
Homélies 1973
Le 29 juin, fête solennelle des Saints Apôtres Pierre et Paul, à 18h. 30, dans la Basilique Vaticane, le Saint-Père a célébré la Sainte Messe au cours de laquelle il a conféré l’Ordination épiscopale aux Prélats suivants : S. E. Mgr Mario Pio Gaspari, Archevêque tit. de Numida, Délégué Apostolique au Mexique ;
S. E. Mgr Jérôme Hamer, O.P., Archevêque tit. de Lorium, Secrétaire de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi ;
S. E. Mgr Paul Perera, Evêque de Kandy (Sri Lanka );
S. E. Mgr François Morvan, C.S.Sp., Evêque de Cayenne (Guyane Française) ;
S. E. Mgr Filippo Franceschi, Evêque tit. de Silli, Administrateur Apostolique de Tarquinia et Civitavecchia ;
S. E. Mgr Antonio Mazza, Evêque tit. de Velia, Secrétaire Général du Comité Central pour l’Année Sainte ;
S. E. Mgr Francis Kofi Anani Lodonu, Evêque tit. de Mascula, Auxiliaire de S. E. Mgr Anthony Konings, Evêque de Keta (Ghana).
Voici l’homélie prononcée par le Saint-Père :
Chers Fils et Filles,
Nous lisons cet avertissement dans le « Pontifical » : considérez avec attention le degré de dignité dans l’Eglise auquel vont être promus nos frères. C’est Nôtre-Seigneur Jésus-Christ lui-même, envoyé par le Père pour sauver le genre humain, qui a envoyé les Apôtres dans le monde, et ceux-ci, pleins de la vertu de l’Esprit-Saint, avaient pour mission de prêcher l’Evangile et de sanctifier et gouverner les nations, les réunissant en un seul troupeau. Et afin qu’une telle mission puisse durer jusqu’à la fin des temps, les Apôtres se choisirent des collaborateurs et leur transmirent le don de l’Esprit-Saint au moyen de l’imposition des mains qui confère la plénitude du Sacrement de l’Ordre. Et ainsi, à travers la succession ininterrompue des Evêques, la tradition apostolique a été conservée de génération en génération et l’oeuvre du Seigneur s’est poursuivie et développée jusqu’à nos jours.
En la personne de l’Evêque, entouré de ses Prêtres, Jésus-Christ lui-même est présent parmi vous, Jésus Notre Seigneur, constitué Pontife pour toute éternité. C’est Lui, en effet, qui, dans le ministère de l’Evêque, ne cesse de prêcher l’Evangile et de dispenser aux croyants les mystères de la foi. C’est lui qui, au moyen du charisme paternel de l’Evêque, ajoute et agrège de nouveaux membres à son corps. C’est Lui qui, grâce à la sagesse pastorale de l’Evêque, vous conduit, durant le pèlerinage terrestre, vers la béatitude éternelle.
Accueillez, donc, d’une âme reconnaissante et joyeuse, les nouveaux frères que nous, les Evêques, appelons à faire partie de notre collège épiscopal par l’imposition des mains. Honorez-les comme ministres du Seigneur et dispensateurs des mystères de Dieu, parce que c’est à eux que sont confiés le témoignage de l’Evangile de vérité et le ministère de la sanctification. Rappelez-vous les paroles du Christ qui a dit à ses Apôtres : « Celui qui vous écoute, m’écoute ; et celui qui vous méprise me méprise et méprise Celui qui m’a envoyé ».
Voilà les paroles que l’Eglise propose à la méditation des Fidèles, du Clergé et des nouveaux Elus à l’ordre épiscopal.
Ces paroles restent gravées dans notre mémoire. Elles constituent une synthèse dense et précieuse du mystère sacramentel que nous sommes en train de célébrer; elles nous reportent à l’institution divine de la hiérarchie apostolique, nous faisant remonter à sa source même dans la Très Sainte Trinité : Dieu, le Père, engendre en lui-même, et dépêche dans le monde, le Verbe, Fils de Dieu fait homme, Jésus-Christ; et Celui-ci va proclamer la ligne souveraine de l’économie de notre salut : « Comme mon Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie » (Jn 20,21 cf. Jn 6,57 Jn 7,29 Jn 17,18). Cette dérivation de l’Episcopat des profondeurs de la Vie divine, et de l’historicité du dessein du Christ, dessein qui s’accomplit dans la mission du Saint-Esprit (cf. Jn Jn 16,7 Jn 14,16-26) fait du Père le Principe unique et suprême et la Tête du Christ lui-même (cf. 1Co 13,3) ; fait du Christ la Tête de l’Eglise (cf. Ep Ep 5,23), et de l’Evêque, continuateur et représentant du Christ, le Maître, le Prêtre, le Pasteur du Peuple de Dieu, l’Eglise, Corps mystique du Christ.
Nous n’arriverons jamais à étudier, à contempler suffisamment cette suprême théologie, qui nous regarde désormais personnellement et que, en cet instant, nous nous occupons, non seulement d’annoncer, mais aussi d’accomplir. A vous, Frères investis de cette agissante réalité divine, à vous, Fils, qui vous trouvez impliqués dans cet événement pentécostal, et en ressentez, dans une certaine mesure, le vertigineux mystère, à vous tous va notre exhortation, et nous voudrions la voir gravée dans votre âme pour ne jamais l’oublier: Videte qualem caritatem dedit nobis Pater... — « voyez quelle marque d’amour le Père nous a donnée » — (1Jn 3,17 Jn 15,15).
Mais en ce moment, il y a probablement au fond de vos âmes de membres de l’Eglise de Dieu l’aspiration à ce que nous procédions de nos propres mains à votre élection au ministère épiscopal, des mains de quelqu’un qui a, lui aussi, été élu un jour à son propre office avec une fonction spécifique, celle de successeur de Pierre. Quel est son devoir caractéristique, quel est son charisme propre, dont cette élection devrait porter le souvenir, l’empreinte ? Nous-mêmes, nous interrogeons le Seigneur à cet égard, désireux comme nous le sommes de qualifier la plénitude de la mission apostolique que, maintenant, l’Esprit-Saint donne aux nouveaux Evêques selon l’intention divine qui définit et corrobore la mission de Simon, transformé en Pierre. Vous la connaissez tous, cette intention que Jésus a exprimée au cours de la Dernière Cène : confirma fratres tuos (Lc 22,32). Notre humble et faible personne, appelée à ce service suprême — un de ces paradoxes qui mettent en évidence la puissance de l’action divine sur la faiblesse humaine — est précisément chargée de transfuser en vous ce don de force, de constance, de certitude, d’impassibilité, d’impavidité qui a son image dans la stabilité du roc que Jésus a choisi comme symbole d’une réalité qu’il a mise à la base de son Eglise. C’est la vertu dont, aujourd’hui, l’Eglise a le plus besoin, alors qu’elle se trouve assaillie par tant de forces visant à l’affaiblir, à la déprimer, à la démolir; l’Eglise a besoin de la fermeté dans la foi, dans l’unité, dans l’effort apostolique, contre les infiltrations du doute, contre l’admission de pluralismes équivoques et autodestructeurs, contre la désagrégation de la charité ecclésiale. La fermeté est le bouclier qui doit nous protéger nous-mêmes contre nos flexions intérieures, contre l’impétueuse confusion idéologique de notre monde. Et c’est la parole que, dans l’exercice de son mandat apostolique, Pierre consignera à la première génération chrétienne pour la transmettre à toutes les générations qui se succéderont et qui nous est parvenue : « Soyez fermes dans votre foi » (1P 5,9). Etre ferme dans sa foi ; voilà le charisme dont nous devrions tous être dotés ; le charisme qu’il a été donné à Pierre de transmettre. Et que ce soit le don de cette journée mémorable, le don que nous pour vous, nouveaux maîtres et pasteurs, implorons du Seigneur, non sans vous rappeler l’intime parenté que, spécialement dans son affirmation pastorale, la fermeté dans la foi a avec l’amour cher au Christ (cf. Jn Jn 15,9 Jn 21,15 et suiv. ), comme Il l’a dit : « demeurez en mon amour ».
Et enfin nous vous dirons avec quelle joie nous accomplissons ce rite d’ordination épiscopale, que de très bonnes et très intelligentes intentions ont voulu faire coïncider avec le X° anniversaire de notre investiture comme successeur de Pierre au Pontificat Romain.
Ce rite est, en effet, un motif de grande satisfaction, car il nous offre l’heureuse occasion d’enrichir l’Eglise de Dieu de dix nouveaux Evêques, c’est-à-dire de ministres qui répondent à l’appel du Christ : « Suis-moi ! » (Mt 2,14 Jn 21,22).
Or il faut se rendre compte qu’il n’est aucun appel qui soit aussi exigeant que celui-là. Il demande tout au disciple du Seigneur (cf. Mt Mt 4,20 Mt 10,37 Lc 5,11 et Lc 28). Il demande pour toujours (cf. Jn Jn 6,67). Il ne promet rien en ce monde, sauf le sacrifice de soi (Mt 10,38 Jn 12,24 et suiv. ), l’impopularité et l’aversion des autres hommes (Mt 5,11 Jn 16,20 Jn 21,18). Il ne comporte pas seulement la participation à l’état sacerdotal du Christ, mais aussi la participation à son sacrifice, à son état de victime. Il exige de nous un don total de notre vie, une participation sans réserve à sa passion (Col 1,24 Ga 6,2). Un style de dévouement (cf. Jn Jn 13,16 et suiv.) et de courage pour toute la vie (Lc 12,32 Mt 10,28 etc. ) : tel est le programme qu’offre le Christ, spécialement à ses disciples et apôtres immédiats. Mais ce programme-là, c’est celui du salut, pour nous et pour le monde, au salut duquel nous sommes destinés.
Et maintenant, à voir autour de nous quelques valeureux Frères qui acceptent de tout coeur d’être consacrés à cette dramatique et même héroïque mission pastorale (Jn 10,11) nous nous sentons le coeur empli d’admiration et de réconfort. Nous pensons au peu que nous avons donné personnellement au Seigneur et à l’Eglise; votre oblation à l’office épiscopal nous permet d’espérer que vous, au contraire, serez plus courageux et plus généreux que nous et qu’avec votre trésor d’amour et d’oeuvres, vous colmaterez également nos déficiences.
Et nous pensons qu’ensemble, notre amour commun pour le Christ et pour son Eglise sera plus fort, plus exemplaire, plus joyeux ; et plus utile également pour le monde qui attend de notre ministère l’annonce du règne de Dieu.
Homélies 1973