Audiences 1970 18

EGLISE ET FOI





18 Chefs fils et filles,



L'Eglise sera encore le thème de ces quelques instants de colloque spirituel. C'est le thème de notre temps. C'est le thème du Concile. C'est le thème qui avant tout autre se présente aux personnes qui entrent en méditant dans cette basilique. C'est un thème si vaste et si complexe qu'il semble submerger notre pensée ; mais il devient relativement simple si on réfléchit à ses différents aspects, et si — entre tous — on fixe l'attention sur l'un d'eux en particulier.

Aujourd'hui nous nous rappelons encore les cérémonies pas­cales qui nous ont persuadés d'une vérité mystérieuse mais bien précise : l'Eglise naît du mystère pascal. C'est-à-dire : l'Eglise est le résultat, toujours en voie de perfectionnement, de la ré­demption. Cette idée a son symbole dans l'eau et le sang qui ont jailli de la poitrine du Christ, mort en croix, transpercé par la lance (
Jn 19,34) : « de ipso sanguine et aqua significatur nata Ecclesia », dit Saint Augustin (Sermo V, 3 ; PL 38, 55), parce que «sacramenta Ecclesiae profluxerunt » (Jn 15, IV, 8 ; PL 35, 1513) : par ce sang et cette eau est signifiée la naissance de l'Eglise parce qu'ils font naître les sacrements de l'Eglise. Nous savons que l'Eglise sort du Christ : Il en est le fondateur, Il en est le Chef (cf. Col Col 1,22 cf. journet, L'Eglise, III, Col 590-594). C'est clair. Mais maintenant une question particulière nous intéresse : quand naît le chrétien ? Et nous, comment sommes-nous nés à l'Eglise et avons-nous été incorporés en elle, c'est-à-dire dans le Christ ?

On naît à l'Eglise par la Foi





Cela aussi est bien connu : on naît à l'Eglise et on devient chré­tien (les deux choses coïncident et sont inséparables) par le bap­tême. Mais le baptême exige une condition si importante, qu'elle fait partie de la définition du Chrétien : la foi. Le chrétien est un fidèle, un croyant. Cette condition indispensable, ce principe vital de la nouvelle existence surnaturelle du chrétien, est mise en évidence par la Liturgie du baptême, qui justement s'ouvre au dialogue par la question posée au catéchumène, ou encore à l'enfant porté au baptême, et pour lui au parrain représentant à la fois l'enfant, lui-même et la communauté ecclésiale : « que demandes-tu à l'Eglise de Dieu ? » réponse : « la Foi ».

La foi est la clef pour entrer. C'est le seuil, le premier pas, le premier acte demandé à l'homme qui désire appartenir à ce règne de Dieu. Et ce commencement conduit à la plénitude de la vie éternelle. L'Eglise primitive avait soin d'affirmer l'exigence primordiale de la foi en termes nets ; « Celui qui croit dans le Fils (de Dieu, c'est-à-dire en Jésus-Christ), a la vie éternelle ; celui qui refuse de croire au Fils (de Dieu) ne verra pas la vie » (Jn 3,36), ainsi parle l'évangéliste saint Jean ; et saint Paul (pour donner un de ses nombreux témoignages sur ce sujet), résume sa doctrine en cette affirmation : « Si tes lèvres confessent que Jésus est Seigneur, et si ton coeur croit que Dieu l'a ressuscité des morts, tu seras sauvé » (Rm 10,9).

La Foi est un tout





Faisons attention : la vraie cause du salut est le Christ lui-même, plus précisément c'est l'Esprit Saint, que Jésus, Verbe de Dieu, et comme homme admis dans la gloire du Père, envoie aux hommes et à son Eglise (cf. Jn Jn 16,7), principe de notre vie nouvelle, qui est la vie de la grâce ; Il est l'inspirateur de la foi elle-même. Mais le dessein divin de salut suppose des conditions dont deux très importantes, la première intérieure, la libre adhé­sion à la foi, l'autre extérieure, l'annonce apostolique de la Parole de Dieu, de la vérité divine qu'il faut croire, l'enseignement au­thentique de l'Eglise. Ici nous devrions rappeler la multiplicité des problèmes qui se posent à l'homme moderne par rapport à la foi. Quelle complication ! Tous nous en avons quelque idée. La foi aujourd'hui semble devenue difficile, parfois impossible. L'ancien contraste entre raison et foi semble pour quelques-uns renaître et devenir irréductible. La psychologie moderne soulève ensuite une série d'autres difficultés qui compliquent beaucoup le chemin vers la foi, la pédagogie du croyant. Et encore au­jourd'hui la résonance des idées à la mode, qu'elles soient spé­culatives ou pratiques, est telle qu'elle substitue, dans beaucoup d'esprits, du moins dans certains milieux et à certains moments de la vie, la fonction d'illumination et de certitude de la foi; les idéologies entraînent, l'opinion publique domine. De plus il ne manque pas de personnes qui prennent quelques-unes de leurs opinions personnelles pour la foi ; se parlant en eux-mêmes, intérieurement, elles pensent avoir une foi personnelle suffisante, et sont satisfaites de cette conscience qu'elles se sont élaborée, même si cette conscience reste muette sur les grands problèmes du destin de l'homme et des mystères du monde ; elles essaient de se résigner avec une grandeur stoïque ou angoissée.

D'autres personnes encore, ne voulant pas se détacher tota­lement de la religion chrétienne, appliquent à la foi une sélection : elles disent croire en certains dogmes, laissant tomber les autres qui leur semblent inadmissibles ou incompréhensibles, ou trop nombreux ; elles se contentent d'une foi à la mesure de leur intelligence; d'autres enfin poussent ce critère d'autonomie dans le jugement des vérités de la foi jusqu'à ce libre examen qui permet à chacun de penser à sa manière, et qui enlève à la foi même sa consistance objective en la privant ainsi d'une préro­gative essentielle : celle d'être principe d'unité et de charité.

Heureusement il ne manque pas de littérature où toute per­sonne le désirant peut trouver des considérations et des ensei­gnements pour reprendre le 'chemin de la foi, ouvert encore aujourd'hui et peut-être plus que jamais aux hommes de notre époque. Ce n'est d'ailleurs pas le moment de s'arrêter à cette masse de problèmes. Nous voulons rappeler maintenant l'importance du rapport qui existe entre Eglise et foi. La foi, comme chacun le sait, est la réponse libre et entière à Dieu qui parle, à Dieu qui révèle. « A Dieu qui révèle — dit le Concile — est due l'obéissance de la foi (cf. Rm Rm 16,26 Rm 1,5 2Co 10,5-6), par la­quelle l'homme s'abandonne à Dieu tout entier... » (Dei Verbum, DV 5). Ceci, qui semble un acte illogique et difficile, est en réalité, quand nous voulons seulement la vérité, et que l'Esprit insuffle dans nos coeurs un témoignage ineffable (cf. Jn Jn 15,26), un acte rempli de lumière et de réconfort, et qui ne demande rien d'autre que d'être plénier et authentique et immédiatement avide d'ef­fusion et de communion.

L'Eglise école de la Foi





19 Ainsi naît l'Eglise. L'Eglise est l'école des disciples du Christ (cf. Jn Jn 6,45). L'Eglise est la société des croyants. L'Eglise est la communauté, la communion même des vrais fidèles. La foi est le présupposé vital de l'insertion dans le Corps Mystique du Christ qui est l'Eglise ; et la foi entière et parfaite dans la doctrine révélée est la garantie bienheureuse et caractéristique de l'appartenance à l'unique et vraie Eglise du Christ.

Avons-nous l'immense privilège d'avoir la foi, la foi du Sei­gneur, la foi des Apôtres, la foi de l'Eglise « mère et éducatrice » ?

Si nous sommes ici, c'est le signe que le Seigneur nous a offert ce don premier et incomparable ; prenons conscience en ce mo­ment de sa valeur inestimable et précieuse ; et demandons-lui qu'il nous le conserve comme saint Paul : « fidem servavi » (2Tm 4,7) et que, comme nous y exhortait saint Pierre, nous soyons toujours « fortes in fide » (1P 5,9). Avec notre Bénédic­tion Apostolique.






15 avril



LE MAGISTERE HIERARCHIQUE GARANT DE LA FOI





Chers fils et filles,



Dans la dernière audience générale, nous avons repris notre discours sur l'Eglise, discours actuel, spirituel, à cette épo­que et en cette basilique, discours qui vient du coeur et se révèle nécessaire. Nous nous sommes demandé comment naissait l'Egli­se. Nous avons répondu : de la foi, premier principe intérieur, première condition subjective, sans laquelle le baptême, qui est la vraie naissance sacramentelle individuelle et ecclésiale, dans l'Esprit Saint, ne peut produire son effet régénérateur, qui fait ensuite, de la foi elle-même une vertu surnaturelle du chrétien.

L'Apôtre transmet la Foi





Mais maintenant nous nous demandons : Comment arrive-t-on à la foi ? Non uniquement à un sentiment religieux, à une vague connaissance de Dieu et de l'Evangile, mais à un consentement de l'esprit et du coeur à la Parole de Dieu, à la vérité révélée par le Christ et enseignée par le Christ. La question est aussi facile qu'importante ; le premier à se la poser est saint Paul, qui en donne immédiatement la réponse. Dans la lettre qu'il écrit aux Romains, il se demande : « Comment croire sans d'abord entendre ? Et comment entendre sans prédicateur ? Et comment prêcher sans être d'abord envoyé?» (10, 14-15). Et il ajoute : « Fides ex auditu ». La foi naît de la prédication, et la prédication de la parole du Christ (ib. 17). A son tour, la prédication exige un mandat, une investiture, une mission (cf. cornely, lagrange, h. l.). On comprend le concept et l'importance de l'évangélisation, de l'activité pastorale, de l'activité missionnaire ; ce sont des mots familiers même à notre époque, et qui par rapport à la naissance continue des membres de l'Eglise acquièrent leur gran­deur et leur caractère fonctionnel, spécifique. L'Eglise naît de l'Eglise enseignante, non pas d'elle-même en tant que telle ; ou mieux, elle naît du Christ, qui dans le but de sauver les hommes, à travers sa parole et sa grâce, envoie ses apôtres qui sont les témoins oculaires, premiers et directs : « vidimus et testamur » (1Jn 1,2) : nous avons vu, disent les Apôtres, et nous en don­nons témoignage. Il faut donc noter que le canal des vérités de la foi est l'Apôtre, accrédité par son expérience personnelle et autorisé par son investiture missionnaire. Après lui suivra, en chaîne, celui qui répand sur la terre et transmet dans l'histoire le même témoignage, non plus immédiat mais médiat (cf. S. au­gustin, In Ep. Ioannis ad Parthos, 1, 2, 3 : PL 35, 1979-1980). D'où deux caractères essentiels de ce dessein, dérivant du Christ, en ce qui concerne l'annonce de son Evangile de salut : la fidélité jalouse et textuelle au message, et la charge spécifique, caracté­ristique, conférée à la succession apostolique de le conserver, de le défendre, de l'expliquer, en un mot : de l'enseigner.

Réalité, authenticité et rôle du Magistère





Ceci montre que l'Eglise possède en elle-même un organe qui l'instruit, qui lui garantit l'expression authentique de la Parole de Dieu, un magistère hiérarchique, qui engendre le Peuple chrétien (dont il fait lui aussi partie, mais avec une fonction d'autorité, providentielle, comme l'oeil pour le corps). Saint Paul disait, en comparant et, en superposant la fonction génératrice et vivifiante de maître à celle de toutes les autres voix de la culture chrétienne ou profane : « Auriez-vous en effet des milliers de pédagogues dans le Christ, vous n'avez pas plu­sieurs pères ; car c'est moi qui par l'Evangile vous ai engendrés dans le Christ Jésus» (1Co 4,15) ; ainsi parlait-il aux Corinthiens. Quant aux Galates, il leur disait : « Vous que j'enfante à nouveau dans la douleur, jusqu'à ce que le Christ soit formé en vous » (Ga 4,19). Et, comme pour accentuer la causalité efficiente, ou même ministérielle, de son rôle de maître, il n'appelle pas ses interlocuteurs « frères » comme d'habitude, mais « fils bien-aimés », « mes petits enfants » (ib.). Entre le Christ et les chrétiens s'in­sère une autorité enseignante ; c'est le magistère hiérarchique.

Or cette insertion, cette autorité, a été et est encore objet dans l'Eglise de graves contestations révolutionnaires. A pre­mière vue, on les croirait légitimes. « Dans le domaine de la re­ligion, la notion même de pouvoir semble exclue, parce que la religion est le lien de la conscience à sa source et à sa fin... A for­tiori s'il s'agit de la religion de Jésus, qui a réformé la Loi et ses observances et qui appelle toute personne, même la Samaritaine, au culte — en Esprit et en Vérité —, qui est la vraie adoration » (GUITTON).

20 C'est ce qu'a fait la réforme protestante, en excluant le ma­gistère de l'Eglise, et en mettant tout disciple du Christ en contact direct avec la « seule Ecriture » et laissant à chacun le « libre examen » de celle-ci. Mais est-ce ainsi que le Christ a voulu que sa révélation fût communiquée aux croyants ? N'y avait-il pas le danger que la vérité de la Sainte Ecriture perde sa signification univoque, et se brise en mille interprétations différentes et con­trastantes ? Qu'est-il arrivé à l'unité de la foi, qui devait justement rendre frères les chrétiens dans cette synthèse : « Un seul Dieu, une seule foi, un seul baptême ? » (Ep 4,5). L'histoire doulou­reuse de la division des chrétiens en tant de groupes, encore séparés, le démontre ; comment le généreux effort oecuménique contemporain pourra-t-il recomposer tous les chrétiens dans l'uni­que corps mystique du Christ «jusqu'à ce que nous convergions tous dans l'unité de la foi » (Ep 4,13), comme nous le rappelle l'Apôtre ? Et nous pourrions encore rappeler ceci : si la Sainte Ecriture suffit pour engendrer le Christianisme, d'où vient la Sainte Ecriture, sinon d'un magistère apostolique oral, qui la précéda, la produisit, la reconnut et la conserva ?

Il faudra en outre observer que le Christ n'a pas fondé une religion abstraite, une pure école de pensée religieuse ; il a fondé une communauté d'apôtres, de maîtres, chargés de diffuser son message et de donner naissance à une société de croyants, à son Eglise, à laquelle il a promis et ensuite envoyé l'Esprit de Vérité (cf. Jn Jn 16,13), et a assuré qu'aucune puissance adverse ne pour­rait prévaloir contre elle (cf. Mt Mt 16,18 siri, La Chiesa, Ed. Studium, p. Mt 54 ss. ).

L'enseignement du Concile





Le Concile a laissé une doctrine claire et organique sur ces questions de base ; et nous ferions bien de l'étudier pour réor­donner nos pensées à ce propos, spécialement pour ce qui est du point le plus contesté, le magistère ecclésiastique (cf. Dei Verbum, DV 5-10 betti, Il magistero del Romano Pontefice, en L'Oss. Rom. du 4-IV-1970). Une grande tentation de la culture religieuse, même catholique, est, aujourd'hui, celle de secouer le respect dû au magistère de l'Eglise et l'engagement dogmatique à la doctrine théologique qu'il comporte. On cherche à en chan­ger l'expression textuelle et ensuite à en altérer la valeur des termes, de manière à atténuer et parfois même à annuler la signi­fication objective de la doctrine, pour lui substituer des interpré­tations, peut-être savantes, mais arbitraires et capables de s'insé­rer dans les courants de la culture moderne, sans toujours garder le sens univoque et authentique de la révélation, interprétée par l'Eglise et enseignée par elle avec autorité.

Un grand argument pour cet affranchissement du magistère ecclésiastique est celui de la liberté de la science (liberté que l'Eglise reconnaît, dans la mesure où elle est vraiment dans le domaine de la science, c'est-à-dire de la vérité), et de la liberté de conscience, à laquelle également l'Eglise reconnaît ses droits et sa priorité, quand elle s'exerce en prononçant le jugement mo­ral de la conscience sur un acte unique et immédiat à accomplir. Alors la conscience est appelée règle prochaine de l'agir, qui ne peut, qui ne doit pas faire abstraction d'une règle plus haute et générale, qu'on appelle la loi. Ainsi l'oeil ne peut faire abstraction de la lumière qui éclaire son chemin (cf. S. alphonse, Theol. moralis, 1P 3). La conscience, par elle-même, ne suffit pas à donner la connaissance, ni de la réalité des choses, ni de la moralité des actions. Et dans le domaine de la foi, c'est-à-dire des vérités révélées, la conscience (sauf dans le cas de charismes mystiques très spéciaux) ne peut orienter d'elle-même l'esprit du croyant : la foi objective n'est pas une opinion personnelle, mais une doctrine stable et délicate, fondée, comme on l'a dit, sur le témoignage rigoureux d'un organe qualifié, le magistère ecclésiastique, certainement pas arbitraire, mais interprète scru­puleux et qui transmet la foi, au point que saint Augustin (pour le citer encore une fois) disait : « Je ne croirais pas l'Evangile si je n'y étais pas mû par l'autorité de l'Eglise » (Contra Man. V ; PL 42, 176 ; cf. Lumen Gentium, LG 25). Un théologien con­temporain lui fait écho : « La conscience du croyant reçoit de l'autorité du magistère ecclésiastique, comme don le plus pré­cieux, une infaillible sécurité dans les vérités morales fondamen­tales ».

Dieu veuille que l'impression salutaire de cette sécurité soit accordée à cette visite que vous faites à la tombe de l'Apôtre Simon, devenu Pierre par l'appel du Christ, au nom duquel nous vous donnons à tous notre Bénédiction Apostolique.






22 avril



L'EGLISE COMMUNAUTE DE PRIERE





Chers fils et filles,



Qui entre dans cette Basilique, et spécialement si c'est la première fois, subit l'attrait de cette construction : sa grandeur, sa surface par rapport aux plus grandes églises du monde, son caractère monumental ; la somptuosité de toutes ses parties, partout un effort de grandeur et d'art, l'étendue de ses espaces, le triomphe en hauteur et en beauté de sa coupole, tout attire le regard, tout attire l'esprit. L'âme se remplit de sentiments. Toute sorte d'impressions enchantent ce lieu : souvenirs histo­riques, sentiments d'esthétique, comparaisons architectoniques, étranges merveilles, sens de la construction parfaite et géante... L'esprit semble se perdre : sommes-nous dans un musée à admi­rer et non à habiter ? Dans un temple incompréhensible ? Dans un monde de rêve, d'autant plus éthéré qu'il s'exprime solide­ment ? Voilà la première impression que l'on a. Puis l'âme se cherche elle-même : je suis ici pour prier; mais où ? Mais com­ment, dans cet espace splendide qui semble n'offrir aucun recueillement, repos ou silence à l'esprit ? Où est son mystère ? Com­ment établir une harmonie entre les notes de ce poème triom­phant et la voix timide de mon coeur ? Comment exprimer ici mes humbles désirs, mes douleurs, mes doutes, mes plaintes, mes gémissements ingénus ? L'esprit est perplexe et perdu, et cherche dans le bâtiment complexe de la basilique un coin, un refuge, où il pourra reprendre haleine et retrouver sa voix pour murmurer une prière ; cette recherche est vite satisfaite ; ce lieu invite à la prière, à une prière qui se fait aussitôt intense : ici se trouve saint Pierre, le témoin de la foi et le centre de l'unité et de la charité ; ici est l'Eglise, l'Eglise catholique, l'Eglise universelle, c'est-à-dire l'Eglise de tous, mon Eglise, pour moi, pour mon monde, ou plutôt pour tout le monde ; ici est le Christ, présent et invisible, mais qui nous parle de son royaume, de sa vie dans les siècles, de son ciel.

Rassemblés pour la prière





C'est un cheminement commun ; qui entre avec piété dans ce mausolée qui garde la tombe et les reliques de saint Pierre, le parcourt aussitôt avec une fatigue agréable, avec une stupeur satisfaite, avec un désir toujours plus vif d'avancer ; et il arrive à la question que nous nous posons : l'Eglise. Que fait l'Eglise ? A quoi sert l'Eglise ? Quelle est sa manifestation caractéristique ? Quel est son moment essentiel ? Son activité plénière qui Justine et caractérise son existence ? La réponse jaillit des murs mêmes de la Basilique : la prière. L'Eglise est une association de prière. L'Eglise est une « societas Spiritus » (cf. Ph Ph 2,1 S. augustin, Sermo Ph 71,19, PL Ph 38,206). L'Eglise est l'humanité qui a trouvé, par le Christ, unique et suprême Prêtre, le mode authentique pour prier, c'est-à-dire pour parler à Dieu, pour parler avec Dieu, pour parler de Dieu. L'Eglise est la famille des adorateurs du Père « en esprit et en vérité » (Jn 4,23).

21 Il serait intéressant ici de réétudier la raison pour laquelle le mot « église » attribué à l'édifice construit pour la prière est le même que l'« église », assemblée de croyants, qu'ils soient à l'intérieur ou en dehors du temple qui les rassemble en prière. On peut alors remarquer, entre autres choses, que l'édifice ma­tériel, destiné à rassembler les fidèles en prière, peut, et dans une certaine mesure (ici majestueuse) doit être non seulement lieu de prière, domus orationis, mais aussi signe de prière, édi­fice spirituel et prière elle-même, expression de culte, art pour l'esprit ; d'où la nécessité pratique de construire des lieux de culte pour donner au peuple chrétien la possibilité de se réunir et de prier; d'où aussi le mérite de ceux qui s'adonnent à la construction de « nouvelles églises », qui doivent accueillir et éduquer à la prière les nouvelles communautés dépourvues de leurs domus orationis indispensables, des maisons où ils peuvent se réunir pour leur prière communautaire.

Ainsi nous voudrions en ce lieu et en ce moment vous rappeler le nom qui définit si bien le catholicisme : Ecclesia orans, Eglise qui prie. Ce caractère parfaitement religieux de l'Eglise est es­sentiel et providentiel pour elle. Le Concile nous l'enseigne dans sa première Constitution, celle sur la Liturgie. Et nous devons reconnaître ce caractère de l'Eglise, sa nécessité et sa priorité. Que serait l'Eglise sans sa prière ? Que serait le christianisme s'il n'enseignait pas aux hommes comment ils peuvent et doivent communiquer avec Dieu ? Un humanisme philanthropique ? Une sociologie purement temporelle ?

Prière personnelle





On sait combien aujourd'hui on a tendance à tout « sécula­riser » et comme cette tendance pénètre aussi dans la psychologie des chrétiens, même dans le clergé et chez les religieux. Nous en avons parlé d'autres fois ; mais il est bon d'en reparler, car la prière aujourd'hui est en déclin. Nous précisons tout de suite : la prière communautaire et liturgique acquiert de nouveau une certaine diffusion, une participation, une compréhension, qui est certainement une bénédiction pour notre peuple et notre temps. Nous devons même faire avancer les prescriptions de la réforme liturgique actuelle, qui ont été voulues par le Concile, qui ont été étudiées avec un soin patient et sage par les meilleurs liturgistes de l'Eglise et suggérées par d'excellents experts des exigences pastorales. Ce sera la vie liturgique, bien ordonnée, bien absorbée par les consciences et les habitudes du peuple chrétien qui main­tiendra éveillé et actif le sens religieux de notre temps, si profane et si désacralisé, et qui donnera à l'Eglise un nouveau printemps de vie religieuse et chrétienne.

Mais nous devons en même temps déplorer le fait que la prière personnelle diminue, menaçant ainsi la liturgie d'appauvrissement intérieur, de ritualisme extérieur, de pratique purement formelle. Le sentiment religieux lui-même peut disparaître par manque du double caractère indispensable à la prière : l'intériorité et l'individualité. Il faut que chacun apprenne à prier en lui et par lui seul. Le chrétien doit avoir une prière personnelle. Chaque âme est un temple. « Ne savez-vous pas — dit saint Paul — que vous êtes le temple de Dieu, et que l'Esprit de Dieu habite en vous ? ». Quand entrons-nous dans le temple de notre conscience pour adorer le Dieu présent ? Sommes-nous des âmes vides, bien que chrétiennes, des âmes absentes, oublieuses du rendez-vous mystérieux et ineffable que Dieu, Dieu Un et Trine, daigne offrir à notre colloque filial ? Ne nous rappelons-nous pas les paroles du Seigneur lors de la dernière Cène : « Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, et mon Père l'aimera et nous viendrons à lui, et nous ferons chez lui notre demeure ? » (
Jn 14,23). C'est la charité qui prie (S. Augustin) : avons-nous un coeur animé de la charité qui nous habilite à cette prière intime et personnelle ?

L'« Ecclesia orans » est un choeur rassemblant des voix vivan­tes, conscientes, aimantes. Une initiative spirituelle intérieure, une dévotion personnelle, une méditation avec son coeur, un certain degré de contemplation par la pensée, l'adoration, la supplication et la joie, voilà ce que demande l'Eglise qui se re­nouvelle et nous veut témoins et apôtres.

Ecoutons l'hymne vers le Christ, vers Dieu, qui s'élève de cette Basilique et faisons en sorte d'y répondre de notre humble voix. Ici et maintenant ; puis partout et toujours. Avec notre Bénédiction Apostolique.






29 avril



COMME LE MONDE, L'EGLISE SOUFFRE





Chers fils et filles,



Nous répondons encore une fois à une des nombreuses ques­tions qui nous sont souvent posées, comme dans un soupir, parfois comme une plainte: que fait l'Eglise ? l'Eglise fait beau­coup de choses ; elle est dans une période d'activité intense. Le Concile a réveillé en elle la conscience de sa vocation et donc celle de nouveaux devoirs, de nouvelles réformes, de nouvelles activités ; et le Concile, nous en sommes sûr, lui a infusé de nouvelles énergies, de nouvelles impulsions de l'Esprit Saint. Il faut louer Dieu et reconnaître que l'Eglise se trouve aujourd'hui à un moment d'intense vitalité. Sans aucun triomphalisme, l'E­glise s'étudie, l'Eglise enseigne et renouvelle sa catéchèse et sa liturgie, l'Eglise prie et réforme la liturgie, l'Eglise perfectionne et développe ses structures, resserre les rangs, augmente ses activités, revoit le droit canon, étend le domaine missionnaire, ouvre le dialogue avec les frères séparés, détermine et vivifie sa position dans le monde d'aujourd'hui qui a d'autant plus besoin d'elle qu'il se sécularise et progresse.

Raisons de cette souffrance





22 Mais il y a un aspect de l'Eglise qui aujourd'hui est plus évident et plus sensible : l'Eglise souffre, l'Eglise résiste, l'Eglise supporte. Cette question : « L'Eglise que fait-elle ? » se justifie donc ; en cette question angoissante est déjà exprimée la réponse : elle souffre. Elle souffre; comme du reste partout souffre la société. Si développée soit-elle la société n'est pas satisfaite, n'est pas heureuse; le progrès a tellement augmenté ses désirs, tellement révélé ses déficiences, tellement multiplié ses polémiques, tellement exacerbé ses extrémismes, tellement amolli ses moeurs, qu'elle est rarement contente d'elle-même, rarement confiante des principes qui la dirigent et des buts qu'elle poursuit. Elle est intoxiquée par l'angoisse, la rhétorique, les fausses espérances, les radicalismes exaspérés. Ce malaise collectif, qui est peut-être une crise de croissance, se répercute aussi sur l'Eglise : il lui communique l'angoisse du transformisme et du conformisme, il diminue sa confiance en elle-même, il lui enlève le goût de son unité intérieure, il la submerge de particularismes contestataires, il lui donne l'illusion de nouveautés qui se détachent de la racine de la tradition, etc.

Ce qui rend caractéristique ce malaise est le fait qu'il trouve souvent — même s'il se confond avec celui de la société exté­rieure — à l'intérieur de l'Eglise ses causes et ses promoteurs. Ce sont les trésors de l'Eglise souvent menacés ou dissipés ; ce sont certains de ses fils, maîtres et ministres, qui souvent la con­testent ; certains d'entre eux abandonnent la place qu'ils avaient choisie et qui leur a été assignée ; phénomènes isolés, heureuse­ment, mais amplifiés par la publicité et qualifiés parfois de gestes de renouveau post-conciliaire ou de libération : la tradition ecclésiale semble n'avoir pour certains ni poids ni sens ; la réglemen­tation canonique indispensable, qui est l'enveloppe protectrice des mystères de la révélation, de la communauté, des charismes de l'Esprit, est qualifiée de juridisme arbitraire, oppressif et ré­pressif ; l'autorité est facilement contrariée et dissoute parfois dans un pluralisme excessif où il semble que doive prévaloir, non plus la charité qui unit, mais un certain égoïsme instinctif.

Nous n'en disons pas plus. Les causes internes de la souffrance de l'Eglise, celles-ci et d'autres, sont assez connues de tous dé­sormais. Nous devrions faire aussi allusion aux causes externes qui dans quelques régions sont actuellement multiples et graves; dans certains pays, très graves ; elles tendent à étouffer l'Eglise, à la supprimer. On le sait.

Caractère normal de cette souffrance





Ce que nous voulons considérer maintenant est la souffrance de l'Eglise qui résulte de tout cela comme un destin qui, pour­rions-nous dire, est normal, comme connaturel à son existence. C'est ainsi. Souvent nous sommes si convaincus que la vie chré­tienne, défendue par l'Eglise, est la vraie formule, la bonne for­mule, l'heureuse formule aussi bien pour chaque fidèle que pour la communauté bien organisée qui l'assimile ou encore pour la société temporelle qui en ressent les bénéfices au niveau de la liberté et de la moralité, si convaincus que facilement nous nous illusionnons sur la possibilité de jouir d'une tranquillité acquise et stable. Nous ne nous rappelons pas assez que la profession chrétienne porte en elle-même, de par sa nature (parce que différente du monde et opposée à ses séductions corruptrices — à ses « pompes » comme disait jusqu'à il y a peu de temps le rituel du baptême) un drame, une position défavorable, un risque, un effort, un « martyre » (c'est-à-dire un témoignage difficile), un sacrifice. Le Seigneur dit à ses disciples : « S'ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront aussi » (
Jn 15,20) ; « le monde jouira ; vous, au contraire, vous serez tristes et pleurerez » (Jn 16,20). Je ne suis pas venu porter la nonchalance pacifique, mais l'épée du courage moral, enseigne-t-il (cf. Mt Mt 10,34). Il est un «signe de contradiction » (Lc 2,34). Qui veut le suivre doit porter sa croix avec Lui (Mt 10,38). Et les croix qui sont infligées à l'Eglise, de l'intérieur de sa communion et qui offensent et déchirent cette communion, ne sont pas moins cruelles et funestes que celles qui sont infligées de l'extérieur. La douleur plus acerbe pour le coeur d'une mère est celle qui lui est causée par un de ses fils.

Le réconfort dans la souffrance





Cette méditation sur les souffrances de l'Eglise, hier et au­jourd'hui, serait sans fin. Une page, belle et consolante, au­jourd'hui nous suffit, même nous console et nous édifie ; c'est celle qui est écrite avec une patience silencieuse par tant d'âmes humbles, courageuses et fidèles, qui acceptent et partagent les peines de l'Eglise. Il n'y a pas de réconfort plus doux pour le coeur d'une mère que celui qui lui est offert, fort et doux à la fois, par ses fils sincères.

Et combien, combien de fils sincères réconfortent la sainte Eglise en souffrant avec elle et pour elle. Nous le savons. Nous les connaissons. Nous les remercions. Nous les encourageons. C'est une grande chose dans l'économie chrétienne que la com­munion dans l'adversité.

Il y a tant de bons chrétiens qui ont de la peine à cause des difficultés légales dont ils souffrent dans certaines régions des populations encore fidèles à l'Eglise catholique ; elles ne sont pas moins attristées par les tribulations internes et agitées qui en blessent le coeur et parfois l'honneur et la paix. Ce sont en gé­néral des prêtres et des laïcs catholiques éprouvés dans un long et fidèle service ; ou bien des jeunes qui voudraient tout de suite atteindre des résultats positifs et tangibles ; des esprits simples et encore fermement attachés à la norme de la foi et de la loi ecclésiastique ; ce sont les humbles, les pauvres en esprit, les héritiers de cette tradition qui a continué pendant des siècles, jusqu'à nous, l'annonce et la catéchèse du « règne des cieux » ; ce sont les gardiens de ce « sensus Ecclesiae », de cette sagesse intuitive catholique qui fait germer la sainteté, peut-être ignorée de la publicité, mais certes non ignorée de l'oeil de Dieu. « Hic est patientia et fides sanctorum », ici se trouvent la persévérance et la foi des saints (Ap 13,10). C'est l'Eglise existante, résistante, patiente : sustinens, l'Eglise qui supporte.

C'est à cette Eglise que sont toujours attachés les chrétiens qui prient. La prière est l'âme de la résistance aux maux de l'Egli­se : extérieurs et intérieurs. Nous voudrions répéter à tous ceux qui sentent les difficultés présentes de l'Eglise les paroles graves et réconfortantes du Seigneur : « Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation » (Mt 26,41). Et à cette Eglise patiente se rattachent ses fils obéissants. La tendance de certains de ses fils à s'affranchir de son autorité est souvent suggérée par un désir instinctif de se soustraire à la solidarité dans sa fermeté éprouvée. Ces fils obéissants, au contraire participent à la tension expéri­mentée par l'Eglise souffrante et ils expérimentent eux-mêmes le charisme inné de fidélité et de force ; ils en partagent le mé­rite.

En un mot, les forts, les fidèles, les témoins et souvent les héros sont les fils de l'Eglise « sustinens » en pèlerinage et en pleurs : « euntes ibant et flebant » (Ps 125,6). Devons-nous nous soustraire ou nous résigner à ce sort, propre à l'Eglise et propre à qui lui appartient et vit en elle ? Ou devons-nous l'accepter virilement et joyeusement, pensant que c'est le sort du Christ dans la passion pour être, en partie déjà maintenant, dans la joie ?

23 Certainement, c'est ainsi : « venientes autem venient cum exultatione » (ib.) : le terme du pénible chemin de l'Eglise patiente sera la victoire et la joie. Que ce voeu, expression de notre vie chrétienne et catholique, soit valorisé pour vous par notre Bé­nédiction Apostolique.






6 mai




Audiences 1970 18