Dieu, qui s'est fait Fils de l'homme (cf. S. augustin, PL 40, 399).
Il peut arriver parfois, que, même nous qui sommes revêtus du sacerdoce du Christ, pris par le désir de justifier le culte catholique dû à Marie, par la controverse et les discussions apologétiques avec ceux qui en combattent la légitimité ou cherchent à en diminuer les raisons, nous soyons tentés d'alléguer les titres bibliques, théologiques, traditionnels, affectifs, par lesquels se manifeste habituellement la dévotion à la Vierge, et que nous laissons quelque peu dépérir l'expression vécue et filiale de notre piété envers elle, trouvant peut-être moins facile aujourd'hui qu'autrefois d'entretenir des relations spirituelles pieuses et cordiales avec Marie, qui, Mère du Christ selon la chair, est aussi notre Mère selon l'esprit, et Mère de l'Eglise. Mais voici que nous, réunis en Synode, ou attirés par sa célébration et ses thèmes d'études auxquels tous s'intéressent, nous avons éprouvé instinctivement le besoin de terminer l'assemblée synodale près de Marie, sous son regard maternel.
En effet, réfléchissant une fois de plus sur l'Eglise, sur son caractère essentiel de communion hiérarchique, sur le fait et le mystère de la puissance génératrice conférée à certains élus et ministres du Peuple de Dieu, Nous avons été frappé, une fois de plus, par le rapport qui existe entre Marie et l'Eglise, et spécialement entre ces membres de l'Eglise qui ont pour fonction particulière d'exprimer, par le ministère de la parole, la Parole de Dieu, de répandre par les sacrements l'Esprit, source de vie et de sainteté, d'exercer avec autorité le service de la conduite pastorale des fidèles dans le pèlerinage temporel et eschatologique, autrement dit entre nous, prêtres et pasteurs, et la Très Sainte Vierge Marie. C'est à cause de ce rapport que nous sommes ici réunis ce soir.
C'est un rapport d'analogie : Marie est la Mère du Christ, l'Eglise est la Mère des chrétiens ; et plus cet aspect de l'Eglise devient évident, et dans sa dimension historique, en chaque Eglise locale et dans cette Eglise romaine — et en particulier dans cette Basilique, appelée « la Bethléem de Rome » (grisar) —, plus le rapprochement, la comparaison, la parenté entre Marie et l'Eglise devient facile et s'impose. Il faut ici rappeler une idée fondamentale de la théologie et de la dévotion mariale, une idée ancienne, que le Concile nous a rappelée (Lumen gentium, LG 63) : celle de Saint Ambroise, qui définit Marie comme le « type de l'Eglise » (PL 15, 1555), ou encore « la figure de l'Eglise » (PL 16, 326) ; expression à laquelle Saint Augustin fait écho : « Elle (Marie) nous a montré en elle la figure de l'Eglise» (PL 40, 661) ; car la génération maternelle et surnaturelle des fidèles par l'Eglise. Ce parallélisme nous rapproche encore plus de Marie : toute la plénitude de grâces qui a fait de Marie la « toute belle », la très sainte, l'immaculée, n'a-t-elle pas quelque correspondance dans la richesse de grâce, qui a été versée en nous, quand l'ordination sacrée nous a assimiles au Christ dans les charismes de la sainteté et du pouvoir ministériel ? Il sera toujours bon pour nous de faire de Marie notre miroir sacerdotal, « miroir de justice » ...
La méditation se prolonge sans fin, et passe de la sphère mystique à la sphère morale. Marie est le modèle de l'Eglise (cf. Lumen gentium, LG 53). Elle « contient d'une manière éminente toutes les grâces et les perfections » de l'Eglise (olier) ; celles que nous devrions et voudrions avoir. Marie est éducatrice. Elle est notre éducatrice, à nous dont la fonction est d'être, par la doctrine et l'exemple, éducateurs du Peuple de Dieu. Et qu'est-ce que nous enseigne Marie ? Oh! nous le savons ; tout l'Evangile.
Homélies 1969