Audiences 1973



Audiences 1973

1 Eglise et documents, vol. V – Libreria editrice Vaticana



AVANT-PROPOS





Le volume de « L’Enseignement de Paul VI » pour l’Année se présente, suivant une tradition maintenant établie, en deux parties : d’abord, l’ensemble des allocutions prononcées par le Saint-Père au cours des audiences générales hebdomadaires, ensuite une sélection des discours ou allocutions prononcées dans le courant de l’année, à l’occasion de cérémonies traditionnelles ou d’événements particuliers.

Dans la première partie, nous voudrions signaler l’importance que Paul VI a voulu donner à la présentation de l’Année Sainte, qu’il annonça le 9 mai, ainsi qu’à sa signification.

Ce ne sont pas moins de 17 allocutions qui sont consacrées à ce thème, allocutions dans lesquelles on trouvera, au delà de l’aspect extérieur de la célébration jubilaire, l’exposé de la spiritualité dont le Saint-Père voudrait que s’imprègne le peuple chrétien à l’occasion de ce grand moment de la vie de l’Eglise.

Dans la seconde partie, on pourra découvrir l’éclairage précis et rayonnant que le Pape projette sur les événements que l’actualité’ l’invite ou l’oblige à partager.

Est-il utile de souligner la persévérance avec laquelle, en toutes occasions, Paul VI rappelle, aux hommes comme aux nations, le grand devoir de la Paix, toujours avec un courage tranquille qui n’hésite pas à risquer l’incompréhension de quelques-uns soit que la démarche du Pape soit jugée trop audacieuse, soit qu’elle soit estimée trop timide.

Le présent volume, tel qu’il est, constitue un nouveau témoignage de la sollicitude pastorale du Pape, à l’égard de toute l’Eglise, et de la fermeté, en même temps que de la bienveillance charitable, avec lesquelles il poursuit inlassablement sa mission de confirmer ses frères dans la Foi.




I. CATÉCHÈSE DU PAPE DANS LES AUDIENCES GÉNÉRALES DU MERCREDI






10 janvier



LA VOCATION CHRETIENNE : CONTINUITE ET COHERENCE





Chers Fils et Filles,



Notre Méditation prend aujourd’hui son élan à partir d’un seul mot, le mot « après ». Après quoi ? Après ce qui constitue la base de notre vie chrétienne. Quelle base ? L’immense patrimoine de foi et de grâce que nous avons reçu et qui fait de nous des chrétiens, un patrimoine tant historique que personnel. Nous vivons dans l’Eglise, dans le courant de sa tradition, dans le milieu de sa communion, au coeur des problèmes de son expérience : si nous ne voulons être infidèles et indignes, notre existence ne peut pas, ne doit pas faire abstraction de ce qui nous précède dans le temps et qui nous est confié comme un trésor inestimable. Dès l’instant où nous devenons conscients que nous sommes héritiers d’une forme religieuse de concevoir la vie, nous pourrons adopter une attitude critique, non pour renier à priori, mais pour évaluer en nous basant sur une opinion personnelle et active et pour décider de notre choix en toute liberté. Mais nous devrons nous sentir responsables. Méditer sur le fait que nous, nous venons « après », que nous sommes engagés, au moins de fait, dans une étroite solidarité avec ce qui nous précède en matière de conception religieuse de la vie et du monde, revêt une importance énorme, créant des moments intérieurs peut-être dramatiques et des conséquences d’orientation peut-être fatales.

On peut considérer cette alternative ultérieure en se référant à l’opinion générale au sujet de notre époque : le choix entre le modernisme, le renouvellement, l’attitude de rupture révolutionnaire et au contraire, le progrès constructif, la logique sociale, l’activité morale, etc., sont-ils décidés après avoir dressé un bilan analytique ou au moins sommaire de ce qui nous a précédé au point de vue de nos conditions d’existence ? Cette alternative peut également être envisagée par rapport à des choses plus proches de notre expérience, comme il arrive après la célébration de quelqu’événement ou de quelque cérémonie religieuse. Par nous, par exemple, — et maintenant c’est cela qui nous intéresse ici — que s’est-il passé après le Concile qui avait l’objectif et la faculté de renouveler, mais non de troubler notre adhésion à la vie de l’Eglise ? Quelles conséquences avons-nous admises comme légitimes et salutaires, et, au contraire, quelles sont celles que nous avons tenues pour destructrices et perturbatrices ? Notre question au sujet de l’« après », ramenons-la à des jours de Noël que nous venons de célébrer. Maintenant que sont éteints les flambeaux des belles cérémonies spirituelles ou profanes, n’y a-t-il rien qui subsiste ? tout est-il redevenu ce qu’il était avant, peut-être même moins bien qu’avant ? Nous devons rappeler que la célébration religieuse, la célébration liturgique en particulier, tend à produire quelqu’effet durable ; elle fait partie de la pédagogie toujours réformatrice et toujours perfective par laquelle l’Eglise, « Mère et Maîtresse », éduque ses fils fidèles en vue d’une plus parfaite compréhension et d’une meilleure pratique de notre vocation chrétienne : le calendrier religieux ne tourne pas en rond dans le temps, glissant perpétuellement sur la même orbite, mais il tend à monter en spirale et à mener vers une progressive sanctification le cours de notre pèlerinage temporel.

2 Nous devrions, comme le font les bons commerçants au terme d’un exercice comptable, faire nos comptes et évaluer ce que nous avons gagné en participant aux fêtes religieuses : impressions spirituelles, approfondissement de quelque Parole de Dieu ou de quelque mystère de grâce, projets formés ou renouvelés quant à l’observance pratique des normes chrétiennes, et ainsi de suite.

C’est le cas de repenser à l’Evangile pour nous rendre compte à quel point notre manière de correspondre trouve un écho dans la bonté du Christ et, d’une manière générale, dans la propre économie de miséricorde de notre religion. Ce qui vient « après » l’abondance des dons divins fait l’objet d’une évaluation très attentive dans la pensée divine. Evaluation positive pour celui qui a bien accueilli et bien utilisé de tels dons : rappelez-vous la récompense que promet le Seigneur à celui qui aura su faire fructifier les « talents » qu’il a reçus ; rappelez-vous ces paroles singulières : « à celui qui a, il sera donné et il sera dans l’abondance, et à celui qui n’a pas, même ce qu’il a, lui sera enlevé » (
Mt 13,12) ; rappelez-vous la curieuse parabole : « un homme avait deux fils, et s’approchant du premier, il lui dit : fils, va travailler aujourd’hui dans ma vigne ; et celui-ci répondit : non, je ne veux pas ; mais ensuite, se repentant, il y alla. Et (le père) s’approchant du second, il lui dit la même chose. Et celui-ci répondit : j’y vais, seigneur ! Mais il n’y alla point. Lequel des deux a-t-il accompli la volonté du père ? » (Mt 21,28-31). Voilà des paroles qui nous mettent en garde à propos du sérieux obligatoire de nos rapports avec Dieu, et qui rappellent ces autres paroles de Jésus : « Ce ne sont pas tous ceux qui me disent : Seigneur ! Seigneur ! qui entreront dans le royaume des cieux, mais ceux qui font la volonté de mon Père qui est dans les cieux ! » (Mt 7,21). Et ne disons rien du terrible discours de Jésus, qui reprochait aux cités favorisées par tant de signes de sa bonté et de sa puissance et qui demeuraient sourdes à son appel d’effectives conversions (cf. Mt Mt 11,20 ss.).

La vocation chrétienne est une grande grâce, mais elle exige zèle et cohérence.

Peut-être pouvons-nous accuser la vie chrétienne d’une faute fondamentale : l’incohérence. Aux prémisses, aux promesses, les faits ne correspondent pas toujours ; nous ne sommes pas logiques envers le Seigneur, nous ne sommes pas fidèles. Nous sommes souvent velléitaires, mais pas réalistes, pas positifs. Il nous manque trop souvent la connexion entre la pensée et l’action. Le témoignage de nos jugements sur autrui, parfois graves et sévères, ne trouve aucune confirmation dans notre conduite personnelle. Notre « après » contredit notre « avant ». Souvent, ce sont ceux d’entre nous qui sont engagés avec le plus grand zèle dans une profession chrétienne déterminée, qui étalent malheureusement devant leurs frères le scandale de leur infidélité sur le plan pratique.

L’analyse de ce douloureux phénomène, qui affaiblit l’énergie de notre christianisme contemporain, pourrait être approfondie. Elle nous porterait à individualiser les causes de cette incapacité, assez diffuse, de mettre en harmonie foi et conduite, principes et applications de ces principes tant au point de vue logique, que pratique et social. Ces causes, nous les trouverions principalement dans l’inconsistance même de notre manière de penser, vidée de la force et de l’art de la rationalité sûre et normale de notre « philosophie éternelle » ; cette philosophie est remplacée ou amollie par certaines formes de pensée qui ont envahi la mentalité à la mode, mais qui sont dépourvues de tout fondement gnostique et métaphysique, auquel puise une pensée religieuse valide. Ces causes nous les trouverions également dans la dissolution de l’obligation morale objective, d’où la confusion entre licence, instinct, intérêt subjectif et liberté, conscience transcendante du devoir et du bien. Analyses longues et difficiles, mais de grande actualité...

Il nous suffit pour l’instant de rechercher l’harmonie entre l’« avant» et l’« après » de notre conduite chrétienne !

Avec notre Bénédiction Apostolique !






17 janvier



L’ABSENCE DE DIEU DANS LA CONSCIENCE DE NOTRE TEMPS





Chers Fils et Filles,



Pourquoi venez vous à cette rencontre ? Que venez-vous chercher chez celui qui est heureux de vous recevoir, de vous connaître, de vous parler, de se sentir avec vous ? Un homme exceptionnel ? un phénomène historique ? un témoin qui crie dans le désert ?

Nous savons que vous venez ici, non tellement pour chercher, mais plutôt pour trouver. Pour trouver quelqu’un qui, bien que vous ne l’ayez jamais vu, jamais approché, vous connaît très bien, comme un père, un frère de tous, un ami, un maître, un représentant de ce Christ auquel vous-mêmes vous appartenez et dont, comme chrétiens, vous portez le nom et devez être l’image; ce représentant du Christ est son ministre, un successeur de celui à qui le Christ a remis les clés, c’est-à-dire les pouvoirs de ce royaume des cieux, de cette religion qu’il est venu Lui-même instaurer et fonder comme une société nouvelle, visible, spirituelle et universelle, l’Eglise, qu’il a bâtie précisément sur cet homme humble qui depuis lors porte le nom de Pierre, la base, le centre, le principe constitutif de l’édifice, le serviteur, le pasteur de l’humanité authentiquement liée au Christ Lui-même. Oui, vous venez à nous parce que vous croyez et que vous savez qu’ici se trouve l’Eglise, dans son expression la plus naturelle, la plus caractéristique, comme disait Saint Ambroise : ubi Petrus, ibi Ecclesia, où est Pierre, là est l’Eglise (in Ps 40,30 PL XIV, Ps 1082). Ceci, bien entendu, indépendamment de la petitesse et de l’indignité de la personne physique qui vous parle maintenant ; et, précisément pour le sens religieux qui vous guide, c’est même d’autant plus beau et plus consolant.

3 Pourquoi est-ce beau et consolant ? Parce que cela contraste avec un comportement, lui aussi caractéristique et, dans certains cas, diffusé dans le monde moderne ; le comportement négatif à l’égard de tout ce qui touche à la religion, à la foi, à l’Eglise, au Christ, à Dieu. Nous aimerions qu’en ce moment de confiante conversation vous puissiez lire dans notre coeur une des pensées les plus constantes et les plus amères qui nous vient, d’une part, de notre mission apostolique et prophétique de défenseur et de promoteur du règne de Dieu et, de l’autre, de la constatation de l’absence de Dieu en tant d’éléments de la mentalité et de la vie de l’homme contemporain.

Eh bien, réfléchissez un instant avec nous à ce fait qui semble qualifier l’histoire et la civilisation de notre temps : l’absence de Dieu. On a tellement parlé, et tellement écrit à propos de ce fait : l’athéisme sous tant de ses aspects, le sécularisme, c’est-à-dire le rejet de toute référence religieuse de la vie vécue par l’homme et par la société, la négation voulue et pratiquement radicale du nom même de Dieu dans les manifestations de la culture, de la conception scientifique du monde et de l’existence humaine. Une célèbre revue française, par exemple, nous informait récemment qu’un certain pays, de grande tradition religieuse cependant, venait de défendre l’emploi de la lettre majuscule pour écrire le nom de Dieu (Revue des Deux Mondes, janvier 1973, W. d’ormesson, p. 124). Voilà à quoi on en arrive aujourd’hui !

Certains représentants de l’homme moderne seraient-ils devenus hostiles même au saint et ineffable nom de Dieu ? Ceci n’est que l’aspect extrême et extérieur de l’athéisme moderne. Mais il y a d’autres aspects qui méritent-notre réflexion. L’homme moderne, dit-on, est allergique à la religion. Il ne possède plus l’aptitude à penser, à chercher, à prier Dieu. Il est indifférent et insensible. Au fond, il y a une objection plus grave et, tacitement mais fortement, opérante : nous, hommes d’aujourd’hui, nous n’avons pas besoin de Dieu ; la religion est inutile, elle ne sert à rien ; au contraire, elle constitue un frein, un embarras, un problème superflu et paralysant ; aujourd’hui l’homme s’est affranchi des vieilles idéologies théologiques, mythiques ; et, convaincu de conquérir une liberté supérieure il a éteint la lampe à huile de la religion : ceci manifeste plutôt l’obscurité de l’incrédulité que la mystification des spéculations superstitieuses.

Combien y a-t-il de gens qui pensent ainsi ? Serait-il vrai — nous ne voulons pas le croire — que la jeunesse, la nouvelle génération s’oriente vers cette facile et victorieuse irréligiosité ? Aujourd’hui, l’esprit des gens est saturé de connaissances concrètes, aussi bien empiriques que scientifiques, et tout engagé dans le domaine des choses utiles, les machines par exemple, ou tout occupé par des choses futiles, comme le divertissement ; on dirait qu’il ne lui manque rien. Le monde de l’économie et de la jouissance, le monde expérimental et sensible, le monde des prétendues vraies réalités, tangibles et commensurables, le monde de l’expérience, lui suffit, et il n’a ni l’envie ni le besoin de chercher dans la sphère de l’invisible, du transcendant, du mystère, de quoi compléter, de quoi combler le vide intérieur — qui n’existe d’ailleurs plus, à ce qu’on prétend.

Cette absence de Dieu nous afflige profondément, et nous donne, à nous-mêmes, la désolante impression d’une anachronique solitude.

Voilà, chers frères et fils, un des motifs qui nous fait tant apprécier votre visite ; elle nous apporte le réconfort, non seulement de votre présence auprès de notre ministère qui a survécu aux siècles et aux vicissitudes humaines modernes, mais aussi le réconfort de la présence de Dieu dans le quotidien de la vie.

Et voilà que le dialogue avec vous, forcément contingent et bref, nous confirme la nécessité suprême et harmonique de la religion, de la foi, de la prière, d’une part, et nous instruit, d’autre part, sur l’origine et sur la nature de certains phénomènes effrayants de la mentalité moderne : l’inquiétude, la confusion, la rébellion, le manque de bonheur d’une partie des hommes contemporains. Ces hommes ont perdu le sens profond, métaphysique, des choses, la signification de leur propre vie, l’espérance d’un destin, quel qu’il soit. Oui, elle s’est éteinte, la lumière qui éclairait tout l’environnement, et les gens marchent comme des aveugles à la recherche d’un point d’orientation et d’appui, se heurtant l’un l’autre, et s’embrassant au hasard. Est-ce le retour de Babel ? ou bien, s’est-il mis à souffler dans les âmes des gens cet « esprit de vertige », d’étourdissement, dont parle le prophète Isaïe ? (19, 14). Ou serait-ce que, dans cette négation du nom de Dieu, se cache une intention iconoclaste, oui, mais contre les fausses conceptions de la divinité, contre les religions imparfaites ou corrompues, et qui peut se résoudre dans la recherche, peut-être inconsciente, du Dieu-inconnu ? (cf. Ac
Ac 17,23), d’un Dieu-Vérité ? d’un Dieu-Bonté ? du Dieu-Vie ? C’est-à-dire, l’actuelle absence de Dieu ne serait-elle qu’une aspiration obscure et tourmentée vers une présence d’un Dieu-Sauveur ? C’est-à-dire, enfin, une aspiration vers un Messie, vers un Christ, lumière du monde, en qui l’homme d’aujourd’hui puisse simultanément se retrouver lui-même et retrouver Dieu le Père, son commencement et sa fin ? son espérance et sa joie ? Pensons-y : c’est le grand problème de notre temps. Quant à nous, nous avons cette confiance ; et dans cette pénible absence nous demeurons fermés et droits, tendant encore les bras à l’humanité souffrante et répétant les paroles du Christ « Venez à moi, vous tous qui peinez et portez un fardeau accablant : je vous soulagerai » (Mt 11,28). Avec notre Bénédiction Apostolique.






24 janvier



EGLISES LOCALES ET DEVELOPPEMENT DU MOUVEMENT OECUMENIQUE





Chers Fils et Filles,



Aujourd’hui, une pensée — une idée, une Vérité, une Réalité — s’impose à nous, réclame notre attention, engage nos âmes, les remplit simultanément d’enthousiasme et d’anxiété, comme il en est des choses qui impliquent l’amour. Quelle est cette pensée ? C’est celle de l’unité de l’Eglise. Dès le moment où nous en saisissons la signification générale, elle s’empare de nous, elle nous domine. L’unité : elle s’impose aussitôt par sa force logique et métaphysique; elle s’impose à l’Eglise, c’est-à-dire à l’humanité que le Christ a appelée à être une seule chose en lui et avec elle-même ; elle nous enchante par sa profondeur théologique ; elle nous tourmente aussi, par son visage historique qui est, aujourd’hui comme hier, ensanglanté et souffrant comme celui du Christ crucifié ; elle nous blâme, elle nous réveille comme au son d’une trompette qui nous appelle à suivre d’urgence une vocation devenue actuelle, une vocation qui caractérise notre époque ; cette pensée de l’unité s’irradie sur la scène du monde jonchée des membres arrachés, magnifiques, et des ruines de tant d’Eglises, isolées, quelques-unes, parce que autosuffisantes ; les autres, fragmentées, en centaines de groupes; toutes, maintenant, écartelées, en une émouvante tension, par deux forces opposées, l’une, centrifuge, fuyante, autonome, lancée sur la voie du schisme et de l’hérésie ; l’autre, centripète, qui, prise de nostalgie, exige que soit refaite l’unité ; et Rome, certes non exempte de fautes et de grande responsabilité, considère cette unité, comme un devoir qui lui incombe en vertu de son témoignage et de son martyre ; et elle s’acharne, maternelle et intrépide, à affirmer et à faire triompher la force oecuménique et unitaire qui est à la recherche de son principe et de son centre, de la base que le Christ, véritable pierre angulaire de l’édifice ecclésial, a choisie et fixée, en son nom, pour qu’elle soit, à tout jamais, le pivot de son royaume... ; et cette pensée de l’unité se réfléchit dans le for intérieur de beaucoup d’âmes religieuses et préoccupées, les mettant aux prises avec un problème spirituel : comment dois-je répondre, moi, à cet impératif de l’unité ?

« Je crois en l’Eglise, Une, Sainte, Catholique et Apostolique ». Combien de fois, ces paroles du Credo ne montent-elles pas à nos lèvres durant nos prières publiques ou privées ; combien de fois ne devons-nous pas les considérer et les méditer, parce qu’elles expriment la grande vérité que « le Christ a établi sur cette terre son Eglise sainte, communauté de foi, d’espérance et de charité, et qu’il continue à la soutenir » (Lumen gentium, LG 8) ; et, envoyant son Esprit pour elle, il travaille en nous et avec nous dans le monde pour son salut.

4 « L’Eglise est, dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire le signe et l’instrument de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain » (Lumen gentium, LG 1).

Si chacun des mots de notre profession de foi mérite d’être médité, les circonstances particulières du moment, nous suggèrent de ne considérer ensemble aujourd’hui qu’une partie de ce Credo : Je crois en l’Eglise Une. En effet, nous nous trouvons engagés aujourd’hui dans la célébration de la Semaine de Prière pour l’Unité des Chrétiens et, en cette période particulière, les chrétiens du monde entier prient le Seigneur Notre Père afin que l’unité ecclésiale que nous professons dans le Credo se réalise de manière concrète et visible dans notre vie.

Fréquemment, nous avons lu et entendu les paroles de l’Apôtre Paul : « Un seul corps et un seul esprit, de même que, par votre vocation, vous avez la même espérance. Un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême ; un seul Dieu et Père Universel, qui est au-dessus de tout, agit en tout et est en tout » (Ep 4,4-6) ; « Vous êtes tous une seule personne dans le Christ » (Ga 4,28) ; « Il y a, il est vrai, diversité de ministères, mais il n’y a qu’un même Seigneur; il y a diversité d’opérations, mais c’est le même Dieu qui opère tout en nous » (1Co 12,4-6) ; « Faites régner dans vos coeurs la paix du Christ à laquelle vous êtes appelés dans l’unité de son corps » (Co 3, 15). Mais ce sont surtout les sublimes paroles du Christ qui nous sollicitent irrésistiblement : «... afin que tous soient un, comme vous, Père, êtes en moi et moi en vous ; et qu’ils soient, eux aussi, un en nous, pour que le monde croie que vous m’avez envoyé » (Jn 17,21).

Ces paroles de Notre Seigneur et de son grand Apôtre ont une valeur universelle. Elles sont destinées à toucher les esprits et les coeurs de tous les Chrétiens, à être source d’inspiration et à guider les actions de tous ceux qui portent le nom du Christ. Elles nous rappellent le don divin de l’unité, mais, en même temps et aussi, l’obligation qui incombe aux hommes, celle de l’unité. Le Concile Vatican II, résumant en quelque sorte sa propre doctrine sur le mystère de l’Eglise affirme « C’est là l’unique Eglise du Christ, que nous confessons dans le Symbole, une, sainte, catholique et apostolique, que Notre Sauveur, après sa Résurrection, a remise à Pierre pour qu’il la paisse (Jn 21,17), et qu’il a confiée à Pierre et aux autres Apôtres pour qu’ils la portent au loin et la gouvernent (cf. Mt Mt 28,18 etc.) et qu’il a dressée pour toujours comme la « colonne et le fondement de la vérité (1Tm 3,15) » (Lumen gentium, LG 8).

Les Epîtres de Saint Paul que nous venons de citer contiennent une théologie profonde, mais ne constituent pas un traité théorique. Elles avaient trait à des situations concrètes dans les Eglises d’Ephèse, de Corinthe, de Colosses. Dans la prière sacerdotale pour l’unité, Jésus parlait dans l’intimité d’une réunion avec ses Apôtres, en appelant à tous ceux qui, écoutant la parole des Apôtres, croiront en Lui (cf. Jn Jn 17,20).

C’est pourquoi, si les principes énoncés par Jésus et par l’Apôtre ont une valeur universelle pour tous les chrétiens de tous les temps, ils trouvent leur réalisation concrète dans les communautés particulières et à travers ces communautés.

L’unité qui est un véritable don du Christ, se développe et se renforce dans la situation concrète représentée par la vie des communautés chrétiennes. La compréhension du rôle important des communautés particulières, des Eglises particulières a été formulée clairement par le Concile : « Les Evêques, pris isolément, sont le principe visible et le fondement de l’unité dans leurs Eglises particulières, formées à l’image de l’Eglise Universelle, dans lesquelles et à partir desquelles existe, une et unique, l’Eglise catholique (Lumen gentium, LG 23 cf. bossuet, OEuvres, vol. XI, lettre IV, PP 114 et ss. ).

En effet, l’unité de l’Eglise qui, comme nous l’avons dit, est déjà réalité dans la charisme historique de l’Eglise catholique tout entière et romaine en l’espèce, malgré les insuffisances des hommes qui la composent; toutefois elle n’est pas complète, elle n’est pas parfaite dans le cadre statistique et social du monde, elle n’est pas universelle. Unité et catholicité ne sont pas égalité, pas plus dans le groupe qui requiert le plus impérieusement un tel équilibre, le groupe de ceux qui sont baptisés et qui croient dans le Christ, que dans celui de toute l’humanité présente sur la terre, dont la plus grande part n’adhère pas encore à l’Evangile. Ce sont là deux grands problèmes de l’Eglise : le problème oecuménique, le problème missionnaire ; ils sont dramatiques, tous les deux.

Aujourd’hui, nous parlerons du premier, le problème de l’union des chrétiens en une seule Eglise.

Et nous voudrions signaler comme une des voies vers la solution — bien qu’elle soit déjà connue, longue, délicate et difficile — celle qui doit et qui peut intéresser les Eglises locales à la question oecuménique ; il est bien entendu, toutefois, que si nous ne voulons pas dégrader la situation, au lieu de l’améliorer, cette action ne peut s’accomplir qu’en harmonie avec l’Eglise universelle et centrale.

Nous nous rendons compte de l’importance que doit avoir le fait que les Eglises particulières de la communion catholique prennent la mesure de leurs devoirs et de leurs responsabilités oecuméniques caractéristiques.

5 Grâce aux Eglises particulières, l’Eglise catholique se trouve présente dans les milieux locaux où vivent et opèrent également d’autres Eglises et communautés chrétiennes. Souvent, l’établissement de contacts et de relations fraternelles entre elles se révèle plus facile dans ce contexte.

Aussi, est-ce de tout coeur que nous exhortons nos Frères et Fils à faire en sorte que l’engagement en faveur de l’unité des chrétiens deviennent également partie intégrante de la vie des Eglises particulières.

« Le dialogue d’amour, selon l’expression si chère à notre vénéré et regretté frère, le Patriarche oecuménique de Constantinople Athénagoras, peut se réaliser pleinement entre personnes et communautés qui ont de fréquents contacts entre elles, qui partagent les mêmes souffrances et les mêmes espérances, qui s’ouvrent l’une à l’autre et, ensemble, s’ouvrent au Saint-Esprit qui opère en eux, au cours des expériences concrètes de leur vie ».

La catholicité et l’unité de l’Eglise se manifestent dans la capacité des Eglises locales, en particulier et toutes ensemble, à s’enraciner dans des mondes, des temps et des lieux différents, de se retrouver dans chaque monde, temps et lieu en communion les unes avec les autres.

L’unité au niveau local est toujours un signe et une manifestation du mystère de l’unité qui est un don du Seigneur à l’Eglise. Avec leurs expériences, les Eglises particulières peuvent être une source d’enrichissement pour le mouvement oecuménique dans son ensemble, elles peuvent lui apporter une contribution féconde pour toute l’Eglise. En même temps elles recevront des suggestions et des directives de la part du Centre de l’unité, c’est-à-dire du Siège Apostolique, « universo caritatis coetui praesidens » (Ign. ad Rom., Inscr.), pour être assistées dans leurs problèmes et rendues capables de juger de la validité et de la fécondité de leurs propres expériences.

« Je crois en l’Eglise, Une... » — cette profession de foi nous entraîne alors à nous consacrer nous-mêmes à la cause de l’unité des chrétiens, de nous y consacrer avec toute l’ardeur dont nous sommes capables et avec toutes les possibilités que l’Eglise nous offre sur de nombreux plans.

Chers Fils, en cette semaine de prière pour l’unité à laquelle participent tous les Chrétiens, nous demandons tous pardon pour les fautes qui ont été commises contre ce don immense, tellement plus grand que nos mérites. Unissons-nous de tout coeur en la prière que Jésus, Prêtre et Victime, adressa au Père pour son Eglise : « afin que tous soient un, comme vous, Père, êtes en moi et moi en vous ; — dit-il — et qu’ils soient, eux aussi, un en nous, pour que le monde croie que vous m’avez envoyé » (
Jn 17,21).

Certain que cette voix divine aura trouvé un écho dans vos âmes, Nous adressons aujourd’hui à nos Frères séparés, un salut affectueux, respectueux.

Et de coeur, à vous tous, Nous donnons notre Bénédiction.






31 janvier



LA RECHERCHE DE DIEU





Chers Fils et Filles,



6 Reprenons le fil d’une méditation qui ne peut et ne doit jamais prendre fin : la méditation au sujet de notre attitude devant la question de Dieu, la question religieuse.

Voici où nous en sommes: l’audace, téméraire ou inconsciente, avec laquelle on tend aujourd’hui à nier Dieu, nous force à nous attacher à cet oppressant problème sans plus tarder. Nous l’avons déjà dît, Dieu est absent de la vie moderne parce qu’on l’oublie, parce qu’on le rejette ; et, de ce fait n’arrive-t-il rien dans le monde ? ne se passet-t-il rien dans la culture humaine ? ne se produit-il rien dans le for intérieur de la personne qui vit et qui pense ? Pour l’instant nous n’essaierons même pas de rendre explicites ces interrogations ; nous nous contentons de les soumettre à votre raison, pour vous inciter à entreprendre une recherche qui pourra s’engager sur l’une quelconque des douzaines de voies qui s’ouvrent à elle, précisément à cause du vide immense et indéfini que produit l’absence de Dieu. Il nous suffit de faire accepter cette parole explosive : la recherche. Que mettrons-nous à la place de Dieu ?

Ou plutôt : à l’absence de Dieu qui, sous certains aspects macroscopiques, caractérise la vie moderne, succède, qu’on le veuille ou non, la recherche de Dieu. Simplifions ce phénomène en le classant dans quelques-unes de ses catégories élémentaires, et en commençant par celle qui semble la plus évidente et la plus commode.

La première recherche retourne aussitôt à son point de départ, à la négation initiale, c’est-à-dire que la recherche se bloque d’elle-même, quand elle tend à la conviction que la question religieuse est une pseudo-question, qu’elle est inutile, qu’elle est dangereuse. Même si, de cette manière, l’esprit humain se trouve plongé dans d’épaisses zones d’ombre, et s’il n’est plus personne

désormais qui ose encore prétendre que la science peut satisfaire aux suprêmes abstractions de l’intelligence humaine, on se résigne à vivre entre ses horizons toujours plus élargis mais sans se rendre compte que plus s’étend le merveilleux champ des connaissances scientifiques, croît également et d’autant plus l’énigme de l’être qui l’envahit de toutes parts et tend, de par sa nature même, à s’élever d’urgence dans une sphère supérieure, qu’il est aussi nécessaire d’atteindre, la sphère, précisément du nécessaire, de l’absolu, la sphère de la causalité créatrice, la sphère de Dieu.

Nous savons bien que l’effort logique pour parvenir à cette première et modeste connaissance du principe premier ne suffit pas toujours à établir ce rapport vital entre l’homme et Dieu que nous appelons religion, mais elle en est la première condition : la prémisse subjective, parce qu’elle se trouve bien en évidence devant la pensée humaine rendue humble et exaltée, la fenêtre de la réalité transcendante ; la prémisse objective également, parce qu’au mystère des choses finies qu’il est toujours possible de sonder, vient se superposer, ineffable et inépuisable, le mystère de l’Etre infini, permettant cette découverte incomparable, fondement de tout l’ordre religieux : à savoir que notre intelligence est faite pour atteindre la cime de la divinité. Découverte merveilleuse : nous sommes, essentiellement, destinés au rapport personnel avec Dieu. Rappelons ces paroles toujours citées de Saint Augustin : « Toi, ô Dieu, tu nous as créés pour Toi, et jamais notre coeur ne sera rassasié tant qu’il ne reposera en Toi (Confess., I, 1). Enlever cet objectif à l’homme signifierait couper les ailes à son esprit, ramener sa stature à celle des êtres privés de l’âme spirituelle, tromper ses aspirations suprêmes avec des objets de dimension insuffisante, alimenter sa faim religieuse avec une nourriture profitable, mais qui ne peut la satisfaire (cf. St. TH., Contra Gentes, III, 25).

La recherche de Dieu s’arrête-t-elle ici ? Cette recherche est à ce point enracinée dans notre nature que même ceux qui oublient Dieu ou le nient la pratique fût-ce par des voies déviées vers des interprétations fausses ou incomplètes, ou impersonnelles, ou abstraites de la notion de Dieu. Nous, les hommes modernes, entraînés à l’exercice de la pensée, nous sommes particulièrement prédisposés à cette mystification, à cette idolâtrie : de chaque désir, de chaque abstraction idéale d’unité, de vérité, de bonté, de chaque conception — qui peut être réelle — de bonheur, de puissance, d’art, de beauté ou d’amour, nous faisons un bien suprême, un absolu qui nous domine: et nous retombons dans le milieu humain, bien souvent de manière aussi puérile que les idolâtres antiques s’inclinant devant des choses sensibles ou des phénomènes naturels. Si nous prêtons vraiment l’oreille à ces voix qui montent de ce milieu humaniste nous devons aussitôt tendre l’oreille à cette réponse antique : chercher plus haut, quaere supra nos. Et plus haut, au-dessus de l’homme, en admettant qu’on atteigne le seuil du monde religieux, notre recherche est-elle pour autant terminée ?

Non ! Nous répondons non ! Plutôt, elle ne fait que commencer, sur un nouveau plan, dans un règne nouveau. Et c’est cela que nous voulons faire comprendre à chacun de ceux qui pensent — ou doutent — que livrer son propre esprit à l’expérience religieuse pourrait entamer sa liberté, son autonomie, son énergie ; remplir son esprit de fantasmes et de mythes, de scrupules et de peur. Il nous faut certes admettre que les expressions religieuses ne sont pas toutes valables ; mais nous avons la fortune et le devoir d’affirmer qu’il existe une religion vraie, modelée suggestivement en fonction des dimensions et des besoins de notre esprit, objectivement instituée par ce Dieu que nous sommes en train de chercher ; et nous aurons la surprise de découvrir que bien avant que nous nous soyons mis à la recherche de Dieu, et plus intensément que nous, Dieu est venu à notre recherche (cf. abraham heschel, Dieu en quête de l’homme, Edit, du Seuil, Paris 1968).

Aussi, la recherche continue-t-elle. Et, vous le savez, elle continue dans un océan de vérités et de mystères ; dans un drame où nous avons, chacun de nous, un rôle à tenir. C’est la vie. Pourra-t-elle s’épuiser dans notre existence temporelle ? Non ! Malgré l’éclatante lumière de notre religion catholique, la recherche et l’attente de révélations ultérieures ne se peuvent accomplir : au contraire, elles en sont encore à leurs débuts. La foi n’est pas une connaissance complète, elle est une source d’espérance (cf. He
He 11,1). Nous voyons maintenant les réalités religieuses, même dans leur réalité incontestable, dans le mystère, dans leur impossibilité à se réduire à la mesure purement rationnelle ; nous connaissons cette réalité « comme dans un miroir et d’une manière obscure » (1Co 13,12). L’étude, la recherche et — pour dire la parole qui renferme tout : — l’amour demeurent actifs et dynamiques.

Est-il possible que l’homme d’aujourd’hui, tendu vers une incessante, une angoissante, une ridicule conquête, soit incapable d’écouter à nouveau cette invitation éternelle et stimulante à chercher Dieu ?

Répétons l’exhortation du Prophète : « Cherchez le Seigneur pendant qu’on peut le trouver, invoquez-le pendant qu’il est proche de vous » (Is 55,6).

7 Avec notre Bénédiction Apostolique.






7 février




Audiences 1973