Homélies 1976

« RENDEZ À CESAR CE QUI EST A CESAR ET A DIEU CE QUI EST À DIEU »



Témoin de la foi jusqu’à la mort, « paladin » de la liberté religieuse, ce sont ces points que le Pape Paul VI a souligné dans son homélie du 17 octobre après avoir proclamé la sainteté de John Ogilvie.

Voici le texte de son discours :



Chers Frères et Fils,



Nous avons la grande joie d’annoncer à toute l’Eglise de Dieu, en pèlerinage sur la terre, le glorieux nom d’un nouveau Saint, celui de John Ogilvie, qui subit le martyre à Glasgow le 10 mars 1615 et auquel notre vénérable Prédécesseur le Pape Pie XI avait déjà, le 22 décembre 1929, accordé l’honneur de la béatification.

Vous venez d’entendre il y a un moment la lecture d’un bref profil biographique de John Ogilvie, faite par le Cardinal Corrado Bafile, Préfet de la S. Congrégation pour la cause des Saints. Vous en savez donc déjà long à son sujet ; vous savez que c’était un fils de la terre bénite par l’histoire où s’illustrèrent d’autres Saints chers à l’Eglise comme Saint Columba et Sainte Marguerite ; il était écossais ; vous savez qu’étant venu sur le Continent il s’était résolument converti au catholicisme ; vous savez aussi qu’il était un jeune membre de la Compagnie de Jésus à l’époque de ses origines (fin du XVI° siècle et début du XVII°) d’ardente et féconde milice apostolique ; et vous savez que le martyre mit fin à sa vie lorsqu’il n’était âgé que de 35 ans. Et comme cela se passe d’habitude au moment où un citoyen mortel de la terre est solennellement reconnu citoyen immortel du ciel, c’est-à-dire canonisé, la joie domine à ce point dans les coeurs fidèles que tout autre sentiment en demeure ébloui et que toute autre considération semble superflue à notre joie spirituelle Nous avons dit que John Ogilvie est un Saint, et cela suffit pour que nous admirions sa figure, que nous lui fassions tribut de notre dévotion, pour que nous implorions son intercession céleste.

Deux moments se succèdent pour des âmes attentives : celui de la réflexion hagiographique et celui de l’imitation ascétique. C’est-à-dire que la lumière que le nouveau Saint répand autour de lui nous invite à observer les vicissitudes de sa vie et à en chercher la signification historique et spirituelle : Saint, pourquoi ? se demande-t-on. Quels sont les titres qui justifient l’attribution de cette prérogative souveraine qu’est la sainteté ? Quel est le sens historique, psychologique et moral de cette vie exceptionnelle ? Et finalement la valeur typique de cette vie nous enchante et son rayonnement religieux et moral fait de nous les admirateurs, les disciples, les imitateurs, les amis du nouveau Saint auquel nous souhaiterions être liés par quelque parenté spirituelle.

Il suffit d’observer avec amoureuse compréhension la vie d’un Saint pour avoir la révélation de beaucoup de choses du Royaume de Dieu. Sur une des collines qui dominent Rome il y a une villa bien connue du pèlerin qui, regardant à travers le trou de la serrure la porte close, voit avec surprise se profiler sur le ciel la coupole parfaite et majestueuse de la Basilique Saint-Pierre, un peu comme une vision d’outre-monde. Et de même, l’aventure vécue par un Saint, permet d’entrevoir à travers lui, comme à travers tout autre Saint, le Christ qui est sien et qu’il révèle d’une manière toujours originale et personnelle. Et voici que la brève biographie du Saint que nous célébrons aujourd’hui nous fait entrevoir de nombreuses, de très nombreuses choses d’immense intérêt ! Le cadre historique d’abord, caractérisé par les grandes crises des expressions diverses de la Réforme protestante, luthérienne, anglicane, calviniste et presbytérienne, endiguée, non sans grande peine, mais non sans succès, par le Concile de Trente ; caractérisé aussi par une intense reprise de la vie catholique, souvent tourmentée par des guerres, des luttes religieuses, mais aussi par des moeurs décadentes. La chrétienté perd contenance et supporte désormais la permanence d’incurables divisions confessionnelles auxquelles l’oecuménisme tente aujourd’hui d’apporter quelque remède définitif. Hors de cette tumultueuse tempête spirituelle, la figure de notre Saint n’est pas compréhensible.

Mais en ce moment ce n’est pas sur cela que nous fixerons notre attention, estimant que pour notre dévotion il suffira de rechercher le point focal de la vie du nouveau Saint. Ce point est, avant tout, subjectif. Il est évident. C’est le même point focal que pour chaque martyr, celui qui constitue la raison profonde de la sainteté et, par conséquent, de sa gloire, le voici : dans la vie humaine, il y a une valeur supérieure à la vie même ; il y a un devoir qui prime tout autre ; il y a une certitude qui, confrontée avec n’importe quelle autre, ne saurait jamais être démentie ; il y a une chose nécessaire en vue de laquelle, n’importe quelle autre doit céder la place et, au besoin, être sacrifiée. Cette valeur, ce devoir, cette certitude, cette chose nécessaire, c’est la foi, c’est la vérité de la foi. Ce caractère absolu reconnu à la foi est le noyau central de la psychologie du Christ. Ce fut ainsi pour John Ogilvie, également.

Nous sommes souvent portés à considérer dans les martyrs leurs souffrances physiques, les souffrances atroces et cruelles auxquelles on les a soumis, plutôt que leur motif, si grande est l’horreur qu’elles provoquent dans nos esprits, dans notre sensibilité. Mais ce n’est pas la souffrance qui est, pour nous, le suprême titre spécifique de leur grandeur et de leur autorité. Saint Augustin nous le rappelle en affirmant que c’est, non pas leur peine, mais leur cause qui fait les vrais martyrs : « quod martyres veros non faciat poena, sed causa » (Ep 89 PL. Ep 2,54).

Et quelle fut la cause de Martyr de John Ogilvie ? Elle est facile à découvrir : la foi, nous l’avons dit. Mais la foi est un monde : quel point de la foi, quelle vérité de la foi a été au centre de la lutte, a provoqué son martyre ? C’est la voix autorisée du Christ qui va nous l’annoncer « vous serez mes témoins » (Ac 1,8), témoins, hérauts, martyrs. « Allez et enseignez » (Mt 28,19) : « qui vous écoute, m’écoute » (Lc 10,16) a dit Jésus. L’Eglise Maître de doctrine, la foi enseignée par une autorité, antérieure même au Livre qui la documente ; nous dirions aujourd’hui l’ecclésiologie authentique qui, depuis la Réforme, est devenue l’épicentre des controverses qui troublent l’unité religieuse fondée par le Christ.

Après avoir découvert ce point central et douloureux du témoignage de John Ogilvie, nous ne pousserons pas le discours plus avant; il nous suffira de relever que la sainteté de notre héros est caractérisée par son témoignage de dévotion au magistère de l’Eglise, et de foi en la Messe, acte de culte qui célèbre la Parole de Dieu et la rend réellement présente. Mais, en ce moment, nous ne voulons transformer en apologie polémique notre éloge d’Ogilvie. Nous voulons plutôt exprimer la suprême espérance que son martyre aide à confirmer notre foi dans le magistère de l’Eglise et dans le prodige sacramentel et sacrificatoire de l’Eucharistie. L’espérance que sur cette vérité témoignée par le nouveau Saint conflueront les pas et les coeurs de ceux qui, lors de son martyre, le condamnèrent comme ayant trahi la loyauté due au Pouvoir civil de sa patrie, alors qu’il ne faisait qu’affirmer l’autonomie du Pouvoir religieux selon la sentence éternelle du Christ, Nôtre-Seigneur : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mt 22,21).

De sorte que, avec sereine compréhension des drames de l’histoire passée et avec l’amical présage d’un avenir historique plus heureux, nous pouvons aujourd’hui attribuer comme titre de gloire de notre Martyr — et à tous ceux qui ont souffert pour la même cause, le mérite d’avoir, avec leur sacrifice, contribué héroïquement à la défense, dans toute civilisation, de la liberté religieuse que le Concile Oecuménique Vatican II a revendiquée dans sa Déclaration Dignitas humanae : nul ne peut être contraint et nul ne peut être empêché de professer la religion, tandis que pour tous existe la grave obligation morale de chercher et de suivre la vérité, la vérité religieuse tout spécialement (n. 2, 6, 9 ; st augustin, Contra litteras Petiliani, PL. 43, 315). C’est pourquoi, loin d’être un emblème de discorde civile ou spirituelle, le nouveau Saint que nous vénérons adoucira le funeste souvenir de la violence ou de l’abus d’autorité pour cause religieuse et nous aidera tous à régler les différends relatifs à notre credo respectif en termes de respect mutuel, de recherche sereine et d’adhésion fidèle à la Vérité pour recomposer cette unité, tant attendue, de foi et de charité dont l’enseignement du Christ nous démontre qu’elle est l’expression suprême de son Evangile (cf. Jn Jn 17).

Et afin que nous soyons tous dignes de nous joindre à cet épilogue de notre célébration hagiographique et à cette source d’imitation ascétique, nous invoquerons, humbles et confiants Saint Jean Ogilvie. Saint Jean Ogilvie, priez pour nous !

Le Saint-Père a poursuivi en langue anglaise :



Nous ne saurions conclure cette très simple allocution sans vous adresser quelques mots exprimant notre profonde satisfaction ; chers fils et filles d’Ecosse qui êtes venus assister à cette solennelle canonisation du nouveau Saint — un Saint que vous pouvez, avant tout autre, appeler à juste titre votre Saint.

Nous sommes heureux de reconnaître dans cette héroïque et sympathique figure d’homme, de saint et de martyr le symbole de votre pays, religieux, fort et généreux. Et nous saluons aussi volontiers en Saint Jean Ogilvie un glorieux champion de votre peuple, un exemple idéal de votre histoire passée, une inspiration magnifique pour un heureux futur. En Saint Jean Ogilvie, nous honorons un membre exceptionnel de la Compagnie de Jésus qui a donné tant de combattants aussi valeureux que lui, dévoués à la cause du Christ et de la civilisation. En lui nous saluons avec joie un bien-aimé fils de l’Eglise Catholique, un typique citoyen du monde, appelé à découvrir la lumière pour son harmonie pour son progrès et pour sa paix dans la foi du Christ.

Honneur à vous, représentants de l’Ecosse qui a donné à l’humanité un si magnifique héros de la liberté et de la foi.






31 octobre



« VOICI VENUE L’HEURE DE LA RÉVÉLATION EVANGÉLIQUE POUR LA PROMOTION DE L’HOMME »



Homélie de Paul VI pour le Congrès Ecclésial Italien

Durant la concélébration pour le Congrès ecclésial italien « Evangélisation et promotion humaine » le Saint-Père a prononcé une homélie dont voici notre traduction :



Salut à vous, Frères et Fils bien-aimés, qui êtes venus à ce Congrès avec l’intuition de son évidente et profonde signification, celle d’une invitation qui fait résonner dans notre voix celle, divine, amicale, pénétrante et pressante de Jésus, du Christ : « Venez avec moi ; je vous ferai pêcheurs d’hommes » (Mt 4,19).

Parce que c’est de cela qu’il s’agit, vous le savez : d’évangélisation et de promotion humaine. L’Eglise vous invite et vous engage à réfléchir sur sa mission dans le monde contemporain, à une conscience authentique et nouvelle, à une confrontation avec le vertigineux monde moderne et mieux, à un dialogue de salut pour ceux qui assument la peu facile mission de l’ouvrir et pour ceux qui ont l’heureuse fortune de l’accueillir.

Or, en ce premier moment de notre congrès, moment religieux, moment liturgique, nous éprouvons tous un besoin, un devoir d’introspection, de dialogue, chacun avec sa propre conscience, d’abord pour évaluer l’existence et l’importance du choix que nous avons fait en vous invitant à une aussi exceptionnelle assemblée ; puis pour répondre, chacun pour soi, à une interrogation intérieure : quel est le sens de ma présence, ici, sur la tombe de Saint Pierre, ici, dans Je centre actif et mystique de l’Eglise, ici pour mesurer ma disponibilité personnelle aux deux thèmes formidables qui vont m’être présentés ces jours-ci, sous les cent aspects divers qu’ils peuvent recouvrir : évangélisation et promotion humaine ? S’agit-il simplement d’une présence ou d’une sorte de tournoi académique ? d’une écoute passive pour me documenter, m’instruire, mais sans m’engager ? Ou bien ce congrès, cette présence individuelle de chacun de nous suppose-t-elle une préalable adhésion à l’idée mère que nous avons appelée évangélisation ? Nous sommes réunis ici par la grâce de Dieu, et comme nous sommes déjà croyants, nous n’allons pas, cette fois-ci, nous mettre à parler de notre foi catholique elle-même. Nous allons la professer et en considérer une des exigences essentielles, celle de l’annoncer, entre les frontières de nos communautés locales respectives, puis à l’extérieur dans le cadre immense de la société profane qui nous entoure et nous stimule. Elle trouble tant, avec sa complexe et vertigineuse évolution, qui semble se montrer réfractaire à nos tentatives habituelles de l’intéresser à notre thème religieux, indûment considéré comme superflu, étranger, hostile, périmé, dépassé par la vie moderne. Et en même temps, peut-être sans le savoir, pourtant avec angoisse, elle conserve, cette société profane, un besoin avide de l’ineffable et vitale vérité que nous avons, nous tous, le privilège responsable de posséder (cf. Rm Rm 8,19-22).

Parce que Frères et Fils, notre sort merveilleux et dramatique est d’être impliqués dans un admirable dessein divin qui ne fait pas seulement de nous les participants favorisés du royaume de Dieu mais également ses témoins et ses défenseurs : l’Evangile n’est pas une annonce qui se perd en celui qui la reçoit, mais une voix qui rebondit et se fait écho, voix à son tour, qui devient un cri ! C’est Jésus qui nous le fait savoir : « Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le au grand jour; et ce que vous entendez dans le creux de l’oreille, proclamez-le sur les toits » (Mt 10,27). Ce n’est pas un épisode; c’est un programme qui envahit la terre et se fait histoire. Le Christ résume et conclut ainsi sa prédication aux Apôtres : « Allez donc, et enseignez toutes les nations » (Mt 28,19). La foi vivante est une foi qui rayonne. L’Eglise croyante est Mère et Maîtresse, et la doctrine du Concile confirme et nous avertit que du fait d’être les fils de l’Eglise nous devons être fiers de notre nom de chrétiens et de rendre témoignage de ce que ce nom signifie et nous enseigne (cf. Lumen Gentium LG 33). C’est ainsi que s’affirme aujourd’hui le caractère éternel de l’Evangile.

Voici donc le moment et le lieu où chacun de nous, selon la forme et à la mesure de ses propres conditions doit se laisser pénétrer de la conscience de ce devoir qui nous investit en profondeur et que Saint Paul fait descendre du niveau qui est le sien à celui, si humble soit-il, de chacun de nous : « C’est pour moi un devoir, écrit-il malheur à moi si je ne prêchais pas l’Evangile ! » (1Co 9,16).

Et cela, très chers Frères et Fils, c’est un signe majeur de notre époque. Le réveil de la vocation apostolique, missionnaire et active au sein de l’Eglise, presque réprimée en certaines occasions, ou bien assoupie dans son effort d’évangélisation, séculaire et constant, c’est-à-dire son souci d’apostolat, non seulement ministériel et hiérarchique, mais aussi commun — et cependant sacré et béni — de tout le Peuple de Dieu (cf. 1P 2,5 Lumen Gentium, LG 10), voilà ce qui caractérise notre siècle ivre de ses conquêtes, mais affolé, fatigué, myope dans sa démarche risquée. « Mais l’heure vient et nous y sommes » (Jn 4,23), l’heure où la révélation évangélique du rapport religieux avec le Père qui est dans les deux loin de s’affaiblir ou de s’éteindre à cause du progrès positif ou de la décadence négative de l’humanité, peut se rouvrir avec la lumière de l’aube et briller dans la splendeur de nouvelles vertus spirituelles et humaines, pour la gloire de Dieu et aussi, comme nouveauté inattendue, pour la promotion de l’homme.

Et avant de conclure cette simple exhortation et que le Saint Sacrifice de la Messe reprenne son mystérieux déroulement, avant donc que vos discussions recommencent, laissez que de l’autel vous soit recommandée une disposition d’âme, mieux une vertu celle qui est propre au chrétien, propre à celui qui se sait et qui se sent membre de l’Eglise, qui vit d’elle et prie pour elle, et pour elle travaille et souffre. Notre confiance est fondée sur la foi : « Que votre coeur cesse de se troubler nous dit Jésus. Croyez en Dieu, croyez aussi en moi » (Jn 14,1). C’est une force d’âme qui comprend aussi la magnanimité de l’esprit, nous dit le Maître Thomas (S. Th. II-II 129,6). Pour évangéliser, il suffit d’être courageux ; n’avoir peur de rien ni de personne (cf. Mt Mt 10,28). Ce qui ne signifie pas qu’il faille être anticonformiste et téméraire, comme c’est malheureusement devenu une habitude pour certains; au contraire soyons humbles et forts, audacieux et loyaux avec tout le monde. Et rappelons-nous que même les mésaventures et les difficultés peuvent favoriser la cause de l’Evangile, la nôtre, la cause de ceux auxquels nous voulons faire du bien. « Et nous savons, dit Paul dans une de ses plus célèbres épîtres, nous savons qu’avec ceux qui l’aiment Dieu collabore en tout pour leur bien, avec ceux qu’il a appelés selon son dessein » (Rm 8,28). Puis nous devons renforcer notre confiance dans la Communion des Saints, dans la protection de la Vierge, spécialement. Et ainsi le génie inventif et opératoire de la promotion humaine qui découle de l’Evangile et de cette assistance céleste trouvera dans la confiance chrétienne, et non ailleurs cette « vehemens opinio » (St. Th. ibid.), cette énergique conviction qui le rend efficace. Qu’il en soit, ainsi, Frères et Fils. Amen !








14 novembre



UNE NOUVELLE BIENHEUREUSE : MARIE DE JÉSUS LOPEZ DE RIVAS



Texte de l’homélie que le Saint-Père a prononcée au cours de la solennelle liturgie de Béatification de Soeur Marie de Jésus Lopez de Rivas :



Qui est-elle ? Qui est la nouvelle Bienheureuse que la Sainte Eglise propose aujourd’hui à notre connaissance ? à notre vénération ? Cette cérémonie de béatification comme toujours solennelle et toute spéciale acquiert avant tout le sens d’une présentation, d’une révélation qui, peut-être même dans les cloîtres carmélites, masculins et féminins, suscitera une heureuse surprise : il n’est pas certain en effet que cette Soeur privilégiée y soit bien connue ; et l’on comprend pourquoi. Son profil biographique qui vient d’être lu, conformément au cérémonial de la S. Congrégation pour les Causes des Saints et dont chacun peut prendre connaissance en consultant l’opuscule publié en vue de cette liturgie, nous apprend que la nouvelle Bienheureuse, Marie de Jésus, a vécu entre les XVI° et XVII° siècles, qu’à l’âge de 17 ans elle était entrée au Carmel de Tolède que Sainte Thérèse, vivant alors à Avilla avait fondé quelques années plut tôt, et qu’elle avait été reçue sur présentation des plus élogieuses par la grande Fondatrice. On peut dire que notre Bienheureuse passa toute sa vie au Carmel de Tolède où elle mourut en 1640. Ce qui est singulier, et explique la connaissance limitée que l’on a de sa démarche spirituelle, même au sein de son Ordre, c’est que, malgré la réputation de sainteté qui accompagna son existence et qui continua à entourer sa mémoire après sa mort, des difficultés de natures diverses retardèrent l’instruction du procès canonique, et que lorsque finalement celui-ci fut entamé régulièrement au début de ce siècle, de nouveaux contretemps et des pauses intervinrent, de sorte que le procès ne put arriver à sa conclusion que de nos jours.

Ce n’est donc que maintenant qu’est présentée à l’Eglise, dans toute sa splendeur, l’attirante figure de cette femme que plus de trois siècles séparent de nous, lointains pèlerins dans le temps.

Ceci est providentiel pour nous qui pouvons aujourd’hui contempler dans la physionomie de la nouvelle Bienheureuse un reflet authentique de la spiritualité de Sainte Thérèse d’Avila, la réformatrice du Carmel, une des personnalités les plus représentatives de la réforme catholique. Avec Marie de Jésus, nous sommes en effet ramenés à cette période, chargée de tensions et de ferments, qui suivit le Concile de Trente. C’est l’âge d’or des lettres, des arts, de la puissance militaire de l’Espagne, arrivée à l’apogée de sa fortune politique et chevaleresque. C’était également la période qui vit l’Eglise engagée dans un immense effort spirituel et disciplinaire dans le but de traduire dans la vie chrétienne vécue, les directives du Concile. En particulier, c’est l’époque où Sainte Thérèse travaille avec un indomptable courage à la réalisation d’un projet de relance de la Règle « primitive » de l’Ordre Carmélite.

Marie Lopez de Rivas est profondément touchée et attirée par les perspectives d’une donation totale que propose Mère Thérèse ; et après mûre et profonde réflexion, elle se décide : elle sera Carmélite et elle le sera dans l’esprit et selon la discipline voulue par Thérèse de Jésus. Désormais, pour comprendre Marie il faudra se tourner vers Thérèse, la grande maîtresse d’une vie intérieure entendue comme communion ininterrompue avec le Christ dans le dialogue amical de la prière (cf. Vita 8, 5) et la disponibilité constante de la volonté au service de Dieu (cf. Castello interiore VII, 8, 4). Soeur Marie de Jésus se laissera imprégner entièrement des enseignements de la Mère et, à son exemple, elle orientera son expérience spirituelle vers une maturation progressive dans la foi, vécue comme adhésion totale au Christ et à son Eglise dans l’espérance, alimentée par une tension inaltérable vers Dieu et vers le Ciel, dans la charité accueillie et donnée dans un élan qui ne se lassera jamais.

Toutefois, notre Bienheureuse ne manquera pas de modeler les grandes lignes de la spiritualité thérésienne selon son propre dessein d’où émergera sa caractéristique physionomie spirituelle. Les traits qui caractérisent celle-ci peuvent se résumer en explicite participation affective et effective aux mystères du Christ, proposés par la Liturgie dans les divers moments de l’année. Nous la trouvons ainsi, durant la période de l’Avent, totalement absorbée et quasi emportée loin d’elle-même par sa profonde contemplation du mystère du Dieu incarné. Pendant les fêtes de Noël, nous la voyons plongée dans son exceptionnelle dévotion à l’Enfant-Jésus qu’elle appelle familièrement : « le médecin du mal d’amour ». Pendant le Carême et surtout durant la Semaine Sainte nous admirons sa participation passionnée aux souffrances du Rédempteur, nous avons à ce propos le témoignage d’un carme, son contemporain : « elle avait demandé à Nôtre-Seigneur, écrit-il, de lui accorder quelque chose qui lui fasse ressentir physiquement sa Passion ; et le Rédempteur, qu’elle vit en apparition, lui posa une couronne d’épines sur la tête ; et elle éprouva une douleur si forte qu’elle ne put jamais plus la faire disparaître » (G. Gracian, Peregrinacion de Anastasio, 16).

Soeur Marie de Jésus vénérait l’Eucharistie avec indicible ardeur, spécialement les jours de sa fête. A ses moniales elle répétait avec des accents qui allaient droit au coeur ; « Nous rendons-nous compte que nous partageons notre foyer avec le Saint-Sacrement, que nous vivons avec Sa Majesté, sous le même toit ? Si les religieux étaient vraiment conscients de ce privilège, ils accepteraient de le payer à n’importe quel prix, fût-ce même au prix de leurs larmes ou de leur sang ». Une intense dévotion au Sacré-Coeur de Jésus et à son Très Précieux Sang complète la cadre de la piété christocentrique de cette âme qui aimait s’exclamer : « Seul celui qui a la chance de faire du Christ le maître de son propre être est capable de connaître Dieu divin et humain ; et celui-là marche sur un sentier sûr ».

La voilà donc devant nous, Soeur Marie de Jésus, toute plongée dans le dialogue d’amour avec l’Epoux de l’âme, le dialogue qui remplit ses journées dans la solitude du Carmel. Et cette expérience intime de Dieu, l’aurait-elle rendue étrangère aux besoins d’autrui, aux difficultés dans lesquelles se débattait la société de son époque, aux épreuves qui accablaient l’Eglise ? Pas du tout ! Autour d’elle se meut tout un monde de souffrances, de faiblesses, de misères, d’implorations affligées. A travers la correspondance épistolaire et les conversations derrière le grillage, la misère humaine vient frapper à son coeur et solliciter son intervention en prières. Et nous la trouvons ainsi, par exemple à un moment de grande sécheresse, toute suppliante : « Seigneur, de l’eau ! Il faut de l’eau, Seigneur, dans des canaux que je puisse voir et des ruisseaux que j’entende couler ! » ou lorsque la guerre apporte la désolation et la mort nous entendons ses confidences : « Nous prions sans arrêt en communauté pour ce qui nous tient tant à coeur : la paix entre les princes chrétiens... j’attribue tout cela à mes péchés, principalement le manque de paix ; selon moi, aussi longtemps que dureront ces guerres, on ne peut rien espérer de bon » ; ou enfin, quand le bien de l’Eglise est en jeu : « J’ai le coeur transpercé à cause du moment critique que traverse l’Eglise de Dieu, tant pour ce que la vertu doit souffrir que pour les dangers mortels que courent les amis de Dieu... ».

Voilà, très chers fils, qui était Soeur Marie de Jésus. N’est-il pas vrai que son expérience spirituelle suscite des échos profonds également dans notre coeur de chrétiens, nous qui vivons dans un monde si différent du sien ? Tournant notre regard vers elle nous comprenons quelle valeur a pour l’Eglise de tout temps la vie contemplative et nous n’avons aucune peine à reconnaître, avec le Concile que « ceux qui se vouent entièrement à la contemplation (...) offrent à Dieu un sacrifice éminent de louange, éclairent le peuple de Dieu par les fruits très abondants de leur sainteté, l’entraînent par leurs exemples et l’étendent par une secrète fécondité apostolique. Ils sont ainsi la gloire de l’Eglise et la fontaine d’où jaillissent les grâces célestes » (Perfectae Caritatis, PC 7).

Le témoignage de Soeur Marie de Jésus, carmélite qui vécut 63 ans entre les murs d’un monastère cloîtré, nous convainc d’une vérité fondamentale, c’est-à-dire que les valeurs chrétiennes les plus importantes se jouent dans l’intérieur de l’être humain, là où « l’Esprit lui-même intercède pour nous en des gémissements ineffables » (Rm 8,26), et son exemple nous entraîne à ramener à sa juste dimension l’importance de l’activité extérieure, serait-ce même une activité apostolique, car, sur le plan surnaturel, elle ne compte que dans la mesure où l’anime l’amour théologal.

Cette petite Carmélite qui a gagné le ciel il y a tant d’années, nous rappelle l’exigence inéluctable de la dimension contemplative dans la vie de tout chrétien et, par son exemple, elle nous indique le moyen concret pour la cultiver. Le moyen est celui de la méditation, pleine d’amour, des mystères du Christ, que la Liturgie représente et rend actuel. Très chers fils, la participation intelligente et assidue aux célébrations liturgiques, en particulier à la liturgie eucharistique dominicale, participation rendue aujourd’hui plus facile par la réforme conciliaire et post-conciliaire, est la voie ouverte à tous pour une rencontre personnelle avec le Christ, avec la lumière de sa parole réconfortante et avec la force de sa grâce sanctifiante.

Il nous reste encore sous les yeux, comme exemple stimulant, l’image de la nouvelle Bienheureuse, qui déjà fort âgée et malade, ne manquait jamais de participer aux offices liturgiques dans l’Eglise du monastère où, derrière la grille, elle unissait sa voix, désormais tremblante à celle des fidèles présents dans le temple ; ses consoeurs racontent en effet : « comme elle était vieille et de santé délicate, elle avait pris l’habitude de s’installer tout près de la grille du choeur d’où elle s’unissait aux chants de la Messe, attirant ainsi l’attention des fidèles, en admiration du fait que son grand âge ne l’empêchait jamais de chanter les louanges divines ».

Le Saint-Père a poursuivi en langue espagnole :



Notre coeur se remplit de joie en proclamant aujourd’hui Bienheureuse Marie de Jésus Lopez de Rivas, carmélite, disciple de Sainte Thérèse d’Avila dont elle a suivi avec une fidélité extraordinaire le chemin de perfection.

C’est pourquoi aujourd’hui se réjouit Tolède, exulte l’Espagne, exulte l’Eglise. On a l’impression d’avoir découvert un trésor caché, et on éprouve la joie de constater que les siècles n’obscurcissent pas les lumières qui illuminent l’histoire de l’Eglise. Ce défi au temps nous rappelle que l’Eglise ne vieillit jamais (cf. Mt Mt 28,20) et que ses Saints sont déjà entrés dans l’éternité.






24-25 décembre



NOËL : LA MESSE DE MINUIT A SAINT-PIERRE - HOMELIE DE PAUL VI



Nuit de Noël à Saint-Pierre du Vatican. Minuit. Paul VI monte à l’autel pour commémorer la naissance de l’Enfant-Dieu qui va donner un visage nouveau au monde. D’autres années le Saint-Père a célébré la messe de Noël parmi les travailleurs de la mine, ou dans une usine où l’autel avait été dressé au milieu des machines, cette fois, comme l’an dernier lorsqu’il ferma les battants de la Parte Sainte, Paul VI a dit la Messe dans le temple le plus vaste de la chrétienté, devant une foule immense et recueillie. Des Cardinaux, des Evêques, des religieux et des religieuses, le Corps diplomatique, des représentants des autorités officielles et puis les fidèles, l’immense phalange des fidèles qui, accourue de partout dans le monde, était venue à Rome célébrer Noël sur la tombe de Pierre et écouter les paroles du Vicaire du Christ.

Après la liturgie de la Parole Paul VI a prononcé l’homélie. En voici la traduction :



Frères et Fils, accourus à cette assemblée nocturne, vous savez pourquoi !



C’est la célébration annuelle d’un événement très humble, enraciné dans l’histoire d’un lointain pays, pauvre mais prédestiné, et inscrit dans la trame mystérieuse du temps, mais ce temps était lui aussi prophétiquement déterminé. C’est la célébration d’un événement qu’on pourrait dire insignifiant : la naissance d’un petit Enfant dans des conditions extrêmement pauvres, dépourvues de toute importance extérieure, de tout intérêt pour le milieu ambiant. Et pourtant c’était la venue en ce monde, parmi les hommes, du Verbe de Dieu, du Fils consubstantiel au Père Créateur et Seigneur de l’univers, qui, tout en demeurant ce qu’il était, s’est fait le fils de Marie ; oui, Fils de Dieu et Fils de l’homme.

C’est cet événement, à la fois très humble et très grand, humain et divin, qui dans l’unique Personne du Verbe, unit deux natures, dont l’une, la nature humaine reflète, par sa constitution (cf. Gn Gn 1,26-27), une image merveilleuse, bien que toujours lointaine, de l’autre, de l’image ineffable, divine, éternelle et infinie, du Dieu invisible (cf. Col Col 1,15 2Co 4,4). Cet événement situe cette symbiose qu’est le Christ Jésus dans l’insondable mystère de la divinité : « Le Christ est né ; de par son Père, il est Dieu ; de par sa mère, il est homme » (Saint Augustin, Serm. 184 ; PL 38, 997). Cet événement, situe le Christ dans l’humanité et dans l’histoire, comme centre de rassemblement de toutes les choses célestes et terrestres (cf. Ep Ep 1,10) ; et c’est auprès de Lui que tout être humain peut avoir accès et trouver le salut (cf. Lc Lc 3,6). Tel est l’événement, le mystère, qu’aujourd’hui nous rappelons et célébrons.

« Lux in tenebris lucet, la lumière brille dans les ténèbres » (Jn 1,5). Nous ne nous arrêterons pas à considérer cet aspect du mystère de Noël, c’est-à-dire le moyen choisi par Dieu pour se révéler dans son Messie, comme s’il voulait se cacher dans l’acte même de sa manifestation personnelle et humaine aux hommes qui cependant l’attendaient. C’est un aspect qui laisse entrevoir bien d’autres intentions divines, dignes d’être approfondies et méditées à un autre moment. Le Seigneur voulait-il que, même en présence de sa suprême révélation temporelle, nous ne soyions pas dispensés de l’obligation de le chercher ? Voulait-il que notre recherche nous oblige à nous courber sur les sentiers de l’humilité, afin de corriger l’obstacle principal qui nous empêche de faire une vraie rencontre avec le Christ porteur de la Révélation, rencontre rendue possible seulement par la mortification de notre faute capitale, l’orgueil ? Ou bien voulait-il que nous ayions à le chercher, non par quelque intérêt égoïste, mais motivés par le pur amour ? Les mémorables paroles de Saint Augustin nous rappellent comment nous devons chercher la révélation divine : « On demande par amour, on cherche par amour, on frappe à la porte par amour, on découvre avec amour » (De moribus Ecclesiae Cath. 1, c. XVII ; PL 32, 1321).

Mais nous nous arrêterons sur l’événement même, sur le mystère de Noël. Ecoutons encore Saint Augustin, qui anticipe sur les Conciles postérieurs la formule qui résume tout : « homme véritable, Dieu véritable, le Christ tout entier est Dieu et homme. Telle est la foi catholique » (Serm 92, 3 ; PL 38, 573). Nous nous en tiendrons à cette adhésion de notre foi que nous lui offrons en célébrant les saints mystères dans la messe de cette nuit. Oui, par cette célébration de Noël, nous confirmons notre adhésion entière, ferme et du fond du coeur au Christ Jésus ! Nous croyons en Lui ! Lui seul est notre Sauveur et le Sauveur du monde (cf. Ac Ac 4,12).

Puisse cet acte religieux, conscient, confirmer et renouveler notre acceptation de la foi en Jésus-Christ, foi héritée des générations chrétiennes qui nous ont précédés, mise en formules limpides et indiscutables par le Magistère de l’Eglise, et source inépuisable de vie spirituelle, d’activité évangélique, de prédication missionnaire, de catholicisme social ! Et que la foi même de la Vierge, Mère de Jésus, celle qui fut proclamée « bienheureuse... pour avoir cru en l’accomplissement de ce qui lui avait été dit de la part du Seigneur », (Lc 1,45), « une foi qui ne fut jamais altérée par le doute », comme l’enseigne le Concile (Lumen Gentium, LG 63), pénètre dans nos âmes et soutienne notre dialogue loyal avec le monde actuel que des doutes incurables font vaciller. Que notre certitude, face au mystère chrétien, nous rende capables de la double attitude exigée de quiconque professe la foi : celle de la logique de la pensée et de l’action, sage et cohérente, caractéristique précisément de celui qui se dit chrétien, et celle de la véritable capacité, — apte à la compréhension et à la communication — de rapports sociaux qui soient toujours justes et amicaux.


Homélies 1976