Audiences 1970 6

SE FORMER A LA BONNE VOLONTE DANS LE STYLE ET L'ESPRIT DU CONCILE





Chers fils et filles,



Nous continuons à méditer sur les enseignements que le Concile a définis comme un événement qui constitue pour notre temps une « summa », un résumé très riche et autorisé de doctrines et de normes pour les besoins de notre époque, et marque un moment caractéristique et décisif dans le cours de la tradition catholique par les trésors de vérité qu'il garde du passé et ceux qu'il ouvre pour l'avenir.

De ce bref moment de réflexion générale sur l'orientation morale qui nous vient du Concile, nous pouvons recevoir une impression très féconde et instructive d'optimisme. Qu'enten­dons-nous par optimisme ? Il nous semble qu'on peut le com­prendre avant tout comme un sens de bonté, de sérénité, de confiance, d'espérance, d'animation, suscité en général dans celui qui reconnaît l'inspiration pastorale, l'intention consolatrice, l'ouverture confiante, qui parcourent les documents et les actes du Concile. Le Concile est une grande leçon, une infusion bienfaisante de bonne volonté. Qui l'accepte, qui l'étudié, qui le suit, sent en lui-même un stimulant à croire, à espérer, à aimer ; une charge de bonne volonté, une poussée au renouveau et au progrès, un attrait à l'action ; disons-le : un charisme de viva­cité chrétienne.

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Pédagogie de Vatican II





Pourquoi ? parce que dans tout ce dont le Concile traite, il considère le côté positif, le bien : il le voit et le cherche. Il n'est pas aveugle sur les aspects négatifs de ce qu'il considère comme l'obscurité des profondeurs divines, soit dans le cadre des des­seins de l'humanité, le malheur que le péché a infligé à la vie humaine, les pièges permanents de Satan dans le jeu des événements de notre vie sociale et personnelle, et ainsi de suite ; soit dans le cadre de l'histoire de l'Eglise, quant à la caducité de ses membres et de certaines de ses institutions ; soit encore à l'intérieur du coeur humain, où l'erreur et la malice peuvent porter tant de ruines. Mais, alors que dans le passé les enseigne­ments conciliaires se terminaient régulièrement par l'exposition, le regret et la condamnation de quelque erreur, avec le classique « anathema sit », la pédagogie de Vatican II tend au contraire à mettre en lumière ce qu'il convient de louer, apprécier, faire et espérer.

Le Concile, disions-nous, est tourné vers le bien, vers celui qui existe pour le reconnaître, pour en jouir en Dieu et pour le célébrer, dirons-nous, d'une manière franciscaine et évangélique ; vers celui qui n'existe pas, pour le désirer, pour le récu­pérer s'il est perdu, pour le développer si c'est possible. Les valeurs positives sont toujours présentes à son regard pénétrant, toujours exposées dans son langage très sage. Dans toute chose, dans tout événement, le Concile révèle un reflet réel ou possible de la Bonté divine, et éduque et pousse ses disciples à le décou­vrir et à y accrocher leur bonne volonté.

Le bon Esprit





Nous devrions ici faire une étude de la « bonne volonté », laquelle nous porterait à la rechercher au-dessus de nous, c'est-à-dire dans la bienveillance de Dieu qui nous a mystérieusement élus comme objet de son amour (cf. Lc
Lc 2,14 Rm 8,28), mettant en nous la vertu surnaturelle de la charité, cette nouvelle capa­cité d'aimer, de tendre au Bien (cf. S. françois de sales, Théotime, II, IX). Mais, même en nous limitant à la psychologie naturelle de l'homme, nous aurions beaucoup à réfléchir sur la bonne volonté, car elle dépend de la droiture morale, de l'art pédagogique, de l'art oratoire politique; nous verrions qu'elle dépend encore de la rationalité, de la conception que nous avons du bien, et qu'il est donc de première importance de connaître ce qui mérite vraiment cette appellation souveraine de bien, autant en général qu'en particulier, en soi que pour notre usage.

Nous aurions ici un fil conducteur pour avancer dans le dia­gnostic des phénomènes volontaristes contemporains, qui impres­sionnent tant et si justement l'opinion publique : la notion du bien, motrice de la volonté, conduit le jeu, qui devient habitude, mode, mouvement. Nous avons besoin de rendre claire et attra­yante cette notion, de la rendre surtout vraie et authentique, pour donner à la volonté cette attitude qui la définit comme bonne.

Nous pensons que la doctrine que le Concile nous offre est apte à nous éduquer à la bonne volonté : d'abord par les valeurs, c'est-à-dire les biens qu'elle illustre, comme le salut dans le Christ, l'homme, le monde, le progrès, la liberté, la justice, la paix, etc. ; ensuite par l'aptitude qu'elle nous confère à recon­naître et à aimer ces autres valeurs: espérance, vivacité, sérénité, bon « Esprit ».

Critères féconds





Le bon « Esprit » est le coeur de l'optimisme sain, tel qu'il nous semble transparaître du style moral de tout le Concile. Cet optimisme voit d'abord tout sous un jour serein (qui est d'ailleurs celui de l'économie divine dans le destin humain). Donc, le sain optimisme n'est pas défiant, susceptible, irrité, aci­de ; il ne s'amuse pas à souligner les défauts qui se découvrent facilement en tout homme; plus celui-ci occupe une situation élevée, plus il les montre ; il ne se spécialise pas dans la pure satire et la démolition ; il ne soulève pas des questions pour se mettre en valeur par leur dénonciation et aggravation et par leur transformation en agitations ennuyeuses et dommageables ; il ne « se sert pas de la liberté comme voile de la malice » (comme il est écrit dans la 1° Epître de Saint Pierre 2, 16) ; il ne tire pas sa force de la haine et du désespoir érigé en système. Non. Le bon optimisme sait juger franchement le mal (qui souvent croît justement avec le progrès du développement moderne), cepen­dant, « il ne se laisse pas déprimer par le mal, mais essaie de le dépasser par le bien » (cf. Rm Rm 12,21) ; il ne se spécialise pas dans la volonté de rendre insolubles les problèmes pour en tirer pré­texte à des attitudes de violence ou de révolution ; il s'efforce de résoudre les problèmes, non en gonflant ses désirs jusqu'à l'impossible, mais, avec un sain réalisme social, il sait aussi « se contenter de peu » ; il ne dédaigne pas l'humble effort, graduel et constant vers le bien cherché dans les petites comme dans les grandes choses ; il cherche en somme toujours à construire, non à démolir ; et dans chaque situation il cherche les tracés de la Providence, en espérant et en priant.

On peut donc répéter, à propos de la formation morale et spirituelle que le Concile nous enseigne, la célèbre exhortation de Saint Paul : « Frères, tout ce qu'il y a de vrai, de noble, de juste, de pur, d'aimable, d'honorable, tout ce qu'il peut y avoir de bon dans la vertu et la louange humaines, voilà ce qui doit vous préoccuper... » (Ph 4,8-9).

Il nous semble que cette citation peut se référer au Concile, et être comme la louange magnifique du renouveau moral et chrétien que nous cherchons, comme une sage orientation pour l'entraînement des jeunes à la vie moderne, comme un critère fécond pour la définition des rapports de distinction et de compénétration de la conception chrétienne du monde par rapport à celle du monde profane, une habilitation à jouir de la vie pré­sente, de sa beauté, de sa richesse, de son évolution sans perdre le secret profond de la « bonne volonté », qui se trouve dans la Croix du Christ. A vous ce souhait, avec notre Bénédiction Apostolique.






11 février



UN OPPORTUN RAPPEL DU SENS DE LA PENITENCE ANNIVERSAIRE DES ACCORDS DE LATRAN





8 Chers fils et filles,



En ce premier jour de carême, quel est le rite que nous avons accompli ?

Un rite qui tire son origine de l'antiquité ; l'Ancien Testa­ment nous l'a enseigné, les origines chrétiennes l'ont pratiqué, la liturgie, dès le moyen-âge, l'a fait sien, l'esprit religieux chré­tien de notre temps l'a conservé ; c'est le rite de l'imposition des cendres sur la tête des membres de la communauté ecclésiale, qu'ils soient ministres ou fidèles. Il parle de lui-même : un lan­gage impressionnant et très significatif quant à la précarité de notre vie, inéluctable vérité qui détruit notre opinion habituelle et illusoire de sa stabilité ; et ceci, qu'il s'agisse de la conscience très réaliste que nous devons avoir de notre misère morale, ou du besoin de confronter cette inanité de notre être avec le mystère de Dieu, qui dans cette vision objective mais unilatérale de notre condition fragile et coupable nous apparaît avec son caractère terrible et inexorable ; ou de la nécessité impérieuse de surmonter le désespoir qui semblerait être la conclusion fatale de notre bilan humain désastreux, si une autre voie ne nous était offerte; cette voie est une possibilité, que nous sentons proche et provi­dentielle : la pénitence. Une parole très sévère, mais, au fond, très réconfortante, une parole de Jésus frappe à la porte de notre con­science : « Si vous ne faites pénitence, vous périrez tous » (
Lc 13,5).

Pénitence et civilisation du bien-être





Quelle pensée inhabituelle pour notre génération qu'on appelle l’ère du bien-être ! Nous ferions bien de réfléchir sur cette défi­nition de la vie moderne, qui semble renfermer la synthèse de la sagesse pratique et qui guide la philosophie populaire et la po­litique sociale de notre temps : le bien-être, c'est-à-dire la satis­faction pour l'homme non seulement de tous ses besoins fon­damentaux, mais aussi l'attribution des facilités, des commodi­tés, des loisirs, des divertissements, des plaisirs, qui voudraient rendre la vie heureuse. Cela semble être la conception idéale de la civilisation, le but du progrès, la fin à laquelle tous aspi­rent : le bien-être, le bonheur présent ; un état dont sont ab­sents la pauvreté, la douleur, la fatigue, l'obéissance, le renon­cement, l'abnégation et finalement la pénitence. Vivre à son aise, avoir des moyens, être libres, jouir de la vie..., voilà ce que désormais tous cherchent, et obtiennent de plus en plus. Comment se fait-il que l'Eglise vient encore nous parler de pénitence ?

La perspective devient large et la scène intéressante. Il faut la méditer. Tout d'abord pour justifier l'Eglise, ou plutôt le Christ par rapport à l'accusation de rendre notre existence triste, de la priver de ce dont elle a besoin ; pour la disculper en mettant parmi les besoins humains tout sain progrès. L'Eglise non seu­lement ne s'opposera pas au bien-être légitime et moderne, mais elle le favorisera. Cependant elle trahirait sa mission, tournée vers le vrai bien de l'homme, si elle le laissait dans l'illusion que le bien-être suffit à le rendre heureux ; et que le bonheur du bien-être, même s'il est accessible, est suffisant au destin vers lequel est tournée la vie de l'homme ; l'illusion que cette vie ne comporte d'autres exigences que celles que le bien-être culturel et écono­mique moderne peut satisfaire. Nous ne le prouverons pas main­tenant ; ce serait facile mais long : nous savons tous que l'hédo­nisme porte l'homme à s'arrêter à ses propres limites, à ne pas se dépasser — comme le voudrait son destin —, et donc à faire croître sans fin ses désirs, et même à les satisfaire à des niveaux proportionnellement inférieurs à sa nature rationnelle, élevée vers une mystérieuse transcendance religieuse ; à en chercher l'accomplissement insatiable dans les passions dégradantes, dans l'oubli des fins supérieures, dans le vice et dans l'angoisse.

Réveiller la conscience et choisir une voie de dignité chrétienne





L'Eglise ne renonce pas à faire comprendre à l'homme qui se cherche seulement lui-même, sa propre tromperie, sa bas­sesse, sa nécessité de purification et d'élévation. Voici le premier chapitre de la pénitence : le réveil de la conscience ; comme on le lit dans la parabole de l'enfant prodigue : « in se reversus », rentré en lui-même (Lc 15,17). Puis vient le chapitre des choix : l'homme est un être très compliqué ; il ne peut se développer sans choisir un plan à la fois libre et logique, celui de la raison, de la vérité. Et cela comporte abnégation et effort ; l’abstine et sustine, de la sagesse stoïque : il faut une maîtrise de soi, une hiérarchie dans les actions, une modération dans certains actes, et le développement dans d'autres actes, c'est-à-dire qu'il faut suivre un dessein, une loi, un modèle d'homme vrai et complet, que nous savons être le Christ, le vrai Fils de l'homme. Dans son immense estime pour l'homme, et dans son immense amour, il nous dira deux choses : que dans l'homme il y a un désordre mortel, le péché; et que seul Lui, le Christ, peut le réparer. Et alors la réponse de l'homme, connaissant ce diagnostic indis­cutable, sera de se mettre dans une attitude marquée par un double sentiment : douleur intrinsèque et amour implorant. Tout cela est la pénitence.

Nous comprenons combien elle entre nécessairement dans la psychologie, dans la conscience, dans la vérité de l'homme ; et plus l'homme est en mesure de comprendre le drame qui le touche, plus il appréciera cette sagesse rédemptrice. Faisons en sorte, très chers Fils, de la faire nôtre, spécialement en ce « tempus acceptabile », en ce moment propice qu'est le Carême ; et nous constaterons qu'elle ne provoque ni la tristesse, ni l'amoin­drissement de la vie, qu'elle nous conduit par contre à l'espé­rance et à la joie de la Pâque de Résurrection.

Les Accords de Latran





Avant de conclure par la Bénédiction habituelle ces brèves paroles, il nous semble opportun d'en ajouter une autre, sur un thème bien différent, mais toujours en liaison avec le bien spirituel de ceux qui nous écoutent.

9 Nous ne pourrions en effet oublier, aujourd'hui, 11 février, une date qui, si elle a une signification particulière pour l'Italie et pour l'Eglise de Dieu qui vit à l'intérieur de ses frontières, a non moins d'importance pour le Saint-Siège, et donc pour toute la grande famille catholique répandue dans le monde entier : nous voulons parler de l'anniversaire de la Conciliation entre l'Etat Italien et le Saint-Siège, c'est-à-dire des Accords de Latran.

Les Accords de Latran — nés à une époque que des esprits sincères et généreux avaient prévue et préparée — mirent fin, il y a maintenant 41 ans, au conflit prolongé et nocif qui avait opposé le Pape au Pays où le Successeur de Pierre, premier Evêque de Rome, par une disposition de la Providence a sa ré­sidence et où se trouve l'ensemble des organes qui lui sont né­cessaires pour pouvoir exercer convenablement sa fonction de Vicaire du Christ au service de l'Eglise universelle.

Ils y mirent fin grâce à la renonciation du Saint-Siège à ses droits sur ce qui avait été pendant des siècles les « Etats Ponti­ficaux ». La Papauté se contentait d'un territoire minimum, suffisant pour démontrer et garantir humainement sa souve­raineté et son indépendance par rapport à tout pouvoir gouver­nemental. D'autre part l'Italie reconnaissait solennellement cette souveraineté et cette indépendance, et sous une forme valable au point de vue international. Grâce au Concordat, la situation de l'Eglise et des catholiques dans l'Etat italien, situation jusque-là incertaine et insuffisante, fut réglée définitivement et d'heu­reuse manière.

Le Saint-Siège a reconnu plusieurs fois que la concorde ainsi rétablie a été féconde en fruits bons et utiles pour l'Eglise et pour l'Etat. Elle garantit la possibilité d'une harmonie de rapports qui ne confond ni subordonne l'un à l'autre les pouvoirs respectifs, mais souligne et exalte l'indépendance et la souveraineté de cha­cun dans son propre ordre.

Nous ne pouvons ne pas souhaiter vivement au Saint-Siège et à l'Italie, que cet équilibre ne connaisse pas de secousses et encore moins de fêlures ou de cassures.

Nous avons accédé sans aucune difficulté à la proposition d'une révision bilatérale, c'est-à-dire accomplie dans un travail com­mun et de commun accord, de ces normes du concordat qui paraîtraient ne plus correspondre à la situation nouvelle. Par amour de la paix, pour l'honneur même de l'Italie et pour le plus grand bien de tout le Peuple Italien, nous croyons sincèrement — et le souhaitons de tout coeur — qu'ainsi sera évité tout ce qui, par une décision unilatérale, pourrait porter atteinte à ce qui a été décidé solennellement de commun accord.

Nous pensons en particulier, vous l'avez bien compris, au point si important du mariage chrétien, que le Concordat a voulu entouré de garanties stables, et que Notre grand prédécesseur Pie XI considérait comme l'un des résultats les plus précieux de cette réconciliation.

C'est par ces souhaits que nous accordons à vous tous et à ceux qui voudront les partager notre Bénédiction Apostolique.






25 février



LA PENITENCE, ECOLE DE VOLONTE





Chers fils et filles,



Nous sommes en temps de Carême, c'est-à-dire dans la pé­riode qui prépare à Pâques. La préparation pascale peut se décrire sous deux titres, l'un ascétique, l'autre mystique : nous, nous voulons parler de la pénitence et de la prière. L'absti­nence d'abord ; non seulement, dans le domaine de la nourri­ture, selon la discipline aujourd'hui adoucie presque jusqu'à son abolition, du jeûne, mais surtout de ce qui nous éloigne de Dieu : le péché et ses tentations, et nous rend moins maîtres de nous-mêmes, moins libres, moins personnels et moins chrétiens. Ensuite l'intensité spirituelle ; c'est-à-dire l'écoute de la Parole de Dieu, la réflexion et la prière. L'Eglise, comme l'Evangile, est encore de l'avis que, par ces sentiers, on va à la rencontre du Christ, et qu'ainsi l'on se prépare, en cette année de grâce éga­lement, à bien célébrer le mystère pascal, et que c'est avec ces exercices moraux et spirituels que se forme le chrétien. C'est une école austère et fervente de l'Eglise ; elle tend à former des hommes chez lesquels la vie religieuse et la vie morale sont étroitement liées, et se soutiennent mutuellement, des hommes qui tiennent et à se connaître eux-mêmes et à connaître ce qui vient du dehors, des hommes capables de s'imposer à eux-mêmes des règles et de renoncer à certaines expériences qui semblent à pre­mière vue très intéressantes et qui semblent faire partie du pro­gramme d'une existence pleine et moderne, des hommes disposés à faire leurs preuves par un engagement silencieux mais forts de leur volonté dans l'application pratique, libre et difficile, des vertus que le Christ nous enseigna par la parole et l'exemple.

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Le vrai visage du chrétien





Sauriez-vous décrire le type d'homme qui est le résultat de cette école ? Si vous vous y essayez, vous ferez une expérience idéale précieuse : vous voyez se dessiner non pas un type uni­forme et impersonnel, mais une multitude de figures, autant que de personnes formées à cette école évangélique, caractéri­sées par ce qui distingue les disciples du Christ, et en même temps ayant chacune ses traits propres, particuliers, en un certain sens, uniques. Ce sont les figures des saints, c'est-à-dire des chrétiens vrais et parfaits chez qui dominent deux facteurs indispensables : le premier agissant, la grâce, le second coopérant, la volonté. Ce second facteur, la volonté, nous est plus connu et nous faisons plus facilement l'expérience de celle-ci que de celle-là. Ainsi nous sommes pratiquement portés à définir les saints comme parfaits, d'après l'utilisation qu'ils ont faite de leur volonté, des vertus que nous voulons Voir en eux à un degré supérieur, même à un degré héroïque. Il résulte de cette anthropologie sommaire, ou plutôt de ce mètre avec lequel nous mesurons la vraie grandeur de l'homme, que nous, disciples ou maîtres de l'Eglise, nous voulons définir l'homme bon à partir de sa force morale. L'Eglise ne veut pas éduquer des hommes mesquins et médiocres ; elle tend à en faire des hommes forts. Elle veut en eux des vertus viriles (cf. S. Catherine de Sienne). Elle veut en eux, comme dit saint Augustin, une « liberté libérée » (Retract. 1, 15 ; PL 1, 609), c'est-à-dire libre de toute force inférieure et extérieure.

Notre temps permet-il un tel idéal ?





Ici se pose une question : cette figure idéale du chrétien comme homme fort, est-elle encore valable pour notre temps ? N'est-elle pas dépassée ? La question se pose encore plus si l'on fait appel au Concile. Le Concile n'a-t-il pas enlevé à la vie chré­tienne bien des fardeaux, superposés du fait d'une conception ascétique, monastique, médiévale du christianisme ? Le Concile ne dit-il pas que « la sainteté contribue à promouvoir plus d'huma­nité dans les conditions d'existence » (Lumen Gentium,
LG 40) ? Le Concile n'a-t-il pas fait l'apologie de la personne et de sa liberté ?

Voilà un problème très intéressant que nous proposons à votre réflexion. L'utilisation de la liberté personnelle, que la maturité de l'homme moderne et la pédagogie de l'Eglise non seulement reconnaissent mais recommandent pour la formation et l'affirmation de la personne humaine, abolit-elle l'ancienne dis­cipline de la pénitence, de l'abstinence, de l'ascétique, c'est-à-dire de la contrainte morale pour laisser à notre génération une spontanéité d'action qui la libère de tout lien normatif non strictement nécessaire à une vie en commun ordonnée, qui l'auto­rise à jouir pleinement de son instinct vital, et à s'accorder, au moins à titre d'expérience et de connaissance, la jouissance de ce qui jusqu'à aujourd'hui était considéré comme interdit et peccamineux ? Appliquez ces questions, à titre d'exemple, à deux expressions de l'autoéducation moderne : la désobéissance, c'est-à-dire le refus de l'autorité, quelle qu'elle soit, et d'autant plus contestée qu'elle est élevée, et l'érotisme, c'est-à-dire l'accep­tation et même la recherche des nombreuses formes de la sen­sualité exhibitionniste, qualifiée de naturisme, comme de jeunesse, d'art, de beauté, de libération. Vous verrez combien ces voies conduisent loin de la conception chrétienne de la vie, et qu'elles n'ont pas comme pôle d'orientation la Croix.

Le résultat de cette analyse, aussi simple soit-elle, est dé­courageant. Nous, fils de notre temps, nous ne marchons pas sur le bon chemin. Nous cherchons généralement ce qui nous est utile, ce qui nous est commode, ce qui nous est agréable. Nous avons, à cet égard, dans le domaine religieux et ecclésial également, bien des prétentions et bien des indulgences. Nous voulons ôter à notre programme de vie le renoncement et l'effort. Nous voulons tout connaître et, malheureusement, souvent tout essayer. Le monde, envers lequel, sous le grand nom d'humanité, nous devons faire preuve de tant d'indulgence et d'amour, ne nous fait plus peur quand il se présente sous son aspect, non moins réel que le premier, d'amoralité ou de règle théorico-pratique pour jouir de la vie. Nous n'écoutons plus la voix indi­gnée du Christ, qui exorcise notre monde jouisseur et prêt à la bassesse morale : « O génération incrédule et perverse, jusques à quand serai-je avec vous ? jusques à quand vous supporterai-je ? » (Mt 17,16 Mt 11,16 etc. ).

L'Eglise a besoin de fils courageux





Ainsi, très chers Fils, nous ne devons pas clore cette analyse rapide sur les orientations morales de notre temps, sans noter quelques tendances positives provenant de divers côtés et qui, vouloir ou non, rejoignent l'antique sagesse ascétique de l'Eglise, et que nous pouvons accueillir. Saint Paul ne profitait-il pas de l'esprit d'ascèse, propre au soldat (Ep 6,11-13), ou au sportif (1Co 9,24-27), pour éduquer les nouveaux chrétiens à l'exercice énergique de la volonté, désormais sollicitée et soutenue par la grâce (Rm 12,2 1P 5,10) ? Dans certaines formes et dans quelques raisons profondes de la contestation actuelle, est-ce que ne se cache pas un refus de l'hédonisme conventionnel, de la médiocrité bourgeoise, du conformisme lâche, dans l'aspiration à un style plus simple, plus sévère et plus personnel de son comportement ? Et ces exigences de jeunes, ne frappent-elles pas à la porte de notre conscience ; la sincérité dans la parole et dans la vie, la pauvreté, la libération du cauchemar de l'idolâtrie économique, et la tentative courageuse d'imiter le Christ ?

Il y a des phénomènes positifs même dans les habitudes dé­cadentes de notre siècle, de même qu'il y a des programmes très exigeants de perfection chrétienne, même dans les textes conciliaires (Lumen Gentium, LG 40), auxquels certains êtres super­ficiels et myopes, paresseux et mous, attribuent une indulgence pacifique vis-à-vis de la conception hédoniste et naturiste de la conduite moderne. Notre temps a besoin de chrétiens forts ; l'Eglise, aujourd'hui si modérée dans ses exigences pratiques et ascétiques, a besoin de fils courageux, formés à l'école de l'Evangile ; c'est pourquoi son invitation à la mortification de la chair et à la pénitence de l'esprit est plus que jamais d'actualité. Que le Seigneur vous aide à la méditer et à y répondre, avec notre Bénédiction Apostolique.






4 mars



S'INTERROGER SUR NOTRE COMPORTEMENT INTERIEUR





Chers fils et filles,



11 Cette période de carême, et nous pouvons étendre notre perspective en ajoutant cette période post-conciliaire, nous proposent une révision de notre manière de vivre ; celle-ci pose à notre conscience de nombreuses et difficiles questions. La ré­forme de l'Eglise aujourd'hui, ce qu'on appelle l’« aggiornamento », ne concerne pas seulement les « structures », les modalités extérieures de l'organisation ecclésiale, comme on le pense d'habi­tude, mais elle concerne notre vie personnelle, l'orientation idéale que nous devons donner à notre comportement, les critères qui dirigent notre sens moral.

Comment devons-nous vivre ? Sans réfléchir ? Devons-nous être passifs et conformistes en face du milieu, du temps, des moeurs, de la mode, des lois, des nécessités où nous nous trouvons pratiquement, ou bien devons-nous réagir de quelque ma­nière, c'est-à-dire agir avec un critère personnel, avec une cer­taine liberté, au moins de jugement, et — là où cela est possible — de choix ? Devons-nous nous contenter d'être imper­sonnels et médiocres, et peut-être aussi, imparfaits, malhonnêtes et méchants, ou bien devons-nous nous imposer une règle, une loi ? Devons-nous exiger de nous-mêmes un style de vie, une discipline morale, une perfection, ou bien pouvons-nous vivre sans scrupules, d'une manière plus facile et plus agréable ? Et si l'amour est le caractère essentiel de la vie morale, comment de­vons-nous le comprendre : comme affirmation de l'égoïsme ou comme profession d'altruisme ?

La voie du Christ : une voie étroite





Ces nombreuses questions, chacun doit se les poser; même si elles cachent des problèmes spéculatifs très délicats et très difficiles, elles trouvent dans la pratique une réponse facile, spécialement pour nous qui avons un Maître de vie comme le Christ qui, justement dans son Evangile, nous enseigne par la parole et par l'exemple comment nous devons vivre. Avec l'aide intérieure de son Esprit : la grâce, et l'aide extérieure de sa com­munauté : l'Eglise, il nous rend possible d'accomplir ce qu'il nous prescrit.

Que personne ne s'illusionne. Le Christ est exigeant. La voie du Christ est la voie étroite (cf. Mt
Mt 7,14). Pour être digne de Lui, il faut porter sa croix (cf. Mt Mt 10,38). Il ne suffit pas d'être animé de sentiments religieux, il faut suivre la volonté divine (Mt 7,21). Le Concile dira que, si nous sommes conscients de l'action du baptême dans notre être humain régénéré, nous devons, nous sommes obligés de vivre en fils de Dieu, selon l'exi­gence de perfection et de sainteté, qui dérive justement de notre élévation à l'ordre surnaturel (Lumen Gentium, LG 40).

Mais que personne ne s'effraye. Car la perfection, à laquelle nous sommes appelés du fait de notre élection chrétienne, ne complique notre vie ni ne pèse sur elle ; elle nous demandera, oui, l'observance de nombreuses normes pratiques, plus aptes à aider qu'à rendre difficile notre fidélité. La perfection chrétienne exige avant tout de nous la recherche des principes fondamen­taux de notre être humain. Notre devoir essaie de se conformer à notre être. Nous devons être ce que nous sommes. C'est le critère de la loi naturelle, sur laquelle, l'on discute de temps en temps, mais que la simple raison revendique dans ses exigences fondamentales lesquelles résultent de la vie elle-même, et sont interprétées par le bon sens, par la raison commune (Gaudium et spes, GS 36).

C'est la loi que nous portons en nous-mêmes en tant qu'hom­mes : « Non scripta, sed nata lex » (Cicéron) ; la loi que saint Paul reconnaît aussi chez les peuples auxquels ne fut pas annoncée la loi mosaïque (cf. Rm Rm 2,14), loi que l'Evangile a prise, confir­mée et perfectionnée (cf. B. schùller, La théologie morale, etc., in Nouv. Revue Théol., mai 1966, p. 449 ss.).

Les vertus naturelles





Du reste, nous avons tous une connaissance suffisante de cette loi que nous trouvons énoncée en lignes générales dans le Décalogue. L'hommage à cette loi nous fait hommes et chré­tiens. Il nous défend de l'accusation, souvent faite par la litté­rature aux personnes dévotes, d'être scrupuleuses dans l'obser­vance de règles pieuses et minutieuses, et de ne pas l'être autant dans la fidélité intransigeante aux normes de base de l'honnêteté humaine, comme la sincérité, le respect de la vie ou de la parole donnée, la droiture administrative, la cohérence des moeurs avec la profession chrétienne, et ainsi de suite. C'est cette droiture qui confère intérieurement et socialement la dignité à l'homme ; c'est cette cohérence entre la pensée et la vie qui construit une mesure commune de moralité entre le fidèle et le non-chrétien ; c'est cette profession de justice rationnelle, qui soutient le sys­tème législatif de la société civile, et qui offre une raison de progrès à la justice sociale. Même les contestations rebelles de notre époque font appel, au fond, à la nécessité d'une rationalité normative plus poussée et plus conforme aux nouveaux besoins d'une société en évolution. Dans l'égarement actuel de la notion du bien et du mal, du licite et de l'illicite, du juste et de l'injuste, et dans la diffusion démoralisante de la délinquance et des mau­vaises moeurs, nous ferions bien de conserver et d'approfondir ce sens de la loi naturelle, c'est-à-dire de la justice, de l'honnê­teté, du bien, tel que la raison droite ne cesse de l'inspirer à l'intérieur de la conscience.

Le salut par le Christ





Mais nous ne pouvons pas nous arrêter ici.

12 Nous devons entrer dans la vision réaliste de la foi, qui nous démontre l'impossibilité fatale pour l'homme d'être bon et juste par ses seules forces. Cette impossibilité, avant même que notre catéchisme ne nous la déclare, est illustrée avec insistance par une grande partie de la littérature moderne et des spectacles d'aujourd'hui; le pessimisme dominant dans l'art imprégné de psychologie moderne déclare, encore plus que ne le pourrait faire l'enseignant de religion, combien l'homme est blessé dans la profondeur de son être, combien inutilement il rêve et lutte pour atteindre le bonheur et la plénitude de son être, combien inexorablement il trahit son insuffisance morale et sa corruption intérieure, et combien il se sent condamné au scepticisme, au désespoir, au néant.

Pour nous cela est clair. Nous avons besoin d'être sauvés. Nous avons besoin du Christ. Nous avons besoin de quelqu'un qui prenne sur Lui tout notre péché et l'expie pour nous. Nous avons besoin d'un Sauveur qui donne sa vie pour nous et qui ressuscite immédiatement pour notre justification (cf. Rm
Rm 4,25), c'est-à-dire pour nous rendre capables de vivre une vie nouvelle, la vie surnaturelle, la vie pascale.

C'est pour cette vie de rédemption que l'Eglise est instituée ; et cette année encore elle nous appelle, elle nous rassemble, et elle nous prépare à l'annonce qui est la sienne : celle de la résur­rection du Christ et la nôtre.

Préparez-vous tous avec notre Bénédiction Apostolique.






11 mars




Audiences 1970 6