Audiences 1974 47

LA CRÉDIBILITÉ DE L’ÉGLISE





Chers Fils et Filles,



Pour parvenir au plan — un haut-plateau — qui doit servir de base à la célébration de l’Année Sainte, désormais au seuil de sa période romaine, nous avons encore à monter d’un nouvel échelon; après celui de l’identité chrétienne et celui de l’authenticité dans l’orthodoxie catholique, déjà franchis de manière idéale au cours de nos précédentes rencontres, il s’agit maintenant de l’échelon de la crédibilité.

48 En réalité, dans la terminologie théologique habituelle, le terme « crédibilité » a un sens complètement différent de celui qu’on lui attribue dans le langage courant d’aujourd’hui. En théologie, la crédibilité est « l’aptitude d’une affirmation à être acceptée de foi divine du fait que Dieu l’a révélée » (A. gareil, D Th C, III, II 2202 ; denz.-sch. 3008-3033). Il s’agit d’une propriété inhérente à une vérité qui est, en soi, non pas évidente mais digne de foi parce que confirmée par l’autorité relevant de Dieu, et devenue évidente pour des raisons extrinsèques qui en rendent l’acceptation raisonnable. Le fidèle « ne croirait pas s’il ne se rendait pas compte qu’il faut croire » les choses soumises à un acte de foi de sa part. « La foi exige, en effet, un consentement de la pensée étayé par des raisons suffisantes » (cf. St. TH. , II-II II-II 1,4). Saint Augustin dit très bien : « En fait, la foi possède des yeux et grâce à eux elle peut, d’une certaine manière, voir qu’est vrai ce qu’elle ne voit pas encore ; des yeux qui lui permettent de voir, en toute certitude, qu’elle ne voit pas encore ce qu’elle croit » (Ep 120,8 PL Ep 33, 456, cf. également Sermo Ep 88,4 PL Ep 38,29 et Praed. Sanct. Ep 2,5 PL Ep 44,194 nullus quippe credit aliquid, nisi prius cogitaverit esse credendum ).C’est un des chapitres majeurs — et aussi des plus délicats — de la doctrine relative aux préambules de la foi : une possibilité raisonnable de croire, c’est-à-dire la crédibilité; un devoir raisonnable de croire, c’est-à-dire la crédentité (cf. P. rousselot, Les yeux de la foi, Rech. sc. relig., 1910).

Mais en ce moment nous ne considérons que la signification morale et sociale de la crédibilité; c’est-à-dire que nous voulons savoir à quel titre une personne, une institution ou l’Eglise elle-même méritent qu’on prête foi à ce qu’elles sont ou à ce qu’elles disent, ce titre se déduisant de leur comportement pratique, de leur attitude. Le recours à ce titre pour en tirer un motif de foi ou de confiance, introduit dans la logique religieuse un critère réducteur de valeur discutable ; un tel procédé restreint en effet le champ des preuves capables d’étayer l’adhésion à la foi et à la confiance dans un critère extrinsèque en soi à la logique de la vérité ou à sa mesure, subjective et facilement arbitraire et restrictive ; il importe cependant d’admettre que sur le plan pratique il n’y a là rien d’illégitime. L’autorité persuasive d’un Maître ne se déduit-elle pas bien souvent de l’estime que lui valent ses qualités morales ? La force apologétique d’un témoignage ne dépend-elle pas souvent de la vertu de celui qui le porte ? Et nous-mêmes ne faisons-nous pas grand cas de ce témoignage extrême que l’on appelle « martyre » ? Par contre, la propagande, la prédication, la profession idéologique ne sont-elles pas vidées de tout pouvoir lorsqu’elles ne sont pas soulignées par une honnêteté morale concomitante ? Pour convaincre celui à qui on entend l’annoncer, une idée doit être vécue. Souvenez-vous, dans l’Evangile, le Seigneur a fait de nombreux reproches aux pharisiens, les accusant, aux derniers temps de sa prédication publique « de dire et de ne pas faire » (cf. Mt Mt 23,3 et ss.). Distraire son comportement de la doctrine constitue un désordre que le Christ a souvent blâmé avec vigueur ; il a qualifié cette attitude d’hypocrisie, d’offense à la vérité, d’intolérable péché. Suivre le Christ comporte une logique aussi sévère que populaire. Durant le récent Synode, un Evêque de l’Inde citait une sentence du Mahatma Gandhi : « I like Christ ; I dislike Christians for they are unlike Christ », le Christ me plaît, mais les chrétiens ne me plaisent pas parce qu’ils ne sont pas semblables au Christ.

Nous trouvons en tout cela un avertissement : la pensée et l’action doivent aller de pair, la profession d’une idée implique une conduite conforme, la foi et la morale doivent aller également de pair. Et ceci vaut, pardessus tout, pour l’unité intérieure et pour l’harmonie extérieure de la conscience personnelle. Nous attribuons couramment l’étiquette de sérieux à cette cohérence du comportement, à cette correspondance entre la vérité professée et la vie vécue (cf. Ep Ep 4,15) : à bien la considérer, la sainteté est précisément cette synthèse de la foi convaincue et de la charité agissante et généreuse. Et si nous voulons rendre effectif et durable le renouvellement mis au programme de l’Année Sainte, il faut avant tout que nous le rendions croyable pour nous-mêmes; c’est-à-dire que nous devons le déduire d’une cohérence intérieure nouvelle que nous appelons conversion, metanoia (nous aurons d’ailleurs à reconsidérer cette question).

Mais la crédibilité se réfère habituellement à l’opinion publique qui nous juge, pas toujours de manière sage, mais toujours avec sévérité. Certes, le jugement d’autrui ne peut pas paralyser notre liberté, mais il peut servir à notre auto-critique. On nous veut cohérents en conduite autant qu’en paroles: le sommes-nous ? On nous veut honnêtes et désintéressés : le sommes-nous ? ; simples et sincères : le sommes-nous ? « Que votre langage, dit le Seigneur, soit : oui, oui; non, non » (Mt 5,37), cela est suffisant ; et si nous sommes, peut-être justement à l’occasion de l’Année Sainte, méritoirement prodigues en expressions religieuses publiques et prolongées, c’est que nous écoutons encore une fois le divin Maître : « Ce n’est pas celui qui aura dit ‘Seigneur, Seigneur’ qui entrera au Royaume des cieux, mais celui qui aura accompli la volonté de mon Père » (Mt 7,21) ; l’esprit religieux lui-même, isolé de l’observance de la loi morale, ne suffit pas ; pour être accepté par Dieu et sembler croyable à notre prochain, un esprit religieux doit témoigner de vertus morales et sociales, simultanément (Mt 5,24). L’amour envers Dieu, c’est-à-dire la charité religieuse, le premier des Commandements, ne peut être dissocié de l’amour à l’égard du prochain, c’est-à-dire de la charité sociale, et spécialement envers la propre famille, envers ceux qui sont revêtus d’une légitime autorité et à l’égard des besoins des pauvres, des humbles, de ceux qui souffrent, de chaque frère ; en bref, envers l’homme qui a besoin de pain, d’affection, de soutien « Que sert, mes frères — a dit l’Apôtre Jacques — a quelqu’un de dire qu’il a la foi, s’il n’a pas en même temps les oeuvres ? Si un frère ou une soeur sont réduits à l’état de nudité et d’indigence, n’ayant présentement rien à manger, et que quelqu’un leur dise : ‘allez en paix, chauffez-vous, mangez à votre faim’ mais sans leur donner les choses nécessaires au corps, à quoi cela sert-il ? » (Jc 14-16).

Ainsi donc, la crédibilité de notre foi chrétienne doit être authentifiée par une conduite personnelle exemplaire, autant que possible à tous égards, spécialement dans un esprit d’amour et de sacrifice en faveur de nos frères. Souvenons-nous que tous les hommes sont, au moins potentiellement, nos frères (Mt 23,8).

Que le Seigneur nous aide à considérer l’Année Sainte sous cet aspect de crédibilité !

Avec notre Bénédiction Apostolique.






4 décembre



LE DESTIN DE L’HOMME DANS LA PROSPECTIVE CHRÉTIENNE





Chers Fils et Filles,



Nous vivons le temps liturgique qui précède la célébration de Noël, fête de la venue du Sauveur dans le monde, de l’Incarnation du Verbe de Dieu, de celui qui aura nom Jésus, le Messie. Ce temps liturgique s’appelle l’Avent, ce qui signifie expectative, préparation, désir, espérance de l’arrivée dans le monde — dans le contexte historique du Peuple élu et dans le dessein universel de l’humanité — de celui vers qui, pendant des siècles et au milieu des expériences les plus tourmentées, se sont tendues l’angoisse de l’homme pour son Salut, la vision du Roi vainqueur, de l’instaurateur de la justice et de la paix : « ce sera un enfant, prophétisa Isaïe, ce sera un fils (de notre race) ; et la puissance princière a été posée sur ses épaules, et il sera appelé des noms d’Admirable, de Conseiller, Dieu, fort, père des siècles à venir, prince de la paix. Son empire grandira, et la paix n’aura plus de fin... » (9, 6-7).

Cette spiritualité — orientée vers un avenir nouveau, heureux, indescriptible et vers un Personnage extraordinaire qui synthétise en soi la figure de David, le roi idéal, et la transfigure en une personnalité transcendante, libératrice, salvatrice et mystérieuse — parcourt tout l’Ancien Testament, devenant de plus en plus claire, et, toujours plus dégagée, elle domine la malheureuse et décevante réalité historique de la Nation qui la cultivait ; cette spiritualité la soutenait, la maintenant dans une confiance qui semblait défier les événements les plus adverses : c’est l’espérance messianique qui maintient vif dans le Peuple le souvenir des aventures séculaires du passé, les devoirs religieux et moraux hérités des Pères ; qui fait de la loi qu’ils en ont reçue la norme actuelle de leurs moeurs et qui tire de la fidélité à la tradition l’énergie nécessaire pour vivifier sa propre identité.

49 C’est de cette manière que Jésus était attendu. Nous connaissons l’Evangile. Les promesses furent, sous leurs apparences humaines, déçues par la figure et par la mission que revêtit Jésus — bien que cette kenosis, cette humilité de Jésus, ait été, elle aussi, prévue par les célèbres prophéties du « Serviteur de Jahvé » (cf. Is Is 53) — mais furent toutefois surpassées dans la réalité existentielle du Christ, vrai Fils de Dieu et vrai Fils de l’homme, qui, précisément en vertu de cette double nature, divine et humaine, vivant dans l’unique Personne du Verbe, Fils, de Dieu, consomma l’oeuvre de la Rédemption en mourant et en ressuscitant pour notre salut.

Or, l’Evangile est ce qui devrait nourrir, en chacun de nous et dans toute la communauté universelle de l’Eglise, une spiritualité analogue à celle qui nous est définie dans l’Ancien Testament, c’est-à-dire la spiritualité de notre convergence vers Jésus, notre Seigneur, Sauveur, Rédempteur, notre Maître, Pasteur et Ami, le pivot de nos destinées humaines, notre Messie unique, nécessaire et suffisant, notre amour et notre félicité. Pour nous, l’attente n’a d’autre valeur que pédagogique : la séculaire économie préparatoire à la venue du Christ. Mais le Christ est venu. Pour nous la réalité messianique est accomplie.

Voilà ce qu’est la spiritualité de Noël : en elle, l’histoire, la théologie, le mystère de l’Incarnation, notre destin humain et surnaturel se fondent et deviennent célébration, c’est-à-dire liturgie, une liturgie qui se nourrit de toute la terre, de toute l’histoire et qui s’élève, avec une amplitude cosmique, dans les cieux, dans la gloire divine.

Ceci suffirait si nous ne nous sentions cependant obligés d’ajouter deux remarques. Voici la première. Oui, le Christ est venu ; mais, par une mystérieuse et terrible disgrâce, tous ne l’ont pas connu, tous ne l’ont pas accueilli ; le Prologue de l’Evangile selon St Jean le dit sur un ton dramatique : « Il était la vraie lumière, celle qui éclaire tout homme venant au monde..., et le monde ne l’a pas connu. Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu » (1, 9-11). C’est le tableau de l’humanité, celui qu’après vingt siècles de christianisme nous avons sous les yeux. Comment est-ce possible ? Qu’en dirons-nous ? Nous n’aurons pas la prétention de sonder une réalité plongée dans des mystères du Bien et du Mal. Mais nous pouvons rappeler que, pour propager sa lumière, l’économie du Christ se développe dans une coopération humaine, subalterne mais nécessaire : celle de l’évangélisation, celle de l’Eglise apostolique et missionnaire, qui, si les résultats qu’elle enregistre sont incomplets, doit d’autant plus être aidée et intégrée.

Et nous pouvons accorder à notre curiosité historico-sociologique de rechercher si notre monde moderne, comme celui dont parle la Bible, ne révèle pas de lui-même, inconsciemment, les symptômes d’un messianisme insatisfait et tendu avec angoisse vers une espérance inassouvie d’une venue messianique. Que signifie cette implacable et inquiète aspiration vers les mutations économico-politiques, vers le mirage de révolutions toujours nouvelles, sinon l’attente désespérée d’un ordre supérieur que l’homme ne saurait créer de lui-même sans mortifier la libre expression de l’homme même ? Et que signifie ce dégoût de la prospérité résultant du progrès technico-scientifique, et que rejettent les jeunes générations, sinon le besoin d’un messianisme de l’esprit et non de l’abondance matérielle ? Et la tendance, presqu’à la mode, d’exalter le Pauvre comme le type d’homme qui a besoin d’une nouvelle justice que le développement économique n’est pas capable de créer de lui-même, mais risque plutôt de négliger et d’offenser ? L’Evangile du Pauvre, quand viendra-t-il ? Et ainsi de suite. Un mythe messianique semble dénoncer follement, mais non sans une secrète sagesse, un besoin authentique, celui de quelqu’un qui dit avec la force de la vérité : « je viendrai et je le guérirai ! » (Mt 8,7).

Et la seconde remarque est celle-ci : le Christ est venu, oui : mais sa venue, pleine et heureuse sous certains aspects substantiels, n’est pas définitive ; cette venue n’est pas la dernière. Jésus viendra à la fin de ce monde « juger les vivants et les morts ». Événement eschatologique, la « parousie », nos âmes se trouvent encore à l’attendre. L’événement que nous célébrons devient à son tour prophétique et préparatoire. A quoi ? Au désir du Christ, à l’amour du Christ, à l’évaluation juste et sage de cette vie présente, qui a une valeur dans la mesure où elle nous guide et nous prépare à la vie éternelle et future.

Il faut s’en souvenir toujours.

Avec notre Bénédiction Apostolique.






11 décembre



CONNAÎTRE LE CHRIST





Chers Fils et Filles,



Lorsque Noël reparaît sur les pages de notre calendrier, une question se présente à l’esprit de l’humanité : mais qui était Jésus ? Notre foi exulte et clame : c’est Lui, c’est Lui, le Fils de Dieu fait homme ; Il est le Messie que nous attendions ; Il est le Sauveur du Monde, et finalement, Il est le Maître de notre vie, le Pasteur qui mène les hommes vers ses pâturages en ce temps, vers ses destinées de l’au-delà du temps ; Il est l’image du Dieu invisible (Col 1,15) ; Il est la voie, la vérité et la vie (Jn 14,6) ; Il est l’Ami intérieur (Jn 15,14-15) ; Celui qui nous connaît même de loin (cf. Jn Jn 1,48) ; qui connaît nos pensées (Lc 9,8 Jn 2,25) ; Il est Celui qui peut pardonner (Mt 9,2), consoler (Jn 20,13), guérir (Lc 6,19), et même ressusciter (Lc 7,14 Mt 9,25 Jn 11,43) ; Il est Celui qui reviendra, Juge de tous et de chacun (Mt 25,31), dans la plénitude de sa gloire (ibid.) et de notre félicité éternelle. On pourrait continuer cette litanie, véritable chant cosmique, sans fin et sans limite (cf. Col Col 2).

50 Mais suffit-il que la joie de notre âme ait éclaté dans cet hymne de gloire et de foi pour nous dire entièrement satisfaits ? ou bien, au fond de notre esprit, ne reste-t-il pas un besoin de connaître mieux, d’en dire plus ? Certainement, car Jésus-Christ est mystère, c’est-à-dire un être qui dépasse notre capacité de comprendre et d’exprimer ; Il nous enchante et nous enivre et c’est précisément ainsi qu’il nous instruit au sujet de nos limites et de la nécessité d’étudier encore, d’approfondir le plus possible, de mieux explorer « la largeur, la longueur et la hauteur de son mystère » (Ep 3,13).

Voilà l’invitation que chaque année la Noël propose aux fidèles initiés à la science de la divine révélation, invitation qui ne nous distrait pas de la vision et de la jouissance du cadre délicieux et ingénu de nos crèches, ni de la sereine et joyeuse conversation des fêtes familiales. Qu’y a-t-il de plus humain, de plus beau, de plus authentique qu’une célébration de Noël où, pour les fidèles qui ont l’intelligence de la foi, humana et divina junguntur, les réalités humaines et les réalités divines se touchent et se fondent intimement ?

Proposons-nous donc de donner à la Noël le sens d’une nouvelle initiation à la compréhension — dans la mesure du possible — de la doctrine sur le Christ, dans sa double question fondamentale : « Qui est vraiment Jésus ? » (ceci pour la christologie) ; et, seconde question : « Que signifie sa venue parmi nous ? Jésus, qu’a-t-il fait ? » (pour la sotériologie, c’est-à-dire la doctrine du salut qu’il a opéré).

Dans l’hypothèse où aucune vaine opinion, aucune fausse théorie ne soit venue troubler notre foi en Jésus-Christ, notre Sauveur, nous éprouverons encore plus le désir et la plénitude — avec la joie spirituelle qui en découle — de faire retentir dans nos âmes les définitions, graves, précises et solennelles que l’Eglise a formulées, laborieusement et avec un immense et unique amour de vérité, pour notre pensée, pour notre prière et pour notre conduite fidèle à ces principes. Relisons une de ces formules qui est un simple commentaire de la sentence évangélique : « Et le Verbe s’est fait chair et il est demeuré parmi nous » (Jn 1,14) ; voici cette phrase : « Jésus-Christ... est vrai Dieu et vrai homme » (DENZ.-SCH. 301-302). C’est la véritable définition de Jésus et, pour nous, la vraie théologie. Rester ancrés à cette interprétation du Christ, voilà notre foi, voilà notre sécurité. Elle ne double pas la figure de Jésus — comme si le Jésus de l’Evangile était différent du Jésus de l’authentique doctrine théologique — mais elle défend jalousement le trésor mystérieux de vérité qui est en Lui et nous permet d’en pénétrer la profondeur ; elle n’épuise pas notre avidité de rechercher et de savoir, mais lui fraye le chemin et la guide ; elle ne stérilise pas le langage du coeur et de la poésie, mais le provoque et l’enflamme ; elle n’enorgueillit pas notre pensée, mais plutôt, l’élève humblement au plan de la communion avec nos frères, dans une harmonie unique de foi et de charité.

Toutefois nous savons qu’aujourd’hui malheureusement — et probablement plus que jamais —Jésus, tel que l’Eglise le confesse, l’exalte, le défend et l’aime, est encore « objet de contradiction » : signum cui contradicetur, comme le dit le vieux Siméon à Marie lors de la Présentation de Jésus au Temple. Toute une littérature érudite et parfois artistique, s’est acharnée à faire depuis le siècle dernier, la vivisection de l’Evangile pour mettre en doute Jésus et son existence même : « Personne n’aurait jamais l’idée de se demander si le Christ a existé ou pas si la raison, souhaitant secrètement que le Christ n’existât pas, n’amenait l’homme à se poser une question pareille » (cf. D. merezkovskii, Gesù Sconosciuto, 8). Et cette observation radicale nous donne la clé qui permet d’évaluer une grande partie de la littérature en question, moderne y comprise. Elle part de prémisses subjectives auxquelles elle prétend plier le témoignage de l’Evangile qui est évident et objectif. L’hypothèse, l’opinion, l’artifice littéraire, l’ambiguïté scientifique, la sournoise louange humaniste, la superficialité sentimentale, la trouvaille exégétique, herméneutique, ou quelqu’autre astuce — caractéristiques de ceux qui substituent un libre examen à la réflexion profonde, inspirée du Magistère préposé par le Christ lui-même, à la divulgation de son Evangile — conduisent le lecteur, transformé inconsciemment en disciple, à fermer les yeux sur cette sorte de brume (pourtant rayonnante de lumière et de signes) dont Jésus a voulu entourer sa présence dans le monde, afin que la vision véritable et pénétrante de Lui se maintienne dans l’économie de la liberté et de la grâce, si bien que videntes non vident et audientes non audiunt ; ceux qui regardent ne voient pas, et ceux qui écoutent n’entendent pas (cf. Mt Mt 13,13 et ss. ; Jn 12,40).

Chers Fils et Frères, nous disons ceci en souhaitant que Noël soit pour vous tous l’épiphanie du Seigneur, c’est-à-dire, une manifestation authentique de Qui il est et de ce qu’il a fait pour nous, réveillant dans nos âmes le désir, le besoin, le devoir de mieux le connaître, « dans l’Esprit et dans la Vérité » (Jn 4,23).

Avec notre Bénédiction Apostolique.






18 décembre



NOËL : CENTRE DU MYSTÈRE CHRÉTIEN





Chers Fils et Filles,



Cette fois encore nous allons parler de la Noël toute proche. Il y a mille manières de parler de cet événement dans l’histoire de l’humanité, de cette fête dans le cycle de la liturgie, de ce mystère dans la réflexion spirituelle. Le thème de la Noël est tellement important que celui qui le nie, le passe sous silence ou le considère avec indifférence, prive sa conception du monde de sa lumière centrale, se châtie lui-même par l’ignorance d’un élément qui lui donne la clé de sa propre vie et de l’univers ; il recouvre d’un voile de mystère opaque toute chose que le mystère de Noël illumine au contraire de lueurs fascinantes. Essayons de fixer notre esprit sur ce fait que nous appelons Noël ; et considérons un moment, ne serait-ce qu’un tout petit moment, l’état d’âme, l’effet psychologique en nous-mêmes dont nous avons, en premier lieu, conscience. C’est comme si l’on ouvrait la fenêtre d’une chambre fermée où nous passons notre existence habituelle et que s’offre à nos yeux le spectacle de certaines nuits limpides d’été, constellées d’étoiles innombrables, de mondes et d’espaces incommensurables : l’univers, la réalité immense et silencieuse dans laquelle nous sommes immergés, dont nous constituons une infime, mais cependant véritable partie. Pascal s’épouvantait devant l’immensité silencieuse des espaces (Pensées, 206). Nous, quelle émotion subite, quelle secousse intérieure, quel sentiment éprouvons-nous en contemplant la réalité, la profondeur de la Noël qui signifie venue du Christ dans le monde, c’est-à-dire le fait de l’Incarnation du Verbe de Dieu, tel que l’Evangile nous la présente, tel que la foi nous permet, d’une manière ou de l’autre, de la comprendre ? Il nous semble que le sentiment spontané et dominant que suscite l’annonce de Noël, une annonce concernant une réalité dont l’histoire et la foi nous rendent certains, est et doit être, l’émerveillement, c’est-à-dire la surprise, qui tout aussitôt se transforme en admiration, une admiration d’ordre esthétique, exaltante, illimitée, intarissable : Dieu parmi nous ? Dieu comme nous ? Dieu pour nous ? et là, dans ce cadre humain que nous appelons une crèche ? et dans cet état d’humilité qui, plus que tout autre aspect, enchantait St Augustin : cum esset altus humilis venit ? (En. in Ps 31,18 PL Ps 36,14 Sermo Ps 30,7 PL Ps 38,191 etc. ).

Que l’émerveillement ait à constituer l’atmosphère de toute la vie chrétienne, cela ne doit pas nous sembler une tension artificielle de notre spiritualité puisqu’elle se déroule en partie dans un ordre surnaturel. Le dessein de la religion chrétienne s’accomplit tout entier sur un plan supérieur à celui de nôtre existence naturelle et nous offre sans cesse des vérités, des modèles, des expériences qui vont au-delà du niveau normal de notre vie. Nous sommes malheureusement induits à nous habituer à toute manifestation du mystère divin en présence duquel, et à la fréquentation duquel nous avons été admis; et, de plus, nous nous méfions justement de notre sensibilité aux mythes, c’est-à-dire de notre propension à insérer notre fantaisie créatrice dans la conception idéale de notre monde. Mais ici, dans le milieu authentique de notre foi, nous pourrions peut-être trouver un appoint en revêtant de quelqu’analogie, de quelque parabole, de quelqu’image artistique les vérités divines qui dépassent nos capacités intellectuelles directes. Et si, d’autre part, les paroles grâce auxquelles la révélation nous énonce ces vérités sont elles-mêmes hyperboliques, nous devons nous imposer un effort mental pour nous élever à ce « royaume des cieux » dont nous ne pouvons nous approcher sans être envahis de stupeur, d’émerveillement, d’admiration. Citons, en passant, quelques expressions, tirées des Ecritures, qui semblent destinées à alimenter en nous un tel état d’âme psychologique et qu’ensuite nous définirons simplement, dans le langage chrétien, dévotion, ferveur, jubilation, ivresse spirituelle (cf. l’hymne de St Ambroise : laeti bibamus sobriam ebrietatem spiritus), et dont St François de Sales, avec sa célèbre Introduction à la vie dévote reste pour nous un maître (cf. également St. TH. , II-II II-II 82,3 et 4). Saint Paul, par exemple, ne dit-il pas que : « ... alors que nous étions encore pécheurs... et ennemis, nous avons été réconciliés avec Dieu ? » (Rm 5,8-10) ; et que « nous étions des enfants de colère... et Dieu, riche en miséricorde, poussé par la grande charité dont il nous a aimés, même morts que nous étions des suites de nos péchés... nous a rendu la vie en même temps qu’au Christ » ? (Ep 2,3-5). Il nous parle de cet amour de Dieu pour nous, le qualifiant d’amour qui surpasse toute conception (Ep 3,19) ; et Jean l’Evangéliste nous dira : « Dieu, le premier, nous a aimés et il a envoyé son Fils dans le monde comme victime propitiatoire pour nos péchés » (1Jn 4,10).

51 Nous pourrions continuer, mais ces passages des Ecritures nous orientent vers le point focal du mystère chrétien qui, dans la célébration de la Noël, devra illuminer toute effusion religieuse et humaine qui en dérive : elle est un mystère d’amour de Dieu, dans le Christ, pour nous. Celui qui ne ressent pas cette explosion de l’amour de Dieu dans la Noël qui précède et prépare Pâques, est comme un aveugle devant le soleil. Voilà la révélation chrétienne. Il faut faire également nôtre, cette parole, qu’a dite encore Saint Jean « Et nous, en connaissance de cause, nous croyons à l’amour que Dieu a pour nous » (ibid., 16). Et c’est là la réponse que Saint Anselme, en même temps que toute la théologie catholique, donne à la question qu’il s’est posée : Cur Deus homo ? — pourquoi Dieu s’est-il fait homme ? (cf. PL 158, p. 539 ss. ; et lire sa belle prière, p. 769). Avec notre Bénédiction Apostolique.











Audiences 1974 47