Audiences 1970 23

LA VOIX DE L'EGLISE REVELE L'HOMME A LUI-MEME





Chers fils et filles :



Nous invitons encore aujourd'hui à la réflexion sur l'Eglise. Le Concile nous a obligés à la prolonger sur ce thème sans limites. Nous essayons encore de mieux comprendre ce qu'est et ce que fait l'Eglise dans le monde. Notre question en ce mo­ment, à la fois si simple et si vaste, fixe notre attention sur la signification étymologique de la parole : que veut dire le mot Eglise ? Eglise veut dire appelée. Appelée par qui ? Appelée par Dieu. Appel qui s'adresse à qui ? A l'humanité.

Immédiatement ce mot présente des éléments grandioses et mystérieux. Cachent-ils une histoire ? Oui, celle de l'Ancien Testament, d'abord ; puis la nôtre, celle du Nouveau Testament, caractérisée par la venue du Christ, Verbe de Dieu fait homme « pour rassembler les fils de Dieu qui étaient dispersés » (Jn 11,52), et par l'extension de cet appel à toute l'humanité. Cette parole « Eglise » rassemble en elle, toute la richesse, l'originalité, la vérité de la religion et des destinées humaines. Si l'appel vient de Dieu, l'initiative est sienne, le plan qui en résulte est sien, l'amour qui s'y révèle est sien. Il faut relire la lettre de saint Paul aux Ephésiens, spécialement les deux premiers chapitres ; il faut lire la constitution dogmatique « Lumen Gentium », elle aussi dans ses premiers chapitres, pour avoir une idée de l'Eglise, comme d'un appel de Dieu, d'une religion qui ne part pas de l'homme mais de Dieu, et qui ne demeure pas, comme le sont les tentatives religieuses de l'homme, unilatérale, incomplète, et trop souvent inefficace et erronée, mais constitue un rapport certain, un dialogue vrai, et enfin une communion, et donc un salut et une béatitude.

Une voix qui appelle





L'Eglise est l'humanité appelée qui a répondu ; elle est l'assem­blée des hommes convoqués par Dieu dans le Christ. Elle est royaume de Dieu, Peuple de Dieu, réunion de croyants (cf. S. Jérôme in , PL 26, 534) ; elle est une famille engendrée par une vocation, qui est parole et grâce de Dieu. C'est pourquoi dire « Eglise » et penser à ce mystère surnaturel de bonté divine, doit être pour nous la même chose. Voilà la première de nos pensées.

Deux autres en dérivent immédiatement. Le mot « Eglise » peut être compris dans deux sens, passif et actif. L'Eglise, de même que la parole « appel », peut être comprise comme « congregatio », effet et résultat de l'appel, c'est-à-dire réunion, assem­blée : « Ecclesia est idem quod congregatio », l'Eglise dit Saint Thomas, signifie communauté ; et elle peut aussi être comprise comme « congregans », une voix qui appelle, une invitation, une convocation (cf. de lubac, Méd, sur l’Eglise, p. 78 ss.).

Ce dernier aspect de l'Eglise devrait retenir notre attention parce qu'il est pour nous tous très intéressant. Quand nous nous demandons : que fait l'Eglise ? Nous pouvons répondre : elle nous appelle. Elle est la répétition de la Parole de Dieu, elle est la continuation de la mission du Christ qui dit à chaque apôtre : « viens », et à tous les hommes de ce monde qui ont besoin de réconfort et de salut : « venez à moi vous tous... ». C'est pourquoi l'Eglise est appelée « Lumen Gentium », comme le Christ, lu­mière des peuples, le « sacrement du Christ » ; elle ne représente pas seulement le Christ Seigneur, mais elle répand aussi sa lu­mière et sa grâce, son Esprit. Elle est une invitation (cf. denz. sch. 3014) ; une invitation vivante et permanente, un appel, un amour qui cherche, une responsabilité qui avertit, un choix à faire, une richesse à posséder. Elle est l'appel apologétique, l'ap­pel pastoral, l'appel missionnaire. Offrande de la vérité qui calme et qui sauve ; indicateur de l'histoire humaine, main tendue pour la rédemption et le bonheur. L'Eglise appelle : nous sommes tous chargés de faire nôtre sa voix ; mais l'organe qualifié et autorisé de cette voix, vous le savez, est l'apôtre, rendu par le Christ pré­dicateur, maître, pasteur, véhicule de l'Esprit : c'est la hiérarchie de l'Eglise.

Une voix de vie, de poésie, de prière





Voici encore un aspect de l'Eglise qui appelle, c'est-à-dire l'écho que la voix de l'Eglise a ou devrait avoir dans le coeur de chaque auditeur. Le cadre devient intérieur, psychologique, personnel et moral. Cette voix arrive-t-elle aujourd'hui aux hommes de ce temps ? Est-ce une voix qui peut être accueillie, comprise, acceptée et suivie ? Que de discours se font aujourd'hui sur cet aspect de la vie chrétienne ! que d'efforts pour rendre intelligible la voix de la foi ; efforts excellents, nécessaires, s'ils tendent, par la sagesse et l'amour, à rendre plus simple, plus agréable, et plus compréhensible, plus convaincant et pénétrant, le message chrétien, l'appel de l'Eglise. Dans un monde comme le nôtre, si défiant à l'égard de tout langage philosophique, et tout entier tourné vers le langage de l'histoire et encore plus vers celui de l'expression sensible, quel effort doit accomplir celui qui veut communiquer la voix de la foi pour se faire écouter : voilà la né­cessité d'un renouveau dans la catéchèse, la prédication, le sym­bolisme religieux, les communications sociales ? A une condition cependant : que dans ce processus de réforme du langage reli­gieux ne s'altère pas, ne se disperse pas le contenu divin et im­muable du message confié par le Christ à l'Eglise et gardé par son magistère, qui est providentiel et responsable de la fidélité perpétuelle à la parole révélée.

24 Nous ajoutons : peut-être qu'en écoutant avec plus d'attention la voix de l'Eglise, sans préjugé, sans l'ambition de l'interpréter selon son propre gré, cette voix serait encore compréhensible et même rayonnante d'une vérité joyeuse, même si elle est recouverte de l'enveloppe du langage des Pères, des Conciles, des Papes, des Théologiens d'autres temps.

Mais en tout cas, nous voyons, et au besoin nous découvrons, avec un heureux émerveillement que l'Eglise est un appel inté­rieur : cette voix n'étourdit pas, ne fait pas peur, ne distrait pas, n'offense pas, ne gronde pas ; cette voix réveille, remplit l'âme de vérité, de certitude, d'énergie. Elle appelle la pensée à penser, la volonté à vouloir, le sentiment à chanter. C'est une voix de vie, de poésie, de prière. Elle élargit, elle libère, elle révèle. Parfois elle révèle l'homme à lui-même, lui fait comprendre son droit, son devoir, son destin, disons-le : sa vocation.

C'est ce que fait l'Eglise encore aujourd'hui : elle appelle.

Ecoutons sa voix, tous et vous aussi, avec notre Bénédiction Apostolique.






13 mai



UNE FOI SOLIDE, UNE CHARITE ACTIVE





Chers fils et filles :



Que signifie cette expression, remise en honneur par le langage du Concile : l'Eglise en pèlerinage ?

Elle revient souvent dans les documents du Concile. Nous la trouvons, par exemple, dans la Constitution sur la Sainte Litur­gie, où il est dit de l'Eglise qu'elle est « présente dans le monde et cependant en pèlerinage » (n. 2) ; il est dit, dans la constitution Lumen Gentium avec une belle citation de S. Augustin que « l'Eglise avance dans son pèlerinage à travers les persécutions du monde et les consolations de Dieu » (n. 8 ; De Civit. Dei, 18, 51, 2 ; PL 41, 614) ; il est dit encore que « tout le bien que le Peuple de Dieu peut procurer à la famille humaine découle de cette réalité que l'Eglise est le sacrement universel du salut » (Gaudium et spes, GS 45) ; etc.

L'Eglise en pèlerinage





Que signifie ce pèlerinage ? L'image du pèlerinage est claire et révèle beaucoup de choses importantes mais pas si simples ou si facilement compréhensibles. Il est bon en tout cas de les garder présentes. Cette image du pèlerinage marque l'Eglise d'une dou­ble vie : la première dans le temps, qui est celle où nous nous trouvons maintenant, la seconde au-delà du temps, dans l'éternité, celle vers laquelle se dirige notre pèlerinage ; avoir conscience de cette réalité, qui place dans la mobilité du temps l'existence de l'Eglise comme celle de toute créature, de tout homme, nous porte à avoir conscience, une conscience non seulement spécu­lative mais aussi pratique et donc morale, de la précarité, de la caducité de tout ce qui compose notre monde présent. Nous savons que tout fuit, que tout passe et que nous-mêmes sommes éphémères et mortels, mais en pratique nous pensons et vivons comme si au contraire les choses et la vie étaient stables et devaient toujours demeurer; même lorsque, répondant à la loi inexorable du temps, nous cherchons à nous orienter vers quelque but dans le futur, nous pensons toujours que ce but sera un point d'arrivée, sera un terme fixe, de repos. C'est une des illusions habituelles, dont le Seigneur nous réveille continuellement ; par exemple quand il nous dit : « Travaillez non pour la nourriture périssable mais pour la nourriture qui demeure en vie éternelle » (Jn 6,27). Le Seigneur nous a laissé deux leçons fondamentales sur ce thème mystérieux du temps; la leçon de sa fugacité (cf. Lc Lc 12, 20, dans l'histoire de l'homme riche, tout occupé à accumuler ses biens matériels, et soudain perdu par une mort imprévue ; cf. 1Co 7,31, « Car elle passe, la figure de ce monde », etc.) ; et la leçon de son caractère précieux (cf. Jn Jn 12,35, « marchez tant qu'il fait jour... » ; Mt 20, 6, etc.), mais précieux par rapport à une fin qui se trouve au-delà du temps ; ce temps nous devons l'employer avec intensité, ne pas en jouir avec indifférence et paresse, ou dans un hédonisme anxieux.

Ici s'imposerait une réflexion difficile, sur la nature du temps (cf. S. augustin, Conf. XI, 14 ; PL 32, 816) ; et sur les idées générales qui en dérivent, l'évolution, le développement, le progrès (cf. guitton, L'existence temporelle, Aubier 1949) ; mais il nous suffit de rappeler maintenant que Dieu a mis la création et aussi la destinée humaine dans le devenir, et a placé dans ce fleuve du changement continuel l'humanité, même l'Eglise : l'Egli­se aussi vit dans le temps, dans l'histoire.

25
Rapport entre l'humanité et Dieu





Voilà encore un autre mot magique, histoire, aujourd'hui très à la mode, même dans la théologie, dans l'étude de la religion, au point que toute la religion chrétienne a l'habitude de se dé­finir l'histoire du salut ; c'est-à-dire que l'on considère le rapport entre l'homme, ou mieux l'humanité, et Dieu, comme un évé­nement qui se déroule dans le temps, dans les siècles, comme l’accomplissement d'un dessein mystérieux et divin (cf. Co 1, 26 ;
Ep 1,10 Ga 4,4 etc. ), qui s'est manifesté en un moment déterminé, là plénitude des temps, avec la venue du Christ ; dessein non complet, parce qu'il conduit à une deuxième venue, future, du Christ, la dernière, eschatologique. L'Eglise vit en ce moment : du Christ de l'Evangile au Christ de l'Apocalypse, elle vit dans le temps, comme toute autre institution humaine, elle vit son histoire que nous appelons pèlerinage.

Eglise pèlerine, cela veut dire Eglise qui vit dans le temps. Avec cette double caractéristique, marque de son histoire : l'Egli­se porte en elle des valeurs à garder (valeurs que St Paul appelle le « depositum » : 2Tm 1,12 2Tm 1,14), la foi, la grâce, le Christ vivant dans le mystère de son corps mystique, qui est l'Eglise même ; c'est-à-dire l'Eglise est vivante et a en elle la garantie divine que toutes les adversités de l'histoire ne parviendront pas à en ruiner l'existence (rappelons-nous la prophétie du Seigneur : « portae inferi non praevalebunt » : Mt 16,18) et que ce pèlerinage aventureux mais invincible durera «jusqu'à la fin des temps » (Mt 28,20). La deuxième caractéristique vient de la sécurité que le pèlerinage de l'Eglise, à travers les siècles, possède une ligne d'arrivée certaine, la rencontre dernière, glorieuse et éter­nelle avec Jésus-Christ vivant à la droite du Père, c'est-à-dire en Dieu, Dieu lui-même, dans l'Esprit, au sein de l'ineffable mystère de la Sainte Trinité ; un but tel qu'il donne à l'Eglise le sentiment qu'il est proche, comme imminent, et qu'il infuse dans sa course haletante dans les tribulations (cf. St augustin, Ps 137, PL 37, 1781) l'invocation suprême : « Amen. Viens, Seigneur Jésus » (Ap 22,20 cf. journet, L'Eglise, III. Essai théologie l'histoire du salut, p. Ap 102).

Cette vision de l'Eglise, aujourd'hui rappelée à notre attention par le mot de pèlerine qui lui est sans cesse attribué, peut nous apprendre bien des choses. Des choses difficiles à comprendre dans leur sens profond (cf. mouroux, Le mystère du temps, Aubier 1962) mais qui sont monnaie courante dans les paroles de tous les jours. La première à comprendre est le sens de l'his­toire, non pas comme pure succession des événements humains, dans le jeu aveugle et inextricable du devenir naturel et cosmique de la liberté de l'homme, mais comme évolution de l'humanité, guidée, nous le croyons, par une Pensée dominatrice, qui conduit chaque chose vers un salut possible et libre (cf. Rm Rm 8,28) ; c'est pourquoi nous chrétiens n'avons pas peur de l'histoire, c'est-à-dire des événements et des changements, dans lesquels elle con­siste, dévorant et créant les hommes et les choses : «non habemus hic manentem civitatem » nous n'avons pas ici de demeure permanente, « mais nous cherchons celle qui doit venir » (He 13,14) ; nous sommes toujours disponibles pour les nouveautés et les progrès, nous ne perdons ni confiance ni courage, quoi qu'il arrive ; nous sommes en route. Mais nous marchons dans l'his­toire, dans le monde, non comme des étrangers ou des fugitifs, mais participant à sa vie compliquée et tumultueuse, qu'elle soit triste ou joyeuse (cf. toute la constitution Gaudium et spes). Nous avons, comme chrétiens, une mission à remplir dans le monde ; nous avons envers lui une responsabilité, une charité à accomplir.

Ici apparaît le grand problème des rapports des chrétiens, nous devrions dire même de l'Eglise, avec le monde, aujourd'hui bouleversé par le tourbillon de transformations imprévisibles. Deux attitudes se présentent : l'immobilisme et le relativisme, ce dernier particulièrement tentateur. Ni l'un, ni l'autre ne doi­vent être pris en exclusivité. Il faut trouver une position de com­plémentarité ; nous devons être fermes dans le maintien de ce qui est pour nous raison de vie et source de lumière et d'énergie, le « depositum », comme nous disions, la cohérence très fidèle avec la tradition, d'où nous vient la vie chrétienne dans ses élé­ments irremplaçables et immuables ; et nous devons être en même temps forts pour modeler les formes contingentes des traditions ecclésiales et chrétiennes sur les nécessités de notre monde moderne et encore plus de notre mission, selon la diver­sité des lieux et des temps. On le sait, mais pratiquement l'équi­libre est difficile comme la synthèse entre les deux attitudes : c'est le problème caractéristique de l'époque présente : foi solide, cha­rité active.

C'est le chemin de l'Eglise en pèlerinage ; prions St Pierre, sur la tombe duquel nous nous trouvons, pour qu'il nous l'indi­que en pasteur.

A vous notre Bénédiction Apostolique.






20 mai



L'HEURE DU COURAGE DE LA VERITE





Chers fils et filles,



Nous devons reprendre une parole que nous avons pronon­cée au cours du consistoire (la réunion des cardinaux) de l'autre jour, parce qu'elle nous semble importante et actuelle et peut être répétée aussi dans une audience générale comme celle-ci, parce qu'elle est destinée à tous. Cette parole la voici : « L'heure qui sonne au cadran de l'histoire exige de tous les fils de l'Eglise un grand courage, et d'une manière toute particulière le courage de la vérité que le Seigneur a recommandé lui-même à ses dis­ciples, quand il a dit : Que votre oui soit oui, que votre non soit non (Mt 5,37).

Ce devoir de professer courageusement la vérité est si impor­tant que le Seigneur lui-même l'a défini comme le but de sa venue en ce monde. Devant Pilate, pendant le procès qui pré­cède sa condamnation à la croix, Jésus dit ces graves paroles : « Je suis né pour cela, et pour cela je suis venu dans le monde pour porter témoignage à la vérité » (Jn 18,37). Jésus est la lumière du monde (Jn 8,12), il est la manifestation de la vérité ; et pour accomplir cette mission dont dérive notre salut, Jésus donnera sa propre vie, en martyr de la vérité qu'il est lui-même.

26
Qu'est-ce que la vérité ?





D'où deux questions. La première vient aux lèvres de Pilate. Lui, peut-être non ignorant, et peut-être sceptique sur les discus­sions philosophiques de la culture gréco-romaine par rapport à la vérité, lui magistrat compétent dans les jugements des délits et des crimes mais non dans les théories spéculatives, s'étonne de cet homme qui lui a été présenté comme coupable de mort pour lèse-majesté, se déclare professeur de vérité, et il l'inter­rompt aussitôt, peut-être avec quelque ironie : « Quid est veritas ? » qu'est-ce que la vérité ? (certains, ingénieusement, sur cette phrase latine, ont construit un anagramme de réponse : est vir qui adest). Et Pilate n'attend pas la réponse et il cherche de clore l'inter­rogatoire en mettant terme à l'accusation. Mais pour nous, pour tous, la question reste en suspens : qu'est-ce que la vérité ?

Question importante qui concerne la conscience, les faits, l'histoire, la science, la culture, la philosophie, la théologie, la foi. C'est cette dernière qui nous intéresse : la vérité de la foi. Car sur la vérité de la foi se fonde tout l'édifice de l'Eglise, du christianisme, et donc celui de notre salut, des destinées humaines et de la civilisation à laquelle elles sont liées. Ainsi cette vérité de la foi, aujourd'hui plus que jamais, se présente comme la base fondamentale sur laquelle nous devons construire notre vie. C'est la pierre d'angle (cf.
1P 2,6-7 Ep 2,20 Mt 21,42).

Et que remarquons-nous à ce propos ? Nous observons un phénomène de timidité et de peur, et même un phénomène d'incertitude, d'ambiguïté, de compromis. Il a été bien défini : « Autrefois c'était le respect humain qui nuisait ; c'était l'angoisse de pasteurs. Le chrétien n'osait pas vivre selon sa foi... Mais aujourd'hui ne commence-t-on pas à avoir peur de croire ? Mal plus grave parce qu'il attaque les fondements... » (Card. garrone, Que faut-il croire ? Desclée 1967). Nous avons senti le devoir, au terme de l'année de la foi, en la fête de saint Pierre en 1968, de faire une profession de foi explicite, de réciter un Credo, qui, au fil des enseignements autorisés de l'Eglise et de la Tradition authentique, remonte au témoignage apostolique, qui, à son tour, se fonde sur Jésus-Christ, Lui-même appelé « témoin fidèle » (Ap 1,5).

Crise de la vérité





Mais aujourd'hui la vérité est en crise. A la vérité objective, qui nous fait connaître la réalité, se substitue la vérité subjective : l'expérience, la conscience, la libre opinion personnelle, quand ce n'est pas la critique de notre capacité de connaître, de penser d'une manière valable. La vérité philosophique cède à l'agnosti­cisme, au scepticisme, au « snobisme » du doute systématique et négatif. On étudie, on cherche, et chez certains, plus pour dé­molir que pour trouver. On préfère le vide. L'Evangile nous prévient : « Les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière » (Jn 3,19). Et avec la crise de la vérité philosophique (oh, où est notre saine rationalité, notre philosophia perennis ?), la vérité religieuse s'est écroulée chez beaucoup, qui n'ont pas su soutenir les grandes et évidentes affirmations de la science de Dieu, de la théologie naturelle, et encore moins celles de la théologie de la révélation ; les yeux se sont voilés puis aveuglés ; et on a osé prendre cet aveuglement pour la mort de Dieu.

Ainsi la vérité chrétienne subit aujourd'hui des secousses et des crises terribles. Ne supportant plus l'enseignement du ma­gistère, instauré par le Christ pour garder et développer sa doctri­ne, celle de Dieu, il y a des personnes qui cherchent une foi fa­cile en vidant la foi intégrale et vraie, de ces vérités qui ne sem­blent pas acceptables pour la mentalité moderne et choisissant à leur propre gré une vérité quelconque, considérée comme admis­sible (selected faith) ; d'autres cherchent une foi nouvelle, spé­cialement pour ce qui est de l'Eglise, en essayant de la conformer aux idées de la sociologie moderne et de l'histoire profane (et répètent l'erreur d'autrefois en modelant la structure canonique de l'Eglise sur les institutions historiques existantes) ; d'autres voudraient avoir confiance en une foi purement naturaliste et philanthropique, une foi utile et fondée sur les valeurs authenti­ques de la foi elle-même, celles de la charité, mais tournée vers le culte de l'homme et oublieuse de la valeur première, l'amour et le culte de Dieu ; et d'autres enfin, avec une certaine défiance à l'égard des exigences dogmatiques de la foi, avec le prétexte du pluralisme qui permet d'étudier les richesses inépuisables des vérités divines et de les exprimer dans la diversité de langage et de mentalité voudraient légitimer des expressions ambiguës et incertaines de la foi, se contenter de sa recherche pour se sous­traire à son affirmation, demander à l'opinion des fidèles ce qu'ils veulent croire, en leur attribuant un charisme discutable de com­pétence et d'expérience qui met la vérité de la foi à la merci des arbitres les plus étranges et les plus changeants.

Le courage nous concerne tous





Tout ceci advient lorsque l'on ne respecte pas le magistère de l'Eglise, par lequel le Seigneur a voulu protéger les vérités de la foi (cf. He He 13, 7, 9, 17).

Mais pour nous qui, par la miséricorde divine, possédons ce « scutum fidei », le bouclier de la foi (Ep 6,16), c'est-à-dire une vérité sûre et capable de soutenir le choc des opinions impétueu­ses du monde moderne (cf. Ep Ep 4,14), une seconde question se pose, celle du courage : nous devons avoir — disions-nous — le courage de la vérité. Nous ne ferons pas maintenant une analyse de cette vertu morale et psychologique que nous appelons cou­rage, et que nous connaissons tous comme étant force d'esprit et hardiesse de volonté, capacité d'amour et de sacrifice ; nous remarquerons seulement que, une fois de plus, l'éducation chrétienne est l'école de l'énergie spirituelle, de la noblesse humaine, de la maîtrise de soi, de la conscience de ses propres devoirs.

Et nous ajouterons que ce courage de la vérité est demandé principalement à qui est maître et gardien de la vérité ; il con­cerne aussi tous les chrétiens, baptisés et confirmés ; il n'est pas un exercice sportif et agréable mais une profession de fidélité due au Christ et à son Eglise ; il est un grand service rendu au monde moderne qui, plus que nous ne le supposions, attend de chacun de nous ce témoignage bienfaisant et tonifiant. Qu'en cela le Seigneur vous aide, avec notre Bénédiction Apostolique.






27 mai



LE CHRETIEN EST UN HOMME D'ESPERANCE





27 Chers fils et filles,



Parmi les grandes questions que se pose la mentalité moderne, pour nous chrétiens, il y a celle de l'attitude de l'homme en face du progrès. Cette question d'ordinaire se présente comme une objection : le croyant est un homme à la psychologie statique, fixe, immobile ; sa foi dogmatique ne lui permet pas de com­prendre les choses nouvelles, de les désirer, de les encourager. Et, ajoutons-nous volontiers, le croyant fait encore partie du passé, de ce moment de l'histoire passée où survint le fait évangélique, il y a deux mille ans ; pour lui le temps ne passe pas, son regard est tourné en arrière; et donc sa psychologie a ten­dance à demeurer étrangère aux événements merveilleux et ra­pides de notre temps ; il se défie des changements qui se produi­sent dans tous les domaines de la vie humaine : dans la pensée, la science, la technique, la sociologie, les moeurs, etc. ; il ne peut être un « homme de notre temps », il ne peut comprendre les jeunes ; il n'a ni désirs ni espérances ; il est, au fond, apathique et peureux ; et — dans le domaine ecclésial — il est pré-conciliaire... Il faut une nouvelle mentalité religieuse, une nouvelle théologie, une nouvelle Eglise.

Une telle description constitue un préjugé sur la personne du chrétien et pourrait être encore beaucoup plus longue. Le problème est vaste, et le style de notre discours, comme toujours bref et élémentaire, ne nous permet que de le présenter à votre attention en ajoutant une simple question : cette description est-elle exacte ? Le croyant fuit-il réellement l'impératif de l'actualité, le charme du progrès ? (cf. dawson, Progrès et religion).

Lié au passé tendu vers l'avenir





Nous admettons, et même nous défendons, un aspect essentiel du croyant, du chrétien : il est un homme de la tradition ; de la tradition dans laquelle il vit; il est un homme d'Eglise ; c'est-à-dire un fils du corps social, vivant et mystique, qui tire sa vie de son chef, le Christ ; le Christ qui a vécu dans l'histoire de l'Evangile et qui vit aujourd'hui dans la gloire céleste, dans la plénitude divine, comme nous le disons dans le Credo: à la droite du Père. Le chrétien vit d'un héritage, d'un souvenir provenant d'un événement historique du passé, décisif pour le destin de l'humanité, l'Evangile ; et il vit d'une actualité qui lui a été communiquée dans l'Esprit Saint, une actualité qui dé­passe la sphère du temps et des réalités naturelles : il vit de la foi, il vit de la grâce. Si ce fil se brisait, la vie de l'homme, en tant que chrétien, s'éteindrait. C'est une question de vie ou de mort.

Mais, disons-le tout de suite : ce lien avec le passé et avec le transcendant surnaturel ne soustrait pas le croyant au présent, au futur et à l'au-delà, mais il l'y insère plus intimement. Pour­quoi ? Parce que la foi à laquelle il adhère, est, de par sa nature, une promesse ; ou mieux elle est l'adhésion à des vérités qui doi­vent encore se manifester jusqu'à leur connaissance totale et à leur jouissance promise. Comment la Lettre aux Hébreux décrit-elle la foi ? Cette formule est célèbre : « la foi est le fondement de choses espérées, elle est la certitude de choses qui ne se voient pas » (
He 11,1). Donc la foi a un rapport essentiel avec l'espé­rance.

Transcendance de l'espérance sur le désir





Oui, avec l'espérance. Et c'est l'espérance qui est la force motrice du dynamisme humain, et d'autant plus, comme vertu théologale, du dynamisme chrétien. Ici il faudrait faire l'analyse de l'espérance dans la psychologie moderne ; nous vous en lais­sons le soin. Vous verrez tout de suite que l'homme moderne vit d'espérance. C'est-à-dire que son esprit est tendu vers l'avenir, vers un bien à atteindre ; ce qu'il possède ne lui suffit pas ; et même ce qu'il possède, au lieu de le satisfaire, le tourmente et le stimule à posséder plus, à chercher quelque chose d'autre : l'étude, le travail, le progrès, la contestation et même la révolu­tion sont autant d'espérances en action. Cette fuite en avant, propre de notre temps, est tout entière alimentée par l'espérance ; et qui ne sympathise pas avec le passé et avec le présent, met son coeur dans le futur, il espère ; S. Thomas dit bien que l'espé­rance abonde chez les jeunes (S. thomas, I-IIae, 40, 6), à moins que, déçu dans la recherche de quelque bien meilleur dans le futur, ils ne tombent dans le désespoir, comme il arrive souvent dans la psychologie critique et pessimiste de tant d'hommes, eux aussi fils de notre temps.

Donc le chrétien est un homme de l'espérance, il ne connaît pas le désespoir. Et, par rapport à l'espérance, il y a une diffé­rence entre le chrétien et l'homme moderne profane : ce dernier est un « vir desideriorum », un homme aux multiples désirs (entre désir et espérance il y a un lien étroit : celle-ci s'inscrit parmi les instincts de force, celui-là plutôt parmi les instincts de jouissance, mais tous deux tendent vers des biens futurs) ; c'est un homme qui cherche à raccourcir les distances entre lui et les biens à atteindre ; c'est un homme aux espérances à brève échéan­ce qu'il veut rapidement comblées ; ces espérances sensibles, éco­nomiques et temporelles sont plus rapidement accessibles, et donc rapidement taries, elles laissent le coeur de l'homme vide et fa­tigué, et souvent déçu. Ces espérances n'élèvent pas l'esprit et ne donnent pas à la vie sa signification complète ; elles poussent le cheminement de la vie elle-même vers un progrès discutable.

Le chrétien au contraire est l'homme de l'espérance vraie, celle qui cherche à atteindre le bien suprême (cf. « fecisti nos ad Te » : S. augustin, Conf. 1, 1) et qui sait qu'elle reçoit pour lui donner force l'aide de ce même bien suprême qui donne à l'espérance la confiance et la grâce (cf. S. thomas, I-IIae, 40, 7).

Ces deux espérances, profane et chrétienne, tirent leur origine d'une lacune de notre condition de vie actuelle, de la douleur, de la pauvreté, du remords, du besoin, de la misère ; mais une tension diverse les soutient, même si l'espérance chrétienne peut faire sienne toute la tension vraiment humaine et honnête de l'espérance profane : n'est-ce pas l'idée qui inspire la grande constitution pastorale Gaudium et spes du récent Concile ? « Rien d'authentiquement humain qui ne trouve écho dans le coeur » des disciples du Christ (cf. 1 ; cf. tertulliano : « humani nihil a me alienum puto »).

28 Nous concluons donc en corrigeant cette fausse conception du croyant qui le présenterait comme réactionnaire obligé ; hom­me calme, étranger à la vie moderne, insensible aux signes des temps, privé de toute espérance. Disons plutôt qu'il est un hom­me vivant d'espérance, que son salut chrétien, commencé et incomplet, est un don à faire fructifier, un but à atteindre, car « seulement dans l'espérance nous sommes sauvés » (Rm 8,24). Et s'il ne veut pas tomber dans le relativisme du temps qui passe, et s'il ne cède pas à la vague aveugle des nouveautés détachées de la cohérence avec la tradition catholique, cela ne veut pas dire qu'il est opposé au renouveau et au progrès suivant le des­sein divin ; il en est le promoteur joyeux et intelligent ; parce que c'est un homme de l'Espérance.

Réfléchissons un peu. Avec notre Bénédiction Apostolique.






2 juin



L'EGLISE EST COMMUNAUTE ET COMMUNION





Chers fils et filles,



Un des caractères saillants de la formation spirituelle du chrétien après le Concile est certainement le sens com­munautaire.

Celui qui veut accueillir l'esprit et la lettre du renouveau conciliaire s'aperçoit qu'il est soumis à une pédagogie nouvelle qui l'oblige à concevoir et à exprimer la vie religieuse, la vie morale, la vie sociale en fonction de la communauté ecclésiale à laquelle il appartient. Tout dans le Concile part de l'Eglise ; l'Eglise est Peuple de Dieu, corps mystique du Christ, communion. Il n'est plus possible d'oublier cette réalité existentielle si l'on veut être chrétien, être catholique, être « fidèle ». La vie religieuse ne peut pas se pratiquer comme expression individua­liste du rapport entre l'homme et Dieu, entre le chrétien et le Christ, entre le catholique et l'Eglise ; on ne peut pas davantage la concevoir comme expression particulariste, par exemple celle qui, dans un groupe autonome, arraché à la grande communion ecclésiale, trouve sa propre satisfaction et évite les interférences externes, soit de supérieurs, soit de collaborateurs ou de fidèles, étrangers à une mentalité exclusive d'initiés, propre au groupe fermé et satisfait de lui-même. L'esprit communautaire est l'at­mosphère nécessaire du croyant. Le Concile l'a rappelé à la cons­cience et à la pratique de la vie religieuse et chrétienne.

Communauté et formes particulières de vie dans l'Eglise





Faisons tout de suite deux réserves ; ou mieux deux observa­tions évidentes. Le fait religieux, dans son essence, dans son exigence profonde et irrévocable, reste un fait personnel, donc libre et propre à celui qui le pose. Le rapport entre l'homme et Dieu se manifeste dans la conscience individuelle, et justement au moment où l'homme se sent une personne pleinement respon­sable et par tendance porté à décider de son propre destin (cf. S. thomas II-IIIae 81). Et l'adhésion à la vie communautaire de l'Eglise, loin de faire abstraction de l'apport personnel du fidèle, dans l'exercice de la prière — la prière liturgique —, comme dans celui des rapports sociaux — ceux de la justice et de la charité — le provoque et l'exige. La foi ne nous est-elle pas donnée par l'intermédiaire de l'Eglise ? La grâce ne vient-elle pas par la voie du ministère de l'Eglise? Que saurions-nous du Christ, si elle ne nous l'enseignait pas ? (cf. moehler, Die Einheit der Kirche, I, 1, 7 ; L'unité dans l'Eglise, p. 21). « La liturgie elle-même, requiert que l'âme tende à la contemplation ; et la participation à la vie liturgique... est une préparation éminente à l'union avec Dieu par la contemplation d'amour » (maritain, Liturgie et contemplation, p. 14). Nous pourrions appro­fondir ce thème en disant que l'esprit communautaire auquel l'Eglise nous éduque, n'est pas une nouveauté, mais plutôt un retour aux origines de la spiritualité du christianisme ; et comme lui, loin d'étouffer l'effusion personnelle du fidèle, il la ravive dans le souvenir et dans l'attitude de ce « sacerdoce royal », caractère propre du baptisé, dont on parle tant aujourd'hui, depuis que le Concile nous en a rappelé l'existence, la dignité et l'exercice (Lumen Gentium, LG 10, 11, etc.).

On peut faire des observations analogues sur l'existence lé­gitime et providentielle de groupes qui se constituent en « reli­gions particulières », qui, se donnent pour but l'imitation du Christ et la pratique des conseils évangéliques selon leurs propres critères, reconnus par l'autorité, pour parvenir à la perfection chrétienne (Lumen Gentium, LG 43). Mais ces groupes aussi, selon leur propre style, vivent dans l'Eglise, de l'Eglise, par l'Eglise ; ils ne sont pas du tout séparés de la communion intérieure et extérieure avec l'Eglise ; eux aussi ont, et souvent plus que d'autres, le sens, le goût, le zèle de l'esprit communautaire.

On peut dire la même chose de l'existence reconnue, honorée, des Eglises particulières qui possèdent leurs traditions, leurs rites et leurs normes canoniques ; mais pour elles aussi la « commu­nion » est la condition indispensable pour appartenir à l'unique, vraie Eglise du Christ : sur ce mot béni de « communion » est centrée toute la question de l'oecuménisme, que le Concile nous rappelle et à laquelle il veut que nous soyons éduqués.

Nous mentionnons aussi les Eglises locales qui ne sont pas des fractions détachées et autonomes dans l'unité de l'Eglise universelle, mais qui en sont des parties intégrantes, des mem­bres vivants, des rameaux florissants, dotés d'une vitalité propre émanant d'un unique principe de foi et de grâce ; mais elles sont elles aussi, dans la tentative de donner la plénitude à leur com­munion intérieure et originale, expression de la totale commu­nion ecclésiale, témoignage de l'harmonie géniale et originale de la variété dans l'unité (cf. Lumen Gentium, LG 22,26).


Audiences 1970 23